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PANTHEON LITTERAIRE
LITTÉRATURE FRANÇAISE.
THEATRE AU MOYEN AGE.
BÂTIGNOLLES-MONGEAUX , IMPRIMERIE D'AUGUSTE DESREZ ET C»»
RUI LIMKECIER, 34.
THÉÂTRE FRANÇAIS
AU MOYEN AGE
PUBLIE
D'APRÈS LES MANUSCRITS DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI
PAR MM. L. J. N. MONMERQVÉ
IT
FRANCISQUE MICHEL.
(Xl* — XIV* SIÈCLES.)
PARIS,
AUGUSTE DESREZ, IMPRIMEUR-ÉDITEUR, "
RUE NEUV E-DES-PETIT8-CHAMPS , 50.
M DGCC XXXIX.
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PRÉFACE.
Depuis quelques années les origines du théàlre moderne ont excité en
Europe une attention universelle, et parmi nos voisins, il n'est pas de peu-
ple dont les premiers tâtonnemens dramatiques n'aient été présentés au
public avec plus ou moins de secours pour les faire apprécier. Dans ce mou-
vement, la France, conune presque toujours, a ouvert la marche : aussi, en
peu de temps les travaux de ses littérateurs et de ses bibliophiles Tout mise
en état de présenter à ses enfans et aux étrangers une couronne dramatique
non moins riche et non moins brillante que celle de ses rivales (1).
Danscetétatde choses, les travaux de BeauchampsetdesrrèresParfaict(2)
ue suffisaient plus, et cependant ^e consultaient toujours, faute de mieux ; les
idées qu'ils exprimaient^ incomplètes ou fausses, continuaient à se propager,
sans que les travaux des éditeurs modernes pussent prévaloir contre elles,
lorsqu'un homme qui avait mûri pendant un grand nombre d'années des
études profondes sur le sujet qui nous occupe, fut appelé par le choix de
M. Fauriel à les communiquer au public de la Sorbonne. Grâces soient ren-
dues au savant professeur de littérature étrangère, à son suppléant surtout !
car, pour ne parler que de moi, M. Charles Magninm'a appris beaucoup de
choses nouvelles , et dans d'autres circonstances il a exprimé d'une ma-
nière aussi juste qu'heureuse des idées dont mes observations m'avaient
apporté le germe, mais qu'une nature moins libérale m'empêchait de coor-
donner et de produire.
Veut-on savoir quelles étaient les notions les plus répandues, relative-
ment à l'origine de notre ancien théâtre, avant que M. Magnin fit apparattro-
a
\
I
t
ir PKÉFACE.
m
la vérité, dont elles usurpaient la place? Prétons pour quelques instant
une oreille patiente à ces paroles prononcées en 1832, devant un nom-
breux auditoire : « Si Ton voulait chercher Torigine de notre théâtre dans
une époque antérieure au règne de Charles YI , c'est-à-dire à la fin du
XIV^ siècle, on verrait des jongleurs se promenant dans les villes, montés
sur des chars, chantant des chansons grossièrement naïves, et apostrophant
lespassans de toutes les classes par d*injurieux quolibets...
€ L'opinion la plus générale établit le berceau de la scène française dans
le village de Saint-Maur-lez-Fossés, situé au-delà du bois de Vincennes. Nos
arts scéniques prennent naissance auprès des cérémonies religieuses, au
milieu de cette foule immense de pèlerins, de péuitens ei de gens de toute
espèce, que la dévotion appelait dans ce village pour visiter les reliques
de saint Babolein et de saint Maur, ou pour boire Teau de la fontaine des
Miracles^ qui, disait-on, guérissait d*un grand nombre de maladies et prin-
cipalement de la goutte (3). >
Comme on le voit, les travaux des le Grand d'Âussy, des Roquefort et
autres savans qui se sont occupés des origines de notre littérature, étaient
inconnus au discoureur que je cite ; il est du nombre de ceux qui n'invo-
quent une autorité que lorsqu'elle a cessé d'en être une.
Maintenant , écoutons M. Charles Magnin ; il est dans la chaire d'une
faculté justement célèbre, et son auditoire, moins nombreux peut-être que
celui qui témoignait vivement sa satisfaction à l'auteur des pauvretés dont
je viens de citer des extraits, est aussi moins frivole et plus littéraire. Après
quelques mots d'exorde, le professenr s'exprime ainsi :
c Avant, bien avant les confréries de la Passion, avant ces pieuses asso-
ciations laïques, ou mi-partie de laïques, d'autres associations avaient ac-
compli une œuvre de même nature. Un autre système avait fourni sa course
et satisfait les imaginations populaires, toujours avides de plaisirs scéniques
et des émotions du drame. I^s Mystères, les Moralités, les Sotties, repré-
sentées par les soins des corporations de métiers ou aux frais des compa-
gnies de judicature, sur nos places publiques et dans les salles de nos mai-
sons de ville» sont une des formes les plus récentes de l'art théâtral, et,
par [conséquent, ne sauraient être considérés comme l'origine directe et
véritable' du théâtre tel que nous le voyons.
TRÂFACE. m
c On croit trop géuëralement que le génie dramatique, après sept ou huit
cents ans de sommeil, s'est réveillé au xw ou xiv« siècle, un certain jour,
ici plus tôt , là plus tard. Chaque historien s'épuise en efforts pour fixer
rheure où cette révolution dans les facultés humaines s'est opérée. Ce n*est
pas une semblable entreprise que je vais renouveler. N'attendez pas de
moi un plaidoyer en faveur de telle ou telle date plus ou moins douteuse.
Je ne crois ni au réveil ni au sommeil des facultés humaines ; je crois à
leur continuité, surtout à leur perfectibilité et à leurs progrès... (4)»
Oui, le génie dramatique a toujours existé en France; seulement son lan-
gage, son allure, ses interprètes, étaient bien différens de ce qu'ils sont au-
jourd'hui. Les prêtres chrétiens, désespérant d*extirper du cœur des grands
et du peuple la passion des fêtes et des représentations scéniques , songè-
rent de bonne heure à s'emparer de l'instinct dramatique, à le diriger vers
les choses saintes et à le faire servir à augmenter l'attrait des cérémonies
de réglise. En cela ils imitaient, sans s'en douter, les prêtres du paganisme,
qui, dans les mêmes vues, avaient donné a l'art dramatique de l'antiquité ses
premiers développemens.
M. Magnin compte trois phases diverses de progrès ou de décadence que
le drame hiératique a successivement parcourues : 1« l'époque de la coexi-
stence du polythéisme et du christianisme; 2^» l'époque de l'unité catholi-
que et du plus grand pouvoir sacerdotal; S'' l'époque de la participation des
laïques aux arts exercés jusque là par le clergé seul.
La première de ces périodes s'étend du i^'' au vi® siècle, et M. Magnin la
nomme époque romaine ; comme il ne nous reste aucun monument drama«*
tique de cetle époque où la langue romane (s'il y en avait une) ait été em-
ployée en tout ou en partie, nous n'en parlerons pas.
La seconde période s'étend du vi® au xii« siècle, et coïncide avec le plus
complet développement du génie sacerdotal. M. Magnin la nomme hiératique.
C'est à cette époque qu'il faut rapporter le Mystère des Vierges sages et des
Vierges folles, par lequel s'ouvre notre recueil.
c La troisième période, dit le même savant, ou l'époque des confréries,
nous montre l'art dramatique échappant en partie, comme les autres arts,
des mains af&iblies du sacerdoce pour passer, au xii® sîède, dans celles des
communautés laïques, pleines de cette ferveur pieuse et de cet enthousiasme-
IV PIIÉFACB*
de liberté, qui amenèrent trois siècles après Tentier affranchissement de la
pensée et la complète sécularisation des arts... (5) > Il nous est resté de cette
époque des monumens dramatiques en langue française assez considérables
et d*une assez grande perfection relative pour que Ton puisse supposer sans
témérité qu elle en a produit davantage ; quoi qu'il en soit, nous avons donné
ce qu il en reste : nous voulons parler des pièces qui suivent le Miracle des
Vierges sages et des Vierges folles et qui précèdent celui d'Amis et d'ÂmiUe.
C'est réellement à cette époque que commence pour nous le théâtre fran-
çais dans le sens que nous donnons à ce dernier mot. M. Magnin le fait re-
marquer en ces termes :
< Dès l'ouverture de la troisième période, nous verrons le drame ecclé-
siastique obligé de renoncer à la langue latine et de la remplacer par des
idiomes vulgaires. Devenu peu à peu trop étendu pour conserver sa place
dans les offices, le drame liturgique fut représenté les jours de fête, après le
sermon. La Bibliothèque Royale possède un précieux manuscrit des pre-
mières années du xv® siècle qui ne contient pas moins de quarante drames
ou miracles^ tous en Thonneur de la Vierge, la plupart précédés ou suivis
du sermon en prose qui leur servait de prologue ou d'épilogue. Déjà, dans
ce recueil, dont la composition remonte au xiv« siècle, plusieurs légendes
laïques et chevaleresques, telles que celles de Robert- le- Diable, déno-
tent TafTaiblissement graduel et la prochaine décadence du drame hiéra-
tique (6). »
Il m'a paru nécessaire de donner ces notions préliminaires avant d'a-
border l'histoire de notre travail. Sans doute j'eusse pu composer une
introduction avec les matériaux que j'avais rassemblés pendant plusieurs
années sur l'histoire de notre ancien théâtre, et me dispenser par là de
puiser si largement dans l'œuvre d'autrui ; mais arrivé en présence du
public avec des opinions que je devais à mes propres études, j'ai attendu
qu'il me fût permis de les exprimer et de les soutenir devant lui. M. Ma-
gnin s'était chargé en partie du même soin ; je l'ai entendu , j'ai mêlé
mes applaudissemens à ceux de la foule éclairée qui se pressait autour de
lui; et quand mon tour est venu de prendre la parole, j'ai dû y renoncer et
in en tenir aux développemens et aux conclusions de Thabile maître, qu'il
prApack. V
eût été glorieux pour moi de trouver sommeillant. I^ tribunal de la criti-
que, on le sait, a déclaré la cause entendue.
Que me reste-t-il donc à faire? L'analyse des diverses pièces dont se com-
pose ce recueil? Je considère ce travail comme inutile; car, à peu d*excep*
tions près, ou il a été fait avant moi, ou il reproduirait des biographies de
saints ou de personnages dont l'histoire se trouve ailleurs. Donnerai-je des
détails sur la représentation et la mise en scène des drames hiératiques ou
bourgeois dans les xi-xiv®^ siècles? Non; car je n'ai aucun moyen de répon-
dre aux diverses questions que s*est posées le Grand d*Aussy (7), qui (cela
soit dit en passant) n'a pas connu tous les détails relatifs à ce sujet» et le li-
vre d'Emile Morice (8) est en réalité uniquement consacré à la mise en scène
des mystères des xv*et xvi® siècles. Je terminerai donc cette préface par
quelques mots qui contiendront l'histoire de mon travail.
Ayant conçu le projet de publier le Théâtre français au moyen-âge, je pro-
posai à mon savant et respectable ami , M. Monmerqué, de vouloir bien
coopérer à l'exécution de cette entreprise; et c'était justice, car faire ce tra- *
vail sans l'y associer c'eût été lui ravir Thonneur qui doit lui revenir d'a-
voir donné le premier dans leur intégrité les pièces d'Adam de la Halle et
de Jean Bodel, c'est-à-dire d'avoir ouvert la voie aux littérateurs qui sont
entrés dans la carrière après lui. M. Monmerqué comptait bien participer
pour la moitié à cette édition, et dans ce but il lut convenu que chacun de
nous signerait son travail de ses initiales, afin que l'un ne fût pas respon-
sable des opinions de l'autre ; mais une circonstance pénible vint changer
nos dispositions : M. Monmerqué tomba gravement malade et fut pendant
long-temps hors d'état de se livrer à des travaux littéraires. Je fus donc
obligé de prendre sa place et de continuer seul l'ouvrage : c'est ce qui
lexplique la présence de deux noms sur le titre de ce livre et la fréquence
de mes initiales dans le cour3 du volume.
Tous les textes de ce recueil ont été collationnés avec l'attention la plus
scrupuleuse, sur les manuscrits qui les renferment ; nous n'y avons rien re-
tranché, rien ajouté, pas même des divisions, qui eussent peut-être mieux
fait comprendre la marche du drame ; à vrai dire , quelquefois cette opé-
ration n'est guère facile, surtout lorsque le changement de scène com-
mence au milieu d'un vers,
Tl PRéPACB.
Que dirai-je de la traduction que j'ai placée en regard des textes? sans
doute, elle est souvent plate et dénuée d'élégance; mais ce que je puis as-
surer» c'est que j'ai fait tous mes efforts pour qu'elle fût littérale et fidèle.
Que le lecteur veuille bien ne la considérer que comme un glossaire con-
tinu, et il aura parfaitement saisi l'esprit dans lequel je l'ai écrite. Je ne crois
pas que l'on puisse me demander davantage.
Je ne dois point terminer cette préface sans offrir mes remercimens les
plus sincères à mon ami M. Cliabaille , qui , depuis long-temps, apporte à
la plupart de mes travaux le concours d un œil exercé et d'une sagacité
philologique des plus remarquables. M. Ferdinand Wolf ne saurait non plus
être oublié ici : c*est à lui que je dois plusieurs des indications bibliogra-
phiques qui se trouvent dans diverses notices placées eu tête des pièces de
ce recueil.
Frahcisque Michel.
NOTES DE LA PRÉFACE.
(i) Voici le calaloKue, aussi complet qu'il
nous a été possible de le dresser, des pu-
blicalions relatives à l'ancien tliëâtre do
l'Europe faites dans ce siècle-ci. Nous n'y
répélerons pas les litres des pièces que
nous avons citées dans le cours de notre
travail,
FRANCE.
Rbcveil de plvsibtrs farcbs, tant ancien-
nes que modernes. Lesqvelles ont esté
mises en meilleur ordre et lanfçage qu'au-
parauanl. A Paris, chez Nicolas Rovsset,
etc. M. DC. XII, petit in-8«.
Farcenowelle et récréative, dv médecin qui guaHst
de toutes sortes de maladies et de plusieurs au-
tres : Aussi fait le nés à Venfant d'vne femme
grosse, et apprend à deuiner. à quatre person-
nages: c'est àsçauoir Le Médecin. Le Boitevx.
Le Mary. La Femme.
Farce de Colin fils de Thenot le Maire, qui revient
de la guerre de Naples , et ameine vn Pèlerin
prisonnier pensant quecefeustvn Turc. A qua-
tre personnages , assauoir, Thenot. La Femme.
Colin. Le Pèlerin.
Farce nomjelle de devx Savetiers, Vvn pawre, Vav-
tre riche; Le Biche est marrydece qu'il w>id le
Pauure rire et se resiouyr, et perd cerU escus et
w robbe, que le pauure gaigne. A trois person-
^ges, c'est a sçavoir Le Pawre. Le Biche. Et
l* ivge.
Farce novvelle des femmes qvi ayment mieux sui-
«rc et croire Folconduit, et vivre à leur plaisir,
que d'apprendre aucune bonne science. A quatre
Personnages, c'est à sçauoir Le Maisire. Folcon-
rft'tr. Promptitude. Tardive à bien faire.
Farce nowelle de V Antéchrist, et de trois femmes,
«w Bourgeoise, et deux Poissonnières. A qua^
Ire personnages, c'est à sçauoir Hamelot, Pre-
mière Poissonnière. Coleehon, Beuxieme Pois-
sonnière. La Bovrgeoise. V Antéchrist.
Farce ioyevse et récréative, d'vne femme qui de-
mande les arrérages à son Mary. A cinq per^
tonnages, c'est àsçauoir. Le Mary. La Femme.
La Chambrière. Le Sergent. Le Voisin.
Farcenovvelle contenant le débat d'vn ieune moine
et d'vn vieil gen-d'arme, pardeuant le Dieu Cui
pidon,pour vne fille, fort plaisante et reereatiue.
A A. personnages .c'est à sçauoir Cvpidon. La
Fille. Le Moine. Le Gend'arme.
Sottie a dix personnages. louée à Geneue
en la Place du Molard, le Dimanche des
Bordes, Tan 1523. A Lyon, par Pierre jRî-
gavd. De 48 pages,
La Farce ue la querelle de Gacltier-
Garguille, et de Perrine sa femme. Auec
la sentence de séparation entre eux ren-
due. A Vavgirard^par aeiouy A l'enseigne
des trois rattes. En prose, de 16 pages.
Le Iev dv Prince des Sotz et Mère Sotte,
loué aux Halles de Paris, le Mardy Gras.
L'an mil cinq cens et vnze (par Pierre
Gringore). De 58 pages.
Le Mvstere du Cheualier qui donna sa
femme AU DvABLE, a dix personnages C'est
assauoir; Dieu le Père, JSoslreDame. Ga-
briel, Raphaël, Le Chenalier, Sj Femme,
Amaulry Escui(*r, Anihenor Escuier, Le
Pipem* et Le Diable. De 40 pages.
NouuELLE Moralité d'une pauure fille
VILLAGEOISE, laquelle ayma imcMix aiioir
la leste couppée par sou père, quedes-
re violée par son Seigneur. Faicte à la
riii
NOTES DE LA PRéFACR.
louange el honneur des chastes et hon-
ncstes filles. A quatre personnages. ^4 Pa-
ris, chez Simon Caluarin. De 38 pagos.
Farce ioteyse et récréative dv Galant
qui a faict le coup, A quatre Personnages.
A Paris. 1610. De 25 pages, plus deux
pages contenant une chanson novvelle.
Toutes ces pièces ont été publiées pur Pierre Siméon
CaroD, dont la collection de réimpressions a été faite
à Paris, de 1798 à 1806, en onze volâmes.
Le Mistbre de la Saincte Hostie nouuel-
lement imprime à Paris.
Tel est le titre d'une réimpression d'un mystère fort
rare, faite à /k\x, en 1817, par Auguste Pontier, li-
braire, et tirée à soixante -deui exemplaires seule-
ment. Cette édition est petit in-8'' et non paginée.
Moralité Nouuelle dv mauuais Riche et
DU Ladre. A douze personnages.
Cette réimpression d'une pièce fort rare a été faite k
Aix, en 1823, par le libraire Pontier. Elle n'a été U-
rée qu'à soiiante-sept exemplaires, dont six sur papier
rose.
Farce joyeuse et récréative à trois per-
sonnages, à sçavoir : Tout, Ghascun et
Rien. Imprimé pour la Société des Biblio-
philes français. Paris, imprimerie de Fir-
min Didot, 1828. Grand in-8" de 20 pa-
ges, plus vin et 4 pages de remarques.
Le Dialogue du Fol et du Sage, moralité
du XVI* siècle. Imprimé pour la Société
des Bibliophiles français. Paris, imprime-
rie de A, Firmin Didôt, 1829. Grand in-8'>
de 44 pages, plus trois pages contenant
une addition.
Cette publication et la précédente ont été faites par
M. Honmerqué.
Recueil de Livrets singuliers et rares
dont la réimpression peut se joindre aux
réimpressions déjà publiés (sic) par Ca-
ron.M.D.CCC.XXIX-M.D.CCC.XXX.
Petit in.8».
On lit sur le revers du faux-titre : « Tiré à 20 exem-
plaires, 1 peau vélin et 1 papier vélin. •
Cette collection, assez mal publiée par M. de Mon-
taran, fils du procureur - général de la Cour royale
d'Orléans*, et sortie des presses de Guiraudet, à Pa-
* On peut en joger ptr le lilre géoëral { cependant il
pirait qu'il faol i'aUribncr à la plame de H. Croiet, ac-
lacllemcnl libraire de la Biblîolbèqac Royale.
ris , contient les pièces dramatiques dont les titres sui-
vent :
Le Cry et Proclamation publieque : pour iouer le
Myttere des Actes des Apostres en la ville de Pa-
ris : faict le ieudi seisiesme iour de décembre lan
mil cinq cens quarante : par le commandement
du Roy nostre Sire François premier de ce nom .-
et Monsieur le Preuost de Paris affin de venir
prendre les roolles pour iouer ledit mystère. On
les vend a Paris en la rue neufue Nostre Dame :
a l'enseigne Sainct lean Baptiste, près Saincte Ge-
neuiefue des ardens : en la boutique de Denis la-
not. M. D. XLI. De 8 pages.
Discours facetievx des hommes qui font saller lèvre
femmes, a cause quelles sont trop douces, etc. A
Roven. Chez Abraham Couslurier libraire : tenant
sa bouUque, près la grand porte du Palais^ an Sa-
crifice d Abraham 1558. De 22 pages, plus un
feuillet contenant seulement le nom de l'Impri-
meur.
Comédie facecievse et très plaisante du voyage de
Frère Fecisti en Prouence, vers Nostradamus .-
Pour scauoir certaines nouuelles 4ss clefs de Pa-
radis et d* Enfer que le Pape auoit perdues. Im-
primé a Nismes. 1599. De 34 pages.
Moralité nowelle très frvctvevse de Venfant de
perdition qui pendit son père et tua sa mère : et
• comment il se désespéra. A sept personnages
A Lyon Par Pierre Rigaud En la rue Mercière au
coing de la rue Ferrandiere a l'Orloge. 1608. De
48 pages.
Farce nowelle qvi est très bonne et très ioyevse,
a quatre personnages, c'est a scauoir, La Mère,
louart. Le Compère, Et VEscolier, A Trojes
chez Nicolas Oudot, 1624. De 29 pages.
Farce notTvelIf dv mvsnier et dv gentU-homme. a
quatre personnages. Cest a sçauoér Vahbe U
mvsnier le gefUil-homme et son page, A Troycs,
diez Nicolas Oudot, 1628. De 23 pages.
Farce plaisante et récréative Svr vn trait qu'a
iouëvn porteur deau le iour de ses nopces dans
Paris. M.DC. XXXII. De 20 pages.
Tragi-comédie plaisante et facecievse Intitulée la
Subtilité de Fanfreluche et Gavuiichon, et comme
il fut emporté par le Diable. A Roven. chez Abra-
ham Couslurier, etc. De 66 pages.
Farce nouvelle, très bonne et très ioyeuse de la
Cornette a cinq personnages par lehan d'Abun-
dance baxochien et notaire royal de la %}ille de
Pont Sainct Esprit, M. D. XLY. De 29 pages.
Ioyeuse farce a trois personnages D^un Curia qui
trompa par finesse la femme d^un Laboureur. A
Lyon, 1595. De 22 pages.
Tragi-comédie des enfans de Tvrlvpin malhev^
revx de natvre , etc. A Rouen , chez Abraham
Couslurier, etc. De 34 pages.
Farce ioyevse et récréative de Poncette et de VA^
movrevx transy. A Lyon , par lean H argverite.
M. D.XCV.DelOpagPs.
NOTES DR LA PRÉFACB/
It
Wareé layevs» 9CprùfttabXt à Wkckaeun, conf «nonf la
ruiê, meêckaneetë et obstination d^auewMS fsm-
me$, par perionnages. M. D. XGVI. De 14 pages.
Sensuyt vng beau myêtirê de Noêtre Dame a la
Umege de sa très digne Nàtiuite d'vne Jeune
Fille la g^elle se voulut habandoner a peehepour
nourrir son Père et sa Mère en leur extrême pou^
urete et est a xviij personnaiges dont les noms
sensufptent cy après. On les Tend a Lyon auprès
Noatre Dame de Confort chez Olioler Amoidlet.
1543. De 112 pages.
Celte pièce et les deax préoédeolei ont été publiées
par le même, À quinze exemplaires.
Le crt et proclamation pcblicque : pour
iouer le mistere des Actes des Âpostres»
en la Ville de Paris :.. On les vend à Pa-
ris, en la rue neufue nostre dame : à ren-
seigne sainct iehan Baptiste, près saincte
Geneniefue des Ardens : en la bouticque
de Denys lanot. 1541. Paris ^ Silveslre
{imprimerie de Pinard) » 1830. In-S**, tiré
à 42 ex., sur papier de Hollande, papier
de Chine et sur vélin.
DiscovRS FACETiEvx des hommes qvi font
saller leurs femmes, à cause qu elles sont
trop douces. Lequel se iouê à cinq per-
sonnages... il ltot;eii. Chez Abraham Cous-
turier (sans date). Paris, SHvestre (im-
primerie de Pinard), 1830. Petit in-8'',
tiré à 42 ex., sur papier de Hollande ,
papier de Chine et sur vélin.
La Farce des Theologastres a six person-
nages. Mouuellement imprime jouxte la
copie. H. D. CCC. XXX. in -8% de 34
pages.
Suivant un aris placé au verso du titre, cette édi-
tion a été tirée à soiiante-quatre exemplaires, savoir :
doqoante sur grand papier vélin , dix sur papier de
Hollande et quatre sur papier de couleur. L'avis préli-
minaire est signé des initiales G. D., qui désignent
H. Duplessis.
Moralité nouvelle à deux personnages de
la prinse de Calais ; c'est à sçavoir d'un
Françoys et d'un Angloys. {L'Indicateur
de Calais, journal politique, Hlléraire et
commerciaL) 2* année^, n*" 68» 9 janvier
1831. Feuilleton.
Tiré du manuscrit du duc de la Vallière, publié en
entier chez Techener.
Tragédie Françoise , à liuict personnages :
traictant de l'amour d'vnSeruiteur enuers
sa Maistresse, et de tout ce qui en aduint.
Composée par H. lean Bretog, de S. Sau-
ueur de Dyne. A Lyon, par Noël Grantion.
1571 {Imprimerie de Gamier fils, à Char-
tres, 1" avril 1831). Petit in-8' de 42 feuiU
lets, plus un feuillet contenant une note
signée par l'éditeur G. D. (G. Duplessis),
et trois pages renfermant une petite pièce
de vers.
Cet ouvrage a été tiré à soixante exemplaires sur di-
vers papiers.
Lyon marchant Satyre Françoise. Sur la
comparaison de Paris, Rohan, Lyon, Or-
léans, et sur les choses mémorables de-
puysLanmil cinq cens vingtquatre. Soubz
Allégories, et Enigmes Par personnages
mysticques iouée au Collège de la Trinité
a Lyon. 1541. M.D. XLIL On les vend
a Lyon en rue Uerciere par Pierre de
Tours. Paris, Silveslre { imprimerie de Pi^
nard), 1831. Petit in-8*, tiré à 42 ex., sur
papier de Hollande, papier de Chine et
sur vélin.
MoRALrrE tressingcliere et tresbonne des
Blasphémateurs du nom de Dieu : Ou
sont contenus plusieurs exemples et en-
seignemens Alencontre des maulx qui
procèdent a cause des grans iuremens
et blasphèmes qui se commettent de
iour en iour Et aussi que la coustume
nen vault riens Et quilz fiuent et fine-
ront tresmal silz ne sen abstinent. Et est
ladicte moralité a dixsept personnaiges \
etc. — Cy finist la Moralise tr^ssinguliere
des Blasphémateurs du pom de Dieu... Im-.
primée Qouueliement a Paris pour Pierre
Sergent libraire demeurant a Paris eq
la rue neufue qostre dame a lenseigne
sainct Nicolas. Paris, Silvestre {imprime-
rie de Crapelet), 1831. ln-4% format d'ar
genda, papier de Hollande.
La réimpression, copie figurée, de oe volume, pour
lequel il a été gravé et fondu des caractères semblables
à ceux du seul exemplaire connu de cette M oraUté ,
qui appartient À la Bibliothèque royale^ a été tirée è
qu^tre-vingl-dix exemplaires numérotés à la presse.
Les frais de cette réimpression ont été faits par M. le
prince d'EssHng.
NOTKS DE LA PRÉFACE.
Poésies des XY^ et XVI*. Siècles, pu-
bliées d'après des Editions Gothiques et
des Manuscrils.Parû, Silvestre{imprimeric
de Crapelet)^ M.dccc.xxx. — M.dccc.xxxij.
Grand in-8*.
Ce Tolume, imprimé sur deux papiers difTérens, n'a
été tiré qo'à cent exemplaires numérotés a la presse.
Entre autres pièces» il contient les suivantes :
La Foret du Munyer de qui le Deablê emporte
lame en enf fer, par André de la Vigne;
Moralité de Utueugle et du boiteux, par André de
la Vigne;
La Farce de la Pippee.
Ces pièces sont ici publiées , pour la première foi$ ,
par les soins de M. Francisque Michel, d'après les
manuscrits de la Bibliothèque Royale. M. Rajuouard a
rendu compte de ce volume dans le Journal des 5n-
t?anf Juillet 4833, p. 585.
Comédie deseignb Petreet seignb Ioan (en
patois du Daupliinc). A Lyon^ Par Be-
noist Rigaud, 1580. Paris, Silveslre (im-
primerie de Pinard), 1832. Petit in-8\
tiré à 42 ex.« sur papier de Hollande, pa-
pier de Chine et sur vélin.
Le MYSTERE DE Griselidis inarquis de sa-
luses par personnaiges Nouuellcment im-
prime a Paris. — Cy finisl la vie de Griseli-
dis, Nonuellement Imprimée a Paris pour
JebanBonfonsdemourantenlarueneurue
nostre Dame a [enseigne sainci Kicolas.
(Sans date.) Pari», SHvealre {imprimerie de
Pinard), 1832. Petit in-4o, figure en bois.
Cet ouvrage a été Uré à 42 ex. ^ sur papier de Hol-
lande, papier de Chine et sur vélin.
Le Dialogue du Fol et du Sage. {A Paris,
chez Simon Ca/warin, sans date). A Paris,
chez Silvestre {itnprimerie de Pinard), 1 833.
Petit in-8°, imprimé sur papier de Hol-
lande à dix exemplaires, et sur papier de
Chine à quatre exemplaires.
Réimpression, copie figurée, faite aux frais de M. le
prince d'Essling, et tirée à quarante exemplaires nu-
mérotés à la presse.
Lblaz damour DiuiN a viii personnages cesl
a scauoir Cliarite Jesucrist Lame Jus-
tice Vérité Bonne inspiracion. Les filles
de syon Les pécheurs. — Cy finist le laz
damour diuin nonuellement imprime a
I
rouen pour Thomas laisne demoiirant<iti
dit lieu (sans date). Partj, Silvestre (impri-
merie de Pinard), 1833. Petit in-8% tiré à
42 ex., sur papier de Hollande, papier de
Chine et sur yélin.
Moralité du mauuais Riche et du Ladre , à
douze personnages. A Paris, chez Silvestre
(imprimerie de Pinard), 1833. Petit in-8",
imprimé sur vélin , sur papierde Hollande,
sur papier de Chine et sur papier de
Rives.
Réimpression, copie figurée, faite aux frais de M. le
prince d'Essling, et tirée à quarante exemplaires nu-
mérotés à la presse.
Moralité novvelle très frvctvevse , de
L*£NFANT DE PERDITION, qui pendit SOH
père, et tua sa mère : et comment il so
désespéra , à sept personnages. ^4 Lyon,
par Pierre Rigavd , 1608. Paris, Silveslre
(imprimerie de Pinard), 1833. Petit in-8*,
tiré à 42 ex., sur papier de Hollande, pa-
pier de Chine et sur vélin.
Le Mystère de S^-Christophle , publié
par la Société des Bibliophiles françnis.
A Paris, de l'imprimerie de Firmin Didol
frères, 1834. Grand in-8**, non paginé.
Cette réimpression a été publiée parMM. H. de Chà-
teaugiron et Artaud.
Moralité de la vendition de Joseph filz
DU patriarche Jacob, commont ses frères
esmeuz pur enuyc , s'assemblèrent pour
le faire mourir, cic, — Cv finist la Moralité
de la vendition do Joseph filz du patriar-
che Jacob Nonuellement imprimée a Pa-
ris pour PieiTe sergent Demourant en
la Rue neufue nostre Dame a lenseigne
sainct Nicolas. APariSy chez Silveslre (im*
primerie de Pinard), 1835. In-4», format
d'agenda, papier de Hollande.
Cette réimpression, copie figurée, faite aux frais de
M. le priDce d'Essling, d'après le seul exemplaire
connu, qui appartient à la Bibliothèque Ruyale, na été
tiré qu'à quatre- vingt-Kiix exemplaires numérotés à la
presse, dont quatre sur vélin.
Le mi rouer et exemple Moralle des km-
FANS ingratz pour lesqlz les pères et me-
NOTES DE LA PREPACfS.
XI
res se destraisent pour les augmeter qui
en la fin les descongnoissent. Aix, de
l'imprimerie de Pontier^ éditeur ^ rue des
Jardins, 14. — Mars 1836. Petit in-8».
Cette moraltté à dU-hnil personnages, composée par
Tjroo, se compose de 179 pages, et n'a été tirée qu'à
soixante -six eiemplaireg sur divers papiers et sur
rélin.
Mystère de saint Grespin et saint Gres-
piNiENy publié pour la première fois, d'a-
près un manuscrit conservé aux Archives
du royaume , par L. Dessalles et P. Gha-
baille. A Paris, chez Silvestre {imprimerie
de Terzuolo), 1836. Grand in-8'' orné d'un
fac timUe,
Édition tirée à deux cents exemplaires numérotés à
la presse, dont quinze sur papier de Hollande, neuf sur
papier de Chine et un sur vélin.
Il me parait que cet ouvrage n'a rien de commun
avec celui que possède M. de Soleinne. Ce dernier n'est
pas divisé en lÎTresni même en journées, et il finit par
les vers suivans :
Po«r ec, boonet gto9, aoat Toat priooa
Qoe ayez en to> «leTocions
l>cs benoiz corps MÎna devant diz,
Qui mcnlenant en fierté mya
Sont et poaet reTcranmenti
Et levr prion dévotement
Que apria ceate mortelle vie
Noaameatent en lenr compagnie. Amen.
Poésies FRANçoiSES de J. G. Alione (d'Asti),
composées de 1494 à 1520; publiées pour
la première fois en France, avec une no-
tice biographique et bibliographique, par
J. G. Brunet. Paris, 'chez Silvestre {impri-
merie de Terzuob), 1836. Petit in-S"", orné
d*un foc simile»
Cette édition a été tirée à cent huit exemplaires nu-
méroCés à la presse, dont dix sur papier|de] Hollande
et trois sur papier de Chine. Elle renferme, \ à partir
de la signature F. t., deux pièces dont voici le titre :
Fmta de la doua ehi $$ eredia hauere wia roba de
vêlmlo dal fronxoao aiogiaio in easa soa.
Pana del fransoso àlogialo a lostaria ]del lomn
hardo, a trê perwfmagij.
Ho&AUTÉ DE Mfjif DUS, Garo, Dbmoh ia. Farce
des deux Savetiers. Paris, de timprime-
rk de Ffrmtn Bidot. M. DGCG. XXVII.
in*folio oblong, format d'agenda, de 15
feaillets.
Cette pQUiculofn, dédiée à M. Yan Praet, est signée
en deox endroits D. de L. (Durand de Lançon).
Mystères in&dits du quinzième siècle ,
publiés, pour la première fois,... par
Achille Jubinal, d'après le mss. {sic) uni*
que de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
Paris , Techener, etc. M DGGG XXXVII ,
deux volumes in-8».
Recueil de Farces, Moralités et Sermons
Joyeux , publié d'après le manuscrit de la
Bibliothèque Royale, par Leroux de Lincy
et Francisque Michel. Paris, Tecliener,
1837. Quatre vol. in-12, tirés à soixante-
seize exemplaires. Voici la table de cette
collection, telle qu'elle se trouve en tête
du tome 1*\ Nous avons seulement rangé
les pièces suivant l'ordre qu'elles occu-
pent dans les volumes.
Tome premier.
Ro f . Monolog^ue nouueau et fort récréatif de la Fille
basteliere.
2. Sermon ioyeulx des iiij Tens.
3. Sermon d'yn Cartier de mouton. .
4. Monologuç de Memoyre tenant en sa main rng
monde, etc.
5. Faroe nouuelle a deulx personnages, c'est a
sçauoir : l'Homme et la Femme ; et est la
Farce de l'Arbalestre.
6. Moralité nouuelle a deulx personnages, de la
prinse de Calais, etc.
7. Farce a deulx personnages, du riel Amonreulx
et du ieune Amoureulx.
8. Farce ioyeuse a deulx personnages, c'est a sça-
uoir : vng Gentil-homme et son Page lequel
deuyenl laqués.
9. Inuitatoyre bachique : Venite potetnw,
10. Moralité a troys personnages, c'est a sçauoir :
Eooye, Estât et Simplese.
il. Farce a deulx personnages, c'est a sçauoir :
deulx Gallans et vne Femme qui se nomme
Sancté.
iS. Farce ioyeuse a iîj personnages^ c'est a sça-
uoir : vn Aueugle et son Yariet et vne Tri>
piere.
f B. Dyalogue de Placebo pour un homme seul.
14. Moralité a deulx personnages, c'est a sçauoir :
l'Eglise et le Commun.
15. Farce nouuelle a sept personnages, c'est a sça-
uoir: la Reformeresse, le Sergent, le Prebs-
tre, le Praticien, la Fille desbauchée, TA-
mantverolé, et le Moynne. La Reformeresse
commence ; et se nomme la Force des pour e$
deabies.
16. Moral a quatre personnages, c'est a sçauoir :
XII
NOTES BB LA PRÉFACE.
l'Age d'or, l'Age d'argent, l'Age d'train et
l'Age de fer.
17. Farce a vj personnages, c'esià sçaaolr : la Re-
fonneresse, le Badin et iij Gallans et vn Clerq.
18. Sermon ioyealx pour rire.
19. Farce a cinq personnages, c'est a sçauoir : 1>
Pèlerinage de Mariage. Le Pèlerin, les troys
et le ieane Pèlerin.
90. Faree a .r. personnages, c'est a sçauoir: le
Gousturier et son Variât, deidx ieunes Filles
et rne Vielle.
ai. Farce nouaelle a troys personnages, c^est a
scauoir : leSoutd, son Varlet et l'Yurongne.
3â. Farce nouaelle a cinq personnages , c'est a
sçauoir : la Mère, la Fille, le Tesmoing» l'A-
moureux et TOttcial.
S3. Moralité nounelle a troys personnages, c'est a
sçauoir : l'Eglise , Noblesse et Poureté qui
font la lesiue.
Tome deuxième.
N*24. Moralité a quatre personnages^ c'esta sçauoir:
le Ministre de l'Eglise, Noblesse, le Labou-
reur et Commun.
25. Moralité du Porteur de Pacience a cinq per-
sonnages , c'est a sçauoir : le Maistre , la
Femme, le Badin, le premier Hermite, le
ij« Hermite.
26. Farce ioyeuse a cinq personnages, c'est a sça-
uoir : troys Galaos , le Monde qu'on faict
paistre, et Ordre.
37. Farce nouuelle a six personnages, c'est a sça-
uoir : deux Gentilz-hommes, le Mounyer, la
Munyere, et les deuix femmes des deux
Gentilz-bommes, abillex en damoyselles... et
est la Farce du Poulier,
28. Farce nouuelle a cinq personnages, c'est a sça-
uoir : la Mère de ville, le Varlet, le Garde-
pot, le Garde-nape, le Garde-cul.
29. Farce pouuelle a quatre personnages, c'est a
jçauoir : mesire Jean, la Mère de taquet qui
est badin.
SO. Farce du Reporteur, a quatre persoimages,
c'est a sçauoir: le Badbi, la Femme, le Mary
et la Voyesine.
81. Farce ioyeuse a six personnages, c'esta sça-
yoir: leban de Lagny badin, messire le-
ban, Tretaulde , Oliue , perette Yenex-tost
et le luge.
32. Moral ioyeux a quatre personnages, c'est a sça-
uoir : le Ventre, les ïambes, le Cœur, et le
Chef.
38. La Farce des Veaux, louée douant le Roy en
son entrée a Rouen.
34. Feroe de deulx Amoureui , recreatis et ipyeux.
86. Moral a cinq personnages, c'est a sçauoir : le
Fidelle, le Ministre, le Suspens, Prouideoce
dluine, la Vierge.
30. Farce nouuelle a cinq personnages , c'est a
sçauoir : troys Brus et deulx Hennîtes.
87. Farce nouuelle a duq personnages , <fest a
sçauoir : l' Abbeesse, seur de Bon-Ceear, seur
Esplourée, seur Safrete et seur Fesue.
38. Faree ioyeuse a quatre personnages, c'est a
sçauoir : le Médecin, le Badin, la Femme (la
Chambrière).
80. Farce nouuelle a quatre personnages, c'est a
sçauoir t troys Gallans et tu Badin.
40. Farce nouuelle a quatre personnages, c'est a
sçauoir : troys Commères et tu Vendeur de
liures.
Tome troiiième,
N» 41 . Moral a six personnages, c'est a sçauoir: le La-
xare. Marte seur du Lazare, laoob seruileor
du Lazare , Marye Madalaine et ses deulx
Seurs.
42. Moralité a quatre personnages, c'est a sçauoir :
Chasoun, Plusieurs, le Temps qui oourt, le
Monde.
43. Sermon ioyeulx de la FiUe esgarée.
44. La Farce du Poulier, a quatre personnages.
c'esta sçauoir : le Maistre, la Femme, l'Amou-
reulx et la Voysine.
45. Morallité a six personnages , c'est a sçauoir :
Nature, Loi de rigueur, diuin Pouuoir,
Amour, Loi de Grâce, la Vierge.
46. Farce nouuelle de la Boulailie, a iij ou iiîj ou a
•T. personnages , c'est a sçauoir : le Mère
da Badin^ le Youesin et son Filx, et la Ber-
gère.
47. Farce nouuelle et fort Ioyeuse a cinq person-
nages, c'est a sçauoir : les Bâtards de Caulx,
la Mère, l'Aine qui est Henry, le petit Colin,
i'EscoUier et la FiUe.
48. Moral de tout le Monde, a quatre personnages,
c'est a sçauoir : le premyer Compaignoo,
le deuxiesme et troisyesme Gompaignon.
49. Farce nouuelle a quatre personnages, c'est a
sçauoir : Science, son Clerq, Asnerye et son
Clerq qui est Badin.
50. Farce nouuelle a quatre personnages, c'est a
sçauoir : la Femme , le Badin son mary, le
premyer Youesin et le Deuxiesme.
51. Moral a cinq personnages, c'est a sçauoir :
l'Homme fragiUe , Oonoipiseenoe , la Loy,
(Foi,) Grâce.
52. Farce nouuelle a iiij personnalges, c'est a sça-
uoir : Lucas, sergent boiteux et borgne, le
bon Payeur, et Fyne-Myne femme du ser-
gent, et le Yert-Gali)nt.
NOTES DE LA PRÉFACE.
XIII
53. Farce noouelle et fort ioyeuM a quatre per- i
sonnages, c'eat a açaaotr : Le Retraiet, Le
Mary, la Femme, Guillot et l'Amoureuh.
M. Farce ioyeuse a quatre personnages , c'est a
sçauoir : Robinet badin, la Femme vefue,
la Gommere, et TOnde Mldianlt onde de
RobîneL
55. Farce noaodle a quatre personnages, c'est a
sçauoir : l'Auantareulx et Guermouset, Guil-
lot et Rignot.
56 Moralité a six personnages, c'est a sçauoir :
Heresye, Frère Symonye, Force , Scandalle,
Procès, l'Eglise.
57. Faroe nonuelle a troys personnages , c'est a
sçauoir : la Mère, le Filx, lequd veult estre
prebstre, et l'Examynateur.
58. Monologue seul du Pèlerin passant, composé
par maistre Pierre Taserye.
58. Farce nouueilé a quatre personnages, c'est a
sçauoir : le Trodieur de Maris, la premyere
Femme, la ij« Femme et U ly* Femme.
Tome quatrième*
No 60. Farce ioyeose a quatre personnages, c'est a
sçauoir : la ieune Fille, la Maryée, la Femme
vefne et la Religieuse; et sont les Mal<x>n-
tentes.
61. Moral a troys personnages, e^est a sçauoir : l'Af-
fligé, Ignorance et Gongnoisance.
63. Faite nouuelle de Frère Phillebert, a iilj per-
sonnages, c'est a sçauoir : frère FiUebert, la
Voyesine, la Maistresse , Perrette Yene^
Tost.
63. Farce moralle et ioyeuse des Sobre-sols, en-
tremeslez avec les Syenrs d'ais , a tj per-
sonnages, cTest a sçauoir : .v. Galans et le
Badin.
64. Farce ioyeuse des Langues esmoulues pour
aooir parlé du drap d'or de Sainct Viuien, a
TJ personnages , c'est a sçauoir : l'Esmou-
leur, son Varlet, la première Femme, la
deusiesme Femme, la troysiesme Femme
et la quatriesme femme.
65. Farce nouuelle a . t. personnages, c'est a sça-
uoir : les deulx Sonpiers de Mouille, la Femme
soopiene, l'Huissier et l'Abé.
06. Farce morale des trois Pellerins et Malice.
67. Farce moralle a quatre personnages, c'est a
sçauoir : Marche-beau, Galop, Amour et Con-
ooyiisse.
66. Farce Ioyeose a .v. personnages, c'est a sça-
uoir : le Maistre d'Escolle, la Mère et les troys
Esoolfiers.
69. Faroe ioyease a .v. personnages, c'est a sca-
aoir : le Bateleur, son Yarlet, Binete et deulx
FeoMs.
70. Farce nouuelle a .v. personnages, c'est a sça-
uoir : le Marchant de pommes et d'eulx,
TApoincteur et Sergent et deulx Femmes.
71. Farce ioyease a quatre personnages, c'est a
sçauoir : iij Gallans et Pblipot.
73. Farce moralle a .v. personnages, c'est a sça-
uoir: Mestler, Marchandise, le Berger, le
Temps et les Gens.
78. Faroe ioyeuse a cinq personnages, c'est a sça-
uoir: le Sauatier, Marguet, laquet , Proser-
pine et l'Oste.
74. Remonstrance a vue compaignie de venir voir
jouer Farces ou Moralités.
BuHBz Santez Nonn, ou Vie de sainte
Nonne, et de son fils saint Devy (David),
Archevêque de MeneTie, en 519; mystère
composé en langue bretonne antérieure-
ment au XII' siècle, publié d'après un ma-
nuscrit unique, avec une introduction par
l'abbé Sionnet, et accompagné d'une tra-
duction littérale de M. Legonidec, et d'un
fac simile du manuscrit. Parts, Merlin^
1837. In-8^
EbLARii Versus et Ludi. Luletiœ Paristo^
rum, apud Techener biàliopolam, M DGCC
XXXVIII. In-16, de xy-61 pages, plus un
feuillet de table, à la fin.
La Diablerie de Ghaumont, ou Recherches
Historiques sur le grand pardon général
de cette ville, et sur les bizarres cérémo-
nies et représentations à personnages aux-
quelles cette solennité a donné lieu de-
puis le X V« siècle ; contenant les Mystères
de la nativité, de la vie et de la mort de
H. saint Jean Baptiste : par Emile Joli-
bois. A Chaumont^ chez Miot, etc., 1838.
In-8'', de 155 pages, plus deux feuillets de
titres.
Moralité de Mdmdus, Garo, Demonia, à
cinq personnages. Farce des deux Save-
tiers, à trois personnages. A Parti, chez
Silvestre, 1838. In-4'', format d'agenda.
Cette réimpression, donnée par l'éditeur de la pre-
mière, est dédiée à la mémoire de M. Van Praet.
La FARCE JOYEUSE DE Martih Bâton qui
rabbat le caquet des Femmes : et est à
cinq personnages, sçavoir : la 1 . Commère.
La 2. Gommere. Martin Bâton. Caquet.
Silence. A Rouen, chez Jean Oursel tainé
rue Ecuyere, à l'imprimerie du Levant, de
quatre feuillets in-S".
XIV
NOTE HK LA VREFACE.
ALLEMAGNE.
« OBDNcifG DES Passionsspiels dep St. Bar-
THOLOM^ISTISTSSCHULE ZU FaANEFURT AM
Main. »
Cette pièce» qui est da qoioztème siècle, te troare
insérée dans le recueil intitulé : « Frankfurtisches Ar-
chiv fUr altère deuttehe Literatur und Geschichie.
Herausgegeben von J. C.v. Fichât d, genannt Baur
r. Eyteneck, • Frankfurt am Main, 1815, io-8°; t. III,
p. 131-158.
« RiTus Resurrectionis DoMiNi in Canonia
Claiistroneoburgensi saeculis 13, 14 et 15
observatus. » Inséré dans « Oesterreich
unter Ilerzog Albrecht IV. Nebst einer
iibersichidesJuslandesOeslerreichswaeli-
rend des 14iea Jahrluinderts. Von Franz
Kurz, regul. Chorherrn und Pfarrer zu
St. Florian. » Linz, 1830, in-8%' tome II,
p. 425-427, Beyiage nM .
« GiiRiSTi Leiden, » — a Marien Klage, » —
€ St.DoROTHEA,» — «Osterspiel;» tels sont
les litres de quatre mystères allemands
des XIII' -XV' siècles, publiés dans le
recueil intitulé : « Fundgruben fixr Ges-
chichte deutscher Spraclie uiid Litera-
tur. Ileraus^^egeben von Dr. Hcinrich
Hoffmann.» Bre$lau , 1837, in-S*"; t. II,
p. 239- 336.
Toyez ce que, dans son introduction à ces pièces^ ce
sarant dit sur les mystères en général, morceau eitrait
en partie et rapporté par M. Thomas Wright^ dans ses
Early Latin Mysteries.
€ Passionsspiel. > Celte pièce , qui porte la
date de 1437 et qui fut représentée à Vienne
dans l'église de Saint-Etienne, a été pu-
bliée par J.-E Schiager, dans ses t Wie-
ner-Skizzen aus dem Miltelalter. > Wien,
1836-39, in-8°; t. II, p. 16-24. Le même
recueil renferme aussi, tome III, p.201-
378, un morceau inlitulé : c Ueber die allé
Wiener Komœdie, » où se trouvent des
pièces ei des extraits de pièces des XVI-
XVlir siècles.
Voyez, pour l'histoire de l'art dramatique en AUe-
mage, au moyen-^ge^ l'ouvrage de Gervinus^ inlitulé :
• Geschichte der pocdschan Nationalliteratur der
Veuischm. » Frankfurl ain Main, igîiO, in-S"; t. Il,
p. 355-570.
boueme.
Hrob B03ij (le Sépulcre de Notre -Sei-
gneur) dans Starobyld SMddame (Collec-
tion de poésies anciennes bohémiennes),
publié par M. W. Hanka ; Prague, 1818-
23, in-12; vol. 01, p. 82-92. — Anzelhus
(Anselme), ibid., p. 128-167. — M astic-
KAR, ANES Sewerin A RuBiif (l'Ëpicier, ou
Severin et Rubin, du XIII* siècle), ibid.,
volume supplémentaire ou 5% p. 198-219.
ANGLETERRE.
Tue Pageant of llie Company of Shere-
men and ïaylors in Covenlry, etc. By
Thomas Sharp. Couentry, 1817, în-4*,tiré
à douze exemplaires.
Ancient Mysteries DESCRiBED, especially ihc
English Miracle Plays. London, 1823, in-
8», avec figures; cité par M. E. Morice,
p, 4 en note.
A Dissertation on the Pageants or dra-
matic Mysteries ancienlly performed at
Covenlry, by tlie trading Companies of
• thaï City, etc. By Thomas Sliarp, Coven-
try : publishcd by Merriiew and Son, etc.
MDCCCXXV, grand in-4-.
The Towneley Mysteries. London : J. B.
NkhoU and «Son, Parliament Street : Wii"
liam Pickering, Chancery Lane, Ce titre est
précédé de ce faux-titre : t The Publîca-
tiom of the Stirtees Society, establhhed in
the year MDCCCXXXIV. (Gravure sur
bois représentant les armes de Suitees).
MDCCCXXXVI. Un volume in-8>.
I^.vRLY Mysteries, and other Lniin Poems
of the twelflli and thirleenlli Centuries:
ediled from ihe original Manuscripts in
the British Muséum, and the libraries of
Oxford, Cambridge , Paris, and Vienna.
By Thomas Wright, Esq. M. A. F. S. A.
of Trinity Collège, Cambridge. London:
NichoU and Son, 1838, in-8^
A collection of Ekglisu Miracle-Plats or
Mysteries; coniaiuing ten Dramas from
NOTES DB LA PRÉFACE.
XV
ihe Chesler, Coventry, and Towneley Sé-
ries, yfilh two of laller Date. To which is
prefixed, an hislorical Wiew of ihis Des-
cription of Plays. By William Marriott,
Ph. Dr. Basel : Schweighauser aud Co, and
Brodhau» and Avenarius, Paris^ 1838, un
volume in-S".
Ktnge Johan. a Play in iwo Parts. By John
Baie. Edited by J. Payne Collier, Esq. F.S.
A. from the Ms. of ihe Autlior in the Li-
brary of bis Grâce ihe Duke of Devon-
shire. London : pr'mtedfor the Camden So-
ciety by John Bowyer NichoU and Son, Par-
Itanient Street. M. DCCC. XXX. Vlll.
In.4'.
pays-bas.
Le Jeu d'Esmorâb , fils du roi de Sicile ,
drame du XI1P siècle, traduit du flamand
parE. P. Serrure. Gand, imprimerie de
D,Duvtuier fils, 1835. In-8 de 35 pages,
plus un feuillet de litre.
Altniëderljendische Sgiiaubuehne. Abele
Spelen ende Sotternien. Herausgegeben
von Hoffmann von Fallersleben. Breslau,
1838. In-8o.
CeUe collection , qui Tcirine aussi la Pars sexta des
îiorœ Betfficœ, du même auteur, contient neuf pièces
dramatiques. M. BofTmann avait publié, auparavant,
«lans Ja Pars quinia : • Een Spel van Lantsloot van
D$nemerken ende die scone Sandrijn, »
Voyez la liste des pièces dramatiques hollandaises
avant le XVI le siècle dans l'ouvrage de Moné, inti-
tulé : Vebersicht der Niederltmdischen Vôlks-Literaiur
œUererZeit. Tûbiogen. 1838^ in-S», p. 554-368.
ESPAGNE.
Origenes DEL Teatro Espanol, formando
el tomo lo, parte 1> y 2*, de las Obras
de Leandro Fernandez de Moratin, publi-
cadas por la real Academia de la Historia.
Madrid,ÏS30; republicadas en el premier
vol. del Tesorodel Teatro Espanol.
Teatro Espaï^ol anterior à Lope de Vega.
Por el Editor de la Floresia de Rimas an-
tiguas castellanas. (J. M. Bôlb de Faber).
Hamàurgo: en la lUfreriade Fredertco Per-
thés, 1832. In-8'.
Les auteurs dont les œuvres se trouvent ici en par-
tie, sont Juao.doiËnciua, Gil Viceote, Bartolemé Ter-
res Naharro et Lope de Rueda.
Tesoro del Teatro Espanol, desde su ori-
gen (ano de 1356) hasta nuestros dias, ar-
reglado y divldido en cuatro partes, por
Don Engenio de Ochoa. Paris, 1838; ô
volùmenesen 8*", en doscol.,con retratos.
Tomo lo. Compuesto de la obra de Moralin. Orige-
nés del Teatro Espanol, con una coleccion de pie-
zas dramâlicas anteriores à Lope de Tega , obra
recienlemente publicada por la Academia de la
Historia. Llevarâ al fin un Apéndice, formado
por Don Eugenio dé Ocboa.
Tomo 2o. Teatro escojido de Lope de Vega, oon un
resùmen de su vida y un examen de sus obras.
Tomo 3°. Teatro escojido de Calderon de la Barca ,
con un resàmen de su vida y una inlroduccion so-
bre los diferenles géneros de sus coniposiciones.
Tomo Ao, Teatro escojido de Tirso de Molina, Mira
deMescua, Montalvan, Guevara, Moreto, Rojas,
Alarcon, Matos Fragoso.
Tomo 5». Teatro escojido de Diamanle, La Hoz, Bel-
monte, Felipe IV, Leiva^ Cubillo, Figueroa, Za-
raie, Candamo, Solis, Zamora, Canizares, Jovella-
nos, Uuerta, Ramon de la Cruz, Cienfuegos, Mo-
ralin , Quintaua , Martinez de la Rosa, Gorostiza,
Breton de los Ilerreros.
Voyez l'histoire de l'art dramatique en Espagne, par
D. Martinez de la Rosa , dans ses Obras Litterarias.
Paris, 18*27^ voK II. Voyez aussi sur l'ancien théâtre
espagnol un curieui article de M. Henri Ternaux, pu-
blié dans la Revue française et étrangère ou nou-
velle Revue Encyclopédique, n» de janvier, t. V. —
n. i, Paris, 1838, p. 64-78. EnOn, M. Phllaréte
Chasles a donné dans le Jownal des Débats du ven-
dredi 23 août 1839 un feuilleton sur Bartolemé Torres
NaharrOr Nous ne parlons pas ici du cours de M. Fau-
riel, vu qt^il n'est pas encore publié.
PORTUGAL.
OoRAS DE GiL VicBNTE, corrcctas e cmen-
dadas pelo cuidado e diligencia de J. Y.
Barreto Feio e J. G. Monteiro. Hani'
burgot ^za officina typographica de Lang-
hoff^ 1834. Trois volumes iD-8*.
Comme on le sait, Gil Vieente, sur lequel, par nue
singulière distraction, on a inséré deux articles dans la
Biographie Universelle, est le premier poète dramati-
que du Portugal. Voyez sur cet auteur et sur la poésie
dramatique portugaise au Wh siècle, le Résumé de
V histoire littéraire du Porfui/a/..., par Ferdinand De-
nis. Paris, Lecointc et Durey, iSIO, in-18;p. 150-190.
Maintenant il ne nous reste plus à citer
que le recueil suivant qui n'est pas terminé.
XYI
NOTES DB LA PIliFACB.
Th&atre Européen, nouvelle colleciion des
chefs-d'œuvre des théâtres allemand, an-
glais, espagnol, danois, Français, hollan-
dais, italien, polonais, russe, suédois, etc.
Paris, Ed. Guérin et comp., 1835, deux
volumes in-8^. Une des parties de ce re-
cueil, portant pour sous-titre : Théâtre
anlérieur à la renaiêsance, contient trois
comédies de Hroswitha, savoir : Abra-
ham, Callimaque et Dulcitius, traduites
par M. Gh. Magnin*
(2) Recherchée sur lei theatrei de France,
depuis Cannée onze cent soixante et un, jtu-
ques à présent, par H. De Beauchamps. A
Paris, chez Prault, Père, m. dgc. xxxy, trois
volumes in-8* ou un volume in-4<».
Histoire du Théâtre François, depms son
origine jusqu'à présent, Amsterdam et Paris,
M. Dcc.xxxv. — M. D. cc XLix, quiuze volu-
mes in-8'. Dans la préface du tome XY,
p. iij et iv, on promet trois autres volumes
pour terminer l'histoire du Théâtre Fran-
çais jusqu'à la clôture de Pâques 1752; ils
n'ont jamais paru.
Après ces ouvrages, il n'est peut-être pas
inutile de mentionner celui-ci : Essais his-
toriques sur l'origine et les progrès de Vart
dramatique en France. A Paris, m. dgc.
Lxxxiv-vi, trois volumes in-18.
(3) Séance publique de la Société Jibre des
BeauX'ArtSy tenue à l'Hôtel-de-Ville , le 25
décembre 1831, présidence de M. Cornac.
Paris, imprimerie de Poussin, 1832, in-8°;
p. 32 et suiv. Get article, qui est de M. Brès,
est suivi, p. 39, de cette note non moins
remarquable que le reste : c Le public a
vivement témoigné sa satisfaction pour les
recherches curieuses renfermées dans ce
mémoire, qui a excité à plusieurs reprises
rhilarité de l'assemblée. >
Nous sommes étonné et fâché en même
temps, de trouver des erreurs analogues a
cellesque nous venonsde signaler dansun ar-
ticle de M. A.-H. Taillandier^ ordinairement
si exact et si judicieux. Voyez les Confrèrct
delà Passion, d'après les registres manuscrits
du parlement de Paris {Revue rétrospective',
n. XXII, première série, t. IV, Paris, 1834,
in-8'; p. 336-361.
[4) Les Origines du théâtre moderne ou His-
toire du génie dramatique depuis le V jus-
qu'au XVI' siècle , précédée d'une introduction
contenant des études sur les origines du théâ-
tre antique; par M. Gharles Magnin. Tome
I". Paris, chez L. Hachette, 1838, in-8";
p. II.
Le coure entier de M. Magnin se trouve analjsé
leçon par leçon dam le Journal général de r<fufrve-
tùmpMiqiie et des cours scientifiques etlittérairet,
à partir du numéro du jeudi 4 décembre 1834, jusqu'à
celui du dimanche 6 mars 1836, ioclusirement.
(5) Ibidem, p. xx — xxiii.
{6) Ibidem, p. xxiii.
(7) Fabliaux ou Contes du xn' et du xiifst^-
de, etc. A Paris, chez Eugène Onfroy, u.
Dcc. Lxxxi, cinq volumes in-18, t. II, p. 162-
154. —Edition de Paris, Jules Renouard,
H Dccc XXIX, cinq volumes in-8%* t. II, pag.
220,221.
(8) Essai sur la mise en scène, depuis les
mystères jusqu'au Cid; par Emile Horice.
Paris, Heideloff et Gampé, 1836, in-12.
L'on peut en dire autant des Remarqua
sur les jeux des mystères; faites â l'occasion
de deux délibérations inédites prises par te con-
seil de la ville de Grenoble en 1535, relative-
ment à un de ces jeux; par M. Berriat-Saini-
Prix. (Mémoires et Dissertations sur les anti-
quités nationales et étrangères, publiés par la
Société royale des Antiquaires de France.
Tome cinquième. A Paris, chez J. Smiifa»
M. DCCC. XXIII, in-^": p 1«^-*»M )
THÉÂTRE FRANÇAIS
AU MOYEN-AGE,
LES VIERGES SAGES ET LES VIERGES FOLLES.
NOTICE.
Le premier qui ait fail nienlion de ce
mystère, qui nous semble être du xr siècle, et
le plus ancien, comme le seul dans lequel on
retrouve des parties en langue vulgaire , est
l'abbé Lebeuf, qui en parle ainsi : c Les
écrivains du xi. Siècle et des deux sui-
vants, profitant de l'invention des Séquences
H Proses de l'Eglise , firent plusieurs pièces
profanes rimées. Les manuscrits de toutes
1^ grandes bibliothèques sont pleins de ces
anciennes pièces , la plupart sur des sujets
pieux. On y voit souvent des Tragédies en
rimes latines. Duboulay Tait mention de celle
de Sfùnte Catherine à Tan 1146. On peut
voir ailleurs celles de l'Abbaye de Saint Be-
noit. Dans celle de Saint Martial de Limoges
«>us le Roy Henry L Virgile se trouve asso-
ï'ié avec les Prophètes qui vionnont h l'a-
doration du Messie nouveau ne , et il mclc
sa voix pour chanter un long Betiedicamus
rimé par lequel finit la pièce *.»
Plus tard , M. Raynouard en publia des
extraits dans son Choix des poésies origina-
les des troubadours, t. II, p. 139-143. Nous
n'avons cru pouvoir mieux faire que de re-
produire la traduction qu'il a donnée des
passages en langue d'oc qui se font remar-
quer dans cette pièce et qui nous ont déter-
minés à la placer en entier à la tête de notre
recueil.
Elle est tirée d'un manuscrit provenant de
l'abbaye de Saint-Martial en Auvergne, où
' Dissertations sur l'Histoire ecclésiastique et ci'
vile de Paris, etc., t. Il, à Paris, luc Saint- Jacques,
chez Lambert cl Durand, M.DCC.XLI, in-1?, p. 05.
II y a en noie deux renvois au Mcrcui'C «le France;
le second desquels est faux.
t
2 THÉÂTRE
il portail le n"" 100, el qui se trouve aujour-
d'hui dans la Bibliothèque du Roi, sous le
n»1139.
Ce manuscrit, sur vélin, de format petit
in-4<', contient en tout 235 feuillets. C'est un
composé de divers ouvrages écrits en ditTé-
rcns temps, et par des mains différentes; mais
il parait que ces morceauK ont été réunis et
reliés ensemble dès le commencement du
XIII* siècle, car on trouve ça et là sur les
blancs des ditTérens morceaux du manu-
scrit, des passages d'une autre écriture que
le corps de ces morceaux, et dans laquelle
on a cru reconnaître celle de Bernard Ithier,
archiviste de Saint-Martial, au commence-
ment du xiir siècle; cependant comme le
premier fascicule de ce npécieux volume
contient (fol. 2-4) la prose de saint François,
qui a pour auteur le pape Grégoire IX, et
que ce pontife, élu le 19 mars 1227, moui*ut
le 20 août 1241, Ton peut croire que la tran-
scription de la prose n'a eu lieu dans ce vo-
lume, qu'après la mort de Grégoire, cl
qu'ainsi le manuscrit 1139 n'a été établi que
dans la seconde moitié du xur siècle.
La plus grande partie du manuscrit con-
tient des morceaux de liturgie et divers
chants d'église, tous accompagnés de la no-
tation musicale. Quelques-uns de ces mor-
ceaux paraissent avoir été écrits dans le
xiir siècle, d'autres dans le xn^ Mais la por-
tion la plus curieuse a été, suivant toutes
les apparences, écrite dans le xi* , et même
dans la première moitié du xv siècle.
Elle commence au folio 32 du manuscrit,
et va Jusqu'au folio 118 inclusivement;
comme le premier feuillet de cette portion
ne porte rien qui indique un commence-
ment, ni le dernier rien qui indique une fin,
on doit la regarder comme un fragment de
quelque autre manuscrit plus ancien.
Depuis le folio 32 jusqu'au 84 ou 85, l'é-
criture est certainement la même ; à partit*
du folio 85, jusqu'à la fin, quoique très-sem-
blable, pour la forme des caractères, à celle
de la première portion du manuscrit, elle est
sensiblement plus grosse ; il semble toutefois
que ce soit la même; c est du moins une
cciilurc à peu près du même temps, sauf
(juclques feuillets sur lesquels il se Irouvail
FRANÇAIS
des blancs, qui ont été remplis par une mai»
beaucoup moins ancienne.
La pièce suivante commence au folio 52
recto, et va jusqu'au foho 58 , dont elle ne
prend que les quatre premières lignes. Li
notice, qui est à la tête du manuscrit, désigne
ainsi la portion du volume où se trouve la
pièce en question, et cette pièce elle-mèDie :
c Fol. 32. Varii cantus scripti xi sscculo,
inter quos quidam sunt comici et epîstola^
farsitœ. »
Les cinq ou six pièces qui précèdent cellr
dont il s'agit, semblent n'avoir avec elle an-
cune liaison.
Ces pièces sont :
1 .° rersus S* m Marie f en langue vulgnirc.
3.<> Altui versus.
Jérusalem mirabilis,
Urbs licalior alÎKS,
Quam peimancns obtabilis,
Gaudenlibus te angelis, etc.
S.O Fer sus (i" tiiophe.)
Kcsonerous boc nalali
Quanlu quodam speciali :
Dcus, or lu temporal i ,
De secreto virginali
Processit bodie.
Cessant argumenta perGdie ;
Magnum quidem sacramcnluro !
Mundi laclor fit fiementum,
Sumens camis indumentum
Ut conférât adjumentum
Uumanu generi ;
Cctus indu inirantur supcri.
4.0 l'crsus (sbt)phe unique).
Congaudcat Ecclcsia
Vï'o bec sacra soUcmpnia*
El gaudet cum Icticia,
Lela ducat tripudia ;
Ergo gaude gaudio,
JuYCnilis conliOf
AcdepaU-tsaolio,
Virginia in gremio
Cbristo Dci filio ualo»
>itjva pucrpcrio facto
Guudcal homo (^^0-
AU MOYEN-AGE.
h,^ Fgrsus (i'' rtroplM.]
Proroat chorus hodic,
O contio !
Caniicum leticîe,
Oconciol
Psallite, condo;
Psallat eu m Irîpudîo.
6.» Fer sus.
Senescenle mundano fiUo
Quem fovebat mentis oblÎTio,
Yenit sponsus, dÎTina ratio ;
Comes cjus est restauratio ;
Dîgna dignis parat hospitia ,
Apta comes replet palatia,
Aulam sponsus intrat per hostia.
Suil un second couplet sur le même mè-
tre, après quoi vient la rubrique Oc est de
mulieribus*
Ajoutons à ces détails que, dans notre
pièce, chaque ligne de texte est accompagnée
d*une ligne de musique dont nous n'avons pas
cru devoir donner la traduction en notation
moderne, parce que, comme nous Ta assuré le
bibliothécaire du Conservatoire de musique,
M. Bottée de Toulmon, il serait indisi^ensable
de la faire précéder d'une introduction qui à
elle seule ferait plus d'un volume in-8. Nous
nous bornerons donc à indiquer cette particu-
larité, et nous ajouterons que nous avons sup-
primé presque tous les Benedicamus de la fin,
parce qu'il ne nous est pas évident qu'ils fas-
sent partie du mystère lui-même.
Nous terminerons en renvoyant, pour ce
quiconcerne les pièces antérieures auxiirsiè-
cle, aux Remarques envoyéei d'Auxerre, sur
tes Speclacles que les Ecclésiastiques ou les Re-
ligieux donnoient anciennement au Public hors
le temps de l'Office, (Mercure de France, dé-
cembre 1729, p. 2981-2995); hV Histoire lit-
téraire delà France, t. VII, p. 127; et à l'ou-
vrage de M. de Roquefort, intitulé : de l'Etat
de la poésie françoise dans les \iv et xiir siè-
cles, p. 257 et 258.
F. M.
LES VIERGES SAGES ET LES VIERGES FOLLES-
oc EST DB MCLIERIBUS.
Ubi est Ghristus , mens dominus et filins
exceisus? Eamus videre sepiricrum.
[angélus sepulcri custos*.]
Quem qneritis in sepulcro, o christicole ,
non est hic. Surrexit sicut predixerat. Itc ,
nontiate discipulis ejus quia precedet vos iu
Galileam. Vere surrexit Dominus de sepul-
cro cum gloria. Alléluia.
SPONSUS.
Adest sponsus qui est Ghristus :
Vigilate,virgines;
Pro adventu ejus gaudent
Et gaudebunt homines ;
Vcnitenimliberarc
ticniium origines,
Unas per primam sibi matrem
Subjugarunt demones.
Ceci Dcsl pas dans le manusciil.
CECI EST DES FEMMES.
Où est le Christ, mon seigneur et fils
très-haut? Allons voir le sépulcre.
[l'ange GARDIEN DU SÉPULCRE.]
Celui que vous cherchez dans le sépul-
cre, ô chrétiens, n'est pas ici. II est res-
suscité comme il l'avait prédit. Allez, an-
noncez à ses disciples qu'il vous précédera
en Galilée. En vérité, le Seigneur a ressus-
cité du tombeau avec gloire. Alléluia.
^l'époux.
Voici répoux qui est le Christ ; veillez ,
vierges; pour son arrivée, les hommes se
réjouissent et se réjouiront; car il est venu
délivrer le berceau des nations, que les dé-
mons avaient réduit sous leur puissance par
la faute de la première mère. C'est lui que
THÉÂTRE
Hic est Adam qui secundus
Perpi'opheta dicitur,
Per quem scelus primi Âde
A nobis diluilnr.
Hic pependit ut celesti
Patrie nos redderet
Ac de parte inîmici
Liberos nos traberet.
Yenît sponsus qui nostrorum
Scelerum piacula
Morte lavit , atque crucis
Sustulit patibula.
PRUDENTES.
*Oiet, virgînes, aiso que vos diruni ,
Aiseet presen y que vos comandarum :
Atendet un espos, Jhesu Salvaire a nom.
Gaire no i dormet
Aisel espos que yos hor'atendet.
Venit en terra per los vostres pechet :
De la y irgine en Betleem fo net ,
E flum Jorda lavet et luteet.
Gaire no i dormet
Aisel espos que vos hor atendet.
Eu fo batut » gablet e lai deniet ,
Sus e la crot batut » e clau 6get :
Deu monumen deso entrepauset.
Gaire no i dormet
Aisel espos que vos hor'atendet.
£ resors es , TAscriptura o dii.
Gabriels soi, en trames aici.
Atendet lo, que ja venra praici.
Gaire no i dormet
Aisel espos que vos hor'atendet.
FATUE.
Hos («t)j virgincs, que ad vos veninuis,
Negligenter oleum fundimus;
Ad vos orare , sororcs , cupimus
Ut et illas quibus nos credimus.
Dolentas! chaitivas ! trop i avem dormit.
INoSy comités hujus itineris
Et sorores ejusdem gcncris ,
Quamvis maie contigit miseris ,
Potestis nos reddere superis.
Dolentas! chaitivas! trop i avem dormit.
Paniraini lumen lampadibus ,
FRANÇAIS.
le prophète appelle le second Adam » et par
qui le crime du premier Adam est détruit eb
nous. 11 a été mis en croix pour nous ix^ndre
à notre patrie céleste et nous soustraire au
pouvoirdudiable.il vient, Tépouxqui, parsa
mort, a expié et lavé nos péchés, et a souffert
le supplice de la croix.
LES SAGES.
Ecoutez , vierges , ce que vous dirons
Ceux présens, que vous commanderons:
Attendez un époux, Jésus sauveur a nom.
Guère n'y dormit
Cet époux que vous ores attendez.
Vint en terre pour les vôtres péchés :
De la Vierge en Bethléem fut né ,
En fleuve du Jourdain lavé et baptisé.
Guère n'y dormit
Cet époux que vous ores attendez,
11 fut battu , moqué , et là renié ,
En haut sur la croix battu , en clous fiché :
Du monument dessous reposa.
Guère n'y dormit
Cet époux que vous ores attendez.
Et ressuscité est, l'Ecriture le dit.
Gabriel suis, moi placé ici.
Attendez-le, vu que bientôt vieihka par ici.
Guère n'y dormit
Cet époux que vous ores attendez.
LES FOLLES.
Nous , vierges , qui venons vous trouver ,
nous répandons l'huile avec négligence ;
nous désirons vous prier comme des sœiu*s
en qui nous avons confiance entière.
Dolentes ! chétives ! trop y avons dormi.
Nous, compagnesdu même voyage et sœurs
de la même famille, quoiqu'il nous soit arrivé
malheur, vous pouvez nous rendre au ciel.
Dolentes ! chétives ! trop y avons dormi.
Donnez de la lumière à nos lampes, ayez
AU MOYEN-AGE.
5
Pie sitis insipîentibiis ,
Puise ne nos simiis a foribus
Cum vos sponsus vocet in sedibus.
Dolentas ! cbaitivas ! trop i avem dormit.
PRUDENTES.
Hos (sic) precari , precamur, amplius
Desinite , sorores , otius ;
Yobis enim nil erit melius
Dare preces pro hoc ulterius.
Dolentas ! etc.
Ac ite nunc , ite celeriter
Ac vendentes rogate dulciter
Ut oleum vestris lampadibus
Dent equidem vobis inertibus.
Dolenias! etc.
[fatue*]
A, misère ! nos hic quid facimus?
Vigilare numquid potiiimus?
Hune laborem que {sic) nunc perferimus
Nobis nosmed contulimus.
Dolentas ! etc.
Et de (sic) nobis mercator otius
Quas habeat merceSy quassotius.
Oleum nimc quercre venimus ,
Nègligenter quod nosme fundimus.
Dolentas! etc.
[prudentes*.]
De nostr oli queret nos a doner;
Ko n'auret pont, alet en achapter
Deus merchaans que lai veet ester,
Dolentas ! etc.
MERCATORES.
Domnas gentils, no vos covent ester
Ki lojamen aici ademorer.
Gosel queret, nou vos poem doner;
Queret lo deu chi vos pot coseler.
[Dolentas! chaitivas! etc. \]
Alet areir a vostras saje seros ,
E preiat las per Deu lo glorios ,
De oleo fasen socors a vos :
Faites o tost , que ja venra Tespos.
[Dolentas! etc\]
* Ceci manque danA le manuscrit.
pitié de notre inexpérience, afin que nous
ne soyons pas mises à la porte quand Té-
poux vous appellera dans ses demeures.
Dolentes! chétives! trop y avons dormi.
LES SAGES.
Cessez, nous vous en conjurons, nos
sœurs, de nous prier davantage; car il ne
vous servira à rien de prier plus long-temps
à ce sujet.
Dolentes ! etc.
Et allez maintenant, allez vite et priez dou-
cement les marchands qu'ils vous donnent,
paresseuses, de l'huile pour vos lampes.
Dolentes! etc.
[les folles.]
Ah ! malheureuses que nous sommes ! que
faisons-nous ici? Ne pouvions-nous veiller?
Nous nous sommes attiré à nous-mêmes la
peine que nous souflrons maintenant.
Dolentes! etc.
Et que le marchand nous donne au plus vite
l'huile qu'il aura, lui ou son compagnon.
Nous venons maintenant chercher de l'huile,
parce que nous avons négligemment versé
la nôtre.
Dolentes! etc.
[les sages.]
De notre huile demandez a nous à donner ;
N'en aurez point, allez en acheter
Des marchands que là voyez être.
Dolentes! etc.
les marchands.
Dames gentilles, ne vous convient être
Ni longuement ici demeurer.
Conseil cherchez, n'en à vous ponvons donner;
Cherchez-le de qui vous peut conseiller.
[Dolentes! chétives! etc.]
Allez arrière à vos sages sœurs,
Et priez-les par Dieu le glorieux,
Que d'huile fassent secours à vous :
Faites cela tôt, vu que bientôt viendra l'époux.
[Dolentes! chétives! etc.]
[fatoe.*J
A , iniserc ! nos ad qiiid venimas?
Nil est enim illuc qiiod querimiis.
Fatatiim est, et nosvidebimus...
Ad niiptias niimquam intrabimus.
Dolentas ! etc.
THÉÂTRE FRANÇAIS
Audi , sponse , voccs plangentium ;
Aporîre fac nobis ostium ;
Ciiin sotiis prebe remcdiiim.
Modo Tcnîat sponsus.
GHRISTUS.
Amen dico,
Vos ignoçcOy
Nam caretis lumine ;
Quod qui pergunt»
Procul pergunt
Hujus aule lumine.
Alet , chaitivas ! alet , malaureas !
A tôt jors mais vos so penas livreas ,
En efern ora seret meneias.
Modo accipiant eas dcmones, et precipîtentur în
infemuni.
Omnes gentes
Congaudentes
Dent cantum leticic.
Deus homo fit,
De domo Davit
Natus hodie.
O Judei,
Verbum Deî
Qui negatis ,
Hominem vestre legis
Teste régis
Audite per ordinem ;
Et vos , gentes
Non credentes
Peperisse Virginem,
Vestre gentis
Documentis
Pellite caiiginem.
[les rOLLBS.]
Ah I malheureuses que nous sommes ! vers
qui venons-nous? En effet il n*y a rien de ce
que nous cherchons. Il a été prophétisé et
bientôt nous verrons... Nous n'entrerons ja-
mais aux noces.
Dolentes! etc.
Ecoute, époux, les voix des plaignans ; fais-
nous ouvrir la porte ; avec nos compagnes,
donne-nous du secours.
Maintenant que Tépouic vienne.
LE CHRIST.
En vérité je vous le dis, Je ne vous con-
nais pas, car vous manquez de lumière ; parce
que ceux qui marchent, marchent loin parla
lumière de cette cour.
Allez, chétives! allez malheureuses!
A toujours désormais vous sont peines li-
vrées,
En enfer ores serez menées. J
Tantôt que les démons les prennent et qu'elles
soient précipitées dans l'enfer.
Que toutes les nations se réjouissant don-
nent un chant d'allégresse . Dieu devient hom-
me, né aujourd'hui de la maison de David.
* Ceci n'est pas dans le manuscrit.
O Juifs, qui niez la parole de Dieu, écou-
tez l'un après l'autre un homme de votre loi,
témoin du roi ; et vous, gentils, qui ne croyez
pas que la Vierge ait enfanté, dissipez votre
erreur par ce que vous enseignent les gens
de votre classe.
AU MOYEN-AGE.
ISRAËL,
Israël , vii* lenis , inque ,
De Christo nosti firme?
Rcspomum.
Diix de Juda non tollhiir
Donec adsit qui notetiir.
Salntare Dei Verbnm
Kxpectabunt gentes meciim.
IfOYSES.
Legislator, bnc propinqua.
Et de Christo prome digna.
Resp^msum.
Dabît Deus vobis vatem :
Huic » ut mihi , aurem date.
Qui non audit hune audientem
Ëxpeliitur sua gente.
ISAIAS.
Isayas , Tenmi qui scis ^
VeritateiB car non dicis?
Respomum.
Est necesse
Vîrga Jesse
De radiée
Provei^
Flos deinde
Surget ittdé.
Qui est spiritus Dei.
JEREMIAS.
Hue accède, Jeremias;
Die de Christo prophetias.
Respùmum.
Sic est.
ffic est
Deus noster,
Sine quo non erit aker.
DANIEL.
Daniel, indica
Voce prophetica
Facta dominica*
Respomum.
Sanctns sanctorum yeniet.
Et unctio defidet.
[abagcc.*]
Abacuc, Régis celestis
Nunc ostende quid sis testis.
Respomum.
Et eiLpectavi ,
Mox expavi
mftDqae au manuscrit.
ISRAËL.
Israël, homme doux, dis, connais-tti fer-
mement quelque chose du Christ?
Réponse.
Le chef n'est pas enlevé à Juda jusqu'à ce
qu'il y en ait un qui soit remarqué. Les na-
tions attendront avec moi le Verbe salutaire
de Dieu.
MOÏSE.
Législateur, approche ici, et parle digne-
ment du Christ.
Réponse.
Dieu vous donnera un prophète : prêtez-
lui l'oreille comme à moi. Celui qui n'écoute
pas cet auditeur est chassé de sa nation.
ISAÏE.
Ysaïe, qui sais la vérité, pourquoi ne la
dis-tu pas?
Réponse.
Il est nécessaire que la verge de Jessé s'é-
lève de la racme ; il en sortira une fleur, qui
est l'esprit de Dieu.
JÉRÉIIIE*
Viens ici , Jérémie ; dis des prophéties au
sujet du Christ.
Réponse.
Il en est ainsi. Celui-ci est notre Dieu^ 11
n'y en aura point d'autre.
DANIEL.
Daniel, indique d'une voix prophétique
les faits du Seigneur.
Réponse.
Le Saint des saints viendra , et l'onction
cessera.
[abacuc]
AbacuCy montre à présent quel témoin tu
es du Roi céleste*
Réponse.
Et j'ai attendu , bientôt j*ai été saisi de la
frayourdes merveilles, à la vue de ton œuvre,
entre les corps ^e deux animaux.
8
Mctu mirabiliiim
Opus tuum
Inter duum
Corpus animalium.
DATID.
Die y tu Davit, de ne pote ,
Causas que sunt tibi note.
Respomnm .
Universus
Grex conversus
Adorabat Domînum y
Cui futurum
Serviturum
Omne genus hominum.
Dixit Dominus Domino meo : Sodé ad dex-
tris meis.
SINEON.
Nunc Symeon adveniat.
Qui responsnm acceperat,
Qui non aberet terminum
Donec videret Dominum.
Responsum .
Nunc me dimittas, Domine,
Finire vitam in pace ,
Quia mei modo cernunt oculi
Quem misisti
Hune mundum pro salute populi.
ELISABET.
Ulud 9 Helisabet, in médium ,
De Domino profert eloquium.
Respomum .
Quid est rei
Quod me mei
Mater eri visitât?
Mam ex eo.
Ventre meo
Letus infans palpitât.
[JOANNES BAPTISTA*.]
De (sic) Babtista,
Ventris cista clausus,
Quod dedisti causa
Christo plausus?
Cui dedisti gaudium
Profert et testimonium.
RrKpomum,
Venit talis
Sotularis
Cujus non sum etiam
THÉÂTRE FRANÇAIS
DAVID.
Dis, 6 toi, David, au sujet de ton petit-
fils, les causes qui te sont connues.
Réponse.
Tout le troupeau converti adorait le Sei-
gneur, que tout le genre humain futur devait
sci*vir. Le Seigneur a dit à mon Seigneur :
assevez-vous à ma droite.
Ces mots DC sont pas dars le manuscrit.
SIMÉON.
Que maintenant Siméon vienne, auquel il
avaitété répondu, qu'il ne mourrait pas avant
d'avoir vu le Seigneur.
Réponse,
Maintenant vous me permettez, Seigneiu*,
de finir ma vie en paix, parce que mes yeux
voient à présent celui que vous avez envoyé
dons ce monde, pour le salut du peuple.
ELISABETH.
Elisabeth parle ainsi du Seigneur, au mi-
lieu.
Réponse.
Qu'est-ce, que la* mère de mon maître me
visite? car, à cause de lui, dans mon ven-
tre , un enfant joyeux palpite.
[ JEAN-BAPTISTE.]
Dis, Baptiste, poiu* quelle cause, renfermé
dans le ventre (de ta mère), as-tu donné des
applaudissemens au Christ? Apporte ton té-
moignage en faveiu* de celui pour qui tu as
manifesté delà joie.
Réponse.
Il vient un soulier tel que je ne suis pas
assez bon pour oser en délier le cordon.
AU MOYEN-AGE.
9
Tarn benignus
Ut sim ausus
Solvere corrigiam.
YIRGILIUS.
Vates Moro {$ic) gentilium,
Dea (sic) Ghristotestimoninm.
Respomum,
Ecce polo,
Demissa solo
Nova progenies est.
NABUGODONOSOR.
Age ! fare os laguene
Que de Christo nosti vere.
ilespoi»tim (sic).
Nabucodonosor, prophetia,
Auctorem omnium auctoriza.
Respomum.
Corn revisi
Très quo ($ic) misi
Viros in incendium,
Yidijustis
Inconbustis
Mixtum Dei filium.
Viros très in ignem misi,
Quartum cerna (sic) proiem Dei.
SI BILL A.
Vere pande jam, Sibilla ,
Que de Christo précis signa.
Respomum.
Juditii sîgnum,
Tellus sudore madescet.
E celo rex adveniet,
Per secla Tuturns scilicet,
In came presens, ut judicet orbem.
Judea incredttla ,
Cur manens (sic) adhuc inverecunda ?
IncoharU benedicamus.
Letabundi jubiiemus ;
Accurate, celebremus
Chisti natalitia
Samma letitia.
Cam gratia produxit gratanter ;
Mentibus fidelibus inluxit% etc.
* Juaqu*au fuUo 63 inclusivement se tiouTent
d'autres hymnes^ sous la rubrique de Benedicamus,
VIRGILE.
Virgile, prophète des gentils, donne té-
moignage au Christ.
Réponse»
Voici qu'au pôle, une nouvelle race est
descendue sur la terre.
NABtJCUODONOSOR.
Courage ! dis, la bouche à la bouteille, ce
que tu sais vraiment du Christ.
Réponse.
Nabuchodonosor, par une prophétie, au-
torise l'auteur de toutes choses.
Réponse.
Lorsque je revis les trois hommes que
j'envoyai au feu, je vis le fils de Dieu mêlé
aux justes épargnés par les flammes. J'en-
voyai trois hommes au feu , je regarde le
quatrième comme la progéniture de Dieu.
SIBYLLE.
Dis en vérité. Sibylle, ce que tu présages
du Christ.
Réponse.
Signe du j ngement , la terre se mouillera de
sueur. Du ciel un roi viendra, c'est à savoir
dans les siècles futurs. Présent en chair, il
jugera le monde. Judée incrédide, pourquoi
restes-tu encore sans crainte ?
Ici commencent les benedicamus.
Pleins d'allégresse, réjouissons-nous ; ac-
courez, célébrons la naissance du Christ avec
la plus grande joie. H est venu avec la grâce
et a brillé aux âmes fidèles, etc.
10
THÉÂTRE FRANÇAIS
LA
RÉSURRECTION DU SAUVEUR
FRAGMENT DE MYSTÈRE.
NOTICE.
Le fragment de mystère que nous allons
donner, a été publié, pour la première fois,
par M. Achille Jubinal*, qui Ta fait précéder
d'un avis, dont nous extrairons les passages
suivans: c Nous n'essaierons même pas
de résoudre plusieurs questions qu'on se
posera naturellement à la lecture de notre
firagment; à savoir, par exemple, si l'espèce
de prologue ou plutôt la description de mise
en scène, dont il offre le seul modèle [aussi
ancien] connu jusqu'à présent, était chose
destinée à être récitée avant la représentation,
ou si elle n'a été ajoutée à l'œuvre drama-
tique que lors de sa transcription, etc., etc.
* La Résurreclûm du StmHw, fragment d*un mys'
ière inédit, publié pour ta première f oit , avec une
traduction en regard, par Achille Jubînal , d'après
4ê Manuscrit unique de la Biàlioihèque du Roi, Paria,
chez Techener, place du LiOUTre, n* 12; Silvestre,
rue des Bona-Enfans , n« 30; 1834, in-8% de 35 pa-
gea , plua le tiure, deniére lequel on Ut la mention
suiTtnte :
Cttt9piiein*a ki tirk qu'à «n tris petit nombre d'eitmpIminM,
4oia DU imrpapitr 4ê BcUmé» , dix mr p^fur 4ê Chmê, tt wt
smr papitr 4» cQultur,
C ...Toutefois, pour faciliter la compréhen-
sion de quelques vers dont il s'agit, nous
prenons la liberté de rappeler l'arrangement
scénique du théâtre chez nos aïeux. — D'or-
dinaire, lorsqu'il s'agissait de représenter un
mystère, on élevait un échafaud divisé en
trois parties: le ciel, l'enfer, et le monde an
milieu. Les acteurs remplissaient alternati-
vement, dans chacune d'elles, les fonctions
qui leur étaient réservées; cette disposition
est même la seule manière d'expliquer la
marche de nos premières pièces.
c Je dirai aussi que le fragment qu'on va lire
est tiré du MS. 7268. S. 3. A, de la Bibliothè.
que du Roi, qui a pour titre au dos et au ca-
talogue : — Bible. M. Paulin Paris a le premier
signalé l'existence de ce monument précieux
dû à l'enfance de notre théâtre.
ff Je ne finirai point sans dire un mot de
l'âge du manuscrit, et par conséquent de
celui de la pièce elle-même. Au premier
coup d'œil, plusieurs caractères assez posi-
tifs avaient induit M. Paris à penser que
notre mystère remontait au commencement
du XII* siècle, mais une inspection plus ap-
profondie, ainsi que la découverte dans le
AU MOYKN-AGE.
Il
volnme en question de la Passion de Hugo de
Lincoln*^ amenèrent cet érudîtà fixer l'épo-
que de récriture au siècle suivant. II n'en
* Nous aTons publié cette ballade dans le diiiéme
Tolume des Mémoires et dissertations sur tes Anti"
quitis naiionaies et étrangères, pukliés par ta So-
ciété royale des antiquaires de France, p. 1 58-392 ,
et avec des préUminaîres plus étendus et des appen-
dices, en un rolume in-8*, intitulé : Hugues de Lin-
coin. Recueil de Ballades angh-normande et éeos"
toises relatifs au meurtre de cet enfant, commis par
les Juifs €n hcclt. Paris^ SilTestrc. Londres , chez
PIckering, hdgcczxxit, in-8«. Nous avons tout lieu
de croire que M. Achille Jubinal s'est trompé et
qu*il a attribué k M. Paulin Paris une décourerte
fadie avant lui. Si nous faiaons celte remarque, c^est
uniquement dans le but de rétablir la vérité et nul-
lement pour nous prévaloir d'un aussi faible
avantage.
sera pas moins loisible au lecteur de suppo-
ser que la composition poétique qui a dû
précéder la transcription, appartient à la
seconde moitié du xii* siècle. Quant à la
traduction que nous ayons mise en regard,
nous Tavons faite aussi littérale que possi-
ble, dans Tespérance qu'elle suppléerait aux
notes que nous avions l'habitude de placer à
la fin de nos livraisons. »
Nous terminerons nous-méme en remer-
ciant M. Jubinal de l'empressement qu'il a
mis à nous autoriser à réimprimer le texte
du fragment en question, et la traduction
dont il l'a accompagné. Nous y avons fait les
changemens qu'elle nous a paru exiger; quant
au texte, nous avons cru devoir le coUation-
ner de nouveau sur le manuscrit, et le ponc-
tuer selon le système que nous avons suivi
jusqu'ici dans nos publications. F. M.
lAl résurrection du sauveur.
En ceste manère recitom
La seinte resureccion.
Primèrement apareillons
Tus les lins e les mansions :
Le crucifix primèrement,
E puis après le monument.
Une jaiole i deit aver
Pur les prisons enprisoner.
Enfer seit mis de celé part.
Es mansions de Taltre part,
E puis le ciel ; e as estais ,
Primes Pilate od ces vassals;
Sis u set chivaliers aura.
Cayphas en l'altre serra ;
Od lui seit la juerie.
Puis Joseph d'Arimachie.
El quart lin seit danz Nichodemus.
Chescons i ad od sei les soens.
El quint les deciples Grist.
Les treis Maries saient el sist.
Si seit purvéu que l'om face
Galilée en mi la place ;
Jemaûs uncore i seit fait,
U Jhesu-Grist fut al hostel trait ;
E cum la gent est tute asise
Récitons de cette manière la sainte résur-
rection. D'abord, disposons les lieux et les
demeures, à savoir: premièrement le cru-
cifix, et puis après le tombeau. Il devra
aussi y avoir une geôle pour enfermer les
prisonniers. L'enfer sera mis d'un côté et
les maisons de l'autre, puis le ciel ; et sur les
gradins, avant tout, Pilate avec ses vassaux ;
il aiu*a six ou sept chevaliers. Gaïphe sera de
l'autre côté, et avec lui la juiverie (la nation
juive), puis Joseph d'Arimathie. Au qua-
trième lieu, enverra don Nicodème; chacun
aura les siens avec soi. Ginquièmement, les
disciples seront là; sixièmement, les trois
Maries. On aura également soin de repré-
senter la ville de Galilée, au milieu de la
place. On fera aussi celle d'Emmaus, où Jé-
sus-Ghrist reçut rhospitalité ; et une fois tout
le monde assis, quand le silence régnera de
tous côtés, don Joseph d'Arimathie viendra
à Pilate, et lui dira:
12
THEATRE FRANÇAIS
E la pés de tiitez parz mise,
Dan Joseph cil de Arimachie
Venfçe à Pilnte, si lui die :
JOSEPH.
Deus, qui des mains le rei Phraon
Salva Moysen e Aaaron,
I sault Pilate le mien seignur,
E dignetez lui doinst e honur !
PILATUS.
Hercules, qui occist le dragon
E destniist le viel Gerion,
Doinst à celui ben e honur
Qui saluz me dit par amur !
JOSEPH.
Sire Pilate, bénéit seies-tu !
S'ait te Dens par sa graut vertu !
Deus par la sue poissance
Te doinst vers mei bone voillance !
Geo me doinst Deus omnipotent,
Que oïr me voilles bonement !
PILATUS.
Dan Joseph, ben seiez-tu venuz !
Ben deiz estre de mei recenz.
Ben es de mei sanz dotance :
Si cel en quides, ceo est enfance.
Sachez ben e verraiment
Que jeo te orrai mult dulcement.
JOSEPH.
Beal sire, ne vous en peist mie
Si jo vus di del (iz Marie,
De celui qui là est pendu ;
Sachez très ben que prodom fu,
Mult par fu bien de Dampne Deu :
Ore Favez mort vous e li Jueu;
Si vus devez grantment duter
Que vus ne venge grant encombrer.
PILATUS.
Dan Joseph de Arimachie,
Ne leirrai que ne V te die,
Li Jeu, par lur grant envie,
Enpristrent grant félonie.
Jo r consenti par veisdie
Que ne perdisse ma baillie.
Encusé m'eussent en Romanie :
Tost en purraie perdre la vie.
JOSEPH.
Si tu veis que tu as mesfait,
Gri-lui merci; si fras bon plait.
Nul ne lui crie qui ne Fait,
Nis icels qui à mort Font trait ;
JOSEPH.
Que Dieu, qui sauva Moïse et Aaron des
mains du roi Pharaon , sauve Pilate , mon
seigneur, et lui accorde des honneurs et des
dignités !
PILATE.
Qu'Hercule, qui tua le dragon et détruisit
le vieux Gérion, donne biens et honneur a
celui qui me salue ainsi par attachement !
JOSEPH.
Sire Pilate, béni sois-tu! Que Dieu t'aide
par sa grande vertu; que par sa puissance il
t'inspire de bonnes dispositions envers moi!
Que Dieu tout-puissant m'accorde la grâce
d'être écouté de toi favorablement !
PILATE.
Don Joseph, sois le bien-venu. Tu dois être
bien reçu de moi ; tu n'as pas lieujde douter
de mon accueil; situ penses autrement, c'est
un enfantillage ; sache bien et dûment que
je t'écouterai avec beaucoup de douceur.
JOSEPH.
Beau sire, ne vous fâchez point si je vous
parle du fils de Marie, de celui qui est là
pendu. Sachez très bien qu'il fut prud'hom-
me, il fut très bien auprès de dame Dieu
{Domini Dei) ; vous et les Juifs, vous l'avez
tantôt mis à mort ; vous devez donc grande-
ment craindre qu'il ne vous en vienne grand
malheur.
PILATE.
Don Joseph d'Arimathie, je ne laisserai
pas que de te le dire, les Juifs, par leur
grande haine , ont été coupables d'un grand
crime ; j'y ai consenti de peur de perdre mon
gouvernement; car ils m'eussent accusé à
Rome, et j'en perdrais bientôt la vie.
JOSEPH.
Si tu reconnais ton méfait, crie merci à
Jésus ; tu feras un bon plaidoyer. Nul ne
lui crie miséricorde sans Fobtenir, même
ceux qui Font traîné à la mort ; mais je suis
AU MOYEN AGE.
Mes pur cel venus i sut :
Donez*mei sul le cors de lui;
Tant vus requer, grantez-le-niei :
Si en frai ceoque faire dei.
PILATUS.
Beals amiz, qu'en volez faire?
Quidez-vous le à vie traire?
11 ad eu mult grant angoisse ;
Quidez-vus qu'il vivre pibisse?
JOSEPH.
Certes, bel sire Pilate, nenil
( Nepnrquant tut relevra^l);
Mes por nostre cuslume tenir,
Pur amur Deu le veil enseveler.
PILATUS.
Ëst^l dune transi de vie?
JOSEPH.
OiU bel sire, n'en dotez mie.
é9 PILATUS.
Ceo saverum jà par nos sei^anz.
JOSEPH.
Apelez-les; véez en là tanz.
PILATUS.
Levez, sei^nz, hastivement;
Alez tost là ù celui peut:
Alez à cel crucified,
Saver u non s'il est dévié.
— Diint s'en alèrent dous des serganz,
Lances od sei en main portanz ;
Si unt dit à liOngin le ciu
Que imt trové séant en un liu: —
UNUS MILITUM.
Longin frère, veus-tu guainner?
LONGIIIDS.
Oil, bel sire, n'en dotez mie.
MILES.
Vien ; si auras duzein dener
Pur le costé celui perecer.
LONGJNUS.
Huit volenters od vus vendrai,
Car del gainner grant mester ai :
Povres sui, despense me faut;
Asez demand, mes poi ne (sic) vaut.
— * Quant il vendrent devant la croiz.
Une lance li mistrent es poinz. —
UlfUS MlUTUM.
Pren ceste lance en ta main :
Bute bon amont e nent en vaini,
Lessez culer desqu'al pulmon ;
n
venu ici pour autre chose: donnez-moi seu-
lement son corps; je vous en supplie, accor-
dez-le-moi : j'en ferai ce que j*en dois faire.
PILATE.
Bel ami, qiCen voulez-vous faire? Pen-
sez-vous le rendre à la vie? Il a éprouvé de
bien fortes angoisses; croyez -vous qu'il
puisse revivre?
JOSEPH.
Certes, beau sire Pilate, je n'en crois rien
(cependant il ressuscitera tout entier); mais
afin de me conformer à notre usage, je veux
l'ensevelir par amour de Dieu.
PILATE.
Est-il donc tout-à-fait sans vie?
JOSEPH.
Oui, beau sire; n'en doutez pas.
PILATE.
Nous saurons cela par nos sergens.
JOSEPH.
Appelez-les; voyez-en là tant.
PILATE.
Sergens, levez-vous promptement. Allez
tôt où pend le condamné; allez savoir si ce
crucifié vit encore ou non.
— Alors deux des sergens s'en allèrent,
portant avec eux des lances à la main. Ayant
rencontré Longin l'aveugle, ils lui dirent : —
UN DES SOLDATS.
Longin, frère, veux-tu gagner (de l'argent)?
LONGIN.
Certainement, beau sire, n'en doutez pas.
LE SOLDAT.
Viens, en ce cas; tu auras douze deniers
pour percer le côté de ce crucifié.
LONGIN.
J'irai très volontiers avec vous, car j'ai
grand besoin de gagner (de l'argent) : je suis
pauvre , je n'ai pas de quoi dépenser ; je de-
mande assez cependant, mais cela ne me
réussit pas.
— Quand ils vinrent devant la croix, ils
lui mirent une lance au poing. —
UN DES SOLDATS.
Prends cette lance en ta main : frappe bien
dans le corps, et ne l'y fais pas entrer en
vain. Laisse-la couler jusqu'au poumon^t
14 THÉÂTRE
Si saverum s'il est mort u non.
— U prtst la lance ; ci V feri
AI quer, diint sanc e ewe en issi.
Si li est as mainz avalé,
Dunt il ad face maillée ; ^
Et quant à tes oils le umu
Dunt vit an eîre e puis si dit : —
LONGINUS.
Obi ! Jésus ! ohi, bel sire !
Ore ne [sai] suz ciel que dire ;
Uès mult par es tu bon mire.
Quant en merci tûmes ta ire.
Vers tei ai la mort deservi,
E tu m'as Tait si grant merci,
Que ore vei del oils que ainz ne vî :
A vus me rend, merci vus cri.
-— Dunt se culc^a en afOiccions,
E dit tut suef uns oreisons.
Les chivalers s'en vunt arère ;
Si unt dit en ceste manère : —
UNUS MILITUN.
Bel sire prince, sachez de fi,
Jhésu^rist est de vie transi.
Un grant miracle i avum véu.
Bel compainnon, dun ne 1' veis-tu?
ALTER EX MILITIBUS.
Amdui deu le véimes-nus.
. PILATCS.
Taise*us, bricons; ne ditez plus.
— Vers dan Joseph dune se turna ;
Ne lui fu bel qu'isi parla : —
PILATUS.
Dan Joseph, mult m'avez servi;
Prenez le cors, jo 1' vus otri.
JOSEPH.
Sire, la vostre grant merci !
Huit m'est bel, si une vus servi.
— Quant Joseph out pris le congé,
E vers Nichodem fut aie,
Pilate ad as sergans parlé.
Dist ai un qu'il ad apelé : —
PILATUS.
Diva, vaissal! Trai tai en sa.
Quel miracle veis-tu de là?
Di tost comment te fut aviz
De ceo dunt ainz teiser te fiz.
MILES.
Longins li ciu, quant out nafré
Col pendu de lance cl costc,
Priât del sanc, à scz oils le mist:
FRANÇAIS
Ainsi nous saurons s'il est mort ou non.
— Longin prit la lance, et frappa Jésus
au cœur. Il en sortit du sang et de l'eau qui
lui coulèrent sur les mains, et lui mouillè-
rent la face ; et quand il porta les doigts i ses
yeux, il vit sur-le-champ, et puis il dit : —
LOIfGIN.
Ah ! Jésus I ah ! beau sire ! En vérité, je
ne sais comment m'exprimer; mais tu es
un trè&-bon médecin, quand tu changes ta
colère en miséricorde. J'ai mérité la mort
envers toi, et tu m'accordes un aussi grand
bienfait que celui de me rendre les yeux dont
j'étais privé avant. Ah I je me convertis à
vous, je vous crie merci.
— ^ Là-dessus il s'agenouilla en pleurant,
et dit tout doucement une oraison. Les che-
valiers retournèrent vers Pilate, et lui parlè-
rent de la sorte : — -
UN DBS SOLDATS.
Beau sire prince, soyez certain que Jésus
est mort; nous l'avons vu faire un grand mi-
racle. Beau compagnon, ne le vis-tu?
UN AUTRE SOLDAT.
Nous le vimes tous deux.
PILATE.
Silence, sots; taisez-vous.
— * Pilate se tourna alors vers don Joseph,
et le combla de joie en lui parlant ainsi : —
PILATE.
Don Joseph, vous m'avez bien servi; pre-
nez le corps de Jésus, je vous l'accorde.
JOSEPH.
Sire, grand merci ! C'est une douce récom-
pense de mes services.
*— Quand Joseph se fut retiré, et qu'il fut
allé vers Nicodème, Pilate parla aux sergens.
11 dit à l'un d'eux, qu'il appela : —
PILATE.
Holà, vassal ; avance ici. Quel miracle vis-
tu là-bas? Dis-moi proroptement comment
tu avisas ce sur quoi je t'ai ordonné le si-
lence tout à l'heure.
LE SOLDAT.
Quand Longin l'aveugle eut frappé de sa
lance le côté de ce pendu, il prit du sang et
le mit à ses yeux : ce fut tant mieux pour lui.
AU
A bon hure à son os le fist,
Car ainz fut dus e ore veit *.
N*est pas merretlle c'il en lui creit.
PILATUS.
Tais, vassal ! Jà nul ne Y die.
Fantosme est; ne Y créez mie.
Ore comand que Longin seit pris,
E ignelepas en charCre mis.
Alez tost, metez-le en prison,
Que ne Toist préchant tel sermon.
— Ou[n]t alèrent tost à Longin,
Là il il jul le chef enclin. —
MILES.
Çà, frère, çà ! en chartre irras;
Malveil hostel huknès auras.
N*ost pas veir que tu veis rien;
Mençunge est, nous le savum bcn :
Pur ceu que creiz en un pendu
Si diz que tels oils t'ad rendu.
LONGINUS.
Mes oils m'as rendu yereiment,
E en li crei parfitement :
En luicrei-jo; n'i ad nent el.
Car il est sire e reis del ciel.
ALTER MILES.
Ainz mesparlastes e ore piz ;
Pur ceo serez en prison mis.
Venez avant; tut i irrez.
* Vojcz sur celle Iradilion , qui élail populaifc
(Lins le moyen-âge, le Roman de la FioUt te , éd'iùon
(le M. Francisque Micbel. Paris, Silvcslre , 1834,
in-8o, p. 247 , en note; el le Roman de Guillaume
U* Orange, Ms. 6985, folio 166, Tcrso, col. 3, ▼. 35.
U'an |)eut y ajouter ce qui suit :
Le manuscrit ii« 1 75 du GoDville and Caius Col-
Ic'^'e , à G imbridge , contient des malinmasses sur la
passion de Jûsus-Cfirisl , dans Tune -desquelles on
lit la légende de Longin de celte manière :
Horâ nonà divus JUS exspiravit.
Al nooa tbyrWde lijt lyde,
Lonsctts, ■ bljmlc hoyit
lie yiji*jà by« pjen wilb tbe blood ,
Tbrre with be badde bjt tjit.
The ertbr qit ooi , ibfl iiLonct scbokc ,
Tbe tanne lostc bere l}'st;
Dcde men rcsen ont ofT berc graur ,
Tbat was Goddys mjxt,
Witb an O, and an I , tbat on tbe rooda v» boutlc ^
For mcn tbat wcrv îa belle for ty nac, IIIC ont b«m brontt.
Dans la fiston ofPitrs Plowman ( passus 1 8), cdi-
I ioti de Crowlcy, p. 88 , a , Ton trouve le récit sui-
•% .ifil du nicuic l'ail :
Aad ibcr cama forlh a bnygb
MOTElf*A6E. t&
car avant il était avengle, et dès ce moment
il voit. Il n'y a rien d'étonnant qu'il croie en
lui.
PILATE.
Paix, vassal ! Que nul ne dise cela à per-
sonne ; c'est une erreur, n'en croyez rien. J'or-
donne que l'on s'empare de Longin, et qu'on
le détienne de ce pas. Allez vite, mettez-le
en prison , qu'il n'aille pas prêcher un tel
sermon.
— Ils s'en allèrent donc à Longin, là où il
fut, tête baissée. *-«
UN SOLDAT.
Hé, camarade, hé I tu vas venir en prison ;
nous allons te donner un mauvais logement
aujourd'hui. Il n'est pas vrai que tu vis quel-
que chose. C'est un mensonge, nous le sa-
vons bien: parce que tu crois en un pendu,
tu dis qu'il t'a rendu tes yeux.
LONGIN.
Il m'a rendu les yeux, je vous le jure, et
j'ai pleine foi en lui. Oui, je crois en lui; il
n'y a rien autre chose en cela, car il est sei-
gneur et roi du ciel.
UN AUTRE SOLDAT.
Vous avez tenu tout à l'heure de mauvais
discours; maintenant c'est pis encore; pour
cela vous serez mis en prison. Venez avant ;
tôt vous y irez.
Witb a kcne «père gronnd ,
lli^t Loogis aa tbe lcii«r ulilh,
Aod long bad loat bia aigbt :
Beforc Pilatc and otber pcopir
In tbe place be bosed.
Blaugrc bia inany tcelb
Ue waa aude tbat time
To take bia apcre io bia banda »
And iuatcn witb Jrana;
For al tbcj wer vabaidi
Tbat boued on borte or alodc,
To toncb or to taatc bim.
Or takea downe of rode :
Bat ibya blynde bacbylcr
Bare bym tbroogb tbe bart,
Tbe blud aprang donn by tbe aprre
And vnaparryd bya einc.
Voyez, sur rorigine cl la vcril^le signiltcalion du
nom de ce Longin, V Apologie pciur Hérodote de Henri
Esticnne, cbap. xxix ctxxxv.
Voyez aussi Recherches historiques sur la personne
fie Je su S' Christ, ci.*., par un ancien bibliolbécairo
(M. G. Pcignol) Dijon, Viclor Lagicr, m. dccc. ixix *
p 72, 73, noie 3.
F. M.
16
THÉÂTRE FRANÇAIS
LONGIMUS.
De ceo sui jo joius e lez.
— Quant il vindrent al gaiole,
Si lui distrenl ceste parole : —
MILES.
Entre laenz; jà ne istras
Que ne perdes quanque tu as,
Les membres e la vie,
Si ne reneies le fiz Marie.
LONGINUS.
Li flz Marie est reis e sire ,
Ben le crei e ben le voil dire :
A lui comand la meie vie ;
Ne me chaut que nul de vus die.
— Entre ces feiz Joseph li pruz
A Michodem estoit venuz. —
JOSEPH.
Dan Nichodem, venez od mei;
Alum despendere nostre rei.
Ne r refusum ; tut seit-il mort,
Uncore nus fra-il grant confort.
Tanailles e martel portez
Dunt U clou serunt dérivez.
Quiqunques Taurat fait honur,
Il lui rendra , séez aseur.
Pur ceo, bels amis, car alom ;
Tant d'onor, si vais, le façom
Que son cors honurablemént
Façom poser en monument.
NIGHODEIIUS.
Sire Joseph , jo l'ai ben véu ,
Que li sire que là est pendu
Voir prophète e sainz liom fu ,
Plain de Deu e de grant vertu.
Il le me fist ben entendre ,
Quant vins à lui pur aprendre ;
Nepurquant ne Tos enprendre
Od vus aler lui despendre ,
E si'n ai jo coveitise
De lui faire grant servise ;
Mes jo crem tant la justise ,
Ne Tos faire en nul guise ;
Mes jo od vus à Pilate irrai ,
De sa bucbe meimes T orrai ,
Plus seurement idunt le frai.
JOSEPH.
Ore venez ; jo vus i merrai.
— A Pilate en vunt anibesdouz ,
E dui vassals ensemble od eus,
Dunt li un portât rustillement ,
LONGUI.
Soit ! cela me réjouit et me comble d*aise.
— Quand ils furent arrivés à la ge61e, ils
lui parlèrent ainsi : —
UN SOLDAT.
Entre là-dedans; tu n'en sortiras que pour
perdre tout ce que tu as, c'est-àndire les
membres et la vie, à moins que tu ne renies
le fils de Marie.
LONGUf.
Le fils de Marie est roi et seigneur, je le
crois et je le veux dire : je lui recommande
ma vie, et je prends peu de souci de ce que
vous me dites.
— Durant cela , Joseph le prud'homme
s'était rendu près de Nicodème. —
JOSEPH.
Don Nicodème , venez avec moi. Allons
dépendre notre Seigneur ; ne lui refusons
pas ce service. Quand il serait mort tout
entier, il ne nous en secourra pas moins.
Prenez des tenailles et un marteau pour ar>
racher les clous. Quiconque aura honoré Jé-
sus, Jésus le lui rendra, soyez-en sûr; c'est
pourquoi, bel ami, dépéchons. Faisons-lui,
si tu veux, tant d'honneur, que nous fassions
poser son corps honorablementdans un tom-
beau.
NICODÈME.
Sire Joseph , j'ai bien vu que le seignem*
qui est là pendu était vraiment un prophète
et un saint homme, rempli de Dieu et très-
vertueux. U me le fit bien connaître quand
je vins à lui pour m'mstruire ; et cependant,
je n'ose me risquer à aller le dépendre avec
vous, malgré le désir que j'ai de lui rendre
service. Mais je crains tant la justice, que je
n'ose le faire en aucune façon; je préfère
aller avec vous trouver Pilate, j'entendrai la
permission de sa bouche, et alors j'agirai plus
sûrement.
JOSEPH.
Ué bien, venez ; je vous mènerai à lui.
— Tous deux s'en vont donc à Pilate, ac-
compagnés de deux valets portant, l'un des
outils, l'autre la boite qui renferme les par-
fums pour renibaumement. —
AU MOYKX-AGK.
17
Ualtre la biiisie od roingnement. —
JOSEPH.
Sire, me coTent un compaignon ;
Ne r puis a ver si par vus non.
Ditez cestui qu'il ait fiance
D'aler od mei sanz doUince.
PILATCS.
Alez (sic) i poez, bels amis ;
Ne Yous serrad de ren le pis.
Hardiement alez avant ;
Jo TUS serai pariut garant.
— Quant il vindrent devant la cruîs,
Joseph criât od halte voiz : —
JOSEPH.
Ohiy Jhésu le fiz Marie,
Seinte virgine dulce e pie»
Tant fist Judas grant félonie.
Et à son os grant folie.
Quant te vendi par envie
A cels qui ne t'aim[ei]ent mie !
NICHODBMUS.
L'aime de lui en est périe,
Quant sei-mesme toli la vie.
Mult par poaient estre dolenz
Chaistif Jueu, li men parenz ;
Plus snnt malurez qu'altres genz :
Geo est si veir que tu n'i menz.
— Nichodem[us] ses ustilz prist,
E dan Joseph issi lui dist : •—
JOSEPH.
Alez as piez primèrement.
niCHODBllUS.
Volenters, sire, e dulcement.
JOSEPH.
Montés as mains; ostez les clous.
RICHODEMUS.
Sire, mult volenters, ambesdouz.
— Quant Nichodem Tout fait issi,
Dist à Joseph^ qui le cors saisi : —
RICHODEMUS.
Suef le prenez entre vos braz.
JOSEPH.
Sacbef («îc) treis ben que Jo si faz.
— Dunt mistrent bel le cors aval,
E Joseph dit à son vaissal : — -
JOSEPH.
Baillez*mei çà tel uinnement :
Si en oindrum cest cors présent.
— Tant cum roinnem[en]t lui baut,
Nichodem[us] dit tut en haut : —
JOSEPH.
Sire, j'ai besoin d*un compagnon, et je
ne puis en avoir un sinon par vous. Dites à
celui-ci quil se rassive , et vienne avec moi
sans crainte.
PILATE.
Vous pouvez y aller, bel ami. Il ne vous
arrivera rien de fâcheux. Allez avec har-
diesse en avant; je serai partout votre ga-
rant.
— Quand ils vinrent devant la croix, Jo-
seph cria à haute voix : —
JOSEPH.
Ah ! Jésus, fils de Marie, vierge sainte et
miséricordieuse , Judas a fait une grande tra-
hison et une grande folie lorsqu'il te vendit
par avarice à ceux qui ne t'aimaient point !
NICODÈME.
Son ame en est périe, puisqu'il s'est ôté
lui-même l'existence. Les Juifs aussi , ces
malheureux qui sont mes parens, peuvent dé-
plorer leur conduite. Ils sont plus à plaindre
que d'autres ; cela est aussi vrai que ce que
tu dis n'est pas un mensonge.
• — Nicod^e prit ses outils, et Joseph lui
parla ainsi : —
JOSEPH.
Allez aux pieds d'abord.
NICODÈME.
Volontiers, sire, et doucement.
JOSEPH.
Montez aux mains ; ôtez les clous.
NICODÈME.
Sire, je les ôterai volontiers tous les deux.
— Quand Nicodème l'eut exécuté, il dit à
Joseph, qui a saisi le corps : —
NICODÈME.
Prenez-le doucement entre vos bras.
JOSEPH.
Apprenez que c'est ce que je fais.
— Ils descendirent alors le corps avec
précaution, et Joseph dit à son vassal : —
JOSEPH.
Donnez-moi maintenant l'onguent: nous
en oindrons tout ce corps.
— Pendant qu'on lui donne l'onguent, Mi-
codème dit tout haut : —
2
m
niATK% FRAlfÇAIS
NICHODEMUS.
Ahi ! Déiis^emnipotent !
Oiel e terre, « ewe e vent,
Trestuz comanablement,
Sunt al ton oemandement,
' E tûtes choses ensement.
Fors «ni en terre maie gent,
Qui tttit cestui mis à turment.
Livres à mort senz jugement.
Uncore i aurat vengement,
.Mèfi^ld es «ire mult pacient.
' Dune-ftus faire dignement
A cest seint cors enter[e]ment.
•^ Quant le eors enoint aveient,.
• Sur la bère il le meteient, —
mCHODEVUS.
Sire Joseph, vus estes einznez :
Alez al chef, jo vois al piez ;
Si alum to^ ensevelir.
Avez véu ù il .peut gisir ?
JOSEPH.
Jo ai un monument midt bel ;
De père est fait trestut novel.
Ore i alum A droit hure ;
Là enz aura sépulture.
— - Quant il fut enterrez e la père mise,
Caiphas, qui est levez, dit en ceste guise : —
iUlPHAS.
Sire Pilate, oez mon conseil ;
Jo ai grant tort ai )o V vus oeil :
Li fel Jhësu-^rtst, icel- trididre
Qui là fu pendu corne lère«
Iceo diseit en son vitaiitt
(Si suntli plusur mescréant)
Qu'il al terz jur releverat (iie);
Mes mult par est fol qui ceo creit.
Le sépulture faimes {piarder
Que ne V vengent 11 soen embler ;
Car il le irreient partut prêchant,
E par le pais dénonciant,
Qu'il ert de mort resurs e vifs.
Si ferat mescreire les chaistifs»
S'il issi est, se sera piz.
PILATUS.
Vus ditez veir, ceo m'est avis.
— Un des serganz dujoc s'esdreça,
E à Pilatus issi parla : —
QUIDAM MILES.
Si l'om me volt doner la cure,
Jeo garderai le sépulture.
nicodAmb.
Ah ! Dieu tout-puissant ! Le ciel et la terre,
l'eau et le vent, tous vous <rf>éi88ent; il en
est ainsi de toutes les autres choses, excepté
seulement en ce monde les mauvaises gens
qui ont traîné Jésus au supplice, et l'ont mis
à mort sans jugement. Un jour la vengeance
. viendra; mais tu es un seigneur très patient.
Aocorde-nous la grâce d'inhumer dignement
ce saint corps.
— Quand ils eurent oint le corps, ils le
mirent sur la bière. —
mCOBËMS.
Sire Joseph, vous ètesFalné: allez à la
tète , je vais aux pieds ; allons promptement
ensevelir Jésus. Avez-vous vu où nous pou-
vons l'inhumer?
lOSSPH.
J*ai un très beau sépulcre de pierre tout
neuf; allon»-y sur*le-champ. Nous l'enseve-
lirons là.
•— Quand il fut enterré et la pierre mise,
Caïphe» qui est levé« parle de là sorte : —
GAÏPHB.
Sire Mlate, écoutez mon avis, j'anraîs.
grand tort si je voua te celais. Le ipaUre Jé«
sus, ce trompeur qui lut pendta là comme
un larron, avait l'audace d» 4ire en son id^
vaut (ce que phtsieuts. ont cru à tort) qu'if
ressusciterait le troisîène jour ; mais celui-là
est bien fou qui ajoute foi à cela. Faites gar--
der aujourd'hui la sépulture , afin que les
siens ne ^tiennent pas enlever son corps; car
ils iraient prêcher en tous lieux et crier par
• tout le pays qu'il est vhrant ei ressuscité ,.
; Ge ^i induirait les fiables en erreur. SU
en est ainsi, ee sera pis encore.
PIL4TE.
Vous avez raison, ce me semble.
~ Là-dessus, un des aériens se leva, et
parla ainsi à Pilate : —
tN CERTAm SOLDAT.
Si l'on veut m'en donner le soin, je gar-
derai la sépulture, et s'il arrive par hasard»
.âU ¥OYEII-AQE.
19
£ $i oeo par aTejoturç ,
Que Dui ne venge à icel hure
De ces amis qae embler le voille,.
Jà ne turnerai qu'il ne se doille :
N'averal membre que ne H toille^
Jà ne quer que prestre me soille^
— Treis des altre;s dune levèrent,
E al primer si parlèrent : —
ALTER QUIBAM VILES.
Bel compain, od vus en irrum,
E le sépulcre garderum.
Nul ii'i vendra qui ne prengun, .
M'il neievera que nieir sacbom»
TBRCnS.
Aloms-i tost harcfi^emMt»
Si gardum ben le inonument.
Si nul venge pat lui emUer,
Nus le ferum gr»nt pMir aver« - -
OtTAitTUS.
Pur la fei qtii deî Pîlatè,
Si nul venge faire baratè,
Tels quinze cols li pai^a
Que del primer Tesiuméra.
PIlATCS. '
Ceo que jurez, tendrez en fei*?
Que si nuls hom seit si hardi
Que puis le vespre venge ici
Espigucer e aguaiier
Si le cors vus poissez embler,
Tut die-îl que por ceo le face,
Ceo jurrez en ceste place.
Que qu'il seit, petit u grant,
(E il n'en ait des princes guarani)
Tut parmi le guiéle prendrez.
Quant ert pris, à nus le merrez.
Ceo jurez léalement à tenir?
V est le rolle ? failez-le veiiîr.
— Est-vus un prestre qui oui à non
Si eut èscrile la leî de Moysi: —
LEVI.
Yeez ici la lei que Moises Gst,
Si cum Deus meimes à 11 la dist»
Les dis commandemenz i at;
Qui parjuret ert jà le taira t.
CAÏPHAS.
Ore jurez iuz sur cest escrist
De tenir quanque vus ai dist.
unus mLiTUM.
Par la lei que ci est présent,
• •
Lcvi,
'
pendant^que j'y serai, qu un de ses amis
vienne pour l'enlever, il ne retournera pas
sans se plaindre; car il n'y aura pas de mem-
bre que je ne lui retranche; je ne m'inquiète
d'avoir rabs<4Ation d'un prêtre.
— Trois des autres soldau se levèrent, et
■ * •
parlèrent ainsi au prQpler : —
■ •
Beau compagnon, noUsnoiisen ironsavec
vous, et nous garderons le sépulcre. INul n'y
viendra qM^ jio4u» ne le preftioas» wA ne
l'enlèvera qne lious lie le teeWofls.
im TReisiÈiffi.
Allons- y lolit de ddite bardimeut, et gar-
dons bien le ton>li0aii»"Si quelqu'un vient
pour renl«v«r> notti lui iTeroiîs avoir j^nàrnd**
peur.
Par la foi (\\\t je dotsà Pirate/si quelqu'un
vient pour faire Me isupércherie, je lui don-
nerai une telle quiniialne dé ccHips, que du
premier je l'assomtneraî.
PltAtÉ.
Ceque vous jurez,l'ëxëcutérez-vous fidèle-
ment? Si un homme est assez hardi pour venir
ici après le soleil couché, épier et guetter
s'il peut vous enlever le corps, et qu'il avoue
être venu pour cela, jurez-moi iei que, quel
qu'il soit, petit ou grand (et qu'il n'en soit
pas garanti par les princes), vous le prendrez
au milieu de vous. Quand il sera pris, vous
nous ramènerez. Jurez-vôus de tenir loyale-
ment cette promesse? Où est le livre? qu'on
l'apporte.
— Voici un prttré appelé Lévî ; il avait
écrit la loi de Moîsè. —
LÉVt.
Voici la loi qu'écrivit Moïse, telle que Dieu
même la lui dicta. Elle comprend les dix
commandemens. Que celui qui veut se par-
jurer garde le silence.
CAÏPHE.
Maintenant jurez tous sur cet écrit de
tenir tout ce que je vous ai dit.
UN DES SOLDATS.
Par la loi que vous voyez là, si quelqu'un
20
THEATRE
Si nuls i venge celëement,
Jeo m'entremeitrai de lui prendre,
A men pair, e à vus rendre.
ALTER.
Par la grant vertu de ceste lei^
Ceo que cist dit tendrai en fei.
TERCWS.
Jeo tendrai, siDeu pleist.
Par la seince iei que ici est,
Si n'at ioesie l'ait.
caIphas.
leo r tendrai si ben endreit de mei,
Et jo ensemble od vus irrai :
De cest mesler vus saiserai;
Granté-vus, sire, qu'il seit issi?
PILATCS.
Sire Chaipbas, ben le vus otri^
— Dunt si cum il nièrent là.
Un par vei[e] lur demanda : —
ALIQDIS IN VIA flESPICIElfSi^
U en alé-us si grant alure ?
VlfUS UIUTUM.
Garder alum la sépulture
De Jhésu qui est enseveli,
Qui dit qu'il levrat al terz d|.
ITMM QUI SUPRA.
Ad ceePilate comàndé ?
ALTER EX MILITIBUS.
Oil, ceo sachez en vérité :
Yéez ci l'evesque Gaïpbas^
Qui tut se vent od nus lé pas,
Qui la garde nus comandra.
Ore venge qui venir voldra.
— Quant Caîpbas les i out meaéi
Si lur ad dit e comandé: —
CAÏPHAI^
Ore estes ci al monument;
Gardez-le ben parfiiement.
Si vus dormez e il seit pris,
James ne sérum bonz amiz.
FRANÇAIS
vieoten cachette ati tombeau, jem'eiTorcerai
de le prenne, selon mon pouvoir, et de vous
l'amener.
UN AUTRE.
Par la grande vertu de cette loi, f obser-
verai ce que mon camarade vient de dire.
UN TROISIÈME.
Je Terai de même, s'il plaît à Dieu, par la
sainte loi que voici, si eUe vient à mon aide.
CAIPHB.
Pour ma part je saurai bien me confor-
mer à cela aussi, et je vons accompagnera i.
Je vous montrerai ce que vous avez à faire.
Consentez-vousLft cela, sire.'
PII.ATE«
Volontiers, sire Caïpbe.
•— Goau»er ils ^'en allaieni au tombeau,
quelqu'un les interrogea pendant la route. —
quelqu'un regardant sur le CHEmil.
Où allez-vous en si grande hâte?
UN AES SOLKATS.
Nous allons garder la sépulture de Jésus
qui est enseveli, et qui a dit qu'il ressusci-
terait le troisième jour.
LE MÊME QUE CI-HESSUS.
Pilate a-t*il commandé cela ?
UN AUTRE SOLDAT.
Gela est la vérité, sachez-le. Voici le
grand-prétre Gaïphe qui vient avec nous de
ce pas, et qui nous commandera. A présent
vienne qui voudra.
— Quand Caîphe les eut mené au tom-
beau, il éleva la voix, et leur fit ces recom-
mandations : —
CAÏPHB.
A présent, vous voici au tombeau ; gar-
dez-le avec la plus grande exactitude. Si
vous dormez et qu'on, enlève Jésus, nous.
\ ne serons jamais bons amis.
La iuUe de ce mracle nç nom en pa» parvenue.
NOTICE
SUR ADAM DE LA HALLE,
AUTEUR PES JEUX SUIVANS.
Adam de la Halle, ou de le Haie, peut être
mis au nombre des fondateurs de Tart dra-
matique en France. Il partage cette gloire
avec Rutebeuf et Jean Bodel. Ce poète est
aussi connu sous le nom d'Adam le Bossu, ou
même simplement dn Bossu (tArrcu. Il n'était
cependant pas affligé de cette difformité, et
peut-être doit-il ce surnom bizarre à quel-
qu'un de ses parens , ou plutôt encore à la
finesse de son esprit * ; il dit lui-même dans
la Chanson du roi de Sicile :
El pour chou c*oii ne soit de moi cnctaserie^
On m'apele 6ochu, maïs je ne le sui mie **.
Adamnaquit à Arras vers 1 240; mahre Hen*
ri, son père, était bourgeois de cette ville alors
féconde en poètes. Adam passa ses premières
années à l'abbaye de Yauxcelles , située sur
Les jongleurs et ménestrels étaient souvent des
bossus. Voyez le fabliau des trois Boçus^ dans le
recueil de Barbasan, éd. de l^léon, l. III, p. 245.
Cesl du roi de Siziite , vers 69, dans la Coller -
h'on dts Chroniques nationalrs de M, Rurhon, I. Vil ,
p. 55.
l'Escaut, à ptn de distance de Cambrai. 11 y
prit l'habit des clercs et y étudia les sept arts :
c'était le grand cours des études. A peine fut-
il revenu chez son père , qu'il s'éprit d'un vit*
amour pour Marie, jolie personne, plus riche
d'agrémens que des avantages de la fortune.
Le père d'Adam fit de vains efforts pour le dé-
tournerdece mariage. Le cœur du jeune hom-
me battait d'amour pour la première fois :
sourd à la voix de la raison, il demandaet il ob-
tint la main de la jeune fille; mais à peine l'eut-
il épousée, que rassasié de courtes délices et
effrayé des dépenses et des embarras du mé-
nage, ses illusions se dissipèrent, et ne voyant
plus dans Marie qu'une femme ordinaire ,
foulant aux pieds ses devoirs d'époux , Adam
abandonna celle dont il avait tant désiré la
possession. On connaissait peu dans ces vieux
temps les lois des convenances , dont nous
sommes redevables à* la politesse de nos
mœurs et aux progrès de la civilisation;
non content de délaisser sa femme, Adam
ne craignit pas de l'immoler à la risée de ses
amis, et dans sa pièce du Mariaffe, il poussa
l'oubli (les bienséances jusqu'à révctor des
22
THÉAT&E FRANÇAIS
mystères qui bc doivent jamais être trahis ;
il y décrit , avec une grossière naïveté , les
charmes qui Tavaient subjugué, et il enter-
mine la peinture trop crue^ par ce trait qu'on
ne saurait excuser :
Bonaes ^ems, ensi fui-joii piîs,
Par Amours, qui si m^eut souspris^
Car faitures n'ot pas si bêles
Comme Amours le me fist saoler
Et Désirs le me fist gouster
A le grant saveur de Yaucbeles.
S^est drois que je me reconnoîsse
Tout avant que me fème eagroisse
Et que 11 cose plus me coust^
Car mes fakis eB est apaiés *.
Ainsi, Adam sortait de Tabbaye de Vaux-
celles, lorsqull se maria , et il projetait de
quitter sa femme y pour venir continuer ses
études à Paris :
Sachiés {dit-H), je n'ai mie si chîer
Le séjour d^Arras, ne le joie
Que Taprendre laissier en doie :
Puis que Dîez m'a donné engien ,
Tans est que je Tatour à bien ;
J'aî chi assés me bourse esoouase **•
Adam vint-i) à Paris, comme il eu annon-
çait le projet? Ghangea-t-il d^avis, comme
semblerait l'indiquer le don de la fée Ma*
glore?
De l'autre qui se Ya Tantant
D'aler à l'école à Paris,
Voeil qu'i soit si atruandis
En le compaignie d^Arras^
Et qu'il s'ouTlit entre les bras
Se feme qui est mole et tenré y
Et qu'il perge et hache l'aprcnre
Et mèche sa Toie en respit '
**•
Nous ne déciderons pas cette question, sur
laquelle les ouvrages du vieux poète ne nous
ont rien appris. Nous ferons seulement ob-
server que Haglore, dans le poème, est un
mauvais génie qui ne donne que malédictions,
tandis que les deux autres fées viennent de
* LU us yé dan, vei*» 164.
•' nid., vers 28.
'" im., vers 683.
combler de biens le jeune Adam. Ainsi Mor-
gue dit :
Et de l'autra» vœil qu'il soit tcus
Que che soit li plus amoureus
Qui soit trourés en nul pals *.
Et Arsile ajoute :
Aussi Tcsîl-je quHl soit jolis
Kl bons faiseres de canchons**.
On pourrait penser que les prédictions fa-
vorables étaientles seules qui, dans la pensée
du poète, devaient se réaliser.
Arras, capitale de TArtois , était alors le
centre du luxe et des plaisirs : les tournois,
les joutes, les cours plénières, toutes les fê-
tes d*armes et d*amour s'y succédaient. C'é-
tait pour les trouvères un vrailieu de délices.
Adam devait avoir bien des motifs pour ne
s'en pas éloigner. On en peut juger par ces
vers:
Gilles» li pères Jebans Joie,
Au jouster n'estes mie eskieu \
De bos ares fait maint alieu.
Et maint biau drap d'or et de soie
Mis en (este : las I or est coie
La bone vile où je réoie
Ghascun d*bnneur faire taskieu.
Encor me sanle-U que je voie
Que li airs at^e et reflamboie
De TM lestes et de vo gteu ***.
Dans une chanson dont Tauteiu* est in-
connu, le poète fait descendre Dieu le père
dans la ville d* Arras, pour y apprendre l'art
de faire des chansons. Nous citerons en en-
tier cette pièce singulière. Elle montre mieux
que toute autre en quelle réputation était la
ville d'Arras, parmi les trouvères. Les der-^
niers couplets semblent avoir été composés
pour une réjouissance de caréflae-prenant :
aussi serait-il difficile de les traduire conve-
nablaraent.
Arras est escole de tous biens entendre ;
Quant on veut d^ Arras le plus eaitif prendre»
* LiJiLs Adan, vers 660.
" nid., vers 663.
"* Cesl iieongiés Adan d'Aias,jen 123. Re-
cueil de Barbasan, éd. de Méon, 1. 1 , pag. 1 10.
AU MOYEN- AGE.
23
Ea autre pals se puei por boin Tendre.
On Toit les honora d'Arras sî estendre.
Je TÎ l'autre jor le ciel In sus fendre :
Dei Toloit d*Arras les mot^ aprendre.
Et per lidoureles yadou ra du radourenne.
Quant Diez fu malades, por lui rehaîtier
A l'oitel le prince se Tint acoîntàer ;
CompaSgnons manda por estudiier :
Pouchins^ li ainsnés, kî bien set raisnier
Be oomplension, d'astrenomiîer;
Je Ti -Jl'îI fist Ditt le couleur can^r.
Car eneontre lui ne se séut aidier.
Et per lidaiirele, etc.
Lim a ùài mander Robert de le * >«•« »
Car dou Ttel Fromom seal41 la manière;
Sî Tint Gbileben, Pbelîpos, Verdiere,
Et ai est ▼enus Roussiaus li taillière :
Ghtlebera eanta de «e dame ciére;
Dies dist k'il sÎTratoustans leur baniére.
Etperli doureles, etc.
Breliaus s^est rantés k'à Dîu s'en ira«
Plus que tout li autre l'esbaniera :
li fist le paon, se braie ayala.
Celui de Beugin trestout porkia.
Diex en eut tel joie, de ris s'escreTs,
De se maladie trestous respassa.
Et per lidoureles , etc.
Or est Dlex waris de se maladie.
Gares rint laiens, ce fu rilenie.
Et Bandes Beoons, kt met s'estudie
Eq trufe et en Tcnt et en merderie.
De leur mauraîsté Diex se regramie ,
Que se {;rans quartaine li est renforcie.
Et per lidoureles^ etc.
Pois fist Diex mander .i. gi-ant naistre Wike :
De tous boins morsiaus seut-il le fusîke;
11 n^a sen parel dusk'en Salenike,
Ne milleur de lui aroec home rike.
Quant Yoit le roussole durement s^estrike.
Et per lidourele, etc. *.
Adam composa le Jeu du Mariage pour
diTertir ses amis d'Arras, vers 1262 oa 1263.
Cette date semble résulter du discours de
maître Hem*!, père d'Adam, relatif aux cen-
sures ecclésiastiques que le pape venait de
* Manuscrit du Roi, supplément français, n*" 184,
folio 797 recto.
renouveler contre les clercs bigames. On sait
que rirrégulariié de bigamie consiste, en
droit canon, à épotiser des femmes veuves,
ou des filles qui ont notoirement perdu leur
virginité.
Et chascuns le pape encosa
Quant tant de bons clers desposa.
Nepourquant n*ira mie ensî,
Car aucun se sont aati
Des plus ▼aillans et des pins rikes,
Qui ont trouTées raisons fîîques
Qu'il prouTcront tout eu apert
Que nus clers par droit ne désert
Pour mariage estre asserris;
Ou mariages vaut trop pis
Que demeurer en soignantage {concuàfnageY .
La colère dv poète était causée par une
buUe du pape Alexandre IV, adressée le
13 février 1259 (1260N* S.), à rarchevè-
que de Saltzbourg. Le pape y renouvelait les
anciens canons, qui interdisaient les choses
saintes aux clercs concnbinaires, et leiu* fai-
saient perdre tous privilèges de clergie. Aussi
maître Henri ajoute-t-il :
Romme a bien le tierche partie
Des clers fais sers et amatis **.
Pour entendre ce passage, il faut se re-
porter aux principes du droit romain et du
droit canon sur Tesclavage. Les clercs, nés
dans la servitude , n*en sortaient pas en
prenant les ordres mineurs. Us ne les rece-
vaient de leur évéque, qu'en justifiant du con-
sentement de leur maître : ce qui était con-
forme à une décision du pape saint Léon,
donnée en 443, et conçue en ces termes : Nul-
lut epuùopùrum tervuim alterius ad dericatus
offieium promovere prœsumat, nîsi forte eorum
petitio aut voluntas accesserit, qtù atiquid siH
in eo vetuBcarUpoteslatia ***. Ainsi, tant que le
clerc était dans les ordres mineurs, le droit
du maître était suspendu, et raflranchisse-
ment n'intervenait qu'au moment où le clerc
allait entrer dans les ordres majeurs, en re«
cevant le sous-diaconat.
* LÀ Jus jidan,yet% h^h .
** ibid.j Tcrs 455. jimatis, d^morlis» rendus de main
morte.
Decreti pars prima, distinct ,^ 5 i> cap, I .
M*
24 THÉÂTRE
Ce point de discipline ou, pour nous ex-
primer avec plus de justesse, cette question
do. propriété a été fixée par un décret du
ooucilc de Tribur, tenu en 895 : jSuUi de
servili condilionc ad sacros ordines promo-
veantur, ni$i prius à propriis dominis legili-
mam liùerlaleni comeqnantur, cujus libertatis
cliarta ante orcUnationem in ambone puUicè
legatur; et $i nulluê contradixerit, rite conse-
crabuniur. Porro servus non canonieè conse-
vrattts, poslquam de gradu ceciderit, qu$ con-
ditionis $it cujus fuerat antè gradum*.
Ainsi , aux termes des canons, les clercs,
nés serfs, qui, pour cause de bigamie, per-
daient les privilèges de clergle , rentraient
dans le domaine de leurs maîtres.
Le souverain pontife était mort depuis fort
peu de temps; çest encore maître Henri
qui nous Fapprend :
Ll papcfi, qui en cliou eut coupes ,
Est euereus quant il est mors ;
Jà ne fust si poîssans ne fors
C^ore ne Téust desposé **•
Le pape Alexandre lY mourut le 25 juin
1 261 , ainsi il est présumable que le Jeu du Ma-
riage a été composé vers Tan 1262 ou 1263.
Cependant , cette ville d'Arras , dont les
poètes du temps ont fait une si agréable des-
cription, ne tarda pas à gémir sous le poids
de graves calamités. Une taille extraordi-
naii*e de vingt mille livres tournois ayant été
imposée, fut répartie avec partialité. On ac-
cusa même le maire, les échevins et un ab-
bé d'avoir levé plus de deniers qu'il n'en
était demandé. Tonte la ville se divisa, ce ne
fut plus qu'injures, pamphlets et invectives;
les poètes ne gardèrent pas le silence ; ils
immolèrent, dans leurs chansons satiriques ,
ceux que l'opinion accusait: l'un d'eux ex-
primait ainsi son indignation :
De canler ne me puis tenir,
S'est droîs ke cancon face;
Or m'en doînst Diex à cief renir,
K'as courtois mal ne face 1
Mais por rougir le face
FBAKÇAIS
Doil-OD des mauvais recorder
Por faire leur vie amender
Je n^osc nomcr Audcfroi,
Trop est de grant lignage ;
Il fu preudom, si com ye croi,
£n aen eskcTinage,
11 eut bien tcsmoignage
Par foi k*il fist le taille à point»
Mais li abès après Ten point.
Willaumc as Paus ala souflant
Com cil ki le set faire,
Audefroisen ala enflant.
Je sai treslout Tafaire ;
Taille convint refaire,
De coi U abcs fu déçus :
Car ses contes fu tous bocus '.
On pourrait encore citerun grand nombre
de pièces curieuses pour l'histoire d'An'as. La
discorde y régnait: abbés, maire, échevins,
habitans, tous s'entre-déchiraient. Fêtes et
soûlas avaient disparu; on croyait voir dans
chaque trouvère l'auteur des pamphlets qui
venaient chaque jour attiser le feu. Beau-
coup de citoyens furent obligés de s'expatrier,
peut-être même furent-ils bannis de la cité.
Adam et maître Henri , son père , se retirè-
rent à Douai. !Notre poète a consigné ses
regrets dans des adieux ou congiésj adressés
à sa ville et aux amis qu'il était forcé de quit-
ter. On lit dans cette pièce, publiée par Bar-
basan, les vers suivans:
Arras, Arras, vile de plait
Et de baïne et de delrait.
Qui soliés estre si nobile,
On Va disant c'en tous refait ;
Mais se Dicx le bien n^i r'alrait.
Je ne vois qui vous l'econcile.
Ou i aime trop crois et pile...
Adieu de fois plus de cent mile,
Ailleurs vois oir rÊvangile,
Car cbi fors mentir on ne fait *'.
Voici une chanson anonyme qui peint bien,
la situation d'Arras à cette époque.
£! Arras vUe!
De vos naist li gbile,
• Drrreli pars prima, distinct, 54, cap, 2.
** Li Jus Àdan, vers 4ol .
* Manuscrit du Roi, supplément, n» 184, fol. 197.
" Ccsl licongiés Jtlan d'Aras, vcis 13, p. 106.
Dont Tos estes en tel doleur.
Ti-eak^en Sébile [SiciU)
N^a gcnt si nobile
Com d'Arras, ne de tel valeur ;
Mais la ruihole
A no cilé morte,
Ce dient li plaigneur :
Tailleuf ont fait taille vilaine à peu d'ouncur
Ains sains Roumacles
Ne fist teiix miracles
Corne Diex fait le moiiene §^nt.
Troi homeu.iiij.
Yoloient abatre
AiTaa
Et tout sucier Pai^gent;
Mais Diex de gloire
I a fait tel estoirei .
Si TOS dirai comment* etc..
Nous insérerons encore ici une jolie chan
son de notre poète, dans laquelle il peint sa
douleur, tandis qti'il marche vers une terre
ëU'angère: on pourrait conjecturer de cette
pièce que les édits donnés par saint Louis ,
pour faire préférer la monnaie royale aux
monnaies des barons, avaient aussi contribué
aux troubles d'Arras, en y joignant les maux
qui accompagnent toujours les changemens
de monnaies**.
A Dieu Gomraant amouretes,
Car je m'en vois ,
Dolans pour les doucbetes.
Fors dou doue pals d'Artois,
Qui est si mus et destrois
Pour cbe que li boui*goi3
Ont esté si fourmené
Qu^il n'i quemt drois ne lois.
Gi*os tournois ont anulés
Contes et rois,
Jusiiches et pralas tant de fois
Que mainte bele conipaingne,
Dont AiTas mehaingne,
Laissent amis et maisons et barnois
Et fuient, chàdeus, chà trois,
* Manuscrit du Roi, supplément, n^ 134, folio
204 recto.
" Voyei le Traité historique des Monnoies de
France, par Le Blanc. Amsterriam, 1672. In-4o,
pag. 175.
AU MOYEM-AGE. 25
Souspirani, en terre estrange *.
11 est difficile de déterminer l'époque pré-
cise de cette émigration d'une partie des ha-
bitans d'Arras , les pièces du temps ne por-
tant aucune date. Nous présumons qu'elle a
eu lieu après la composition du Jeu du Ma-
rîa^e, vers l'année 1265 on 1266; on ignore-
rait même que Douai a été l'asile choisi par
notre poète, si un antre trouvère ne l'avait
pas fait connaître. Voici ce que dit Baude
Fastoul :
Cuers, en oui grans anuis s'aaire^
Droit à Douai te convient traire
A ceus qui d'Arras sont eskiu ;
Segneur Henii di mon afaire,
£t A dan, son iil ; puis repaire **.
L'exil d'Adam ne fut pas éternel, il revint
dans sa patrie; l'époque de ce retour est in-
certaine. Sa trentendeuxième chanson nous le
fait voir sur le chemin de sa ville natale:
De tant com plus aproime mon pals ,
Me renovele amours plus et esprent;
Et plus me sanle en aprochant jolis,
Et plus li airs et plus truis doucbe gent. ..*'**.
Notre poète finit par s'attacher à la maison
de Robert, IP du nom, comte d'Artois, neveu
de saint Louis. Ce prince, en 1282, suivit en
Italie le comte d'Alençon , que Philippe-le-
Hardi envoyait au secours du duc d'Anjou,
rot de Naples, son oncle,, et il y fut déclaré
régent du royaume en 1284. Adam de la
Halle accompagna ce prince, et il composa,
pour le divertissement de sa coiir, la jolie pas-
torale de Robin et Marion. C'est encore uti
poète du temps, qui nous fait connaître ces
détails. L'autetir du Jeu du Pèlerin l^ met/
dans la bouche de son principal acteur. /
Par Putlle m'en reving, où on tint maint concilie
D*un clerc net et souslieu, grascieus et nobilé
Et le nomper du mont. Nés fu de ceste vile;
Maislre Adans li Bochus estoit clii apelés,
* Observations préliminaires du Jeu Adam, dans
[es Méianges des Biùliophiies français, Paris, 1838>
page vu ; MS. la A^alliére, 8 1 , fol. xxv verso, col. 2.
**'Che sont li congié Baude Fastoul dAras. Ucc.
de Barbasan , éd. de Mëon , t. I, pag. 127.
*** Notice sur Adam de la Hallc,par M. Paulir»
Paris, dans \ Encyclopédie ealhoUque , t, U, pag. 4*26.
26
THÉÂTRE FRANÇAIS
Et là Adans d'Arras. . .
Cliit clers don jib tous conte
Ert unes et priiiés et honnerés dou conte
D'Artois; si tous dirai moût bien de quel aconte :
Chieus maistre Adam saToit dis et chans controuTer,
Et li quens desirroil un tel home à trouTer.
Quant acointiés en fu , si li ala rouTcr
Que il Miât uns dis pour son sens eaprouTer.
Maistre Adans, qui en seut très bien à chief Tenir,
En fist un dont il doit mttut tkés bien riousTenir^
Car Inaus est à olr et bons à retenir.
Li quoins n'en Taurroit mie .t. cbens liTres tenir.
Or est mors maistre Adans; Diex li fachc merchi !
A se tomble ai esté : don Jbésu-Crist mercbi \
Li quoins le me moustra, le soie grant mercbi.
Quant jou i fui l'autre an *.
Le Jeu du Pèierin, dont Tauteur est in-
connu, peut être regardé comme le prologue
du Jeu de Rolm et Marion. Il contient en
quelque sorte l'oraison Tunèbre d'Adam de
la Halle. On y lit encore ces détails sur ce
trouvère :
••maistre Adan, le clerc d'onneur,
Le joli, le largue donneur,
Qui ert de toutes Tertus plains,
De tout le mont doit eslre plains,
Car mainte bêle gnice avoit
Et seur tous biau diter saToit
Et s*estoit parfais en cbanter
SaTOÎt canchons faire,
Partures ei motés entés;
De che fist-il à grant plenlés.
Et balades je ne sai quantes **.
Le comte d'Artois, suivant le père An-
selme***, revint de Naples en 1289. Maître
Adam y était mort pendant son séjour, et
sa sépulture avait été entourée des honneurs
dus à un grand poète. On place ainsi la
mort d'Adam de la Halle vers 1286. M. Pau-
Un Paris a fait connaître un document qui
vient corroborer cette opinion. Ce sont des
vers écrits en 1288, à la fin d'un exemplaire
du Roman de Troies, par un neveu d'Adam
de la Halle, nommé Jehan Hados, qui, ainsi
que son oncle, était trouvère et jongleur.
Mais cis qui c^escrit, bien saciés,
* LiJus du Péltrin, Tcrs 23.
•• /6id., TcrsSl.
*** Histoire généalogiq^e dt la maison royale de
France f 1. 1, pag. 383.
N*estoit mie trop aaissiés ,
Car sans ootele et sans surent
Estoit, par un Tilain esoot
Qu'il SToit perdu et paiié
Par le dé qui Tôt engi^ié.
Cis Jehanés Hados ot non ,
Qu'on tenoit à bon compaignon ;
D'Anras estoit; bien fu connus
Ses oncles, Adans li boçus,
Qui pour reTcl et pour compaîgnîe
Laissa Arras : ce fu folie.
Car il iert cremua et améa.
Quant il morut ce fu pités.
Car onquea plus engignex bon
Ne morut, pour Toir le set-on...
Ensi com Toa ol TaTés,
Gis UTres fa laia et fines
En Tan de rineamatioa
Que Jbdsus aoufirî passion
Quatre-Tingt et mil et deus cens
Et wit| biaz fu li tans et gens.
Fors tant ke ciex aToit trop froit
Qui sureot ne cote n'aTolt *, etc.
Adam de la Halle tient un des premiers
rangs parmi nos anciens trouvères d' Arras.
Il était à la fois poète et musicien ; H. Bottée
de Toulmon, très-versé dans Thistoire de
la musique, a bien voulu se charger de faire
connaître Adam sous ce dernier rapport **.
Le Jeu Adam est notre plus ancienne co-
médie ; tandis que le Jeu de Robin et Ma-
rion est la première de nos pastorales, et
même le premier opéra-comique qui ait été
joué en France.
Cette dernière pièce obtint dans son temps
un grand succès. On pourrait croire qu'elle
a donné naissance au pniverbe : Ils s'aiment
comme Robin et itfcirtofi, nous ne le pensons
cependant pas. Robin et Marion, dans no-
tre littérature romane , sont comme le type
des amours tendres et naïfs du village ; plu-
sieurs pastourelles du xiir siècle roulent sur
ces deux personnages rustiques. Il y en a
une surtout qui a tant de rapport avec notre
Jeu, qu'Adam de la Halle semble Tavoir mise
en action. Cette jolie chanson est de Perrin
d'Angecort, le dix -neuvième des poètes
* Notice sur Adam de la Halle, déjà citée. Collât.
** Voyea sa notice à la suite de ia ndtra.
AU HOTBN-AGE.
27
mentionnés jpar le président Fauchet \ Per-
rin était attaché à Chartes d'Anjou, frère de
saint Loois , qui monta sur le trône de Na-
ples. C'est aussi à Naples qu'Adam de la
HaUe a composé sa pièce pour les divertis-
semens de cette cour. N'est-il pas naturel
de penser qu'il a pris un sujet connu de tout
le monde, dans une chanson dont les cou-
plets étaient snr toutes les lèvres ?
La pastourelle de Perrin d'Angecort a été
publiée par H. de la Borde** arec beaucoup
d'altérations ; la voici textuellement, d'après
le manuscrit de Paulmy *** ;
Au tens nouTel
Que cil msel
Sont héûé et gai,
En un boacfasl,
Sans pastoral
Pafttore trouTai «
Où fesoit chapiau de flors
Et chantoîl un ran d'amors.
Qui mult ert jolis :
li pensers irûp mi guerroie
De vous, doux amis ****.
Par grant revel
Enz el praél
Dire li alai :
« S*il TOUS ert bel,
Por TO cbapel
Yoslre deveudrai
Fins et loiaz à touz jorz.
Sans jamês pensers ail lors:
Et pour ce tous proi,
Bergeronnete,
Fêtes Tostre ami de moi. »
* Œuvres de Claude Fmuhel, Paris, 1610, in-4%
fbiio568.
^ Essai sur ta Musique ancienne et moderne, Vn-
ris, 1780,in.4st. II,p. 151.
*** Manuscrit de la Bibliothèque de TArsenaU in-
Iblio , belles-lettres , n^ 63> page t60. Ce manu-
scrit sur Télin est du xit* siècle. Il a été décrit par
M. Francisque Michel, dans les pièces préliminaires
des Chansons du ehdtetaih de Coufiy,. Paris, Crapelet,^
1830, grand iniS*', page 9.
**** Refrain d*une ancienne cbanson. Il nous
semble que ce refrain du premier couplet et celui
du dernier sont les seuls empruntés d'autres ehan-
sonnettes; les refrains qui terminent les autres cou-
plets rentrent trop dans le suje* pour ne pas faire
partie intégrante du poème.
— « Sire, nlez-ent,
C'est pour noient
Qu'estes ci assis :
J'aim loiaument
Robin le gent,
Et ferai touz dis;
S'amie sui et serai,
Ne jà tant com je TiTrai,
Autre n'en jorra.
Robin m'aime y Robin m'a,
Robin m'a demandée, si m'aura, »
Huit longuement
L'alai proiant,
Que riens n'i conquis;
Estroitement,
Tout en riant,
Par les flans la pris.
Sus l'erbe la sourinai ;
Mult en fui en granl esmai ;
Si haut a crié :
« Bêle douce mère Dé ,
Gardez-moi ma chastec ! »
Tant i luitai
Que j WheTai
Trestout mon deair;
Je la trouTai
De bon essai
Et douce à sentir.
Adono si me sui tomez,
El quant je fui remenbrez
Si pria à chanter :
Par les sainz Dieu^ douée Miargùl,
Il a grani pâme en.kien amer *•
Cette jolie cTianson est comme le germe
du Jeu- de Rolnn et Marion; elle parait
avoir été faite vers* le milieu du xiii* siècle,
tandis que la pièce d^Adam de la Halle n'a
été composée à Naples, que vers 1282. Le
trouvère empritnte son début à la chanson
de Perrin :
Robin m'aime, Robin m*a,
Robin m'a demandée, si m'ara.
Il nous a semblé qu*on aimerait à rappro-
cher de la pièce d'autres motets ou pastou-
relles du cycle de RobiaetMarion» que nous,
avons retrouvés dan^ les Mss. du Roi et dans
ceux de la bibliolhèctae de TArsenai. Ces.
^.^^11 1 II I ■ ... I I ■■ I II I I I
* Refrain d'une ancienne chanson. 11 terminer
aussi le premier couplet d'une chanson de Raoul
de Beauvais, Ms. de TArsenal, p. 221. F. M,
30
THÉATRB FRANÇAIS
Car g^onnour Ugard«roi.
Fines ainoureles ai,
Dieus ! si ne sai quant les ▼errai *" !
Les ouvrages d'Adam de la Halle soni :
r là Jus Adan^ dit au^si de ta Fuellie^ on
du Mariage,
•t .1
Cette pièce se trouve dans le iftannscrit de
la Bibliothèque du Roi, fonds de la Vallière,
n» 81, o/tm 2736, fol. xxxrecto-xxxviii verso.
Le manuscrit n* 7218, ancien fonds, en con-
tient les 174 premiers vers. Le langage y est
plus moderne* On eo trouve aussi le com-
mencement dans le manuscrit du Vatican
n* 1490, fonds de Christine^ dont la Biblio-
thèque de TArsenal possède la copie dans
le recueil de Sainte - Pâhiye , intitulé : An-
ciennes Chansons francoises, avant 1300» 1. 1",
fol. 290.
Le Jeu Adam a été imprimé par nous,
pour la première foi^, en 1828, à trente
exemplaires seulement, pour la Société des
Bibliophiles français.
2^ Li Gieui de Rùbin et de 9iartdn.
Ce jeu existe dans deux manuscrits de la
Bibliothèque du Boi, savoir dans celui de la
Vallière,que nous venons d'indiquer, et dans
le n" 7604, anciea fonds**. Nous avons suivi
le manuscrildelâ Vallièrey en indiquant des
variantes tirées du second manuscrit.
" ObserTatlons preUmiûaiies sur le Jeu Adam,
pag. XV.
** On lit^lanala Notice ntr la BêBUoUUçue dAix,
par £. Rouardy Paris, chez Firmiu Didol fréi*es«
1831> in-8*, Tindication suivanle, à la page 165:
(c Une espèce de bergerie, intilulée U Mariage de
Robin et de Marote^ enrichie d'une foule de minia-
tures avec la musique notée. » Cette indîefition se
trouve répétée dans le Catalogiu Codicummanuscnp»
iorum d*Haencl,page 186, colonne 4. Nous nous
adressâmes, pour avoir cotpmunîcatîon de ce manu-
scrittàM. Guizot, alors ministre de Tinstruciion
publique, qui fit écrire au préfet des Bouches-du-
Rh6ne ; mais il fut répondu que le maire d'Aix se
refusait à laisser sortir le Yolome du dép6i dotit il
fait partie.
F, M
Lç Jeu de BoHn et Marion a été publié
par nous» pour la première fois, en 1822,
jpour la Société des Bibliophiles françaist au
nombre de trente exemplaires 9euleraeiit,
avec le Jeu du Pèlerin qui lui sert de prolo*
gue *. Une pablication faite à un si petit
nombre a peu servi à faire coanaitce ceue
jolie production, car un des sa vans auteurs
de le continuation de YBistoire Utiéraire de
la Ptance en parlait, en 1824, comme d'an
ouvrage resté manuscrit, dont il avait seule-
ttient été donné des extraits dans le recueil
de le Grand d'Aussy**. La seconde édition
de cette pastorale a été publiée en 1829 par
M. Ânt. Aug. Renouard, à là suite du se-
cond volume de la troisième édition des Fa-
bliaux au contes de le Gfond.
S"" Li Congés Adan (CAras.
Ce sont les adieut d'Adam à sa ville na-
tale, quand il fut obligé de la quitter ponr
se retirer à Douai. Ils ont été publiés par
Barbasan, et réimprimés dans l'édition de
Méon. Paris, Warée, 1808» tom. I, pag. 106.
4' C'est du Roi de SexUe.
Ce poème,que nous appellerons la Chanson
de Charles d'Anjou, roi de Nsiples, a été pu-
blié par M. Buchon dans sa Collection des
Chroniques nationales françaises. Paris, Ver-
dière,, topn. VU, 1838, pag. 23 . •
&> Des oha«sottt, des jeux^panfet <» ten-
ioias^ des mooets, des roûdéaax et d*aotKs
petites pièces, dont on pouiraii (site un re-
cueil curieux ; mais il faudrait apporter à
ce choix beaucoup de recherches et de goût.
On confond quelquefois Adam de la Halle
avec le roi Adenès**% trouvère du Brabant,
* Ce jeu ne se trouve que dans le manuscrit du
fonds de la Vidliére, n? 81| M\q%wuï rerso —
zxz rectd.
** Discours sur Cilat des Seaux-arts en France^
au ziii* 'siècle, par M. Amàury DuTal {Bistoîre
Iktérairedeia Fronces tom. XVI, Paris, 1634^ pag.
278.)
*** L'erreur que nous signalons ici a été partagée
par aotre satant oonlreré. M. Tabbé de la Rue^ dam
ses Essais historiques sur les Bardes, C^tskt \%%A,
AU MOYEN-AGE.
31
qui nous a laissé plusieurs romans en vers,
tels que les Enfances Ogkr le Danois, Buevon
de Comarchù, Berte aux grands pieds, etc.,
etc. Ce dernier ouvrage a été publié par M.
in-S^y tom» I, pag. S25. Son ouvrage promettait
plua qu'il n^a donné ; l'auteur 8*y est trop aourent
laîaaé aller k un esprit de aystéme aussi contraire
â la Térité qu*auz TÎeilles gloires littéraires de notre
France.
Paulin Paris *. Nous renverrons nos lec-
teurs à la Lettre sur les Romans des douze
pairs, que ce savant littérateur nous a fait
l'honneur de nous adresser» et qui précède
le Roman de Berte. Il y est entré dans des
détails sur Adenès qui sont (deins des re-
cherches les plus curieuses.
L..J..N. M.
* lÀ Romans de Berte axa gratis pies, Paris,
Techener, 1832. In-12.
APPENDICE.
CHOIX DE MOTETS ET DE PASTOURELLES DU XIII* SIÈCLE,
m
DORT LB SD/BT BODLB SUB LB8 ÂHOl-ftS DB BOBIN BT DB MàBIOR.
Premier Motet*,
▲ la rousée au serain
Ya Maroa à ia fontaine;
Cil ki pour s^émour se paine
Sel et keiwm et bis pain aporté ot»
Et ele eomeace k plein » ki iert de joie plaine
Pour çou ke par le main maine
Son ami mignot :
«Mignoteuent Fen maine
Robins Marot. »
jiè msurgeniâus.
Deuxième Motet **.
m
De la Tille iasoit pensant par .i. matin
Mania, si Toit par devant
▲ aa Toia, k'cle ot douoete,
Li dist en chantant:
« Aléa-moi eontr*atendant,
ie ani Toatre annete.»
Troisième Motet
•*«
8*est lerëe la belle Maroa ,
Ki aana amour n'eat mie ;
Bfanuscrit du Roi, supplément^ n*l 84, fol. 1 86.
*Ièêd,^ fol. 186 Terto. Anonyme.
** Iktd.j, fol. 187 recto. Auteur inconmi.
Si s'en est alée toute seule au boa ,
Nus pies et deslaichie ;
Lors s'est écriée : • Mes amia mignos»
Ri m'a en sa baiilie ,
Déust ore flore coilÙr
Et .i. chapelet bastir
A mes beaus cbarex tenir :
S'en fuisse plus jolie. •
Lors la coisi , s'est saillie :
« Bien viegne, fait-il, m^amie
Ke je tant deair
A tenir
Sous le raim [sous la coudreÙe) ;
Mignotement là Toi ▼anir
Celi kej'aim. »
Quatrième Motet ".
Robins à la ville Ta,
S'a Marion encontrée,
Ki iert retomée ...
Pour cou ke compaignon n'a.
« Cil ki Unt Toua a amée,
Dist Robins, tous i menra. »
Dist celé: « On le setpiecbà,
S'en doue estre blasmée ;
Nepourquant mal ait ki jà
* Manuscrit du Roi, supplément, n« 184, CbL 188
recto. Anonyme.
à
32
THÉATRfi FRANÇAIS
Pour loiir flit le laissera. »
Alés^ bien amours nous conduira.
Styrps Jesse,
Cinquième Motet *.
Avoeques tel Marion
Jà pastoriaus estre rauroie,
Qu'il n*e8l nule si grans joie
Pour qui je changaise jà
Sa compaîgnie pour rien ,
S*à ma volonté l'avoie,
K'aroc autrui n'ameroie
Le trésor où coyient tant de tarlos,
Com .i. petîtet de bien avoc Marot.
Sixième Motet **.
L*autr*ier en mai ,
Par la doucour d'esté ,
Main me levai,
Kl alai entra .i. bois et .i. prc :
Là ai trové Robin en grant esmaî ,
Et je li ai son estre demandé.
Il Sira, fait-il, jà ne vous ierl celé,
Marot amai.
Et proiai ,
Biais ele m*a refusé ;
S*elc ne m^aime mar vie sa beauté. »
Tanquéun.
Septième Motet
• A*
Pour coillir la flour en mai
Juer m'en alai.
Quant belle Emmelot
En .i. pré seule trovai
Ki son ami gai
G>ntr'atendot ;
Gentement le saluai ;
Mais ele ne m'en dist mot,
Car Robin cntr'olot
Ki chantoit d'amours .i. lai :
« Fines amouretes ai.
Ri ke me tiegne pour sot.
Odorenlot j am Mabalot;
Mais sa mère n'en set mot. »
DocebU,
Huitième Motet ****.
Lonc le rieu de la fontaine
Tix>Tai Robin csplouré,
Ki trop grant duel demenoit*
* Manuscrit du Roi, supplément, no 184, fol. 188
verso. Anonyme.
** Ibid,, fol. 188 verso. Auteur inconnu.
*** Ihid,, fol. 192 recto. Anonyme.
ihid.^ fol. 193 recto. Anonyme.
Je l'ai salué ;
Mais il ne respondi mol ;
Et quant il ot
Doucement alongé
Alainesospiré,
S'a dit à loi d'ome ira :
« J'ai mis mon cuer en Marot,
Dicz ! et si perc ma paine (bisj . »
Régnât.
Neuvième Motet *.
Cbantés seri, Marol,
Vos amis ravient,
S'aporte .i. novel mot
De vous, car il covient
Ke je de cou cLant et not
Dont plus sovent me sovient ;
Et je l'ai fait si mignot
Ke quant on l'ot
Il demande c'on le lot.
Dont chantés, belle, mignotemcnt,
Ke vos amis revient.
Procedam,
Première Pastourelle *'.
L'autr'ier cbevauchoie dclez Paris ;
Trouvai pastorale gat*dant berbiz,
Descendi à terre , lez li m'assis.
Et ses amorales je li requis.
Il me dist : « Biau sire, par saint Denis !
J Vim plus biau de vous et mult mclz apriti,
Jà tant conme il soit ne sainz ne vis
Autre n'amerai, je le tous plévis;
Car il est et biax et corlois et senez.
Des ! Je sui joneie et sadete, et s'aim lez
Qui Jones est et sades et sages assez. »
Robin m'atendoit en un valet,
Par ennui s'assist lez un buissonet ,
Q'il s'cstoit levez trop malinet
Pour coillir la rose cl le musguet.
S'ol jà à s'amie fet chapelet
Et à soi un autre tout nouvelct.
Et dist : « Je me muir, bêle », en son sonel.
« Se plus demorez un seul petitet,
Janiés vif ne m'i trouverez;
Très douce damoisele, vous m'ocirrez.
Se TOUS voulez. •
Quant el Toi si desconforter,
Tanlost vint à li sanz demorer.
Qui lors les véist joie démener.
* Manuscrit du Roi, supplément, n« 184, fol. 19
recto. Anonyme.
** Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsent]
belles-lettres françaises, n9 63, in-fol., p. 169^
Cette chanaon est de maître Richard de Semilli, !•
vingt-cinquième des poètes cités par Fauchet.
XV MOYKN-AGC.
33
'J-
nu
Izâf
s
l(tf
If*.-
ibîn debruîsier elMarol Inlrrl
ts un buiflsonct s'alcrent joer,
e saî qHl i ûrenl, n*en qtcr parler;
468 n^i Toudrcntpas granmenl demorer,
(lis se relevèrcBt pour melz noter
Geste pastorele :
altdortas, Udorîax lai rele.
k m*are8taî donc iluec endroit,
^l TÎ la gnml joie que cil fesoit.
Et le grant aolaz que il démenoit
Qui onques Amors serriea n*aToit,
Et dis : « Je maudi Amors orendroit
Qui tant ni*ont tenu lonc-tcns à destroit ;
Ge'sai plus servies q'onniequi soil»
N'onques n*en oi bien, si n'est-ce pas droit ;
Pour ce les maudi :
Maie honte ait-il qui Amors parti
Quant |;*i ai failli! »
De si loîg con li bergers me vit,
S^escria muUhautetsi me dist:
« A lez rostre voie, por Jhésu-Grist !
Ne noa tolez pas nostre déduit.
J'ai mult plus de joie et de délit
Que lî rois de France n^en a» ce cuit ;
S'il a sa richeoe, je la li cuir.
Et j'ai m'amieie et jor et nuit,
Ne jà ne departiron.
Danoez, bêle Mario»,
Jà n^aim-je liens, se vous non *. »
Deuxième PastoureUe **.
Je eberauchai l'autr'ier la matinée;
Dclez un bois, aasez près de Ijenlrée,
Gentil pastore truia;
Mes ne vi onques puis
Si plaine de déduis
Ne qui si bien m'agrée-.
« Ma trésdouccte suer,
Vos avez tout mon cuer,
Ne vous lei'oie à nul fuer,
M*amor vott« ai donée. »
Vera li me tréa, siëescendi à terre
Pour li vocr et por s'amor requerre ;
' Cette ebanson se retrouve dans le manuscrit de la
Bibtiotbéque du Roi , fonds de Gange a'' ^5 , folio
186 verao, col. 3 ; dans le manuscrit du même fonds
n«67, p. 161^ oal. 1 ; et dana celui de la Vallièrc
n«59,p. 89, col. 3.
** Manuscrit de l'Arsenal n* 63, p. 174. Gette
cbanaon est de maître Ricbard de Semilli. Elle se
tfoure aussi dans le manuscrit du fonds de Gange
n*65, folio 97 recto> col. 3; dans celui du même
fonds n« 67, p. 166, col. 1 ; et dans celui de la Val-
Jiére n« 59. p. 93, col. 3.
Tout maintenant li dis :
« Mon cuer ai en vos mis.
Si m'a vostre amor sorpris.
Plus rous aim que riens née, «
Ma 1res, etc.
Ele me dist : « Sire, alez vostre vote;
Vez-ci venir Robin qui j'atendoie.
Qui est et bel et genz.
S'il veooit, sanz contens
N'en iriez pas, ce pens;
Tost auriez mellée. »
Ma tré^, etc.
— « Il ne vendra, bêle suer, oncm* mîe ;
Il est de là le bois, où il cberrie. »
Dejoste li m'assis.
Mes braz au col li mis,
Ele m'a geté un ris
Et dit qu'ele ert tuée.
Ma très, etc.
Quand j'oi tout fet de li quau q'il mVgrée,
Je labesai, à Dieu l'ai conmandée ;
Puis dist, qu'en l'ot mult baut,
Robio, qui l'en assaut :
« Debez ait bui qui en chaut 1
C'a fet ta demorée. »
Ma tréa doucele suer.
Vos, etc.
Troinème Pastourelle *.
A une ajornée
Chevauebai l'autr'ier,
En une valée
Prés de mon sentier
Pastore ai trouvée
Qui fet à proisicr ;
Matin s'iert levée
Por esbanoier ;
fiele ert et senéc.
Je l'ai saluée.
Plus ert colorée
Que flor de rosier.
Toute desfublée
S'assist seur l'erbier»
Grigne avoit dorée,
Gors pour enbracier.
Bien estoit mollée ;
N'i ot qu'enseignier.
Sus Terbe en la prée
* Manuscrit de l'Arsenal, p. 191. Gette ebanson
est de Jean Moniot de Paris, le ti-enticme poète cité
par Fauchet. On la retrouve aussi dans le manuscrit
de la Bibliothèque du Roi , fonds de Gange n» 65 ,
folio 58 verso, col. 1 ; et dans celui du même fonds
n« 67, p. 183, col. 1.
3
34
THEATRE FRANÇAIS
Lessaî mon destrier.
Quant la pastorele
MeTÎt là Tenant,
Robinet apele :
« Amis, vien avant . »
Je U dis ; « Suer belc,
Tesiez-Tous atant ;
M*araor, damoiselc.
Vous doing maintenant. »
Bêle ot la mai^sele ,
La color nourele ;
Je li dis : « Dancele ,
M'amoi* TOUS présent.
« Robin qui frestelc
Est poTre d'argent ;
PoTrc est TO cotelc
Et TO garnement.
Cheval ai et sele
Tout en to conmant,
Se TOUS, damoisclc,
Fêtes mon conroant. »
La pastore ert sage ,
Si me respondi :
« Sire, en mon eage,
Télfolor n'ol;
Ce aeroît folage
Se perdoie ensi
Le mien pucelage
Pour autrui ami ;
Par cest mien Tisage,
Ce seroit mon damage ,
Qu'à bon mariage
Auroie failli *, »
Quatrième Patl(mreUe^\
L*autr*ier par un matinet,
Un jor de l'autre semaine,
ChoTauchai joste un boschet
. Conme aTenture gent maine ;
Par dejoste un jai*dinet,
Soz le ru d'une fontaine,
Choisi en un praélet
Pastore qui mult ert saine
Et d'autre part Robinet
Qui grant ponée demaine;
Pipe aToit et flajolet,
Si flajole à douce alaine ;
' Cette jolie pastourelle a bien pu donner aussi à
Adam de la Halle l'idée de composer sa pièce, mais
cependant moins directement que celle de Perrin
d*Angecort dont il cite des passages.
*' Manuscrit de l'Arsenal, pag. 193. Cette chanson
est de Jean Moniot de Paris. Elle se ti-ouTe aussi
dans le manuscrit du fonds de Cangé n® 67, p. 184,
col. 1.
Car por Marguerot se paine.
Qui plus ert blanche que laine.
Robinet chante et freatele
Çt trepe et crie et sautele,
Margot en chantant apele.
Robins estoit assex bias»
Et la pastorete bêle,
Robins ert biax daTadiax,
El bêle ert la pastorale,
Car blons avoit les cheTiau^
Et dureté la mamele ;
Robins ert biaus garoonciax,
Si s*en cointoie et révèle.
Petit avoient d'aigniax,
Et grande iere la praêle.
Lors fu sonez li frestiaus
Par desouz la fontenele.
Lors leur joie renouvelé;
Robins oste sa gounele.
Robinet, etc.
One ne vi en mon vivant
Si très bêle pastorete :
Vair ceil ot, bouche riant,
Biau menton, bêle goiigete,
Çainturete bien séant,
Biax braz et bêle mainete ;
Bêle ert deriere et devant,
Biaxpiez et bcle janbete.
Robins aloit par devant
Qui disoit en sa musete
Un sonet mult avenant
Pour l'amor la pastorete i
« Dex doint bon jor m'amiete !
Li cuers pour li me haleté. »
Robinet, etc.
Tant menèrent leur degraz
Li bergiers et la bergiere
Q'il chalrent braz à braz
Entre els deus sur la feuchiere.
Quant les vi cheer en bas.
Un petit me Ivès arriére.
Mult orent de leur solaz,
Celé Tôt chier, cil l'ot chiere ;
Je ne aai li quels fu las.
Mes chascuns fist bêle chiere.
Cil est bien enamoras
Qui d*amors a joie entière.
Cil a amors droituriére.
Robinet chante, etc.
Cmqtiième Pastourelle *.
Au main par un ajomant
Chevauchai lez un buisson.
* ManuMrit de l'Arsenal n» 63, p. 133, ool. 2.
Cette chanson est de mcssire Thiëbaut de BLazon, le
AU NOYBfl-AGE.
35
Lez l'ortcre d'un pendant
Béates gardoit Roheçon ;
Quant le ri mis l'a rason :
« Bergîer, se Dex bien lo dont.
Eus onc en ton vivant
Por amor ton cuer joîunt P
Car je n'en ai se nal non. »
— « Chevalier, en mon vivant
N'amai onc fors Marion,
La cortoise, la vaillant.
Qui m^a donë riche don,
Panetiéi^ de cordon.
Et priât mon fremail de pion.
Or s'en vet apercevant
Sa mère, qui l'amoit taut ,
Si Ten a mise en priaon. »
A poi ne se va pasmant
Li bergîers pour Marion.
Quant le vi, pitié m'en prcnt,
Si li dis en ma reson :
« Ne t'esmaicr, bergei-on ;
J à si ne la cèleront,
Qu'ele lest por nul torment
Qu'elene t'aintloiaument,
Se fine amour l'en semont. »
— « Sire, je sui trop dolent
Quant je voi mi compaignon
Qui vont joie démenant :
Qiascuns chante sa chanoon.
Et je sui scus environ,
AfTublé mon chaperon ;
Si remir la joie grant
Q'il vont entour moi fesant :
Confort nH raut un bouton. »
— « Bevf^ra» qui la joie atens
D*Amors fez granz mesprison ;
Touz les max en gré en pren,
Tout sanz ire et sanz tençon.
En mult petit de seson
Rent Ajnors le guerrçdon ;
S'en sont li mal plus plesant
Qu'on eu a souffert devant
Dont l'en atcnt guérison. »
Sixième PoitùureUe*.
El mois de mai, par un matin
S'est Marion levée ;
vingt et unième poète cité par Fauchet. Elle se re-
troavm dans le manusciit du Roi, supplémeni fran*
çak n* 184y. folio 108 recto; dans le manuscrit du
fonds de Cangé n<> 65, folio 61 verso, col. 2 ; dans le
manuacnt du même fonds n* 67, p. 144, col. 1 ;
dans le manuscrit 7323, folio 1 8 verso, col. 1 ; dans
celui du fonds de la Yallière n» 59, p. 99, col. 1 .
* Manuscrilde l'Arsenal n« 63, p. 307. Cette pas-
En un boschet, lez un jardin.
S'en est la bêle entiée.
Dui vallet, Guiot et Robin,
Qui lonc-tens l'ont amée.
Pour li voer, dqlez le bois alèrent à celée;
Et Manon, qui s'esjol, a Robin percéu.
Si dist ces te chançonete :
« Nus ne doit lez le boisa 1er
Sanz sa conpaingnete. »
Robin et Guiot ont ol
Le son de la brunele.
Cil qui plus a le cuer joli
Fet roelz la paelete.
Guiot mult très grant joie ot
Quant ot la chançonete ;
Pour Marion sailli en piez, s'aterapre sa musete.
Robin mult très bien ol Toi,
Au plus tost que il onques pot
A dit en sa frestele :
«t Dex ! quel amer I
Harou ! quel jouer
Fet à la pastorele ! »
Guiot a mult bien entendu
Ce que Robins frestele,
Si très grant duel en a éa
A pou q'il ne chancelé ;
Mes li cuers li est revenu
Pour Tamor de la hele ;
Il a repos tè sa muselé.
Si secorce sa cotele ;
Un petitet ala avant
Delez Marion maintenant.
Si li a dit tout en esmai :
« Hé! Marionnete» tant amée t'ai ! »
larion (sic) vit Guiot venir,
S'est autre part tomée ,
Et quant Guiot la vit g^enchir,
Si li dist sa pensée :
« Marion, mains fez k prisier
Que famé qui soit née
Quant pour Robinet, ce bergier
Es si asséurée. »
Quant Marion s'ol blasmer,
Licaers li conmeuce à trembler;
Si li a dit sanz nul déport :
« Sire vallet, vos avez tort,
Qui esveilliez le chien qui dort. »
Quant Guiot vit que Marion
Fesoit si maie chiére,
tourelle est de Raoul de Beauvais, le trente-troisième
des poètes mentionnés par Fauchet. Suivant le ma-
nuscrit du fonds de Cangé n<> 65 , qui la^sontient,
fol. 95 verso, col. 3, elle appartient à Jehan Erars.
Le manuscrit du même fonds n* 67, qui la renfer-
me, p. 198, col. 3, l'attribue aussi à ce dernier
trourère.
I
36
THEATRE TBANÇAIS
Avant sacha son chaperon,
Si est lornez arrière.
Robin, qui s^estoit enbuachiez
Souz une chasteîgnière,
Pour Marion sailli en piez,
Si a fet chapiau d'ientï.
Marion contre lui ala,
Et Robin .ij. foiz la besa.
Puis li a dit: « Suer
Maiion,
Vous avez mon cuer
£t j^ai Tostre amor en ma prison. »
Septième Pastourelle"',
L'autr'ier par une malînel.
En nostre alerà Chinon,
Trouvai lez un praelet
Tousc de bêle façon i
Ele avoît le cbief blonde! ,
Et feaoit un chapelet»
Et disoit ceate chançon
Hautement, seri et cler :
« Robeçonnet, la matinée
Vîen à moi joer. »
Robin cueilloît le musguet
Quant o1 son conpaîgnon
Un sien petit aignelel
Ferir de son crooeroo,.
Puis aesist son bastonet.
Gelé part queurt le rallel,
* Manuscrit de l'Arsenal n*6S, p. 243. L'auteur
est Colars li BoteilûerSy le quarante-neuvième de(i
poêles mentionnés par Claude Fauchet. Le manu-
scrit du supplément français n* 1^84 l'altribue i
Jtkqnsde NoeviU, Voyez le fol. 4C verso. Elle se
trouve aussi dans le manuscrit du fonds de Canfçé
n* 65, folio 93 recto, col. l ; dans le manuscrit du
Roi n* 7333, folio tOO recto, col. 3. Elle j est at-
tribuée à Jehans de Nue\yilé\ ; mais, k la table, on
la donne à Jehans £'rar/. Ce dernier manusciit donne
de plus , a la fin, les deux couplets suivans :
Lori tîtSBl U Uiuai
1}n pciitet repoter,
Et à joer commençai
Por li le mieu déporter ;
El qoanl en point la Irorai,
Une antre foi» fait II ai ;
Mais aine ne li vi plorer,
Aiasmedit: • Biaoz amiidoaz,
Tote U joie qae j'ai me vient de vos. •
Ma paftorele, va-t'ent
AColartIe Boateillier,
Qoar t'il aime loianment
Si corn il faiaoit l'antr'ier,
n le chantera sovent.
Si m'en paise mont biiément {
Mau por loi contraloier
Nel' dipai, mais por la bêle.
Haren ! qvel amer il fait la pastorele.
Et la louse à mu 11 haut son
Chanta, que bien fu oie:
« Mal ait amor de vilain,
Trop est endormie. »
Quant je vi le pastorel
Qui s'esloignoit de celi.
Celé part ving mult isnel,
De mon cheval descendi,
Puis li dis: « Touse mult bel.
Savez faire vo cbapel ? »
N*onques ne m'i respondi,
Ainz chanta, ne fu pas mue:
« Je ne serai plus amiete Robin,
Il me lesse aler trop nue. »
— « Touse, mult bien de nouvel
Vous veslirai, s'a ami
Mi retenez ; {p*ant revel
Merrons entre vous et mi.
El doi vous mettrai Tanel»
Ni garderez plus aignel ;
Ainz serez avecqucs mi. »
— « Sire, ensi bien le vueil ;
Or n'amerai-je mes là où je sueil. »
En sospirant li besai
La bouchete et le vis clcr.
Quant l'autre geu conmençai.
Si conmençai (sic) à plorer
Et dist : « Lasse ! que ferai ?
Or sai bien que g*en morrai. »
Mes pour li reconforter
Li dis : « Douce criature.
Endurez lesdouz maxd*amer:
Plus jonete de vos les endure. »
Huitième Pastourelle* .
L*auti*'ier d'Ais à la Chapele
Reperoie en mon paH,
Dejoste une fontenele
Trouvai pastors jusqu'à sis ;
Chascuns otsa pastorele:
Mult orent de lor délis,
Car avec aus estoit Guis
Qui lor muse et chalemele
De la muse au gros boHon.
Endure endure enduron
Endure, suer Marion.
Fouchier, Dreus et Perronnele,
Manuscrit de l'Arsenal n^ 63, p. 353. Cette chan-
son, sans nom d'auteur, est attribuée à Gillebert de
Bemeville, le vingt-quatrième des poètes cités par
Fauchet. Il était de Courtray, vivait en 1360, et
était attaché à Henri , duc de Brabant. Cette pièce ae
retrouve dans le manuscrit de la Bibliothèque du
Roi, fonds de Cangé n* 67, p. S4U col. I.
AU MOTEIf-AGB.
Cbascuns d'els s est aalis
Q'il feroot daiic« Douvele
£a un pré vert et floris.
Cbascuns aura sa colcle
D'un des envers de Senliz,
Et si en avéra Guis
Qui leur muse et cbalemeJe
De la museau grant bourdon.
Endure, etc.
Dist Draus: « Li cuers mi saulele
Por Tamor de fiiatrîz. »
Et Fouchier forment frestele
Pour s'amiete Aeliz,
Et Rogier s'amie apele,
Si l'a par lechainse prise (rie)»
Par devant touz aloit Guis
Qui leur muse et cbalemele
De la muse au gros bourdon.
Endure, etc.
Hobins d'une ilaûtele
I fesoit deus sons treliz,
Pour l'amor de Pen-onele
S'en estoit mu h entremis :
« M'amiete est la plus bêle,
Ce dist Rogier, ce m'est vis. •
Par devant touz aloit Guis
Qui leur muse et cbalemele
De la muse au gros bordou.
Neuvième Pastourelle *,
Au main me cbevauchoie
Lés une sapinoie,
Et truis pastor coie,
El vert geuxloit sa proie (6û)
Seule sans compaignon ;
N'ot od li fors A. gaignon
Loiet de sa coroie.
Li leus saut d'un buisson,
Se li taut .i. moton
Ançois ke nus le voie,
Cel« pleure et larmoie,
Tire sa crine bloie.
Celé part tor ma voie;
Grant pitié en avoie.
Quant mirai sa faiçon.
Son vis et son menton,
Sa gorge ki blancboie,
Lors dis à Manon
S*e] laissoit Robeçon ,
37
* Manuscrit du Roi, supplément français n* 184,
folio 85 recto. Cette pièce est attribuée à Gkiieher*
de BermeftiU* Elle se trouve aussi dans le manu-
scrit du fonds de Saint-Geimain-des-Prés n<» 1989,
folio 74 verso.
Son moton li rendroie;
Ele, ki molt s'efFroie,
Ne set ke faire doie;
Dist ke se li rendoie
Son pucellaige aroie.
Lors moef àentençon
Brocbant à esperon,
Au trespas d*une voie
Le leu enselcaon
K'à terre mort l'envoie.
Dixième Pastourelle *
Lés .i. pin verdoiant
Trovai l'autr'ier chanUnt
Pastoix; cl som pastor :
Celé va lui baisant
Et cil li acolant
Par joie et par amor.
Toruai m'en .i. destor;
De veoir lor docor
Oi faim et grant talant,
Mult grant pièche de jor
Fui il toc assejor
Por veoir lorsamblant.
Celé disoit: « .O. a eo.»
Et Robins disoit : « Dorenlot. »
Grant piécbe fui ensi.
Car foi ment m'abelli
Lor gie<is à esgarder ;
Tant ke jo départi,
\i de li son ami
Et eus el bos entrer.
Lors eue talent d'aler
Vei*s li pour saluer ;
Si m'asis dalés lî.
Pris le à aparler,
S'amor à demander;
Mais mot ne respondi,
Ançois disoit : « .O. a co. »
El Robins el bois: « Dorenlot. »
— «Tose, je vos requier,
Donés-moi .i. baisier.
Se ce non je moniii ;
Bien m'i poés laissier
Morir sans recovrier.
Se jou le baisier n'ai.
Sor sains vos juen*ai,
Jà mal ne vos querrai
Ne forcheur desiorbier. o
— «Vassal, et îe V ferai,
.lij. fois vos baiserai
* Manuscrit de la Bibliothèque Royale, supplé-
ment français n9 184, folio 85 verso. Elle estattri-
buée a GhiUbers de BemevUe; on Ja trouve aussi,
mais mutilée, dans le manuscrit du Roi n« 7222,
folio 99 recto, col. 1 .
38
THÉÂTRE FRANÇAIS
Pur TOft rasohaigier. »
Ele dist: « .O. aeo. »
Et Robins elbois : € Dorenlot. »
A cest mot plus ue dis,
Entre mes bras le pris.
Baisai- le estroilemeni ;
Mais au conter mespi*is,
Por les .iij. em pris .vi.
En riant ele dist :
« Vassal, k ro créant
Ai-ge fait lai^mant
Plus ke ne tos promis ?
Or vos proi boinemant
Ke metenés coTant,
Si ne me querés pis. »
Ccle redist: « .O. a eo. »
Et Robins el bos : « Dorenlot. ■
Li baisier par amors
Me doblérent l'ardor,
Et plusTui destrois ;
Par desos moi la tor.
Et la tose ot pavor.
Si s'escria .iij. fois.
Robins ol la vois,
Gautelos et Guifrois
Et cist autre pastor;
Gérant issent del bois ;
Et je jabés m'en vois,
Car la force en fu lor.
Puis n'i ot .0. a ne o,
Robins ne dist puis dorenlot.
Oimime Poêtourelle *.
Bergier de ville cbampestre
Pestre
Ses aignoiax menot,
Et n'ot
Fors un sien cbienet en destre ;
Estre
Yousist par senblanl
En enblant
Là où Robins flajolot,
Et ot
La Toiz qui respont
Et espont
La note du dorenlot.
Quant Robins Tit la pucele,
Celé
Vint à lui riant;
Atant
Acolela damoisele.
* Manuscint de T Arsenal no 63 , p. 4OI. Elle est
ici sans nom d*auteur; on Tattribue à Robert de
Reims, le ▼ingt-neuviéme des poètes cités p
Claude Faucbet.
Ele
Le tret du sentier,
Car entier
Son doux cuer et son talanl,
Enalant
Ont fet maint trestor,
Etenlor
Entr'acoler et besant.
Dist Robins : « Se je savoic
Voie
Qu'autre» ne séust ,
S'éust
M'amie à mengier à joie
Oie
Et gastiaus pevrez,
Aburrez
A un grani henap de fust ;
Et fust
Li vins formentiex
Et itez
Que madame ne V refust. »
Douzième Ptutourelle *.
Hier main quant je cheraucboie
Pensis amoreusement,
D'autre part deles ma Toie,
Prés de bois et loig de gent,
Trouvai pastore au cora gent.
Seule domaine grant joie
Et queut ia flor en Tarbroie
Où ceste cbançon commença :
« Dex! trop demeure; quant vendra ?
Loig est, entr'oubliée m'a. »
Robin n'a pas entendue
La vois que celé cbantoit,
D'autre part sus la maçue
Entre ses aignoiaus dormoit :
Trop matin levez estoit ;
Longuement l'a étendue.
La touse, quant Ta véu,
A dit por lui esperir :
« Dormez, qui n'amez mie ;
J'aim, si ne puis dormir. »
Quant si avant fu venue
Qu'el ne pout plus demorer,
Je descent, si la salue ;
Ele s'en vont retomer;
Mes je la fis demorer,
A force l'ai retenue,
Puis li dis : « Soies ma drue :
Je vosaimsanz faintise.
* Manuscrit de la Bibliotbèque du Roi, fends de
Cangé n« 65, folio 128 recto, col. 2. Elle est de
HaîIoccs de Fontaines,
AU MOTEN-AGE.
3Q
Je vos ai tôt mon cuer donë,
Bêle tréfl douce amie. »
Quant la tose entalentée
Vi de fere mon voloir,
Maintenant l'en ai levée
Sus le col du palefroi^
Si remportai en l*aunoi
Ëstroitement acolée.
Et elé 's'est escriëe
Au plus haut qu'el onques pout :
« Hé ! resTeille-toi, Robin,
Car on enmaine Uarot ! »
Quant oi fet de la pasiore
Ce que j^aloie querant,
Ma eoroie et m'anmoaniére
Li ai tendu maintenant.
Puis si m'en lornai. A tant
Robin vint aval la prée,
Et à IKev ¥àï conmandée.
Dolent m'en part ;
A Dieu conmant-je mes amors
0*1! fes me ^rt.
Treiùème Pastourelle \
Par deaous l'ombre d'un bois •
Trovai pastoure à mon cois ;
Contre iver ert bien garnie ,
La toaaete ot les crins blois.
Quant la vi sans compaignie,
Mon chemin lais, vers li vois.
Ae!
La touse n'ot oonpaignon
Fors son chien et son baston ,
Pour le froit en sa chapete
Se tapist les .i. buisson ,
En sa liehute regrete
Garinetel Robecon.
Ae!
Quant la vi soulainement
Vers li tor et si desoent,
Se li dis : « Pastoure amie ,
De bon cuer à vos me rent ;
Faisons de foille courtine ,
S'amerons nignotement . »
Ael
— « Sire, traiés-vos en là ;
Car tel plait oi-je jà.
Ne suî pas abandonnée
A chascua ki dist : Vien chà.
* Manuscrit de la Bibliothèque du Roi, n* 184
du supplément français, folio 43 recto. Cette chan-
son est attribuée k Hues de Sami'QuenHn.
Jà pour vo sele dorée
Garinés riens n'i perdra. »
Ae!
— « Pastourele, si t^est bel ,
Dame seras d'un chas tel ;
Desfuble chape grisete,
S'afuble eest vaûr mantel,
Si sambleras la rosete
Ki s'espanist de novel. »
Ae!
^-^ « Sire, ci a grant promesse ;
Mais molt est foie ki prent
D*ome estrange en tel manière
Mantel vair ne gamiment,
Se ne li fait sa proière
Et ses boens ne li consent. »
Ae!
— « Pasiorele, en moie foi.
Pour cou que bêle te voi ,
Cointc dame, noble et lière ,
Se tu vels, ferai de toi;
Laisse Tamour garçonière,
Si te tien del tout à noi. »
Ae!
— « Sire, or pus, je vos em pri.
N'ai pas le cuer si failli ;
Que j'aim roiex povre déserte
Sous la foille od mon ami
Que dame en chambre coverte :
Si n'ait-on cnre de mi. »
Ae!
Qiia<or«téme. PoitoureUe *.
Er main pensis cheva^ai
Lès une sauçoie,
Pastourel chantant trouvai.
Démenant grant joie.
Cors avoit gent
Et avenant ,
Crins reluisans
Et oel riant ,
Si disoit : « .O. dorenlot ,
Diva! Marot,
Au cors roignot.
Si mar t'amai !
Je l'arai
* FarEmous Citupams, Manuscrit du Roi, n^ 184
du supplément français, folio 44 verso. Cette pièce se
retrouve dans le manuscrit du Roi no 7322, folio 99
verso, col. 1 . Elle y est attribuée à Boudes de la Aa-
ArrÂp, tandis que , à la table, on la donne à Jehans
Erars.
40
THiATRft FRANÇAIS
U j« Biorrai.
L^amourde Ji mar l'acointai.»
Si com cil chanloît cnii
De Marot la bêle,.
P)u' aventure Toi
Une damoiiele.
Ses chaiift It plo(^
Vert h tonui^
Stl^eagarda
Et enama^
Se li diat: « Si mar t^acointaif
.O. dorloltOy
Diva ! Robin,
Mignot Robin,
Tes oez mar t'cagardai.
Se cia maua ne m'asouage j,e morrai. »
Que (jumelé vint a Robin ^
MoU est esmarîe ;
Andeus aea mains 1» tendi
Et merci li crie.
Que qu'ele pleure et cil s*en rk ,
De tout son dit li est petii ;.
Celé a dil : « .O. que ferai?
D*amer morrav
Jà n'en Tivrai
Se toi n'es ai
Que j'aim tan4 bien.
Trop m'ara s'amours grevé,
Se tout li mal en sont mien.»
Gelé ki rien ne li vaut
Cbosa qu*ele face ,
Ses bras estent, vers lui saut ^
Par le col l*embrace ;
Vers soi-restraînt moût doucement ,
Cil se des&nl trop durement y
Si a dit : « .O. quel folour
Quant vosti'c amour
Et vustre bonour
M^avés abandouuce f
I/amour ki est vée
Cest la plus desiri'ée. »
Que qu'ele ensî Robin
Embraceet acole,
Es-vos Marot au cuer fîn
Ki se tient por foie,
Hucbant s'en vait : « Tral ! traï f »
Robins Toî,
Vers li sailli,
Se li a dit : « .O. douce suer>
Tu as mon cuer^
Ne r jeter puer:
Je t*aim sans décevoir.
Je voi ce que je désir,
Si n*em puis joie avoir.»
Celé l'ol ki bien l'enteul „
Mais el n'en a cure;
Et Robios vei-s Taulrc aCanf
Cort grant alcure ;
Mais celé ne ratendî pas >
Eneslepa»
Li gete .i» gas,*
Si li dist : « .O. fois Robin^
Lai ton cbemin ;
Par cest , par cest matin
Si va tes bestes garder.
Osics , saroit dont vilains amer ?
Nenil voit*» s'il aime jà Diex ni soif.
Quant Robins s*ot rauprosner.
Si respont par ire :
« Bele,.laîssiés-moi ester,,
Vostra vente empire.
Jà m'en proiaatea-vos avants
Bien fis samblant;.
N'en oi talant,
N'encoL* n'en ai..
.O. Robin relomés;.
Et se voles ,
M'amour ai-ës r
Cuite vos claim alaot.
Trap s'avilonist pucelc'
Ki d'amer va proiant» »
Gelé respont sans tai'gier:
« Faus, ton gaber laisse ^
Folie te fist quidier
Que de cuer t'amaisse.
D'amer garçon noient ne sai.
Bien te gabai
Quant t'en priai.
Or i pert .o. nepourunt
Pour ton bel cbant
Em oi talant ;
Mais or changie m'aib
Vous n'i veirés mais à tel abandon»
Couart vous trouvai. »
Quinzième Pastourelle ^.
Entre le bos et le plaine
Trovaî de ville lontaigne
Tose de grant beauté plaine.
Ses bestes gardant ;
Cler cbantott corne sereine ,
Et Robins à vois autaiue
Li respont ens flabutant;
Et je por olr lor samblant
Descendi, si entend i
Ke celé li dist tant :
« Robin, bien fust avenant
K*eussiens cbapel d'un grant
De la flor premeraine. »
Manuscrit de la Bibliothèque du Roi , n« 184
du supplément fraucui^, folio 78 reclo. Elle est de
Jehans Bodcaus,
Ât MOYfiN-AGfi.
41
A cest mot Robins l'achaine,
ki por «^annor ert en patne :
n Marîon, faît-îl, amaine
Tes besies avant,
Ke ne passent ens ravaiDC ;
Met'Iea ens l'erbe foraine;
Ton chapel ferai avant ;
Mais molt me feroîes dolant
Se le eri de ton ami
A voie por noiant ,
Car Perrins se va vantant
Re de cou dont me vois penant
K'îl en keudra la graine. »
Seizième PastoureUe '.
Penais com fins amourous
L'autr'ier chevauchoic»
Hobin oi, qui tous sous
Demenoii çrant joie.
Celé part ving, se V saluai
Et del revel li demandai
Dont il vient :
« Sire, fait-il, il me tient
£t boine raison i a.
Belle m'a s'amor donée
Qui mon cuer et mon cors a.»
— « Robins molt ies eurous ,
Mais savoir vauroie
S*onques parnul envions
Fu t*amie en voie
KL'ele se targast à toi. »
Il respont : « Sire, par ma foi !
Voir dirai :
Lonc tans mal esté en ai;
Or ai
Pais» s'en ai cuer joianl.
Se j'aim par amors, joie en ai si grani,
Maugré en aient li mesdisanl.»
— « Robin, miex t'est avenu
Que moine puet faire.
Que maint samblant ai eu
Doue et déboinaire ;
Et sans forfait perdu los (sic) ai.
Ne nul coafort trovcr n'i sai ;
Si deproî toi qui joie as,
Apreng-moi coment tu as
Confort trové.
J'ai adèsloiaumcntamé;
Hais me[s]cbcance m*a grevé. »
— « Sire, or ai bien entendu
Trestot vostre aûûre.
* Manuscrit du Hoi, supplément français n^ 184,
folio 123 recto. Cette chanson est de mettre Pieret
de Corbie\ elle se ti'ouve aussi daus le manuscrit de
la Bibliothèque Royale n« 7222, fol 20 rccio, col. 2.
S'il TOUS cet uicsavenu
Par aucun contraire ,
Sitost ne vous désespérés.
Mais bien et loiaument serves
Fine amor,
Carbientost à grant dochor
Tel dolor lamainc.
Mus n^empuet avoir grant joie
S'il n'en sueflfrepaine.»
— « Robin, la paine à soffrir
Ce n'est pas grevance.
Tant com hom se puet tenir
£m boine espérance ;
Mais ce k'il est tant mesdisans
Et pau de loial cuer amans
Me fait mal ,
Que j^en quidoie une loial
Qui tral m'a.
Teus quide avoir amie ,
Qui point n'en a. »
— « Sire, on voit bien avenir
Par acostumance
Qu'eles font pour abaubir
Cruel contenance ;
Si s'en etfroie li mauvais
ki n'ose les dolerous fais
Sostenir i
Mais se bien poés soffrir
Ce ne po[et] longes durer.
Ne vous repentes mie
De loiaument amer. »
A Dieu comanc Robcçon ;
Mostré m'a boine raison,
S'atendrai ;
Mais çou ke si haut pensai
Me fait doloir et plaindre ;
En si haut lieu ai mon cuer assis
Ke je n'i puis ataindi*e.
Su'e, chi a povre ochoison.
De* haut signeur guerredon
S'atendés ,
Jà certes n'i perdrez
En si boin signeur servir.
Ki bien et loiiument aime.
Sa joie ne doit faillir.
Dix-septième Paslourelle *.
Dehora Lonc-Prc el bosquet
EiToie avant-hier ;
* Manuscrit de l'Arsenal n* 63 , p. 204. Cette
chanson est de Jehan Erars, le trente-deuxième des
poètes mentionnés par le président Fauchet. Elle se
trouve ausfti dans le manuscrit du fonda de Cangé
no 65, fol. 83 recto, c<.l. I ; cl dans le manuscrit du
même fonds n* 67, p. 196, col. 1 .
42
THÉÂTRE FRANÇAIS
Là yi mener grant revcl
En roi un sentier ,
D'une jolie tousete,
Sage, plesant et jonete.
Dex ! unt m'enbeli
Quant seule la yî !
El la touse tout ensi
Gonmenre à chanter :
« Robin, qui je doi amer ^
Tu pues bien trop demorer . •
Je la saluai plus bel
Que je poi raisnier ,
â li donai mon chapel
Pour moi acointier.
Quant je vi sa mamelete
Qui lieTe sa cotelete ,
Mes bras li tendi,
Si la très vers mi ;
Et la touse tout ensi, ctc .
Je Tassis soz i'arbroisel,
Si la Ti besier ;
Ele dist : « Siro dancel^
Ce n*éust mestier.
Je sui une jouvenete,
PoTre de dras et nuete,
Et sachiez de fi
Que j'ai bel ami. •
Et la touse tout ensi, etc.
« Sire, j'ai ami nouvel
Tout à souhedier.
Je cuit q'il estel Tauccl
Oelez cel vivier. »
Robins sone sa muselé,
Dont dist à moi la tousete :
« Sire, je vos pri,
Tomez-fVOttS de ci. »
Et la touse^ etc.
« En lieu de vo pastorel, .
Bcle, m*aiez chier :
Maçainture et mon anel ,
A ce conmcncier ,
Aurez, ma douce amiete. »
Adonc la mu sus Terbete :
Mon bon acompli ,
Mie n'i failli;
Ella touse ^ etc.
DîX'kuUième PagUmreile \
Pastorel
Lés un boschel
TroTai séant, *
Qui por s'amiete,
• Par Jehans Erars, Manuscrit du Roi n» 7222,
folio 100 verso, col. 1.
Bete Marietc,
S'aloit démentant ,
Car laissié Tavoît ,
Si amoit
Autrui que lui comfoletc.
«Las! fait -il,
Com me tient vil 1
Et por noiant
Celé quej'amoie
PluK que ne faisoie
Moi entièrement !
Or me fausse moût matcment
Que si estable cuidoie.
« Saches bien
Que je n'aim rienz
Tant com faz toi
D'aroor nete et pure ;
Mais par covertiire
Sovent m*«sbanoi
A cens que je croi
Et je voi
Biai* joer sanz mesprcsure.
« Bien «s dit ;
Autre escQndit
Ne tequier)
Maiz moût me doutoîe
Quant je te veoie
Autrui embracier,
Car sanz l^sengier
Entier
Ton cuer com le mien cuidoie. »
Puis s'en vait, que pluzn'î dist;
Si s'est partis
De lapastorete,
Qui n Vt pas folete ;
Aine de mesdit
N'i ot pluz dit,
Que bien Ta ol ses amis
Qui Talent en sa logetc.
Dior-neuvième Patiourelle \
Lés le brueill
D'un vert fueill
Truispastore sanz orgueill^
Chantant
Et notant un son ;
Moult ot clere la façon,
C*ainc tant bêle ne connui.
Sanz autrui
Vois avant por mon ahui,
Saluai-la , si li dis :
m Touse, li Tostres clers vis
* VarJefutns Erars, Manuscrit du Roi n» 7222,
folio 101 recto, col. 2
AU HOYKK-AG£.
43
M^a soupris
Et li chaos de cuer haitié :
La bêle à cuî je sui,
Douez-moi vostre araislié. »
Ele fl'escrie à haut cris :
« Se je chant, j'ai bel ami.
Doete est main levée,
J'ai m'amor assenée. »
— « Touse, laissiez Robin ;
De cuer fin
Sans engin
Vos doins m'amor el defin.
Queus est amoiis d*un bi-egiei*
Qui ne set fora que mengier
Et garder porciaus
Et aigniaus ?
Bêle, laissiez ses aviaus ;
SItos tenez asdamoisiaus.»
— « Sire, n'est pas avenant
Ne séant
D^ensi s'amor otroier :
Robin le donai l'autr*îer ,
Jà ne l'en ferai conti-aire.
Ce ne doit-on mie faire ,
S'amor doner et retraire.»
— > « Amie, ne vos doutez,
Que jà part n'i avérez :
Dez vos en gart !
Si faite amors pas n^avient,
Car k vos point ne se tient;
Mais moi, qui sanz trahison
Sui vostre hom.
Devez amer par raison ;
Gnr je n*aîa rienz se vos non. »
— « Sire» «i a lonc séjor,
Catendu ai toute jor
Monpaslor;
Biais sachiez certeinement ,
SU demore longemenl,
Del tout a moi^ilH.
Amis, vostre demorée
Me fera faire autre ami. »
Vingtième PtutaureUe*,
L'autre ier chevauchai mon chemin,
Dejouste un ruissel
Trais pastore soz un pin
Novel.
D'un ramissel
Ot fait chape],
Et cote et chaperon ot
D'un barel ;
Frestel,
^arJehmisErmrs. Manuscrit du Roi n<> 7333,
folio lOlTerso, col. 3.
Chaleael ot.
Si notoit
Et chantoit
Bien et bel.
Souvent regrete un pastorel.
Car sole gardoit son aignel.
Je m'arestai soz Tombre d'un fraisnel.
Lez un boschel lassai mon |K>utrel.
Sa vois, qui relentist el boschel.
De s'amor m'esprent,
Car le cors a gent ,
Le viscleret bel.
« Lasse! fait-ele en sonspirant.
De duel moirai :
Robins ne m'aioM de néant ;
Or maudirai
Le tans de mai
Et maudirai
Et foilleet flor etglai.
Mal trai ,
Si m'esmai
Porcoi ne m'aime Robins, je ne sai ;
Je l'aim de cuer vrai ;
Jà por biauté ne V laisserai ,
Jamais autrui m'amor n'otroierai.
Trop ai le cuer vrai ;
Mes je chanterai :
« Amé l'ai,
« Et s'il ne m'aime je l' lairai ,
« Certes, je l' barrai. »
Lasse I qu'ai-je dit? voir, non ferai. »
Quant je Toi si dementer
Adonc li dis .* m Lessiez ester
Cel pastorel :
Chaitis est et sera toz dis.
Jamais n'aurois de lui soulaz tant corn soit vis.»
Tant dis et promis
Qu'entre mes bras doucement le saisis,
Sor l'erbe verdoiant la mis,
Les ex li baisai et puis le vis ;
Lors me sambta que fusse en pai'adi§.
De li fui espris,
S'en p'rii et repris,
Puis li dis :
«N'aurez pis.»
Ele jeté un ris ,
Si dit : « Mes amis
Serez mais toz dis.*
Vingt et umème Pastourelle *.
Por conforter mon corage
' Qui d'amors s'esiroie.
* Cette d&anson est à*[Er]nous li l^iciU , et se
trouve dans le manuscrit de la Bibliothèque du Roi
n» 7333, folio 103 vciso, col. 1 .
44
TUÉATftB FRANÇAIS
L'autre jor lès un boscbage
Toz seus chevauclioie.
Pastorelc
GcDte et bêle
Truîs et simple etcoic;
En Terboie
Qui verdoîe
Repaissoit sa proie ;
Cors ot gent et aTenanti
Bouebe Termeillc et oel riant ,
Noiiv sorcîs
El bien assis,
Blanc col et coloré le vis;
Quar Nature
Mist sa cure
En former tel enfant.
Aeo!
Son frestcl» son baston prcnl,
Aeo!
Chantoit et notoit :
« Je Toi Tenir Emmelot
Par mi le vert bois .»
J*oI la touse qui frestele
Et dcmaine joie ;
Force qu'ele est simple et bêle,
Vei*8 H tig ma voie ;
Je le dis com fius amis :
« Touse, car soiez moic.»
Labrcgière,
Qui fu lière,
Durement s'esfioie.
Maintenant s'amor demant,
El dit que n*en fera noiant :
De Robin a fait ami
Qui lia juréetplevi
Que sa vie
D'autre amie
N'aura los ne cri.
Aeo!
Robins est loiausamis.
Aeo!
« Traiez-vos en là.
Robins m*a de cuer aiuéc,
Sine riairai jà.»
— « Jentiz touse débonaire ,
Praus, sanz vilenie ,
Ne m'i faites plus contraire ,
Devenez m'amie.
Cote noire ,
C'est la voire >
Ne vos donrai mie ;
D'escarlate iert vermeille le ,
De Tert mi-partie. »
Ele dit : « Traiez anier,
N'i Taut vostre dosnoier. w
Je la pris ,
Qui fui soupris;
par force soz moi la mis ,
Demanois
Le ju iVançois *
Li fis à mon talanl.
Aeo!
Touse, or est-il autremauf.
Aeo!
Celé crie en haut :
« Se Robins m'a mal guardée.
Mal debait qui chaut ! »
Vingi-Hieuxième Pastourelle *\
Hui main par un ajornant
Chevauchai ma mule anblanl ;
Trouvai gentil pastorele et avenant.
Entre ses aigniax aloit joie menant.
La pastore mull m'agrée,
Si ne sai dont ele est née
Ne de quels paitïnz ele est cnparenlêe.
Onques de mes euz ne vi si bêle née.
« Pastorelc , pastorale.
Vois le tens qui renouvelé.
Que ra verdissent vergiers et toutes heibcs :
Biau déduit a en vallel et en pucele. •
— « Chevalier, mult m'en est bel
Que ra verdissent prael ,
Si auront assez à peslre mi aignel ,
Je m'irai soef dormir souz rarbix>iael. »
— « Pastorale, car sousfraz
Que nos dormons lez à lez ,
Si lessiez voz aigniax pestre aval les prez ;
Vos n'i aurais jà damage où vous perdez. »
— « Chevalier, pai* saint Simon,
N'ai cura de conpaignon.
Par ci passent G uerinet et Robeçon,
Qui onques ne me raquistrent se bien uon. »
— « Pastorale , trop es dura
Qui de cbevali<y n'as cura ;
A .1. boutons d'or auix>izçaintut«.
Si me lessiez prandra proie en vo pastui'«.»
— « Chevalier , se Dez vos voie ,
* Cette expression , qu'il n'est pas besoin de tra-
duira , est ramai'quable. Comparaz-la avec l'expres-
sion tarjrançoù qu'on retrouve dans la romance de
BeU YoUau et dans la Chanson de geste de Garin
de Montglave. Voyez le Romancero français y par
M. Paulin Paris, p. 40 et 41.
*" Manuscrit de TArsenal n° 63, p. 307 . Ano-
nyme. Elle a déjà été publiée par M. de Roquefort,
dans son livra de VEtat de la poésie française dans
Us XII* et XIII* siècles f p. 387-389. On la retrouve
dans le manuscrit du fonds de Caogé no 65, fol. 160
rectu, col. 2; et dans le manuscrit du même fonds
n»67, p .291, col. 2.
AU MOYEN-AGE.
PuUquc prendre voulez proie,
En plus liaut lieu la pernez que ne seroic :
Pftit gaaigneriez, etg'i perdroie. »
— « Pastorele , trop es sage
De g.irder ton pucelage.
Se toutes tes conpaignetes fussent si ,
Plus en alast de puceles h mari. »
Vingî'tromème Pastourelle *.
L'autr'ier quant je chcvauchoie
Tout droit d^Arraz vers Doai ,
Une pastore trouvaîc {sic),
Ainz plus bêle n*acoint.ii;
Genteroent la saluai :
« B^le, Dex vous dont hui joie ! »
— « Sire I Dei le vous otroie
Tout honor sanz nul délai 1
G>rtois estes , tant dirai. »
Je desccndi en Tetlioie,
Lez H soer m*en alai ,
Si li dis : « Ne vos ennoie ,
fiele y vostre ami serai
Ne janés ne vos faudrai :
Robe auroiz de drap de soie ,
Fennaus d'or, hures, corroies;
Cuvrechiés , treceoirs ai ,
SoUers pains, ganz vos donrai **. »
^- « Sine , ce respont la bloie ,
De ce vous mercierai ;
Mes ne sai conment leroie
* Manuscrit de TArsenal n^ 63 , p. 347 . Ann-
ijme. Cette pièce a été publiée dans l'ouvrage de
tt. de Roquefort déjà cité, p. 391 , 393. On la re-
rouve dans le manuscrit de la Bibliothèque du Roi,
bnds de Cangé n» 67 , d. 335, col. 1 .
Daatoiade, car créez
Mon conacii: je vons créant,
Jaaèt povre ne aérez ;
Ainz aaroiz à to talent
Cote traînant
Et corroie
Onvrée de soie,
CIoée d'argent,
Etc.
Manuseritde l'Arsenal n« 63, p. 343, col. 3; ma-
luscrit du fonds de Cangë n» 65, fol. 91 recto,
»1. t; mannscrit du même fonds n» 67, p. 336,
»1. 1; manuscrit du fonds de la Yalliére n« 59,
>. 138, col. 1.)
** II nous a paru curieux de rapprocher ce pas-
age du suivant qui appartient à une chanson du
uc de Brabant, pérc de Marie, femme de Philippe le
[ardi,etle quarante-huitième des poètes cités par le
résident Fauchel :
Robin , mon ami que j'ai;
Car il m'aime, bien lésai.
Pucele sui, qu'en diroie?
Ne sosfrir ne le porroic ;
Mes tant tos otrierai ,
James jor ne vos barrai. /
« Biau sire, je n'oser^oic,
Car por Robin le lerai.
S'il venoit ci , que diroie ?
Si m'ait Dex , je ne sai.
Vostre volenté ferai. »
Je la pris , si la souploie ,
Le gieu li lis tou te voie ,
Onques guércs n'i tarjai ;
Mes pucele la trovai.
Ele me semont et proie
Se ses couvens li tendrai ;
Je li dis que ne 1* leroie
Pour tout l'avoir que je ai.
Seur mon cheval l'encharjai.
Andriu sui qui maine joie ,
Ma pucelete dognoie ,
Droit en Arraz Teuportaî ;
Granz biens li fis et ferai.
Vingt-qualrième Pastourelle *.
Entre Godefroi et Robin
Gardoient bestes .i. chemin
Dejoste une rivièie.
De là Taige, près d'un sapin,
Desos l'ombre d'un aube espin ,
Gardoit une bregière
Aigncaus cns la bruière.
De joins et de feuchiére
Estait covcrte sa chahute.
A la clokete et à la muse
Aloit chantant une cançon.
Robins a entendu le son ,
Si l'a dit à son compaignon ;
Et le bote
Del coûte.
« Escote,
Fols, escote.
J'oi m'amie là outre.
Or la voi ,
La voi,
Por Dieu salués-le-moi.
N'i puis merchi trorer
Ens la belle cui j'aim. »
— « Beaus dos compains, dist Godefrois,
Por Ermenion sui si destrois
Ke ne sai ke je faice.
Lagransjelée ne li frois
^^ _ - I r— -
* Manuscrit de la Bibliothèque Royale, supplé-
ment français n» 184, folio 78 verso.
46
THÉATRB FRANÇAIS
Ke j^ai enduré maintes foi!»
Ne la nois ne la glaioe
N*ont pas tainte me faice;
Biais celé ki me laice
Mes oltraifçes me doit bien nuire,
Arant-ier U biîsai sa buire :
Or m'en a pris en grant desdûg.
En non Dieu » Robin , beaus compaig ,
Vos cbantés et je me complaig;
Vos amés joie , et je le bas ;
Vos ne sentes mie les maus ausi oom je fas ;
Vos cbantés et je muir d'amer.
Ne Tos est gairea de ma mort *.
Abi ! mors ! mors ! mors! porquoi m^ocbies à tort?»
Quant Robins entent Eromclot ,
Et celé sot
Ke Robins Tôt ,
Lors resbaudist la joie.
Gela enforce son dorenlot
A la clokete et au siflot
Pour cou ke Robins Toie.
Tôt li cors m'en efProie ;
Vers li tomai ma voie ,
Devant li descent ens la prée y
Puis si l'ai araisonée ,
Déboînairement li dis :
« Tose , je sui li rostre amis ;
Mon cuer vous otroi à tos dis ,
Tenés, je vos en fas le don.
A cui donrai-jou mes amors, anie ,
S'a vos non !
En non Dieu ! vos estes belle »
On vos doit bien amer.
Cbi a belle paslorelle ,
S'ete avoit ami.
Doce amie, car ro'amés (^),
Jà ne proi se vos non. »
— « Sire, bien'soiés-vos vepus!
De par moi estes retenus :
Por vostre plaisir faire
Ne doit Ions plais estre tenus.
Trop est Robins povres et nus
Et de trop povre afaire.
Provos samblés ou maire
Ki portés penne vaire.
Tose ki baut borne reAise ,
Vilain pastorel amuse ,
A entient prent le piour.
A mors n'est onques sans doçor ;
Mais celé n'a point de saveur
Dont li déduit son tost.
Osles, saroit dont vilains amer?
Nenil jà ,
Nenil jà ,
Deaubles li aprendera.
* Ce ven et le précédent ont été reproduits parGi-
bert de Montreuil, qui les fait chanter par Floren-
tine. Voyez le Roman de la rioletle, p. i56.
Ostés cel vilain , osiés ,
Se vilains atoucbe à moi ,
Nia del doi ,
Jà morrai. »
A ces t mot fui en tel effroi
Ke jou laissai mon palefroi
Aler aval l'erbaige.
Robins apclle Godefroi,
Or furent ensamble tout troi ,
Ppis dist tôt son coraige :
a Sire , n'est mie saSge
Povre pucelle ki s'acointe
A haut borne orgellex et eointe.
Oï Tavés dire sovent :
« Ki haut monte de haut descent ,
a Froit a le pié ki plus l'eslent ,
a Ke ses covretoirs n'a de loue. •
Amerai*je dont
Se mon ami non ?
Naie , se Dieu plaist ,
Autrui n'amerai.
Erres , erres ,
Vos n'i dormirés
Mie entre mes bras, jalous.
Ge n'oi onquea c'un ami ,
Ne jà celui
Ne changerai;
Jà n'oblierai
Robin,
Cui j'ai m'amor donée.
Ostés vos mains d'autrui avoir ,
Vos quidiés tôt le mont valoir :
Cil est molt faus ki ce proeve
Kc tôt soit siens kankHl troeve.
Remontés , car à moi failli avés. «
VingtHnnqmème Pastourelle *.
En une praele
Lez .i. vergier
Trouvai pastorele
Lez son bergier.
Li bergier l'apele,
Vouloit besier $
Mes ele en fesoit molt très grant dangier.
Car de cuer ne l'amoîe mie ;
Oncor fust-ele sa plévie ,
Si avoit -ele ami
Autre que son mari ;
Car son mari , je ne se porqoi,
Het-ele tant qu'ele s'escrioit :
* Manuscrit du fonds de Cangé n» 65|, folio 186
v3rso, col. 1. Cette pastourelle se retrouve aussi
dans le manuscrit du même fonds n<> 67, p. 325»
col. 1 ; et dans le manuscrit du fonds de Sainl-Ger-
main n» 1989, folio 153 recto. Elle se troore ré-
pétée dans le même volume, folio 155 verso, et
contient à la fin un couplet de plus.
AU MO YEN- AGE.
47
« Ostcz-inoi raneletdu doit,
Je ne sui pas marié à di-oil.
« A droit ! non , fet-ele
A son bergier.
En pur sa gonele
Auroie plus chier
Robin qui frettele
Les TolÎTier
Que avoir la seignorie
D'Anjou ne de Normcnd
Mes je (lie) j*ai failli ,
Certes , ce poise mi. »
EKst la douce criature
A haute vois :
«Honis soit
Maris qui dure
Phis d un mois. »
ic *;
Ainz
— « Un mois! suer doucete,
Dist lipastors;
Geste chançonete
Mi fet iros.
Trop estes dureté
De Tos amors:
Je TOS pris à famé ,
Souricngne-Tos ;
£t se tele est yoa pensée
Qu'à moi soiez acordée ,
Dont si haez Gamier
Qui est en cet Terper. »
Et ele dit que jà
Por li ne lera
A amer.
« Vaderali doude, s'aroor
Ne m'i lesse dui'er. »
-r « Durer! suer doucclc ,
Ce dist li jalons,
Foie ennuiosete ,
Quiamez-Tos? m
Se dist Joanete :
« Biau sire, yos. »
— « Tu mens voir, garsete ;
aillors mis ton cuer et ta pensée ,
Moi n*aimes-tu de riens née;
Ainz aimes melz Gamier,
Qui est en cel vcrgier.
Que ne ùm moi. Aimi I
Aimi!
AoMMietes m'ont tral. »
— «TraïlToir,fat*ele,
Vilain chaitis;
Tral estes-Tos # je le
Vos plévis ,
Car li miens amis
* Dans JehaiM de Nomumdie.
(Manuscrit de Saint-Germain. )
Est raolt melz apris ,
De vos est plus biaus et plus jolis ;
Si li ai m'amor donée. »
— « Ha ! foie desmesurée ,
Por Famor de Gamier
Le compéi*é8 jà chîer. •
£t la touse li escrie :
« Ne me bâtés pas , dolereus mari,
Vos ne m^avés norrie ;
Se YOS me bâtés , je ferai ami ;
Si doublera la folie.»
Vtngi'sixième Pastourelle *.
Je me cbcvalchoîe
Par mi un prael,
Dejoste une arbroie
Lez .i.'ormissel;
Là trovai grant joie,
Pastore en Tarbroie ,
En sa main frcstel ,
Chante .i. son novel ,
Vuel que Rohins l'oie.
La color rosine
Par mi la gaudine
Reluisoit tant cler.
Deus me last troyer
Que Taie sovine!
Par mi la ramée
Vers li chevalchai.
Quant je la vi seule
Si la saluai ;
Dis li : « Bêle neie ,
Soiez ma priveie ;
Je vos amerai ,
Riche vos ferai
En vostre contrée. »
— « Avoi I chevaliers ,
De foloi parlez.
S'en moi a mesure ;
Je sui bêle assez ,
Ce li dist la pure.
Je n'ai de vos cure;
Liusest fermez^
Rohins a les clés
De la serréure. »
— « Bêle Mariette (sic) ,
Prés de moi te tien ,
Par desoz ta cotte
Te bottrai del mien.
Belc Mariotte ,
Prés de moi t'acoste
Seule senz engien. »
* Manuscrit de la Bibliothèque royale , fonds de
Saint-Germain-d es-Prés n® 1989, fol. 47 recto.
Anonyme.
48
THÉÂTRE FRANÇAIS
Et A'mi que bien tiet
Dedanz sa biotte.
La berrc est briseie ,
L'us est (lesPermez ;
.Jamais de tel notle
N'on*ez à parler.
Ele dist : « Par saint Biaise !
Melz valt la sosclaisc
Ne facent les cleis.
SoTent i venez ,
Amis , en Terbage. »
Vingt'Septième Pastourelie \
L'autr'îer me levai au jor, (6ii)
Ti'ovai en un destor
Pastore et son pastor ,
En sa main un tabor ,
En Tautre mireor ;
Se mire sa color ,
Et chante par amor :
« Dorenleu diva 1
Eyal
Oi çà,
Oifà. »
Mais en pou d'ore li chanja
Li dorenleus,
Eveus l
Qant uns granz leus,
Gole baée, familleuA,
Se fiert entre les floz andeus.
Tôt ont perdu lor déduit, (bis)
Ez^vos lo leu q'en fuît
Au bois > cui qu'il ennuît ;
Et j'en oi lo bruit ,
Ce le pai't m'en vois ,
Eyois !
Tôt dcmenois
Me mis entre lui et lo bois
Por détenir ,
Eyr!
En son venir
Féri lo leu de tel aïr
Que la proie li fis guerpir.
Ele commence à hucbier : (èi$)
« Ferez , frans chevaliers ;
Pensez del'esploitier,
Car por vostre luier
Aurez un douz baisier.
Revenez par nos,
Ejous 2
Robins iert cous. »
Qant je li oi l'aigniau rescous ,
M'ai rien perdu ,
Eyuî
Joianz en fu.
* Manuscrit du Roi , fonds de Saint>Germain
no 1989, folio 79 verso.
Robins , qui l'avoit entendu ,
Par félonie a respondu.
Adonc respondi Robin, {^h)
Qui tint lochief enclin,
Et jure saint Martin
K^ague n'est mie vin ,
Ne sage paresin ,
Ne poivres n'est comins.
Ne cuers de femme fins.
« Fous est qui la croit ,
Eyoiti
S'il ne la voit.
Femme fait bien que faire doit ,
S'ele fait mal,
Eval !
Por un vassal
Qui par ci passa à cheval ,
M'a guerpi celé desloial. »
Adon la levai errant (bis)
Sor mon cheval ferrant.
Ele dist en riant :
« Robin , Deus te saut !
Eyai^t!
Plorers que vaut?
Je vois esbanoier el gaut
Por mon délit ,
Eytî
N'est pas petiz.
Se tu m'aimes, si com tu diz,
Pren te giu-de de mes berbtz. »
— « D;imc , tost m'avez guer|)i {bis)
Quant por vostre délit
Avés un home eslit
Conques mais ne vos vit.
Pou se prise petit
Femme qui son ruer,
Eyuer I
Vuet vandre à fuer.
Rien at geté lo sien a fuer
Qui parcovent,
Eyent i
Son baisier vani.
Qui va derricrs ne va devant ,
Qui chainge menu et sovent. »
L*on retrouve dans le manuscrit de la Bi-
bliothèque Royale n<> 7222, qui a été mutilé,
un ou plusieurs fragmens de chansons appar-
tenant au cycle de Robin et Manon. Voyez
le folio 103 recto et verso.
Enfin, on lit encore une autre pastourelle
dans le traité de M. de Roquefort : De l'état
de la Poétie française dam les xiVet xuv siè-
cles, p. 393, 394. Nous ne la reproduisons
pas ici parce qu'elle a été publiée d'après
une copie à laquelle nous ne nous fions point.
F. M.
l-
AU MOYEN-AGE.
49
NOTICE
SUR ADAM DE LA HALLE, MUSICIEN*
Au xiir siècle, la musique, tendant à sor-
tir de robscurité dont son existence était en-
vironnée, ne pouvait faire un pas sans s'atta-
cher à la poésie qui lui servait en quelque
sorte de conductrice. Les musiciens étaient
doQC poètes : c'était par eux que le chant
s mtroduisait dans les châteaux, et c'était en
se rappelant les rimes de la chanson du trou-
badour que le vassal charmait la dure condi-
tion qu'il subissait dans ces temps de troubles
et de pêle-mêle politique. Les trouvères et
les troubadours avaient donc un égal droit à
la reconnaissance de toutes les classes de la
société; ils devaient donc se mettre en rap-
port avec elles. Aussi, lorsqu'on examine la
musique de cette époque, les difTérences
que Von y remarque sont telles, qu'on ne
peut les expliquer qu'en réfléchissant à la
nature des intelligences diverses qui devaient
l'apprécier. Naïve et souvent mélodique,
dans le sens que nous attribuons à ce dernier
mot, lorsqu'elle animait la chanson, c'est^-
* CeUe biographie musicale è^Adam de la HalU,
que nous dcTons à une obligeante communication de
3lM. les Directeurs de V EncycUyfédie calkolique, est
ntraile de la cinquième livraison de cette publica-
lioQ.Nousrecommandons^cet ouvrage à nos lecteurs
»Tec d'autant plus de confiance, que nous leur don-
nom, par cette citation, une preuve de Texaclilude
apportée par les rédacteurs pour ne rien omettre de
« qui peut compléter leur immense travail. Les bu-
'««ux de Tadminittration sont rue de Menars, n» 5.
dire lorsqu'elle présentait un air sans ac-
compagnement, elle devenait incompréhen-
sible lorsque le musicien voulait réunir des
notes d'une exécution simultanée. En un
mot, la musique à plusieurs parties que cette
époque nous a léguée ne parait être bien
évidemment que le résultat d'une conven-
tion, et non celui de l'imagination et du gé-
nie. — Nous donnerons plus bas quelques-
unes des raisons d'après lesquelles avait été
constituée et mise en usage cette musique in-
supportable pour l'oreille la moins délicate;
car le sens auditif, seul juge dans une circon-
stance semblable, devait se trouver conti-
nuellement froissé par l'effet de semblables
productions. — En examinant les composi-
tions d'Adam de la Halle, on trouve la preuve
de ce que nous avons annoncé, dans la divi-
sion bien marquée de ses ouvrages en musi-
que faite pour le peuple et en musique com-
posée pour une classe plus élevée. Il a laissé
des jeuo: parmi lesquels celui de Robin et Ma--
rion et celui de ta Feuillée contiennent seuls
du chant, des chamonsj des panures, des
rondels et en6n des motets. — • Les deux jetu;
dont nous venons de parler étant faits, à
n'en pas douter, pour être plus répandus que
ses autres ouvrages, l'auteur a dû les pré-
senter sous une forme qui leur permît d'être
appréciés facilement par ceux qui devaient
les entendre. Or, comme la musique de l'é-
glise exerçait alors une grande influence sur
la composition, il choisit ceux des modes.
4
50
TBÀATRB FRANÇAIS
ecclésiasiiqoes qui se rapprochent le plus de
la tonalité indiquée par la nature. C'est, au
surplus, ce que nous verrons faire de temps
en temps à d'autres compositeurs de ces épo-
ques reculées; l'instinct les poussait vers
une tonalité qui n'entrait pas dans ce que l'on
peut appeler leurs mœurs musicales. Pour
l'acquérir, ils employaient les modes lydien
et hypolydien, cinquième et sixième tons de
l'église, qui ccMrespondent à nos tons fa et ut.
Lorsque les compositions de cette- époque
étaient faites d'après ce système, elles avaient
une véritable tonalité moderne, à moins que
quelque envie de faire de la science ne pous-
sât l'auteur à sortir de cette tonalité. — On
peut se convaincre de ce que nous avan-
çons par la seule phrase de chant qui se
trouve dans le Jeu de la FeuiUée : elle est vé-
ritablement en fa majeur. ( Ms. 2736, la Yall.
Bibl.Roy., 81.)
j-n'ifr n''iinTrrT
m
Pw chi
Ta la iiii-gQo-----tî--ae, Par chi oft je TOii^
La presque totalité de Robin et Marion se
trouve dans le même ton. Mous allons don-
dcr ici une courte analyse de ce petit poème
d'opéra-comique. — Marion, en attendant
Robin , chante ce couplet :
-irjfJ-ni^J^ljJl.HË^^
Robios m*aime, Robiosm'a; Robin» in*a de - man • - • dée^ u m'nrs.
Cette phrase assez chantante , et qui n'est
pas dépourvue de naïveté , se répète trois
fois. Sur ces entrefaites, sire Aubert revient
du tournoi , un faucon sur le poing ; il fait
des complimens à Marion , qui lui répond
qu'elle aime Robin, et le prie de la laisser
en paix. Alors sire Aubert, feignant un a-
mour tendre et ardent, sort en disant qu'il
va se noyer. Pour toute réponse , Marion se
moque de lui. — Robin devise avec Marion,
et ils chantent quelques chansons. Pendant
qu'il va chercher un ménétrier et la compa-
gnie, voici revenir sire Aubert, cherchant
querelle à Robin , aussi de retour , sous pré-
texte qu'il a touché à son faucon, le roue de
coups , le laisse sur la place et emmène Ma-
rion. — Entre alors Gautier, le ménétrier,
qui , voyant l'enlèvement , crie après Robin
pour le faire revenir à lui. Celui-ci ne sait
que ie plaindre, et l'on ne voit pas trop com-
ment cela Gnirait , si le chevalier , lassé de
la résistance de Marion, ne la laissait aller.
— La société arrive et Gautier la régale, en
réjouissance du retour de Marion, du com-
mencement de la chanson la plus malpropre
du moyen-âge, et ce n'est pas peu dire ; mais
arrêté par l'indignation générale, il se con-
tente de chanter ce qui suit, et termine ainsi
le jeu :
f'J ,\\ii\r\i\]^'\ NI I II
Ve- -nés
-près
moi, Vc
•nos
le sen-
te -le, le len-'oie-le, le sen- - - - te- -le les le
les le Ihm.
Cette dernière phrase, dans le cinquième
ton, transposé une quarte au grave, est aussi
lout-à-fait dans notre tonalité d'ta majeur ,
laquelle , il est vrai, se rencontre assez rare-
ment à cette époque. Lorsque les trouvères
et les troubadours sortent de ces deux tona-
AU XOYKK-AGE.
61
liiésy c est alors qu'ils sont tout-à-fait inin-
telligibles à nos organes. En effet , nos sen-
sations en tonalité sont établies sur la seule
gamme , c'est-à-dire sur les seuls rapports
qu'admet la nature, et nous avons repoussé
à jamais les fausses conventions dont la mu-
sique des anciens avait entaché les commen-
cemens de la nôtre. Or, le peuple, de tout
temps étranger à cet empiétement de l'es-
prit sur le sentiment de l'oreille , dut toujours
désirer des mélodies construites dans un sys-
tème analogue au nôtre ; celles donc qui lui
étaient destinées à cette époque par les hom-
mes que leur heureuse organisation élevait
au dessus de leurs confrères, doivent encore
nous plaire , et conserver, en raison de leur
origine , un caractère qui leur est propre et
une couleur tout-à-fait locale. — Le servan-
tois Glorieuse vierge Marie est encore dans
le sixième ton. Nous en garantissons la tra-
duction d'après l'original du Ms. 2736. Nous
aurions voulu le coUationner sur d'autres
Mss. ; mais une réunion de circonstances dé-
favorables nous en ont empêché : il est en-
levé dans le Ms. 7222; le Ms. 184 présente
les portées vides , et on trouve deux autres
mélodies différentes de la première dans les
Mss. 65 fonds Cangé et 7363.
Glorieu---s€ vi--cr-ge Ma--— ---"ri--e, Puisque vos
viches m'est biaus, Et je vous ai en-oo--- — -ra
^Jfl|' JhJJ'JM^^
j^^^
Fais en se--------pa
^mrï
^
uns cbans nouviaus De moi qui
4^-6^
rriT^TJ J!:i I "S
chant con chieus qui pri----^---e De ses faus er-- -re---- --mens a-
^ J.i.
i
«=3
Jj|.J.|JjJl[7^
I - - * - e ; Car cbicr comper- -rai mes a - - viaus Quant pour jo- -^er se - • ra fais
j IJh J j yfHfnfMn;ittt^
M a • - piaus» Se d'argu - mens nVs-tes pour moi gar ....... ni---- r.
En passant aux autres productions d'A-
dam de la Halle , nous voyons qu'il a com-
posé des partures, 11 n'y a rien de curieux
et de neuf à dire sur ce point. Ce sont de
véritables chansons, quant à leurs formes
musicales. Le sujet de ces jeux partis est or-
dinairement un paradoxe amoureux débattu
entre deux personnes. Par exemple , Adam
prétend que l'attente du bonheur est préférable
au souvenir : Jehan soutient le contraire , et
cela en chantant chacun un ou plusieurs cou-
plets. Un troisième, ordinairement Dragon,
on un autre, décide la question en leur don-
nant raison à tous les deux. — Il ne nous
reste plus à analyser que les rondets et les
motets y c'est-à-dire la musique à intervalles
simultanés. Ces compositions étaient faites
pour ceux qui se piquaient d'érudition. Il
est curieux de suivre , à son début dans les
morceaux de ce genre , les pas chancelans
de l'harmonie moderne. On imagina, à tort
ou à raison , qu'ils ne considéraient comme
consonnances que la quarte, la quinte et l'oc-
tave. Aussi le moyen-âge, croyant ressus-
citer la musique d'Amphion et de Timothée,
se précipita malheureusement dans cette
fausse route , et s'obstina de par l'antiquité
à conserver ces principes. L'art musical fut
52
THÉÂTRE
donc indéfiniment retardé , et Tharmonie ,
entachée d'une sorte de péché originel , dat
supporter l'épreuve de plusieurs siècles ,
avant de se débarrasser des entraves appor-
tées à son vrai développement. — Aussi voit-
on dominer et se heurter dans l'harmonie
d'Adam de La Halle les intervalles de quarte.
FRANÇAIS
de quinte et d'octave. Mais les sixtes, et sur-
tout les tierces , se rencontrent beaucoup
plus souvent dans les compositions d'Huc-
b^ld et de Guido; c'est donc déjà un6 amé-
lioration. Le chant du fomie/ que nous pré-
sentons ici 9 est évidemment à la seconde
partie.
15) ** é'.
^
■6h-^
^
^)±^_r-r-£:^j^pYrr I r
i
Je muir, je muir d'à-- mou -----re---- -te, Las! ai-
^m
-r^T^-h-r-i-H^frftF-ff
g
m
-^^
zc
m
^&J3
32
mi!
irer
m
■^^
par dé---fau-tc
d'à - - - mi -
-e - - te,
de mer - - -cki.
^^^h^rfnurnt^
=5Ï5=F
i
^H-
.^L
(^"fU+t^
I
L'harmonie du motel est encore plus fai-
ble. Ici 9 à n'en pas douter , c'est une espèce
de contrepoint sur le plain-chant seculum.
Le motet se composait de paroles différentes ^
ou , si l'on veut , exigeait pour chaque partie
musicale , des paroles qui lui étaient parti-
culières. Dans le rondel , au contraire , les
mimes paroles se chantaient aux différentes
parties. Cette explication est du moins con-
forme à ce que l'on trouve dans le traité de
Francon ( Gerbert , Scriptores ecclesiasttci ,
t. m , p. 12). Les définitions qu'il en donne
se rapportent parfaitement à nos observa-
tions antérieures. J'ai indiqué dans un autre
endroit * par quelle raison les mots lyra ,
lyrœ , lyris , partout où ils se trouvent » ont
été maladroitement substitués aux mots lit-
tera , litterœ j litteris y et présentent alors un
sens inintelligible , au lieu d'une phrase très
facile à comprendre. Danslemotetqui suit*%
comme dans tous les autres , le plain-chant
esta la partie grave. Il arrivait souvent qu'on
le répétait une ou plusieurs fois.
* GateiU musicale y n" 9, 28 février 1836.
** 11 86 trouTC dans le Dianuscrit du fonds de la
Yalliére n» 81 , oiim 373G, folio xzviii reclo.
AU A10YëN-AG£.
53
{^«r^JirijyiJJ.^if ^;ir l>l\r
J'oabîen m'a-mie a-par---ler Lèt ton ma----rî,
^J-i ifjà^ii'f ig'rri i-i^JJ^i^'i
Jen'os à m'a«*mie a-- --•--!« Pour
':l-.r- Ip- if^
I
pu ma— -ri y
Ê
S€»--»--»Cll------ llUD.
|!?rTii'i^ir^'Ufrtj^^iHrTêri
3 ^ • 3
Et l»i---8Îer «t a--co-«---lerD*en*cos----te li, Et lui
énjijJ 1^^ ^
^
Que il
si
ne se poistde mi Gar-de don-nec; Car je
r- if- ir T" if-if
JMjAliMrten^i
3^-3
tous da- mer, Wi-hot aus---8i, Et hors de se
3
ne me puisgar-«der D'eo-cos----te li De son bel
f9-^ H9-= !-«-=■
VI-
'^f^=^
♦t-
^
<
mai - son en - fre-mer ; Et tous mes bons de m*a * - mie - te
Y-, j , , oa
ai- -re re - gaixler , Car en
Ire a- -mi- - «e
et
'^r ir'Pir" ir' ir
m
a---«chie-*?er, Et le vi---lain fai-- — re
mu- - - -ser.
m
A -nieus Sont à che - -1er
È
zz
mal
- - "mer*
^
51
THÉÂTRE FRANÇAIS.
Est-il croyable que les deux espèces de
musique que nous venons de présenter aient
^té le résultat des inspirations d'un même
homme ? Les mélodies ^impies ne sont nul-
lement dépourvues de chant ; elles présen-
tent , il est vrai , un peu de monotonie , mais
on y rencontre de ta naïveté ; leur caractère
même s'est conservé jusqu'à nos jours dans
les villages et dans les montagnes , sous la
forme de complaintes ou de chansons. Pour
l'autre musique , au contraire , destinée aux
gens qui se prétendaient savans, le pédan-
tisme seul , qui l'avait sollicitée et accueillie,
put , seul aussi » la soutenir avec quelque
succès jusqu'au moment où elle fut renver-
sée par l'établissement fixe de la tonalité ,
pour né se relever jamais.
Bottée de Toulmox.
AU MOTEN-ACK.
56
LI JUS AD AN,
ov
DE LA FEUILLIE.
NOMS DES PERSONNAGES.
ADANS.
RIKECE AURAIS.
HAPfE LI MERCIERS.
RiRIERS.
GCILLOS LI PETIS, oa GILLOT.
MAISTRE HENRIS, oa HENRIS DE
LE HALE, pire d'Ad«n«.
LI FISISCiENS.
DABIE DOUCE, oa LA GROSSE
FEME.
RAINNELÉS.
LI MOINES.
TVALÉS.
LI KEMUNS.
LI PERES AU DERVÉS.
LI DERVÉS.
CROKESOS.
HORGUE,
HA6L0RE, \ «M.
ARSILE,
LI OSTES.
ADANS.
Segneur, savés pour quoi j'ai mon abit can-
giet?
J'ai esté avœc feme^ or revois au clergiet;
Si avertirai chou que j'ai piecha songiet ;
Mais je vœil à vous tous avant prendre con-
giet.
Or ne porront pas dire aucun que j'ai antés
Que d'aler à Paris soie pour nient vantés;
Chascuns puet revenir jà tant n'iert encantés:
Après grant maladie ensieut biengrans san-
tés.
D'antre part je n'ai mie chi men tans si perdu
Que je n'aie à amer loiaument entendu.
Encore pert-il bien as tes quels li pos fu* ;
Si m'en vois à Paris.
Rien perl as granz mnrax
l^t paines, les Irarax
Qa'orenl li ancien.
A paille MDt dr»frx,
ADAM.
Seigneurs, savez-vous pourquoi j'ai changé
mon habit? J'ai été avec femme, maintenant
je reviens au clergé. Ainsi, je détournerai ce
que j'ai rêvé, il y a long-temps ; mais je veux
auparavant prendre congé de vous tous. A
présent, aucun de ceux que j'ai hantés ne
pourra dire que je me sois vanté pour rien
d'aller à Paris. Chacun peut revenir, quelque
fasciné qu'il ait été: grande santé vient bien
après grande maladie. D'autre part je n'ai
pas tellement perdu mon temps ici que je ne
me soie appliqué à aimer loyalement. Il pa-
rait bien aux tessons ce que fut le pot. Ainsi je
m'en vais à Paris.
Jà ne seront refais
Par home crealien.
Bien perl aa teett quil li pot furent,
Ce dit li FihiM.
[De Prov€rbfs ei du rUatn, manuscrit de la Biblio-
ÔG
THEATRE FRANÇAIS
RIKECE AURIS.
Gaitis! qu'i fcras-Ui?
Onqucs d'Arras bons clers n'issi,
Et tu le veus faire de ti !
Che seroit graas abusions.
AD ANS.
N*cst mie Rikiers Amions
Bons clers et soutiex en sen livre ?
HANE LI MERCIERS.
Oïl, pour deus deniers le livre :
Je ne voi qu'il sache autre cose ;
Mais nus reprendre ne vous ose.
Tant avés-vous muaule chief.
RIKIERS.
Guidiés-vous qu'il venist à cliief,
Biaus dous amis, de che qu'il dist?
AD ANS.
Ghascuns mes paroles despist,
Che me sanle, et giete molt lonc ;
Mais puis que che vient au besoing,
Et que par moi m'estuet aidier,
Sachiés je n'ai mie si chier
Le séjour d'Arras, ne le joie,
Que l'aprendre laissier en doie ;
Puisque Diex m'a donné engien,
Tans est que je l'atoiir à bien ;
J'ai chi assés me bourse escouse.
GUILLOS LI PETIS.
Que devenra dont li pagousse *,
Me commère dame Maroie?
ADANS.
Biaus sire, avœc men père ert chi.
GUILLOS.
Maistres, il n'ira mie ensi
S'ele se puet mètre à le voie;
Car bien sai, s'onques le connui,
Que s'ele vous i savoit hui,
Que demain iroit sans respit.
théque du Roi, fondsde Satnt-Germain-des-Pi'és
n39, olim no 1830, fol. 7 1 reclo, col. 2 el 3.)
Dan9 un autre manuscrit , le même prorerbc est
eipi'îroé de la manière suivante :
Dicn perl at fci morant ,
Aa fora maraiU
Lca peinea, Ica Iravailz
K'i enreDt lea aoDciep .
A peine aooDt defeit,
.Yk ne srrount reafait
RIKECE AURIS.
Malheureux! qu'y feras-tu? Jamais bon
clerc ne sortit d'Arras , et tu veux en faire un
bon de toi ! ce serait une grande erreur^
ADAM.
Rikiers Amions, n'est-il pas un bon clerc
et subtil en son livre?
UANE LE MERCIER.
Oui, je le livre pour deux deniers: je ne
vois pas qu'il sache autre chose; mais nul
n'ose vous reprendre , tant vous avez la tête
changeante.
RIKIERS.
Pensez-vous qu'il viendrait à bout, beau
doux ami, de ce qu'il dit?
ADAM.
Ghacun méprise mes paroles, ce me sem-
ble, et les rejette fort loin ; mais puisque cela
devient nécessaire, et qu'il me faut aider par
moirmême, sachez que je n'ai pas si chers le
séjour d'Arras et la joie que je doive laisser
pour eux l'étude. Puisque Dieu m'a donné de
l'esprit, il est temps que je le mène à bien ;
j'ai assez secoué ma bourse ici.
CUILLOT LE PETIT.
Que deviendra donc la payse, ma commère
dame Marie?
ADAM.
Beau sire, elle sera ici avec mon père.
GUILLOT.
Maître, cela n'ira pas ainsi si elle peut se
mettre en chemin ; car je sais bien, si jamais
je la connus, que si elle vous savait en route,
elle s'y mettrait demain sans répit.
Par hoome creatien.
Bien pcrt cl chef qaela lea oîlx Tarent,
Ceo dist le Vilain.
{Les Proverbes dfl Filain, manuscrit Digby ii'^SO,
Bibliothèque Bodléienne , folio 1 45 racto ,
col. 1.)
* Ce mol, comme /7<i^^, vient de /^âgfu/. On rem-
ploie encore en Picardie pour désigner un garçon
tuïiàr.
AU MOYEN-AGB.
57
AD ANS.
Etsavé&-vous que je ferai?
Pour li espanir, meterai
De le moustarde seur men v...
GUILLOS.
Maistres, tout che ne vous vaut nient,
Ne li cose à che point ne tient.
Ensi n'en poés-vous aler;
Car puis que sainte Eglise apaire
Deus gens, che n'est mie à refaire.
Garde estuet prendre à l'engrener.
AD ANS.
Par foi ! tu dis à devinaille,
Aussi corn par chi le me taille :
Qui s'en fust vardés à l'emprendre?
Amours me prist en itel point
Où li amans .ij. fois se point,
S'il se veut contre li deffendre :
Car pris fu au premier bouUon,
Tout droit en le varde saison,
Et en l'aspreche de j ou vent.
Où li cose a plus grant saveur ;
Car nus n'i cache sen meilleur
Fors chou qui li vient à talent.
Esté faisoit bel et seri,
Doue et vert et cler et Joli,
Dcli taule en chans d'oiseillons,
En haut bos, près de fontenele
Courans seur maillie gravele ;
Adont me vint avisions
De cheli que j'ai à feme ore.
Qui or me sanle pale et sore %
Rians, amoureuse et deugie ;
Or, le voi crasse, mautaillie,
Triste et tenchans.
RIKIERS.
C'est grans merveille.
Voirement estes-vous muaules
Quant faitures si delitaules
Avés si briément ouvliées :
Bien sai pour coi estes saous.
ADANS.
Pour coi?
ADAM.
Et savez-vous ce que je ferai? pour la pu-
nir, je mettrai de la moutarde sur mon...
GUILLOT.
Maître, tout cela ne vaut rien, et la chose
ne tient pas à cela. Vous ne pouvez pas vous
en aller ainsi ; car après que sainte Église a
accouplé deux ipdividus, ce n'est plus à re-
faire. Il faut prendre garde avant de s'enga-
ger.
ADAM.
Par ma foi ! tu parles comme un devin, à
la manière dont tu me le tailles ici. Qui s'en
fût gardé au commencement? Amour me prit
en ce point où l'amant se pique deux fois,
s'il se veut défendre contre lui : car je fus
pris au premier bouillon, justement dans la
verte saison et dans la fougue de la jeunesse,
où la chose a plus grande saveur ; car nul n'y .
cherche son mieux, mais ce qui lui vient à
plaisir. Il faisait un été bel et serein, doux,
vert et gai, délicieux par le chant des petits
oiseaux. (J'étais) dans un bois de haute futaie,
près d'une fontaine qui courait sur un gravier
émaillé, lorsqu'il m'arriva une vision de celle
que j'ai actuellement pour femme et qui me
semble maintenant pâle et jaune. (Elle m'ap-
parut alors) riante, amoureuse et délicate. A
présent, je la vois grasse, mal taillée, triste
et chicanière.
' Ccst de là que Tient l'expression de harcng-sore,
pour i^ hareng Tumé :
Il T rn a de deux maoièret .
RIQUIER.
C'est grand' merveille. En vérité, vous êtes
bien changeant quand vous avez oublié si tôt
destraits si délicieux : je sais bien pourquoi
vous êtes saoul.
ADAM.
Pourquoi?
L'an ior, cl l'antre est blanc.
{La Vie de samt Harenc, glorieulx martyr, à la
suite du Débat des deux tlamoyselltt, Paris, Fir-
min Didof, 1825, pnp. 64.)
58
THÉÂTRE FRANÇAIS
RIKIER8.
Ele a fait envers vous
Trop grant marchié de ses denrées.
ADANS.
Ha! Riquier, à che ne tient point;
Mais Amors si le gent enoint.
Et cbascune grasse enlumine
En famé, et fait sanler si grande,
Si c'on cuide d'une truande
Bien que che soit une roïne.
Si crin sanloient reluisant
D'or, roit et crespé et fremiant :
Or sont kén, noir et pendic *.
* Dans le moyeu-âge ni homme ni femme n'étail
i-épulc beau s'il n'avait les cheveux blonds, ainsi
que le prouvent les passages suivans. Dans le pre-
rnier^ Benoit de Sainte-Moi*c, parlant de Thélégone,
Il Is d'Ulysse^ dit qu'il avait
Les biilt icx vatrt et le ciRfbloDt.
*
(Âoman tU Troie s , manuscrit 7595, fol. clix i<*,
col. 3j V. 13.)
Doremenl U plol à v^oir,
Qu'il avoll les crins beax et blons ;
A merTeilles les avoit Ions.
(Z>u Fottor, V. 106. Fabliaux et Conles, édition
de 1808, t. IV, p. 208.)
il (Aacasain) SToit les caviax blons et menas recercel^s.
(Oesl ^Aacassin et Nicolcte , id. , ihid., t. 1,
p. 381.)
Devant ses iex encontre li rois j. bacheler
Qai les cbcvens ot blons cl le visage cler.
(Roman d'Alexandre, manuscrit de la Bibliothè-
que Royale, fonds de Cangc n» 11 àùj fol. 5
verso, col. i , v. 1.)
11 adouba Regnault et Alarl an crin blont.
{Âoman ties quatre JUs tT A imon, recueil de M. Im-
manucl Bekker, p. iv, v. 245.)
Jehan Bordiax, parlantde rarméedeCbarlemagne,
dit:
A ce conseil se lienenl et U noir et li blon.
( Chanson de Guitechin de Saissoigne, manuscrit de
la bibliothèque de T Arsenal, in-folio, belles-
'cttrcs françaises, no 175, fol. 245 verso, col. 1,
(» 35 )
Anlbylocus fu fils Nestor,
La cbière ot brune cl le cicf sor.
(Boman de 7>w/« manuscrit de In Bibliothèque
Iloy^ilo n" 7595, fol. cxv verso, roi. 2, v. 6.)
RIQUIER.
Elle vous a fait trop grand marché de ses
denrées.
ADAM.
Ah! Riquier, il ne tient point à cela; mais
Amour fascine tellement les gens; il donne
un tel éclat à chacune des grâces dans une
femme, et fait sembler cette grâce si grande
qu'on aiTive à croire qu'un truande est ane
reine. Ses cheveux semblaient reluisansd*or,
raides et bouclés et frémissans : maintenant
ils sont plats, noirs et pendans. Aujourd'hui
tout me semble changé en elle; elle avait un
Un poète dit, en parlant d^Enéc :
Le cors ol genl et bien molle.
Le cier a blont recercelë.
( Roman dEneat, manusciil du fonds de Cangê
no 27, fol. 85 verso, col. 1, vers 15.)
Moines devînt, ch'en est la sonme;
Par li conseil du bon preadoiuna ,
Pour le siècle plas cslongier, ^
Berlaader fist et rooîgnier
Sen cbicfc'aToit blont et poli, etc.
[^D'un chevalier qui amoit une dame, v. 248. Fa-
bliaux et Contes t édition de 1808, 1. 1^ p. 355.)
El le contetic a Anbri regarde ,
Molt le vit grant et corsa et qaarré
Et avenant cl des membres formé ,
Gros par espanles, large par l'esbandré.
Les pies volns et le pis bien quarrë.
Blont ot le poil, menn rccercelé,
Ample viare et le fron fenêtre i
Les ex ot vairs cl le vis coloré.
fl Dex ! dist la dame coiement à celé,
Corn cis hom est de grant nobililé !
Lie la dame qui l'auroit à son gré.
Qai ane fois en aaroit l'amislé,
Miex U vaoroit^ae .c. mars d'or pesé, i
[ Roman d'Aubr île Bourguignon, recueil de Bek-
ker, p. 174, col. 1.)
Les femmes qui avaient les cheveux noirs les tei-
gnaient. Un archevêque de Canterbury, saint An-
selme, mort en 1 109, dans son poème De Contemptu
mum//, eu tre autres reproches qu^il fait à la femme
de son temps , dit :
Quod nalnra sibi sapiens dédit , illa reformat ;
Qtticqnid et accepit dedecuisse patat.
Pungil acn, el fuco li ventes reddit ocellos,
sic oculorum, inquil, gratia major eril.
E»l cliam lenerat anrcs qui perforel, al sic
AU MOYEN-AGE.
59
'■^
fout me sanle ore en li mué ;
Ele avoit front bien compassé»
Blanc» omni» large, fenestric :
Or le voi cresté et estroit;
Les sourcbiex par sanlant avoit
En arcant, soutiex et ligniés»
D'un brun poil pourtrait de pinchel,
Pour le repart faire plus bel;
Or les voi espars et drechiés
Con s'il vœllent voler en l'air ;
Si noir œil me sanloient vais (sic) \
Sec et fendu, prest d'acaintier.
Gros desous; déliés faucbiaus
A deus petis ploçons jumiaus,
Ouvrans et cloans à dangier.
Et regars simples, amoureus;
Puis si descendoit entre deus
Aat aaram a«t carat peodeat iode UpU.
Allera jejaoal misère, miootlqne craorem ,
Et prorsvs qnare palleal, ipaa facit.
Nam que non pallet sibi nutica qiueqae Tidtlar ;
Hic decet, ïàc color est venu amantii, ait.
Use qnoqae dÎTeriis sna sordibns inficit ora.
Scd qaare ; melior qacrilar arte color.
Arle rapercilivm rarescit, mrsat et arte
In min imam mammat coUigit ipsa saas.
Arte qoldcm TÎdeas nigmfloMseên crinu,
Nitilar ipaa loo membra morere loco.
{Sameii Anseimi ex Becccnsi tMate Cantuariensù
arehiepiteopi Opéra» labore et studio D. Gubric-
lia Gerbei'on. Lutetîe Pansiorum, sumplibus
LudoYÎci Bîiiaîne, etc. m. dc. lxzt, in-folio,
p. 197,col. 2,B**.)
Les cheYeux et la barbe noirs étaient si rares en
France encore à la fin du treizième siècle que Jehan,
siredeJoînTÎlle, parlant des Sarrasins, disait: « Le-
des gent et hydeuscs sont à regarder, car les che-
veus des testes et des barbes softt touz noirs. » Hit'
toire de saint Unùs » édition de M. Francisque Mi-
chel, Paris ^ Bétbune, 1830, in- 18, p. 180. Aussi
dans le Roman de GuilUuime d'Orange, manuscrit
de la Bibliothèque Royale n« 6985, folio 170 rerso^
coloone 3^ il est remarqué à propos d*un Sarrazin ,
qu'il iTait la barbe noire. Cependant un trouvère,
fusant le portrait de saint Pierre, peut-être d'après
•• #•
Oi vtrt ftODt attribuas par M. Thomas Wright à Alciau-
drt ïfeckbam , mort abbd de Cironcettcr en i « 1 7.
^'t^yttkgformgnqtuuierljf Nmim', toI. iti, London t 1 836,
front bien régulier, blanc, unijarge, fenêtre :
il me parait maintenant ridé et étroit ; elle
avait, à ce qu'il me semblait» les sourcils ar-
qués, déliés et alignés» bruns et peints avec
un pinceau, pour rendre le regard plus beau;
maintenant je les vois épars et dressés comme
s'ils voulaient voler en l'air. Ses yeux noirs
me semblaient vairsj secs et fendus, prêts à
caresser, gros dessous ; ses paupières déliées
avec deux petits plis jumeaux, ouvrant et fer-
mant à volonté ; et son regard simple, amou-
reux. Puis descendait entre les deux ( yeux )
le tuyau du nez bel et droit, qui lui donnait
forme et figure régulières ; il soupirait de
gaité. Il y avait alentour blanche joue, fai-
sant, lorsqu'elle riait, deux fossettes un peu
nuancées de rouge, et on l'apercevait des-
une peinture byzantine, dit qu'il avait la barbe noire
et les moustaches tressées :
Barbe ot ooire, greoont Irechiez.
[De saint Pierre et du Jcugleor, y. 1 33. Fabliaux
et Contes, édition de 1808, t. III, p. 386.)
' Les passages cités dans la note 1 de la page 8
du Roman de la Violette, édition de M. Francisque
Michel, Paris, Silyestrc, 1834, in-80, et les suivans,
déterminent sufïisamment la signification de voir :
Les yenix a aussi ven que fanlcon n'espervier.
(Le Livre des quatre fils Aymon, manuscrit de la
Bibliothèque Royale n<» 7183. Hec. de Bekker,
p. Tir, col. I, T. 554.}
Les oelz ot vairs comme façons mué.
(Roman de Girard de Vienne, recueil de Bekker,
p. XIX, coi. I, y. 641.)
[Le destrier] Si ot la teste maigre, l'aeil plus vair d'an fancon.
( Roman de Guitechin de StUssoigne^ manuscrit de
TAraenal, in-fol. B. L. F. N« 175, fol. 343
verso, col. 1, v. 3.)
Li rois est remës sengles o« bliant gironnë.
Gros Tu par les espaales, grailles par le baudré,
Et ample ot le viaire gentement figuré,
Les ex vairs en la teste comme bacons mnë 1
Tant com du[re] li siacles n'ot bomme mix Tormë.
[Roman de Fierahras, manuscrit du Roi, suppl.
franc, n» 180, fol. 313 reclo, col. 2, v. 15.)
Lis ex vairs et rians plus d'un faucon mné.
(Id. ibid., fol. 314 recto, col. 9, v. 3t.)
60
THÉÂTRE FRANÇAIS
Li tuiaus du nés bel et droit
Qai li donnoit fourme et figure,
Compassé par art de mesure,
Et de gaieté souspiroit.
Entour avoit blanche maissele,
Faisans au rire .ij. foisseles
•J. peu nuées de vermeil,
Parans desous le cuevrekief ;
Ne Diex ne venist mie à chiest (sic)
De faire un viaire pareil
Que li siens adont me sanloit.
Li bouche après se poursiévoit
Graille as cors* et grosse ou moilon,
Fresche, vermeille comme rose;
Blanque denture, jointe, close ;
En après fourchelé menton,
Dont naissoit li blanche gorgete
Dusc'as espaules sans fossete,
Omni et gros en avalant ;
Haterel poursiévant derrière
Sans poil blanc et gros de manière,
Seur le cote un peu reploiant ;
Espaules qui point n'encruquoient,
Dont li lonc brac adevaloient.
Gros et graille où il afferoit.
Encor estoit tout che du mains,
Qui resgardoit ches b[l]anches mains.
Dont naissoient chil bel lonc doit,
A basse jointe, graile en fin.
Couvert d'un bel ongle sangin,
Près de le char omni et net.
Or verrai au moustrcr devant
De le gorgete en avalant ;
Et premiers au pis camuset'%
Dur et court, haut et de point bel,
Entrecloant le rivotel
D'Amours qui chiet en le fourchelé;
Bouline avant et rains vautiés,
* Moult par fa bons li orelliers,
El por la plame fa moalt cicra ;
Entoiéa etl d'on drap de aoie,
Del plaa aoef qae jà hom Toie ;
Aa. iiij. cors ol bontonët
De »iiij. aafira roondéa
Qai moalt i forent bien aaaia,
Parmi percië à fil d'or mis.
{Homan de ParUnopcx de Blois , manuscrit de la
lâbliothcque de FÂrscDal n^ 194, fol. 58 verso.)'
** Camuset : fait en voûte, arrondi, du latin ramu-
sousla coifle. Non ! Dieu ne viembail pas à
bout de faire un visage tel que le sien me
semblait alors. La bouche venait après,
mince aux coins , grosse au milieu , fraîche ,
vermeille comme rose; puis une denture
blanche, jointe, serrée, et un menton divisé
en (feux où naissait une blanche gorge san»
fossette jusqu'aux épaules, unie et grosse en
descendant. Derrière se trouvait la nuque
sans poil blanc et convenablement grosse, se
reployant un peu sur la robe ; et des épaules
qui n'étaient point entassées, dont les longs
bras descendaient, gros et minces où il fal-
lait.
Encore était-ce moins pour qui regardait
ces blanches mains dont naissaient ces beaux
longs doigts, à jointure basse, et déliés au
bout, couverts d'une belle ongle rose, près
de la chair unis et nets. Maintenant j'en
viendrai à décrire le devant en partant de
la gorge , et tout d'abord j'arrive aux ma-
melles rondes, dures et coiu*tes, hantes et
belles de pointe, qui encloent le ruisselet d'A-
mour, lequel tombe dans le creux de l'esto-
mac ; puis au nombril qui est en avant et aux
reins cambrés, comme les manches sculptés
des couteaux de demoiselles. Sa hanche (de
dame Marie était) plate, sa petite jambe
ronde, son mollet gros,- sa petite cheville
rus; pis camuset : petite gorge, pleine et arrondie.
Un vieux poète a dit de la beauté :
Coarlcs Icltc» a d'éritage.
{Ce sont les divisions des soixante-douze ùiauiés qui
sont en dames, dans le nouveau Recueil de Fa-
bliaux, publié par Méon. Pari», 1823, t. I.
p, 409.)
AU MOYEN-AGE*
61
Que manche d'ivoire entaillés
A ches coutiaus à demoisele;
Plate banque, ronde gambete,
Gros braon, basse- que villete;
Pié vautic» haingre, à peu de cbar.
En li avoit itel devise :
Si quit que desous se chemise
N'aloit pas li seurplus en dar;
Et ele perchut bien de li
Que je Tamoie miex que mi ,
Si se tint vers moi fièrement;
Et con plus fiere se tenoit.
Plus et plus croistre en mi faisoit
Amour et désir et talent ;
Avœc se merla {sic) jalousie,
Desesperanche et derverie,
Et plus et plus fui en ardeur
Pour s'amour, et mains me connui,
Tant c'ainc puis aise je ne fui,
Si eue fait d'un maistre .i. segneur.
Bonnes gens, ensi fui-jou pris
Par Amours, qui si m'eut souspris;
Cai^itures n'ot pas si bêles
Gomme Amours le me fist sanler,
Et Desîrs le me fist gouster
A Iç grdnt saveur de Yaucheles.
S'est drois que je me reconnoisse
Tout avant que me feme angroisse.
Et que li cose plus me coust;
Gar mes fains en est apaiés.
RIKIERS.
Maistres, se vous le me laissiés,
Ele me venroit bien à goust.
MAISTRE ADANS.
Ne vous en mesquerroie à pieche.
Dieu proi que il ne m'en mesquieche
N'ai mestier de plus de mehaing ,
Ains vaurrai me perte rescourre ,
Et pour aprendre à Paris courre.
MAISTRE HENRIS.
A! biaus dous fiex, que je te plaing,
Quant tu as chi tant atendu ,
Et pour feme ten tans perdu;
Orfai que sages, reva-t'ent.
GUILLOS LI PETIS.
Or li donnes dont de l'argent ;
Pour nient n'estron mie à Paris.
MAISTRES UENRIS.
Las ! dolans ! où seroit-il pris?
Je n'ai mais que .xxix. livres.
du pied basse, et son pied arqué et maigre,
avec peu de chair.
Telle était la description de sa beauté : je
pense que sous sa chemise, le reste ne valait
pas moins. Elle aperçut bien vite que je l'ai-
mais plus que moi-même , en conséquence
elle me traita avec fierté ; et plus elle était
fière, plus elle faisait croître en moi l'amour,
le désir et la passion ; à ces sentimens se mê-
lèrent la jalousie, le désespoir et le délire, et
l'amour que je ressentais pour elle s'embrasa
de plus en plus, et je perdis tout empire sur
moi ; en sorte que depuis je ne fus aise que
lorsque de clerc je devins mari.
Bonnes gens, ainsi fus-je pris par Amour,
qui m'avait fasciné; car elle n'avait pas les
traits aussi beaux qu'il me les avait fait ap-
paraître, et Désir me fit venir l'eau à la bou-
che à ma sortie de Yauxelles. II est donc con-
venable que j'ouvre les yeux, avant que ma
femme devienne enceinte, et que la chose me
coûte davantage ; car ma faim est apaisée.
RIQUIER.
Maître, si vous me la laissiez (votre femme),
elle serait bien à mon goût.
MAITRE ADAM.
Je n'ai pas de peine à vous croire. Je prie
Dieu qu'il ne m'en mésavienne pas; je n'ai
pas besoin de plus de chagrin, mais je veux
recouvrer ce que j'ai perdu et courir à Paris
pour apprendre.
MAITRE HENRI.
A ! beau doux fils, que je te plains d'avoir
tant attendu ici et d'avoir perdu ton temps
pour une femme. Maintenant, agis en sage,
va-t'en.
GUILLOT LE PETIT.
Or, donne-lui donc de l'argent : on ne vit
pas pour rien à Paris».
MAITRE HENRI.
Hélas ! malheureux que je suis, où le pren-
drais-je? je n'ai plus que vingt-neuf livres.
G2
THÉÂTRE FRANÇAIS
HANE U MERCIERS.
Pour le cl Dieu! estes-vous ivres?
MAISTRES HENRIS.
Maie , je ne btii hiii de vin !
J'ai tout mis en canebustin;
Honnis soit qui le me loa !
MAISTRE AD ANS.
Quia, kia, kia, kia?
Or puis scur chou estre escoliers.
MAISTRES HENRIS.
Biaus fiex , fors estes et légiers ,
Si vous aiderés à par vous;
Je sui .j. viens hom plains de tous ,
Enfers et plains de rume , et fades.
LI FISISCIENS.
Bien sai de coi estes malades ,
Foi que doi vous» maistre Henri;
Bien voi vo maladie chi :
Cest uns maus c'on claime avarice.
S'il vous plaist que je vous garisce ,
Coiement à mi parlcrés.
Je sui maistre bien acanlés ,
S'ai des gens amont et aval
Cui je garirai de cest mal ;
Nomméement en ceste vile
En ai-je bien plus de .ij. mile
Où il n'a respas ne confort.
Halois en gist jà à le mort
Entre lui et Robert Gosiel ,
Et ce Bietu le Faveriel.
Aussi fait trestous leur lignages.
GUILLOS LI PETIS.
Par foi ! che n'iert mie damages
Se chascuns estoit mors tous frois.
u FISISCIENS.
Aussi ai-jou deus Ermenfrois ,
L'un de Paris , l'autre crespin ,
Qui ne font fors traire à leur fin
De ceste cruel maladie ,
Et leur enfant et leur lignie ;
Mais de Haloi est-cbe grans bides ,
Car il est de lui omicides.
S'il en muert c'ert par s'ocoison »
Car il acate mort pisson ;
S'est grans mervelle qu'il ne crîève.
MAISTRES UENRIS.
Maistrcs, qu'ost-che chi qui me lieve?
Vous connissiés-vous en cest mal ?
u FISISCIENS.
Prcudons, as-m point d'orinal?
HANE LE MERCIER.
Ventrebleu ! étes-vous ivre?
MAITRE HENRI.
Menni! je n'ai pas bu de vin d'aujourd'hui.
J'ai tout mis en gage ; honni soit qui me le
conseilla !
MAITRE ADAM.
Quia (parce que)» kia , kia, kia? Sur ce ,
je puis maintenant être écolier.
MAITRE HENRI.
Beau fils, vous êtes fort et léger, vous vous
aiderez par vous-même. Je suis un vieil
homme plein de toux , infirme et plein de
rhume, et languissant.
LE MÉDECIN.
Je sais bien de quoi vous êtes malade, (par
la) Toi que je vous dois, maître Henri; je vois
bien votre maladie *: c'est un mal que l'on
appelle avarice. S'il vous plaît que je vous
guérisse , vous me parlerez tranquillement.
Je suis un maître bien achalandé, j'ai des
gens là-haut et là-bas que je guérirai de ce
mal; nomément j'en ai dans cette ^e plus
de deux mille qui n'ont ni (espoir dcj guéri-
son ni reconfort. Halois en est déjà à l'arti-
cle de la mort , lui et Robert Cosiel et ce
Bietu le Faveriel. Il en est ainsi de toute leur
lignée.
GDILLOT LE PETIT.
Par (ma) foi ! ce ne serait pas dommage si
chacun d'eux était mort tout rnide.
LE MÉDECIN.
J'ai aussi deux Ermenfrois, l'un de Paris,
l'autre de Crespy (en Valois), qui ne font que
tirer à leur fin de cette cruelle maladie, (eux,)
leurs enfans et leur lignée. Mais quant à
Haloi , c'est une horreur , car il est homicide
de lui-même. S*il en meiu*t ce sera de sa
faute , car il achète du poisson mort. C'est
grande merveille s'il n'en crève pas.
MAITRE HENRI.
Maître, qui est-ce qui me lève? Vous con-
naissez'vous à ce mal?
LE MÉDECIN.
Brave homme, n'as-tu point d' urinai?
AU MOYEN-AGE.
63
MAISTRE HENRIS.
Oïl, maistreSy vés-ent chi un.
LI FISISCIEIfS.
Feis-tu orine à engan?
MAISTRE HENRIS.
Oïl. .
LI FISISGIENS.
Ghà dont » Diex i ait part !
Tu as le mal Saint-Liénart %
Biaus preudons, je n'en vœil plus uir.
MAISTRES HENRIS.
Maistres , m'en estuet-il gésir?
U F^SISCIENS.
Nenit , jà pour chou n'en gerrés.
J'en ai .iij. ensi atirés
Des malades en ceste vile.
MAISTRES HENRIS.
Qui sonl-il ?
U FISISCIEKS.
Jehans d'Autevile ,
Willanmes Wagons , et li tiers
A à non Adans li Anstiers **.
Cha^uns est malades de chiaus »
ParVop plain emplir lor bouchiaus ;
Et pour che as le ventre enflé si.
DOUCE DAME.
Biaus maistres , consillie-me aussi ,
Et si prendés de men argent ,
Car li ventres aussi me tent
Si fort que je ne puis aler.
S'ai aportée pour moustrer
A vous de .iij. lieues m' orine.
LI FISISCIENS.
Chis maus vient de gésir souvine ;
Dame, ce distchis orinaus.
* M4L Sairt-Liéxàrt ou LÉo?rAKD : mal d'enfant.
Oq invoquait saint Léonard pour le soulagement des
femme enceintes, et pour les prisonniers. Suivant
la Légende dorée, ce saint, qui vivait du temps de
Clovisy aurait obtenu la délÎTrance d'une reine, sur-
prise au milieu des forêts par les douleurs de l'en-
fantement; il aurait aussi brisé les cbalnes de beau-
coup de prisonniers, avec des circonstances extraor-
dinaires que U crédulité du moyen-âge pouvait seule
accueillir. La fête de saint Léonard lombe le 6 de
novembre.
Mariages est maas liens ,
Ainnnc m'ahl saint Jalîens
Qai pèlerins crrans herbcrge,
El saint I.ienart qui deflerge
MAITRE HENRI.
Oui , maître , en voici un.
LE MÉDECIN.
Fis-tu urine à jeun?
MAITRE HENRI.
Oui.
LE MÉDECIN.
Eh ! bien , Dieu y ait part! Tu as le mal
de Saint-Léonard. Beau ^ud/tomnie^ je n'en
veux plus rien entendre (parler).
MAITRE HENRI.
Maître, faut-il me mettre au lit?
LE MÉDECIN.
Nenni, vous ne vous aliterez pas pour
cela. J'ai déjà trois malades en pareil état
dans cette ville.
MAITRE HENRI.
Qui sont-ils?
LE MÉDECIN.
Jean d'Auteville, Guillaume Wagon, et
le troisième a pour nom Adam le Amixer,
Chacun d'eux est malade parce qu'ils rem-
plissent trop leurs tonneaux (ventres); c'est
pour cela que tu as le ventre si enflé.
DOUCE DAME.
Beau maître, conseillez-moi aussi, et pre-
nez de mon argent, car le ventre aussi me
tend si fort que je ne puis aller. J'ai aporté
pour vous la montrer, de trois lieiics mon
urine.
LE MÉDECIN.
Ce mal vient de coucher sur le dos ; dame ,
c'est ce que dit l'urinai.
Les prisonniers bien repeatans,
Qaanl les voil à soi dëmenlans.
( U: Roman de la Rose, édition de Méon , Paria ,
P. Didol, 1814, l. II, p. 216, V. 8871.)
** Fabricant de hansles ou bois de lance*.
Hé ! sire Pierre li Anliers,
Ki tanl ares esté entiers
De mi aider à men besoing ,
Conforlé m'avex volentiers.
( Congé Boude Fattoul, v. 49. Fablumx et ConUs,
édition de 1808, 1. 1, p. 113.)
Voyez aussi vers 505 du même ouvrage : il y est
question à' Adam rjmlier*. Au vers 564 se
troure une Tcmmc nommée Sarain rjénstiére.
64
THÉÂTRE FRANÇAIS
DOUCE DAME.
Vous en mentes , sire ribaus ;
Je ne sui mie tel barnesse.
Onques pour «don ne pour premesse
Tel mestier faire je ne vauc.
LI FISISaENS.
Et j'en ferai warder ou pauc ,
Pour acomplir vostre mencbongne.
Rainelet, il convient c'on oigne
Ten pauc, liève sus .j. petit;
Mais avant esteut c'on le nit.
Fait est. Rewarde en ceste crois ,
Et si di chou que tu i vois.
DOUCE DAME.
Bien vœil, certes, c'on die tout.
RAINNELÉS.
Dame, je voi chi c'on vous f....
Pour nului n'en chelerai rien.
LI FISISCIENS.
Enhenc , Dieus ! je savoie bien
Comment li besoigne en aloit.
Li orine point n'en mentoit.
DOUCE DAME.
Tien, honnis soit te rouse teste !
RAINNELÉS.
Anwa ! che n'est mie chi feste.
LI FISISCIENS.
Ne t'en caut, Rainelet, biaus fiex.
Dame, par amours, qui est chiex
De cui vous chel enfant avés?
DOUCE DAME.
Sire, puisque tant en savés.
Le seurplus n'en chelerai jà :
Chiex viex leres le vaegna.
Si puisse-jou estre délivre!
RIKIERS.
Que dîst celé feme? est-ele yvre?
Me met-ele sus son enfant?
DOUCE DAME.
Oïl.
RIKIERS.
N'en sai ne tant ne quant ;
Quant fust avenus chis afaires?
DOUCE DAME.
Par foyl il n'a encore waires;
Che fu .j. peu devant quaresme.
GUILLOS.
Ch'est trop bon à dire vo feme ;
Rikier, li volés plus mander?
DOUCE DAME.
Vous en mentez , sire ribaud ; je ne suis
pas une femme de ce genre. Jamais ni pour
don ni pour promesse je ne voulus faire^ un
pareil métier.
LE MÉDECIN.
Et je ferai regarder au pouce, pour dé-
voiler votre mensonge. Rainelet, il te faut
oindre ton pouce , lève-toi un peu ; mais avant,
il faut qu'on le nettoyé. C'est fait. Regarde
en cette croix, et dis ce que tu y vois.
DOUCE DAME.
Je veux bien , certes , qu'on dise tout.
RAINELET.
Dame, je vois ici qu'on vous caresse. Pour
personne je n'en cèlerai rien.
LE MÉDECIN.
Hein ! hein ! Dieu ! je savais bien com-
ment la besogne allait. L'urine n'en mentait
point.
DOUCE DAME. •
Tien , honnie soit ta tête rousse^
RAINELET.
Anwa ! ce n'est pas ici fête.
LE MÉDECIN.
Ne t'en chaille, Rainelet, beau fils. Dame,
par amitié, (dites-moi) quel est celui de qui
vous avez cet enfant.
DOUCE DAME.
Sire, puisque vous en savez tant, je ne ca-
cherai pas le surplus : ce vieux larron l'en-
gendra. Puissé-je en être débarrassée !
RIQUIER.
Que dit cette femme? est-elle ivre? met-
elle son enfant sur mon compte?
DOUCE DAME.
Oui.
RIQUIER.
Je n'en sais ni peu ni prou ; quand advint
cette affaire?
DOUCE DAME.
Par (ma) foi! il n'y a pas encore long-temps ;
ce fut im peu avant carême.
GUILLOT.
C'est trop bon à dire à votre femme; Ri-
quier, voulez-vous lui mander (quelque chose
do) plus ?
AU MOYEN-AG£.
05
RIKIERS.
Ha ! gentiex hom , laissiés ester,
PourDîea n'esmouvé^ mie noise,
Ele est de si inale despoise
Qu'ele croit che que point n'avienb
GUILLOS.
À di foy bien ait oui on crient;
Je tieng à sens et à vaillanche
Que les feines de le waranche
Se font cremir et resoignier.
HANE.
Lî feme aussi Mahieu rAnslier,
* Qui fn feme Ernoul de le Porte ,
Fait que on le crient et déporte ;
Des ongles s* aïe et des dois
Vers le baillieu de Vermendois ;
Mais je tieng sen baron à sage
Qui se taist.
RIKECE.
Et en che visnage
A chi aussi .ij. baisseletes,
L*une en est Marges as Pumetes ,
Li autre Aêlis au Dragon ;
Et l'une tenche sen baron ,
Li autre .iiij. tans parole.
GUILLOS,
A ! vrais Diex ! aporte une estoile ! -
Chis a nommé deus anemîs.
HANE.
Maistre , ne seiés abaubis
S*il me convient nommer le voe.
ADANS.
Ne ni*en caut, mais qu'ele ne l'oe ;
S'en sai-je bien d'aussi tenchans:
Li feme Henri des Ai^ans,
Qui grate et resproe c'uns cas ,
Et li feme maistre Thoumas
De Damestal qui maint labors;
HANE.
Gestes ont .c. diables ou cors,
Se je fui onques fiex men père.
AD ANS.
Aussi a dame Eve vomere,
HANE.
Vo feme, Adan, ne l'en doit vaires.
LI MOINES.
Segneur » me sires sains Acaires*
* Ce noBi.paraIl être ralténiUoQ de celui de saint
RIQUIER.
. Ab ! gentil homme, laissez cela; pour Dieu
ne faites pas de bruit; elle est de si mau-
vaise aloi qu'elle croit ce qui n'arrive point.
GUILLOT.
Ab ! je dis qnil faut tenir sa foi envers qui
l'on craint. Je tiens à sens et à vaillance que
les femmes par le«r défense se fassent crain-
dre et respecter.
HANE.
La femme aussi de Mathieu l'Anslier, qui
fut femAie d'Arnoul de la Porte , fait qu'on
la craint et qu'on la supporte ; elle s'aide des
ongles et des doigts vi»-à-vis du bailli de
Vermandois ; mais je tiens son mari à sage
qui se tait.
RIQUlERi
Et dans ce voisinage il y a aussi deux
femmes : l'une d'elles est Margot aux Pcmh-
mettes, et l'autre Aélis au Dragon; et l'une
tence son mari , l'autre parle quatre fois au-
tant.
■
GUiLLOt.
A I vrai Dieu ! apporte une étole! celui-ci
a nommé deux diables.
HANE.
JMattre, ne soyez pas étonné s'il me faut
nommer la v6tre.
ADAM.
Il ne m'importe, pourvii qu'Ole ne l'en-
tende. J'en sais bien d'aussi querelleusesr:
la femme d'Henri des Argans , qiri gratte et
se hérisse comme un chat, et la femme de
maître Thomas de Damestal qui mène les
travaux.
HANE.
Celles-là ont cent diables au corps , si je
fus oncques je fils de mon père.
ADAM.
Dame ^e votre mère en a autant.
HANE.
Votre femme, Adam , n'est guère en reste
avec elle.
LE MOINE.
Seigneurs, monseigneur saint Acaire vous
Macaire t disciple de saint Anloine , dont la vie est
une des plus singulières de la Légende éoréc.
5
06 THÉÂTRE
Vous est chi venus visiter;
Si Toprochiés tout pour ourer ,
Et si mescbe chascuns s'offrande ,
Qu'il n'a saint de si en Irlande
Qui si beles miracles fâche ;
Car Tanemi de Tome encache
Par le saint miracle devin ,
Et si warist de Tesvertin
Communément et sos et sotes ;
. Souvent voi dés plus ediotes
A Haspre, no moustier, venir»
Qui sont haitié au départir :
Car li sains est de grant mérite.,
Et d'une abenguete petite
Vous poés bien faire du saiot.
MAISTRE HENai5.
Par foy ! dont lo-jou c'on i maint
Walet ains qu'il voist empirant.
RIUERS*
Or cbà 9 SUS , Walet ! passe avant ;
Je cuit plus sot de tî n'i a.
WALÉS.
Sains Acaires que Oiex kia »
Donne-me assés de poi piles %
Car je sui , voi , un sot clamés ;
Si sui moult lié que je vous voi.
Et si t'aport, si con je croi ,
Biau nié, .j. bon froumage çras:
ToH maintenan le mengeras;
Autre feste ne te sai faire.
HAISTRE HENRIS.
Walet ! foy que dois saint Acîâre !
Que vauroie^tu avoir mis ,
Et tu fusses mais à tondis
Si bons menestreus con tes père? .
FRANÇAIS «
est venu visiter ici. Approckez-vous tons
pour le prier» et que chacun mette son of-
frande; car il n'y a saint d'ici jusqu'en Ir-
lande qui fasse d'aussi beaux miracles : en
effet il chasse le diable ( hors ) de l'homme
par le saint miracle divin * et il guérit de la
démence communément les fous et les folles;
souvent je vois venir à Haspre, notre mo-
nastère, des plus idiotes qui sont guéries à
leur départ ; car le saint est de grand mérite
et avec une petite aumône vous pouvez faire
(du) bien du saint.
* Poi MLÉs : pois écrasés, parée. Cette expression,
qui semble devoir être prise dans le sens naturel
dans le vers 343 du Jeu jédam, a diverses significa-
tions chez nos vieux éorivains. On appelait ainsi les
farces et les soties à cause du mélange de folies et
de choses sérieuses qui s'y rencontrait. On donnait
aussi ce nom au lieu où ces pièces burlesques étaient
représentées, comme dans ce passage des ^vantures
du, Btw&n d€ F ânes te» liv. III, chap. 10 : « Nous
estions a la comédie aux ^oids pilet» un Parisien
beslu de biolet se leboit à tous coups et m*empes-
choil la buëdes youurs, » etc. (T. II , p. 31 de Tédi-
tion de h. dcc. xxxi.) On lit aussi dans le Moyen de
parvenir, sous le n" xxx, i I, p. 130, de l'édition
HaItRB HEIURI.
Par (ma) foi ! je sius d'avis alors qu on y
mène Walet avant qu'il aille en empirant.
RIQUIER.
Or çà ! MIS , Walet ! passe avant : je crois
qu*il n'y a pas plus fou que toi.
WALÉS.
Saint Acaire que Dieu cb..» donne-moi
assez de pois piles; car je suis» vois(-tu),
appelé fou. Je suis très joyeux de vous voir,
et je t'apporte, comme je crois, beau neveu,
un bon fromage gras : tout maintenant tu le
mangeras ; je ne sais te faire autre fête.
MAItRE HENRI.
Walet! (parla) foi que tu dois à saint Acaire,
que voudrais^tu avoir donné pour être tou-
jours aussi bon ménétrier que ton père?
de 1757. « Vous m'arez empêché de &ire le conte
de madame des Manigances, que tous avez nommée
reine des pois piles, pai-ce qu'à la cour elle éloil
bien plus chichement habillée que les autres. »
Nicolas Joubert, sicur d'Àngou le vent, Prince des
Sots, prenait le titre à'arch^Hfèle des pois piUs,
Un passage d^une lettre de Malherbe à Peiixssc,
du 2 1 mai*s 1607, donne le véritable sens de ce mot,
qui s'était pour ainsi dire perdu comme celui dr
beaucoup d'expressions populaires : « C'est assez ,
monsieur; il faut finir mes ficheux discours, qui
sont ^XxiinX, pois piles, c*est-à-dice une purée, un
salmigondis , qu'une lettre. » ( Lettre de Aiaikeràf
à Peirescî Paris, Biaise, 1822, in-8% p. 24.)
AU MOTEN-AGE,
67
WALÉS.
Biau nié , aussi bon vielere
Vauroie ore estre comme il f u ,
Et on m'éust ore pendu »
Ou on m'éust caupé le teste.
u MOINES.
Par foi ! voirement est chis beste ,
Droit a s'il vient à saint Acaire.
Walet, baise le saintuaire
Errant pour le presse qui sourt.
WALÉS.
Baise aussi , biaus niés Walaincourt.
u MOINES.
Ho! Watet , biaus niés y va te sir.
DAME DOUCE.
Pour Dieu, sire , voeilliés me oflfr :
€hi envoient deus estrelins
Colars de Bailloel et Heuvins,
Car il ont ou saint grant fianche.
u MOINES.
Bien les connois très k'es enfancbe,
Caloient tendre as pavillons.
Metés chi devens ches billons.
Et puis les amenés demain.
Wes-cbi pour Wautier Alemain »
Faites aussi prier pour lui :
Aussi est-il malades hui
Du mal qui li tient ou cbervel. .
H ANE.
Or en faisons tout le vieel.
Pour chou c'on dit qu'il secoureche.
LI KEMUNS.
Moie?
u MOINES,
N'est-il mais nus qui mèche?
Avés-vous le isaint ouvlié?
HENRIS DE LE HALE.
Et ves-chi .j. mencaut de blé
Pour Jehan le Keu, no serjant;
A saint Acaire le commant.
Piecba qu£ il li a voué.
u MOINES.
Frère, tu l'as bien commande :
Et où est-il, qu'î ne vient chi?
HENRIS.
Sire , li maus l'a rengrami,
Si Fa on .j. petit coukiet;
Demain revenra chi à piet»
Se Diex plaist, et il ara miex.
AVALÉS.
Beau neveu y je voudrais être à présent
aussi bon joueur de vielle comme il fut,
m'eût-on maintenant pendu, ou m'eût-on
coupé la tète.
LE MOINE.
Par (ma) foi! celui-«i est vraiment une
bête, H doit venir à saint Acaire. Walet, baise
le reliquaire toutde suite à cause de la foule
qui s'avance.
WALÉS.
Baise (-le) aussi, beau neveu Walaincourt.
LE MOINE.
Ho ! Walet , beau neveu , va t'asseoir.
DAME DOQCE.
Pour Dieu, sire, veuillez m'entendre : Co-
lars de Bailleul et Heuvin envoient ici deux
esterlings , car ils ont grande confiance dans
le saint.
LE MOINE.
Je les connais bien depuis l'enfance, qu'ils
allaient tendre aux pavillons. Mettez-ici ces
pièces de monnaie , et puis amenez-les de-
main.
WALés.
Voici pour Wautier Alemain , faites aussi
prier pour lui : il est aussi malade aujour-
d'hui du mal qui lui tient au cerveau*
HANE.
Maintenant faisons toute sa volonté, pour
cela qu'on dit qu'il se courrouce.
LE COMMUN.
(La) mienne?
LE MOINE.
N'y a-t-U plus personne qui mette? Avez-
vous oublié le saint?
HENRI DE LA HALE.
Et vpici une mesure de blé pour Jean le
Keu, notre serviteur; je le recommandée
saint Acaire. Voici long- temps qu'il lui a
fait un vœu.
LE MOINE.
Frère , tu l'as bien recommandé : et où
est-il, qu'il ne vient ici?
HENRI.
Sire, le mal l'a rendu plus malade , et on
l'a un peu couché; demain il reviendra ici à
pied , s'il plait à Dieu , et il aura mieux.
68
THÉATRB
Ll PEftKS.
Or ihà ! levés-vous sus , biâus fiex;
Si venés le saint aourer.
U DERYÉS.
Que c est? me volés-vous tuer?
Fiex à putain * , leres , érites»
Créés-voos , lâches ypocrites.
Laissie-me aler, car je sui rois.
Ll PERES.
A ! biaus doux fiex , séés-vous cois ,
Ou vous ares des enviaus.
LI DERYÉS.
Non ferai ; je sui uns crapaus ,
Et si ne mengue fors raines.
Escoutés: je fais les araines.
Est-che bien fait ? férai-je plus ?
Lr PERES.
Ha ! biansdous fiex, séés-vous jus;
Si vous fnetés à genoiUons ,
Se che non, Robers Soumillons,
Qui est nouviaus pripches du pui **,
Vous ferra.
u DERYÉS.
Bien kie de lui:
Je sui miex prinches quil ne soit.
A sen pui canchon faire doit
Par droit maistre Wautiers as Paus,
Et uns autres leur paringaus,
Qui a non Thoumas de Glari :
L'autr'ier vanter les en oï.
Maistre Wautiers jà s'entremet
De chanter par mi le cornet,
Et dist qu il sera couronnés.
MAISTRE HENRIS.
Dont sera chou au judes dés *** ,
Qu'il ne quterent autre déduit.
* Ce mot aTali autrefois une autre acccplion :
Vcmt n'est pnte t'ete n'a home tné ,
Ou 80D eofant mordri et afolé.
(Jioman (fOgier par Raymbcrt de Paris, manuscrit
de la bibliothèque de révéqueCosIn, â Durbam,
. mfltiqué V. II. i7j fol. 72 ?er8o, col. 1 , y. 21 .)
** Espèce d'académie ou de cour d^'amour. Il y avait
à Rouen le puy de llmmaculée Conception qui exis-
tait dès le xt* siècle; il y avait aussi le pny de Va-
lenciennes. Le passage suirant seroblcMét indiquer
FRANÇAIS
LE PÈRE.
Or çà ! levez-vous, beau fils, et venez prier
le saint.
LE FOU.
Qu'est-ce? me voulez-vous tuer? Fils de
p. . . , larrons, hérétiques, croyez-vous, lâches
hypocrites. Laissez-moi aller, car je suis roi.
LE PÈRE.
Ah! beau doux fils, asseyez-vous tran-
quillement, ou vous aurez des enviaus.
LE FOU.
Non ferai(-je); je suis un crapaud, et je ne
mange que des grenouilles. Ecoutez : je fais
les araignées. Est-ce bien fait? ferai-je da-
vantage?
LE PlSiRE.
Ahl beau doux fils, asseyez-vous; mettez-
vous à genoux, sinon Robert Soumillons,
qui est nouveau prince du puy, vous frap-
pera.
LE FOU.
Je ch.. bien de lui : je suis plus prince
qu'il n'est. Maître Wautiers aux Pouces doit
faire chanson par droit à son puy, et un au-
tre letu*égal, qui a nom Thomas de Clari:
l'autre jour je les entendis s'en vanter. Maî-
tre Wautitrs se mêle déjà de chanter dans
le cornet, et dit qu'il sera couronné.
MAÎTRE HENRI.
Ce «era donc au j<^ des dés, car ils ne
cherchent d'autre amusement.
que la ville d'Arras possédait une réunion de ce
genre :
Beaa m'est de! pai que je toi restor^ ;
Ptar soslefiir amonr, joîe et jovent
Vu estabiis et de jolieté,
En ce le toîI essanchîer boinemcnt.
(Chanson de Vilains d*Arras, manuscrit du Roi ,
supplément fiHnçàîs, n<^ 184, folio 59 verso.)
*** Le passage suivant, qui est inédit, nous apprend
quels étaient les jeux en usage es France daas le
XIII' siècle :
Au coer trop de doel et d'ire ai
D^DC cote ke je dirai,
AU HOYEK-AGE.
69
LI DEUVÉS.
Escoutés que no vache muit;
Maintenant le vois faire prains.
LI PERES.
A ! SOS puansy ostés vos. mains
De mes dras, que je ne vous frape.
U DERVÉS.
Qui est chieus clers à celé cape?
U PERES.
Biaus fiex> c'est uns Parisiens.
Ll DERVÉS.
Cbe sanle miex uns pois baiens ,
Bau r
u PERES.
Que c'est? Taisiés pour les dames.
LI DERVÉS.
Si li sousvenoit des bigames.
Il en seroit mains orgueilleus.
RIKIERS.
Enhenc! niaistre Adan,orsont.ij.;
Bien sai que ceste-chi est voe.
ADANS*
Que set-il qu'il blâme ne loe?
Point n'a conte à cose qu'il die ;
Me bigames ne sui-jc mie,
Et s'en sont-ilde plus vaillans.
MAISTRE HENRIS.
Certes, li meiTais fu trop grans,
Etchascuns le pape eucosa*
Quant tant de bons clers desposa.
Mepourquant n'ira mie ensi,
Car aucun se sont aati
Des plus vaillans et des plus rikes.
Qui ont trouvées raisons Triques,
Qu'il prouveront tout en apert
Que nus clers, par droit, ne désert
Pour mariage estre asservis;
Oa mariages vaut trop pis
El si vTx a for» ({vc cazëes ,
Lct cMCi «ont trop deigbîiéct.
Si m'ait Dieui, Ilrois^de Fraoce,
Par aeo grant sens et par aoaflrancc»
A teuB les jiu «ibaoïloiiéa.
Li rois a'eat si à^ov doonëa
K'il veot e'oji jnt ii la gricAe ,
De ço« De U eal point aeike ;
A j« d'eskèa , k ja des tables :
Ces coscs sont asaés raisnables.
* Or oiéa con faites bnbanes !
Li roîs vent bien c'en jclc as aocs ,
St TeoJ bien c'on jal au galet ,
UE.FOU.
Ecoutez que notre vache mugit; mainte-
nant je vais la rendre pleine.
LE PÈRE.
Ah ! sot puant, 6tez vos mains de mes
hat»ts, que je ne vous frappe.
LE FOU.
Quel est ce clerc avec cette cape?
LE PEnE.
Beau fils, c'est un Parisien.
LE FOU.
Celui-ci ressemble mieux à un pois noir.
Bau!
Qu'est-ce ? Taisez-vous pour les dames.
LE FOU.
S^il lui souvenait des bigames, il en serait
moins orgueilleux.
RIQUIER.
Enhenc ! maître Adaip,. (elles) sont deux à
présent ; je sais bien que celle-ci est la v6tre.
ADAM.
Que sait^il de ce qu'il blâme ou loue? l'on
ne tient point compte de chose qu'il dise;
ni je ne suis bigame, et ils en valent davan-
tage.
HAItRE HENRI.
Certes, le méfait fut trop grand, et chacun
aivusa le pape quand il déposa tant de bons
clercs .Cependant cela n ira pas ainsi , car quel-
ques-uns des meilleurs et des plus riches se
sont roidis; ils ont trouvé de bonnes raisons
par lesquelles ils prouveront clairement que
nul clerc, suivant le droit, ne mérite pour se
marier d'hêtre réduit en servitude ; ou le ma-
riage est pire que l'état de Concubinage.
Comment, les prélats ont ravaniage d'avoir
des femmes à rechanger sans changer leur
Et U Tiellart et li Tallct
Kscremir et poire faucon ;
\k doivent jucr li bricoa.
Tout çou ne pTisc4l .ij. cokilles.
Lmtoîs fitot bien e'oo jnt as billes y
11 a jnr^ sen doit manel
^K'il tenl c'on jnt an brioael *
Et n le crocc par raison ^
Quant li geUc est en saison.
( MBnuscrîl du Rôi> suppl<iiDCDl français , n" 1 8 i ,
fol . 2 1 4 verso,- col . ? . )
70
THÉÂTRE
Que demourer en soignantage.
Comment, ont prélas l'avantage
D'avoir femes à remuier.
Sans leur privilège cangier,
Et uns clers si pert se franquiso
Par espouser en sainte Église
Famé qui ait autre baron !
Et li'fil à putain laron.
Où nous devons prendre peuture,
Mainent en pechié de luxure
Et si goent de leur clergie !
Romme a bien le tierche partie
Des clers fais sers et amatis.
GUILLOS.
Plnmus s'en est bien aatis,
Se se clergie ne H faut,
Qu'il r'avera che c'on H tant;
Poura naetre .j. peson d'estoupes;
Li papes, qui en chou eut coupes.
Est euereux quant il est mors ;
Jà ne fust si poissans ne fors
C'ope ne réust desposé.
Mal li éust onques osé
Tolir previlege de clerc,
Car il li éust dit esprec
Et si éust fait l'escarbote.
H ANE. ■
Mout est sages, s'il ne radote;
Mais Mados et Gilles- de Sains
Ne s'en atissent mie mains.
Maistres Gilles ert^avocas;
Si metera avant les cas
Pour leur previlege r'avoir,
Et dist qu'il livrera s'avoir
Se Jehans Crespins livre argent;
Et Jehans leur a en couvent
Qu'il livrera de l'aubenaille * ;
Car mout ert dolanss'on le taille.
Chis fera du frait par tout fin.
HAISTRE HENRM.
Ha is près de mi sont doi voisin
En cité qui sont bon notaire;
Car il s'atissent bien de faire
Pour nient tous iesescris du plaît;
Car le fait tienent à trop lait.
Pour chou qu'il sont andoi bigame.
FRANÇAIS
privilège, et un clerc perd ainsi sa franchise
en épousant en sainte église femme qui ait
autre mari! et lés fils de p..., larrons, sur
lesquels nous devons prendre modèle, de-
meurent dans le péché de luxure et se jouent
à ce point de leur caractère de clerc ! Rome
a bien réduit la troisième partie 4es clercs à
l'état de servitude et de main-morte.
GUILLOT.
Plnmus s'est bien décidé, si sa science de
clerc ne lui manque pas, à ravoir ce qu'on
lui enlève. Il pourra mettre une charge d'é-
toupes. Le pape, qui en cela est coupable,
est heureux d'être mort. Il n'eût pas été tel-
lement puissant ni fort que celui-ci ne l'eût
déposé. Il lui serait advenu malheur d*oser
lui enlever son privilège de clerc, car il (Plu-
mus) lui aurait dit esprec et aurait fait l'es-
carbote.
HANE.
Il est sage, s'il ne radote pas ; mais Mados
et Gilles de Sens né s'en roidissent pas moins.
Maître Gilles était avocat; il mettra en avant
les cas pour r'avoîr leur privilège, et il
dit qu'il livrera son avoir si Jean Crespin
donne de l'argent; et Jean est convenu qu'il
livrera de Yauùenaitle; car il sera très fâché
si on l'impose à la taille. Celui-ci fera du
bruit de toute manière.
* Droil d'aubaine ; succession du seigocui-
aux aubains , ou étrangers , qui mouraient sur sa
MAiTRE U£NRI.
Mais près de moi sont deux voisins en ville
qui sont bons notaires, car ils se proposent
bien de faire pour rien tous les écrits du pro-
cès : ils tiennent le fait pour trop laid pour
cela qu'ils sont tous les deux bigames.
lerrc. Voyez le Glossaire du droit français j d'Euscbc
d« Lauriérc.
V
AU MOYEN-AGE.
71
GUILLOS.
Qui SODi-il ?
HAISTRE HENRIS.
Colars Fou-se-danie,
Et s'est Gilles de Bouvignies.
Ghist noteront par aatieSy
Ensanle plaideront pour tous. •
GDILLOS.
Enhenc ! maistre Henriy et yous»
Plus d'une feme aYés eue;
Et s'aYoir Y(4és leur aieue
Mètre yous i couYient du Yoe.
HAISTRE UEHRIS.
GiUot, me faites-YOUs le moe ?
Par Dieu I je n'ai goûte d'argent;
Si n'ai mie à YiYre granment,
Et si n'ai mestier de plaidier,
Point ne me couYient resoignier
Les tailles pour chose que j'aie.
U prengnent Harien le Jaie :
Aussi set-ele plais assés.
GUILLOS.
Voire, voir, assés amassés.
MAISTRE HENRIS.
Non fai, tout emporte li YÎns.
J'ai senri lonc tans eskievins,
Si ne Ycieil point estre contre ans ;
Je perderoie anchois .e. sans
Que g'ississe de leur acort.
GUlLLOS.
Toudis You^tenés au plus fort, ,
Ghe wardés-YOus, maistre Henri,
Par foi ! encore estrche bien chi
Uns des trais de le YieHe danse.
LI DERYÉS.
Ahai ! chis a dit comme Manse
Le Geule : je le Yois tuer.
Ll PERES AU DERYÉ.
A ! biaus dous fiex, laisstés ester :
C'est des bigames qu'il parole.
u DE^YÉS.
Et Yés me chi pour l'apostoile !
FaiCes-le donc avant venir.
Ll MOINES.
Aimi, Dieus ! qu'il fait bon oîr
Che sot-là, car il dist merveilles !
Preudons, dist-il tant de brubeilles
Quant îl est en sus de le gent?
LI PERES.
Sire, il n'est onqucs autrement:
GUILLOT.
Qui sont-ils?
MaItRE HENRI.
Colars F...-sa*<lame, et c'est Gilles de Bou-
vignies. Ceux-ci rempliront leur office de
notaires avec ardeur; ensemble ils plaide-
ront pour tous.
GUILLOT.
Enhenc! maître Henri, et vcHis, (yous) avez
eu plus d'une femme; et si yous voulez
aYoir leur aide il vous faut y mellre du
vôtre.
HAITRE HENRI.
Guillot, me faites-vous la moue? Par Dieu!
je n'ai goutte d'argent. Je n'ai pas grande-
ment à YiYre, et je n'ai pas besoin de plai-
der, je n'ai point à craindre les tailles pour
chose que j'aie. Qu'ils prennent Marie la
Jaie : aussi sait-elle assez de ciiicane.
GUILLOT.
Vraiment , Yraîment, vous amassez assez.
MAÎTRE UEQ^RI.
Mon pas^ le vin emporte tout. J'ai servi
long-temps échevins , je ne veux point être
contre eux; je perdrais cent sous plutôt que
de me brouiller avec eux.
GUILLOT.
Toujoui^ vous tenez au plus fort, de ceci
vous prenez garde, maître Henri. Par (ma)
foi ! encore est-ce bien ici un des traits de la
vieille danse.
LE FOU.
Ahaileelui-ciaditcommeManselaGucule:
je le vais tuer.
LE PÈRE DU FOU.
Ah ! beau doux fils , laissez tomber cela :
c'est des bigames qu'il parle.
LE FOU.
Et me voici i^our le pape ! Faites-le donc
avant^v^nir.
LE MOINE.
Ah , Dieu ! qu'il fait bon entendre ce fou-
là, «ar il dit merveilles! Prud'homme , dit-il
autant de sottises quand il est hors de la pré-
sence du public ?
LE PÈRE.
Sire, il n en est jamais autrement : (ou-
72
THÉÂTRE
Toudisrede-il» ou canle, ou brait;
Et si ne set ouques qu'il fait,
Encore set-il mains qu'il dist.
LI MOINES.
Combien a que H maus li pri&t ?
U PERES.
Par foi! sire, il a bien .i^, ans.
u MOINES.
Et dont eaies-Yous ?
u PERES.
DeDuisans.
Si Tai wardë à grant meschief.
Esgardés qu'il hoche le chief I
Ses cors n'est onques à repos.
Il m'a bien brisiet .ij.c. pos,
Car je sui potiers à no vile.
u DERVÉS.
J'ai d' Anséis et de Marsile *
Bien o'ï canter Hesselin.
Di-je voir, tesmoins ce tatin ?
Airje emploie bien .xxx. saus?
U m» bat tant, chis grans ribaus,
Que devenus sul uns choies.
LI PERES.
Il ne sait qu'il [fait] li variés^
Bien i pert quant il bat sen père.
LL MOINES.
Biaus preudons, par l'ame te mcre,
Fai bien : maine l'eut en maison ;
Mais fai obi avant t'orison, .
Et offre du tien, se tu l'as ;
Car il est de veillier trop las.
Et demain le ramenras chi
Quant un peu il ara dormi :
Aussi ne fait-il fors rabâches.
tl BERVÉS.
Dist chiex moines que tu me bâches?
LI PÈRES.
Nenil, biaus fiex. Anons-nous-ent.
Tenés, je- n'ai or plus d'argent.
Biaux fiex, alons dormir .]• pau ;•
Si prendons congië à tous.
LI DERVÉS.
Bau!
lUQUECE AURRIS.
Qu'cst-chc? Seront hui mais rîotes?
* Allusion à deux chansons de geste. La première
est conservée à la Bibliolbèque Eoyala, sous les
no» 7191, et supplément françaisi 540 ^ , et a cl6
auaJ^'Scc par M. Le Iloux de Lincy, dans la Revue
FRANÇAIS
jours 11 rêve, ou chante, ou brait; et s'il
sait pas ce qu'il fait , encore moins satt*il
qu'il dit.
LE MOINE.
Combieù y aH-if que le mal le prit ?
LE PÈRE.
PÂr (na) foi! sire, il y a bien deux ans.
LE MOINE.
Et d'où étes-vous?
LE PÈRE.
De Duisans. Je l'ai gardé à (mon) grand
meschef. Regardez comme il hoche le chef !
Son corps n'est jamais en repos. Il m'a bien
brisé deux cents pots, car je suis potier
dans notre village.
LE FOU.
J'ai d' Anséis et deMarsile bien ouï chanter
Hesselin. Dis-je vrai, témoin ce iaiini Ai-je
bien employé trente sous? Il me bat tant,
ce grand ribaud, que je suis devenu un mar-
tyr,
LE PÈRE.
II ne sait ce qu'il fait le jeune homme , il y
parait bien quand il bat son père.
LE MOINE.
Beau prud'homme, par l'ame de la mère,
fais bien : emmène-le en (ta) maison ; mais
fais ici avant ton oraison, et offre du tien, si
tu en as; car il est de veillerjtrop las, et de-
main tu le ramèneras ici, quand un peu il
aura dormi : aussi ne fait^il que rabâchages.
LE FOU.
Ce moine dit-il que tu me battes?
LE PÈRE.
Nenni, beau fils. Allons^nous-en. Tenez, je
n'ai maintenant plus d'argent. Beau fils, al-
lons dormir un feu; ainsi, prenons congé de
tous.
LE FOU.
Bau!
RIQUEGE AURRIS.
Qu'est-ce? Y aiu*a*t-il aujourd'hui davan-
française et étremgère, t. II, p. 33-41 ; Taulrc est
la Chanson de Roland, que nous avons publiée chei
SllvesU^^ en 1837, en un volume in-S**! lira à deux
cents exemplaires.
AU UOYEN-AGE.
73
^ N*arons hui mais fors sos et sotes?
^ Sire moines, volés bien faire ?
Hetés en sauf vo saintuaire.
Je sai bien, se pour vous ne fust,
Que piecha chi endroit éust
Grant merveille de faérie :
Dame Moi^ue et se compaignie
Fust ore assise à ceste taule;
Car c'est droite coustume estaule
Qu'eies vienent en ceste nuit.
LI HOINES.
Biaus dous sires, ne vous anuit;
Puis qu'ensi est, je m'en irai ;
Offrande hui mais n'i prenderai ;
Mais souffres viaus que chaiens soie,
Et que ches grans merveilles voie.
Ne's querrai, si verrai pour coi.
RIKEGE.
Or vous taisiés dont treslout coi ,
Je ne cuit pas qu'ele demeure ;
Car il est aussi que seur l'eure
Eles sont ore ens ou chemin.
GUILLOS.
J'oi le maisnie Hielekin*,
* Voyez, sur Hîelekin , lea curieuses recherches
que M. Le Roux de Lincj a consignées dans Le Li-
vre des Légendes, introduction. Paris, chez SilvesUv,
1836, in-8'*, p. 148-150 et surtout p. 340^346.
Nous croyons devoir rapporter ici une curieuse
tradition que nous a conservée la Chronique de Nor-
mcmdie :
Comme Charles U Quint ^ jadit roy de France , et
SCS gens avec luy s^aparurent après leur mort au d^c
hichard sans-paour*
Une autre nionlt(jMr) merveilleuse aventure advint
au duc Richard sans-paour. Vi'ay est qu'il estoiten
son ehasteau deMoulineaux-sur-Saine, et une fois
âost comme il se alloit esbatre après souper au bois,
luy et ses gens ouyreiU une merveilleuse noise et
horrible de grant multitude de gens qui esloient en-
semble, se leur sembloit , laquelle noise approchoit
lousjours de euU ; et si comme le duc et ses gens
ouyrent la noise aprocher ilz se resconscreni delez
ung arbre, et là le duc Richard envoia de ses gens
espier que c^estoit. Et lors ung des escuiers au duc
vit que oeulz qui faisoient celle ncAse s^estoient ar-
lestezdessoubz ung arbre, dl commença à regaixicr
leur manière de (aire et leur gouvernement, et vit
'lue c*estoit ung roy qui avoit avec lui grant compai-
tage de disputes? N'aurons-nous aujourd'hui
que fous et folles? Sire moine, voulez-vous
bien faire? mettez en sûreté votre reliquaire.
Je sais bien , si ce n'était pour vous , que , il
y a long-temps, il y aurait ici même grand'
merveille de féerie * dame Morgue et sa com-
pagnie seraient maintenant assises à cette
table ; car c'est une coutume réellement éta-
blie qu'elles viennent dans cette nuit.
LE MOINE.
Beau doux sire, ne vous fâchez pas; puisque
ainsi est, je m'en irai; je n'y prendrai plus
aujourd'hui d'offrande; mais souffrez donc
que je sois céans, et que je voie ces grandes
merveilles. Je n'y croirai qu'en les voyant.
RIKECE.
Or taisez-vous (et tenez-vous) tout coi. Je
ne crois pas qu'elle tarde ; car certainement
sur Theure elles sont maintenant en chemin.
GUILLOT.
J'entends la suite d'Hielekin , à mon es-
gnie de toutes gens ; et les appel]oit-K)n la Mesgnie
Henaequin en commun langaige; mais c'estoit la
Mesgnie Charles Quint, qui fut jadiz roy de France.
Quant celuy ix>y et sa mesgnie qui celle noise fai-
soient furent partis, l'escuier vint au duc Richard
et luy conta tout TafTaire et le gouvernement que il
avoit veu de la mesgnie Charles Quint qui telle nolsc
faisoient. Et continuellement venoit celle avanture
en la forest de Moulineaux près du chasieau, trois
fois la sepmaine. Adonc pensa le duc Richarti que,
s'il povoit^ il sauroit quelz gens c'estoient qui sur la
terre venoient faire telles assembleez sans sou congié.
Lors assembla de ses plus prÎTez cheTaliers jusques
au nombre de cent à six vingts des phis preux et
bardiz qu'il peut finer en toute Normendie, et leur
conta comme en sa terre, jouzte son ehasteau deMou-
lineaux,en la forest, advenoit par plusieurs fois à
l'asserant ung roy quiestoit acompaignède plusieurs
manières de gens qui merveilleusement grant noise
et horrible faisoient, et se reposoient dessoubzung
arbre qui làestoit. Si leur commanda qu'ilz s'armas-
sent et alhusent avec luy guetter et ouyr quelz gens
c'estoient. Et les chevaliers i^spcoidirent que ti'ès
voulen tiers ilz iroient avec luy, et que pour vivre
ne pour moui-ir ilz ne le laisseroicnt. Si advint que
le dit Richard sans-paour et ses chevaliers s'en vin-
diTnt à Moulineaux, et là firent dcdcns la forest
74
Mien ensiant, qui vient devant
Et mainte clokete sonnant;
Si croi bien que soient chi près.
leur embuftclie jouxte «t joignanl de Tarbrc toubz
lequel le roy et sa messie s'arrestoient. Et inconli-
nant comme à heure d'entre chien et leo, à TaTes-
pranti ilz Yontooyr une si trèsgrant noise et si hor-
rîble que moiTeiilesy et veirent comme deux hommes
pi'indrenl ung drap de plusieurs couleurs, se leur
sembloit, que ilz estendirent sur la terre et ordon-
nèrent par sièges comme sUlz vouloient ordonner
siège royal . Et puis après veirent venir ung roy acom-
paigné de plusieurs manières de gens, qui merveil-
leusement giunt noise et espovan table faisoient.
Ccluy roy se seoit en siège royal, et là le saluoient
et servoient ses gens comme roy : mais tous les
chevaliers, gens du duc Richard, eurent si très grant
fi'éeur et horreur de paour qu'ilz s'enfuyrent çàet là
et laissèrent le duc Richard tout seul. Adonc le
duc Richard vit que tous Ma chevaliers s'en estoient
fuys sans arroy comme gens esperdus, si dist en son
cueur que jà repi'ochc ne luy serait qu'il s*en fust
enfuy -, mais voit que le roy estoit assiz sur le drap
en siège royal avec sa mesgnie dessoubz le grant
arbre. Adonc le duc Richard sans-paour sault à
deuxpiez sur le drap, et dist au roy qu'il le conjure
de par Dieu qu'il luy die qui il est, et qu'il vient
quérir sur sa terre, et quelz gens sont avec luy. Et
lors le roy Charles Quint et toute sa mesgnie, quant
ilz 8C voient ainsi contrains de par Dieu et. conjurez
de dire qui il est et quelz gens ce soot avec luy, lors
dit au duc Richaixi : « Je suis le roy Charles Quint
« de France, qui de ce siècle suis trespassé, et fais
a ma pénitancc des péchez que j'ay iais en ce monde;
« et icy sont les âmes des chevaliers et autres gens
« qui me servoient, lesquels par les déméiites de
« leurs péchez font leur pénitance. » — « Où allez-
« vous?» dist le duc Richard. Dit le roy: «Nous allons
m nous combaU*esur les mescréans Sarrasins et amcs
« danneez pour nostre pénitancc faire. » Or dit le
duc Richard : «Quant revendrez-vous? ■ Dit le roy :
m Nous revendrons environ l'aube du jour, et toute
« nuyt nous combatrons àeulx. Laisse-nous aller.»
— « Non fcray , dit le duc Richard ; car pour vous
« aider à combatre veuil-je aller avec vous. » Or dit
le roy : « Pour quelque chose que tu voies ne laisse
« aller ce drap sur quoy tu es , et le lien bien. » —
« Siferay-je,ditle duc Richard. Or partons. » Adonc
partirent 1% dit Richard sans-paour, Charles Quint
et sa mesgnie faisans grant noise et tempes te ; et
comme vint à heure de mynuyt, ledit Richard ouyt
sonner une cloche comme à une abbaye ; et lors de-
manda où c'estoil que la cloche aonnoit et en quel
THÉÂTRE FRANÇAIS
cient , qui vient devant en sonnant mainle
clochette. Je crois bien qu'ils sont ici près.
pals ilz estoient. Et le roy luy dit que c'estoient ma-
tines qui sonnoient en Téglise de saincte Katherine
du mont Sinay • Et le duc Richard, qui de tout temps
avoit acoustumé d'aller à l'église, dit au roy qu'il
y vouloit aler ouyr matines. Lors le roy dist au
duc Richai'd : « Tenez ce paon de ce diap, et ne
« laissez point que tous jours vous ne soicz dessus,
« et allez à l'église prier pour nous, et puis au
« retourner nous vous revendix>ns quérir. » Lors
vint le duc Richard à tout son paon de drap que
le roy luy avoit baille, et entra en l'église de sainclc
Katherine du Mont Sinay; et quand il eut son
oroison finée, il tourna parmi l'église, et là vit de
monlt belles richesses et de monlt belles reliques
et merveilleuses choses, comme de carquans et au-
tres ferremens de prisonniers. Et ainsi comme il vint
à entrer en la chapelle fondée de la glorieuse viei-ge
Marie mère de Dieu, il vit ung sien chevalier, son
parent , lequel estoit léans et servoit pour gaigner
sa vie, car il y avoit sept ans qu*il estoit prisonnier
es mains des Sarrasins ; mais ung religieux de l'é-
glise l 'avoit pleigé de tenir prison léans. Et adone
le duc Richard vint à luy et luy demanda comme il
le faisoit et de quoy il servoit léans. Et adonc le che-
valier respondit au duc Richainl qu'il y avoit sept
ans passez que il avoit esté prins en la bataille des
Sarrasins ; mais ung des religieux de léans Tavoit
pleigé de tenir prison pour le servir et gaigner sa
vie, car il n'avoit par qui il peust mander que on le
déltvrast par rançon ou unghomme pour homme. Et
adonc le duc Richard luy demanda s'il vouloit au-
cune chose mander à sa femme et à ses gens. Et il
luy dit qu'il se recommandoit à elle. Et adonc le
duc Richard luy dit que sa femme estoit fianoée et
qu'elle devoit espouser dedens trois jours, et il y
scroitf sHl plaisoità Dieu, car il luy avoit encon ve-
nante et promis. Et adonc le chevalier pria au duc
Richard comme il dist à sa femme qu'il vivoit enoo-
res. « Elle ne me croira pas« » dit le duc Richai^.
« Si fera, dit le chevalier; et luy dii*cz pour voir en
« icelles enseignes que quant je partiz d'elle à venir
« par deçà en bataille où je fus prins, que l'anel de
« son doy .dont l'espousay, je le partyz en deux
« pièces dont une partie luy dcrooura, et j'ay l'autre
« que veez cy , que vous luy portei'ez pour enseignes. »
— - « Or bien, dit le duc Richard^ ainsi sera fait, et
« luy diray au sourplus, se Dieu plaist, que je met-
« tray peine à vostre délivrance. » Et ainsi comme
le chevalier demandoit au duc Richard qui léans
l'avoit amené, et comme il y estoit venu, et quant
AU MOYKlf-AGE.
75
LA GROSSE FEME.
Venrom dont les fées après?
GUILLOS.
Si iu*aU Diex , je croi c'oïl.
il parti du pals, et comme il retoumeroiti si bricf
comme il ditoit et aussi parlpient de plusieurs choses
ensemble comme à la fin de matines. Après ces cho-
ses parleez le duc Richard ouyt et entend venir le
roy et sa mesgnie, si prend congié au chevalier et
ist hors de l'église saincte Kalherine du mont Sinay,
et treuve le roy et sa mesgnie qui s'en venoient si
ti-availlez, si batus et si navrez que a merreilles. Et
lors le duc Richard prent son paon de drap et sault
avec le roy Charles Quint et sa mesgnie, et s^en vin-
drent singlant comme vent et tempeste. £t quant
Tint aussi comme à l'aube du jour le duc se aplomma
pour dormir» qui las et travaillé estoil; et puis s'es-
veilla et se trouva au bois de Moulineaux dessoubz
l'arbre où il avoit premier trouve le roy Charles
Quint et sa mesgnie, sans plus rien veoir ne trou-
ver; et se trouva tout seul, et lors mercia Dieu qui
grdce luy avoit donnée d*estrc retourné sauvémenl.
Adonc le duc Richard sans-paour s*en vint au
ebasleau de Moulineaux, et là trouva partie de ses
chevaliers qui fuyss'en estoient, et partie en estoient
encores dedens les bois mucez pour paour de ce que
ils avoient veu et ouy et aussi pour doubte que leur
seigneur, le duc Richard, ne fust mort. Adonc partit
le duc Richard de Moulineaux et s'en vint à Rouen;
el là estoit la dame qui espouser detoit le seotnd
jour ensuivant , laquelle estoit femme du chevalier
qui estoit piîsonnier et lequel le duc avoit trouvé en
rëgHse de sainte Katherine du mont Sinay . Lors dit
le duc k la dame que son seigneur de mari vivôit
encores et qu'il se reeommandoit à elle. Et elle rssu
pondit au dnc Richai*d : « Sire , mon seigneur de
« msry est mort et enfouy passé a vii. ans, car
« ceulx qui le veirent mort le me ont dit et tesmoi-
« gné pour vray ; et ainsi le croy : Dieu luy face
m pardon à Tame ! » Adonc print le duc Richard
sans-paour à couleur muer et dit : « Dame, par ma
« foy ! hier au soir à myentty t je le vis et parlay à
« luy en l'église de suinte Katherine du mont Sinay,
« et vous mande par moy que tous l'attendez et
« gardez voslre foy, comme vous luy promeistes au
m département de luy, en icellcs enseignes de Tanel
« de vostre doy et de quoy il vous avoit espouséc il
« fist deux parties, dont l'une il vous Idlssa et
« l'autre il emportaé Et pour^ ce veuil que la partie
m que vous avez, présentement me Baillez. » Et Ih
dame va à son escrin et prent la partie de Tancl
qu*slle avoity et la bailla au duc. Et le duc Richard
la print et tife l'autre partie de l'ancl que le chc-
LA GROSSE FEMME.
Les fées viendront donc après?
GUILLOT.
9i Dieu m'aide, je crois que oui.
valier lui avait baillée. Et lors dit devant la dame
et tous les chevaliers et escuiers qui là estoient :
« Doulx Dieu, si comme* c'est vray que le chevalier
« vit qui cest anel partyt en deux, en souvenance
« de vraie foy de mariage paisse rejoindre préscn-
« tenient ! » Et ainsi fat fait par le plaisir de Dieu.
Adonc dit la dame qu^elle attendroit son mari et
seigneur, puisque Dieu luy en avoit donné par son
plaisir gi>àce d'en avoir vraie congnoisSance. Et lors
le duc Richard demanda aux chevaliers qui fuys
s'en estoient que estoient devenus leurs corapai-
gnons ; et eulx , qui honteux furent , respondirent
qu'ils ne savoient. Adonc les fist cercher et quérir
parmy le bois,* et puis leur conta son aventui*e
comme il avoit trouvé le roy Charles Quint de
.France et sa mesgnie, et comme- ilz s'en slloient
combaUre aux âmes dsnneez pour leur pénitance
faire, et comme il s'en alla aveceux^ et quant vint
à mynuilil ouyt sonner une cloche et lors demanda
en quel pals il estoil ; et le roy Charles Quint et sa
mesgnie lui dirent qu'ils estoient sur le mont Sinay
et que c'cstoit en l'église de saincte Katherine; et
lors le duc y alla el là trouva le chevalier prison-
nier, et quant vint comme à la fin de matines, il
ouyt le roy et sa mesgnie venir, et print congié du
chevalier, et issit hors de l'église et puis s'en vint à
eulx. Et quant vint comme à l'aube du jour le sommeil
le print, et se aplomma et puis s'esveilla et se trouva
tout seul à l'arbre de Moulineaux, et ne sceust que
le roy Charles le Quint, jadiz roy de France, et sa
mesgnie estoient devenus. Adonc le duc Richard
sans-paour , en l'honneur de Dieu le créateur et de
la glorieuse vierge Marie et de la glorieuse sainte
Katkerine servie eu mont de Sinay, et pour alléger
la pénitance de Tame du roy Charles le Quint et de
sa mesgnie , Gài monlt de biens en saincte église, et
fist faire le service monll solennellement pour le
' voy et sa mesgnie que l'en disoit la mesgnie Chéries
Quint, qui jadis fut roy de France, comme devant est
dit. Et aussi le duc Richard avoit en sa maison ung
admirai sarrasin , qu'il délivra pour son chevalier
lequel estoit prisonnier es mains des Sarrasins et
lequel servoit en l'église de saincte Katheiine du
mont de Sinay pour sa vie avoir seulement, lequel
chevalier fut délivré pour l'admirai sarrasin, et s'en
vint en Normeudie, et fut avec la dame sa femme
qui sept ans l'avoit attendu , laquelle se vouloit re-
marier de nouveau quant le duc Richard luy dit que
son seigneur vivoit, et par tant délaissa du tout son
76
THÉÂTRE FRANÇAIS
RAINNELÉS A AH AN.
Aimilsire, il i a péril;
Je vauroie ore estre en maison.
ADAIIS.
Tais-te» il n*i a fors qne raison :
Che sont bêles dames parées.
RAINNELÉS.
En non Dieu, sire, ains sont les fées.
Je m'en vois.
ADANS.
Sié-toi, ribaudiaus.
CROQUESOS..
Me siet-il bien li hurepiaus?
Qu'est-che?n*i a-il chi autrui?
Mien ensient» dechéus sui
En che que j'ai trop demouré ,
Ou eles n*on (sic) point chi esté.
Dites-me » vielles reparée , .
A chi esté Morgue li fée ,
Ne ele ne se compaignie?
DAME D09GE.
Nenil voir, je ne les vi mie :
Doivent-eles par chi venir?
CROKESOS.
Oïl » et mengier à loisir ,
Ensi c'on m'a fait à entendre.
Chi les me convenra a tendre.
RIKECE.
A ! cui ies-tu , di , barbusUn?
CROEESOS.
Qui?jou?
nouTeau espouz ou (lancé , et attendit son loyal
seigneur, et vesquiiH^nt plus longuement ensemble.»
Les Cronîques de Normendie imprmeet et acampUes
à Rouen le quatortième jour de may mil, cote, qua-
ire-vingit et sept, etc. in-folio^ chapitre Ivii, (cuillc
signée ciiî*
Le passage suivant, écrit en patois qui approche
du flamand, nous semble aussi contenir une allu-
sion à Hellequin :
Syggear, or eiconl^, que Dex vos sot amis
Van Tui de sinte glore qui en de croc Ton mis !
Assës \'vfi% oît van Gcrbert, van Gerin ,
Van Willeme d'Orenge qni valt de cicf baiclin , *
Van conte de Bouloigae , van conte Hoillequin
El van Promont de Lens , van son fil Fromondin ,
Van Karlemaine d'Aïs, van son pire Paipin ;
Mais jo dira bians mos qni bien dot cslre cmprin.
Le ver islrontbien fat , il ne sont pas frnrins,
RAINNELET A ADAM.
Hélas ! sire» il y a péril ; je voudrais main-
nant être en (ma ) maison.
ABAM.
Tais-toiy il n'y a que raison : ce sont belles
dames parées.
RAWNELET.
Au nom de Dieu » sire , mais ce sont les
fées. Je m'en vais.
ADAM.
Assieds-toi , petit ribaud.
CROQUESOS.
Me va-t-îl bien le chapeau? qu'est-ce? n*y
a-t-il ici personne autre? à mon avis, je
suis déçu en ce que j'ai trop tardé , ou elles
n'ont point été ici. Dites-moi, vieille réparée,.
Morgue la fée a-tp^Ue été ici, elle et sa com-
pagnie ?
DAME DOUCE.
Nenni vraiment, je ne les vis pas : doivent-
elles venir par ici ?
GROQUESOS.
Oui, et manger à loisir, ainsi qu'on me Ta
fait entendre. Ici me les faudra-t-ii attendre.
RIKECE.
A qui es-tu» dis» homme d'armes.
GROQUESOS.
Qui? moi?
Ains sont de bons estuirea, ai coin dist li eacrtns i
Ce ftt van Rovisan qne de tans fa suerins,
Que d'alosete cante van soir et van matin,
Le los ele est kiie. ce fn à pal eslîns,
Por aler lour Noevile le castd asalir ;
Le vile sont stonmie là jns en ce gardios,
Flamenc se sont sanllé plus de tros fies .si «
Maqnesai Kaqainoghe et se niés Boidckia
Et Hnes Aadenare et Simon Moassckin ,
Riqueiore dn Pré et Wistasse Stilb
El Vinçant de B|irbier .i . antre Roclin ,
Et si vint Esconarl coarant sor se patin,
.J. antre Sparoarè Gilcbert Dierekin,
El. tout le bocardent cascnn dist esqniclîn.
Si fa escaavcçant Willeme Scooelin ,
E si fu Hondremarc .i. antre Claicqnin;
Qac parent de Qnemnzc et qne l'Armant cousin
il furent bien tros mile, ce Icsmoignc l'escrîn.
(Manuscrit du Roi, supplément Transis, n? 184,
folio 3 1 3 recto, colonne 3, v. 31 .)
AU MOYEN-AGE.
77
RIKECË*
Voire.
CROKBSOS.
Au roy HeUekm,
Qui chi m'a tramis en mesage
A me dame Morgue le sage ,
Que me sire aime par amour :
Si Tateuderai chi entour.
Car eles me misent clii Heu.
RIKECE.
Séés-vottS dont, sire courlieu.
CROKBSOS.
Voientiers, tant qu'eles venront.
O! vés-leschi!
RIKIERS.
Voirement sont :
Pour DicUf or ne parions nul mot.
HORGUE.
A ! bien viegnes-tu^ Croquesot 1
Que fait tes sires Hellequins?
CROKESOS.
Dame , que vostres amis 6ns ;
Si vous salue. 1er de lui mui.
MORGUE.
Diex bénéie vous et lui !
• CROKESOS.
Dame , J[)esoigne m'a carquie
Qu'il veut que de par lia vous die ;
Si l'orrés quant il vous plaira.
MORGUE.
Croquesot, sié-te .j. petit là.
Je t'apelerai maintenant.
Or chè , Maglore, aies avant;
Et vous y Arsile » d'après li ,
Et je méismes serai chi
Encoste vous en che debout.
MAGIORE.
Vois, je sui assie de bout
Où on n'a point mis de coutel.
MORGUE.
Je sai bien que j'en ai .j. bel.
ARSILE.
Et joH aussi.
' HAGLORE.
Et qu'es-che à dire?
Que nul n'en i a? Sui-je li pire?
Si m'ait Diex , peu me prisa
Qui estavli ni avisa
Que toute seule à coutel faille.
RIKECE.
(Oui) vraiment.
GROQUESOS.
Au roi Hellequin, qui m'a envoyé en mes-
sage ici à ma dame Morgue la sage, que mon
seigneur aime par amour. Je l'attendrai ici
à l'entour, car elles me mirent ici lieu (de
rendez-vous).
RIKECE.
Asseyez-vous donc , sire courrier.
CROQUESOS.
Volontiers, tant qu'elles viendront. Oh!
les voici !
RIQUIER.
Vraiment , ce sont-elles. Pour Dieu , ne
disons mot.
MORGUE.
Ah! s(fis le bien-venu, Croquesos! Que
fait ton seigneur Hellequin ?
CROQUESOS.
Dame , il est votre ami sincère. Il vous sa-
hie. Hier de lui je |)artis.
MORGUE.
Que Dieu bénisse vous et lui !
CROQUESOS.
Dame , il m'a chargé d'une commission
qu'il veut que je vous dise de sa part ; vous
l'entendrez quand il volts plaira.
MORGUE.
Croquesos, assieds-toi un peu là, je t'ap-
pellerai tout à l'heure! Or çà, Maglore, allez
avant; et vous, Arsile, après elle, et moi-
même je serai ici à côté de vous dans ce
, coin.
MAGLORE.
Vois, je suis assise en ce coin où l'on n'a
point mis de tapis (petite couverture)
MORGUE.
Je sais bien que j'en ai un beau.
ARSlLE.
Et moi aussi.
MAGLORE.
Et qu'est-ce à dire? qu'il n'y en a pas?
Suis-je la pire? Si Dieu m'aide, il me prisa
peu celui qui établit et fut d'avis que toute
seule je serais sans tapis.
78
THÉÂTRE FRANÇAIS
MORGUE.
Dame Maglore , ne vous caille ;
Car nous dechà en avons deus.
MAGLORB.
Tant est à mi plus grans li deus
Quant vous les avés » et je nient.
* ARSILE.
.Ne VOUS caut, dame; ensi avient;
Je cuit c'on ne s'en donna garde.
MORGUE.
Bêle douche compaigne , esgarde
Que chi fait bel et cler et net.
ARSILE.
s* est drois que cbiex qui s'entremet
De nous appareiUier tel lieu
Ait biau don de nous.
MORGUE.
Soit , par Dieu !
Hais nous ne savons qui cbiex est.
CROKBSOS.
Dame , anchois que tout che fust prest,
Ving-Je chi si que on metoit
Le taule et c'on appareilloit y
Et doi clerc s'en entremetoient ;
S'oï que cbes gens apeloient
L'un de cbes deus Riquece Aurri,
L'autre Adan filz maistre Henri ;
S'estoit en une cape cbiex.
ARSILE.
S'est bien drois qu'i leur en soil miex ,
£t que cbascune .i. don i mèche :
Dame, que doorés-vous Riqueche?
Commenchiés.
MORGUE.
Je li doins don gent :
Je vœil qu'il ait plenté d'argent ;
Et de l'autre vœil qu'il soit teus
Que che soit li plus amoureus
Qui soit trouvés en nul paï's.
ARSILE.
Aussi vœil-je qu'il soit jolis
Et bons faiseres de canchons.
MORGUE.
Encore faut à l'autre .j. dons.
Commenchiés.
ARSICB.
Dame, je devise
Que toute se marchéandise
Li viegne bien et montcplit.
MORGUE.
Dame Maglore, ne vous inquiétez pas;
car nous deçà nous en avons deux.
MAGLOREk
Mon deuil en est d'autant plus grand que
vous les avez et que je n'en ai pas.
ARSILE.
Ne vous tourmentez pas» dame; il advient
ainsi; je pense qu'on ne s'en donna garde.
MORGUE.
Belle douce compagne, regarde comme
il fait ici bel et clair et net.
ARSILE.
Il est justice que celui qui se mêle de bous
préparer (un) tel lieu ait beau don de nous.
MORGUE.
Soit, par Dieu! mais nous nous ne savons
qui celui-ci est.
CROQUBSOS.
Dame , avant que tout ceci fût prêt , je
vins ici pendant que l'on mettait la table et
qu'on se préparait , et deux clercs s'en mê-
laient. J'entendis ainsi que ces gens appe-
laient l'un de ces deux Riquece Aurri, l'autre
Adam fils de maître Henri. Celui-ci était en
cape.
ARSILE.
Il est bien justice qu'il leur en soit mieux,
et que chacune y mette un don : dame, que
donn^ez-vous à Riquece? Commencez.
MORGUE.
Je lui donne gentil don : je veux qu'il ait
abondance d'argent; quant à Fautre, je veux
qu'il soit tel que ce soit le plus amoureux
qui soit trouvé en aucun pays.
ARSILE.
Aussi veux-je qu'il soit gai et bon faiseur
de chansons.
MORGUE.
Il faut encore un don à Tâutre. Commen-
cez.
ARSILE.
Dame, je décide que sa marchandise lui
vienne à bien et multiplie.
AU H0TEN-:4GE.
79
MORGUE.
Dame, or ne faites tel despit
Qu'il n aient de vous aucun bien.
MÂ6L0RE.
De mi certes n'arontril nient:
Bien doivent Talir à don bel
Puis que f ai fali à coutel.
Honnis soit qui riens leur donra !
MORGUE.
A ! dame» che n'avenra jà
Qu'il n'aient de vous coi que soit.
MAGLORE.
Bêle dame, s'il vous plaisoit»
Qrendroit m'en dfeporteriés.
MORGUE.
Il convient que vous le fachiés.
Dame, se de rien nous amés.
MAGLORE.
Je di que Riquiers soit pelés
Et qu'il n'ait nul cavel devant.
De l'autre qui se va vantant
D'aler à l'escole à Paris,
Yœil qu'i soit si atruandis
En le compaignie d'Arras»
Et qu'il s'ouvlit entre les bras
Se feme, qui est mole et tenre.
Et qu'il perge et hache l'aprenre
Et mèche se voie en respit.
ARSIliE.
Âimi! dame, qu'avés-vous dit?
Pour Dieu I rapelés ceste cose.
MAGLORE.
Par l'ame où U cors me répose I
Il sera ensi que je di.
MORGUE.
Certes, dame, che poisemi:
Mout me repenc, mais je ne puis,
Conques hui de riens vous requis.
Jecuidoie parches dens mains
Qu'il déussent avoir au mains
Ghascuns de vous .i. bel jouel.
MAGLORE.
Ains comperront chier le coutel
Qu'il ouviierent chi à mètre .
MORGUE.
Croquesot !
CROKESOS.
Dame?
MORGUE.
Se t'as lettre
MORGUE.
Dame, maintenant ne faites tel dépit qu'ils
n'aient de vous aucun bien.
m
MAGLORE.
De moi certainement n'auront-ils rien : ils
doivent bien ne pas avoir de beaux dons
puisque je n'ai pas eu de tapis. Honni soit
qui leur donnera quelque chose !
MORGUE.
Ah ! dame, il n'adviendra pas qu'ils n'aient
de Vous quoi que ce soit.
MAGLORE.
Belle dame, s'il vous plaisait, maintenant
vous m'en dispenseriez.
MORGUE.
U faut que vous le fassiez, dame, si vous
nous aimez le moins du monde.
MAGLORE.
Je dis que Riquier soit pelé et qu'il n'ait
nul cheveu devant. Quant à l'autre qui se va
vantant d'aller à l'école à Paris, je veux qu'il
soit acoquiné avec la compagnie d'Arrâs, et
qu'il s'oublie entre les bras de sa femme, qui
est molle et tendre, et qu'il perde et laisse
l'étude, et qu'il mette son voyage en répit.
ARSILE.
Hélas ! dame,qu'avez-vous dit?PourDieu !
rétractez cette chose.
MAGLORE.
Pnrl'ame qui repose en mon corps I il sera
ainsi que je dis.
MORGUE.
Certes, dame, cela m'attriste : je me repens
fort, mais je n'y puis rien, de vous avoir
requise de quelque chose aujourd'hui. Je
pensais par ces deux mains qu'ils dussent
avoir au moins chacun un beau joyau de
vous. . .
MAGLORE.
Au contraire ils payeront cher le tapis
qu'ils oublièrent de mettre ici.
MORGUE.
Croquesos I
CROQUESOS.
Dame?
MORGUE.
Situ as lettre ou quelque chose à dire de
80
THÉÂTRE
Ne rien de ton seigneur à dire,
Si vicn avant.
CROKESOS.
Diex le vous mire !
Aussi avoie-je grant haste:
Tenés.
MORGUE.
Par foi ! c'est paine waste :
Il me requiert chaiensd'amours;
Maisj'ai mon cuer tourné aiilours:
Di-lui que mal se paine emploie.
CROKESOS.
Aimi ! dame, je n'oseroie :
Il me geteroit en le mer ;
Nepourquant ne poés amer,
Dame, mil plus vaillant de lui.
MORGUE.
Si puis bien faire.
CROKESOS.
Dame^cui?
MORGUE.
I5n demoisel de ceste vUe
Qui est plus preus que lex .c. mile
Où pour noient nous traveillons.
CROKESOS.
Qui est-il?
MORGUE.
Robers Soumeillons,
Qui set d'armes et du cheval ;
Pour mi jouste amont et aval
Par le païs à taule-ronde *.
Il n'a si preu en tout le monde,
Ne qui s'en sache miex aidier ;
Bien i parut à Mondidier,
S'il jousta le miex ou le pis.
Encore s'en dieut-il ou pis»
Ensespauleset ens es bras.
CROKESOS.
Est-che nient uns à uns vers dras
Roiiés d'une vermeille roie?
* Elspéce de tournoi sur lequel on peut consul-
ter mon Tristan, t. II, p. 185, 186; et la Storia ed
Analisi degU antichi romanii di Cavalleria e dei
poemi romanxeschi d'Italia del dottore Giulio Fer-
rario. Milano dalla tipograiia delP autore m. dccc.
XXVIll-XXÏX, quatre volumes in-8«, t. Il, p. 82-
84. Voyez aussi rues générales sur les tournois et
la Table-Ronde, — Histoire de C Académie royale des
Inscriptions et Belles-lettres, t. XYIII, p. 31 1*315.
FRANÇAIS
de la part de ton seigneur, viens avant.
CROQUBSOS.
Dieu vous en récompense ! aussi avais-je
grande hâte : tenez.
MORGUE.
Par (ma) foi ! c'est peine perdue : il me
requiert céans d'amoiu* ; mais j'ai tourné mon
cœur ailleurs : dis-lui qu'il emploie mal sa
peine.
CROQUESOS.
Hélas ! dame, je n'oserais : il me jetterait
dans la mer; néanmdns vous ne pouvez
aimer, dame, personne qui vaille plus que
lui.
MORGUE.
Je le puis.
CROQUESOS.
Dame, qui?
MORGUE.
Un damoiseau de cette ville qui est plus
preux que cent mille où nous travaillons
pour rien.
CROQUESOS.
Qui est-il?
MORGUE.
Robert Soumeillons, qui sait d'armes et du
cheval; il joute amont et aval par le pays
aux tables-rondes. Il n'y a si preux dans le
monde entier, ni qui sache mieux se tirer
d'affaire . Il y parut bien à Monldidier , s'il jou-
ta le mieux ou*le pire. Il s'en ressent encore
à la poitrine, aux épaules et aux bras.
CROQUESOS.
N'est-ce pas un (damoiseau) aux habits
de couleiu* verte rayés d'une raie rouge?
Il y avait à Bourges un ordre de cheTalerie inti-
tulé de la Table-Ronde, Il fut institué entre des prin-
cipaux bourgeois de la Tille, au mois de mai 1486,
au nombre de quatorze et un cbef. Le premier chef
fut Jean de Cucbamois. Voyez Recveil des anti-
qvitet et privilèges de la ville de Bourges et deplv-
sievrs autres Filles capitales du Royaume, Par lean
Chcnu« A Paris, cbez Nicolas Buon, m.dc.xxi, in-4^,
fol. 179.
AU MOYEN- AGE.
81
HORGUE.
Ne plus ne mains.
CROKESOS.
Bien le sa voie.
Mesire en est en jalousie.
Très qu'il jousta à l'autre fie
En ceste vile, ou marchié droit.
De vous et de lui se vanloit.
Et tantost qu'il s'en prist à courre ,
Hesires se mucha en pourre
Et fist sen cheval le gambet ,
Si que caîr fist le varlet
Sans assener sen compaignon.
MORGUE.
Par foi ! assés le dehaignon ;
Nonpruec " me sanle-il trop vaillans >
Peu parliers et cois et chelans,
Ne nus ne porte meilleur bouque.
Li personne de lui me touque
Tant que je l'amerai, que-vau-che?
ARSILE.
Le cuer n'avés mie en le cauche ,
Dame , qui pensés à tel home :
Entre 4e Lis voir et le Somme
N'a plus faus ne plus buhotas ,
Et se veut monter seur le tas
Tantost qu'il repaire en un lieu.
MORGUE.
S'est teas?
ARSILE.
C'est mon.
MORGUE.
De le main Dieu
Soie-jou sainnie et bénite !
Meut me tieng ore pour de^pite
Quant pensoie à tel cacoigneur,
Et je laissoie le gringneur
Priiiche qui soit en faërie.
ARSILE.
Or estes-YOUS bien conseillie ,
Dame , quant vous vous repentes.
MORGUE.
Croqaesot !
CROKESOT.
Madame?
MORGUE.
Ni plus ni moins.
CROQUESOS.
Bien le savois. Monseigneur en est jaloux,
depuis qu'il vint Tautre fois en cette ville,
droit au marché. (Le damoiseau) se vantait
sur votre compte et sur le sien, et tantôt qu'il
se prit à courir, monseigneur se cacha dans
la poussière et fit buter son cheval, tellement
qu'il fit cheoir le jeune homme sans attein-
dre son compagnon.
MORGUE.
Par (ma) foi ! nous le dédaignons assez ;
cependant il me paraît beaucoup valoir, être
peu parleur, et tranquille et discret, per-
sonne ne porte meilleure bouche. Sa per-
sonne me touche tant que je Taimerai. A
quoi bon cela?
ARSILE.
Vous n'avez pas le cœur dans la chausse,
dame , vous qui pensez à (un) tel homme :
vraiment entre la Lys et la Somme il n'y a
plus faux ni plus trompeur, et il veut jouir
d'une femme aussitôt qu'il vient dans uA
lieu.
MORGUE.
Est-il tel?
ARSILE
C'est la vérité.
MORGUE.
De la main de Dieu soi&-je signée et bénite!
je me tiens maintenant pour très méprisable
quand (je) pensais à un pareil trompeur , et
je laissais le plus grand prince qui soit en
féerie.
ARSILE.
Vous êtes bien conseillée, dame, mainte-
nant que vous vous repentez.
MORGUE.
Groquesos !
CROQUESOS.
Madame ?
Et celé qui m'icri à corage ,
Prm»c <{a'elc aott de hint ptragc ,
S'iert mi feme et jou tes maris.
[Roman du comte de Poitiers, Paris, SilTCSlrc»
]831,in-8o, p. 53, v. 1374.)
6
82
THÉÂTRE FRANÇAIS
MORGUE.
AmisU's
Porte ten segnieur de par mi.
CRO&ESOS.
Madame , je vous en merchi
De par men grant segnieur le roy.
Dame , qu'est-che la que je voi
En chele roée? Sont-che gens?
UORGCE.
Nonil 9 ains est esamples gens ,
Et cbele qui le roe tient
Chascune de nous apartient;
Et s'est très dont qu'ele fu née ,
Muiele, sourde et avulée.
GRORESOS.
Comment a-ele à non ?
MORGUE.
Fortune.
Ele est à toute riens commun»
Et tout le mont tient en se main ;
L'un faitpovre hui , riche demain;
Ne point ne set cui ele avanchc.
Pour chou n'i doit avoir fianche
Nus, tant soit haut montés en roche
Car se chele roe bescoche ,
' Il le convient descendre jus.
GRORESOS.
Dame , qui sont chil doi lassus
Dont chascuns sanle si grans sire ?
MORGUE.
Il ne fait mie bon tout dire :
Orendroit m'en déporterai.
MAGLORE.
Croquesot , je le le dirai.
Pour chou que courechie sui ,
Huimais n*espargnerai nului ;
Je n'i dirai huimais fors honte :
Chil doi lassus sont bien du conte ,
Et sont de le vile signeur;
Mis les a Fortune en honneur :
Chascuns d'ans est en sen lieu rois.
CROKESOS.
Qui sont-il?
MAGLORE.
C'est sire Ermenfrois ,
Crespins et Jaquemes Louchars.
I CRORESOS.
Bien les connois , il sont escars.
MAGLORE.
Au mains regnent-il maintenant ,
MORGUE.
Fais des amitiés à ton seigneur de ma part.
CROQUESOS.
Madame, je vous en remercie de par mon
grand seigneur le roi. Dame, qu'est-ce que
Je vois dans cette roue? Sont-ce (des) gens?
MORGUE.
Nenni , mais c'est une belle allégorie » et
celle qui tient la roue appartient à chacune
de nous;* elle est depuis qu'elle fut née,
muette , sourde et aveugle.
CROQUESOS.
Comment a-t-elle nom ?
MORGUE.
Fortune. Elle est commune à toute chose
et tient tout le monde en sa main ; (elle) fait
l'un pauvre aujourd'hui, (et) riche demain :
et Y(^ ne sait point qui elle avance. Pour
cela personne n'y doit avoir confiance , tant
haut soit-il monté ; car si cette roue baisse ,
il lui faut descendre en bas.
CROQUESOS.
Dame , qui sont ces deux là-haut dont cha-
cun semble si grand seigneur?
MORGUE.
Il ne fait pas bon (de) tout dire: ici je m'en
dispenserai.
MAGLORE.
Croquesos, je te le diraft Par cela que je
suis courroucée , aujourd'hui je n'épargne-
rai personne; je ne dirai aujourd'hui que du
mal : ces deux là-dessus sont bien du compte,
et sont, seigneurs de la ville ; Fortune les a
mis en honneur : chacun d'eux est chez lui
roi.
CROQUESOS.
Qui sont-ils?
MAGLORE.
Ce sont sure Ermenfroi, Crespin et Jacques
Louchard.
CROQUESOS.
Bien les connais , ils sont avares.
MAGLORE.
Au moins règnent-ils maintenant , et leurs
AU MOYEN-AGE.
81
Et leur enfant sont bien venant
Qui raigner vauront après euls.
CROKESOS.
Liqnel?
MA6L0RE.
Vés-ent chi au mains deus ;
Ghaseuns sieut sen père drois poins.
Ne sai qai chiex est qui s'embrusque.
CROKESOS.
Et chiex antres qui là trebusque.
A-il jà fait pille-ravane?
MAGLORE.
Non, c'est Thoumas de Bouriane
Qui soloitbien estre du conte;
Mais Fortune ore le desmonte
Et tourne chu dessous deseure :
Pour tant on li a courut seure
Et fait damage sans raison ,
Meesmement de se maison
Li voloit-on faire grant tort.
ARSILE.
Pechié fist qui ensi Ta mort;
Il n'en éust mie mestier;
Car il la laissié son mestier
De draper pour brasser goudale.
MORGUE.
Che fait Fortune qui l'avale :
Il ne Tavoît point desjcrvi.
GROl^SOS.
Dame» qui est cbis antres chi
Que si par est nus et descaus?
MORGUE.
€his? c'est Leurins U Ganelans,
Qui ne puet jamais relever.
ARSILE.
Dame, si puet bien parlever
Aucune bêle cose amont.
CROKESOS.
Dame, volontés me semont
C'a men segneur tost m'en revoise.
MORGUE.
Croqnesot, di-lui qu'il s'envoise
Et qu'il fâche adès bêle chiere,
Car je li iere amie chiere
Tous les jours mais que je vivrai.
CROKESOS.
Madame, sour che m'en irai.
MORGUE.
Voire, di-li hardiement,
cnfans viennent bien, qui voudront régner
après eux.
CROQUESOS.
Lesquels?
MAGLORE.
En voici au moins deux : chacun suit son
père en tous points. Je ne sais qui est celui
qui se cache.
CROQUESOS.
Et cet autre qui là trébuche , a-t-il déjà
fait piUe-ravane ?
MAGLORE.
Mon, c'est Thomas de Bourienne qui avait
coutume d'être du compte; mais Fortune
aujourd'hui le démonte et le tourne sens des-
sus dessous : pour cela on lui a couru dessus
et fait dommage sans raison , même de sa
maison lui voulait-on faire grand tort.
ARSILE.
Celui qui ainsi Ta fait mourir fit péché; il
. n'en eût pas (eu) besoin; car il a laissé son
métier de drapier pour brasser de la bière.
MORGUE.
Ce fait Fortune qui l'abaisse ; il ne l'avaft
point mérité.
CROQUESOS.
Dame , quel est cet autre ici qui est si nu
et déchaussé?
MORGUE.
Celui-ci? c'est Leurin le Canelaus, qui ne
peut jamais se relever.
ARSILE.
Dame, il peut bien encore élever quelque
belle chose en haut.
CROQUESOS.
Dame, volonté me somme qu'à mon sei-
gneur tôt m'en retourne.
MORGUE.
Croqnesos , dis-lui qu'il s'amuse et qu'il
fasse toujours bonne chère , car je lui senû
amie chère tous les jours que je vivrai.
CROQUESOS.
Madame, sur ce m'en irai.
MORGUE.
En vérité, dis- (le) lui hardiment, et porte
81
THEATRE FRANÇAIS
Et se li porte clic preseut
De par mi; tien, boi anchois viaus.
CROKESOS.
Me siet-il bien li hielepiaus?
DAME DOUCE.
Bêles dames, s'il vous plaisoit,
Il me sanle que tans seroit
D*aler-ent, ains qu'il ajournast.
ARSILE.
Ne faisons chi de séjour,
Car n'aGert que voisôns par jour
En lieu là où nus hom trespasl ;
Alons vers le pré esraument.
Je sai bien c'on nous i atent.
HAGLORE.
Or lost alons -ent par ilieuc.
Les vielles femes de le vile
Nous i atendent.
MORGUE.
Est-chou gille?
MAGLORE.
Vés, Dame Douche nous vient pruec.
DAME DOUCE.
Et qu est-ce ore chi, bêles dames?
C'est grans anuis et grans diffames
Que vous avés tant demouré.
J'ai annuit faite l'^ivan-garde ,
Et me fille aussi vous pourwarde
Toute nuit à le crois, ou pré.
Là vous avons-nous atendues , •
Et pourwardées par les rues;
Trop nous i avés fait veillier.
MORGUE.
Pour coi, la Douche?
DAME DOUCE.
On m'i a fait
Et dit par devant le gent lait.
, Uns hom que je vœil manier;
Mais se je puis, il ert en bière ,
Ou tournés che devant derrière
Devers les pies ou vers les dois.
MORGUE.
Je Tarai bientost à point mis
En sen lit, ensi que je fis,
L'autre an, Jakemon Pilcpois,
Et l'autre nuit Gillon Lavier.
MAGLORE.
Alons! nous vous irons aidier.
Prendés avœc Agnès, vo fille,
lui ce présent de ma part; tiens, bois avant
de te mettre en route.
GROQUESOS.
Me sied-il bien le chapeau ?
DAME DOUCE.
Belles dames, s'il vous plaisait, il me sem-
ble qu'il serait temps de s'en aller avant qu'il
(it jour.
ARSILE.
Ne restons plus ici , car il ne convient pas
que nous marchions de jour dans des lieui
où quelqu'un passe; allons sur-le-champ
vers le pré, je sais bien qu'on nous y attend.
MAGLORE.
Maintenant allons-nous-en vite par ici.
Les vieilles femmes de la ville nous y atten-
dent.
MORGUE.
Est-ce tromperie?
MAGLORE.
Voyez, Dame Douce vient auprès de nous.
DAME DOUCE.
Et qu'est-ce maintenant ici , belles dames?
c'est grand ennui et grande honte que vous
ayez tant resté. J'ai celte nuit fait l'avant-
garde, et ma fille aussi vous garde toute la
nuit à la croix, au pré,. Là nous vous avons
attendues, et gardées parles rues; vous nous
y avez trop fait veiller.
MORGUE.
Pourquoi, la Douce?
DAME DOUCE.
On m'y a fait et dit par devant le monde
outrage. (C'est) un homme que je veux faire
passer par mes mains; mais si je puis, il
sera en bière, ou tourné sens devant derrière
vers les pieds ou vers les doigts.
MORGUE.
Je l'aurai bientôt à point mis en son lit,
ainsi que je fis, l'autre année, à Jacques
Pilepois, et l'autre nuit à Gilles Lavier.
MAGLORE.
Allons! nous vous irons aider. Prenez
avec (vous) Agnès, votre fille, et une femme
I^C une qui maint en cliiié ,
Qui jà n'en avéra pité.
MORGUE.
Famé Wautier Mulet?
DAME DOUCE.
C'est chille.
Alé^evant, et je m'en vois.
(Les fées cantcnt:)
Par cbi va la iiii«gBO«d-i«,|Mr chio&je Tob*.
Ll MOINES.
Aimi, Dieus! que j'ai soumeillié!
HANE LI MERCIERS.
Marie ! et j'ai adès veillié.
Faites, alés-vou?-ent errant.
Ll MOINES.
Frère, ains arai roengié avant,
Par le foi que doi saint Acaire !
HANE.
Moines, volés- vous dont bien faire?
Alons à Raoul le waidier.
Il a aucun rehaignet d'îer:
Bien puet estre qu'il nous donra.
LI MOINES.
Trop volentiers. Qui m'i menra?
HANE.
Uns ne vous menra miex de moi;
Si trouverons laiens, je croi,
Compaignie qui là s'embat,
Faiticheoù nus ne se combat:
Adan, le fil maistre Henri,
» ■ - «
* Cette phrase se trouve encore dans un motet du
nianuscrît 81 la Vall., folio 27 recto, arec la même
mélodie ; seulement elle est un peu Tariée et accom-
pagnée de deux autres parties musicales, puisqu'elle
est dans un motet; car il était de la. nature de ce
inorceau d'être à trois parties :
AU MOYEN-AGE. $5
qui demeure en ville, qui n'en ;iura pas
pitié.
MORGUE.
(La) femme (de) Wautier Mulet?
DAME DOUCE.
C'est celle-là. Allezjdevant, et je m'en vais
(Les fées chantent:)
3
c-f;ir rirrriT
Par chi
22:
va la roi- gno- ti- se
P^
m
par chi où Je vois*.
[ Par ici va la mignardise, par ici où je vais.]
LE MOINE.
Eh Dieu ! que j'ai sommeillé !
HANE LE MERCIER.
Marie ! et j'ai toujours veillé. Faites, allez-
vous-en sur-le-champ.
LE MOINE.
Frère, mais j'aurai mangé auparavant, par
la foi que (je) dois à saint Acaire!
HANE. •
Moine , voulezrvous bien faire ? allons à
Raoul le garde-chasse. Il a quelque petit
reste d'hier : peut-être bien il nous (en) don-
nera.
LE MOINE.
Très volontiers. Qui m'y mènera.
HANE.
Personne ne vous mènera mieux que moi.
Nous trouverons là, je crois, compagnie
agréable qui s'amuse et dans laquelle nul ne
I' *
|i[ri|i|i|.ni'
BlOiMto «le, M-vcrooB€te-lc,qmDiexdoiD«l boD jour.
ParcM va1aiDl---gDo--U-ee,p*i'chi où jevoîi.
Plain-chanL
P^
86
Veel«i et Riqueche Aurri
Et Gillot le Petit, je croi.
LI MOINES.
Par le saint Dieu ! et je Kotroi,
Aussi est chi me cose bien,
Et si vés-chi un crespet, tien î
Que ne sai quels caitis oiïri ;
Je n'en conterai point à ti,
Ains sera de commepchement.
UANE.
Alons-ent donc ains que li gent
Aient le taverne pourprise.
Esgardés, li taule est jà mise
Et vés-là Rikeche dencoste.
Rikeche, véisies-vous Toste?
RIKIERS.
Oue, il est chaiens, Ravelet!
LI OSTES.
Véésmechi.
HANE.
Qui s'entremet
Dou vin saUer? Il ni a plus.
LI OSTES.
Sire, bien soiés-vous venus !
Vous vœil-je Tester, par saint Gille !
Sachiés c'on ven^en ceste vile
Tastés, je V vencpar eschievins.
• LI MOINES.
Volentiers. Ghà dont.
LI OSTES.
Est-che vins?
Tel ne boit-on mie en couvent.
Et si vous ai bien en couvent
Qu'aven ne vint mie d'Aucbeure.
RUIERS.
Or me prestes donques .j. voirre
Par amours, et si séons bas;
£t che sera chi le rebas
Seur coi nous meterons le pot.
GDILLOS.
C'est voirs.
RIKIERS.
Qui vous mande, Gillos?
On ne se puet mais aaisier.
GUILL08.
Che ne fustes-vous point, Rikier :
De vous ne me doi loer maires.
Que c'est? mesires sains Acaires
A-il fait miracles chaicns ?
THÉÂTRE FRANÇAIS
se bat: Adam, le fils de maître Henri, Veelei
et Riqueche Aurri et Gillot le Petit, je crois.
LE MOINE.
Parle saint Dieu! et je l'octroie, aussi est-
ce bien mon affaire, et voici un crespet, tiens !
que je ne sais quel malheureux offrit ; je n'en
compterai point avec toi, mais il sera pour
commencer..
HANE.
Allons-nous-en donc avant que les gens
aiei^rempli la taverne. Regardez, la table
est«déjà mise et voilà Riquece de côté. Ri-
quece, vliea-vous l'hôte.
RIQCIER.
Oui, il est céans. Ravelet!
l'hôte.
Me voici.
HANE.
Qui se mêle de tirer du vin ? Il n'y en a
plus.
l'hôte.
Sire, soyez le bien venu ! Je vous veux
fêter, par saint Gilles! Sachez qu'on vend
dans cette ville tastés, je le vends de la part
des échevins*
LE MOINE.
Volontiers. Çà donc.
l'hôte.
Est-ce vin? On n'en boit pas (de) tel en
couvent, et je vous garantis bien que pareil
ne vint d'Auxerre.
RIQUIER.
Maintenant prêtez-moi donc un verre par
amour, et asseyons-nous; et ce sera ici le
rebas sur quoi nous mettrons le pot.
GUILLOT.
C'est vrai .
RIQUIER.
Qui vous mande, Guillot ? On ne se peut
davantage mettre à l'aise.
GUILLOT.
Cela ne fùtes-vous point, Riquier : de vous
ne me dois louer guère. Qu'est-ce ? monsei-
gncui' saint Acaire a-t-il fait miracle céans?
AU MOYEN^^AGE.
87
LI OSTES.
Gillot, estes-vous hors du sens ' ?
Taisiés. Que mal soies venus !
GUILLOS.
Ho ! biaus hostes, je ne di plus.
Hane» demandés Ravelet
S'il a chaiens nul rehaignet
Qui] aitd'essoir repus en mue.
U OSTES.
Oïl, .j. herenc de Gernemue '*,
Sans plus, Gillot, je vous oc bien.
GCILLOS.
Je sal bien que vés-chi le mien ;
Hane, or li demandés le voe.
u OSTES.
Le bau faique t'ostes le poe,
Et qu'il soit à tous de commun ;
Il n'afliert point c'on soit enfrun
Seurle viande.
GUILLOS.
Bé! cestjeus.
LI OSTES.
Or metésdontle herenc jus.
GUILLOS LI PETIS.
Vés-Ie-chî, je n'en gouslerai;
Mais .j. petit assaierai
Che vin, ainsc'on le par essiaue.
Il fu voir escaudés en yaue.
Si sent .j. peu le rebouture.
LI bSTES.
Ne dites point no vtnlaidure,
Gillot : si ferés courtoisie ;
Nous sommes d'une compaignie,
Si ne le blamçs point.
* Celltf expression s'est consei'Tée jusque dans le
ciix-ftptième siècle : « f I ( Bensseradc) toucha 4000
lÎTres pour aUer en Suède faire compliment à la i-eine
(Christine) qui aToil pensé estre assassinée par un
logent de collée hors de sens, »
{Mémoires de Talletnant des Reaux, art. Bensse^
rade, t. IV, p. 385, édition de MM. Monmerqué,
Ckateaugiron et Taschereau.)
** On retrouve ce nom dans celui d*Adam de Ger-
nemue, nommé parmi les barons de l'échiquier.
Voj. BiaddX, FormuiareangUcanum,^. 1 7 9, n^ ccxcr,
el tÂe Hist. of tfte Exchcqucr, p. 744. L'«n trouve
un Nicolas de Wcrcmue nommé, roi. 106 du Ma-
gnus rotulus Pipa, édition de Ilodgson.
'
l'hôte.
Guillot, étcs-vous hors du sens? Taisez-
(vous). Que mal soyez-{vous) venu!
GUILLOT.
Ho! bel hôte, je ne parle plus. Hanc, de-
mandez à Ravelet s'il a céans quelque reste
qu'il ait d'hier soir serré en (un) garde-man-
ger.
l'hôte.
Oui, un hareng de Gernemue, sans (rien
de) plus, Guillot, je vous assure bien.
GUILLOT.
Je sais bien que voici le mien ; liane, main-
tenant demandez-lui le vôtre.
l'hôte.
Tout beau ! ôte ton pouce, et qu'il (le ha-
reng) soit à tous en commun; il ne conviciil
pas qu'on soit chiche sur la nourriture.
GUILLOT.
Bé I c'est un Jeu.
l'hôte.
Maintenant mettez donc le hareng en bas.
GUILLOT LE PETIT.
Le voici, je n'en goûterai; mais j'essaye-
rai un peu ce vin, avant qu'on le tire. Il fut
^vraiment échaudé en eau, il sent un peu
le rebut.
l'hôte.
Ne dites point d'injure à notre vin ,
Guillot: V0U9 ferez courtoisie; nous sommes
compagnons, ainsi ne le blâmez point.
Li reii GvrmaDd par tOD dcrif
Misl ses gardaim en ccl pais.
Apréa îço maDda par ban
Pur Toit ki erl à Faldumi,
Contre 11 Tengenl à la mer ;
Par t«l manda par ion empier.
Bien aaemblad plot de cenl rcii
Od lur grant osl , od Inr herneis ;
A Gememne entrent en mer,
Deaoz Chailo Tont arirer,
Lei nefs firent à la terre treire ,
N'en qnident mes aveir à fcirr ;
Pais ont gnaslé lot cel paît.
A la terre Seint-Galeris
Avant s'en vont , eu Pontif entrent.
{VEstorie des En^Us soium la Iranslaciofi inaishi
Geffrei Gaimar, manuscrit royal, Musée Bi-itau-
nique.)
88
THEATRE FRANÇAIS
GUILLOS LI PETIS.
Non fai-je.
HANE LI MERCIERS.
Vois que maistre Adans faille sage
Fourche qu'il doit estre escoliers.
Je vi qu'il se sist volentîers
Avœcques nous pour desjuner.
ADANS.
Biaussire» alns convient m'éurer;
Par Dieu ! je ne le fac pour el.
MAISTRE HENRIS.
Va-i, pour Dieu ! tu ne vaus mel ;
Tu i vas bien quant je n'i sui.
ADANS.
Par Dieu ! sire, je n'irai hui,
Se VOUS ne venés avœc mi.
MAISTRE HENRIS.
Va dont, passe avant, vés-me-chi.
HANE LI MERCIERS.
Aimi, Diexl con fait escolier !
Ghi sont bien emploie denier.
Font ensi li autre à Paris ?
RIQUECE.
Vois, chis moines est endormis.
LI OSTES.
Et or me faites tout escout:
Heton$-Ii jà sus qu'il doit tout
Et que Hane a pour lui yué.
LI MOINES.
Aimi, Dieu ! que J'ai demeuré !
Ostes, comment va nos affaires?
LI 0STE9.
Biaus ostes, vous ne devés waires :
Vous finerés moult bien chaiens;
Ne vous anuit mie, g'i pens.
Vous devés .xij. sols à mi:
Merchiés-ent vo bon ami
Qui les a chi4)erdus pour vous.
LI MOINES.
Pour mi?
LI OSTES.
Voire.
LI MOINES.
Les doi-je tous?
LI OSTES.
Oil, voir.
U MOINES.
Ai-je dont ronquiet ?
J'en eusse aussi bon marcbict ,
GUILLOT LE PETIT.
Je ne le fais pas.
HANE LE MERCIER.
Vois combien maître Adam fait le sage par
la raison qu'il doit être écolier. Je vis qu'il
s'assit volontiers avec nous pour déjeuner.
ADAM.
Beau sire, auparavant il faut m'écouter;
par Dieu ! je ne le fais pas pour autre chose.
MAITRE HENRI.
Va-s-y, pour Dieu ! tu ne vaux pas mieux;
tu y vas bien quand je n'y suis pas.
ADAM.
Par Dieu ! sire, je n'irai pas aujourd'hui,
si vous ne venez avec moi.
MAÎTRE HENRI.
Va donc, passe avant, me vt>ici.
HANE LE MERCIER.
Hélas ! Dieu ! quel écolier ! ici deniers sont
bien employés. Les autres font-ils ainsi à
Paris?
RIQCECE.
Vois, ce moine est endormi.
l'hôtjb.
Et maintenant écoutez-moi tous : mettons-
lui dessus qu'il doit tout et que Hane a pour
lui joué.
LE MOINE.
Hélas ! Dieu ! que j'ai demeuré ! Hôte ,
comment va notre affaire ?
l'hôte.
Bel hôte, vous ne devez guère : vous fini-
rez très bien céans ; (qu'il) ne vous ennuie
pas, j'y pense. Vous me devez douze sous;
remerciez-en votre bon ami qui' les a ici
perdus pour vous.
LE MOINE.
Pour moi ?
l'hôte.
En vérité.
LE moine.
Les dois-je tous?
l'hôte.
Oui, en vérité.
LE moine.
Ai-je donc ronquiet'f'i'en eusse aussi bon
marché, ce me semble, en la friponnerie ; et
AU MOYEN-AGE.
89
Ghe me sanle, en Tenganerie;
Et n*a-il as dés jué mie
De par mi, ni à me requeste.
HANE Ll MERCIERS.
Vés-chi de chascttn le foi preste
Que che fu pour vous qu'il joua.
LI MOINES.
Hé, Diex ! à vous con fait jeu a !
Biaus ostes, qui vous vaurroit croh'e?
Mauvais fait chaiens venir boire ,
Puis c'on cunkie ensi le gent.
LI OSTES.
Moines, paies chà men argent
Que vous me devés; est-che pbis?
LI MOINES.
Dont deviegne-jou aussi fais
Que fu li hordussens ennuit !
LI OSTE9.
Bien vous poist et bien vous anuit ,
Vous waiterés chaiens le coc ,
Ou vous me lairés chà che froc :
Le cors ares , et jou Tescorche.
LI MOINES.
Ostes, me ferés-vous dont forche?
U OSTES.
Oïl, se vous ne me paies.
* LI MOINES.
Bien voi que je sui cunkiés ,
Mais c'est li darraine fois.
Par mi chou m'en irai-je anchois
Qu'il reviegne nouviaus escos.
MAISTRES HENRIS.
Moines, vous n'estes mie sos,
Par mon chief! qui vous en aies.
[li fisisgiens.]
Certes, segnieur, vous vous tués,
Vous serés tout paralelique'.
Ou je tieng à fausse fisique ,
Quant à ceste eure estes chaiens.
GUILLOS.
Maistres, bien kaiés de vo sens ,
Car je ne le pris une nois.
Sées-vousjus.
li fisisgiens.
Chà ! une fois
Me donnés, si vous plaist, à boire.
GUILLOS.
Tenés, et mengiés ceste poire.
il n'a pas joué aux dés de ma part, ni à ma
requête.
HANE LE MERCIER.
Voici chacun prêt à engager sa foi que ce
fut pour vous qu'il joua.
LE MOINE.
Ah I Dieu, comme l'on vous joue ! bel hôte,
qui vous voudrait croire? il fsiit mauvais de
venir boire céans, puisqu'on*dupe ainsi le
monde.
l'hôte.
Moine , payez çk mon argent que vous me
devez; est-ce dispute?
LE MOINE.
Que je devienne ainsi fait que fut le fou
aujourd'hui !
l'hôte.
Bien ( qu'il ) vous pèse et bien (qu'il) vous
ennuie, vous attendrez ici le (chant du) coq,
ou vous me laisserez ici ce froc: (vous) au-
rez le corps, et moi Técorce.
LE MOINE.
Hôte, me ferez-vous donc violence?
l'hôte.
Oui, si vous ne me payez.
LM MOINE.
Bien vois f|ue je suis attrapé ; mais c'est la
dernière fois. Sur ce je m'en irai avant qu'il
revienne (de) nouveaux écots.
MAITRE HENRI.
Moine, vous n'êtes pas fqu, par mon chef!
de vous en aller.
LE MÉDECIN.
Certes, seigneurs, vous vous tuez, vous
serez tous paralytiques, ou je tiens pour
fausse (la) médecine, quand à cette heure
vous êtes céans.
GUILLOT.
Maître, bien tombez de votre sens, car
je ne la prise pas une noix. Asiseyez-vous.
LE MÉDECIN.
Çà ! une fois me donnez, s'il vous plait, à
boire.
GUILLOT
Tenez, et mangez celte poire.
90
TirÉATRE FRANÇAIS.
LI MOINES.
Biaus osies, escoutés un peu :
Vous avés fait de mi yo preu ;
Wardés *j. petit mes reliques,
Car je ne sui mie Ore riques ;
Je les racaterai demain.
LI OSTES.
Alé6) bien sont en sauve main.
«CILLOS.
Voire, Dteis !
LI OSTES.
Or puis preeschier :
De saint Acaire vous requier.
Vous, maistre Adan et à vous, Hane ;
Je vous pri que chascuns recane
Et fâche grant soUeropnité
De che saint c'on a abevré.
( Li compaingnon cantest : )
Mais c*est par .j. estrangc tour.
A ! jà se aiet en haute tour...
Biaus ostes, est-che bien canté?
u osTES respont :
Bien vous poés estre vanté
Conques mais si bien dit ne fu.
- LI DERVÉS.
A hors le fu, le fu« le fu !
Aussi bien canté-je <|Q'il font?
LI MOINES.
Li cbent dyable aporté vous ont;
Vous ne me faites fors damage.
Vo père ne tieng mie à sage ,
Quant il vous a ramené chi.
u PERES AU DERVÉ.
Certes, sire, che poise mi ;
D'autre part, je ne sai que faire ;
Car, s'il ne vient à saint Acaire,
Où ii^a-il querre santé ?
Certes il m'a jà tant couslé
Qu'il me convient querre men pain.
LI DERVÉS.
Par le mort Dieu ! je muir de fain.
LI PERES AU DERVÉ.
Tenés, mengiés dont cesle pume.
LI DERVÉS.
Vous i mentes, c'est une plume ;
Aies, ele est ore à Paris.
Ll PERES.
Biau sire Die\ ! con sui honnis
Et perdus, et qu'il me ineschiot î
LE MOINE.
Bel hôte, écoutez un peu : vous avez fait
de moi votre profit ; gardez un peu mes reli-
ques, car je ne suis pas maintenant riche ; je
les rachetersfi demain.'
l'hôte.
Allez, bien sont en main sûre.
GUILLOT.
Vraiment , Dieu !
l'hôtb.
Maintenant je puis prêcher : je vous re-
quier de par saint Acaire, vous, maitre Adam
et vous, Hane; je vous prie que chacun
ricane et face grand' solennité de ce saint
qu' on a abreuvé.
■ (Lcf compi^oDs chantent : )
Mais c'est par un étrange tour. Ah! déjà il s'as-
sied en haute tour...
Bel hôte, est-ce bien chai^té?
l'hôte répond :
L'on peut bien vous vanter que jamais Ton
ne dit si bien.
le fou.
( Il y ) a dehors le feu , le feu ! le feu !
Aussi bien chanté-je qu'ils f9nt.
le moine.
Les cent diables vous ont apporté; vous
ne me faites que dommage. Votre père ne
tiens-je point pour sage, quand il vous a ra-
mené ici.
LE père du fou.
Certes, sire, cela me chagrine; d'autre
part, je ne sais que faire; car, s'il ne vient à
saint Acaire, où ira-t-il quérir santé ? Cer-
tes, il m'a déjà tant coûté qu'il me faut de-
mander mon pain.
LE FOU.
Parla mort de Dieu ! je meiurs de faim.
LE PÈRE DU FOU.
Tenez, mangez donc cette pomme.
LE FOU.
Vous y mentez, c'est une plume; allez,
elle est maintenant à Paris.
LE PÈRE.
Beau sire Dieu ! comme je suis honni et
perdu, et qu'il me mésadvieni !
AU MOYElf*ÂOE.
91
Ll MOINES.
Certes, c'est trop bien emploiet;
Pour coi le ramenés-vous chi ?
LI PERES.
Hé, sire ! il ne feroit aussi
En maison fors desloiauté ;
1er le trouvai tout emplumé
Et muchié par dedens se keute.
XAISTRE HENRIS.
Diex! qui estchiex qui là se keute?
Boi bien. Le glout ! le glout ! le glout !
GUILLOS.
Pour l'amour de Dieu ! ostons tout.
Car se chis sos-là nous cenrt seure...
Pren le nape ; et tu, le pot tien.
RIKECE.
Foi que doi Dieu! je le lo bien.
Tout avant que il nous meskieohe
Chascuns de nous prengne se pieche:
Aussi avons-nous trop vilUet.
LI MOINES.
Ostesy vous m'avés bien pilliet,
Et s'en i a chi de plus riques ;
Toutes eures chà mes reliques !
Vés-chi .xij. sols que je doi.
Vous et vo taverne renoi ;
Se g'i revieng dyable m* en porche !
LI OSTES.
Je ne vous en ferai jà forche ;
Tenés vos reliques.
LI MOINES.
Or chà !
Honnis soit qui m'i amena !
Je n'ai mie apris tel afaire.
GUILLOS.
Di, Hane, ia-il plus que faire?
Avon&-nous chi riens ouvlié ?
HANE.
Nenil» j'ai tout avant osté.
Riisoas l'oste que bel li soit.
GUILLOS.
Ains irons anchois, s'on m'en croit,
Baisier le fiertre Nostre-Dame,
Et che chierge offrir qu'ele flamc :
Nocose nous en venra miex.
LI PERES.
Or chà! levés-vous sus, biausfiex,
J'ai encore men blé à vendre.
LE MOINE.
Certes, c'est très bien fait; pourquoi le ra-
menez-vous ici?
LE PÈRE.
Hé ! sire; il ne ferait aussi à la maison que
déloyauté ; hier (je) le trouvai tout emplumé
et caché par dedans sa couverture.
MAITRE HENRI.
Dieu! quel est celui qui là se cache? Bois
bien. Le glouton! le glouton! le glouton!
GUILLOT.
Pour Tamour de Dieu ! ôtons tout , car si
ce fou-là nous court dessus... Prends la
nappe; et toi, tiens le pot.
RIKECE.
(Par la) foi que je dois à Dieu ! je suis bien
de cet avis. Tout avant qu'il nous mésad-
vienne (que) chacun de nous prenne sa pièce :
aussi avons-nous trop veillé.
LE MOINB.
Hôte, vous m'avez bien pillé, et il y en a
ici de plus riches; toutefois çà mes reliques !
Voici douze sous que je dois. Je renie vous
et votre taverne; si j'y reviens (que) le dia-
ble m'emporte !
L'aÔTff.
Je ne vous y forcerai pas; tenez vos reli-
ques.
LE MOINE.
Or çà ! honni soit qui m'y amena ! je n'ai
pas appris telle affaire.
GUILLOT.
Dis, Hane, y a-Ul davantage à faire?
avons-nous ici oublié quelque chose ?
HANE.
Nenni, j'ai tout auparavant ôté. Faisons
que l'hôte soit content.
GUILLOT.
Mais (nous) irons auparavant, si l'on m'en
croit, baiser la châsse de Notre-Dame, et of-
frir ce cierge pour qu'il brûle: noire affaire
ira mieux.
LE PÈRE.
Or çà ! levez-vous, beau fils , j*ai encore
mon blé à vendre.
92
THÉÂTRE FRANÇAIS
LI DERYÉS.
Que c'est? me volés mener pendre,
Fiex à putain, leres prouvés?
LI PERES-
Taisiés. Cor fussiés enterés,
Sos puans i Que Dicx vous honnisse !
Ll DERVÉS.
Par le mort Dieu ! on me compisse
Par là deseure, che me«anle.
Peu faut que je ne vous eslranle.
LI PERES.
Aimi ! or tien che croquepois.
LI DERVÉS.
Ai-je fait le noise dou prois?
LI PERES.
Nient ne vous vaut, vous en venrés.
LI DERVÉS.
Alons, je sui li espousés.
LI MOINES.
Je ne fai point de men preu cty,
Puis que les gens en vont ensi,
N'il n'i a mais fors baisseletes,
Enfanset garchonnaille; or fai,
S'en irons; à Saint-Nicolai
Gommenche à sonner des cloquetes.
EXPLIGIT LI JEUS DE LA FUELLIE.
LE FOU.
Qu'est-ce? me voulez(-vous) mener pen-
dre, fils de p , voleur prouvé?
LE PERE.
Taisez(-votts). Fussiez-vous enterré, fon
puant ! Que Dieu vous honnisse !
LE FOU.
Par la mort de Dieul l'on me pisse dessus
par là, ce me semble. Peu (s'en) faut que je
ne vous étrangle.
LE PÈRE.
Hélas! maintenant tiens ce croquepois.
LE FOU.
Ai-je fait le bruit du proisf
LE PÈRE.
Rien ne vous vaut, vous (vous) en vien-
drez.
LE FOU.
Allons, je suis l'épousé.
LE MOINE.
Je ne fais point de profit ici , puisque les
gens s'en vont ainsi, et il n'y a plus que ba-
cheleties, enfans etgarçonnaille. Maintenant
nous (nous) en irons; à Saint-Nicolas (l'on)
commence à sonner les cloches.
FIN DU JEU DE LA FEUILLES.
FRAGMENS DU JEU ADAM.
LE JEU ADAN LE BOÇU DARRAZ '.
Scignour, savez por qoi j^ai mon ahit changié?
J'ai esté avoec famé, or revois au clergié;
Or avertira ce que j'ai pieça songié ;
Por ce vieng à tous toz ainçois prendre congié.
Or ne porront pas dire aucun qui j*ai hantez
Que dealer à Parts soie por nient vantez;
Cliascuns puet revenir jà n^ert si enchantez,
* Ce fragment se trouve dans la Bihiiolhcquc
Royale, sous le n<> 7218, ancien fonds ^ fol. 350
verso, col. 1.
Quar bien grant maladie cnsiut bien granz sanicz.
D*autre part je n*ai pas ci si mon tens perdu
Que je n*aie à amer leaument entendu ,
Si qu'encore pert-il aus tés quels li pos fu.
Or revois à Paris.
Chetis ! qu'î ftf ras-tu ?
Onques d'Arras bons clcr<; n'issi ,
Et tu le veus fere de ti !
Ce seroit granz abusions.
N'est mie Riquiers Araions •
AU MOYEN-AGE.
93
Bons çlers et soutiex en ton livre ?
Oily por .îj. deniers le livra:
Je ne voi qu'il sache autre chose;
Mes nus reprendre ne vous ose ,
Tant arez'vous muable chicf.
Cuidiez-Tous qu'il venisl à chief ,
Biaus douz amis, de ce qu'il dist?
Cbascuns mes paroles dcspist ,
Ce me samble, et gete moult loins;
Mes puis que ce vient au besoins,
.Et que par moi m'esluet aidier,
Sachiez je n'ai mie si chier
Le sejor d'Arras, ne la* joie,
Que l'aprendre lessier en doie ;
Puis que Diex m\i doné engien ,
Tans est que je le tome à bien ;
J'ai ci assez ma borse escousse.
Et que devendra la pagousse ,
Ma commcrc dame Maroie?
Biaus sire, avoec mon pcre eri ci.
Mestres , il n'ira mie ainsi
S'ele se puel mètre à la voie ;
Quar bien sai , s'onques la connu i ,
Que s'ele vous i savoit hui ,
Qu^le iroit demain sanz respit.
•
Et savez-vous que je ferai ?
Por li espacnter, meliai
De la moustarde sor mon v...
Hcstre, tout ce ne vous vaut nient,
Ne la chose à ce point ne tient.
Ainsi n'en poez-vous alcr;
Quar puis que sainte Yglisc apaire
.ij. gens , ce n'est mie à refaire.
Prendre esluet garde à l'engrener.
Par foi ) cil dist par dcrinaille ,
Ausi com par ci le me taille,
Qu'il s'en fust gardez à l'cmprendrc.
Amois me prist en un tel point
Que li amanz .ij. foiz se point,
S^il se veut dont vers li desfendre :
Quar pris sui au premier buillon ,
Tout droit en la verde seson,
Et en l'aspresce de jovent ,
Quant la chose a plus grant savetir,
Et nus ne chace son meilleur
Fors ce que miex vient à talent.
Estez fesoit bel et seri ,
Douz et cler et vert et flori ,
Delîtable en chanz d'oiseillons ,
En haut bois , près de fontenelc
Clera sor maillie gravele;
Adonc me vint avisions
De celi que j'ai à famé orc,
Qui me samble ore et pale et sore,
Qu'ele estoit donc blanche et venncille,
Hiauz , amoreuse et deugie ;
Or, samble crasse et mal taillie,
Triste et tencans.
C'est granz merveille.
Voirement estes-vous muables
Quant feturcs si de li tables
Avez si briefment oubliées :
Ne sai por qoi estes saouls.
Por qoi ?
Eie'a fet envers vous
Trop grant marchié de ses denrées.
Trop, Richece! à ce ne tient point;
Quar Amor la gent si enoint
Que cfaascune grâce enlumine
En famé, et fet sambler plus grande.
Si o'on cuide d^unc truande
Que ce soit bien une roïne.
Si crin sambloient reluisant
D'or, crespë, cler et bien luisant :
Or sont chéu, noir et pendic.
Tout me samble ore en li mue ;
£le avoit front bien compassé,
Blanc, ouni, lai^, fencstric:
Or le Yoi cresté et estroit;
Les sorci^ par samblance avoit
Eu arçanSf soutiex et lingniez
De brun poil , con trais de pincel ,
Por le regart fcre plus bel ;
Or les voi espars et dreciez
Com s^l vueillent voler en Tair ;
Si noir oeil me sambloient vair,
Sec et fendu, prés d'acointier,
Gros desouz; déliez fauciaus
A .ij. petiz ploiçons jumiaus,
Ouvranz et cloanz à dangier,
En simple i*egart amoureus;
Et si dcsccndoit entre .ij.
Li tuiaua du nez bel et droit ,
Porsivant par art de mesure.
Qui li donoit forme et figure ,
Et de gayeté souspiroit.
Entor avoit blanches maisseles ,
Fesanz au rire .ij. foisseles •
.j. poi muées de vermeil,
Paranz parmi le cuevre-chief ;
Ne Diex ne vendroit mie a ohief
De fere .j. viaire pareil
Com li siens adonc me sambloit.
La bouche après le porsivoit
Graisle au cors et gi'osse ou moi Ion ,
Fresche et rermeille plus que rose ,
Blanche en denture, jointe et close ;
Et api es forcelé menton,
Dont naissoit la blanche gorgctc
Dusqu'aus espaules sanz foissetc ,
Ounie et grosse en avalant;
Haterel porsivant derrière
94
THiATRB FRANÇAIS
Sanz poil , blanc, et erl de manière
Soi- sa cole .j. poî reploiant;
Espaules qui pas n'encrunchoienl.
Dont 1i lonc braz adevaloient ,
Gros et graisle où il aferoit. ^
Mes encore cstoit-ce dif maiiis.
Qui regardoil ses blanches mains.
Dont nessoient si bel lonc doit,
A basse jointe et gresle en lin«
Couvert d'un bel ongle sanguin «
Près de la cbar ouni et net.
Or vendrai au moustré devant.
Puis la gorgete en avalant;
Et premiers au pis camuset y
Dur, cort et haut de point et bel ,
Entrecloant le ruiotel
D'Amors qui chiet en la forcele;
Boutine avant et rains voutices ,
Que manche d^yvuire entailliés
A ces coutiaus à damoisele ;
Plate jambe , ronde jambete.
Gros braon , basse chevillete ;
Pié vautlz , haingre, à peu de char.
En li me sambloit tel devise :
Si croi que desouz la chemise
N*aloil pas li sorplus endar ;
Et ele perçut bien de li
Que je l'amoie plus que mi,
Si se tint vers moi chicrcmcnt;
Et com plus chierc se tcnoit ,
En mon cucr plus croistre fesoit
Amor et désir et talent ;
Avoec s'en mesla jalousie,
Désespérance et derverie.
Et plus et plus ert en ardant
Por s'amor, et mains me connut.
Tant c'onques à aise ne fui.
Si oi fei du mestre seignor.
Bone gent, ainsi fui-je pris
Par Amors, qui m'avoil sorpris ;
Quar fetures n'ôt pas si bêles
Comme Amors le mes fist sambler ;
Mes Désirs le me fist gouster
A la grant saveur de Vauceles.
S'est tens que je m'en reconnoisse
Tout avant que ma famé engroisse ,
Ne que la chose plus me coust ;
Quar mes fains en est i-apaiez.
Explieil uns geus.
CEST LI COUMENCEMENS DU JEU ADAN LE BOÇU*.
Seigneur, savés pour koi j'ai men abit cangié ?
J'ai esté aveuc feme, or revois au clegic ;
Or avertirai cou que j'ai pieça songié .
Ancoi sui à vous tous venus prendre congié.
Dire ne porront mie aucun que j'ai an tés
Que d'aler à Paris soie pour nient vantés;
Gascuns puet revenir jà si n'ert encanlés :
Car en grant çialadie gist souvent grans santés,
Nepourcant n'ai-jou mie ci men tans si perdu
Que jou n'aie en amer loiaument entendu.
Si k'encore en pert-il à tés qieus li pos fu.
Or revois à Paris.
(Or M licve un p€r«oiinâge et respont t )
Caitis! k'i feras-tu P
* Ce fragment est tiré du manuscrit du Vatican
n« 1490, folio 132 recto. Nous le reproduisons ici
d'après la copie de M. de Sainte-Palaye , insérée
dans le recueil intitulé : AneUnrus Chansons fran-
çoùes avant 1300, t. I, folio 290, Bibliothèque
i-oyale de l'Arsenal, in-folio, n* 62, belles-lettres
françaises. M. de Sainte-Palaye avait fait le voyage
de Rome, pour veiller lui-même à l'exactitude de
ses copies. (Préface des Porsîes du Roy de Noi^re,
pages XI v^ XV.)
Onques d'Arras boins clers n^isi*,
Et tu le veus faire de ti !
Ce seroit grans abuisions.
(Or resporfl Adant-.)
N'est mie Rikiers Amions
Boins clers et soutiens en sen livre ?
* Cette imputation fut renouvelée, en 1739,
]Mir le sieur de Gouve , dans le Mercure de cette
année, volume d'avril, p. 692, 693. L'abbé Le-
beuf répondit dans le même recueil, juin , 1739,
premier volume , p. M 36-1 1 39, et à la suite de sa
dissertation sur VElal des sciences en France , depuis
lamort du Roi Robert ^ arrivée eni0^i.jusqu*à celle
de Philippe te Bel y arrivée ^n 1 3 1 4 . {Dissertations sur
l'Histoire ecclésiastique et civile de Paris» A Paris,
rue St. Jacques, chez Lambert et Durand, m.dcc.xli,
in-8o, tome II, p. 284-293.) Pour détruire ce re-
proche, le bon abbé cite les noms de quatre à cinq
ecclésiastiques qui , dans les xi« et xu* siècles, oot
écrit sur l'office divin. Outre cet Adam de le Halle,
on compte parmi les poètes de cette ville au xm'
siècle , Jehan Bodel et Courtois.
AU MOYEN-AGE.
95
(El ans autres responl:)
Ouail, pour .iiij. dcDiei-s le livre :
Je ne voi que sace autre cose;
Mais nus reprendre ne vous ose,
Tant avés-Tous mule cbicf.
(Or reipont nni antres à celi:)
Cuidiés-Yous k'il venîst à kief, •
Biau dous amis, de cou qu'il disl?
(Or respoBt AdaBS:)
Ghascuns mes paroles despît,
Ce me samble, et jeté moh loing;
Mais puis que Yenroit au besoiug,
Et q'il m'esluet par moi aidier,
Sacîés je n'ai mie si chier
D'Arras le soûlas et le joie,
Que l'aprendre laissier en doie ;
Puis que Dieus m'a douné engieo ,
Tans est que jou l'atoume k lui ;
J'ai ci aasés me bourse escouse.
(Or H respont nni ftntreii)
Et que devenra H pagouse ,
Me cou mère dame MaroieP
( Et Adam respont i)
Biau sire, aveuc men père iert ci.
(El cieus li recponli)
Maistre, il n'ira mie ensi
S*ele se puet mètre à le voie ;
Car bien sai, s'onques le counui,
Que s'ele tous i savoit hui ,
Qu*ele iroit demain sans respil.
(El refponl Adanii)
Et savés-vous que j'en ferai ?
Pour li espanir, mêlerai
De le moustarde seurmen t...
(Et cieni li respont:)
Maîstre, tout cou ne vous vaut nient ,
Ne point li cose à cou ne tient ,
N'ensi n'en poés-TOus alcr;
Car puis que sainte Eglise apaire
.ij. gens, ce n'est mie à refaire.
Eusiés pris garde à l'engrener.
(El Adans H -respont:)
Par foi ! cis dist par deyinaille ,
Ansi que par ci le me taille :
Qi se fust wardés à l'emprendre ?
Amours me print en un tel point
, , , *
S'il se Teut contre li desfendre :
Car pris fui ù premier boullon ,
Tout droit en le verde saison ,
Et en l'aspreté de jouvent ,
U li cose a plus grant saveur.
Ne nos ne qace sen meilleur
Fors cou ki li vient à talent.
Estes faisoit bel et seri ,
Vert et cler et frés et flouri ,
* 11 manque ici un vers au manuscrit du Vatican.
Voyez le texte d'après les deux manuscrits du Roi.
En baut bos, près de fontenele
Clere sus maille gravele;
Adont me vient avisions
De celi que j'ai à feme ore ,
Qi or me samblc pale et sore :
Adont esloit blanche et vermeille ,
Rians, amourcus et deugie ;
Or, sanle crase et mautaillie,
Tristre et tençans.
(Or respont li personne de devant :)
C'est grant merveille.
Voirement estes-vous muaules
Qant faitures si deli taules
Avés si briëmcnt oubliées :
Bien sai pour qoi estes saous.
(Et respont Adans :)
PoiTrkoi?
(Etcienslni:)
Elc a fait envers vous
Trop grant markié de ses denrées.
(Et respont Adans :)
Troutp (sic), Biquece, à cou ne lient point;
Mais Amours si le gent eniont,
Et de grase si enlumine ^
Em feme, et fait sambler plus grande ,
Si c'on cuide d'une truande
Que ce soit bien une roîne.
Si cring sambloient reluisant
DW, crespa et roit et fourmianl :
Or sont kéu, noir et pendic.
Tout me sanle ore en li mué ;
Ele avoit front bien conpassé ,
Blanc, ouni , large, fenestric :
Or le voi crelé et estroit.
Les sourcieus par samblance avoit
En arcans , soutiens et ligniés
De brun poil , con trais de pincel ,
Pour le rouart * faire plus bel ;
Or les vois espars et dreciés
Con s'il veulent voler en l'air.
Si noir oel me sembloient vair.
Sec et fendu, prest d'acointier.
Gros desous; délié fouciaus
A deus petis ploçons jumiaus,
Ouvrans et cloans à dangier
En rouars simples, amoureus ;
Et se descendoit entre deus
Li tuiaus du nés bel et droit ,
Poursievans par ars de mesure,
Qi li dounoit fourme et figure.
Et de geelé soupiroit.
Entour avoit blanques maissailes ,
Faisant au ris .ij. foisseles
Un peu nuées de vermeil ,
Parant parmi le ceuvre-kief;
Ne Dieus ne venroit mie à kief
De faire un viaire pareil
Que li siens adont me sanloit.
* Regard. (Note de M. cl: Sainic-Palayc.)
96
THÉÂTRE FRANÇAIS
Li bouquc après se poursievoit
Grailc à cors * et grosse ù moilon,
Fresque et vermeille plus que rose ;
Blance ententure^ jointe et close;
Et après foucelé mentoo,
Dont naissoit li blanque gorge te,
Trusk'as espaulcs sans fosete ,
Ounie et grosse en avalant ;
Halcrel poursievant deriere
Sans poil , gros et blanc de manière ,
Scur se cote un peu reploiant;
Espaules qi point n'encruçoient ,
Dontli lonc brac adevaloient.
Gros et graile ù il aferoit.
Et cncor estoi-cc du mains ,
Qi rewardast ses blances mains ,
Dontnaissoîent li biaus lonc doit,
A basse jointe, graille en fin ,
_ 9/
* Ne cuidicz pas que ce soit gnlle.
Car aj .iiij. cors de la nie
Senr .iiij. ionri de la cité
Qaî crei^ de la fermeté
Fist .iiij. grani homei de piere
De très merveilleaie manière.
^Âoman de CUomadès ^ manuscrit de T Arsenal,
belles-lettres françaises, in-folio , n<> 175, folio
col. 2, v. 27.)
Couvert d'un bel ongle sangin ,
Pi*ès de le car ouni et net.
Or venrai au monstre devant ,
Puis le goi^ete en avalant ;
Tout premier au pis camuset.
Dur,, cort et baut de point et bel ,
Entrecloant le ruiotel
D\4mours qi qieten le fourcelc;
Boutine avant et rains vautiës ,
Com menées d'ivoire entaillics
A ces coutiaus à demiseles;
Plate banque, ronde ganbete.
Gros bran, basse quillcie ;
Pié vautic, baingre, à peu de char.
En li me sambloit teus devise,
Et croi que desous le quemise
N'aloit point li sourplus en dar"^.
Bêle geni, ensi fui-je pris
Pour Amour qi si m'eut soupris;
Car faiture n'eu t. point si belej
Q' Amours me le fist sambler ;
Mais Désirs le me fist gouster
A le grant saveur de Yauceles.
ExpUcit.
* N'est-ce pas l'orîgine du mot italien mdamo?
Il manque ici douze vers qui sont dans les deux
autres manuscrits.
F. M.
AU MOTEN-AGE.
1)7
LI JUS DU PELERIN.
NOMS DES PERSONNAGES.
LI PELERèNS.
GUIOS.
GAVTIERS, appelé d'abord
WARNIERS
IJ TILAINS.
ROGAUS.
La scène c
tt à Arras.
•
' LI PELERINS.
Or pais, or pais, segoieur! el à moi entendes :
Noaveles vous dirai, s*iin petit atendés.
Par coi trestous li pires de vous iert amendés.
Or vous taisiés tout coi, si ne me reprendés.
Se^ienr, pèlerins sui, si ai aie maint pas
Par viles, par casliaus, par cbités, par tres-
pas,
S'aroie bien mestier qiie je fusse à repas;
Car n*ai mie par tout moût bien trouvé mes
pas.
Bien a trente et chienc ans que je nai aresté,
S*ai puis en maint bon lieu et à maint saint
esté,
S'ai esté au Sec-Arbre et dusc*à Duresté **;
Dieu grasci qui m'en a sens et pooir preste.
Si fui en Famcnie, en Surie et en Tir ;
S*alai en un pais où on est si entir
Que CD i muert errant quant on i veut mentir,
£t si est tout qiiemun.
* Voyez une nolice , sur ce nom, à la suile du
^^««n dt Mahomet, elc. Paris, Silvcsli-e, 1831,
grand io-8«.
LE PÈLERIN.
Or paix , or paix! seigneurs, et écoutez-moi :
je vous dirai, «i (vous) attendez un peu, nou-
velles par lesquelles le pire de vous sera
amendé. Or taisêzr(vous) tous, (tenez-vous)
coi, et ne m'interrompez pas. Seigneurs, je
suis pèlerin, et j'ai fait maint voyage par vil-
les, parchàteaux, par cités, pardéfilés, et j'au«
rais bien besoin d'avoir du j'epos, car je n'ai
pas très-bien trouvé ma nourriture partout. Il
y a bien trente-cinq ans que je n'ai pas arrêté,
et j'ai depuis été en maint bon lieu et vers
maint saint, j'ai été au Sec- Arbre et jusqu'à
Duresté , je remercie Dieu qui m'en a prêté
l'esprit et le pouvoir. J'ai été en Famenie,
en Syrie et à Tyr ; je suis allé dans un pays
où l'on est si véridique que l'on y meurt sur
l'heure quand on y veut mentir, et cela est
tout-à-fait commun.
** Voyez, sur ce nom, le glossaira de la C/uinson
de Ho/ant/jiH 181, col. 3, au mot diristant.
7
98
THEATRE FIUNÇAIS
LI YILAINS.
Je t'en vœil desmentir,
Car entendant noas fais vessie pour lanterne.
Vous ariés jà plus chier à sir en le taverne
Que aler au moustier.
Ll PELERI^iS.
Pechié fait qui me ferne.
Car je sui moût lassés; eslé ai à Luserne,
En Terre de Labour, enToskane, en Sezilc;
Par Puîlie m'en reving où on tint maint con-
cilie
D'un clerc net etsoustien,grascieuset nobile
Et le nomper du mont; nés fu de cesle ville;
Maistres Adans li Bochus estoit chi apelés,
Et là, Adans d'Arras.
LI VILAINS.
Très mal atrouvelés
Soiiés, sire, eon vous avés nos aus pelés!
Est-il pour truander très bien alripelés?
Alés-vous-en de chi, mauvais vilains puaiis,
Car je sai de chertain que vous estes truans :
Or tost fuiés-vous-ent, ne soies deluans,
Ou vous le comperrés.
LI PELERINS.
Trop par estes muans ;
Or atendés un peux|ue j'aie fait mon conte.
Or pais, pour Dieu, signeur I Chis clers don
je vous conte
Ert amés et prisiés et honnerés * dou conte
D'Artois; si vous dirai moût bien de quel
aconle :
Chieus maistre Adam savoit dis et chans
conlrouver.
Et li quens desirroit un tel home à trouver.
Quant acointiés en fu, si li ala rouver
Que il féist uns dis pour son sens esprouver.
Maistre Adans, qui en seut très bien à chief
venir,
Enfist un dont il doit moût très bien sousvenir,
Car biaus est à oïr et bons à relenir-
Li quoins n'en vaurroit mie cinc chens livres
tenir.
Or est mors maistre Adans ; Diex li fâche
merchi !
A se tomble ai esté , don Jhesu-Crist merchi !
* Et probablement enrichi aussi ; c'est ce que nous
donne à penser le passage suivant :
Aprêf ri-jon un maisire Adan;
S'ame est passëe outre le dau.
LE VILAIN.
Je t'en veux démentir, car, à nous qni tV-
coutons, (tu) nous fais vessie pour lanterne.
Vous aimeriez mieux être assis en la taverne
que d'aller au moutier.
LE PÈLERIN.
Péché fait qui me frappe, car je suis très-
las ; j'ai été à Luserne, en Terre de Labour,
en Toscane, en Sicile ; je m'en revins par
la Fouille où l'on s'entretint beaucoup d'an
clerc net et subtil, gracieux et noble, et qui
n'avait son pareil au monde ; il fut natif de
cette ville ; il était ici appelé maître Adam
le Bossu, et là, Adam d'Arras.
LE VILAIK.
Très-mal venu soyez, sire, comme vous
avez pelé nos aulx! Est-il pour gueuser très-
bien entripaillé? Allez-vous-en d'ici, mauvais
vilain puant, car je sais de source certaine
que vous êtes truand : or fuyez tôt, ne tar-
dez pas, ou Vous le paierez.
LE PÈLERIN.
Vous êtes trop turbulent; attendez un peu
à cette heure que j'aie fait mon récit. Or
paix, pour (l'amour de) Dieu, seigneur! Ce
clerc dont je vous conte était aimé et prisé
du comte d'Artois, et je vous dirai bien à
quel propos: ce maître Adam savait compo-
ser dits et chants, et le comte désirait trou-
ver un tel homme. Quand il fut en rapport
avec lui, il l'alla prier de lui faire un dit
pour éprouver son esprit. Maître Adam, qui
sut bien en venir à bout, en fil un dont on
doit très-bien se souvenir ; car il est très-
beau à ouïr et bon à retenir. Le comte n'ai-
merait pas mieux cinq cents livres. A cette
heure maître Adam est mort ; que Dieu lui
fasse merci ! J'ai été à sa tombe, et j'en re-
mercie Jésus-Christ. Le comte me la montra
De ten avoir a .i. grant mont.
Se fcme voir de Mîranmonl
Uaacîont a le remanant ;
Mais joQ n*i sai aparteoant ,
Foi kc doi Dia le père nostre ,
Ki pour ans die patrcnostrc.
(Manuscrit du Boi n« 184, supplément, fol. 205
recto, col. 1, v. 17.)
AU MOYEN-AGE.
Liquoins le me moustra, le soie grant merchi !
Quant jou i fui, l'autre an.
LI VILAINS.
Vilains, fuies de chi !
Ou vous serés uiout tosl loussiés et desvestus ;
A Tostei serés jà autrement revestus.
LI PELERINS.
Et comment vous nomme-on qui si estes tes-
tus?
LI VILAINS.
Comment, sire vilains? Gautelos li Testus.
LI I^ELERINS*
Or veilliés un petit, Uaus dous amis, atendre ;
Car on m*a fait mont lonc de ceste vile en-
tendre ,
Qu'eus en Tonnour du clert que Dieus a vo-
lut prendre.
Doit-on dire ses dis chi endroit et aprendre;
Si sui pour che chi enbatus.
GAUTIERS.
Fuies ! ou vous serés batus.
Que diable vo«s ont ra porté.
Trop vous ai ore déporté.
Que je nevousaiembrunkiet.
Ne que cist saint sont enfunkiet ;
Il ont véu maint roy en France.
LI PELERINS.
Hé ! vrais Dieus, envoies souffrance
Touscheus qui me font desraison.
ouios.
Warnet, as-tu le raison
Oïe de cest païsant.
Et comment il nous va disant
Ses bourdes dont il nous abuffe?
WARNÉS.
Oué. Donne-li une buffe ;
Je sai bien que c'est .j. mais hom.
GUIOS.
Tenés, ore aies en maison.
Et si n'i venés plus, vilains.
ROGAUS.
Que cest? mesires sains GuiUsiins ,
Wamîer, vous puist faire baler !
Pour coi en faites vous-aler
Cbest home qui riens ne vous grieve'^
WARNERS.
Rogaut, à poi que je ne crieve ,
Tant fort m*anuie se parole.
ROGAUS.
Taisiés-vous, Warnier; il parole
99
(grâces lui soient rendues!) quand j*y fus,
l'année passée.
LE VILAIN.
Vilain, fuyez d*ici ! ou vous serez très-bien
battu et déshabillé ; vous serez autrement
revêtu ati logis.
IsE PÈLERIN.
Et comment vous nomme-t-on, (vous) qui
êtes si têtu?
LE VILAIN.
Comment, sire vilain? Gautelos le Têtu.
LE PÈLERIN.
Or veuillez un peu, beau doux ami, atten-
dre; car on m'en a fait entendre bien long
(au sujet) de cette ville, (et) qu'en l'honneur
du clerc que Dieu a voulu prendre, Ton doit
ici dire et apprendre ses dits ; et je me suis
pour cela ici arrêté.
GAUTIER.
Fuyez! ou vous seroz battu, car diables
vous ont rapporté. Je vous ai tantôt trop bien
traité, car je ne vous ai pas chagriné, et ces
saints ne sont pas enfoncés ; ils ont vu maint
roi en France.
LE PÈLERIN.
Hé ! vrai Dieu, envoyez souffrance à tous
ceux qui me font tort.
GUIOT.
Warnîer, as-tu oui le discours de ce paysan ,
et comment il nous va disant les bourdes
qu'il nous souffle a la figure?
WARNIER.
Oui. Donne-lui un soufflet; je sais bien
que c'est un mauvai» homme.
GUIOT.
Tenez , maintenant allez ^u logis , et ne
venez plus ici, vilain.
ROGAUT.
Qu'est-ce? messire saint Guillain, War-
nier, puisse-t-ii vous faire danser ! Pourquoi
faites-vous s'en aller cet homme qui ne vous
fait aucun mal?
WARNIER.
Rogaut, il s'en faut de peu que je ne crève,
tant sa parole m'ennuie.
ROGAUT.
Taisez-vous, Warnier; il parle de maître
100
THÉÂTRE
De maistre Adan, le clerc d'oniieiir ,
Le joli, le largue donneur,
Qui ertde toutes vertus plains;
De tout le mont doit estre plains,
Car mainte bele grâce avoit.
Et seur tous biau diter savoit,
Et s*estoit parfais en chanter.
WARNIERS.
Sa voit-il dont gent enchanter?
Or pris-je trop mains son affaire.
ROGAUS.
Nenil, ains savoit canchons faire ,
Partures* et motès entés;
De ciie fist-il à grant plentés ,
Et balades, je ne sai quantes.
WARNIERS.
Je te pri dont que tu m'en ointes
Une qui soîtauques commune.
ROOACS.
Volentiers voir; jou ea sai une
Qu'il fist, que je te canterai.
WARNIEB&.
Or di, et je t'escouterai ,
Et tous nos estris abatons*
ROGAUS.
11 nVttii boan* Ti-«ii- de qae matons '*.
Est ceste bonne » Warnier frère,
Di?
WARNIERS.
Ele est Testront de vostre nierc :
Doit-on tele canchon prisier?
Par le cul-Dieu! j'en apris ier
Une qui en vaut les quarante.
ROGAUS.
Par amours, Warnier, or le cante.
é
WARNIERS.
Volentiers, foi que doi m'amie.
S«j< n'ta--loie, je
De tel chant se doit-on vanter.
* Voyez PexpUcation détaillée de ce root dans
Tou vrage de M. de Roquefort : De lÉtal de la Poésie
française dans les xii» et xiii* siècles, p. 224-227.
** Lait caillé. Ce root est cncoi« en usage en Lor-
raine.
FRAMÇAIS
Adam , le clerc honorable , le gai , le large
donneur, qui était plein de toutes vertus; de
tout le monde (il) doit être plaint, car (il)
avait mainte belle grâce , et par dessas tous
(il) savait faire de beaux dits, et était parfait
chanteur.
WARNIER.
Savait-il donc enchanter ies gens? or prisé-
je bien moins son affaire.
ROGAUT.
Nenni, mais (il) savait chansons faire, jeux-
partis et motets entés*; il en fit en grande abon-
danoe, et ballades, je ne sais combien.
WARNIER.
Je te prie donc de m'en chanter une qui
soit quelque peu commune.
ROGAUT.
Volontiers vraiment; j'en sais une quil
fit, que }% te chanterai.
WARNIERT.
Or dis , et je t'écouterai , et finissons tous
nos débats.
ROGAUT.
piM^Y\fe\im^ïïn
H n'csl Èi boD - ne vi •> • an -de que iiui-toi:s.
Celle-ci est-elle bonne, ami Warnier,
dis?
WARNIER.
Elle est rë... de votjre mère : doit-on priser
telle chanson? Par le c. -Dieu! j'en appris
liier une qui en vaut les qiuurante.
ROGAUT.
Par amour (pour moi ), Warnier, mainte-
nant ehante-la.
WARNIER.
Volontiers, fbi que dois à mon amie.
^,.[.fKii"if>iri'ii^^
Se je n'i al-oi- c, jeu'i-roi-e ni - e.
De tel chant se doit-on vanter.
* L*on U'ouve dans le roaDuscrit de la Bibliothè-
que royale, fonds de Cangc n** 01, p. 367 et sui-
Tantes, une grande quantité de motet enté.
AU MOYEN-AGE.
101
ROGAUS.
Par foi ! il t'avient à chanter
Aassi bien qu'il fait tumer Tours *.
WARNIERS.
Mais c'estes vous qui estes Tours.
Uns granscaitisloufé se waigne.
ROGAUS.
Par foi! or ai-je grant engaigne **
De Yo grande mélancolie;
Je feroie hui mais grant folie
Se je men sens roetoie au Yostre.
Biaus preudons, mes consaus yous loe
Que chi ne faites plus de noise.
LI PELERINS.
Loés-Youft dont que je m'en Yoise?
ROGAUS.
Oïl, voir.
LI PBLEIUNS.
£l je m'en irai,
Me plus parole n'i dirai;
Car je n'ai mestier c'on me fiere.^
GUIOS.
Hc, Diex! je ne mengai puis tierche ,
El s'est jà plus nonne de jour.
Et si ne puis avoir séjour
Se je ne boi , ou dore , ou masque.
Je m'en Yois, j'ai fait» me tasque ,
Ke je u'ai chi plus riens que faire.
ROGAUa.
Warnct !
-WARNIER0.
Que?
ROGAUS.
Veus-tu bien fah-e ?
Alons Yers Aiieste*** à le foîre.
WARIIÉS.
Soit ! mais SMichois vœil aler boire ;
Hau debais ait qui n'i venra 1
EXPLicrr.
* M. de Roquefort n^* pas compris ce mot. Voyez
son Glossaire tU la lanf^ romane^ t. Ily p. 668. Tu-
mer Tient du latin lumere, et non de tumulus. L« ci-
tation de Gautier de Coinsi, qu^it donne, ne laisse
.liirun doute sur le véritable sens da mot.
ROGAUT.
Par (ma) foi ! tu as aussi bonne gruce à
chanter qtt'un ours à souITler.
YVARNIER.
Mais c'est yous qui êtes Tours
ROGAUT.
Par (ma) foi! à cette heure je suis fort
courroucé de YOtre humeur terrible; je ferais
aujourd'hui grand' folie si je partageais yos
idées. Beau prud'homme, mon avis est que
(vous) ne fassiez ici plus de bruit.
LE PÈLERIN.
(Me) conseillez -YOUS donc que je m'en
aille?
ROGAUT.
Oui, vraiment.
LE PÈLERIN.
Et' je m'en irai, je ne dirai plus mot;
car je n'ai (pas) besoin qu'on me frappe.
GUIOT.
Hé,Dieu ! je ne mangeai (pas) depuis tierce,
et (il) est déjà plus que nonne de la journée,
et je ne puis rester si je ne bois , ou dors ,
ou mâche. Je m'en vais, j'ai fait ma tAche ,
et je n'ai ici plus rien à faire.
Warnier !
Quoi?
ROGAUT.
WARNIER.
ROGAVT.
Veux-tu bifen faire? illons vers Ayeite à
la foire.
WARNIER.
S«it! mais auparavant |e veux aller boiee ;
malheur ait qui n'y viendra !
FIS.
*ft
Voyez deux exemples deoe mot, que MM. de
Roquefort et Méon n'ont pas compi*it, dans le /?o-
man'de la Rose» é^tion de ee dernier, t. II, p. 201
et.307,v. 8,548 eft 10,708.
*** Nom d'un petit hameau qui existe encore au-
prêa d*Arras.
102
THÉÂTRE FRANÇAIS
LI GIEUS
DE ROBIN ET DE MARÏON,
CADANS FIST.
NOMS DES PERSONNAGES.
nOBINS.
HUARS,
MARIONS 00 MAROTE.
Kl ROIS.
M CHEVALIERS.
WARNIERS
GAl}TIERS.
(iUlOS.
BAUDONS.
ROGACS.
PERONNELE ohJ'ERRE TE.
CUi COMMENaiE
LI €1EUS
DE ROBIN ET DE MARION,
CABANS FIST;
ALIAS
M JEUS DU BERGIER ET DE LA BERGIERE.
MARIONS.
t * Robins m* aime, Robins m'a ;
Robins m'a demandée, si m*arn.
Robins m'acata colele
D'escarlatc'* bonne et bêle,
* Les morccsQs mis en musique sont désignés dans le leite
une ■}-.
• Il est difficile de déterminer la .significRlion àc
par une -{-
ICI COMMENCE
LE JEU
DE ROBIN ET DE MARION ,
qu'adah fit^
oo
LE JEU DU BERGER ET DE LA BERGERE.
■ARlOlf.
Robin m'aime, Robin m'a; Robin m'a
demandée, il m'aura. Robin m'a acheté une
robe de bonne et belle écarlate , souque-
nille et ceinture, a leur i va ! Robin m'aime.
ce mot. Voyez le fioman de la FioUlte, pag. If)î*.
notp 2.
Souskanie * et chainlurele,
A leur i val
Robins m'aime» Robins m'a ;
Robins m'a demandée, si m*ara.
LI CHEVALIERS.
i~ Je me repairoie du tournoiement,
Si trouvai Marote senlete,
Au cors gent.
MARIONS.
Hé! Robin, se tu m'aimes,
Par amors maine-m'ent.
LI CHEVALIERS.
Bergiere, Diex vous doinst bon jour 1
MARIONS.
Dîex VOUS gart, sire I
LI CHEVALIERS.
Par amor,
Douche puchele, or me contés
Pour coi ceste canchon cantés
Si volentiers et si souvent?
Hé ! Robhf^ si tu m'aintes,
Par amours mame^WLent,
MARIONS.
Biaus sire, il i a bien pour coi :
J'aim bien Robinet, et il moi ;
Et bien m'a moustré qu'il m'a cliiere
Donné m'a ceste panetière.
Geste boulete et cest coutel.
AU MOYEN-AGE. 103^
Robin m'a ; Robin m'a demandée, il m'aura.
* Soufl&AHic , robe de femme qui ne parait pas
aToir été un vêtement de dessous, comme l'a pense
M. de Roquefort dans son Glossaire, au nom Canie*
On lit dans le Homan de la Rose cette desciîption
du costume de Franchise :
Elle fn en nne tooMuiPtc
Qui ne f« mie de bourrai,
N'ot si bêle detqaes Arras ,
Ne fn ti bien cueillie ne jointe ;
ft n'i ot une seule pointe
Qui ne rnil bien a son droU assise.
Moult Tu bien veslue Vranchise ,
Qu'i n'est Teatéure si bêle
Coo socsguAsis ii damoisele.
Famé est plus cointe et mignote
En socsQDAaii «jue en cote.
La soosqoAiiiK qui fn blanehe
Senefioit que douée et franche
Esloil celle qui la vestoit.
Nous citons ce passage d'après un beau manusci it
du xiT* siècle, sur vélin , orne de miniatures, que
LE CHEVALIER.
Je revenais du tournoi, et je trouvai Ma-
rion seulelte, au corps joli.
MARION.
Eh ! Robin, si tu m'aimes, par amour em-^
mène-moi.
LE CHEVALIER.
Bergère, Dieu vous donne bon jour !
MARION.
Dieu vous garde, sire!
LE CHEVALIER.
Par amour, douce puceile, à celte lieure
roniez-moi pour quoi vous chantez celte
chanson si volontiers et si souvent? f Hé !
Robin, si tu m'aimes, par amour emmènes-
moi. >
MARION.
Be<au sire, il y a bien de quoi : j*aime bien
Robin, et lui moi ; et bien nf a montré qu'il
m'a chère : (il) m'a donné cette panetière,
cette houlette et ce couteau.
possède M. Monmerquc. M. Mé«n, dans son édition
du Romande la Rose, a suivi la leçon de sorquanie,
ce qui trancherait la difficulté dans le sens de M. de
Roquefort. Nous préférons néanmoins rautorité de
notre manuscrit, confirmée par un écrivain presque
contemporain. Jean Molinef, auteur du zve siècle,
dans sa traduction en prose du Roman de ta Rose,
adopte cette expression ; il n'est pas présumable que
la nature du Tétement que ce mot désigne lui ait clé
inconnue. Voici son texte :
« Elle estoit en une souscanie Lien faicte et bien
« faillie, tant cointe et tant cueillie qu'il n'y eust
n une pointe seule qu'elle ne fust assise à son droit.
« Frauchise estoit fort bien vestue ; car n'est plus
« bêle robbcj ne mieulx séant à damoyselle que la
« souscanie, où la femme est beaucoup plus mignote
c qu^en sa cotte. La blanche souscanie siQn\iioil que
« celle qui Tayoît Testue estoit douce et franche. »
( Roman de la Rose, translalé de rime en prose par
Molinet. Paris. Michel I/enoir, 1521, gothique,
fol. VIII verso, col. 1".
104
THÉÂTRE FRANÇAIS
LI CHEVALIERS.
Di-moi, véis-tii nul oisel
Voler par descure ces cans?
MARIONS.
Sire, j'en ai veu ne sai kaos ;
Encore i a en ces buissons .
Cardonnereuls et pinçons
Qui moût cantent joliement.
LI CHEVALIERS.
Si m'ait Dieus, belc au corsgent,
Glie n'est point chèque je demant;
Mais véis-tu par chi devant,
Vers ceste rivière, nui ane?
MARIONS»
C'est une beste qui recane ;
J'en vi ier .iij. sur che quemîn,
Tous quarchiés, aler au molin :
Est-che chou que vous demandés?
LI CHEVAUERS.
Or sui^e moût bien assenés !
Di-moi, véis-tu nul bairon? .
MARIONS*
Unirons ! sire, par me foil non,
Je n'en vi nesun puis quarésme.
Que j'en vi mengier chiés dame Eme,
Me taiien,cui sont cbes brebis.
LI CHEVALIERS.
Par foi ! or sui-jûu esbaubis,
N'ainc mais je ne fui si gabés.
MARIONS.
Sire, foi qoa vous«mi devés !
Quele beste est-che seur vo main ?
LI CHEVALIERS.
C'est uns faucons.
MARIONS.
Mengûe-il pain ?
LI CHEVALIERS.
Mon, mais bonne char.
MARIONS-
Celé beste?
LI CHEVALIERS.
Esgar ! ele a de cuir le teste.
MARIONS.
Et oji alés-vous ?
LI CHEVALIERS.
En rivière.
MARIONS.
Robins n est pas de tel manière ,
En lui a trop plus de déduit :
LECHEVAUER.
Dis-moi , vis-tu aucun oiseau voler au-
dessus de ces champs ?
MARION.
Sire, j'en ai veu (je) ne sais combien; il y
a encore en ces buissons chardonnerets et
pinsons qui chantent très galment.
LE CHEVALIER.
Si Dieu m'aide, belle au corps gentil, ce
n'est point ce que je demande ; mais vis-tu
par ici devant, vers cette rivière, aucun ane
(canard)?
MARION.
C'est une béte qui ricane ; j'en vis hier
trois sur ce chemin, tous chargés, aller au
moulin : est-ce ce- que vous me demandez ?
LE CHEVALIER.
A cette heure suis-je bien avancé Dis-moi,
\isriu aucun héron ?
MARION.
Héron! sire, par ma foi ! non, je n'en vis
pas un depuis le carême, que j'en vis man-
ger chez dame Emma, ma grand'mère, à
qui senties brebis.
LE CHEVALIER
Par (ma) foi! je suis rendu muet, jamais
je ne fus «i gabé.
MARION.
Sire, (par la) foi que vous me devez !
quelle béte est-ce (que celle qui est) sur votre
main ?
LE CHEVALIER.
C'est un faucon.
MiRION.
Mange-t-il pain ?
LE eUEYALIER.
Non, mais bonne chair.
MARION.
Cette béte?
LE CMEVALIER.
Regarde ! elle a de cuir la tète.
MARION.
Et où allez-vous?
LE CHEVALIER.
En rivière.
MARION.
Robin n'est pas de telle manière, en lui
(il y) a beaucoup plus de gaité: il émeut
A no vile esmuet tout le bruit
Quant il joue de se musete*.
U GBKYALIERS.
Or dites, douche bregerete,
Ameriés-Yous un chevalier ?
MARIOUS.
Biaus sire, traiiés-vous arrier.
Je ne sa! que chevalier sont;
Deseur tous les homes du mont
Je n'ameroie que Robin.
Cbi vient aa vespre et au matin,
A moi, toudis et par usage ;
Ghi m'aporte de son froumage :
Encore en ai-je en mon sain.
Et une grant pieche de pain
Que il m'aporta à prangiere.
u CHEVALIERS.
Or me dites, douche bregiere,
Vauriés-vous venir avœc moi
Jeuer seur che bel palefroi,
Selonc che bosket, en che val?
MARIONS au Chevalier,
Aimi I sire, ostés vo cheval,
A poi que il ne m'a blechie.
Li Robins ne regiete mie
Quant je vois après se karue.
u GHEVAUERS.
Bregiere, devenés ma érue
El faites che que je vous proi.
MAKOif s au Chevalier.
Sire, traiiés ensus de m^i :
Ghi esire point ne vous af^rt.
A poi voschevaus ne me Sert.
Comment vous apele-on?
AU MO YEN- AGE. |05
toute notre ville quand il joue de sa mu-
sette.
LE CHEVALIER.
Or dites, douce bergerette, aimeriez-vous
un chevaUer?
MARION.
Beau sire, tirez-vous (en) arrière. Je ne
sais (ce que) sont chevaliers ; de tous Les
hommes du monde , je n'aimerais qufi Ro-
bin. (Il) vient ici le soir et lematin, vers moi,
tous les jours et par habitude; ici il m'apporte
de son fromage : ebcore en ai-je dans mon
sein, et un grand morceau de pain qu'il
m'apporta à Theure du dinar.
* Voyez, sur les insU'umens de musique aux dou-
zième et treizième Aiécles , le traité de M. de Roque-
fort : De tEiai de la Pcésîefrançoise eaixxw el iiii*
siècles t p. 105-131 ; et rarticle que le révérend
John Bowle a însërè dads Vjir^uieologia» tome TII,
p. 2 1 4-23 1 . Aux passages que citent ctt sayaos, on
peut joindre celui-ci :
Et quant il agitât mengié
Enionr la table et loalacié , .
Adont leur feitc commençott.
Plenl^ d'estniBicnt y atoU i ,
yidefl et falterimM ,
Ilarpes et rotei el canons
El ettÎTei de Cornovatfle ;
N'i failloit estnuacns qni tbiIIc ,
LE CHEVALIER.
Or dites-moi , douce bergère , voudriez-
vous venir avec moi jouer sur ce beau pale-
froi, le long de ce bosquet, dans ce vallon?
MARION au Chevalier,
Aïe I sire, ôtez votre cheval, il s'en faut
de peu qu'ilne m'ait blessée. Celui de Ro-
bin ne rue pas, quand Je vais après sa cba«
rue. ■
LE CHEVALIER.
Bergère, devenez nion amie et faites ce
dont je vous prie.
MARION au Chevalier,
Sire, retirez-vous d'auprès de moi : il ne
vous convient pas d'être ici. II ne s'en faut
de peu que votre chevalr ne me frappe. Com-
ment vous appelle-t-on ?
Cax H ivit Carmans tant amoit
Menestrens qnc de looa aroit.
0 loi aToil qnintaricnrf
Et ti aToit boM léalenn
Et des flantenri de Behaigne
Et des gîgneoarfl d'AIemaigde
Et flanleoars à .ij. dois.
Tabonr» et eors •arraûnois
Y ot ; mais cil erenl as chans
Ponr ce <]ae leur noise crt trop graus.
N'estoii manière d'cstnunens
Qai ne tel Ironrëe leeni .
i^Roman^e Cleomades, manuscrit de la Bîbliollièquo
dcrArsenal, bellcs*leUics Trançaises, in-rolio*,
nM75, folio 12 recto, col. 1, v. 29.)
106
THÉÂTRE FRANÇAIS
LI CHEVALIERS.
Aubert.
MARIONS.
i" Vous perdes vo paîne, sire Aubert,
Je n'amcrai autrui que Robert.
LI CHEVALIERS.
Nan, bregiere?
VARIONS au Chevalier.
Man, par ma foi !
LI CHEVALIERS.
Cuideriés empirierde moi?
Chevaliers sui, et vous bregiere,
Qui si lonc jetés me proiere.
MARIONS au Chevalier.
Jà pour che ne vous amerai.
t Bergeronnete sui ;
Mais j'ai ami
Bel et cointe et gai.
LI CHEVALIERS.
Bregiere, Diex vous en doinst joie !
Puis qu'ensi est, g'irai me voie.
Hui mais ne vous sonnerai mot.
MARIONS au Chevalier,
-f Trairi , deluriau , delurian , deluriele,
Trairi , deluriau , deiurau , delurot.
LI CHEVALIERS.
i" Hui main jou chevauchoie
Lés l'oriere d'un bois;
Trouvai gentil bregiere ,
Tant bêle ne vit roys.
Hé ! trairi , deluriau , deluriau, deluriele,
Trairi , deluriau , deluriau , delurot.
MARIONS.
■j- Hé! Robechon, deure leure va;
Car vien à moi leure leure va ,
S'irons jeuer dou leure leure va,
Dou leure leure va.
ROBIN.
f Hé ! Harion , leure leure va ;
Je vois à toi , leure leure va ;
S'irons jeuer dou leure leure va ,
Dou leure leure va.
MARIONS.
Robin !
ROBINS.
Marote !
MARIONS.
Dont viens-tu ?
ROBINS.
Par le saint ! j'ai desveslu,
LE CHEVALIER.
Aubert.
MARION.
Vous perdez votre peine, sire Aubert, je
n'aimerai (personne) autre que Robin.
LE CHEVALIER.
Nenni, bergère?
MARION au Chevalier.
Nenni , par nia foi !
LE CHEVALIER.
Penseriez-vous vous abaisser par moi ? Je
suis chevalier, et vous -bergère, qui rejetez si
loin ma prière.
MARION au Chevalier.
Jamais pour cela je ne vous aimerai. Je
suis bergerette; mais j'ai ami beau, bien
élevé et gai.
LE CHEVALIER.
Bergère , que Dieu vous en donne joie !
Puisqu'ainsi est, j'irai mon chemin. Ai^our-
d'hui je ne vous dirai plus mot.
MARION.
Trairi , deluriau, deluriau ^ deluriele, trairi »
deluriau , deiurau , delurot.
LE CHEVALIER.
Ce matin je chevauchais près de la lisière
d'un bois; je trouvai gentille bergère , tant
belle ne vit roi. Eh ! iruiri , deluriau , delu-
riau, deluriele, trairi, deluriau, deluriau, de-
lurot.
MARION.
Ehl Robichon, deure leure va; ^iens à
moi, leure leure va; nous irons jouer du
leure leure va , du leure leure va.
ROBIN.
Eh I Marion , leure leure va ; je vais à
toi,leuce leure va; nous irons jouer du leure
lettre va, du leure leure va.
MARION.
ROBIN.
MARION.
Robin I
Marion I
■
D'où viens-tu ?
ROBIN.
Par le saint ! j'ai ôté mon surtout parce
AU MOYEN -AGE.
107
Pour cbe qu'i fait froit , men jupel ;
S'ai pris me cote de burel ,
Et si t'aport des pommes : tien.
MARIONS.
Robin , je te connue trop bien
An canter, si con tu venoies ;
Et tn ne me reconnissoîes?
ROBINS.
Si fis au cant et as brebis.
MARIONS.
Robin , tu ne ses , dous amis ,
Et si ne le tien mie à mal :
Par chi vint .j. Iiom à cheval
Qui avoit cauchie une monfle,
Et porloit aussi c'nn escoufle
Seur sen poing ; et trop me pria
D*amer; mais poi i conquesta ,
Car je ne te ferai nul ton.
BOBINS.
Marote, tu m'aroies mort;
Mais se g'i fusse à tans venus ,
Ke jou, ne Gantiers li Testus ,
He Baudons, Bues cousins germains ,
Diable i éosaent mis les mains :
Jà n'en fust partis sans bataille.
MARIONS.
Robin , doits amis , ne te caille ;
Mais or faisons fesie de nous.
ROBINS.
Serai-je drois, ou à genous?
MARIONS.
Vien, si te sie encoste moi ;
Si mengerons*
ROBOTS.
Et jou Totroi ;
Je serti elii lés ton costé.
Mais je ne t'ai rien aporté :
Si ai fait certes grant outrage.
MARIONS.
Ne t'en caut, Robin ; encore ai-je
Du froumage chi en mon sain ,
Et une grant pieche de pain ,
Et des poumes que m'aportas.
ROBINS.
Diex ! que chis froumages est cras!
Ma seur, nengiie.
VARIONS.
Et tu aussi.
Quant tu vieus boire , si le di :
V«^-chî fontaine en .i. pochon.
qu'il fait froid, et j'ai pris une cotte de bure.
Je t'apporte des pommes : tiens.
MARION.
Robin 9 je te reconnus bien au chant ,
quand tu venais ; et tu ne me reconnaissais
pas?
ROBIN.
Si fait , au chant et aux brebis.
IIARION.
Robin, tu ne sais pas, doux ami (et je ne
le tiens pas pour mal), que par ici vint uii
homme à cheval , ganlé d'une moufle. Il por-
tait une ccoufle (milanUur son poing, et me
' pria instamment de (l*) aimer ; mais il réus-
sit peu , car je ne te ferai nul tort.
ROBIN.
Marion, tu m'aurais tué; mais si j'y fusse
venu à temps , moi ou Gautier le Têtu , ou
Baudon , mon cousin - germain , diables
s'en seraient mêlés : il ne serait pas parti
sans bataille.
MARION.
Robin, doux ami, ne l'inquiète pas ; mais
maintenant faisons fête entre nous.
ROBIN.
Serai-je droit ou à genoux ?
MARION.
Viens , et t'assieds à côté de moi ; nous
mangerons.
ROBIN.
Je le veux bien ; je serai ici à côté de toi.
Mais je ne t'ai rien apporté : j'ai fait certai-
nement grand'folie.
MARION.
Me t'en inquiète pas, Robin; encore ai-je.
du fromage en mon sein» et une grande pièce
de pain , et des pommes que tu m'apportas.
ROBIN.
Dieu I comme ce fromage est gras ! Ma
sœur, mange.
MARION.
Et toi aussi. Quand tu veux boire, dis-le :
voici une fontaine dans un pochon.
108
TfliATBE FEANÇllS
R0B1NS.
Diex ! qui ore éust du bacon
Te taiien , biea venist à point.
Robinet , nous n'en arons point,
Car trop haut pent as quieverons;
Faisons de che que nous avons :
Gh'est assés pour le matinée.
ROBUVS.
Diex! que jou ai le panche lassée
D^ le ehoule de l'autre fois t
MARIONS»
Di, fiobin , foy que lu mi dois ,
" Ghoulas-Ui? que Diex le te mire* !
ROBma.
f Vous l'orrés bien dire, bêle,
Tous l'orrés bien dire.
MARfONB.
Di , Robin , veus-Ui plus mengier?
aOBiKS.
Naie, voir.
MARIONS.
Dont metrai-^je arrier
Che pain , che froumage en mon sain,
Dnsqu'à jà que nous arons fain.
ROBINS.
Ains le met en te panetière*
MARIONS.
Et vés-li-chi. Robin, quel chiere !
Proie et commande, je ferai.
ROBINS.
Marote, et jou esprouverai
Se tu m'ies loiaus amiete.
Car tu m'as trouvé amiet*
i' Bergeronnete,
Douche baisselete ,
Donnés-le-moi, vostre chapelet ,
Donnés-le-moi, vostre chapelet.
MARIONS.
t Robin, vens-tu que je le mèche
Seur ton chief par amourete ?
* Voici un autre exemple de cette expression, tiré
da conte dou prodome ki ne volt renoîer Diwla-mère
paur/eme avoir.
Et li li dtréê bien merir
Lc biaa don k'clc voas dona
Qnaiil dooMiDMt roiu cnclina,
Por çoH ke ne le rcnoiattc» ,
ROBIN.
Dieu! qui aurait maintenant du lard de ta
grand' mère, n'en serait pas fftcbé.
MARION.
Robinet , nous n'en aurons point , car il
est pendu trop haut aux chevrons ; servons-
nous de ce que nous avons : c'est assez pour
la matinée.
ROBIN.
Dieul que j'ai la panse lassée de la choie
de l'antre fois t
MARION.
Dis , Robin , (par la) foi que tu me dois,
as'tu joué à la choie ? que Dieu t'en récom-
pense I
ROBIN.
Vous l'entendrez bien dire, belle , vous
Tentendrez bien dire.
MARION.
Dis, Robin , veux-tu plus manger ?
Non , vraimait.
MARION.
Donc je remettrai ce pBin# ce fromage en
mon sein , jusqu'à ce qne nous ayons faim.
HOMN.
Mets-le plutôt dans ta panetière.
MARfON.
Et le voici. Robin , quelle ebère I prie et
commande, je (le) ferai.
ROUV.
Manon , j'épronverai si tu m'es loyale
amie , car tu m'as trouvé ami. Bergeretie ,
douce bachelette, donnez-te-moi, votre cha-
pelet (petit chapeau), doniiez*le-moi , votre
chapelet.
MARION.
Robin , veux-tu que je le noette sur ta
tête , par amour ?
Et kc Tons s'oonor li gnrdasiea.
--^Dtme, eat-çoa Toirtf — Oil, bUosûre.
-* Doaee dame , Dtx la ToumiaB !
NiiU rîena avoir b« jftmitt
pMi à Dira grignor ^ré êtniêe , ete.
{Fie des Pères, manuscrit du xti* siècle , BibKoih^
que d« l'Anenal n« 3^6, folio 9 Terso« col. 2.)
AU MOTBN-AGE.
109
BOBIRS.
i" OH , ec vous serés m'amiete ;
Vous avérés ma chainturece ,
M'aumosniere e( moa fremalet.
Bergeronnete,
Douche baisselete ,
DoBoës^le-môi , voslre chapelet.
MARIONS*
Volentiers, men doue amiet.
Robin 9 fai-nous .j. poi de feste.
ROBINS.
y eus-tu des bras ou de le leste ?
Je te di que je sai tout faire.
Ne Fas-tu point oï retraire?
MARIONS.
-{- Robin , par Tanie ten père f
Sès-tu bien aler du piet ?
EOBIMS.
-}- Oïl, parl'ame me mère!
Resgarde comme il me siet ,
Avant et arrière , bêle ,
Avant et arrière.
MARIONS.
i" Robin 9 par Tame ten père I
Car nous fai le tour dou chief.
R0BIN8.
•\' M arot , fMir Tame me mère !
Ten venrai mont bien à chief.
I fait-on tel chiere , bele^
I fait-on tel chiere ?
MAmONS.
f Robin f pav Tame ten père !
Car nous fai le tour des bras.
ROBINS.
-f Marot , par Tame me mère !
Tout ensi eon tu vaurras.
Est-chou la manière , beie ,
Est-chou la manière ?
MABIONS.
t Robin , par Tame ten père I
Sès-iu baler au serain ?
ROBINS.
t OU , par l'ame me mère !
Mais j'ai trop mains de chaviaus
Devant que derrière , bêle ,
Devant que derrière.
MARIONS.
Robin f sès-tu mener le treske?
ROBIN.
Oui » et vous serez ma petite amie ; vous
aurez ma ceinture , mon aumônière et mon
agrafe. Bei^orette , douce bachelette , don-
nez-le-moi » votre petit chapeau.
M.ABI0N.
Volontiers , mon doux ami. Robin , fais-
nous un peu fête.
ROBIN.
Veux-tu (que ce soit) des bras ou de la
tète? Je te dis que je sais tout faire. Ne Tas-
tu point ouï dire%
MARION.
Robin, par Tame de ton père! sais-tu
bien aller du pied?
ROBIN.
Oui, par famé de ma mère! regarde
comme cela me sied , en avant et en arrière,
belle, en avant et en arrière.
MARION.
Robin; par l'ame de ton père! fais-nous
le tour de la tête.
ROBIN.
Marion , par l'ame de ma mère, j'en vien-
drai très-bien à bout. Y fait-on telle figure,
belle , y faitron telle figure?
MARION.
Robin , par l'ame de ton père ! fais-nous
le tour des bras.
ROBIN.
Harlon , par l'ame de ma mère ! tout ainsi
que tu voudras. Est-ce la manière , belle ,
est-ce la manière ?
MARION.
Robin, par l'ame de ton père! sais-tu
danser au soir?
ROBIN.
Oui , par l'ame de ma mère 1 maïs j'ai bien
moins de cheveux devant que derrière, belle,
devant que derrière.
MARION.
Robin , sais-tu mener la tresse * ?
* Espèce de branle qui a conserve son nom dans
l'iulien (resta.
110
THÉÂTRE PRANÇAIS
ROBlNfl.
Oïl ; mais H voie est trop freske ,
Et mi bousel * sont desquiré.
HARIOMS.
Mous sommes trop bien atiré ,
Me t'en caut; orfai par amour.
ROBINS.
Aten , g' irai pour le tabonr
Et pour le muse au grant bourdon,
Et si amenrai chi Baudon ,
Se trouver le puis , et Gautier.
Aussi m'aront-il bien mestier,
Se li clievaliers revenoit.
MARIONS.
Robin y revien à grant esploit ,
Et se tu trueves Peronnele,
Me compaignesse , si l'apele :
Le compaignie en vaura mi ex.
Ele est derrière ces courtiex ,
Si c'on va au moulin Rogier.
Or te haste.
ROBIN s.
Lais-me escourchier ;
Je ne ferai fors courre.
HARIONS.
Or va.
ROBINS.
Gautiers, Baudon , estes vous là ?
Ouvrés-moi tost Tuis, biau cousin.
GAUTIERS.
Bien soies-lu venus, Robin.
C'as-tu qui ies si essouflés?
ROBlNS.
Que j'ai ? Las ! je sui si lassés
Que je ne puis m'alaine avoir.
BAUDONS.
Dis'on t'abatu.
ROBINS.
Menil, voir.
GAUTIERS.
Di tost s'en t'a fait nul despit.
ROBINS.
Signeur, escoutés un petit :
aOBIN.
Oui ; mais le chemin eac trop frais, et mes
liouseaux sont déchirés.
MARIOK.
Mous sommes très-bien mis, ne t'en in-
quiètes pas; ipaintenant fais (ce que je t'ai
dit) par amour (pour moi).
ROBIN.
Attends , j'irai chercher le tambour et la
musette au gros bourdon; j'amènerai ici
Baudon, si je le puis trouver, et Gautier.
Aussi en aurai-jebien besoin, si le cheva-
lier revenait.
HARION.
Robin , reviens en toute hâte , et si tu
trouves Péronnelle, ma compagne, appelle-
la: la compagnie en vaudra mieux. Elle est
derrière ces courtils, comme on va au mou-
lin de Roger. A présent hâte-toi.
* Ce passage prouve que les houseiux n'étaient
pas exclusivement à Tusage des Parisiens , comme
ROBIN.
Laisse-moi me retrousser; je ne ferai
que courir.
HARION.
Maintenant va.
ROBIN.
Gautier, Baudon , 6les-vous là ? ouvrez-
moi tôt la porte , beaux cousins.
GAUTIER.
Sois le bienvenu, Robin. Qu'as-tu pour
être si essoufDé?
ROBIN.
Ce que j'ai? Hélas ! je suis si fatigué que
je ne puis reprendre haleine.
BAUDON.
Dis si on t'a battu.
ROBIN.
Nenni, vraiment.
GAUTIER.
Dis tôt si Ton t'a fait quelque peine.
ROBIN.
Seigneur, écoutez un peu : je suis venu
le croit M. de Roquefort, qui s'appuie sur quelques
▼ers du Roman de la Rose. Vojez le Glossaire de la
langue romane, 1. 1, p. 7C3, col. 1 .
AU aiOY£M-AGE*
111
Je sui chi venus pour vous deus ,
Car je ne sai ques menestreus*
A cheval pria d'amer ore
Marotain; si me douch encore
Que il nereviegne par là.
* Quel est îcî le seos Gguré de ce mot? Est-ce oulrc'
cuidant ? Le passage suivant nous le ferait croire :
Simplece afiert as menettreqa.
Dame n'ait atoar orgaeillcns.
( C*€st ti Mariages des fitt.es au Dyable, manuscrit
de l*Arsenal, belles-lettres françaises, in-folio,
n* 175, folio 293 recto, col. 1 , t. 13.)
Est-ce misérable, vaurien P Plusieurs pencheront
rei-s cette dernière explication en se rappelant le
mépris dans lequel > déjà au xiii' siccle, les bardes
et les jongleurs ou ménestrels étaient généralement
tombés : ce qu*a très-bien établi , pour l'Ecosse , le
docteur J. Leyden, dans sa dissertation placée en
tête de ihe Complaynt of Scolland. WriUen in 1 548.
Edinburgh : printed for Arebibald Constable, 1801 ,
in-8** et in-4«*, p. 348, 351. Nous nous souvenons
avoir lu dans le cartulaire du prieuré de Fincballc,
conservé dans la bibliothèque du chapitre de la ca-
thédrale de Durham , une foule de passages dans
lesquels les jongleurs sont rangés dans la même
catégorie que les paovrcs et, comme tels, gratifiés
d'aumônes.
Ce que le docteur Leyden dit des bardes écossais
peut très-bien s'appliquer à nos ménestrels, qui,
suivant un ancien roman, étaient de la même fa-
mille :
D«] Chevalier an Citoc ci endroit noaa diron.
Souvent ro ont cânté cil jongleonr breton ;
Maia n'en saTeot nient le monte d'an boton.
{^Le Roman du ChevcXier au Cygne, manuscrit du
Roi n» 7 192, fol. 48 verso, col. 1 , v. 5.)
Les passages suivans suffiront pour prouver ce
que nous venons d'avancer :
Quant mentent aciguor.
Garçon et joogleonr
Fora de l'oatel remaignent,
Eagardent éa portait;
Et quant on œvre l'aia
Ena par force a'enpaignent.
Tex a'embat comme chiena, qui vit com bona.
Ce dist li Filains,
( Proverbes du Vilain, manuscrit de TArsenal, belles-
lettres françaises, n^ 175^ in-folio, fol. 378 recto,
col. 2, V. 30, couplet 165.)
Mien escient que ce est .i. jogler
Qui vient de vile, de bore ou de cité,
ici pour vous deux , car je ne sais quel mé-
nétrier à cheval pria d'amour tout-à-I'heure
Marion; je redoute encore qu'il revienne
parla.
Là oè il a sn la place cbanté.
A jngleor pocx pou conqucater*
De lor uaage certes lai-ge asaez :
Qaant ont .iii. sous, .iiii. ou .v. assenblez ,
En la taverne les vont tost aloer.
Si en font Teste tant com puent durer.
Tant com il durent ne feront laKbetë i
Et quant il a le boa vin savoré
Et les viandes, dont il a grant planté,
Si en boit tant que il ne pnet finer.
Quant voit li hostea qu'il a toi aloé ,
Dont l'aparole com jà oîr porrcz t
■ Frcrc, Tet-il, qnerei aillors bostez,
Que marcheanl doivent ci boateler.
Donez-moi gage de ce qac voa devez. •
Et cil li leaae aa cbaace ou son solter
Ou aa vicie , quant il ne pnet fere el ;
Ou il li offre sa foi à afier
Qu'il reveura, s'il le veut rcspiter.
Toz diz fait tant que l'en i'en Icssc alcr,
Et SI vail qucrre où se puist recouvrer,
A cbcvalier, à preatre ou à abé.
Bone costume certes ont li jngler t
Ansi bien cbantc com il n'a que digner,
Com s'il ëust .xl. mars trovez ;
Toz dis fait joie tant com il a santé.
{^U Moniages Guillaume et si com il venqui Vsoré de-*
vant Paris, manuscrit du Roi 6985, folio 3621
recto, col. 2, v. 44)
Au reste, veut-on savoir pourquoi les jongleurs
étaient tombés dans cette misérable situation ? La
citation suivante nous l'apprendra :
Bien vos puis dire et por voir afermcr,
Prodom ne' doit jugleor escouter
S'il ne li vent pnr Deu dcl suen doner.
Que il ne set autrement laborer ;
De son servise ne se pnot-il clamer,
S'en ne li donc il le lesse assez.
Au vout de T.uqne le pocz esprover
Qui H gîta de aon pié son sollcr.
Puis le convint cbcremant racbetcr.
Les jugleora devroit-on molt amer :
Jotent {sic) désirent et aiment le cbanter.
L'en les soloit jadia molt benorer ;
Mèa li mauves , H eschar, li avcr.
Cil qui n'ont cure fors d'avoir amasser.
De gages prandre et lor deniers preater,
Et jor et nuit ne fincnt d'usurer,
Tant mcint prodome ont fait desberiter :
C'est lor desduit, n'ont soîng d'autre cbanter.
Si fêle gent font benor décliner :
Dex lea maudic , que je ne 's puis amer !
Jà ne lairë por eaus mon vielcr.
112
THÉÂTRE FRiUfCAIS.
GAUTIERS.
S'il revient, il le comperra .
Che Tra mon, par ceste teste !
robins.
Vous avérés trop bonne foste,
Biau seigneur, se vous i venés ;
Car vous et Huars i serés,
EtPeronnele : sontrchougent?
Et s'averés pain de fourment,
Bon Troumage et clere fontaine.
BAUDONS.
Hé ! biau cousin, car nousi maine.
ROBINS.
Mais vousdeusifés chele part.
Et je-m'en irai pour Huari
Et Peronnele.
BAUDONS.
Va don, va.
GAUTIERS.
Et nous en irons par deçà
Vers le voie devers le pierre,
S*aporterai me fourke fiere.
BAUDONS.
Et je men gros baston d'espine,
Qui est chiés Bourguet me cousine.
ROBINS.
Hé ! Peronnele, Peronnele !
PERONNELE.
R(Jl>in, ies-tu che? Quel nouvele?
si lor CD poÎM, si m facent aller.
As bons me tien, les maaris lés aler.
( La BataXtie dArUschans , manuscrît du Roi
n» 6985, folio 305 verso , col. 3, ▼.21.)
Quoi qu'il en soit, Adenez, qui cherche toutes les
occasions pour dire du mal des jongleurs, ue croit
pas îpcoDTenaot de leur comparer ses héros :
Des crestieos 11 plaspreii[s], ce disl-on,
Qui plus greTerent le lignage Noiron,
Ce fu GnilUanes el il (Ogier), ce tesmoigne-on,
Li bers d'Orcnge qui eaer ot de lion.
Il Tielerent tout doi d'une chançon
Dont les TÎeles erent large on blaion,
El branl d'acier estoienl li arçon.
De tes tieles tielerent maint son
Grief à olr à la gent Pharaon.
GAUTIER.
S'il revient, il le paiera.
BAUDON.
Oui vraiment, par cette tête !
ROBIN.
Vous aurez très-bonne Tête, beau seigneur,
si vous y venez; car vous (Baudon) etHuari
y serez, ainsi que Péronnelle : est-ce là du
inonde? et vous aurez pain de froment,
bon fromage et claire fontaine.
BAUDON.
Hé, beau cousin, mène-nous-y.
ROBIN.
Mais vous deux, (vous) irez de ce côté, et
je m'en irai pour (chercher) Huart et Péron-
nelle.
BAUDON.
Va donc, va.
GAUTIER.
Et nous nous en irons par de çà vers le
chemin , près la pierre , et j'apporterai ma
grande fourche.
BAUDON.
Et moi mon grand bâton d'épine, qui est
chez ma cousine Bourguet.
ROBIN.
Hé! Péronnelle, Péronnelle!
PÉRONNELLE.
Robin, est-ce toi? Quelle nouvelle?
Je croi qn'il soient orendnût compaipion
En paradis, lez Dien , à son giron.
Qui de tel maistre relenroit la leçon ,
Il porroil bien aroir le hant pardon
De mètre s'ame à assolntion.
(JLes Enfances Ogier le Danois, manuscrit de TArse-
senal, B. 1. f. I7&| folio 74 Terso, col. 1, ▼. 2.)
Nous signalerons une pièce curieuse sur les mé-
nestrels, qui se trouve dans le manuscrit du Roi,
suppl. n*" 184, fol. 305 yerso, col. 2.
L*on trouve en outre des renseîgnemens sur les
histrions dans le volume IV de VAntiquarian Reper-
lo"^» p. 61. Enfin, nous terminerons cette note en
renvoyant à Pfaistoire de saint Kentegem et d*un
jongleur dans les Vitœ antiquœSanctonim, de Pin-
kerton. Londini, typis Johannis Michols , 1 789, in*
8o, p. 277-279,
AC MOTEN-AGE.
113
ROBINS.
Tu ne ses, M arote te mande.
Et s'averons feste trop grande.
PERONNELE.
Et iq|ui i sera ?
♦ ♦ ROBUÏS.
Jouet tu,
Et s'arons Gautier le Testu,
Baudon et Huart et Harote.
PERONNELE.
Vestirai-je me bêle cote?
ROBIMS.
Nennily Perrote, nenil, nient.
Car chis juphus trop bien t'avient.
Or te haste, je vois devant.
PERONNELE.
Va, je te sievrai maintenant
Se j'avoie mes aigniaus tous.
Ll CHEVALIERS.
Dites, bregiere, n'estes-vous
Chele que je vi hui matin ?
MARIONS.
Pour Dieu! sire, aies vo chemin,
Si ferés inout grant courtoisie.
U CHEVALIERS.
Certes, bêle très douche amie.
Je ne le di mie pour mal ;
Mais je voisquerant cbi aval
.J. oisel à une sonnete.
MARIONS.
Aies selonc ceste haiete;
Je cuit que vous Ti trouvères :
Toutmaincenanti est volés.
u GHEVAUERS.
Est, par amours?
MARIONS.
Oïl, sans faille.
u CHEVALIERS.
Certes, de l'oisel ne me caille
S'une si bêle amie avoie.
MARIONS.
Pour Dieu I sire, aies vostre voie.
Car je sui en trop grant frichon.
LI CHEVALIERS.
Pour qui?
MARIONS.
Certes, ponrRobechon.
u CHEVALIERS.
Pour lui ?
ROBIN.
Tu ne sais pas, Marion te mande, et nous
aurons très grande fête.
PÉRONNELLE.
Et qui y sera ?
ROBIN.
Moi et toi, et nous aurons Gautier le Télu,
Baudon et Huart et Marion.
PÉRONNELLE.
Yétirai-je ma belle cotte?
ROBIN.
Nenni, Perrette, nenni, rien, car ce ju-
pon te va fort bien. A présent , hâte-toi , je
vais devant.
PÉRONNELLE.
Va, je te suivrais maintenant si j'avais
tous mes agneaux.
LE CHEVALIER {à Morion),
Dites, bergère, n'êtes-vous pas celle que
je vis ce matin?
MARION.
Pour (l'amour de) Dieu ! sire, allez votre
chemin, vous ferez très grande courtoisie.
LE CHEVAUBR.
Certes, belle très douce amie, je ne le dis
pas pour mal ; mais je vais là-bas à la recher
che d'un oiseau qui porte une sonnette.
MARION.
Allez le long de cette petite haie; je pense
que vous l'y trouverez : à l'instant même il y
est volé.
LE CHEVALIER.
Y est-il, (dites-le-moi) par amitié?
MARION.
Oui, sans mentir.
LE CHEVALIER.
Certes, je ne m'inquiéterais pas de l'oi-
seau si j'avais une aussi belle amie.
MARION.
Pour (l'amour de) Dieu ! sire, allez votre
chemin, car je suis en trop grande frayeur,
LE CHEVALIER.
Pour qui?
MARION.
Certes, pour Robin.
LE CHEVALIER.
Pour lui?
8
114
THÉÂTRE FRAIVÇAIS
VARIONS.
Voire, s'il le savoit,
Jamais nul jour ne m'ameroit.
Ne je tant rien u'aim comme lui.
LI CHEVALIERS.
Yousn'avés garde de nului,
Se vous YoIés à mi entendre.
MARIONS.
Sire, vous vous ferés sousprendre,
Alés-vous-ent; laissié-me ester,
Car je n'ai à vous que parler :
Laissié-me entendre à mes brebis.
U CHEVALIERS.
Voirement, sui-je bien caitis
Quant je mec le mien sens au tien.
MARIONS.
Si en aies, si Terés bien;
Aussi oi-je chi venir gent.
f J'oi Robin flagoler
Au Dagol d'argent,
Au flagol d'argent.
Pour Dieu! sire, or vous en aies.
LI CHEVALIERS.
Bergerete, à Dieu remanés.
Autre forche ne vous ferai
Ha ! mauvais vilains, mar i Tai ;
Pour coi tues-tu mon faucon ?
Qui te donroit .j. horion.
Me Taroit-il bien emploiet ?
ROUNS.
Ha ! sire, vous fériés pechiet.
Peur ai que il ne m'escape.
u CHEVALIERS.
Tien deloier ceste souspape.
Quant tu le manies si gent !
ROBINS.
Hareu* I Diex I hareu ! bonne gent !
LI CHEVALIERS.
Fais-tu noise? tien che tatin.
MARIONS.
Sainte Harie ! j'oi Robin :
Je croi que il soit entrepris.
Ains perderoie mes brebris
Que je ne li alasse aidier.
* Voyei, sur ce mot, le t. II des Canterkiry
MAAIOM.
Vraiment, s'il le savait, jamais il ne m'ai-
merait, et je n'aime rieu autant que lui.
LE CHEVALIER*
Vous n'avez à vous inquiéter de personne,
si vous voulez m'écouter.
MARION.
Sire, vous vous ferez surprendre, allez-
vous-en; laissez-moi tranquille, car je n ai
rien à vous dire : laissez-moi m'occuper de
mes brebis.
LE CHEVALIER.
En vérité, je suis bien nia^d'abaisser mon
intelligence à la tienne. ^ -
MARION.
AUez-TOUs-en, vous ferez bien; aussi en-
tend'-je venir du monde. Tentends Robin
jouer du flageolet d'argent, du flageolet d'al^
gent.
Pour (l'amour de Dieu)! sire, à cette heure
allez-vous-en.
LE CHEVAUER.
Bergerette, adieu; restez, je ne vous ferai
pas d'autre violence.
( Le chevalier s'éloigne et dit à Robin qui surrient : )
Ah I mauvais vilain, tu Caûs mal ; pourquoi
tues-tu mon faucon ? Celui qui te donnerait
un horion ne l'auraitril pas bien employé ?
ROBIN.
Ah ! sire , vous feriez péché. J'ai peur
qu'il ne m'échappe.
LE CHEVALIER.
Reçois ce soufflet en paiement, pour la
grâce avec laquelle tu le manies.
ROBIN.
Haro ! Dieu ! haro ! bonnes gens !
LE CHEVALIER.
Fais-tu du bruit? tiens cette tape.
MARION.
Sainte Marie ! j'entends Robin : je crois
qu'on l'entreprend. Je perdrais mes brebis
plutôt que de ne pas aller le secourir. Ilé-
TiUts de Chaucer, édiUon d^OEford, 1799, în-4%
p. 427.
AU
Lasse ! je voi le <îhevalier,
Jecroi que poar moi l'ait batu.
Robia, dous amis, que fais-ia ?
ROBINS.
Certes, douche amie, H m*a mort.
MARIONS.
Par Dieu I sire, vos a?és tort.
Qui ensi l'avés deskiré.
LI GHBVALIBRS,
Et comment a^t^il atiré
Mon faucon? esgardés, bregiere.
MARIONS.
Il n en set mie la manière.
Pour Dieu ! sire , or li pardonnes.
U CHEVALIERS.
Yolentiers , s'aveuc moi venés.
MARIONS.
Je non ferai.
u CHEVAUERS.
Siferés voiri
N'autre amie ne vœii avoir ,
Et vœil que chis chevaus vous porte.
MARIONS.
Certes dont me ferés-vous forche.
Robin , que ne me resqueus-tu ?
ROBINS.
Ha! las) or ai-jou tout perdu :
A tart i venront mi cousin.
Je perc Marot, s'ai un tatin.
Et desquiré cote et sercot.
GACTIERS.
i' Hé, resveille-toi , Robin,
Car on enmaine Harot ,
Car on enmaine Marot.
ROBINS.
Aimi I Gantier , estes-vous là ?
fai tout perdu : |H[arote en va.
GAUTIERS.
Et que ne l'alés-vous reskeure ?
ROBINS.
Taisiés , il nous couroit jà seure,
S*il en i avoit .iiij, chens.
C'est uns chevaliers hors du sens ,
Qui a une si grant espée !
Ore me donna tel colée
Que je le sentirai grant tans.
BAUDONS.
Se g*i fusse venus à tans ,
Ili éust eu merlée.
MOTEN-AGR. 116
las? je vois le chevalier, je crois que pour
moi il Ta battu. Robin, doux ami^ que fai^
tu?
ROBIN.
Certes, douce amie» il m*a tué.
MARION.
Par Dieu ! sire, vous avez tort de Tavoir
ainsi déchiré.
LE CHEVALIER.
Et comment a-t-il arrangé mon faucon?
regardez , bergère.
MARION.
Il ne^sait pas la manière de le gouverner.
Pour (l'amour de) Dieu ! sire, pardonnez
lui maintenant.
LE CHEVALIER.
Volontiers, si vous venez avec moi.
MARION.
Je n'en ferai rien.
LE CHEVAUER.
Si fait, en vérité; je ne veux poiut avoir
d'autre amie , et je veux que ce cheval vous
porte.
MARION.
Certainement vous emploierez la force.
Robin , que ne me secours-tu?
ROBIN.
Hélas ! à présent j'ai tout perdu : mes
cousins viendront ici trop tard. Je perds
Marion, j'ai un soufflet, et ma cotte et
mon surcot déchirés.
GAUTIER.
Eh ! réveille-toi , Robin , car on emmène
Marion , car on emmène Marion.
ROBIN.
Hélas! Gautier, êtes- vous là? J'ai tout
perdu: Marion s'en va.
GAUTIER.
Et que n'allez- vous la secourir?
ROBIN.
Taisez- vous, il nous courrait sus, lors
mérne qu'il y en aurait quatre cents. C'est
un chevalier forcené , qui a une si grande
épée ! U m'en a donné à l'instant même un
si grand coup que je le sentirai long-
temps.
BAUDON.
Si j'y fusse venu à temps , il y eût eu
bataille.
116
THi^ATRB FRANÇAIS
ROBINS.
Or esgardons leur destinée ;
Par amours si nous embuissons
Tout troi derrière ces buissons ,
Car je vœil Marion sekeure ,
Se vous le m'aidiés à reskeure :
Li cuers m'est .j. peu revenus.
MARIONS.
Biau sire , traies- vous ensus
De moi , si ferés grant savoir.
LI CHEVALIERS.
Demiseie, non ferai, voir;
Ains vous enmenrai aveuc moi ,
Et si ares je sai bien coi.
Ne soiiés envers moi si fiere ,
Prendés cest oisei de rivière ,
Que j'ai pris ; si en mengeras.
MARIONS.
J'ai plus chier mon froumage cras
Et men pain et mes bonnes poumes
Que vostre oisel à tout les plumes ;
Ne de rien ne me poés plaire.
U CHEVALIERS.
Qu'est-che ? ne porrai-je dont faire
Chose qui te viengne à talent?
MARIONS.
Sire y sachiés certainement.
Que nenil riens ne vous i vaut.
u CHEVALIERS.
Bergiere , et Diex vous consaut !
Certes voirement sui-je beste,
Quant à ceste beste m'areste.
Adieu, bergiere.
MARIONS.
Adieu, biau sire.
Lasse I ore est Robins en grant ire ,
Car bien me cuide avoir perdue.
ROBINS
Hou! hou!
MARIONS.
Dieus ! c'est-il qui là hue.
Robins, dousamis, comment vait?
ROBINS.
Harote , je sui de bon hait
Et garis , puis que je te voi.
MARIONS.
Yien donques chà , acole-moi.
ROBQfS.
Volentiers, suer, puis qu'il t'est bel.
ROBIN.
Maintenant regardons ce qu'ils de ^
viennent ; par amitié embusquons - non»
tous les trois derrière ces buissons , car je
veux secourir Marion , si vous m'aidez à
cela : le cœur m'çst un peu revenu.
MARION.
Beau sire, retirez-vous loin de moi, vous,
ferez .(preuve de) grand savoir.
LE CHEVALIER.
Damoiselle , je n'en ferai rien, vraiment ;
mais je vous emmènerai avec moi , et vous
aurez je sais bien quoi: Ne soyez pas si
fière à mon égard , prenez cet oiseau de
rivière , que j'ai pris ; et mangez-en.
MARION.
J'aime mieux mon fromage gras et mon
pain et mes bonnes pommes que votre
oiseau avec ses plumes; vous ne pouvez
me plaire en rien.
LE CHEVALIER.
Qu'est-ce ? ne pourrai-je donc faire chose
qui te plaise ?
MARION.
Sire^ sachez en vérité que rien ne vous
réussira.
LE CHEVALIER.
Bergère, et Dieu vous conseille! Certes,
je suis vraiment (une) bète de m'arréter
à celle-ci. Adieu , bergère.
MARION.
Adieu, beau sire. Hélas I Robin est main-
tenant fort en peine, car il croit bien ferme-
ment m'avoir perdue.
ROBIN.
Hou ! hou 1
MARION.
Dieu! c'est lui qui appelle là. Robin,
doux ami, comment va?
ROBIN.
Marion , je suis content et guéri, puisque
je te vois.
MARION.
Viens donc ici , embrasse-moi.
ROBIN.
Volontiers, sœur, puisqu'il te plait.
AU MOYEN-AGE.
117
:>i
MARIONS.
Esgarde de cest sosterel,
Qui me baise devant la gent.
BAUDONS.
Marol, nous sommes si parent:
Onques ne tous caille de nous.
MARIONS.
Je ne le di mie pour vous;
Mais il parest si soteriaus
Qu'il en feroit devant tous chiaus
De no vile autretant comme ore.
ROBINS.
Et qui s'en tenroit?
MARIONS.
Et encore,
Esgarde comme est reveleus.
ROBINS.
Diex ! con je seroie jà preus
Se li clievaliers revenoit 1
MARIONS.
Yoirement, Robin , que clie doit
Que tu ne ses par quel engien
Je m'escapai.
ROBINS.
Je le soi bien.
Nous véismes tout ton couvin.
Demandes Baudon, men cousin.
Et Gautier, quant t'en vi partir,
S'il orent en moi que tenir :
Trois fois leur escapaî tous .ij.
GAUTIERS.
Robin, tu les trop corageus;
Mais quant li cose est bien alée ,*
De legier doit estre ouvliée ,
Ne nus ne doit point le reprendre.
BAUDONS.
Il nous convient Huart atendre
Et Peronnele qui venront :
Ou vés-les-chi.
GAUTIERS.
Yoirement sont.
Di , Huart, as-tu te chievrete * ?
HUARS.
(Kl.
MARIONS.
Bien viegnes-tu , Perrete.
* Chistbbtb , ou chevrete , espèce de muselle
sans sottfflei : le vent s'y introduit arec la bouche.
MARION.
Regardez ce petit sot qui fue baise de-
vant le monde. ^V
BAUDON.
Manon , nous sommes ses parens: ne fai-
tes pas attention à nous.
MARION.
Je ne le dis pas pour vous; mais^il est
si sot qu'il en ferait devant tous ceux de
notre village tout autant que maintenant.
ROBIN.
Et qui s'en abstiendrait?
MARION.
Et encore, regarde comme il est fanfaron.
ROBIN.
Dieu ! coinme je serais preux si le cheva-
lier revenait I
MARION
Vraiment , Robin que tu ne sais par
quelle ruse je m'échappai.
ROBIN.
Je le sus bien. Nous vîmes toute ta con-
duite. Demande à Baudon, mon cousin, et
à Gautier, quand je te vis partir, s'ils eurent
à tenir en moi : je leur échappai trois fois à
tous deux.
GAUTIER.
Robin , tu es très courageux; mais quand
la chose s'est bien passée , elle doit être ou-
bliée aisément, et personne ne doit y reve-
nir.
BAUDON.
Il nous faut attendre Huart et Péronnelle
qui viendront : or, les voici.
GAUTIER.
Vraiment ce sont eux. Dis , Huart, as-tu
ta chevrette?
HUART.
Oui.
MARION*
Sois la bienvenue, Perrette.
Voyez la description que M. de Roquefort en donne
dans son Essai sur la poésie française , p. 134.
118
PERONIfBLE.
Marole , Dieus te benéie !
MARIONS.
Tu as esté trop souhaidie.
Or est-il bien tans de canter.
LI COMPAIGNIB.
t Aveuc lele compaignie
Doit-on bien joie mener.
BAUDONS.
Somme-nous ore tout venu ?
HUARS.
Oïl.
MARIONS.
Or pourpensons un jeu.
HUARS.
Yeus-tu as roys et as roïnes?
MARIONS.
Hais des jeus c'on fait as estrines*»
Entour le veille du Noël.
HUARS.
A saint Coisne ?
BAUDONS.
Je ne vœil el.
MARIONS.
C'est vilains jeus , on i cunkie.
HUARS.
Marotè , si ne riés mie.
MARIONS.
Et qui le nous devisera?
HUARS.
Jou» trop bien : quiconques rira
Quant il ira au saint offrir,
Ens ou lieu saint Coisne doit sir,
Et qui en puist avoir s'en ait.
GAUTIERS.
Qui le sera ?
ROBIMS.
Jou.
BAUDONS.
C'est bien fait.
Gautier, offres premièrement.
GAUTIERS.
Tenés, saint Coisne, che présent;
Et se vous en avés petit,
Tenés.
ROBINS.
Ho ! il le doit , il rit.
'Dans le moyen-âge, ces sortes Ae préseos se
donnaient la veille de Noël ; Tusnge s'en est con-
THÉÂTRE FRANÇAIS
PÉRONNEL-LE.
Marion , que Dieu te bénisse !
MARIOK.
Tu as été bien souhaitée. Maintenant il
est bien temps de cbanter. (
LA COMPAGNIE^
Avec telle compagnie doit-on bien joie
mener.
BAUDON.
Sommes-nous maintenant tous venus ?
HUART.
Oui.
MARION.
Or, imaginons un jeu.
HUART.
Veux-tu (jouer) aux rois et aux reines?
MARION.
Hais aux jeux qu'on fait auxétrennes,
entour la veille de Noël.
HUART.
A saint Coisne ?i
BAUDON.
Je ne veux (rien) autre.
MARION.
C'est un vilain jeu , on y turlupine.
HUART.
Marpte , ne ries pas.
MARION.
Et qui nous l'expliquera ?
HUART.
Moi, très bien: quiconque rira quand il
ira faire son offrande au saint, daii^ le lieu
où saint Coisne doit être assis , il en aura ce
qu'il peut en avoir.
GAUTIER.
Qui le sera ?
ROBIN.
Moi.
BAUDON.
C'est bien fait. Gautier, fais le premier
ton offrande.
GAUTIER.
Tenez, saint Coisne, ce présent ; et si vous
en avez peu, tenez.
ROBIN.
Oh I il le doit , il rit.
senré chez les Anglais, qui appellent encora Chrùt-
mas'box , la boite destinée à les renfermer.
AU lfOTEN-AGE«
119
GAUTIBRS.
Certes , c'est drois.
HGARS.
Marote , or sus !
MARIONS.
Qui le doit ?
HUARS.
Gau tiers li Testas.
MARIONS.
TenéSy saint Coisnes , biaus dous sire.
HUARS.
Diex, corn ele se tient de rire !
Qui ¥a après? Perrote, aies,
PERONNELE.
Biau sire sains Goisnes , tenés,
Je vous aporte che présent.
ROBINS.
Ta te passes et bel et gent.
Or sus, Huart, et vous, Baudon!
BAUDONS.
Tenés, saint Goisne» che biau don.
GAUTIERS.
Ta ris » ribaus, dont tu le dois.
BAUDONS.
Non fach.
[gautiers.]
Huart, après.
BUARS.
Je vois.
Vés cbi deus mars.
LI ROIS.
Vous le de vés.
HUARS.
Or tout coi, point ne vous levés,
Gar encore n'ai-je point ris.
GAUTIERS.
Que ch'est, Huart, est-chou estris?
Ta veus tondis estre batus.
Hau soiiés-vous ore venus !
Or le paies tosl sans dangier*
HUARS.
Je le voil volentiers paier.
ROBINS.
Tenés, sains Goisnes* Est-che plais?
MARIONS.
Ho ! singneur, chis jeus est trop lais :
En est,Perrete?
PERONNÊLE.
lUne vaut nient,
GAUTIER.
Gertes, c'est (de) droit.
HUART.
Marion , à toi !
MARION.
Qui le doit?
HUART.
Gautier le Têtu.
MARION.
Tenez, saint Goisne , beau doux sire.
HUART.
Dieu ! comme elle se retient de rire ! Qui
va après ? Perrette , allez.
PÉRONNELLE.
Beau sire àaint Goisne, tenez, je vous ap-
porte ce présent.
ROBINS.
Tu te passes ^i bel et bien. Allons, Huart,
et vous , Baudon 1
BAUDON.
Tenez , saioi Goisne , ce beau don.
GAUTIER.
Tu ris , ribaut, donc tu le dois.
BAUDON.
Non pas.
[GAUTIER.]
Huart, après.
HUART.
Je vais. Voici deux marcs.
LE ROI.
Vous le devez.
HUART.
Maintenant (tenez-vous) tous cois, ne vous
levez pas, car encore n'ai-je point ri.
GAUTIER.
Qu'est-ce , Huart, est-ce (uue) dispute ? tu
veux toujours être battu. Maudits soyez-vous
d'être venus. A cette heure , paie-le sans
difficulté.
nUART.
Je le veux volontiers payer.
ROBIN.
Tenez, sains Goisne, Est-ce (une) querelle?
MARION.
Oh ! seigneurs , ce jeu est trop laid : est-
ce vrai, Perrette?
PÉRONNELLE.
U ne vaut rien , et sachez qu'il convient
120
THÉÂTRE
Et sachiés que bien apartient
Que fâchons autres festeletes :
Nous sommes chi .ij. baisseletes,
Et vous estes entre vous âuj.
GADTIERS.
Faisons .j. pet pour nous esbatre ,
Je n'i voi si bon.
ROBINS.
Fi ! Gautier :
Savés si bel esbanoiier ,
Que devant Marote m'amie
Âvés dit si grant vilenie !
Dehait ait par mi le musel
A oui il plaist ne il est bel !
Or ne vous aviegne jamais.
GAUTIERS.
Je le lairai, pour avoir pats.
BAUDONS.
Or faisons .j. jeu.
HUARS.
Quel vieus-tu?
BAUDONS.
Je vœil 0 Gautier le Testu
Jouer as rois et as roînes *;
Et je ferai demandes fines,
Se vous me volés faire roy.
HUARS.
Nenil, sire, par saint Eloi!
Ains ira au nombre des mains.
GAUTIERS.
Certes , tu dis bien , biaus compains ,
Et chieus qui chiet en .x. soit rois !
HUARS.
C'est bien de nous tous li otrois ;
Or ctià ! metons nos mains ensanle.
BAUDONS.
Sont-eles bien, que vous en sanle?
Liquiex commanchera ?
HUARS.
Gantiers.
GAUTIER&.
Je commencherai volentiers
Em preu.
* Nous lisons ce qui suit dans un opuscule de Tun
de nos amis: «Quoi qu'il en soit, les cartes étaient en
usage bien avant Tannée 1392^ à laquelle on a pré-
tendu fiier leur invention : le synode deWorcester,
en 1240, défend aux clercs les jeux déskonétes, et
entre autres celui du roi et de la reine (née susiineant
FRANÇAIS
bien que nous fassions d'autres jeux : nous
sommes ici deux bacheletles, et vous êtes
quatre.
GAUTIER.
Faisons un pet pour nous amuser , je ne
vois rien de si bon.
ROBIN.
Fi ! Gautier : vous savez si bien jouer que
devant mon amie Marion vous avez dit une
si grande vilenie I Malheiu* ait par le mu-
seau à qui cela plaît ou est agréable ! Que
cela ne vous arrive plus.
GAUTIER.
Je ne le ferai plus , pour avoir la paix.
BAUDON
t
Maintenant faisons un jeu.
HUART.
Lequel veux-tu?
BAUDON.
Je veux avec Gautier le Têtu jouer aux
rois et aux reines ; et je ferai de belles de-
mandes , si vous me voulez faire roi.
HUART.
Nenni , sire , par saint Éloi I mais cela
ira au nombre des mains.
GAUTIER.
Certes , tu dis bien , beau compagnon ,
et que celui qui en aura dix soit roi !
HUART.
C'est bien entendu de nous tous ; or çà !
mettons nos mains ensemble.
BAUDON.
Sont-elles bien, que vous en semble?
Lequel commencera?
HUART.
Gautier.
GAUTIER.
Je commencerai volontiers en premier.
hidosfieride Aegeet Regina),*L* Origine des earles
À jotur. Par Paul Lacroix (Jacob, bibliophile).
Paris t Techener, décembre 1835, p. 5.
Ce passage , qui se trouve vol. I, p. 673, col. 3,
des CandUa Magna Brîtanniœ et ffiSemiœ, donnés
par David Wilkins, parait se rapporter au jeu dont
il est ici question.
At MOYEN-AGE.
121
BUARS.
Et deus.
ROBUIS.
Et trois.
BAUDOHS.
Et quatre.
HUARS.
Conte après, Marot, sans debatre.
MARIONS.
Trop volentiers. Et .y.
PBRONNSLE.
Et .vî.
GAUTIERS.
Et .¥Îj.
HUARS.
Et .viij.
ROBINS.
Et .ix.
BAUDONS*
Et .X.
Enhenc ! biau seigneur , je sui rois.
GAUTIERS.
Par le mère Dieu ! chou est drois ;
Et nous tout, je cuit, le volons.
ROBINS.
Levons-le haut et couronons.
Hol bien est.
HUARS.
Hé ! Perrete , or donne
Par amours , en lieu de couronne ,
Au roi ton capel de festus.
PERONNELE.
Tenés , rois.
LI ROIS.
Gantiers li Testus,
Yenés à court; tantost venés.
GAUTIERS.
Volentiers, sire, commandés
Tel cose que je puisse faire ,
Et qui ne soit à moi contraire ;
[Hais que de ci ne me remu,
Ne ne bouch men doit u f u ,]
Je le ferai tantost pour vous.
u ROIS.
Di-moi, fu-tu onques jalons?
Et puis s'apelerai Robin.
GAUTIERS.
Oïl , sire , pour .j. mastin
Que j'oïs hurter l'autre fie
HUART.
Et deux.
ROBIN.
Et trois.
BAUBON.
Et quatre.
HUART.
Compte après, Marion, sans débat.
MARION.
Très volontiers. Et cinq.
PÉRONNELLE.
Et six.
GAUTIER.
Et sept.
HUART.
Et huit.
ROBIN.
Et neuf.
BAUDON.
Et dix. Hé, hé! beaux seigneurs, je suis
roi.
GAUTIER.
Par la mère de Dieu ! c'est ( de ) droit ;
et nous tous , je pense , le voulons.
ROBIN.
Levons-le haut, et couronnons (-le). Ho!
c'est bien.
HUART.
Hé ! Perrette , donne par amitié , au lieu
de couronne , au roi ton chapeau de paille.
PÉRONNELLE.
Tenez ^ roi.
LE ROI.
Gautier le Télu, venez à la cour; venez
tout de suite.
GAUTIER.
Volontiers , sire , commandez telle chose
que je puisse faire, et qui ne me soit pas
contraire; [pourvu que ce ne soit pas de
m'en aller d'ici, ou de mettre mon doigt au
feu,] je le ferai tout de suite pour vous.
LE ROI.
Dis-moi, fus-tu jamais jaloux? Et puis
j'apellerai Robin.
GAUTIER.
Oui , sire , pour un matin que j'ouïs heur-
ter l'autre fois à la porte de la chambre de
122 TUÉATRB
A Tuis de le caiabre m'ainie;
Si en soupecbonnai .j. borne,
U ROIS.
Or sus, Robin.
EOBIlfSi
Roi, walecommel
Demande-moi ehe qu'il te plaist.
u ROIS.
Robin , quant une beste naist ,
A coi sès-tu qu'ele est feraele?
ROBms.
Geste demande est bonne et bele !
LI ROIS.
Dont i respon.
ROBINS.
Non ferai, voir;
Mais se vous le volés savoir ,
Sire rois , au cul li tardés.
El de mi vous n'enporterés.
Me cuidiés-vous chi faire honte?
MARIONS^
H a droit , voir.
Li ROIS.
A vous k'en monte?
MARIONS.
Si fait; car li demande est laide.
LI ROIS.
Marot , et je vœil qu'il souhaide
Son voloir.
ROBINS.
Je n'os , sire.
LI ROIS.
Non?
Va , s'acole dont Marion
Si douchement que il li plaise.
MARIONS.
Auvar dou sot, s'il ne me baise f
ROBINS.
Certes, nonfac.
MARIONS.
Vous en mentes.:
Encore i pert-il, esgardés.
Jfe cuit que mors m'a ou visage*
ROBINS.
Je cuidai tenir .j. froumage,
Si te senti-je tenre et mole I
y ien avant , seur , et si m'acole
Par pais faisant.
FRANÇAIS
mon amie; je soupçonnai que c'était ncb
homme.
LE ROt.
Maintenant, à toi, Robin.
ROBIN.
Roi , sois le bienvenu ! demande-moi ce
qu'il te plaît.
LE ROI.
Robin, quant une béte nait, à quoi
connois-tu qu'elle est femelle ?
ROBIN.
Cette demande est bonne et belle !
LE ROI.
Réponds-y donc.
ROBDf.
Je ne le ferai pas, en vérité ; mais si vous
voulez le savoir , sire roi , regardez-lui au
c.l. Vous n'emporterez rien autre de moi..
Croyez-vous me faire honte ?
MARION^
Il a raison , en vérité.
LE ROI.
En quoi cela vous regarde-t-il ?
MARION.
Si fait; car la demande est laide.
LE ROI.
Marion , je veux qu'il souhaite ce quit
veut.
ROBIN.
Je n'ose , sire.
LE ROI.
Non? Va , embrasse donc Marion si dou-
cement que cela lui plaise.
MARION.
Fi du sot , s'il ne me baise!
ROBIN
Certes , je ne le fais pas.
MARION.
Yous en mentez : il y parait encore , re-
gardez. Je crois qu'il m!a mordue au visage.
ROBIN.
Je pensai tenir un fromage , tant je le
sentis tendre et molle ! Viens avant , sœur ,
et m^embrasse pour faire la paix.. .
▲U MOYEN-AGE.
12?^
MAEKHirS.
Ya, dyable sos; .
Tu poises jutant comme .j. blos.
ROBUIS.
Or , de par Dieu I
llARIONb.
Vous vous courchiés !
Venés cbà, si vous rapaisiés,
Biau sire , et je né dirai plus ;
N'en soies honteus ne confus.
II ROIS.
Venés à court» Hiiart; venés.
HUARS.
Je vois, puis que vous le volés..
LI ROiis.
Or di , Cluart» si t'aït Diex,
Quel viande tu aimes ihiex ?
Je sai bieti se voir me diras.
HUARS.
Bon fons de porc , pesant et cras »
A le fort aillie de nuis :
Certes , j'en méngai Tautre fois
Tant que j'en éuch le menison..
BAUDONS.
Hé , Dieu ! con faite venison I *
Hnars n'en diroit autre cose.
HUARS.
Perrete » aies à court.
PERRETE.
Je n'osev
BAUDONS.
Si feras, si, Perrete. Or di.
Par celé foi que tu dois mi ,
Le plus grant joie c'ainc eusses
D'amours , en quel lieu que tu fusses.
Or di , et je t'escouterai.
PERRETE,
Sire, volentiers le dirai.
Par foi I cbou est quant mes amis ,
Qui en moi cuer et cors a mis ,
Tient à moi as cans compaignie ,
lés mes brebis , sans vilenie ,
Plusenrs fois, menu et souvent.
BAUDONS.
Sans plus?
PERRETE.
Voire, voir.
HUARS.
Ele meut.
lURION^
Va , diable sot ; tu pèses autant qu'un
bloc,
ROBIN.
Or, de par Dieu!
MARION.
Vous vous courroucez ! Venez ici , et
apaisez -vous, beau sire, et je ne dirai
plus (rien); n'en soyez (ni) honteux ni
confus.
LER6I.
Venez à la cour, Huart; venez.
J'y vais , puisque vous le voulez.
LE ROI.
Maintenant dis, Huart, que Dieu t'aide,
quelle viande aimes*tu le mieux? Je sais
bien si tu me diras la vérité.
HUART.
Un bon derrière de porc , pesant et gras ,
à la sauce à l'ail (et à l'huile) de noix .*^ cer-
tes, j'en mangeai tant l'autre fois que j'en
eus la diarrhée.
BAUDON.
Eh, Dieul quelle venaison! Huart ne
dirait pas autre chose.
HUART.
Perrette , allez à la cour.
PERRETTE.
Je n'ose.
BAUDON.
Si, Perrette, si. Maintenant dis, parla
foi que tu me dois, quelle est la plus grande
joie que tu aies jamais eue d'amour, en
quel' lieu que tu fusses. Maintenant parle, et
jet' écouterai.
PERRETTE.
Sire, volontiers je le dirai. Par (ma) foi!
c'est quand mon ami , qui a mis en mon
pouvoir son cœur et son corps, me tient
compagnie aux champs, près de mesbre^
bis , sans vilenie , plusieurs fois, à fréquen*».
tes reprises et souvent;
BAUDON.
Sans plus?
PERRETTE.
En vérité , en vérité.
HUART.
Elle meutv
124
THÉÂTRE FRANÇAIS.
BAUDONS.
Par le saint * Dieu ! je fen croî bien.
Harote, or susl vien à court, vien.
UAROTB.
Faites-moi dont demande bêle.
BAUnONS.
Yolentiers. Di-moi , Harotele ,
Combien tu aimes Robinet,
Men cousin y chejoii varlet.
Honnie soit qui mentira !
MARIONS.
Par foi! je n'en mentirai jà.
Je Faim , sire , d'amour si vraie
Que je n'aim tant brebis que j'aie,
Nis cheli qui a aignelé.
BAUDOKS.
Par le saint Dieu! c'est bien amé :
Je vœil qu'il soit de tous séu.
GAUTIERS.
Uarote , il t'est trop meskéu :
Li leus emporte une brebis.
UAROTE.
Robin , ceur i tost , dous amis ,
Anchois que li leus le mengiie.
ROBINS.
Gautier, presté&-moi vo machue ,
Si verres jà bacheler preu.
Hareu ! le leu ! le leu ! le leu !
Sui-je li plus cailis qui vive?
Tien , Marote.
UAROTB.
Lasse , caitive !
Gomme ele revient dolereuse !
ROBINS.
Mais esgar comme ele est croleuse.
VARIONS.
Et comment tiens*tu chelé beste ?
Ele a le cul devers se teste.
ROBINS.
Ne puet caloir : ce fu de haste
Quant je le pris , Marote ; or taste
Par où li leus l'avoit aierse.
* Le cheTalîer GauYain « se tret à une fenestre,
el tcnt sa main rers un mostier qu'il Toit , et ai dit
ai haut que Von Tôt par toute la sale : Essei m'aït
Diez , fct-il , et suit saint que je n*entrei*ai jamèa
en la mcson monseigneur le roi, à mon poeir, de-
vant ce que gn aie le chcYalier trovc , si trové peut
cstre. »
BAUDON*
Par le saint de Dieu i je t'en crois bien. Ma-
rion, allons I viens à la cour, viens.
MARION.
Faites-moi donc (une) belle demande.
BAUDON.
Volontiers. Dis-moi , Manon , combien ta
aimes Robin , mon cousin , ce joli garçon .
Honnie soit qui mentira I
MARION.
Par (ma) foi! je n'en mentirai pas. Je
l'aime, sire, d'une amour si vraie, que je
n'aime pas autant brebis que j'aie , même
celle qui a fait des agneaux.
BAUDON.
Par le saint de Dieu! c'est bien aimé :je
veux que cela soit su de tous.
GAUTIER.
Marion , il t'est bien arrivé du malheur :
le loup emporte une brebis.
MARION.
Robin, cours-y vite, doux ami, avant
que le loup ne la mange.
ROBIN.
Gautier^ prêtez-moi votre massue, et
vous verrez un brave garçon. Haro! le
loup ! le loup ! le loup 1 Suis-je le plus chétif
qui vive? Tiens, Marion.
MARION.
Hélasl malheureuse ! comme elle revient
en mauvais état !
ROBIN.
Mais regarde comme elle est crotteuse.
MARION.
Et comment tiens-tu cette béte? Elle a
le cl vers sa tête.
ROBIN.
Cela ne peut rien faire : ce fut à la bâte
que je la pris , Marion ; maintenant tâte par
OÙ le loup l'avait saisie.
Plus bas : « Mes par les sainz de cel mostier , si
tent ses mains vers une chappele le roi, si tous me
retenez outre mon gré , ge m'ocirai de mes deux
mains , si tost comme je em porrai avoir ne leu
ne aese. »
Lancelot du Lu,
AU MOYEN-AGE.
125
GATJ TIERS.
Mais esgar comme ele est chi perse.
MARIONS.
Gautier, que vous estes vilains!
ROBINS.
Marote » teués-ie en vos mains;
Mais vrardés bien que ne vous morde.
MAROTE.
Non ferai, car ele est trop orde;
Mais laissié-le aler pasturer.
BAUnONS.
Sès-tu de quoi je vœil parler,
Robin? Se tu aimes autant
Marotain com tu fais sanlant ,
Certes je le te loeroie
A prendre, se Gantiers Totroie.
GAUTIERS.
Jon Fotri.
ROBINS.
Et jou le vœil bien.
BAUDONS.
Pren-Ie dont.
ROBINS.
Gbà , est-che tout mien ?
BAtJDONS.
00 , nos ne t'en fera tort.
MAROTE.
Hé! Robin , que tu m'estrains fort !
Ne sès-tu faire bêlement ?
BAUDONS.
G*est grans merveille qu'il ne prent
De ches deus gens Perrete envie.
PERRETE.
Gui ? moi ! je n'en sai nul en vie
Qui jamais éust de moi cure.
BAUDONS.
Si aroit si , par aventure ,
Se ta l'osoies assaier.
PERRETE.
Bal cui?
BAUDONS.
A moi ou à Gautier.
HUAR8.
Mais à moi , très douche Perrote.
GAUTIERS.
Voire, sire, pour vo musete,
Ta n'as ou monde plus vaillant;
Mais j'ai au mains ronchi traiant ,
Bon hamas et herche et carue,
Et si stti sires de no rue ;
GAUTIER.
Hais regarde comme elle est ici bleue.
MARION.
Gautier, que vous êtes vilain !
ROBIN.
Marion , tenez-la en vos mains; mais pre-
nez bien garde qu'elle ne vous morde.
MARION.
Je ne le ferai pas , car elle est trop mal-
propre ; mais laissez-la aller pâturer.
BAUDON.
Sais-tu de quoi je veux parler, Robin? Si
tu aimes autant Marion que tu en fais sem-
blant , certes je te conseillerais de la pren-
dre» si Gautier l'octroie.
. GAUTIER.
Je l'octroie.
ROBIN.
Et je le veux bien.
BAUDON.
Prends-la donc.
ROBIN.
Çà , est-ce tout à moi ?
BAUDON.
Oui , nul ne t'en fera tort.
MARION.
Hé ! Robin , que tu me serres fort ! Ne
sais-tu faire doucement ?
BAUDON.
C'est grande merveille qu'il ne prend à
Perrette envie de ces deux personnes.
PERRETTE.
Qui? moi ! je n'en connais nul en vie qui
eût jamais souci de moi.
BAUDON.
Il y en aurait si , par aventure, tu l'osois
essayer.
PERRETTE.
Bah! qui?
BAUDON.
Moi OU Gautier.
HUART.
Mais moi , très douce Perrette.
GAUTIER.
Vraiment , sire , pour la musette , lu n'as
personne qui te vaille; mais j'ai aa moins un
bon cheval de trait , de bons harnais , une
herse et une charrue , et je suis le seigneur
de notre rue ; j'ai robe longue et surcot tout
126
THÉATBE
S' ai bouché et sercol tout d'un drap;
Et s'a ma mère .j. bon hanap
Qui m'escberra s'elle moroit ,
Et une rente c*on li doit
De grain seur .j. molin à vent,
Et une vake qui nous rent
Le jour àss^s lait et froumage :
N'a-il en moi bon mariage ,
Dîtes , Perrete?
PERRETE.
Oïl, Gautier;
Mais je n'oseroie acôintiér
Nului pour mon frère Guîot ;
Car vous et li, estes doi sot;
S'en porroit tost venir bataille.
GAUTIERS.
Se tu ne me veus , ne m'en caille ;
Entendons à ces autres nocher.
HUARS.
Di-moi , c' as-tu chi en cbes boches?
PEROirnSLE.
Il i a pain , sel et cresson ;
Et tu , as-tu rien , Harion ?
VARIONS.
Naie, voir, demande Robin ,
Fors du froumage d'ui matin ,
Et du pain qui nous demora »
Et des piimes qu'il m'aporta :
Yés-en chi , se vous en votés.
GAUTIERS.
Et qui veut deus gambons salés ?
HUARS.
Où sont-il?
GAUTIERS.
Yés-les chi tous près.
PERONNELE.
Et jou ai deux froumages frès.
HUARS.
Di , de quoi sont-il?
PERONNELE.
De brebis.
ROBINS.
Seignor, et j'ai des pois rôtis.
HUARS.
Guides-tu par tant estre quites?
ROBnfS.
Naie , encore ai-jou poumes quites
Harion , en veus-tu avoir ?
MARIONS.
Nient plus ?
FRANÇAIS
d'un drap; et ma mère a un bon hanap qui
m'échoiera si elle vient à mourir, et une
rente de pain qu'on lui doit sur un moulin
à vent , et une vache qui nous rend par jour
assez de lait et de fromage : n'y a-t-il pas en
moi bon mariage , dites , Perrette?
PERRETTE.
Oui , Gautier; mais je n'oserais faire con-
naissance avec personne à cause de mon
frère Guiot ; car vous et lui, vous êtes deui
fous ; il pourrait en survenir bientôt ba-
taille.
GAUTIER.
Si tu ne me veux pas , je m'en moque ;
tournons notre attention sur ces autres noces.
HUART.
Dis-moi , qu'as-tu ici dans ces poches?
PÉRONNELLE.
U y a pain , sel et cresson ; et toi , as4n
rien, Marion?
HARION.
Menni , vraiment , démande à Robin , si-
non du fromage de ce matin , et du pain qui
nous resta, et des pommes qu'il m'apporta :
en voici , si vous en voulez.
GAUTIER.
Et qui veut deux jambons salés?
HUART.
Où sont-ils ?
GAUTIER.
Les voici tout près.
PÉRONNELLE.
Et j'ai deux fromages frais.
HUART.
Dis, de quoi sont-ils.^
PÉRONNELLE.
De brebis.
ROBIN.
Seigneurs , et j'ai des pois r6tîs.
HUART.
Penses-cu ainsi être quitte ?
ROBIN.
Nenni , j'ai encore des pommes cuites :
Harion , en veux-tu avoir ?
MARION.
Rien (de) plus ?
AU liOV£l<f-AÛE.
127
[robins^]
Si ai.
MMU0N8.
Di-me dont voir
Que chou est que lu m'as gardé.
ROBIIIS.
^f J'ai encore .j. tel paslé
Qui n'est mie de lasté ,
Que nous mengerons , Marote ,
Bec à bec, et moi et vous.
Chi me r atendés , Marote,
Chi venrai parler à vous.
Marote , veus-lu plus de mi ?
MARIONS.
Oii , en non Dieu.
ROBINS.
Etjou te di
i' Que jou ai un tel eapon
Qui a gros et cras crépon ,
Que nous mengerons, Marote,
Bec à bec, et moi et vous.
Chi me r'atendés, Marote,
Chi venrai parler à vous.
MAROTB.
Robin , revien dont tost à nous.
ROBIMS.
Ma douche amie, voientiers.
Et vous, mengiés endementiers
Que g'iraî : si ferés que sage.
MARIONS.
Robin, nous feriemmes outrage;
Saches que je te weil aiendre.
ROBINS.
Non feras ; mais fai chi estendre
Ten jupel en lieu de touaille ,
El si mêlés sus vo vitaille ;
Car je revenrai, certes, lues.
VrARNlERS.
Robin, où vas- tu?
ROBIKS.
A Bailvés ,
Chi devant, pour de le viande ;
Car l'aval a feste trop grande.
Yenras-tu avœc nous mengîer?
IVARNIERS.
On en feroit , je cuit , dangier.
ROBINS.
Non feroit nient.
WARNISRS.
Jou irai donques.
Si.
[robin.]
MAlUON.
Dis-moi donc vraiment ce que c'est que
tu m'as gardé.
ROBIN.
J'ai /encore un pasté qui n'est pas de....,
que nous mangerons, Marion , bec à bec, et
moi et vous. Ici attendez-moi de nouveau,.
Marion , ici je viendrai vous parler. Marion „
veux-tu davantage de moi ?
MARION.
Oui , au nom de Dieu.
ROBIN.
Et je te dis que j'ai un tel chapon qui »
gros et gras croupion» que nous mangerons,
Marion , bec à bec , et moi et vous. Ici at-
tendez-moi de nouveau, Marion, ici je vien-
drai vous parler.
MARION.
Robiu , reviens donc vite à nous.
ROBIN.
Ma douce amie, volontiers. Et vous» man-
gez pendant que j'irai : vous agirez sage-
ment.
MARION.
Robin , nous ferions outrage ; saches que
je te veux attendre.
ROBIN.
Non pas ; mais fais ici étendre ton jupon
au lieu de nappe, et mettez dessus vos vivres;
car je reviendrai , certes, tout de suite.
WARNIER.
Robin ^ où vas-tu?
RORIN.
A Bailvés, ici devant, pour (avoir) des vi-
vres; car là-bas il y a très grande fête. Vien-
dras-tu manger avec nous ?
MTARNIER.
On s'y opposerait , je crois.
ROBIN.
Non pas.
WARNIER.
J'y irai donc.
128
THÉÂTRE PRAIfÇAlS
Rogiaut !
Que?
GUIOS.
ROGAUS.
GUIOS.
Or ne veistes onques
Plus grant déduit ne plus grant f^ste
Que j*ai véu.
R0GAU8.
Où?
GUIOS.
Vers Aiieste.
Par tans nouveles en aras :
Yen i ai trop biaus baras.
ROGAUS.
Et de cui?
GUIOS.
Tous de-pastouriaus.
Acaté i ai cbes bourriaus,
Avœcques m'amie Saret.
ROGAUS.
Guiot, or alons vir Haret
L'aval, s'i trouverons Wautier ;
Car j*oï dire qu'il vaut ier
Peronitele te sereur prendre.
Et ele n'i vaut pas entendre,
Si en éust parlé à ti.
GUIOS.
Point ne l'ara; car il bâti,
L'autre semaine, «j. mien neveu.
Et je jurai et fis le veu
Que il seroit aussi bastus.
ROGAUS.
Guiot, tous sera abatus
Cbis estris, se tu me veus croire;
Car Gantiers te donra à boire
A genous, par amendement.
GUIOS.
Je le vœil bien si faitement.
Puis que vous vous i assentés;
Yés-chi .ij. bons comès, sentes.
Que j'ai acatés à le foire.
ROGAUS.
Guiot, vent-m'en .j. à tout boire.
Rogaot I
Quoi?
GUIOT.
ROGAUT.
Damon, ce grand antenr dont la vaut fertile
Amiita n long-tcrapi et la cour et la ville ;
Mail <{ai, n'étant Téta qne de limple bureau.
GUIOT.
Vous ne vttes jamais plus grand divertis-
sement ni plus grande fête que (ce que) j'ai
vu.
ROGAUT.
Où?
GUIOT.
Vers Ayelte. Tu en auras tantôt des nou-
velles : j'y ai vu de très beaux divertisse-
mens.
ROGAUT.
Et de qui?
GUIOT.
Tous de pastoureaux. J'y ai acheté ce bu-
reau*, avec mon amie Saret.
ROGAUT.
Guiot, allons voir Haret là-bas, nous y
trouverons Wautier; car j'ouïs dire qu'il
voulait hier prendre ta sœur Péronnelle, et
elle ne voulut pas y consentir : elle t'en au-
rait parlé.
GUIOT.
Point ne Faura ; car il battit, l'autre se-
maine , un mien neveu , et je jurai et fis le
voeu qu'il serait aussi battu.
ROGAUT.
Guiot, cette dispute sera finie, si tu me
veux croire; car Gautier te donnera à boire
à genoux , pour (te faire) amende (honora-
ble).
GUIOT.
Je le veux bien ainsi, puisque vous le vou-
lez. Voici deux cornets, sentez, que j'ai
achetésà la foire.
ROGAUT.
Guiot, vends-m'en un à tout boire.
Paiac Tété aant linge, et l'hiTer aani nanteav, ete.
BoiLtàc, Satire l, rers i .
AU MOTEN-AOE.
129
GUIOS-
Eii non Dieu ! Rogaut , non ferai ;
Mais le meilleur vous presterai.
Prendés lequel que tous volés.
ROCAUS.
A! war que chis vient adolés»
El qu'il vient petite aléure !
GUIOS.
C*est Warueres de le Couture ;
Est-il sotemënt escourchiés !
WARNIERS.
Segneur, je sui trop courechiés.
GUIOS.
Comment?
WARNIERS.
Mehalès est agute»
M'amie» et s'a esté decfaute ;
Car on dist que cb'est de no prestre.
ROGAUS.
En non Dieu ! Warnier, bien puet estre;
Car eie i aloit trop souvent.
WARNIERS.
Héy las ! jou avoie en couvent
De li temprement espouser.
GUIOS.
Tu te pues bien trop dolouser,
Biaas très dous amis; ne te caille,
Car jà ne meteras maaille.
Que bien sài, à l'enfant warder.
ROGAUS.
A che doit-on bien resvarder.
Foi que je doi sainte Marie !
WARNIERS.
Certes, segnieur, vo compaignie
Me fait mètre jus men anoi.
GUIOS.
Or faisons un peu d'esbanoi ^
Entreus que nous atenderons
Robin.
WARNIERS.
En non Dieu ! non ferons.
Car il vient cbi les grans walos.
ROBINS.
Wamet, tu ne ses? Mehalos
Est hui agate de no prestre.
WARNIERS.
Hé 1 tout U diale i puissent estre I
Robert, comme avés maise geule !
GUIOT.
Au nom de Dieu ! Rogaut, je n'en ferai
rien ; mais le meilleur vous prêterai. Prenez
celui que vous voulez.
ROGAUT.
Ah! regarde comme celui-ci vient (d'un air)
chagrin, et comme il marche lentement!
GUIOT.
C'est Warnier de la Couture ; est-il solte •
ment troussé !
WARNIER.
Seigneurs, je suis très-courroucé.
GUIOT.
Comment ?
WARNIER.
Mehalès , mon amie , est accouchée , et
elle a été trompée; car on dit que c'est no-
tre prêtre qui est le père.
ROGAUT.
Au nom de Dieu ! Warnier, ce peut bien
être ; car elle y allait trop souvent.
WARNIER.
Hélas ! j'étais convenu de l'épouser promp-
tement.
GUIOT.
Peut-être t'affliges-tu trop, beau trè»-doux
ami ; ne t'inquiète pas, car tu ne dépense-
ras pas une maille, je le sais bien, à garder
l'enfant.
ROGAUT.
A cela doit-bn bien regarder, (par la) foi
quejefiois h sainte Marie !
WARNIER.
Certes , seigneurs , votre compagnie me
fait mettre de côté mon chagrin.
GUIOT.
Or divertissons-nous un peu pendant que
nous attendrons-Robin.
WARNIER.
Au nom de Dieu! nous n'en ferons rien,
car il vient ici au grand galop.
RORIN.
Warnier, tu ne sais pas? Mehalès est au-
jourd'hui accouchée d'un enfant dont notre
prêtre est le père.
WARNIER.
Eh ! que tous les diables y puissent être !
Robert , comme vous avez mauvaise tan-
I gue!
9
130
THÉÂTRE FRAUÇAIS
KOBINS.
Toudis a-ele esté trop veule,
Warnier, si m'ait Diex! etsote.
ROGAfJS.
Robert, foi que deyés Marote !
Metés ceste cose en delui.
ROBINS.
Je n'i parlerai plus de lui :
Alons-ent.
WARNIERS.
Alons.
ROGAUS.
Passe avant.
MARIOIf.
Het ten jupely Perrete, avant;
Aussi est-il pfais blans du liiien.
PERONNELE.
Certes, Marot, je le vœil bien,
Puis que vo volentés i est.
Tenés, veés-le cbi tontprest;
Estendé-le où vous le volés.
HUARS.
Or chà ! biau segnieur, aportés ,
S'il vous plaist, vo viande chà.
PBRONNELE.
Esgar, Marote ; je voi là,
Glie me samble, Robin venant.
MARIONS.
C'est mon, et si vient tout balant :
Que te sanle, est-il bons caitis ?
PERONNELE. ^
Certes, Marot, il est faitis.
Et de faire vo gré se paine.
MARIONS.
A ! war les corneurs qu'il amaine !
HUARS.
U sont-il ?
GAUTIERS.
Vois-tu cbes variés
Qui là tienent ches .ij; cornés?
HUARS.
Parle saint Dieu ! je les voi bien.
ROBIKS.
Harote, je suis venus, tien :
Or di, m'aimes-tu de bon cuer?
MARIONS.
Oïl, voir.
ROBINS.
Très grant merchis, suer.
De cbe que tu ne t'en escuses.
ROHN.
Elle a toujours été trop faible, Warnier,
Dieu m'aide ! et sotte.
ROGAUT.
Robert, (par la) foi que devez à Ifarion !
mettez cette chose au néant.
ROBIN.
Je n'y parlerai {dus de lui : allons-nous-
en.
WARNIER.
Allons.
ROGAUT.
Passe devant.
MARION.
Mets ton jupon auparavant, Perrette;
aussi est-il plus blanc que le mien.
PÉRONNELLE.
Certes , Manon, je le veux bien, puisque
votre volonté y est. Tenez , le voici tout
prêt ; étendez-le où vous le voulez.
BUART.
Or çà ! beaux seigneurs, apportez, s'il vous
plaît, vos vivres ici.
PÉRONNELLE.
Regarde, Marion; je vois là, ce me sem-
ble, Robin venant.
MARION.
C'est vrai, et il vient en dansant: que te
semble, est-il bon diable?
PÉRONNELLE.
Certes , Marion, il est aimable, et il se
donne de la peine pour faire votre volonté.
MARION.
Ah ! regarde les corneurs qu'il amène !
HUART.
Oii sont-ils?
GAUTIER.
Vois-tu ces garçons qui là tiennent ces
deux cornets ?
HUART.
Par le saint de Dieu ! je les vois bien.
ROBIN.
Marion, je suis venu, tiens : maintenani»
dis, m'aimes-tu de bon cœur?
MARION.
Oui, vraiment.
ROBIN. '
Très-grand merci , sœur, de ce que tu
t'en excuses.
AU MOYEN-AGE.
131
MARIONS.
Hé ! que sont-che là ?
ROBINS.
Ghe sont muses
Qae je pris à chele vilete :
Tien, esgar con bele cosete !
Or faisons tost feste de nous.
ROOAUS.
Wautîer, or te met à genous
Devant Guiot premièrement;
Et si li fai amendement
De chou que sen neveu bâtis;
Car il s'estoit ore aatis
Que il te feroit asousfrir.
GAUTIERS.
Volés que je li voise offrir
A boire?
ROGAUS.
Oïl.
GAUTIERS.
Guiot, buvés.
GUIOS.
Gautier, levés-vous sus, levés ;
Je vous pardoins tout le meffait
C'a mi ni as miens avés fait,
Et vœilque nous soions ami.
PERONNELE.
Guyot, frère, parole à mi ;
Yien te chà sir, si te repose :
Que m'aportes-tu?
GUIOS.
Nul cose ;
Hais t'aras bel jouel demain.
MARIOlfS.
Robin, dous amis» chà te main
Par amours, et si te sié chà,
Et chil compaignon seront là.
ROBIRS.
Volentiers, bele amie chiere.
MARIONS.
Or faisons trestout bele chiere :
Tien che morsel, biaus amis dous.
Hé! Gautier, à quoi pensés-vous?
GAUTIERâ.
Certes, je pensoie à Robin ;
Car se nous ne fuissons cousin,
Je t'eusse amée sans faille;
Car tu es de trop bonne taille.
Baudon, esgar quel cors chi a.
MARION.
Eh ! qu'est*ce que cela?
ROBIN.
Ce sont des musettes que j'ai prises à ce
petit village ; tiens , regarde quelle belle
petite chose I maintenant amusons-nous.
ROGAUT.
Wautier, à présent mets-toi à genoux de-
vant Guiot d'abord; et fais-lui amende ho-
norable de ce que tu battis son neveu; car
il s'était promis qu'il te le ferait payer.
GAUTIER.
Voulez-vous que j'aille lui offrir à boire?
ROGAUT.
Oui.
GAUTIER.
Guiot, buvez.
GUIOT.
Gautier, levez-vous, levez-vous ; je vous
pardomie tout le méfait dont vous vous
êtes rendu coupable envers moi et les
miens, et je veux que nous soyons amis.
PÉRONNELLE.
Guiot, frère, parle-moi ; viens t'asseoir ici
et repose-toi : que m'apportes-tu?
GUIOT.
Rien; mais tu auras un beau joyau de-
main.
MARION.
Robin , doux ami , donne ta main par
amour, et assieds-toi ici, et ces compagnons
seront là.
ROBIN.
Volontiers, belle amie chère.
MARION.
Maintenant faisons tous belle chère : tiens
ce morceau, bel ami doux. Eh ! Gautier, à
quoi pensez-vous ?
GAUTIER.
Certes, je pensais à Robin ; car si nous n'é-
tions cousins, je t'aurais aimée sans y man-
quer; car tu es de très-bonne taille. Bau-
don, regarde quel corps il y a ici*
132
THÉÂTRE
ROUIfS.
Gautier, ostés vo main de là ;
Et nest-cbe mie vo tmie.
GACTIERS.
En es-tu jà en jalousie?
ROBINS.
Oïl, voir.
MARIONS.
Robin, ne te doute.
ROBINS.
Encore voi-je qui! te boute.
MARIONS.
Gautier, par amours, tenés cois;
Je n'ai cure de vo gabois;
Mais entendes à nostre Teste.
GACTIERS.
Je sai trop biencanter de geste*;
Me volés-votts oîr canter?
* La chanson de ^ste {de geiih) , ou poémc
plus ou moins long , composé en langue vulgaire et
destiné à retracer les aventures des béros de l'anti-
quité ou du moyen-âge , ve parait aussi ancienne
que la monarchie, et n'être arrivée qu'après plu*
sieurs révolutions à la forme qu'elle prit dans les
xu* et xin* siècles Voici comment s'exprime Raoul
Tortaire, moine de Fleury-sur-Loire , qui vivait
sur la fin du xt* siècle : « Tanta vero erat illîs
(confederatis de vicinœ parlibus Burgundîae adver-
sus Castelltonenses) securitas confidentibus in sua
multiludine, et tanta arrogantia de robore et upti-
tudine suœ juventuiis» ut scun-am se prscedere
facerent , qui musico instrumento res fortiter ges-
tas etpriorum bella pnecineret : quatinus bis acrius
imitarentur ad ea peragenda, qua maligno conccpe-
rant.» £x MiraeuUs S, BeFudieti abbatû » (Recueil
des Historiens des Gaules et delà France, t. XI , p .
489, D.) C'est environ à cette époque (1066) que
TmllefeTy ki muli bien eantout , précédait à Hastings
l'armée de Guillaume-le-G>nquérant :
8er «a «hevtl ki tott tlcmt,
Devant li du alovt ctntant
Dt Karlcaiabe et de Rolant
V d'Olifer et dei vastab
Ki norurcat en RencberaU.
(Le Romande Jhu, tomell, p. 2U, t. f3t49.)
Il existe bien de courts poèmes historiques dans
la forme de nos chansons d'aujourd'hui; mais nous
ne pensons pas qu'on leur ait jamais donné le nom
FRANÇAIS.
RORIN.
Gautier, 6tez votre main de là ; ce n'est
pas votre amie.
GADTIER.
En es-tu déjà jaloux?
RORlIf.
Oui, vraiment.
MARIOFT.
Robin, ne crains rien.
RORIN.
Je vois encore qu'il te pousse.
KARION.
Gautier, par amour, tenez-vous coi ; je
n'ai cure de vos badînages; mais tournez
votre attention à notre fête.
GAUTIER.
Je sais très-bien chanter des chansons de
geste; me voulez-vous ouïr chanter?
de chansons de geste. Nous croyons deroir publier
ici, comme échantillon, la suivante, qui est inêdile :
De la procenion
An bon abbé Poinçon
Me covient k cbanter.
HoBB de religion
Ne fist Daiii tel pardon
Par aon paii aler t
Tont a fait agaater
Et tont mil à charbon ;
S'il ne fuit li prondom
Il ne l'osait panaer.
De la proceinott
La eroix et le baaton
Ont cbargié Gnienot,
Qni ot k eompaîgnon
Ganterot de Greingnon,
Ranfiroi et Denîaot
Et maint antre rallot
Et nuiint rifaiîn félon i
Jnaqn'ou Tal de SaMO
N'ont bûiiié Chaeelot.
Jebanx de Triebailel
I Tint et bien et bel
A la proeenion ,
Arec Ini maint donxel
Qnî portent penoncel.
Le eonte de Cbalon,
La moîcbe et le brandon »
N'i qmtri antre joeî,
Ne Teincra ■»!• cembel
A Roina ne à Looa.
AU MOTKN-AGE.
133
BAODONS.
Oil
GAVTIERS.
Fai-moi dont escouter :
f Audi^er , dist Raimberge , bouse vous
di\...
Li Loichan de Preingei
«Vint derera Pelcrey,
Psr mî vile Maroi*
Noêtre ibb^i li mandey
Que destmUiit le rcy,
Et n non leisett mi ;
El il m tout hUî
Jniqncs rtn Pelerey,
Me Fraignoy ne Ponccj
Ne mitt pMenobli.
Par devert Dnymtis
Vint G'irari U cortoia
Plna blan» qne flors de lit,
Arec Inl tea Iroit ;
Tris ci qa'en Digenoti
Qnt gaatè le pals s
Ni laitient, ce m'est vis,
Orge, froment ne pois ;
Chargiei .rii.xx. chamoia.
En ont devers ans mis.
Sanx les bnéa TÎennois,
Dont il ont cent et .iij.»
Cbargiex lor accersis
Qn'il moinnent en Ansois ;
U ne 's rendront des mois,
Qn'il ne l'ont pas ipris.
Girari torna son ris
Par dcTers «i. marois ;
Sencfnst Uesmois,
Bclignej foat maamis.
Girari s*eit bien garnis
De portes, de poslu
Por fermer sa maison t
ti'i covient plaisséix
Ne antre rolKis
Se de net marrien non.
Or li doint Des moisson !
D'arcbes est bien g»mn.
Fox est qn'an Tiel oison
Bnseingne le pasqais.
li fib an bon Hogon
D'Aceaos prés de Neiron
Seit bien terre gaster i
ni a laisiîé mouton,
Geline ne chapon
Qn'i ne face tier.
BAUDON.
Oui.
GADTIER.
Faite&-moi donc écouter :
Audigier, dit Raimberge» bouse vous
dis...
Nnns ne l'en doit blâmer
Qni entende raison }
Car fils d'esmerillon
Doit par droit oiseler.
(ManUBcrit de la BibKotbéque Royale , fonds de
Cangé n* 66, folio 45 rectOy col. 2.)
Le passage suirant nous confirme dans Topi-
nion que les chansons de geste ne se rapporiaien
qu'aux grands poèmes héroïques :
César l'empeferea de Rome
Ne tait li roi qne l'en tous nomme
En dix et en ebanfons de geste.
Ne dona tant à nne fcst^
Comme U rois argent dona.
{Roman dEree et d'Etude , manuscrit de la Bi-
bliothèque Royale n» 7498/4, fonds de Cangc
n» 26, fol. antëpénultiéme , col. 3, t. 18.)
Nous pourrions de beaucoup étendre celte note ;
mais nous préférons renvoyer aux arlicles que notre
ami Ferdinand Wolf, de Vienne, a consacrés à
quelques-unes de nos publications dans le Jahr^
bûcher fur wUtenschaftUche Krilik , Juni 1 837 ,
no* 116 et 117, col. 928-933.
* Le passage dont Gautier commence le récitatif
est tiré du fabliau âiAudigier, pièce cynique et or-
duriére, publiée dans le recueil de Barbasan, tome
IV, page 327. Le Tcrs que Gautier chante est le
321*; il Paltérc en le citant. U aurait dû dire GrM-
berge , au lieu de RainbergCp qui est le nom de la
mère d'Audigier» tandis que Grinberge est une es'
pèce de Maritorne , qui , après avoir vaincu Audi-
gier , lui rend la lQ>erté à des conditions que notre
plume ne pourrait tracer. La délicatesse de nos
bei^rs du vieux temps en est choquée , et Robin,
qui déjà , per égard pour Manon » avait imposé si-
lence à Gautier (v. 468, p. 120)» se voit de nouveau
dans la nécessité de l'empêcher de continuer son
scandaleux récit.
L.«J.*N. M.
Nous ajouterons que ce vers est en musique .i
or, comme cette pièce est une parodie des chan«
sons de geste, cette circonstance prouve d'tn
134
THÉÂTRE FRANÇAIS
ROBINS.
Ho ! Gautier, je n'en vœil plus ; fi !
Dites, serés-vous tous Jours teus?
Vous estes uns ors menestreus.
GAUTIERS.
En mal éure gabe chis sos,
Qui me va blâmant mes biaus mos :
N'est-che mie bonne cancbon ?
ROBINS.
Nennil, voir.
PERRETE.
Par amours faisons
Le tresque, et Robins le menra,
S'il veut, et Huars mnsera,
Et chil doi autre corneront.
MARIONS.
Or ostoDS tost ches choses dont :
Par amour, Robin, or le maise.
ROBINS.
Hé, Dieus I que tu me fais de paine I
MARIONS.
Or fai, dous amis, je t'acole.
ROBINS.
Et tu verras passer d'escole.
Pour chou que tu m'as acolé ;
Mais nous arons anchois balé
Entre nous deus qui bien balons.
MARIONS.
Soit, puisqu'il te plaist; oralons,
Et si tien le main au costé.
Dieu ! Robin, con c'est bien balé !
ROBINS.
Est-che bien balé , Marotele ?
MARIONS.
Certes, tous li cuers me sautele
Que je te v(n si bien baler.
ROBINS.
Or vœil-jou le ireske mener.
MARIONS.
Voire, pour Dieu, mes amis dous.
ROBINS.
Or sus, biau segnieur, levés*vous;
nianière incontestable <]ue les chansons de geslc
ftc chantaient , bien qu'il n'cxistCi à notre connais-
BOBIN.
Oh ! Gautier, je n'en veux plus; fi! Dites,
serez-vous toujours tel ? vous êtes un sale
ménestrel.
gadher.
Gé fou plaisante mal à propos en me blâ-
mant de mes belles paroles : n'est-ce pas
bonne chanson?
ROBIN.
Nenni, vraiment.
PERMETTE.
Par amour faisons la tresse, et Robin la
mènera, s'il vent, et Huart jouera de la mu-
sette, et ces deux autres du cornet.
MARTON.
Or donc 6tons vite ces choses : par amour,
Robin, mène maintenant la tresse.
ROBIN.
Oh, Dieu! que tu me fais de peine !
MARION.
Maintenant fais-le , doux ami , je t'em-
brasse.
ROBIN.
Et tu (me) verras passer maître, par cela
que tu m'as embrassé; mais nous aurons
auparavant dansé, nous deux qui dansons
bien.
MARION.
Soit, puisqu'il te plaît; maintenant allons,
et tiens la main ùu côté. Dieu ! Robin, comme
c*est bien dansé !
ROBIN.
Est-ce bien dansé, petite Marion?
MARION.
Certes, tout le cœur me sautille quand je
te vois si bien danser.
ROBIN.
Maintenant je vetix mener la tresse.
MARION.
(Oui) vraiment, pour (l'amour de) Dieu,
mon doux ami.
ROBIN.
A présent , beaux seigneurs , levez-vous,
sance, aucun manuscrit dans lequel la notation
musicale ait ctû conservée.
F. ftl.
AU MOTEN-AGE.
135
Si vous tenës; {firai devant.
Marote, preste-moi ton gant ;
S'irai de plus grant volenté.
PERONNELE.
Dieu I Robin, que ch'est bien aie !
Tu dois de tous avoir le los.
ROBIlfS.
f Venés après moi; venés le sentele,
Le sentele, le sentele lès le bos.
et tenez-vous; j'irai devant. Harion, prête-
moi ton gant; j'irai de meilleure volonté.
PERONNELLE.
Dieu I Robin» que e'eat bien allé I tu dois
avoir des louanges de tous.
ROBIN.
Venez après moi ; venez por le sentier, le
sentier, le sentier, près du bois.
FIN DU JEU DE ROBIN ET DE MARION.
F. M.
136
thAatrb français
LR
MIRACLE DE THEOPHILE .
NOTICE.
Le sujet de ce miracle est Tapostasie , puis
le repentir de Théophile , vidame (ouccvo>o;,
vice dominus) de Téglise d'Adana, dans la
Gilicie '* deuxième ou Trachée , vers l'an
de Jésus-Christ 638; lequel, pour rentrer
dans sa charge » dont il avait été dépouillé
par son évéque, s'était donné au diable.
L'histoire de Théophile, d'abord écrite
en grec par Eutychianus , son disciple , qui
dit avoir été témoin oculaire d'une partie
des faits qu'il rapporte et avoir appris les
autres de la propre bouche de son maître **\
a été traduite en prose latine par Paul , dia-
* Nous n^avons pas donné «le détails sur la yîa du
trouvère Rutebeur^ son auteur, pour laissera M. Ju-
binai Phonneur des recberebes qu'il a faites sur ce
sujet.
Ce littérateur rient de publier le Miracle de Théa^
phiie que nous avions mis sous presse cbez Pinard,
en 1833, et que, sur sa priéi'e, nous retirâmes de
cbez rimprimeur. M. Jubinal ayant déjà transcrit
le Miracle , n'accepta de nous que notre préface ,
et la copie du conte de Gautier de Coinsi, exécutée
d'après tous les manuscrits.
** Et non sénécbal de TeTéque de Sicile, comme
le dit le Grand d*Aussy, cité plus loin.
*** Cette relation se trouve dans le manuscrit grec
de laBibliotbèqacRoyale, fonds de Sainl-^ermain-
des-Prës no cclxxziii, olim lxx, folio 384-291 ; et
dans le manusci'it bistorique çi*ec de la Bibliothè-
que impériale de Vienne n^ xi, folio 37 recio, col.
1-45 recto, col. 1 . Voyez Pierre Lambcck, Commen-
cre de Naples*. Il y en a aussi une ancienne
traduction latine par Gentianus Hervetos,
publiée dans le tome Y des Vies des Saints
Pères d'Aloysius Lipomanus , puis par Lan-
rent Surius, d'après Siméon-Ie-Métaphraste,
qui avait joint l'Histoire dé la Pénitence de
Théophile, écrite par Eutychianus, aux an-
tres yies de saints qu'il a recueillies.
Dans le diidème siècle , Roswitha « nonne
du monastère de Gandcrsheini en Saxe, com-
posa un poème latin sur la faute de Théo-
phile et sur sa pénitence **. Dans le siècle
suivant , l'histoire du vidame d'Adana fut
mise en vers hexamètres par un écrivain
tartarum de augustissimâ hibUoiheeâ Ctetarcà Findo-
bonensi Liber océavus, éd. Ad. Franc. Kollar. Vin-
dobonœ, cto locc Lixzit, in-folio, col. 156, D; et Fa-
bricius , Bibliotheca Grœcay édition de Harles»
Tol. X, Hambourg, A. C. mdcccvh, in-4«, lib. V, cap.
xxiz, p. 339.
* Lamb., col. 159, C; Fabricius» BiUiolhicaU'
tina mediiœvi, édition de Padoue, 1 754, iii-4«, i. V»
p. 309 ; JIcta Sanctorum , tomo primo mcnsis fc-
bruariî, die quarto, p. 480-491, etc.* '
** Opéra Hrosviteiikstrisvirginis et moRialisGff' j
manr génie saxomca arle nvper a Conredo Celle tu-
venta. Impressum Norunbcrgoe sub priTilegi<> soda-
litatis celticfB a senatu Rhomant imperii impetrato*.
Anno Cbristi quingenteiirao primo supra nulle*''
mum. In-folio, feuille signée g iii.^-Id. cura eisW'
dio Henrici Lconardi Scbvrzflciscbii. Vilcmbcrga^
Suxonvm , apud ChrislianTm ScbrOdiervin , ^<^'
Tvpogr. Anno l?07,in-i", p. I3Î-145.
AU MOYEN-AGE.
137
qu'on croit être Marbode , évéque de Ren*
nés*; enfin elle fut rimée en français, dans
le xm* siècle , par Gautier de Coins! , d'abord
moine de Saint-Médardde Soissons, ensuite
prieur de Yis-sur-Aisne , où il mourut en
1236 ••.
L'histoire abrégée de Théophile était con«
tenue dans le lectionnaire manuscrit de l'é-
glise de Saint-Omer, parmi les leçons qu'on
lit à malines le septième jour de l'octave de
la naUvité de la vierge Marie. Zacharias Lip-
pelous donne aussi /au iv février , un autre
résumé de cette histoire ; c'est un abrégé de
la version de Gentianus Hervetus ; enfin ,
Vincent de Beauvais rapporte également un
récit du même fait d'après le^Marialis de
Sigebert***.
Le Miracle de Théophile, qui n'est autre
chose que cette histoire dramatisée, a pour
auteur Rutebeuf, l'un des plus célèbres
trdtivères du xm« siècle , c tant pour Tinven-
tion que pour le style et le nombre des pièces
qu'il a composées ****•> Il se lit dans le ma-
nuscrit de la Bibliothèque Royale n« 7218 ,
ancien fonds du Roi , folio 298 verso , col. 1 ;
* f^eneraiîùj Hildebcrti primo cenomanensis epi'
scùpi» dcinde turonensis archlrpiscopi opéra, etc. La -
bore et studio D. AntoDii Beaugeodi^. ParUiis,
apud Laurentium le Conte , m o ce viit, Id-PoUo, pag.
1507-1515.
** Manuscrits de la Bibliothèque Royale n** 7583,
folio 42 recto , col. I; fonds de Notre-Dame n** 195,
folio 9 recto, col. 1 ; manuscrit du fonds de Saint-
Germain-deS'Prés n** 1672> folio 117 recto; manu-
scrit du fonds de la Vallicre n*'85,0//'iii 3710, fol. 13
recto, col. 3; et manuscrit de rArscnal , belles-
lettres françaises , io-fol ., n° 325^ fol. 106 recto,
col. 1, etc.
L^analyse de ce eonle a été donnée d^une manière
détaillée par M. Dominique Maillet, dans ses Des*
cripiion. Notices et Extraits des numutcrits de la Bi"
hliolhèqwe publique de Rennes, Rennes, de Timpri-
meried'Amb. Jausions, 1837, in-8^, p. t'27-131. Le
manascrit dont il s'est senri appartient à la biblio-
thèque de celte yille et y porte le n« 147 : le poëme
en forme le treizième article.
*** Specuium hùtoriaiej édition de Douai , 1624,
in-folio, livre xxi, chapitres 69 et 70.
**** Glossaire de la langue romane , par M. de
Roquefort, t. II, p. 760> col. 2 et suiv.
et non , quoi qti*en dise M. de Roquefort *,
dans le manuscrit du même dép6t n*» 6937,
qui ne contient que le quatrième volume du
Miroir historial de Vincent de Beauvais, tra-
duit par Jehan de Yignay **• Cet ouvrage de
Rutebeuf a été analysé par le Grand d'Aus-
sy"*.
L'histoire de Théophile était populaire au
moyen-âge*: saint Bernard, dans son sermon
Signum magnum , sur les paroles de T Apoca-
lypse; saint Bonaventure, dans son Miroir
delà sainte Vierge, neuvième leçon; Albert-
le-Grand , dans sa Bible de la sainte Vierge,
chapitre ix , et d'autres auteurs dont le dé-
tail se trouve dans la collection des BoUan-
distes, volume cité, p. 483 , col. 1 , nMO ,
parlent de la pénitence de ce saint.
Elle était surtout très répandue en France
dès le xui* siècle , comme le prouvent les
passages suivans :
Sainte Marie Magdelaianc
Fu ensi de ses pecbiés sainne;
Au dyable fu retglus
Par repentir Tbeopbilus
****
Doucbe mère Diu, ki sauras
Thcophylu et confortas ,
OcTrC'li Tuis de paradys*
**•*
* De PElal de la Poésie Jrançoise dans les xii« et
xiiie siècles, Paris, Audin, I82I, in-8% p. 262,
note 4.
**
Le manuscrit 6987, que M.Roquefoi't a eu pro-
bablement en vue, contient la TÎe de Tbéopbile,
rimée par Gautier de Coinsi. Elle commence au fo-
lio 310 recto, col. 1.
*** Fablmux ou Contes du xii^ et du ziiie ste^
de, Paris, Eugène Onfroy, 1779, 10-8*, t. 1, pag.
333-338. — Edition de Rcnouard , tome II , p.
180- 184.
**** Roman de Mahomet, par Alexandre du Pont.
Paris, cbez SiWestre, 1831, in-8^ p. 68, t. 1681
et suivans.
***** De Engerran, vcsquede Cambrai ki fu. Ma-
nuscrit de la Bibliothèque Royale n^ 7595, folio clxi
Terso, colonne 1, vers 9. Ce petit poëme ^ indiqué
dans les préliminaires du Roman de laVitAette^ a été
depuis publié par M. Edwai'xl le Glaj, sous ce titre:
Complainte ou élégie romane sur la mort (TEngucr*
rand de Créqui, éve'que de Cambrai, Paris, Teclie-
ncr, M D CGC XXXIV , in-8*.
138
THÉÂTRE FRANÇAIS
Tu es k U>ui le mont une seule eiperanoe,
En toi doÎTent avoir pecheour grant fiance,
Par cui Theopbilus trouva sa deliTrance i
Qui es mauvais d^enfer avoit mis sa créance
Ha ! Dame , se g^ce trouva
En vous le clerc Tbeophilus **.
À Tostre fik dictes que je suit sienne»
De luy soient mes péchez abolus »•
Qu'il me pardonne comme à l'Egyptienne
Ou comme il feit au clerc Tbeophilus,
Lequel par tous fut quitte et absolus,
Combien qu'il eust au diable faict promesse
**«
L'histoire de Théophile n'était pas moins
en faveur chez les artistes chrétiens que
chez les rimeurs du moyen-àge : on la trouve
sculptée deux fois à Notre-Dame de Paris »
l'une au portail du nord , l'autre contre le
mur du nord au rond-point ; elle est peinte
dans la cathédrale de Laon sur une verrière
du chevet , en dix-huit sujets inscrits chacun
dans un médaillon ; on la voit encore dans
Saint-Pierre de Troyes » sur un vitrail du
chœur, et dans l'église de Saint-Julien du
Mans 9 également sur un vitrail du chœur.
* Cest uns Saius de Nostre^Dame, Manuscrit de
la Bibliothèque de TArsenal, belles-lettres fran-
çaises , n^ 175, in-folio, fol. 399 verso» col. 3,
ligne 34.
** .1. Miracle de Nostre-Dame^ de Cempereur Julien
que saint Mercure tua du eommandement Noslre-
Dame^ etc. Manuscrit de Cangé , conservé main-
tenant à la Bibliothèque Royale , dans le fonds de
ce nom , sous le n» 1 3 ; et dans celui du Roi sous
le n* 7208-4-A, folio 138 recto, col. 3, ligne 11.
*** Ballade VI ^ que VilUmfeii à la requesle de sa
mère, pour prier Noslre^Dame, dans le Grand TeslO'
«^/, vers 83^*
Il est peut*étre à propos de faire observer
ici que la verrière de Laon donne sur
l'histoire de Théophile] des détails de plus
que ne contiennent les textes *•
La Repentance et la Prière Theophiltu ,
fragmens du Miracle composé par Rutebeof,
se retrouvent détachés dans le manuscrit de
la Bibliothèque Royale n* 7633 , folio 83
recto, col. 2 , et folio 84 recto, col. 1 : c'est
ce qui a fait croire à H. de Roquefort ** que
ces deux pièces étaient totalement étrangères
au Miracle. Mous ajouterons que les manu-
scrits de la Bibliothèque Royale n"* 7218,
folio 191 verso , col. 2; et supplément fran-
çais n* 428, folio 78 recto, col. 1 ; et celai
de la Biblio(hèqûe de l'Arsenal » belles-let-
tres françaises, in-fdio , ti? 175 , folio 300
recto, col. 1 , renferment une Prière de Théo-
philus, sans nom d'auteur , et qui ne res-
semble en rien à celle dont nous avons parlé
plus haut **\
F. M.
* Nous devons une partie de ces renseignemens
à notre ami M. Didron, secrétaire -du 'comité des
arts , au ministère de l'instruction publique.
** Glossaire de la langue romane, tome II, p. 770,
colonne 9, n*^ 55 et 56.
*** Dans le manuscrit de la Bibliothèque Royale
n« 7583, folio 262 verso, col. 2, cette pièce , qui
commence pai* ce vers :
■ Oenme resplendiiunt , pncele glorieue , »
porte cette rubrique en tête : « Oest la Proiere
Theophilus,que le bon prieur de Vi fisl. ■
Cette notice, mais bien moins coraplèlo, se
trouvait déjà dans la note ! , page 68 , du Roms»
de Mahomet^ déjà cite.
AU MOYEN-ÀGB.
139
LE MIRACLE DE THEOPfflLE.
NOMS DES PERSONNAGES.
Noerag-DAiiR.
1.1 EYESQDKS.
THEOPHILRS.
SATIIAK appelé ansti
M DEABLES.
SAMTlN8,«omer.
PINCEGUERRE, aerriuiir de
rÉvéqae.
PIERRE et THOMAS, compagnons
de Théophile.
Cl COMMENCE
LC
MIRACLE DE THEOPHILE.
THEOPHTLBS.
Ahi ! abi ! Dîex, rois de gloire.
Tant vos ai eu en mémoire.
Tout ai doné el despendu,
Et tout ai aus poyres tendu,
Ne m'iest remez vaillant un sac.
Bien m'a dit H evesque : c Eschac, >
Et m'a rendu maté en l'angle ;
Sanz avoir m'a lessié tout sangle.
Or m'estaetpil morir de fain,
Se je n'envoi ma robe au pain.
Et ma mesnie^ que fera ?
Ne sai se IMex les pestera.
Dtex ! cil ? qu'en a*il à fere ?
En autre lieu les covient trere,
Ou il me fet l'oreille sorde.
Qu'il n'a cure de ma falorde ;
£t je li referai la moe.
Hontz soit qui de lui se loe !
N'est riens con por avoir ne face ;
Ne pris riens Dieu ne sa manace.
Irai me je noier ou pendre?
ICI COMMENCE
Le
MIRACLE DE THÉOPHILE.
THÉOPmiiB.
Ahi! ahi ! Dieu, roi de gloire, je vous ai
tant eu en mémoire (j'ai tout donné et dé-
pensé, et j'ai tout tendu aux pauvres) qu'il
ne m'est resté la valeur d'un sac. L'évé-
que m'a bien dit : « Echec, » et m'a rendu
maté en l'angle * ; il m'a laissé tout nu sans
avoir. Maintenant il me faut mourir de faim,
si je n'envoie ma robe (à. l'usurier) pour
avoir du pain. Et mes gens, que feront-ils ?
Je ne sais si Dieu les nourrira. Dieu! oui?
qu'en a-t-il à faire? Il leur faut aller ail-
leurs, ou il me fait sourde oreille, car il n'a
cure de mes maux; à mon tour je lui ferai la
moue. Honni soit qui de lui se loue I II n'est
rien que pour avoir je ne fasse; je ne prise ni
Dieu ni ses menaces. M'irai*je noyer ou peu-
dre? Je ne puis pas m'en prendre à Dieu,
car on ne peut arriver à lui. Ah I celui qui
maintenant le pourrait tenir et le bien bat-^
* Expression tirée du jeu des ^Ij^ecs.
140
THÉÂTRE
Je ne m'en puis pas à Dieu prendre,
Con ne puet à lui avenir.
Ha! qui or le porroit tenir
Et bien batre à la retornée
Moult auroit fet bone jornée ;
Mes il s'est en si haut leu mis,
Por eschiver ses anemis,
Con n'i puet trere ne lancier.
Se or pooie à lui tancier
Et combattre et escremir,
La char li feroie frémir.
Or est là sus en son solaz;
Laz ! chetis ! et je sui es laz
De Povreié et de Soufreie.
Or est bien ma viele frète,
Or dira l'en que je rasole :
De ce sera mes la riote.
Je n'oserai nului veoir,
Entre gent ne devrai seoir;
Que l'en m'i mousterroit au doi.
Or ne sai-je que fere doi.
Or m'a bien Diex servi de guile.
(Ici vient Theophilcs à Salatin, qui parloil au
deablc quanl il voloil.)
[SALATINS.]
Qu'est-ce? Qu'avez-vous, Théophile?
.Por le grant Dé I quel mautalent
Vous a fet eslre si dolent?
Vous soliiez si joiant estre.
THEOPHILE parole.
Con m'apeloit seignor et mestre
De cest pais, ce sez-tu bien ;
Or ne me lesse-on nule rien.
S'en sui plus dolcnz, Salalin,
Quar en françois ne en latin
Ne final onques de proier
Celui c'or me veut asproier,
Et qui me fet lessier si monde
Qu'il ne m'est remez riens el monde.
Or n'est nule chose si fiere
Ne de si diverse manière
Que volenters ne la féisse
Par tel qu'à m'onor revenisse.
Li perdres m'est honte et domage.
Ici parole SALATINS*
Biau sire, vous dites que sages;.
Quar qui a apris la richece
Moult i a dolor et destrcce
Quant l'en chiet en autrui dangier
FRANÇAIS
tre en retour^ il aurait fait une tr&s-bonne
journée ; mais il s'est mis en si haut lien,
pour esquiver ses ennemis, qu'on ne peut y
tirer ou y lancer. Si maintenant je pouvais
me quereller, combattre et m'escrimer avec
lui, je lui ferais frémir la chair. A cette
heure, il est là-haut dans sa béatitude ; (et
moi) malheureux 1 chétif 1 je suis dans les
filets de Pauvreté et de Souffrance. A pré-
sent ma vielle est bien brisée, à présent
dira-t-on que je deviens fou : ce sera le
bruit public. Je n'oserai voir personne, je
ne devrai m'asseoir parmi les gens ; car l'on
m'y montrerait au doigt. Maintenant je ne
sais ce que je dois faire. Dieu m'a ^ien servi
(un plat) de fourberie.
(Ici TÎenl Théophile à Salalin, qui parlait au
diable quand il voulail.)
[SALATIN.]
Qu'est-ce? Qu'avez-vous, Théophile? Pour
le grand Dieu! quelle colère vous a fait
être si plaintif? Vous aviez coutume d'être
si joyeux.
THÉOPHILE parle.
Parce qu'on m'appelait seigneur et maître
de ce pays, ce sais- tu bien ; maintenant on ne
me laisse nulle chose. J'en suis d'autant plus
chagrin, Salatin, que ni en français ni en la-
tin je ne cessai jamais de prier celui qui à
cette heure me veut traiter avec Âpreté,
et qui me fait laisser si nu qu'il ne m'est
rien resté au monde. Or il n'est chose si
horrible et si différente de mes habitudes
que je ne fisse volontiers pour rentrer dans
ma charge. La perdre m'est honte et dont-
mage.
Ici parole SALATIN.
Beau sire, vous parlez sagement; car
pour celui qui a goûté de la richesse , il y a
beaucoup de douleur et de détresse quand
il tombe sous le pouvoir d'autrui pour (ga-
AU MOYEN-AGE.
Por son boivre et por son mengier :
Trop i covîent gros mos oïr.
THEOPUILES.
C'est ce qui me fet esbahir.
Salalin, biaus très douz amis»
. Quant en autrui dangier sui mis.
Par pou que li cuers ne m'en crieve.
SALATINS.
Je sai or bien que moult vous grieve,
Et moult en estes entrepris
Ciomme hom qui est de si grant pris ;
Moult en estes mas et penssis.
THEOPHILES.
Salatin frere^orestensis.
Se tu riens pooies savoir
Par qoi je péusse ravoir
M'onor, ma baillie et ma grâce.
Il n'est chose que je n'en face.
SALATINS.
Youdriiez-vons Dieu renoier,
Celui que tantsolez proier,
Toz ses sainz et toutes ses saintes ?
Et si devenissiez, mains jointes,
Hom à celui qui ce feroit
Qui vostre honor vous renderoit :
Et plus honorez sériiez,
S'a lui servir demoriiez.
Conques jor ne péustes estre.
Creez-moi, lessiez vostre mestre :
Qu'en avez-vous entalenté? *
THEOPmLES.
J'en ai trop bone volenté :
Tout ton plesir ferai briefment.
SALATINS.
Alez-vous-en séurement.
Maugrez qu'il en puissent avoir,
Vous ferai vostre honor ravoir.
Revenez demain au matin.
THEOPHILES.
Yolentiers, frère Salatin.
Cil Diex que tu croiz et aeores
Te gart, s'en ce propos demeure !
(Or se de|>art Theopliiles de Salatin, et si pensseque
trop a grant chose en Dieu renoier, et dist : )
THEOPfflLES.
Ha, laz 1 que porrai devenir?
Bien me doit li cors dessenir
Quant il m'estuet à ce venir.
Que ferai, las!
141
gner) son boire et son manger : il y faut trop
entendre de gros mots.
THÉOPmLE.
C'est ce qui me fait perdre la têle. Sala-
tin, beau très-doux ami, depuis que je suis
sous la puissance d'autrui, il s'en faut de peu
que le cœur ne m'en crève.
SALATIN.
Je sais bien maintenant que cela vous fait
beaucoup souffrir, et que vous en êtes très-
affecté comme un homme de mérite que
vous êtes; vous en êtes très-abattu et pensif.
THÉOPHILE.
Salatin frère, maintenant c'est ainsi. Si
tu pouvais savoir quelque chose par la-
quelle je pusse r'avoir mon honneur, ma
charge et ma grâce, il n'y a rien que je ne
fasse.
SALATIN.
Voudriez-vous renier Dieu , celui que
vous avez tant coutume de prier, tous ses
saints et toutes ses saintes ? Et ainsi vous de-
viendriez, les mains jointes, l'homme de celui
qui vous ferait rendre votre dignité; et vous
seriez plus honoré, si vous demeuriez à son
service, que jamais vous pûtes l'être. Croyez-
moi, laissez votre maître : qu'en avez-vous
résolu?
THÉOPmLB
J'en ai très-bonne volonté : tout ton plai-
sir ferai bientôt.
SALATIN.
Allez -vous -en tranquillement. Quelque
chagrin qu'ils en puissent avoir, je vous fe-
rai r'avoir votre dignité. Revenez demain
matin.
THÉOPHILE.
Volontiers, frère Salatin. Que ce Dieu en
qui tu crois et que tu adores te garde, si tu
restes dans cette idée !
(Maintenant Théopbile quitte Salatin, et pense que
c'est chose tres^raTe de renier Dieu . Il dit : )
THEOPmLE.
Hélas 1 que pourrai-je devenir? Le corps
me doit bien empirer quand il me faut venir
à cette extrémité. Que ferai-je, malheureux!
Si je renie saint Nicolas et saint Jean et
142
THÉÂTRE
Se je reni saint Nicholas
El saint Jehan et saint Thomas
Et Nostre-Dame ,
Que fera ma chetive d'ame?
Ele sera arse en la flame
D'enfer le noir.
Là la covendra remanoir :
Ci aura trop hideos manoir,
Ce n'est pas fable.
En celé flambe pardurable
N'i a nule gent amiable ;
Ainçois sont mal, quUl sontdeaUe:
C'est lor nature;
Et lor mesons r'est si obscure
C'on n'i yerra jà soleil luire»
Ains est uns puis toz plains d'ordure.
Là irai-gié.
Bien me seront li dé changiéi
Quant por ce que j'aurai mengié»
M'aura Diex issi estrangié
De sa meson.
Et ci aura bone reson.
Si esbahiz ne fu mes hom
Com je sui, voir.
Or dit qu'il me fera ravoir
Et ma richece et mon avoir,
Jà nus n'en porra riens savoir :
Je le ferai.
Diex m'a grevé, je 1' grèverai ;
James jor ne le servirai,
Je li ennui ;
ftiches serai, se povres sni;
Se il me het, je barrai lui:
Preingne ses erres,
Ou il face movoir ses guerres.
Tout a en main et ciel et terres :
Je li claim cuite.
Se Salatins tout ce m'acuite
Qu'il m'a pramis.
(Ici parole Salatiiis au deable et dtal :)
Uns crestiens s'est sor moi mis.
Et je m'en sui moult entremis ;
Quar tu n'es pas mesanemis,
Os-tu, Satbanz?
Demain vendra, se tu Tatans;
Je li ai promis .iiij. tans :
Aten-le don ;
Qu'il a esté moult grant preudom :
Force si a plus riche don.
FiuurçAis
saint Thomas et Notre-Dame , que fera ma
malheureuse ame? Elle sera brûlée en ia
flamme d'enfer le noir. Là il lui faudra res-
ter : ici elle aura manoir trop hideux, ce
n'est pas (une) fable. En celte flamme éter-
nelle il n'y a personne d'aimable; mais ils
sont mauvais, car ils sont diables : c'est leur
nature; et leur maison est si obscure qu'on
n'y verra jamais (le) soleil luire , car c'est
un puits tout plein d'ordive. C'est là que
j'irai. Les dés me seront bien changés,
quand pour ce que j'aurai mangé. Dieu
m'aura ainsi chassé de sa maison, et (il)
aura en cela bonne raison. Jamais homme
ne fut dans la per(dexité comme je le suis
vraiment. Or (Salatin) dit qu'il me fera
r'avoir et ma richesse et mon avoir, ei que
nul n'en pourra rien savoir : je le ferai. Dieu
m'a châtié, je le châtierai; jamais je ne le
servirai, je le renie *; je serai riche, si je suis
pauvre; s'il me hait, je le haïrai : (qu'il)
prenne ses mesures, ou qu'il fasse mouvoir
ses bataillons. Il a tout en main et ciel et
terre : je (le) déclare quitte envers moi , si
Salatin exécute tout ce qu'il m'a promis.
( Ici Salalin parle au diable et dit : )
Un chrétien s'est reposé sur moi, et je
m'en suis beaucoup entremis ; car tu n'es
pas mon ennemi, entends -tu, Satan? 11
viendra demain, si tu l'attends; je lui .ai
promis quatre fois: attends-le donc; car il
a été très-grand prud'homme : pour cela il
* Nous ayons traduit ainsi parce que nous pen-
sons qu'il y a corruption dans le texte.
AU MOYEN- AGE.
143
Het-Ii ta richece à bandon.
Ne m'os-tu pas ?
Je te ferai plus que le pas
Venir, je cuit;
Et A tendras encore anuit,
Quar ta demorée me nuit;
G'i ai beé.
(Ci conjure Salatins le deable:)
Bagahi làca bachahë,
Lamac cahi açhababé»
Karreiyos.
Lamac lamec bachalyos»
Cabahagi sabaiyos,
Baryolas.
Lagozatha cabyolas,
Samahac et famyolai^
Harrahya.
(Or rient li deables qui est conjuré, et dîst:
Tu as bien dit ce qu'il i a.
Cil qui l'aprist riens «'oublia.
Hook me travailles.
SALATINS.
Qu'il n'est pas droiz que tu me foilles
Ne que tu encontre moi ailles
Quant je t'apel.
Je le faz bien suer ta pel.
Yensrtn oir .i. geu novel?
•J. clerc avons.
De tel gaing com nous savons
Soventes foiz nous en grevons
Por nostre afere.
Que loez-vous du clerc à fere
Qui se voudra jà vers çà trere?
U DEABLES.
Commenta non?
SALATINS.
TheophileSy par son droit non.
Moult a esté de grant renon
En ceste terre.
u DEABLES.
]'ai toz jors eu à lui guerre.
Conques jor ne le poi conquerre.
Puis qu'il se veut à nous offerre,
Yiengne en cel val,
Sanz compaignie et sanz cheval ;
Kï aura gueres de travail :
C'est près de ci.
Moult aurai bien de lui merci,
Sathan et li autre nerci;
)
y a (en lui) plus riche don. Mets ta richesse
à sa disposition. Ne m'entends-tu pas? Je te
ferai venir plus (vite) que le pas, je pense ;
et tu viendras encore aujourd'hui , car ton
retard me nuit ; j'y ai attendu.
(Ici Salatib conjure le diable : )
fiagahi laça bachahé, lamac cahi acha-
bahé, karreiyos. Lamac lamec liaphalyos,
cabahagi sabalyos, baryolas. Lagozatha ca*
byolas, samiihac et famyolas, harrahya.
(Alors le diable qui est conjuré vient, et dit : }
Tu as bien dit ce qu'il y a. Celui qui
t'instruisit n'oublia rien. Tu me tourmentes
fort.
SALATIN.
(Cest) qu'il n'est pas juste que tu me man-
ques ni que tu ailles à rencontre de moi
quand je t'appelle. Je te fais bien suer ta
peau. Yeux-tu ouïr un nouveau jeu? Nous
avons un clerc. Souventes fois nous en cha-
grinons, pour notre affaire, d'un tel gain
comme nous savons. Que pensez-vous faire
du clerc qui voudra venir ici?
LE DIABLE.
Comment a(-t-il) nom ?
SALATIN.
Théophile, par son vrai nom. Il a été de
très-grand renom en cette terre.
LE DIABLE.
J'ai toujours eu guerre avec lui, et jamais
je ne le pus conquérir. Puis qu'il se veut of-
frir à nous, (qu'il) vienne en ce vallon, sans
compagnie et sans' cheval ; (il) n'aura guère
de peine : c'est près d'ici. J'aurai très-bien
de lui merci, (moi,) Satan et les autres
noirs ; pourvu qu'il n'appelle pas Jésus, le fiU
de sainte Marie : noua ne lui accorderions
point d'aide. D'ici m'en vais. Haintenani
144 9HÉATRB
Mes n'apiaut mie
Jbesiiy le fil sainte Marie :
Me li ferions poini d'aïe.
De ci m'en vois.
Or soiez vers moi plus cortois»
Ne me traveiUier mes des mois
. (Va.Salatin)
Ne en hebrîeu ne en latin.
(Or revient Theophiles à Salât in : )
Or sui-je venuz trop matin ?
As-tu riens fet ?
SALAllhlS.
Je t*ai basti si bien ton plet,
Quanques tes sires t'a mesfet
T amendera,
Et plus forment t'onorera
Et plus grant seignor te fera
Conques ne fus.
Tu n'es or pas si du refus
Com tu seras encor du plus.
Ne t'esmaier;
Va là aval sanz delaier»
Ne t'i covient pas Dieu proier
Ne reclamer,
Se tu veus ta besoingne amer :
Tu Tas trop trové à amer.
Qu'il t'a failli.
Mauvesement as or sailli ;
Bien t'éust ore mal bailli,
Se ne l'aidaisse.
Va-t'en, que ilt'atendent; passe
Grant aléure.
De Dieu reclamer n'aies cure.
TBEOPHILES.
Je m'en vois. Diex ne m'i puet nuire
Ne riens aidier.
Ne je ne puis à lui plaidier.
(Ici Ta Theopliiles au deable, si a trop grant paor;
et lideablcs li diat:)
Venez avant, passez grant pas ;
Gardez que ne resamblez pas
Vilain qui va à offerande.
Que vous veut ne que vous demande
Yostre sires? Il est moult fiers.-
THEOPUILES.
Voire, sire. Il fu chanceliers',
* L'office du chancelier dans les églises calhé-
diales, qu'il fût k demeure ou non, consistait^ sui-
FRANÇAIS
soyez plus courtois à mon égard, ne me
tourmentez plus d'ici à plusieurs mois (va,
Salatin) ni en hébreu ni en latin.
(Maintenant Théophile reyient à Salaiîn :)
A cette heure suis-je venu trop matin ?
A^tu rien fait?
SALATIN*
Je t'ai conduit si bien ton alTaire, que ton
seigneur réparera son injustice à ton égard.
Il t'honorera davantage et te fera plus
grand seigneur que jamais tu ne fus. On te
donnera encore plus qu'on ne te refuse
maintenant. Ne t'inquiète pas; va là-bas
sans retard. Il ne te faut pas prier ni invo-
quer .Dieu, si tu veux aimer ton intérêt : ta
l'as trouvé (Dieu) trop amer, car il t'a man-
qué. Tu es maintenant tombé bas; il t'au-
rait mis dans une bien mauvaise position, si
je ne t'aidais. Va- t'en, car ils t'attendent;
passe grand train. N'aie cure d'invoquer
Dieu.
THÉOPmLB.
Je m'en vais. Dieu ne me peut nuire ni
aider en rien, et je ne puis m' adresser à lui.
(Ici Théophile ya au diable, et a trés-g^nd^peur;
, et le diable lui dit : )
Venez (en) avant, passez grand pas; gar-
der-vous de ressembler à un vilain qui va à
l'offrande. Que vous veut et que vous de-
mande votre seigneur? Il est bien dur.
THÉOPHILE.
En vérité, sire. Il fut chancelier, et il
vaut les statuts de l'église do Lichfield, à écouter
les leçons qu'on doit lire à Tdglise , soit par lui-
AU UOTEN-AGE. •
146
Si me cuide chacier pain querre :
Or vous vieng proier et requcrre
Que vous m'aidiez à cest besoing.
LI DEABLES.
Requiers m'en-lu?
THEOPHILES.
Oïl.
LI DEABLES.
Or joing
Tes mains, et si devien mes hom :
Je t'aiderai outre reson.
THEOPHILES.
Yez ci que je vous faz hommage ;
Mèsquejer'aie mon domage,
Biaus sire, dès or eu avant.
LI DEABLES.
Et je te refaz .i. couvant.
Que te ferai si grant seignor
Conne te vit'onques greignor;
Et puis que ainsi nques avient.
Saches de voir qu'il te covient
De toi aie lettres pendanz,
Bien dites et bien entendanz;
Quar maintes genz m'en ont sorpris
Por ce que lor lettres n'en pris :
Por ce les vueil avoir bien dites.
THEOPHILES.
Vez-les ci, je les ai escrites.
(Or hftille TLeopliiles les leltres au rluable, et li
deables li commande à ouvrer ainsi : )
Théophile, biaus douz amis,
Puis que tu t'es en mes mains mis ,
Je te dirai que tu feras :
James povre homme u'ameras;
Se |)ovres hom sorpris te proie,
Tome l'oreille, va ta voie.
S'aucuns envers toi s'umelie,
Respon orgueil et félonie.
Se povres demande à ta porte^
Si garde qu'aumosne n'en porte.
Douçor, humilitez, pitiez
Et charitez et amistiez,
Jeune fere, penitance
Me metent grant duel en la pance.
mcme , soit par les oreilles de son vicaire , à cor-
rif^er ceux qui lisaient ma., à conférer les écoles, à
apposer le sceau aux causes cl aux afîaires, à faire
et à signer les lettres du chapitre , à conserver les
livi-cs, à pré^'lier nutanl de fois qu'il lui plaisait
songe à m'envoyer mendier (mon) pain:
or je vous viens prier et requérir que vous
m'aidiez en cette extrémité.
LE DIABLE.
M'en requiers-tu?
THÉOPHILE.
Oui.
LE DIABLE.
Alors joins tes mains, et deviens mon
homme : je t'aiderai plus que de raison.
TUÉOPUILE.
Voici que je vous fais hommage ; mais
que je r'aie ce dont on m'a fait dommage,
beau sire, dorénavant.
LE DIABLE.
' Et à mon tour je te fais une promesse,
que je te ferai si grand seigneur qu'on ne
te vit jamais plus grand ; et puisqu'ainsi ad-
vient, sache en vérité qu'il faut que j'aie de toi
lellres pendans, bien rédigées et bien clai-
res; car maintes gens m'ont attrapé parce
que je n'en pris pas leurs lettres: pour cela
je les veux avoir bien rédigées.
THÉOPHILE.
Les voici, je les ai écrites.
(Alors Théophile donne les lettres au diable , et le
diahle lui commande de travailler ainsi :)
Théophile, beau doux ami, puisque tu
t'es mis en mes mains, je te dirai (ce) que
tu feras : jamais pauvre homme n'aimeras;
si (un) pauvre homme en détresse te prie ,
tourne l'oreille, va ion chemin. Si quelqu'un
s'humilie devant toi, réponds(-lui avec) or-
gueil et dureté. Si (un) pauvre demande à
ta porte, prends garde qu'il n'emporte au-
mône. Douceur, humilité, pitié et charité et
amitié, la pratique du jeûne et de la pénitence
me mettent grand deuil dans le cœur. Faire
aumône et prier Dieu me font trop grand
mal. Quand on aime Dieu et qu'on vit chas-
tement , alors il me semble que serpent et
dans réglise ou dehors, et à donner à qui il voulait
roflice de prédicateur. Voyez leMonasiictim Angli-
canum ^ tome 111, 1773, p. 241, col 2, lig;ne22;
et le Glossaire de du Cange, au mot cancellarics,
t. H, p. 143, cdilion de 1733.
10
146 THÉÂTRE
Aumosne fere et Dieu proler,
Ce me repuet trop anoier.
Dieuiimer et chastement vivre»
Lors me samble serpent et guivre
Me menjue le cuer el ventre.
Quant Fen en la meson-Dieu entre
Por regarder aucun malade,
Lors ai le cuer si mort et fade
Qu'il m'est avis que point n*en sente:
Cil qui fet bien si me tormente.
Va-t'en, tu seras seneschaus\
Lai les biens et si fai les maus.
Me juger jà bien en ta vie,
Que tu feroies grant foUe
Et si feroies contre moi.
THEOPHILBS.
Je ferai ce que fere doi.
Bien est droiz vostre plesir face.
Puis que j'en doi r'avoir ma grâce.
(Or envoie Tevesque querre Théophile.)
Or tost ! lieve sus, Pince-guerre,
SI me va Théophile querre;
Se li renderai sa bailUe.
J'avoie fet moult grant folie
Quant je toiue li avoie ;
Que c'est li mieudres que je voie,
Ice puis-je bien por voir dire.
(Or retpoDt Pince-guerre : )
Vous dites voir, biaus très douz sire.
(Or parole Pince-guerre à Théophile t )
Qui est ceenz ?
( Et Theophiles respont : )
Et VOUS, qui estes?
[PIMGE-GUER&I.]
Je sui uns clers.
[THEOPmLES.]
Etjesuiprestres.
[pince-guerre.]
Théophile, biaus sire chiers.
Or ne soiez vers moi si fiers.
FRANÇAIS
couleuvre me mangent le coeur dans le veo»
tre. Quand on entre dans l'hApital pour
regarder quelque malade, alors j'ai le coeur
si mort et si fade qu'il m*est avis que poiot
n'en sente : tant celui qui fait bien me
tourmente. Va -t'en , tu seras sénéchal.
Laisse les bonnes œuvres et fais les mauvai-
ses. Ne juge jamais bien en ta vie , car tn
ferais grande folie et tu agirais contre moi.
* 11 pftraît qu*il faut distinguer deux sortes de
sénéchaux dans les églises : l'un séculier, qui
remplissait les fondions des sénéchaux des barons
laïcs , c^est-à-dîre qui , présidant les autres juges,
rendait la justice aux vassaux de Téglise , portait
la bannière en guerre, et servait Tévéque à table
dans les occasions solennelles. L'autre sénéchal
faisait partie du clergé , et quelquefois même il
TRÉOPmLE.
Je ferai ce que je dois faire. Il est bien
juste que je fasse votre plaisir, puisque j'en
dois r'avoir ma grâce.
(Aloi-s révéque envoie quérir Théophile.)
Allons! lève-toi vite. Pince-guerre, va me
quérir Théophile ; je lui rendrai sa charge.
J'avais fait très -grande folie quand je lui avais
6tée; car c'est le meilleur que je voie, ce
puis-je bien dire en vérité»
(Alors répond Pince-guerre: )
Vous dites vrai, beau très-doux sire.
(Alors Pince-guerre parle à Théophile : )
Qui est céans?
(Et Théophile répond : )
Et VOUS, qui étes-vous?
PINCE-GUBRRB.
Je suis clerc.
TBéOPBnB.
Et moi je suis prêtre.
PINCE-GUERRE. '
Théophile, beau sire cher, ne soyez pas
maintenant si dur envers moi. Mon seigneur
était compté parmi les dignitaires ecclésiastiques;
néanmoins son office consistait à pourvoir la table
des chanoines des mets nécessaires. Dans Téglise
de Saint-Martin de Tours, et dans d^autres , comme
on peut le croire, le sénéchal préparait ce qui était
nécessaire au lavement des pieds le jeudi-saint.
Voyez, pour de plus amples détails, le Glossaire de
du Gange, t. Vl, 1736, p. 371, col. ? ; 373. col. I.
▲0 MOYEN-AGE.
147
Mes sires .L pou vous demande:
Si r'aurez jà vostre provande,
Yostre baillie toute entière.
Soiez liez» fêtes bêle chiere»
Si ferez et sens et savoir.
THEOPHILES.
Deable i puissent part avoir !
J'eusse eue l'eveschié.
Et je ri mis, si fis pechié ;
Quant il i fu, s'oi à lui guerre»
Si me cuida chacier pain querre.
Tripot lirot por sa haine
Et por sa tençon qui ne fine !
G'iirai, s'onrai qu'il dira.
PINCE-GUERRE.
Quant il vous verra, si rira
Et dira por vous essaier
Le fist. Or vous reveut paier»
Et serez ami com devant.
THEOPHILES.
Or disoient assez souvant
Li chanoine de moi granz fables :
Je les rent à toz les deables.
(Or se lî«Te l'eTcsque contre Théophile, cl li rent sa
dignité, eldist:}
Sire, bien puissiez-vous venir !
THEOPHILES.
Si sui-je» bien me soi tenir :
Je ne sui pas chéus par voie*
LI EVESQUES.
Biaus sire» de ce que j'avoie
Vers vous mespris je 1* vous ament.
Et si vous rent moult bonement
Vostre baillie : or la prenez;
Quar preudom estes et senez^
Et quanques j*ai si sera vostre.
THEOPHILES.
Ci a moult bone patre-nostre,
Mieudre assez c'onques mes ne dis.
Dès or mes vendront .x. et .x.
Li vilain por moi aorer,
El je les ferai laborer.
Il ne vaut rien, qui l'en ne doute.
Cuident41 je ni voie goûte?
Je lor serai fel et irons.
LI EVESQUES.
Théophile, où entendez-vous?
Biaus amis, penssez de bien fere.
Vez-vous ceenz Vbstre repère ;
un peu vous demande : vous r aurez votre
prébende, votre charge tout entière. Soyez
joyeux , faites bonne figure, vous agirez en
homme d'esprit et de sens.
THÉOPHILE.
(Que les) diables y puissent avoir part !
J'aurais eu Tévéché, et je l'y mis, je fis mal ;
quand il futévéque, je fus en guerre avec
lui, et il songea à m'envoyer mendier mon
pain. Tripot lirot pour sa haine et pour sa
querelle qui ne finit pas! J'irai vers lui, et
j'écouterai ce qu'il dira.
PIRCB-GUBRRE.
Quand il vous verra, il sourira et dira qu'il
le fit pour vous éprouver. Maintenant il
veut vous récompenser, et vous serez amis
comme auparavant^
THÉOPHILE.
Tantôt les chanoines faisaient de grands
contes sur moi^ je les envoie à tous les dia*
blés.
( A-lors l'éTéque se lère à la rencbnlrc de Théophile.;
il lui rend sa dignité, et dit : )
Sire, soyez le bien-venu!
THÉOPHILE.
Je le suis, je sus bien me tenir : je ne suis
pas tombé en route.
l'évêque.
Beau sire, je répare la faute que j'avais
commise à. votre égard, et je vous rends de
très-bon cœur votre charge : prenez-la; car
vous êtes prud'homme «t sage , et tout ce
que j^ai sera vôtre.
THÉOPHILE.
Il y a en ceci très bonnes patenôtres, bien
meilleures que celles que je dis jamais. Dé-
sormais les vilains viendront dix par dix
pour me prier, et je les ferai pâtir. Il ne
vaut rien, celui que l'on né redoute pas.
Pensent-ils que je n'y voie goutte? Je serai
dur et bourru à leur égard.
l'évêque.
Théophile, où avez- vous l'esprit? Bel ami,
songez à bien faire. Voyez, votre domicile
est céans; voici votre maison et la mienne*
148 THÉÂTRE
Vez ci vostre ostel et le mien.
Noz richeces et nostre bien
Si seront dès or mes ensemble ;
Bon ami serons, ce me samble;
Tout sera vostre, et tout ert mien.
THEOPHILES.
Par foi ! sire, je le vueil bien.
(Ici Ta Theophilea à ses compaîcrnons tencicr» prC'
roierement à .i. qui a voit non I^icri'es : )
Pierres, veus-tu oïr novele?
Or est tomée ta rouele.
Or t*est-il chéu ambes as :
Or te tien à ce que tu as,
Qu'à ma baillie as-tu Tailli.
L'evesque m'en a iet bailli :
Si ne t'en sai ne gré ne grâces.
PIERRES i-espont.
Théophile, sont-ce manaces?
Dès ier priai-je mon seignor
Que il vous rendist vostre honor,
Et bien estoit droiz et resons.
THEOPHILES.
Ci avoit dures Taoisons
Quant vous m'aviiez forjugié.
Maugré vostres, or le r'ai-gié.
Oublié aviiez le duel.
PIERRES.
Certes, biaus chiers sire, à mon vuel ,
Fussiez-vous evesques e[sl]us
Quant nostre evesques fu feus;
Hais vous ne le vousistes estre ,
Tant doutiiez le Roy celestre !
. (Or tence Theophilea à .i. autre : )
Thomas! Thomas ! or te chiet mal
Quant l'en me r a Tel seneschal.
Orlerasrtu le regiber
Et le corobatre et le riber.
M'auras pior voisin de moi.
THOMAS.
Théophile, foi que vous doi I
Il samble que vous soiez yvres.
THEOPHILES.
Or en serai demain délivres,
Haugrez en ait vostre visages.
THOMAS.
Par Dieu ! vous n*estes pas bien sages :
Je vous aim tant et tant vous4>ris !
FRANÇAIS
nos richesses et notre bien seront désormais
communs; nous serons bons amis, cerne
semble; tout sera à vous et à moi.
THÉOPHILE.
Par (ma) foi ! sire, je le veux bien.
(Ici Théophile va se disputer avec ses compagnons,
pfemièrement avec un qui avait nom Pierre :)
Pierre , veux-tu ou'ir nouvelle ? mainte-
nant ta roue est tournée, et deux as te sont
tombés : tiens-loi à ce que tu as, car tu as
manqué ma charge. L'évéque m'en a fait
bailli : je ne t'en sais ni gré ni (je ne t'ea
rends) grâces.
PIERRE répond.
Théophile, sont-ce des menaces? Dès
hier je priai mon seigneur qu'il vous rendit
votre dignité: c'était bien justice et raison.
THÉOPHILE.
Il y avait ici de vigoureuses machinations
quand vous m'aviez condamné au bannisse-
ment. Maintenant , malgré vous, je. rentre
dans ma charge. Yotis aviez oublié le deuil.
PIERRE.
Certes, beau cher sire, à (ne consulter que)
mon vouloir , vous auriez été élu évéque
quand le nôtre fut défunt; mais vous ne le
voulûtes être, tant vous craigniez le Roi des
cieux!
(Théophile va quereller un autre:}
Thomas ! Thomas ! il tombe bien mal pour
toi que l'on m'ait refait sénéchal. Mainte-
nant tu auras à ne plus regimber, à ne plus
combattre, à ne plus lutter. Tu n'auras pas
de pire voisin que moi.
THOMAS.
Théophile, (par la) foi que je vous dois !
il semble que vous soyez ivre.
THÉOPmLE.
J'en serai demain délivré, quelque mau-
vais gré qu'en ait votre visage.
THOMAS.
Par Dieu j vous n'êtes pas bien sage : je
vous aime et prise tant !
AU MOYKN-AGK.
149
THEOPHILES.
Thomas! Thomas I ne suî pas pris:
Encor porrai nuire el atdier.
THOMAS.
Il samble vous volez plaidier.
Théophile, lessiez-me en pais.
THEOPHILES.
Thomas! Thomas ! je que vous fais?
Encor vous plaindrez bien à tens.
Si com je cuit et com je pens.
(Ici ^e repent Tbeophiles, et Tient h une chapele île
Nostre-Daroe, et dist : )
Hé 9 laz ! chetis ! dolenz ! que porrai devenir?
Terre, comment me pues porter- ne soustenir
Quant j'ai Dieu renoié et celui voil tenir
A seignor et à mettre qui toz maus fet venir?
Or ai Dieu renoié, ne puet estre téu;
Si ai lessié le basme, pris me sui au séu *.
De moi a pris la charlre et le brief recéu
Maufez, se li rendrai de m'ame le tréu.
Hé, Diex! que feras-tu de cest chetif dolent
De qui Tame en ira en enfer le boillant,
Eili maufez Tiront à leur piez défoulant?
Alii ! terre, quar œvre, si me va engloutant.
Sire Diex, que fera cist dolenz esbahis
Qui de Dieu et du inonde est huez et haïs.
Et des maufez d'enfer engingniez et trahis?
Dont sui-je de trestoz chaciez et envaïs?
Hé, las ! com j'ai esté plains de grant non sa-
voir
Quant J'ai Dieu renoié por .i. petit d'avoir!
Les richeces du monde que je voioie avoir
M'ont geté en tel leu dont ne me puis r'avoir.
Satfaan, plus de .vij. anz ai tenu ton sentier;
Maus chans m'ont fe chanter li vin de mon
chantier :
Moult felonesse rente m'en rendront mi ren-
tier.
Ma char charpenteront li félon charpentier.
Ame doit l'en amer ; m'ame n ert pas amée.
M'os demander la Dame qu'ele ne soit damp-
née.
* Suirant les traditions lu moyen-âge, c'est à cet
THÉOPHILE.
Thomas! Thomas! je ne suis pas prison-
nier : encore pourrai- je nuire et aider.
THOMAS.
Il semble que vous voulez disputer. Théo-
phile, laissez-moi en paix.
THÉOPHILE.
Thomas ! Thomas ! que vous fais-je ? Vous
vous plaindrez bientôt encore , comme je
crois et comme je pense.
(Ici 86 repent Tliéophîle, il vient à une chapelle
de Notre-Dame , et dit : )
Hélas! chétif! malheureux! que pourrai-
je devenir? Terre, comment me peux-tu
porter et soutenir quand j'ai renié Dieu et
veux tenir comme seigneur et maître celui
qui fait venir tous maux?
Maintenant j'ai renié Dieu, (cela) ne peut
être tu ; j'ai laissé le baume , pris me suis au
sureau. Le diable a pris de moi la charte
(d'hommage) et reçu le bref, et je lui paie-
rai le tribut avec mon ame.
Hé ! Dieu , que feras-tu de ce chétif mal-
heureux dont l'ame s'en ira en enfer le
bouillant, et que les diables fouleront aux
pieds? Ahi! terre , ouvre-toi , et engloutis-
moi.
Sire Dieu, que fera ce malheureux ia-
sensé qui de Dieu et du monde est hué et
haï, et des diables d'enfer trompé et trahi?
Suis-je donc chassé et assailli par tous?
Hélas ! comme j'ai été plein de grande fo-
lie quand j'ai renié Dieu pour un peu d'a-
voir! Les richesses du monde que je vou-
lais avoir m'ont Jeté en tel lieu dont je ne
puis me tirer.
Satan, plus de sept ans j'ai tenu ton sen-
tier; les vins de mon chantier m'ont fait
chanter de mauvais chants : mes rentiers
m'en rendront une très-sévère rente, les fé-
lons charpentiers charpenteront ma chair.
Ame doit-on aimer; mon ame ne sera pas
aimée. Je n'ose demandera la Dame qu'elle
arbre que se pcndtt Judas. Voirez le Glossaire de fa
langue romane, t. II , p. 547, col. 2.
150
THÉATRB
Trop a maie semence en semoisons semée
De qui Tame sera en enfer sorsemée.
Ha, las ! com fol bailli et com foie baillie !
Or sui-je mal baillis etm'nme mal baillie!
S'or m'osoie bailUer à la douce baillie,
G'i seroie bailliez et m'ame jà baillie.
Ors sui» et ordoiez doit nier en ordure ;
Ordcment ai ouvré» ce set cil qui or dure
£t qui toz jours durra : s'en aurai la mort
dure.
Haufez, con m'avez mors de knauvese mor-
sure!
Or n'ai-je remanance ne en ciel ne en terre.
Ha , las ! où est li liens qui me puisse souf-
ferre?
£nfers ne me plest pas, où je me voil offerre ;
Paradis n'est pas miens, que j'ai au Seignor
guerre.
Je n'os Dieu reclamer ne ses sainz ne ses
saintes,
Las ! que j'ai fet hommage au deable, mains
jointes.
Li manfez en a lettres de mon anel emprain-
tes.
Richece, mar te vi : j*en aurai dolors main-
tes.
Je n'os Dieu ne ses saintes ne ses sainz re-
clamer,
Me la très douce Dame , que chascuns doit
amerr
Mes por ce qu'en li n'a félonie n'amer.
Se je li cri merci nus ne m*en doit blasmer.
(C'est la pi'ofere q.ue Tlicophilcs disl dcTanl Nostra-
Damc : )
Sainte roïne bêle.
Glorieuse pucele.
Dame de grâce plaine,
Par qui toz biens révèle.
Qu'au besoing vous apele
Délivrez est de paine,
Qu'à vous son cuer amaine
Ou pardurable raine
Aura joie novele;
Arousable fontaine
FRANÇAIS
ne soit pas damnée. Celui-là a trop semé
mauvaise semence dans les semailles, de
qui l'ame sera sursemée en enfer.
Hélas! quel fou et quelle folle destinée!
Maintenant nous sommes dans la détresse,
mon ame et moi ! Si j'osais me mettre en la
douce puissance (de Marie), mon ame et moi
BOUS y trouverions protection '•
Je suis souillé, et (l'homme) souillé doit
aller en ordure : j'ai agi comme tel, celai
qui maintenant dure et durera toujours le
sait : ma mort en sera terrible. Satao,
comme v«us m'avez mordu d'une mauvaise
morsure I
Maintenant je n'ai . séjour ni en ciel ni
en terre. Hélas ! où est le lieu qui me puisse
souffrir ? L'enfer auquel je me voulus offrir
ne me plait pas; le paradis n'est pas à moi,
car je suis en guerre avec le Seigneur.
Je n ose m'adresser à Dieu, à ses saints
ni à ses saintes, hélas I car j'ai fait hommage,
les mains jointes, au diable. Le mauvais en
a lettres empreintes de mon anneau. Ri-
chesse, ce fut un jour néfaste quand je te vis :
j'en aurai maintes douleurs.
Je n'ose m'adresser à Dieu, à ses saints
ni à ses saintes, ni à la très-douce Dame, que
chacun doit aimer; mais parce qu'il n'y a
en elle rien de félon ni d'amer, si je lui crie
merci nul ne m'en doit blâmer.
(C'est la prière que Théophile dit derant Notre-
Dame : )
Reine sainte et belle, glorieuse vierge,
Dame pleine de grâce, par qui tout bien ar-
rive , (celui) qui dans ses besoins vous ap-
pelle est délivré de peine, (celui) qui à
vous son cœur amène aura joie nouvelle
* Nous avons fait tous nos eHorts pour éviter ce
que Ruichcuf recherche avec avidité, les jeux de
mois.
AU MOTEN-AGIi.
I5t
Et delitable et saine»
A ton filz me rapele.
En Tosire doaz servise
Fq jà ni*entente mise ;
Mes trop tost fui temptez
Par celui qui atise
Le mal, et le bien brise.
Sai trop fort enchantez;
Car me desenchantez»
Que Yostre volentez
Est plaine de franchise»
Ou de granz orfentez
Sera mes cors rentez
Devant la fort justice.
Dame sainte Marie»
Mon corage varie ;
Ainsi que il te serve»
Ou jamès n'ert tarie
Ma dolors ne garie»
Ains sera m'ame serve;
Ci aura dure verve
S*ainz que la mors n'énerve,
En vous ne se marie
M*ame qui vous enterve.
Souffrez ii cors deserve»
L'ame ne soit perie*
•
Dame de charité»
Qui par humilité
Portas nostre salu,
Qui toz nous a gelé
De duel et de vilté
Et d*enfenie palu ;
Dame, je te salu.
T(Mi salu m'a valu
(Je r sai de vérité)»
Gar qu'avoBC Tentalu
Eo enfer le jalu
Me praingne m'erité.
En enfer ert offerte
Dont la porte est ouverte
M'ame par mon outrage:
Ci aura dure perte
Et grant folie aperte
* Nous aroni risqué ce mot ; mais nous devons
avouer que nous n'avons pas compris cnlerve. En
au royaume éternel ; fontaine inépuisable,
délicieuse et vivifiante, rappelle-moi à ton
fils.
En votre doux service j'ai déjà mis mon
cœur ; mais je fus bienlAt tenté par celui qui
attise le mal et brise le bien. Je suis trop
fortement enchanté; désenchantez-moi, car
votre volonté est droite, ou mon corps
paraîtra couvert de grandes infirmités de-
vant la sévère justice.
Dame sainte Marie, mon cœiur tremble;
il te servira » ou jamais ma douleur ne ta-
rira ou ne sera guérie » au contraire mon
ame sera esclave; il y aura ici dure verve %u
avant que la mort ne m'énerve* mon ame qui
vous snpplie'^ ne se marie en vous. Souffrez
que le corps pâlisse et que Tame ne périsse
point.
Dame de charité* qui par humilité portas
notre salut» qui tous nous a tirés de dou-
leur , d'état vil et du bourbier de l'enfer;
Dame» je te salue. Ton service m'a valu (je
le sais vraiment), garde(-moi) qu'avec Tan-
tale je ne prenne mon héritage dans l'enfer
le jaloux.
Mon ame * par mon péché , sera offerte
en enfer, dont la porte est ouverte : il y
aura ici dure perte» folie grande et évidente
tout cas, il n'a pas ici le sens que lui donne
M. de Roquefort , qui cite un passage du Manth-
logue des Perruques, deCoquilIart. Voyez \e Glos'^
saire de la langue romane, l. I, p. 474 ^ col. I .
152
Se là praing herbregagc.
Dame, or te faz hommage :
Tome ton douz visage;
Forma dure déserte»
El non ton filz, le sage ,
Ne souffrir que mi gage
Yoisent à tel poverte.
Si comme en la verrière
Entre et .rêva arrière
Li solaus que n'entame.
Ai usine fus virge entière
Quant Diex, qui es ciex iere,
Fist de toi mère et dame.
Ha I resplendissant jàme*
Tendre et piteuse famé.
Car entent ma proiere,
Que mon vil cors et m'ame
De pardnrable flame
Rapelaisses arrière.
Roine debonaire.
Les iex du cuer m*esclaire
Et Tobscurté m'esface.
Si qu'à toi puisse plaire
Et ta volenlé faire,
Car m'en done la grâce;
Trop ai eu espace
D'estre en obscure trace.
Encor m'i cuident traire
Li serf de pute estrace ;
Dame, jà toi ne place
Qu'il facent tel contraire !
En vilté, en ordure,
En vie trop obscure
Ai esté loue termine;
Roine nete et pure,
Quar me pren en ta cure
Et si me médecine*
Par ta vertu devine,
Qu'adès est entérine,
Fai dedenz mon cuer luire
La clarté pure et fine,
Et les iex m'enlumine
Que ne m'en voi conduire.
Li proieres qui proie
M'a jà mis en sa proie :
Pris serai et precz ;
THÉÂTRE FRANÇAIS
si je prends là demeure. Dame , à cette
heure je te fais hommage : tourne ton doux
visage (vers moi) ; pour le châtiment que je
mérite, au nom de ton fils, le sage, ne souf-
fres pas que mes gages aillent à telle paa-
vreté.
Gomme en la verrière entre et sort le
soleil qui ne l'entame, ainsi tu fus entière-
ment vierge quand Dieu, qui était dans les
cieux, fit de toi mère et dame. Ah ! pierre
resplendissante, femme tendre et miséri-
cordieuse, entends ma prière, rappelle de
la flamme éternelle mon vil corps et mon
ame.
Reine débonnaire , éclaire-moi les yeux
du cœur, efface-m'en l'obscurité, en sorte
que je te puisse plaire et faire ta volonté,
donne-m'en la grâce ; j'ai eu trop le temps
d'être en voie obscure. Les serfs de vile
extraction* comptent encore m'y attirer.
Dame , qu'il ne te plaise qu'ils fassent tel
mal.
J'ai long-temps vécu dans un état vil ,
dans la corruption et dans le péché ; reine
immaculée et pure , prends - moi sous ta
garde et me guéris-moi. Par ta vertu divine,
qui toujours est entière, fais luire dans mon
cœur la lumière pure et belle , dessille-moi
les yeux , car je ne sais m'en (servir pour me)
conduire.
Le brigand qui dévore** m'a déjà mis dans
* Les diables. — ** Le diable.
AU UOTBN-AGE.
153
Trop aspremenl m'asproie.
Dame, ton chier filz proie
Que soie despreez;
Dame, car leur veez ,
Qui mes mesfez veez.
Que n'avoie à leur voie.
Vous qui lasus seez,
M'ame leur deveez.
Que nus d*aus ne la voie.
(Ici parole Noslre-Damé à Théophile, et dist : }
Qui es-tu, va! qui vas par ci?
[theophiles.]
Ha ! Dame, aiez de moi merci !
C'est li cheiis
Théophile, li entrepris
Que maufé ont loié et pris.
Or vieng proîer
A vous, Dame, et merci crier.
Que ne gart Teure qu'asproier
He viengne cil
Qui m'a mis à si grant escil.
Tu me tenis jà por ton fil,
Roïne bêle.
NOSTRR-DAME parole*
Je n'ai cure de ta favele ;
Va-t'en, is fors de ma chapele .
THEOPHILES parole.
Dame, je n'ose.
Flors d'aiglentier et lis et rose
En qui li filz Dieu se repose,
Queferai-gié?
Malement me sent engagié
Envers le maufé enragié.
Nesaique fere:
James ne finerai de brere.
Virge pucele debonere.
Dame honorée.
Bien sera m'ame dévorée.
Qu'en enfer sera demorée
AvcBC Cahu *.
IfOSTRE-DAHB.
Théophile, je l'ai séu
Là en arrière à moi eu.
Saches de voir.
Ta chartre te ferai r' avoir
Que tu baillas par non savoir :
Je la Yois querre.
* Nom d*un diable. Voyez le Glossaire de la
sa proie : Je serai pris et dévoré; il me pou^
suit très-vivement. Dame, prie ton cher fils
que je sois délivré; Dame, qui voyez mes
ennemis, défendez-leur de me mettre dans
leur voie. Vous qui siégez là -haut, dé-
robez-fleur mon ame , que nul d'eux ne la
voie.
(Ici parle Notre-Dame à Théophile, et dit : )
Qui es-tu, hé ! qui vas par ici?
THÉOPHILE.
Ha , Dame ! ayez merci de moi ! c'est le
misérable Théophile , l'entrepris que dia-
bles ont lié et pris. Maintenant je viens vous
prier. Dame , que vous ne donniez pas le
temps de me dévorer à celui qui m'a mis
en si grande détresse. Tu me tins jadis pour
ton fils, reine belle.
NOTRE-DAME parle.
Je n'ai cure de tes paroles; va*t'en, sors de
ma chapelle.
THÉOPHILE parle.
Dame, je n'ose. Fleur d'églantier , lis et
rose en qui se repose le fils de Dieu, que
ferai-je? Je me sens mauvaisement engagé
envers le diable plein de rage. Je ne sais
que faire : jamais je ne cesserai de crier.
Vierge débonnaire , Dame honorée , bien
sera mon ame dévorée, car elle séjournera
en enfer avec Cahu.
NOTRE-DAME.
Théophile, je t'ai su autrefoisà moi. Sache
en vérité que je te ferai r'avoir ta charte que
tu baillas par folie : je la vais quérir.
Chanson de Roland, au mol Mahumct^ p. 194 , 195.
154
». (Ici va No8tre-Dame por la cbartre Théophile : )
Sathan! Sathan ! es-tu en serre?
S'es or venuz en ceste leire
Por commencier à mon clerc guerre»
Mar le penssas.
Rent la chartre que du clerc as,
Quar tu as fet trop vilain cas.
SATHAN parole :
Je la vous rande !
J'aim mîex assez que l'en me pende.
Jà li rendi-je sa provande.
Et il me fist de lui offrande
Sanz demoranco
De cors et d'ame et de sustance.
NOSTRB-DAME.
Et je te foulerai la pance.
(Ici aporte Nostrc-Dame la chartre à Théophile : )
Amis, ta chartre te r'aport.
Arivez fusses à mal port.
Où il n'a solaz ne déport;
A moi entent :
Va àTevesque et plus n'atent;
I>e la chartre li fai présent,
Et qu'il la lise
Devant le pueple en sainte yglise.
Que bone gent n'en soit sorprise
Par tel barate.
Trop aime avoir qui si Tachate ;
L'ame en est et honteuse et mate.
THEOPHILBS.
Yolentiers, Dame :
Bien fusse mors de cors et d'ame ;
Sa paine pert qui ainsi same,
Ce voi-je bien.
(Ici ▼îent Theophiles & revesque, et li baille sa
chartre , et diat : )
Sire, oiez-moi, por Dieu merci !
Quoi que j'aie fet, or sui ci.
Partenssauroiz
De qoi j'ai moult esté destroiz ;
Povres et nus, maigres et froiz
Fui par defaute.
Anemis, qui les bons assaute,
Ot fet à m'ame geter faute
Dont mors estoie.
La Dame qui les siens avoie
M'a desvoié de maie voie
Où avoiez
TUÂATAE FRANÇAIS
( Ici va Notre-Dame pour la charte de Théophile : ]
Satan , Satan I es-tu en serre? Si la es
maintenant venu en cette ttrre pour com-
mencer guerre contre mon clerc, ta as mal
pensé. Rends la charte du clerc , car tu as
fait trop vilaine œuvre.
SATAN parle :
Que je vous la rende ! j'aime bien mien
être pendu. Naguère je lui rendis sa pré-
bende, et sans retard il me fit offrande de sa
personne, de son ame et de son bien.
IfOTRB-nAlfB.
Et je te foulerai la panse.
(Ici Noli*e-Dame apporte la charte à Théophile :)
Ami, je te rapporte ta charte. Tu serais
arrivé à mauvais port, où il n'y a ni plaisir ni
allégresse ; écoute-moi : va à Févéque sans
plus attendre ; fais-lui présent de la charte,
et qu'il la lise devant le peuple en sainte
église, (afin) que les gens de bien ne soieot
pas séduits par une telle fourberie. C'est
trop aimer la richesse que l'acheter ainsi;
l'ame en retire honte et perdition.
THEOPHILE.
Volontiers, Dame : j'eusse bien péri corps
et ame ; sa peine perd qui ainsi sème , ce
vois^je bien.
(Ici Tient Théophile à Tcvéque; il lui donne sa
charte^ et dit : )
Sire, écoutez-moi, pour l'amoiir de Dieu!
Quoi que j'aie fait , je suis ici. Bientôt vous
saurez par quoi j'ai été mis en trd^-grande
détresse : j'ai été pauvre et nu, maigre,
et j'ai eu froid par manque. Le diable, qai
assaillit les hommes, fit ccmimettre à mon
ame une faute dont j'étais mort. La Dame
qui guide les siens m'a tiré de la mauvaise
voie dans laquelle je m'étais rois et si fom^
voyé que j'aurais été conduit en enfer par
le diable; car il me fit laisser Dieu , le père
spirituel, et toute œuvre charitable. Il eut de
AU MOYEN^AGE.
156
Esloie, et si fonroiei
Qu'en enfer fusse convoiez
Par le deable ;
Que Dieu, le père esperitable.
Et toute ouyraingne charitable
Lessier me fist.
Ha chartre en ot de quanqu'il dist;
Seelé fil qnanqu'il requist :
Moult me greva.
Par poi li cuers ne me creva.
La Vîrge la me raporta»
Qu'à Dieu est mère.
Là qui bonté est pure et clere ;
Si vous vueil proier, com mon père,
Qn'el soit léue,
Qu'autre gent n*en soit decéue
Qui n'ont encore apercéue
Tel tricberie.
(Ici list IVvesque la cfaarlre, et dist : )
Oiez, por Dieu le filz Marie :
Bone gent, si orrez la vie
De Théophile
Qui anemis servi de guile.
Ausi voir comme est Evangile
Est ceste chose;
Si vous doit bien estre desclose.
Or escoQtez que vous propose :
t A loz cels qui verront ceste lettre com-
mune,
Fei Sathan asavoir que jà torna fortune.
Que Theophiles ot à Tevesque rancune,
Ne li lessa l'evesque seignorie nesune.
« Il fnst désespérez quant l'en li fistl'outrage;
A Salatin s'en vint qui ot el cors la rage,
Et dist qu'il li feroit moult volentiers hom-
mage.
Se rendre li pooit s'onor et son domage.
< Je le guerroiai tant com mena sainte vie,
C'ooques ne poi avoir desor lui seignorie.
Quant il me vint requerre, j'oi de lui grant
envie ;
Et lors me fist hommage, si r'ot sa seignorie.
t De Tanel de son doit scela ceste lettre ;
Dé son sanc les escrist, autre enque n'i fist
mcire,
moi charte sanctionnant tout ce qu'il dit ;
tout ce qu'il me requit (de faire) fut scellé :
j'en eus grande douleur, peu s'en fallut que
le cœur ne me crevât. La Vierge, qui est
mère de Dieu, et dont la bonté est pure et
éclatante, me la* rapporta; et je veux vous
prier, comme mon père , qu'elle soit lue ,
(pour) que les autres personnes qui n'ont pas
encore aperçu une pareille fourberie n'ea
soient pas déçues.
(Ici l'évéque Ht la cbarte^ et dit:)
Oyez , pour (l'amour de) Dieu le fils de
Marie : gens de bien, vous entendrez la vie
de Théophile que le diable trompa. Cette
chose est aussi vraie qu'Évangile ; elle doit
bien vous être racontée. Or écoutez ce que je
vous dis.
ff A tous ceux qui verront cette lettre ré-
digée suivant l'usage, Stitan fait savoir
que la fortune tourna jadis pour Théophile,
qu'il eut de la rancune contre l'évéque , et
que celui-ci ne lui laissa aucune seigneurie.
ff II fut désespéré quand on lui fit cet ou-
trage; il s'en vint à Salatin qui avait la
rage au corps, et dit qu'il lui ferait très-
volontiers hommage, s'il pouvait lui rendre
sa dignité et ( lui faire réparer) son dom-
mage.
ff Je le guerroyai aussi long- temps qu'il
mena sainte vie ; mais jamais je ne pus avoir
de l'empire sur lui. Quand il me vint prier,,
j'avais grande envie de lui ; alors il me fit
hommage, et il rentra dans sa charge.
ff II scella cette lettre de l'anneau de so»
* La charte.
156
THÉÂTRE FRANÇAIS AU MOYEN-AGE.
Ains que je me vonsisse de lui point entre-
meire
Ne que je le féisse en dignité remetre.»
Issi ouvra icil preudom.
Délivré l'a tout à bandou
La Dieu anceie;
Marie, la virge puceie»
Délivré Ta de tel querele:
Chantons tuit por ceste novele»
Or, levez sus ;
Disons : Te Deum laudamus,
EXPLIGIT LE MIRACLE DE THEOPHILE.
doigt ; il récrivit de son sang, autre encre
n'y fit mettre , avant que je voulusse m'em-
ployer pour lui et que je le fisse remeure en
(sa) dignité. >
Ainsi fit ce prud'homme. La serrante de
Dieu Ta délivré entièrement; la Vierge Ma-
rie l'a délivré de cette querelle : chaDtons
tous pour cette nouvelle. Or, levez- ?oos;
disons : Te Detim laudamug.
FIN DU MIRACLE DE THÉOPHILE.
F. M.
NOTICE
SUR JEAN BODEL,
AUTKUR DU JEU DE SAINT NICOLAS.
Jean Bodei est un des poètes qui fleuri-
reotà Arras au milieu du auv siècle. Il était
contemporain et rival d'Adam de la Halle ,
de Baude Fastoui et de beaucoup d*autres
dont les noms sont à peine parvenus jus-
qu'à nous. On n*a presque aucun détail
sur sa vie; le peu que nous en savons, il
nous l'a appris dans une pièce intitulée : Li
Congiés, dans laquelle, avant de s'en sépa-
rer pour toujours , il adresse ses adieux à
ses concitoyens. Comme on Ta vu plus haut,
Adam de la Halle a fait une pièce du même
genre , mais les deux poètes se virent obli-
gés d'abandonner leur patrie dans des cir-
constances bien différentes. Noos avons fait
connaître autant que l'ont permis l'éloigne-
roent des temps et le peu de matériaux con-
servés, les causes du départ d'Adam de la
Halle; Jean Bodel, atteint d'une maladie
qui condamnait à l'isolement ceux qui en
étaient victimes , se vit réduit à l'affreuse
nécessité d'anticiper sur la mort, en renon-
çant à la société de ses semblables. Aussi
son Congiés a-t-il un caractère tout diffé-
rent de celui d'Adam de la Halle. Celui-ci
sortait d'Arras à cause des dissentions qu'y
avaient causées une taille mal imposée , et
un changement arbitraire de monnaies ; il
éprouvait une vive douleur de quitter ses
amis; il lui fallait renoncer aux fêtes et aux
jeux de sa ville natale. Il regrettait surtout
une maîtresse adorée , et il en exprime sa
douleur avec tant de grâce que nous ne pou-
vons résister au désir de citer ici ces jolis
vers :
Bêle, très doucbe aiiiîe cHieiT,
Je De puis faira bêle cbiere,
Car plus dolant de tous me part
Que de rien que je laisse arrière;
De mon cuer serés tresoriere.
Et li cors ira d*aulrc part
Âprendre et querre engien et art
De mîez valoir; si arcs part,
Que miez vaurrai ; mieudres tous iere.
Pour roiex fruclcfier plus tart.
De si au tierc an ou au quart,
Laist-on bien se terre à gaskiere *.
* Li Congiés Adam, v. Gl. {Fabliaux et Contes,
éd. de Mcon, Paris. ^Var(•e, 1808, in-S», 1. 1, p. lOS.
158
THËATRE
Ainsi Adam , quelque malheureux qu'il
fût, conservait au moins l'espérance au fond
du cœur : poète et ménestrel , il emportait
avec lui sa vielle et ses chansons ; il allait
réciter ses vers au foyer domestique du
prince et du seigneur; il allait prendre part
aux brillantes cours plénières» où il pour-
rait encore briller et obtenir des honneurs ;
sa fortune enfin le suivait. II n'en était pas
île même de Jean Bodel : atteint d'une
maladie qui en faisait un objet d'horreur, la
•société le repoussait :
SymoD, UDS mautki en moi Viere,
Ki à tout mon Tirant me fieve *,
Fet que le congîé tous deroant.
Si dolens que lî cuers me criere ;
Quar nu le riens tant ne me griere
Gom fet dire, k Diu tous cornant*^*.
Il appelle cette maladie :
Une ochoisons honteuse et laide
Ki m'a fait guerpir mon estage...**^.
Il l'accepte comme une expiation de ses
fautes :
Tant m*est mes ois siècles divers
Ke n'os aler fors les travers.
Nule poTretés ne ro*effronle.
Tant mon mal oubli et mesconte ;
Mais la penitance est el honte
Ki séut est et dcscovers;
Et Diex, qui toute riens sormonte,
En penitance le me conte»
Quar trop aroie en deux infers **** !
Un autre poète d'Arras était frappé d'une
plaie semblable : Baude Fastoul s'écriait en
«néme temps :
Aler m'estuet k terme brief
U je paierai grant relief
Ains que j'aie pain ne tourtel ;
Eskievin ont trouvé un brief,
Ke je doi recevoir le fief
Ki vient de par Jehan liodel **^*\
'* Fierté frappe.
^* Id Congiét Jehan Bodel, v. 43. {Fabliaux et
^Contes, t. I, p. 136.)
•*• /^m/.,v.266.
•«♦ JS/d., ▼. 208.
••••' Congîés Baude Fastoul d'Jrras, v. 223. {JFa-
*^iaux et Contes, 1. 1 , p. 1 19.)
FRANÇAIS
Ainsi les deux poètes étaient exclus d'Ar-
ras comme affligés d'une maladie conu-
gieuse, vraisemblablement de la ladrerie,
triste fruit de l'inconduite que les croisés
rapportaieut souvent des expéditions d*on«
tre mer ; il est difficile d'entendre différem-
ment ce passage :
-Hc I maistre Guillaume Réel,
Donnés ces lettres sans seel
Maistre Jaquemon Travelouce,
Soit en gardin, u en praiel.
Tant k'il sace l'œuTre Israël
Que j*ai empraint desous me houoe.
Je n*08 à lui parler de liouoe;
Car il n'est mais nus ki ne grouce
Quant je vois près de son kaiel * ,
Pour le mal ki point ne m'adouce.
J'aime miea aler comme bouce,
J*ai mis me cose en un raîel.
Enfertés, ki mon cors meshaigne^
Pour coi tous li mons me desdaigne ,
Me fait de cascun estra eskiu **.
En proie à celte affreuse maladie, Jean
Bodel ne put suivre saint Louis à sa der-
nière croisades; il en témoigne ainsi ses
regrets :
Espoir, se j'alaisse en la voie .
U jou pas aler ne dévoie^
Que miex me fust de no voiagc ;
Mes j*ai fait mon pèlerinage :
Diex m'a défendu le passage»
Dont bone Tolenlë aToie ;
Neporquant je l'en tieng à sage :
Mors est , j'en ai eu mesoge,
Li Saraiins que jou kaoie ***.
Séquestré au monde, Jean Bodel des-
cendit tout vivant dans la tombe; on ue
sait plus rien de son sort.
Jean Bodel est l'auteur d'une de nos
plus anciennes pièces dramatiques : il a mis
en scène un miracle attribué à saint Nico-
las, évéque de Hyre. C'est le principal ou-
vrage de notre poète qui soit parvenu jus-
qu'à nous, et qui soit de lui incontestable-
ment.
* Siège, chaise.
** Congiés Baude Fastoul d'Jrras, v. 289. {Fa-
bliaux et Contes, 1. 1, p. 121.)
**' U Congiés Jelum Bodel, v. 148.
AU MOTEN-AGE.
159
Au moyen-âge des hommes pieux et cré-
dules composèrent une vie de saint Nico-
las» dont ils firent un tissu de prodiges. La
science de la critique était nulle ; on aurait
cru refuser quelque chose à la toute-puis-
sance divine , si on avait hésité à admettre
un miracle.
On attribue à Melhodins, patriarche de
Constantinople qui vivait au ix* siècle , la
vie de saint Nicolas , copiée depuis dans
toutes les légendes et accueillie quatre siè-
cles après par Jacques de Yoragine dans
la Légende dorée; les miracles apocryphes
qu'elle contient étaient même passés dans
les offices de l'église d'Occident, malgré la
résistance des ecclésiastiques éclairés. C'est
ce qu'on voit dans le Rationale dUvinorum
officiorum de Guillaume Durand, évèque de
Mende au xm* siècle.
Les rituels des xi* et xii* siècles contien-
nent en effet une prose en l'honneur de
saint Nicolas, où sont célébrées les merveil-
les qu'on se plaisait à attribuer à Ce saint,
comme autant de faits certains et authenti-
ques.
De cette prose il n'y avait plus qu'un pas
à faire pour donner à ces miracles une forme
dramatique : au xii* siècle, Hilaire, disciple
d'Abélard , et un moine de l'abbaye de
Saint-Benott-«ur-Loire> dont le nom est in-
connu, composèrent des mystères latins sur
les principaux événemens de la vie de saint
Nicolas. Ces pièces étaient représentées dans
les églises, au milieu des offices divins ; elles
sont écrites en vers rimes , dont la latinité
semble calquée sur le langage vulgaire:
c'est du roman mis en bas latin, tel qu'on le
pariait alors dans les cloîtres.
Le miracle composé par Hilaire, qui vi-
vait au milieu du xii* siècle, est intitulé Lu"
dus mpet icùmà $ancti Nicolai ; il offre cette
particularité très remarquable que des re-
frains en romane française y sont mêlés aux
vers latins*. Le moine de Saint-Benoit a
* Hàarii versus et ludi, Luteliae parisiorum, apud
Techener, 1838, îo-8<», p. 34. Cette éà\\\ou princeps,
a été publiée par M. Champollion-Figeac , sur un
manascrit du xii* siècle, récemmeiit acquis par la
Bibliollièque Royale.
traité quatre sujets relatifs à saint Nicolas ;
le troisième mystère a pour titre : De sancto
Nicholao et de quodam Judeo *. C'est le même
sujet qu'a traité le disciple d'Abélard.
Il y avait environ cenl ans qu'on jouait ces
miracles dans quelques églises , quand Jean
Bodel conçut l'idée de transporter la repré-
sentation d'une de ces scènes édifiantes dans
les villes et dans les manoirs à tourelles des
seigneurs châtelains **.
U choisit le miracle de la statue de saint
Nicolas, ^t il le joua, ou il le fit jouer, de-^
vaut une réunion nombreuse, la veille de la
fête du saint. Cest ce que le prologue nous
apprend.
Oiiés, oiiés, seigneur et dames...
Nous Tolomncs parler anuit
De saiut Nicolai, le confés,
Qui tant biaus miracles a fais***...
L'auteur raconte ici le miracle, et il ter-
mine en disant:
Signe ur, che trouTons en le vie
Del saint dont anuit est la veille...
... Canques tous nous verres faire
Sera essamples, sans douter,
Del miracle i-cprescnter,
Ensi cou je devisé l'ai. -
Del miracle saint Nicolai
Est ehis jeus fais et estorés.
Or nous faites pais , si Torrés **** ;
Le disciple d'Abélard et le moine de
Saint-Benoît mirent en scène le miracle tel
qu'il est raconté dans la Légende et dans
l'office du saint : c'est un juif qui, plein de
confiance dans saint Nicolas, confie à une de
ses statues la garde de ses richesses. Des vo-
" Mysteria et Miraeula ad scenam ordihata , în
ccenobiisotm à monachis reprœsentala , édition /^r m-
ceps, publiée par l'auteur de cette notice, en société
avec M. l'abbé de la Bouderie , pour la Société des
Biblippbiles français, à la suite du Jeu de saint Ni-^
colas, par Jehan Bodel. Paris, 1834, in^^o, p. 109.
** L'usage de représenter des pièces sur des sujet»
saints dans les villes de l'ancien Artois s'est con-^
serve jusqu'à nos jours. On peut consulter sur ce
point les Etudes sur Us Mystères, par MrOnésime
le Roy. Paris, 1837, in-8*, p. 145 eipassim.
**• LiJus S, Nkholai, v. 1 .
•'" nîd„v. 104.
160
THÉÂTRE
leurs surviennent, ils enlèvent le trésor, et
le juif ne retrouvant plus dans sa boutique
que la petite statue, lui adresse des menaces,
qu'il termine en disant :
Tuum iesfor Drum,
Te, ni reddas meum,
FlagelUibo reum.
Horeest enci.
Quai*e me rent ma chose, que g*ei mis ci *.
Le saint apparaît aux voleurs, les menace
de la potence, et les oblige ainsi à rapporter
au juif tout ce qu'ils lui ont volé.
Jean Bodel a étendu Taction dramatique ;
il place la scène au milieu des infidèles , et
dans toute la pièce il fait une allusion évi-
dente aux croisades. 11 est vraisemblable
que le poète artésien s'était lui-même croisé,
et qu'il avait fait partie de la première expé-
dition de saint Louis, qui, en 1248, s'embar-
qua à Aigues-Mortes pour marcher à la con-
quête des lieux saints**.
Le roi d'Afrique a convoqué toutes les
puissances barbares : tous les peuples sou-
mis à l'islamisme se sont émus, depuis la côte
occidentale de l'Afrique jusqu'au Sec- Arbre ^
regardé alors comme l'extrémité du monde
du côté de l'Orient. Les chrétiens combat-
tent , mais sans apparence de succès ; ils
n'ambitionnent qu'une mort sainte et glo-
rieuse. Un* nouveau chevalier fait à Dieu une
prière touchante, on se retrouve une pensée
que le grand Corneille a rendue presque po-
pulaire. Le chevalier s'écrie :
Segoeut*, se je sui joncs, ne m'aies en despit ;
On a vcu souvent grnnt cuer en cors petit.
* Hilarii versus et ludi, p. 36.
** Il est probable également que le roi Adam, au-
trement appelé Adenés, partît à la même époque pour
rOrient, où il est allé, si nous en croyons ces vera
de son Roman de Seuves de Commaichis qu'aucun
de ses biographes n'a remarqués jusqu'ici , et qui
expliquent si bien la composition de son Boman de
Ciéomadès : Guillaume d*Orange, combattant les
païens ,
si en refiert un aatre qai fn Dés de Gartoing,
Qui siet de là Arrabe, senr l'aigne de Martoing.
En U terre ai esté t pour ce le toub teioioijig.
(Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal^ belles-
lettres françaises, in-folio, no 1 7 5, folio 180 verso,
col.2, T. 19.) F. M.
FRANÇAIS
Les chrétiens succombent, tous obtienneoi
la palme du martyre.
Celte partie de la pièce contient évidem-
ment des allusions historiques ; peat-étre le
poète avait-il en vue le fatal combat de la
Massoure, livré le 9 février 1249, où périt,
digne d'un meilleur sort, le comte d'Artois,
frère de saint Louis.
Un écrivain moderne pense que le jeune
chrétien qui prélude en romane aux beaux
vers du Gid, était, dans la pensée du poète,
le prince brave, mais téméraire, qui tomba à
la Massoure de la mort des héros* : nous le
voudrions aussi, notre vieille pièce y gagne-
rait; mais les rapprochemens de l'histoire
s'y opposent. Jean Bodel met ce noble lan-
gage dans la bouche d'un nouveau chevalier,
c'est-à-dire d'un jeune seigneur qui vient
de gagner ses éperons : ce qui ne pouvait
convenir au frère de saint Louis, fait che-
valier a 21 ans, aux fêtes de la Pentecète de
l'année 1237 **• U n'en reste pas moins con-
stant pour nous que l'intérêt de cette pièce
était fondé sur des allusions aux malheurs
tout récens de la première croisade de saint
Louis, et à la mort des chrétiens tués en Afri-
que, en combattant au nom de la religion pour
la conquête de Jérusalem et des lieux saints.
La pièce de Jean Bodel contient aussi
beaucoup de détails de mœurs et des scènes
populaires qui sont aujourd'hui d'une intel-
ligence assez difficile ; notre collaborateur a
fait tous ses efforts pour éclaircir les pas-
sages les plus obscurs; mais souvent il a du
y renoncer, bien que ses éludes sur les lan-
gues secrètes et sur les Bohémiens ou Égyp-
tiens de l'Europe, pendant le moyen-âge, lui
donnassent l'espoir de comprendre les mots
d'argot qui se trouvent en assez grand nom-
bre dans le Jeu de saint Nicolas.
Le Jeu de saint Nicolas n'existe, a notre
connaissance, que dans le beau manuscrit
de la Vallière qui est à la Bibliothèque du
Roi sous le numéro 81 , olim 2736 , folio 60
recto, col. 1.
' Eludes sur les Myslères, ]:ar M. Onésime le
Roj. Paris, 183*7, page ?4.
** HislQÎre généalogique et chronologique de U
maison royale de France, 1. 1 , p. 381 .
AU MOYEN-AGE*
161
Le Grand d'Aussy a donné dans ses Fa-
bliaux ou Contes, Fables et Romans du xii* et
du xm* siècle un extrait fort succinct du Jeu
de saint Nicolas *.
La pièce de Jean Bodel a été publiée
pour la première fois par nous, -en 1834,
pour la Société des Bibliophiles français ;
mais à trente exemplaires seulement. Ce vo-
lume, sorti des presses de Firmin Didot, con-
tient en outre dix jeux latins composés par
le moine anonyme de l'abbaye de Saint-Be-
noit, publiés par H. Tabbé de la Bouderie
et pr nous, d'après le manuscrit unique de
la Bibliothèque d'Orléans. Ces dix jeux ou
mystères sont suivis delà Vie de monsignour
saint Nicholai, d'après un manuscrit de la
fin du xiu* siècle, conservé à la Bibliothè-
que Royale, sous le numéro 7023, in-folio,
ancien fonds; et enfin le volume est terminé
par li Livres de saint Nicholay de Wace. Ce
dernier ouvrage n'avait pas encore été im-
primé entièrenient; nous l'avons publié d'a-
près le manuscrit du Roi n<* 7268. 3. 3. A,
fonds de Colbert, et le manuscrit de TArse-
nal no 283, in-folio. B. L. F.
L'extrême rareté de ce livre nous a dé-
terminé à en donner ici la description. On y
a joint le fac-similé des quatre principaux
manuscrils dont il a été fait usage.
L'ouvrage n'est pas encore complet: il y
manque la notice préliminaire et le glos-
saire.
On a encore de Jean Bodel:
1* Li Congiés Jehan Bodel d'Arras. Cette
pièce se trouve dans les Fabliaux et Contes
de Barbasan , t. I, p. 135, de l'édition don-
née par Héon en 1808.
2* Des chansons ^^.
* Édition de Renouard, t. II, p. 1 85- 1 90. 11 j a aussi
un article sur le Jeu de saint Nicolas, par M. O. le
Kojr, dans le Temps du lundi 5 octobre 1835. Cul
article^ au reste, a été répété dans les Etudes sur
^f Mystères t du même auteur, F. M.
** L'une de ces chansons est sur le sujet de Robin
et Manon. Nous Tavon» insérée plus haut, p. 40.
M. de la Borde iodique cinq chansons
attribuées à Jean Bodel *.
Galland a cité, dans un mémoire sur quel-
ques anciens poètes, quelques vers d'un ro-
man sur la bataille de Ronoevaux, où l'au-
teur dit que Jean Bodel avait fait un roman
sur le même sujet ; il y parle de l'histoire
Que Jean Bodiaux fit que les langue ot polie,
De biaux saToir parler et de science acquisic **.
Le manuscrit cité par Galland existait de
son temps dans la bibliothèque de M. Fou-
cault. Nous ignorons ce qu'il est devenu.
Il est un autre roman important par son
objet, qui parait aussi devoir être attribué à
Jean Bodel, on Jean Bordiaus, noms qui
semblent appartenir au même poète. C'est
le Roman de Guiteclin de Sassoigne, ou Wi-
dukind de Saxe. Il dit, dans son début :
Cil bastart jugleor qui vont par ces vilii^us
Cbantent de Guiteclin li coropiaus serjaus ;
Mais cil qui plu» en set en est corne jumax ,
Car il ne sevent mie les riches vers nouviaus
Ne la cbançon rimée que fist Jeban Bordiaus ***•
M. Francisque Michel a mis sous presse
une édition de ce curieux ouvrage, qui paraî-
tra bientôt chez Techener, en deux volumes
in-12.
L.-J.-N. M.
* Essai sur la musique ancienne et moderne, t. II ,
p. 316.
* * Discours sur quelques anciens poètes et sur
quelques romans gaulois peu connus , dans les Jfe-
moires de C Académie des Inscriptions et Belles-Let'
très, t. II, p. 736.
'** Vers cités par M. Monin dans les j^dditions k
sa Dissertation sur le Roman de Roncevaux. Paris,
Imprimerie Royale, 1833, in-8<>.
Le manuscrit de l'Arsenal , coté 175, belles-
lettres françaises, et, sans aucun doute, le plus
correct, porte Jehans Bodiaus , ce qui 1ère touto
dimculié. ?• M.
11
162
THÉÂTRE FRANÇAIS
C'EST LI JUS
DE SAINT NICHOL AI.
NOMS DES PERSONNAGES.
U ANGELES.
8. NICHOLAIS.
U ROI8.
Ll SENESCAUS.
DEL COINR.
D'ORKENIE.
D'OLIFBRNE.
DU SEC-ARBRE.
ADHERONS, li conrliu.
LI CRESTIEN.
Ll A«»AO»
UNS CRESTIEN9 , ou Ll PREUDOM .
CONNARS, U crieres.
Ll TAYRENIERS, oo Ll OSTES.
CAIGNÈS, ion Tslet.
RAOULES, antre emre.
CLIEÈS> >
PINCEDÉS, > joueurs et Toleur».
RASOIRS, )
DURANS, geôlier.
U PREEQBRBS.
Oiiés, oiiéSy seigneur et daines,
Que Diex vous soit garans as âmes !
De Yostre preu ne vous a nuit;
Nous volommes parler anuit
De saint Nicolai, le conrès,
Qui tant biaus miracles a fais.
Che nous content li voir disant
Qu'en sa vie ti'ouvons lisant,
Que jadis fu uns rois paiiens
Qui marchissoit as crestiens:
Ghascun jour ert entr^eus la guerre.
Un jour fist li païens requerre
Les crestiens en itel point
Que il ne se gaitoient point;
LE PRÊCHEUR.
Oyez, oyez, seigneurs et dames, que
Dieu protège vos âmes! Ne vous ennuyez
pas de votre profit; nous voulons parler au-
jourd'hui de saint Nicolas, le confesseur,
qui a fait tant de beaux miracles. Geux qui
disent vrai nous content ce qae nous lisons
dans sa vie , (savoir) que jadis fut un roi
païen qui était voisin des chrétiens : chaque
jour la guerre était entré eux. Un jour le
païen fit attaquer les chrétiens en un moment
où ils ne se gardaient pas; ils furent déçus
et surpris ; il y en eut beaucoup de morts
et de prisonniers. (Les païens) les décon-
firent facilement , tant qu'ils virent en une
AU MOYEN-AGE.
163
Dechéu furent etsouspris;
Moût en i ot et mors et pris.
Legierement les desconfirent,
Tant qu'en une manoque virent
Ourer un preudomme d*eage,
A genous devant une ymage
De saint Nicolai le baron.
Là.vinrent li cuivert félon ;
Moût li firent honte et anui ;
Puis prisent et rimage et lui,
Mont ferm Tadestrerent et tinrent,
Tant que il devant le roy vinrent.
Qui moût fu liés de le victoire;
E chil li*conterent Testoire
Del crestien , che fu la somme,
c Vilains, dist li rois au preudome.
En chel fust as-i-tu creanche? >
— c Sire, ains est fais en le sanlanche
Saint Nicolai, que je mont aim :
Pour che l'aour-je et reclaim,
Que nus hom, qui l'apiaut de cuer,
N*iert jà esgarés à nul fuer;
Et s'est si bonne garde eslite
Qae il monteploie et pourfite
Canque on li commande à garder. >
— • € Vilains, je te ferai larder
S* il ne monteploie et pourgarde
Mon trésor; je li met en garde
Pour ti sousprendre à occoison . >
À tant le fait mètre en prison.
Et un carquan ou col fremer ;
Puis fist ses escrins deffremer
Et deseure couchier l'image.
Puis dist se nus l'en fait damage ,
Et il ne Ten set rendre conte,
Mis iert li crestiens à honte.
Ensi commanda son avoir.
Tant c'as larrons vint assavoir.
Une nuit il .iij. s'assanlerent ;
An trésor vinrent, si l'emblerent ;
Et quant il Ten orent porté.
Si leur donna Diex volenlé
De dormir : tés sommes lor vint
Qa'ilœuc endormir les convint,
Ne sai où, en un abitacle.
Mais pour abregier le miracle,
M*en passe outre selonc l'escrit.
Et quant che sot li rois, et vit
Que son trésor a desmané,
Lors se tint-il à engané.
I petite maison un prud'homme d'âge prier i
genoux devant une image de saint Nicolas
le baron. Là vinrent les rils mécréans; ils
lui firent beaucoup de honte et de peine ;
puis ils prirent l'image et lui , le serrèrent
de près et le tinrent très-fortement, tant
qu'ils vinrent devant le roi, qui fut très-
joyeux de la victoire; et ceux-ci lui contè-
rent l'histoire du chrétien, ce fut tout» c Vi-
lain, dit le roi au prud'homme, as-tu créance
en ce bois ? > — c Sire, mais il est fait à l'i-
mage de saint Nicolas, que j'aime beaucoup ;
pour cela je le prie et l'invoque , car per-
sonne, qui l'appelle de coeur, ne sera jamais
égaré en aucune manière; et sa garde est si
bonne qu'il multiplie et fait profiter tout ce
qu'on lui recommande de garder.» — c Vi-
lain , je te ferai larder s'il ne multiplie et
garde bien mon trésor; je le lui mets ea
garde pour te confondre par l'expérience. >
Alors il le fait mettre en prison, et ordonne
qu'on lui rive un carcan au cou; puis il fit
ouvrir ses coffres et coucher l'image dessus;
puis il dit (que) si aucun lui en fait tort, et
qu'il ne sache en rendre compte , le chré-
tien sera maltraité. Il recommanda ainsi son
avoir, tant que cela vint à la connaissance des
larrons. Une nuit ils s'assemblèrent (au nom-
bre de) trois, vinrent au trésor, l'enlevèrent;
et quand ils l'eurent emporté , Dieu leur
donna l'envie de dormir : tel sommeil leur
vint qu'il leur fallut dormir, je ne sais où,
dans une cabane. Mais, pour abréger le mi-
racle, je passe outre dans l'écrit. Et quand
le roi sut cela, et vit que son trésor a démé-
nagé, alors U se tint pour attrapé. 11 com-
mande que l'on amène le vilain. Quand il
le voit, il lui demande : c Vilain , pourquoi
m'as-tu déçu? » A peine fut^il possible au
prud'homme de répondre, et ceux qui le
tenaient des deux côtés remmenaient. L'un
le pousse, l'autre le tire. Le roi commande
qu'on le fasse mourir de mort laide et hon-
teuse, c Ah, roi! pour (l'amour de) Dieu !
donne-moi du répit aujourd'hui seulement,
fait-le chrétien, (pour) savoir si saint Ni-
colas me délivrerait de ces chaînes. » A
grand'peine il lui donna ce délai ; mais l'é-
crit raconte qu'il le fit remettre dans sa pri-
son ; et quand il y fut remis , il fut en orai-
164
TIIUATUK FUANÇAIS
Le yilain amener commande.
Quant il le vit, se ii demande :
c Vilains, pour coi m' as-tu déchut? »
A paines respondre Ii lut
Le preudome, si le menoient
Chil qui d'ambes pars le tenoient.
L'un le boute, l'autre le sache.
Li roys commande c'on le fâche
Morir de mort laide et despite.
-c A , roys I pour Dieu I car me respite
Anuit mais, fait li crestiens;
Savoir se jà de ches liens
Me geteroit sains Nicolais.»
A grant paine l'en fist relais ;
Mais issi le conte le lettre
Qu^en se chartre le fist remetre ;
Et quant remis fu en prison.
Toute nuit f u à orison :
Onques de plourer ne cessa.
Sains Nicolais s'achemina,
Qui n'ouvlie pas son serjant ;
As larrons en vint ataignant,
Se's esvilia, car il dormirent;
Et maintenant, quant il le virent.
Si furent lœus entalenié
D'esploitier à se volenté ;
Et il, sans point de déporter.
Lors fist arrière reporter
Le trésor, sans point de demeure»
Et mettre l'ymage deseure
Ensi comme il l'orent trouvé.
Quant li roys l'ot ensi prouvé
Le haut miracle du bon saint,
Lors commanda que on li maint
Le prendomme, sans lui grever.
Baptisier se fist et lever, '
Et lui et ses autres païens;
Preudom fu et bons crestiens;
Aine puis n'ot de mal faire envie.
Signeur, che trouvons en le vie
Del saint dont anuit est la veille :
Pour che n'aies pas grant merveille
Se vous veés aucun affaire ;
Car canques vous nous verres faire
Sera essamples, sans douter,
Del miracle représenter
Ensi con je devisé Tai.
Del miracle saint Nicolai
Est chis jeus fais et estorés :
Or nous faites pais; si l'orrés.
son tonte la nuit : il ne cessa pas un seul
instant de pleurer. Saint Nicolas , qui n'ou-
blie pas son serviteur, se mit en chemin ; il
s'en vint aux larrons, les éveilla, car ils dor-
maient ; et dès qu'ils le virent, ils furent
d'avis sur-le-champ d'agir à sa volonté; et
celui-ci, sans s'amuser, leur fit reporter le
trésor, sans retard , et mettre l'image des-
sus ainsi qu'ils 4'avaient trouvée. Quand le
roi eut ainsi éprouvé le haut miracle du bon
saint, alors il commanda qu'on lui amenât
le prud'homme , sans lui faire de mal. Il
se fit baptiser et tenir sur les fonts , lui et
ses autres païens; il fut prud'homme et
bon chrétien; depuis il n'eut jamais envie
de faire mal. Seigneurs, nous trouvons
ceci dans la vie du saint dont aujourd'hui
est la veille : pour cela ne vous étonnez pas
si vous voyez aucune affaire ; car tout ce que
vous nous verrez faire sera , n'en doutez
pas, la répétition de la représentation du
miracle ainsi que je l'ai raconté. Ce jeu est
fait et construit avec le miracle de saint Ni-
colas: maintenant faites-nous silence; vous
l'entendrez.
AU MOTEN-AGE.
1G5
AUBEROlfS LI GOCRLICS.
Roys, chil Mahom qui te fist né,
SaiU et gari toi et ten barnë,
Et te doinst forche de resqneurre
De chiaos qui te sont courut seure,
Et te terre esciilent et proieot,
Et nosDieus n'onnenrent ue proient,
Ains sontcrestieu de put lin!
XJ ROIS au senescal.
Ostes, pour mon Dieu Apolin I
Sont dont crestien en ma terre?
Ont-il esméue la guerre?
Sont-il si hardi ne si os?
AUBERONS au roî.
Rois» tés empires ne teuls os
Ne fu puis que Nœus fist Tarche,
Gon est entrée en ceste marche;
Par tout keurent jà li fourrier.
Putain et ribaut et boulier
Vont le palsardant à pourre.
Roys, s'or ne penses de rescourre.
Mise est à perte et à lagan.
LI ROIS à Terragan.
A ! fiex à putain, Tervagan %
Avés-vous dont souffert tel œuvre?
Con j€ plaing l'or dont je vous cuevre
Cbe lait visage et che lait cors !
Certes, s' or ne m'aprent mes sors
Les crestiens tous à confondre,
Je vous ferai ardoir et fondre
Et départir entre me gent ;
Car vous avés passé argent.
Si estes du plus fin or d' Arrabe .
LI ROIS au senescal.
Senescans, à poi je n'esrabe.
Et muir de mautalent et d'ire.
LI SENESCAUS.
A , roys! ne V déussiés pas dire
Tel outrage ne tel desroi.
N'afiert à conte ni à roi
D'ensi ses Diex mesaesmer :
Vous en faites moût à blâmer;
Mais puis que conseillier vous doi,
Alons à Tervagan andoi
* VoyeZySurce nom, un mémoire de Percy, in-
séré dans ses JUiiques of aneient £nglith Poelry,
édition de 1 775« 1. 1 , p. 70-78 ; un autre de Ritson,
ancicnt EngUish nutrical Romancées^ t. III , p. 257
et suivantes ; et une note sur Termagaunt et Ma-
kound, parTodd, dans son édition des OEuvres d'Ed-
AUBBRON LE COURRIER.
Roi, ce Mahomet qui te fit naître, te sauve
et garde toi et ton baronage; qu'il te donne
la force de te défendre contre ceux qui te
sont courus sus , qui dévastent et pillent
ta terre ^ qui n'honorent et ne prient nos
Dieux, mais qui sont chrétiens de vile ex-
traction I
LE ROI au sénéchal.
Olhon, pour mon dieu Apollon ! les chré-
tiens sont-ils donc en ma terre? ont -ils
engagé la guerre*? Sont-ils si hardis et si
osés?
ACBERON au roi.
Roi , telles forces ni telle armée ne fut de-
puis que Noé fit l'arche, comme celles qui
sont entrées sur cette frontière; les four-
riers courent déjà partout, p , ribauds
et macq...« livrent le pays à Tincendie. Roi,
si tu ne pensés à te défendre, (ta terre) est
mise à feu et à sac.
LE ROI à Tenragan , son idole.
Ah I fils de p , Tervagan , avez-vous
donc souffert ceci? Gomme je regrette l'or
dont je couvre votre laid visage et votre laid
corps! Certes, si maintenant mes conju-
rations ne m'apprennent à confondre tous
les chrétiens, je vous ferai brûler et fondre
et partager entre mes gens; car vous avez
passé argent, et vous êtes du plus fin or
d'Arabie. {AusènéchaL) Sénéchal, il s'en
faut de peu que je n'enrage , et je meura de
colère et de chagrin.
LE SÉNÉCHAL.
Ah , roi! vous ne devriez pas dire tel ou-
trage ni telle extravagance. Il ne convient ni
à comte ni à roi de vilipender ainsi ses Dieux :
vous en êtes très-blâmable ; inais puisque je
vous dois conseiller, allons tous deux à Ter-
vagan (le) prier, nus coudes et nus genoux.
mund Spenner. Londres, 1S05, huit volumes in-8<»«
t. VII, p. 27, 28 et 29- Voyez, en outre, le Glos-
saira de la Chanson de Roland, p. 195, col. I . M. Éloi
Johanneau, dans les notes qu^il a ajoutées à la 2«édit.
des Fingt^lrois manières de Vilains, a assigné à Ter^
vagant une singulière étyraologie : il veut que ce
nom Tienne à*esiravagant, TeneaUs risum, omieL
ICG
TIIKATRE
Prier qu'il ait de nous pardons,
A nus keutes, à nus genous,
Si que par sa sainte vertu
Soient crestien abatu ;
Et se l'onnour devons avoir,
Que il nous en fâche savoir
Tel vois et tel senefianche
Où nous puissons avoir fianche.
En che conseil n*a point d'engan ;
Et si prometés Tervagan
,X. mars d*or, à croistre ses joes,
LI ROIS au seoescal.
Alons-i, puis que tu le loes.
Tervagan, par mélancolie,
Vous ai hui dit mainte folie;
Mais g*iere plus ivres que soupe.
Merchi vous proi, s'en renc me coupe,
A nus genous et à nus keutes.
Que miex me venist avoir teutes.
Sire, li tiens secours me viegne.
Et de no loy hui te souviegne.
Que crestien tolir nous cuident.
Jà sont espars par me terre ample.
Sire, par sort et par essample ,
Me demoustre comment s'en wident;
Si le moustre à ton ami.
Par sort ou par art d'anemy,
S*envers aus me porrai resceurre.
En tel manière le me di :
Se je doi gaagnier, si ri; .
Et se je doi perdre, si pleure.
Senescal, que vous est avis?
Tervagan a plouré et ris ;
'Chi a moût grant senefianche.
LI SENESGAUS.
Certes, sire, vous dites voir ;
El rire poés-vous avoir
Grant Béurté et grant fiancbe.
Li ROIS.
Senescal, foi que dois Mahom !
Si que tu ies mes liges hom,
Che sort me demoustre et espiel.
LI SENESCAUS.
Sire, foi que je doi vo cors !
S*espielus vous estoit li sors.
Je croi jà ne vous sera bel.
Ll ROIS.
Senescal, n*aiéspas peur;
De tous mes Diex vous asséure.
Jus soit, et fies-te necaudent.
FRANÇAIS
qu'il nous pardonne, en sorte que par sa
sainte vertu les chrétiens soient abattus; et
si nous devons avoir la victoire, qu'il nous
fasse entendre telle voix et nous montre tel
signe où nous puissions avoir confiance.
Dans ce conseil il n'y a point de piège ; et
promettez à Tervagan dix marcs d'or, à
croître ses joueSt
LE ROI au sénéchal.
AUons-y, puisque tu le conseilles. — ^Ter-
vagan , par colère, je vous ai dit aujourd'hui
mainte folie; mais j'étais plus ivre que soupe.
Je vous prie de me le pardonner, je m'en
reconnais coupable, à nus genoux et à nus
coudes ; mieux vaudrait que je me fusse tu.
Sire, que ton secours me vienne, et qu'il te
souvienne aujourd'hui de notre loif qoe les
chrétiens comptent nous faire abjurer. Ils
sont déjà épars sur toute l'étendue de ma
terre. Sire, par magie et par signe, montre-
moi la manière de les faire retirer; montre
à ton ami si, par magie et par art diabolique,
je me pourrai défendre contre eux. Dis-le-
moi de telle manière : si je dois gagner, ris;
et si je dois perdre , pleure. — Sénéchal ,
que vous est avis? Tervagan a pleuré et ri ;
il y a en ceci un sens très-profond.
LE SÉNiCHAL.
Certes, sire, vous dites vrai; vous pouvez
avoir dans le rire grande sécurité et grande
confiance.
LE ROI.
Sénéchal, (par la) foi que je dois à Maho-
met ! comme tu es mon homme-lige, donne-
moi le sens et l'explication de ce sort.
LE SÉNÉCHAL.
Sire, (par la) foi que je dois à votre corps!
si le sort vous était expliqué, je crois qu'il ne
vous plairait pas.
LE ROI.
Sénéchal, n'ayez pas peur; par tous mes
Dieux I soyez en sécurité*. Explique, et fie-
toi, quoi qu'il en soit, (à ma parole).
AU MOÎBN-AOR.
167
U SBNE8CÀUS.
Sire» bien vous croi seur les Diex;
Mais assés vous querroie mîex
Se vous l'ongle hurtiés au dent*.
u ROIS.
Senescal, n'aies pas doulanche;
Yës ehi le plus haute fianche :
Se vous aviés men père mort,
M'averiés-vous mais de moi garde.
u SENESCAUS.
Or n'ai pas le langue couarde ;
Jà seront despondu li sort :
Glie qu'il rist, prim[e]s, c'est vos biens;
Vous vainlerés les crestiens
A l'eure que contre ans irés;
Et s'ot droit s'il ploura après.
Car c'est grans dolours et grans pies
Qu'en fin vous le relenquirés :
Ensi avenra entresait.
LI ROIS.
Senescal, .v.c. dehais ait
Qui dist ne qui Fa en pensé I
Mais, foi que doi tous mes amis l
Se li dois ne fust au dent mis,
Jà Mahom ne t'éust tensé
Que ne te féisse defîaire.
Ctti qu'aut, or parlons d'autre affaire;
Aies, se faites crier l'ost ;
Que tout viegnekit en me besoigne
D'Orient dusqu'en Kateloigne.
u SBNBSCACS.
Or chà ! Connart, si crie tost.
CONNARS.
Oiiés, oiiés, oies, signeur,
Oiésvo preuet vo honneur.
Je fac le ban le roy d'Aufrike :
Que tout i viegnent, povre et rique,
Garni de leur armes, par ban.
De le terre Prestre-Jehan
Ne reroaigne jusques al Goine ;
D'Alixandre, de Babiloine ,
* Voieî d*auu«8 exemples de ce singulier usage i
Sa loi jore, et en a ion dent don doit hnrté,
Qne tont metra poor toat, on ce icrt rtcourré.
{BomoK dj Beuvn de Commarchû, par Adenés, ma-
Duscrilde l'Arsenal, belles - l<iClras françaises.
LK SÉNiCHAL.
Sire, je vous crois bien quand vous prenez
les Dieux à témoin ; mais je vous croirais
bien plus si vous heurtiez votre ongle con-
tre votre dent.
LE ROI.
Sénéchal , -n'ayez pas de crainte ; voici
la plus haute garantie : si vous aviez fait
mourir mon père, vous n'auriez plus à vous
garder de moi.
LB SÉNÉCHAL.
Maintenant je n'ai pas la langue couarde ;
les présages seront expliqués : son rire, d'a-
bord , c'est votre bien ; vous vaincrez les
chrétiens à l'heure que vous irez contre eux;
et il eut raison s'il pleura après , car c'est
-grande douleur et grande pitié qu'à la fin
vous l'abandonnerez : ainsi il adviendra un
de ces jours.
LE ROI.
Sénéchal , cinq cents malheurs ait celui
qui le dit ou qui le pense ! Mais, (par la) foi
que je dois à tous mes amis I si le doigt n'eût
été mis à la dent , Mahomet ne t'aurait pas
empêché d'être misa mort.Quoi qu'il en soit,
parlons maintenant d'autre affaire ; allez , et
faites que l'armée soit criée ; que tous vien-
nent à mon aide depuis l'Orient jusqu'en Ca-
talogne.
-LE SÉNÉCHAL.
Or çà ! Connart, crie vite.
CONNART.
Oyez , oyez , oyez % seigneurs , oyez vo-
tre profit et votre honneur. Je fais le ban
du roi d'Afrique : que tous y viennent,
pauvres et riches , garnis de leurs armes ,
par ban. Qu'il ne reste personne depuis
la terre du Prétre-Jean jusqu'à Iconium;
in-folio, n» 1 75, folio 183 vcrRo, col. 2 , v. 8.)
Por l'otroier fiert fon doi k sa d«Bt.
( l Moinagcs Renouart, manuscrit de laBiblioUièque
Royale n* 6985, folio 233 Teno, col. 2, ▼. 38.)
* Toutes les proclamations anglaises commencent
encore par ce mot que les crieurs publics pronon-»
cent, sans le comprendre: O yes^ 9 y es.
166 THÉÂTRE
Li Kenelieu*» li Achopart *\
Tout vegnent garni ceste part,
Et toute Tautre gent griraigne *"*•
Séurs soit quiconques remaigne
Que li roys le fera tuer,
li'i a plus, or poès huer.
LI BOIS à Auberoo*
Diva ! ies4u chaiens, Auberons, mes cour-^
lieus?
AÙBERONS.
Sire, veés-me chi, ne vous sui mie eskiex.
LI ROIS.
Auberon, au bien courre soies entalentiex;
Va-rooi par tout semonre Gaians et Quene-
liex*-*.
Monstre par tout mes lettres et mon seel
apert.
Comment par crestiens ma loys dechiet et
pert.
Chil qui demourront soient sénr et chiert
Qu'il et leur oir seront à tous jours mais cui-
vert.
Ya-t'en ; je te cuidoie jà dehors le banlieue.
AUBERONS.
Sire , n'en doutés jà; nus cameus une lieue
N'est tant isniaus de courre que je ne racon-
sieue,
Derrier moi ne le mèche devant demie-lieue.
LI TAVRENIERS.
Ghaiens, fait bon disner chaiens ;
Chi a caut pain et caus herens,
Et vin d'Aucheurre à plain tonnel,
AUBERONS. '
A ! saint Beneoit, vostre anel
Me laissiés encontrer souvent !
AERERONS au tayrenier*
Que vent-on chaiens?
LI TAVRENIERS.
Gon i vent?
Amis, un vin qui point ne file.
* Ce nom se trouve deux fois dans la Chanson de
Boiand. Voyez le Glossaire, p. 175, col. I.
** As mains le prcignent païen et sarrazio ,
Tar et Persaot et li Amora/m
Et Acoparl, Eielamor, Bedoin.
[Roman de Guillaume d^ Orange y Ms. de la Bibliolh.
Koyale n«6985, folio 171 recto, col. 1, ▼. 38.)
*** Voyez, sur ce mot, le Glossaira de la Chanson
de Roland,^. 188.
•*** Voyez , sur tous ces noms de peuples , notre
FRANÇAIS
que les Kenelieu , les Acbopars , ainsi que
toutes les autres nations sauvages, viennent
ici armées d'Alexandrie, de Babylone. Celui
qui restera (dans ses foyers) qu'il soit sûr
que le roi le fera tuer. Il n'y a plus (rien à
dire), maintenant vous pouvez appeler.
LE ROI à Auberon.
Holà ! es-tu là, Auberon, mon courrier?
AtlRERON.
Sire, me voici , je ne vous manque point.
LE ROI.
Auberon , applique-toi à bien courir; va-
moi partout sommer Géans et Kenelieu;
montre partout mes lettres et mon sceau ou-
vertement; (ils verront) comment par les
chrétiens ma loi décroit et perd. Ceux qui
resteront (chez eux) soient sûrs et certains
qu'eux et leurs héritiers seront à tout ja-
mais (tenus pour) félons. Va - t*en ; je te
croyais déjà hors de la banlieue.
AURERON.
Sire, n'ayez pas peur; il n'est pas de cha-
meau si agile à courir pendant une lieue que
je ne le rattrape et laisse une demi- lieue
derrière moi.
LE TAVERNIBR.
Céans il fait bon dîner; céans il y a pain
chaud et harengs chauds, et vin d'Auxerre
à plein tonneau *•
Am»ER0N.
Ah I saint Benoît , laissez-moi rencontrer
souvent votre anneau 1
AURERON au laTernier.
Que vend-on céans?
LE TAVERNIER.
Ce que Ton y vend ? ami » du vin qui point
ne file.
Examen critique de ta Dissertaiion de M. H, Monin
sur le Roman de Roncevaujc, p. 8-1 1 ; et la Chanson
de Roland, 'p, 191.
* Dans le moyen-âge les taverniers avaient cou-
tume de crier ou de faire crier leurs marchandises
à leur porte. Voyez le fabliau des trois Aveugles de
Com/Hengne, par Cortc-Barbe. (^Fabliaux et Contes ,
édition de Méou, Paris, 1 808, t. ITI, p. 400; Glossaire
de la langue romane, t. I, p. 149, au mot Bisar.)
AU MOYEN-AGE.
169
AUDERONS.
A conbien est-il?
LI TATRENIERS.
Ail ban de le vile.
Je n*en serai à nui fourfait
Ne du vendre ne du mestrait.
Seés-Tous chà eu cesle achinte.
AUBERONS.
OsieSy mais sachiés une pinte;
Si buverai tout en estant.
N'ai cure de demourer tant ;
De moi cou vient prendre conroî.
LI TAVRENIERS.
A oui ies-tu ?
AUBERONS.
Je sui au roy;
Si porte, son seei et son brief .
LI TAVRENIERS.
Tien, chis te montera ou chief ;
Boi bien , li mieudres est au fons.
AUBERONS.
Chis hanas n'est mie parfons ,
U fust bons à vins assaier.
Dites» combien doi-je paier?
Je fac que faus, qui tant demeure.
LI TAVRENIERS.
Paie denier, et à l'autre eure
Aras le pinte pour maaille ;
C'est à .xij. deniers, sans faille :
Paie .]. denier, ou boi encore.
AUBERONS.
Mais le maille prenderés ore.
Et au revenir le denier.
LI TAVRENIERS.
Veus-tu faire jà le panier?
Au mains me dois-tu .iij. partis.
Ains que de chi soies partis
Sarai bien à coi m'en tenrai.
AUBERONS.
Ostes, mais quant je revenrai
S'arés pour .j. denier le pinte.
LI TAVRENIERS.
Par foi! c'ert à candoille estlnte.
Pour noient te pues travillier.
AUBERONS.
Ne me puis à vous awillier,
Se une maille en deus ne caup.
CLIKÈS.
Qui veut .j. parti à che caup,
Pour esbanier petit gieu?
AUBERON.
A combien est-il ?
LE TAVERNIER.
Au tarif de la vjlle. Je ne tromperai per-
sonne ni à là vente ni à la mesure. Asseyez-
vous là en cette enceinte.
AUBERON.
Hôte , tirez une pinte ; je boirai tout de-
bout. Je n'ai cure de tant rester ; il faut que
je prenne garde à moi.
LE TAVERNIER.
A qui es-tu ?
AUBERON.
Je suis au roi ; je porte son sceau, et son
bref.
LE TAVERNIER.
Tiens , celui-ci te montera à la tête ; bois
bien, le meilleur est au fond.
AUBERON.
Ce hanap n'est pas profond , il seroit bon
à goûter le vin. Dites, combien dois-je
payer? J'ai tort de tant demeurer.
LE TAVERNIER.
Paie un denier, et une autre fois tu auras
pinte pour maille ; c'est à douze deniers,
sans mentir : paie un denier, ou bois encore.
AUBERON.
Vous prendrez à présent la maille, et au
retour le denier.
LE TAVERNIER.
Veux-tu déjà faire le panier^ Au moins me
dois-tu trois parties. Avant que tu sois parti
d'ici , je saurai bien à quoi m'en tenir.
AÎTBERON.
Hôte, mais quand je reviendrai vous au-
reâs (à me donner) la pinte pour un denier.
LE TAVERNIER.
Par (ma) foi ! ce sera à chandelle éteinte.
Tu peux le donner de la peine pour rien.
AUBERON.
Je ne puis régler avec vous, si je ne coupe
une maille en deux.
CLIQUET.
Qui veut (faire) une partie à ce coup , pe-
tit jou pour s'amuser?
170
THÉATAE FRANÇAIS.
LI TAVRBNIERS.
Avés oî , sire courlieu ?
Aies enwillier vostre affaire.
ACBBRONS.
Soit pour .j. parti à pais faire !
CLIKÈS.
Pour .j. 9 mais pour canques tu dois.
AUBERONS.
Or fai dont dire l*oste anchois.
GUKÈS.
Ghe ne seroit mie fourfais.
DisteSy ostes, en est-il pais?
Ll TATREIflERS.
Oîl I anchois que nus s'en tonrt.
AUBERONS.
Giete, as plus poins » sans papetourt.
CLIKÈS.
Il s'en vont, n'en ai nul assis.
AUBERONS.
Par foi ! tu n'as ne .v. ne .vî. ;
Ains i a ternes et .j. as.
CLIKÈS.
Che ne sont que .vij. poins. É las!
Gon par sui mesqueans à dés!
AUBERONS.
Toutes eures giet-jou après ,
Biaus dons amis, coi que tu aies;
Tu n'en goûtas , et si le paies :
J'ai quaemes, le plus mal gieu.
CLULÊS.
Honnis soient tout li courlieu !
Car tous jours sont-il à le fuite.
AUBERONS.
Biaus ostes , chis vassaus m'acuite ;
Il me disi lait> mais nequedent.
U TATRENIEUS.
Ya , va 9 mar vit li pies le dent.
AUBERONS.
Mahom saut l'amiral del Goine ,
De par le roy, qui sans essoîgne
U mande qu'en s'aïe viegne !
u AMIRAUS DEL COINB.
Auberon , che me di au roy.
Je li menrai riche conroi ;
N'iert essoîgne qui me retiegne.
LE TAVERNIER.
Avez-vous entendu, sire courrier? Allez ar-
ranger votre affaire.
AUBERON.
Soit pour une partie pour faire la paix I
CLIQUET.
Pour un , mais pour tout ce que tu dois.
AUBERON.
Alors fais-le donc dire à l'hôte aupara-
vant.
CLIQUET.
Ge ne serait pas mal fait. Dites, hôte, en
est-il paix?
LE TAVERNIER.
Oui , avant qu'aucun ne s'en aille.
AUBERON.
Jette, à qui aura le plus de points, sans
tricherie.-
CUQUET.
Us s'en vont , je n'en ai pipé aucun.
AUBERON.
Par (ma) foi ! tu n*as ni cinq ni six ; mais
il y a (deux) ternes et un as.
CLIQUET.
Ge ne sont que sept points. Hélas! comme
je réussis peu aux dés!
AUBERON.
Toutefois je jette après , beau doux ami,
quoi que tu aies ; tu n'en goûtas pas , et (ce-
pendant) paie -le : j'ai quatemes, le plus
mauvais jeu.
CLIQUET.
Honnis soient tous les courriers I car tou-
jours ils sont à la fuite.
AUBERON.
Bel hôte , ce vassal m'acquitte; il me dit
des injures, mais n'importe.
LE TAVERNIER.
Va, va , le pied eut tort de voir la denr.
AUBERON.
Que Mahomet sauve l'émir d'Iconium; (je
lui adresse ce souhait) de la part du roi, qui]
lui mande qu'il ait à venir à son aide sans|
excuse (de ne pouvoir le faire). I
l'émir d'iconiuii.
Auberon , dis-moi ceci au roi , que je lui
mènerai un beau corps d'armée ; il n'y aura
pas d'excuse qui me retienne.
AU VOYEN-AGE,
171
AUBERONS.
Mahom te saut et benéie ,
Riches amiraus d'Orkenie i
Par le roy, qui secours te mande !
U AMIRAUS d'ORKENIS.
AuberoDS, Mahom sauve lui !
Va-t'ent. Je m'en irai ancui,
Dès puis que il le me commande.
AUBERONS.
Chis Mahommès qui tout gouverne
Te saut , riches roys d'Olifferne,
De par le roy, qui te semont I
LI AMIRAUS d'oLIFERNE.
Aoberon, che pues le roy dire
Que g*i menrai tout men empire;
Ne iairoie pour tout le mont.
AUBEBONS.
Amiraus d'outre le Sec-Arbre %
Li roys d'Air, Tranle et Arabe ,
Pour le guerre des crestiens ,
Te mande le secours prochain.
LI AMIRAUS DU SEC- ARBRE.
Auberon, le matin, bien main,
Vous menrai .cm. païens
AUBERONS.
Roys, Mahom toi et te maisnic
Sautetgarl!
LI ROIS.
Et toi benéie,
Auberons! Con as esploitié?
AUBERONS.
Certes, sire, tant ai coitié
* « Et à .ij. lieues d'Ebron est le sépulcre de
Lotli qui fu fîlz au frère Abraham, et assez près
d^Ebron est le mont de Membre de qui la ralée
prent son nom. Là y a un arbre de chcin que les
Sarrazins appellent supe » qui est du temps Alo*
zobuy, que on appelle VArbre-Sech; et dit<^nque
œl arbre a là esté depuis le commencemenl du
monde, et estoit tous jours Tert et feuillu jusques
à tant que Nostre- Seigneur mourust an la croix ; e|
lors il seoba^ et si firent tous les arbres adonc
par uniTenel monde, ou il obéirent • ou le cuer de*
dens pourrist, et demourerent du tout Tuitet tous
creux par dedens, dont il en y a encore maint par
ït monde*
« De V jârbreSeek.
« De l'Arbre-Secb dient aucunes propbesies que
un seigneur, prince d'Oecident, gaingnera la terre
Je promissiou avec Faide des crestiens, et fera cban-
AOBERON.
Que Mahomet te sauve et bénisse » riche
émir d'Orkenie M (Je le le dis) de la part du
roi, qui te demande secours.
^ l'éiiir d'oreenib.
Auberon , que Mahomet le sauve ! Va-
t'en. Je m'en irai aujourd'hui, puisqu'il me le
commande.
ACBBRON.
Que ce Mahomet qui gouverne tout te
sauve, riche roi d'Olilerne! (Je te le dis) de
la part du roi, qui te somme.
l'émir d'oliferne.
Auberon , tu peux dire au roi que j'y mè-
nerai tout mon empire; je p'y manquerais
pas pour le monde entier.
AUBERON.
Émir d'outre le Sec-Arbre , le roi d'Aïr,
Tranle et Arabie , pour la guerre des chré-
tiens, te demande ton concours prochain.
l'émir du sec-arbrb.
Auberon, demain, de bien matin, je vous
mènerai cent mille païeps.
AUBERON.
Roi , que Mahomet sauve toi et ta maison!
LE ROI.
Et te bénisse , Auberon! Gomment as-tu
fait?
AUBERON.
Certes, sire, j'ai tant éperonné par Arabie
* DesOrcades. Comme on le Toit, nos ancêtres
n*élaient pas forts en géographie.
ter messe dessoubs cet Arbre^^ch ; et puis TArbre
raverdira el portera fueille, et pour le miracle mains
Sarrazins et dmios Juifs se convertiront à la loy
crestienne : et pour ce «-on l'Arbre à grant révérence
el le garde-on bien et chiereroent; et combien qu'il
soit sec, neantnoins il porte grans rertus; car qui en
porte un pou sur li il gaiist de la cadula, du chinai,
et ne peut estre enfondez ; et pluseurs autres vertus
Y a, pour qiioy on le tient vertueux et precieus. »
[Le Livre nusàre Guillaume de MandevUle. Manu-
scrit dtt Roi n« 8392, fol. 157 verso.)
Ce passage se retrouve, quoiqu'un peu moins au
long, dans Tédition de Touvrage de Jean de Mande-
ville. Parisy par la veufvc/eu Jehan Treppcrel el
i
172
TBéATRB
Par Arrabe et par païenime
C'ainc si grant pule de le dime
N'eut nus roys de païens ensanle ,
Gomme il vient à toi, che me samble ,
Conte et roy, et prinche et baron.
U ROIS.
Va-t'en reposer, Auberon.
LI AMIRAUS DEL GOIIfE.
Roys, d'Apolin et de Mahom
Te salu con tes liges hom,
Car venus sui à ten commant:
Je 1' doi faire par estouvoir.
LI ROIS.
Biaus amis , vous faites savoir;
Tous jours venés quant je vous mant.
LI AMIRAUS DEL COINE.
Rois, d'assés outre Pré-Noiron',
La terre où croissent li ourton ,
Sui venus pour vostre menacbe.
A grant tort jamais me barrés;
Venus sui à caucbiers ferrés ,
.Xxx. journées par mi glache.
LI ROIS.
Di, qui sont chil en chele rengue?
Jehan Jehannot , sins date , in-4o ( Bibliothèque
Royale o. 1371); mais il n'est pas dans Tabi^gû de
cet ouvrage publié dans le Accueil de divers voya-
ges curieux faits en Tartarie, en Perse et ailleurs.
Leide, Pierre Vander Aa, 1739| in-4«, 2 volumes.
Vojcz, pour de plus amples détails, la Note sup^
p&mentaire au Roman du Comte de Poitiers , que
nous avons donnée, en deux feuillets, à la suite du
Roman de Mahomet,
* C'est ainsi que l'on désignait l'emplacement où
se trouve maintenant la basilique de Saint-Pierre de
Rome :
Par .i. jor de l*Afcension
Ert Constenlus en Pré-Noiron,
Par dcTint le mdatiier SaînUPere.
(^Roman du Comte de Poitiers, Paria, Silvestre,
1831, p. 52, 53.)
Voici ce qu'on lit a ce sujet dans V itinéraire de
Rome, article Basilique de Saint'Pier refait Vatican :
« On ne pouvait choisir un endroit plus célèbre pour
élever le plus grand et le plus magnifique des tem-
ples. Il est placé dans l'ancien champ valican, d'où
il a pris sa dénomination : dans ce champ étaient
le cirque et les jardins de Néron, où ce lyran fît le
grand massacre des chrétiens mentionne par Ta-
FRANÇA1S
et les pays idolâtres que jamais roi de païens
ne rassembla le dixième de la grande popu-
lation qui vient à toi, ce me semble, comtes
et rois, et princes et barons.
LE ROI.
Va te reposer, Auberon.
l'émir d'iconiuh.
Roi , de par Apollon et Mahomet , je te
salue comme ton homme-lige, car je suis Tenu
à ton commandement : je dois le faire par
obéissance.
LE ROI.
Bel ami , vous faites sagement ; vous ve-
nez toujours quand je vous mande.
l'émir d'iconidm.
Roi , à cause de votre menace, je suis ve-
nu d'outre le Pré-Noiron , la terre où crois-
sent les otirfons. Vous auriez grand tort de
jamais me haïr ; je suis venu avec des sou-
liers ferrés pendant trente journées au mi-
lieu des glaces.
le roi.
Dis, qui sont ceux-là en ce royaume?
cite. Les corps de ces marijrs furent ensevelis par
les fîdéles dans une grotte placée tout près du cir-
que. Peu de temps après, Tapôlre saint Pierre avant
aussi élé martj^risé, on croit que son corps fut trans-
porté dans ce même cimetière par Marcel, son dis-
ciple. Dans la suite, le pape saint Anaclet fit ériger
un oratoire sur le tnmheau du saint apôtre. Cons-
tantin-le-Grand, en 306, éleva dans cet endroit, en
mémoire du même apôtre, une basilique qui, d*après
son dernier éiat, avant la construction de la nou-
velle, était divisée en cinq nefs par un grand nombre
de colonnes. » {Itinéraire de Rome et de ses environs,
par A. Nibhy, troisième édition , Rome, 1829, t. II ,
p. 476.)
Néron inspira de bonne heure une telle haine aux
chrétiens que son nom fut donné, dans le moyen-
âge, au futur Antéchrist, et à l'un des dieux que les
trouvères attribuaient aux infidèles. Dans le Rianssn
de Renaud de Montauban (manuscrit de PAraenal,
belles-lettres françaises, in-folio, n«244, folio 377
verso) on lit cette rubrique : Comment ungenchan^
leur, nommé Noiron,joua d'ors dyaboliques contre la
science de Moulais à la rcqueste de Vivien qui t avait
mandé en estrémge terre.
Voyez, au reste, le Roman de la Fiolette, p. 72,
note 2 ; et notre Charkmagne, préface, p. lzi.i, Ixxii.
À
AU MOYEN-AGE.
173
U AMIRADS D ORKENIE.
Sire, d'outre grise Wallengue ,
Là où li chien esquitent Tor.
Moi devés-vous forment amer.
Car je vous fac venir par mer
.G. navées de mon trésor.
u ROIS.
SegncuTy de vo paine ai grant per;
Et dont ies-tu ?
LI AMIRAUS n'ORKENIE.
Roys, d'outre-mer,
Unes terres ardans et caudes.
Ne sui mie vers vous escars ,
Car je vous amain .xxx. cars
Plains de rubis et d'esmeraudes.
u ROIS.
Et tu qui m'esgardes alec ,
Dont ies-tu ?
u AMIRAUS d'outre l'aRRRE-SEG.
D'outre i'A[r]bre-Sec.
Ne saî comment rien vous donroie ,
Car en no pais n'a monnoie
Autres que pierres de mœlin.
LI ROIS.
Ostes, pour men dieu Mahommet!
Con fait avoir chis me pramet !
Bien sai que jamais povres n'iere.
LI AMIRAUS d'outre l'aRRRE-SEC
Sire , ne vous mentirai rien ;
En no païs emporte bien
Uns hom .c. sois en s'aumoniere*
LI SENESCAUS.
Roys, puis que vo baron vous sont venu re-
querre,
Faites-leur maintenantles crestiens reque rre •
LI ROIS.
Senescal , par Mahom ! ne leur faurra mais
guerre;
S'ierentou mortou pris, ou cachié de le terre.
Alé$-i, senescal ; dites-leur de par moi
Que maintenant se mecbent sagement en con-
roi.
LI SENESCAUS.
Segneur, à tous ensanlevousdideparleroy
Qoe vous aies fourfaire seur crestiene loy.
Pour crestiens confondre fustes-vous chi
mandé ;
Che qu'il nous ont fourfait couvient estre
amendé.
l'émir d'orkenie.
Sire, (ils viennent) d'outre grise Wallen-
gue , là où les chiens esquitent l'or. Vous me
devez bien aimer, car je vous fais venir par
mer cent charges de navire de mon trésor.
LE ROI.
Seigneur, je prends grandement part * à
votre peine ; et d*où es-tu ?
l'éuir d'orkenie.
Roi, d'outre mer, d'une terre ardente et
chaude. Je ne suis pas chiche envers vous,
car je vous amène trente chars pleins de ru-
bis et d*émeraudes.
LE ROI.
Et toi qui me regarde là , d'où es-tu ^
l'émir d'outre l'arbre-seg.
D'outre l' Arbre-Sec. Je ne sais comment
je vous donnerais quelque chose, car en no-
tre pays il n'y a monnaie autre que pierres
de moulin.
LE ROI.
Oihon, pour mon dieu Mahomet! quel
avoir celui-ci me promet ! Je sais bien que
je ne serai jamais pauvre.
l'émir d'outre l'arrre-seg.
Sire, je ne vous mentirai en rien ; en notre
pays un homme emporte bien cent sous en
son aumônière.
LE SÉNÉCHAL.
Roi , puisque vos barons vous sont venus
trouver, faites-leur maintenant attaquer les
chrétiens.
LE roi.
Sénéchal , par Mahomet! la guerre ne leur
manquera plus ; ils seront ou morts ou pri-
sonniers , ou chassés de la terre. Allez-y, sé-
néchal; (iites-leur de par moi que mainte-
nant ils se mettent sagement en marche.
LE SÉNÉCHAL.
Seigneurs , à tous ensemble vous dis de
par le roi que vous alliez faire du mal à la
loi chrétienne. Vous fûtes mandés ici pour
* Nous QTons ainsi U'aduit parce que nous soup-
çonnons que Bodel a écviipcr par égard pour la rime.
174 THÉÂTRE
Alés-i maintenant, li roys Fa commandé.
(Or parolcnt lotit.)
Alons, à Mahommet soiions-nous commandé!
U CRESTIEN parolent.
Sains Sépulcres , aïe! Segneur, or du bien
faire !
Sarrasin et païen vienent pour nous Fourfaire.
Yés les armes reluire : tous li cuers m'en es-
claire.
Or le faisons si bien que no prouecbe i paire.
Contre cbasGun des nos sont bien .c. par
devise.
UNS CklËSTIEIfS.
Segneur, n'en doutés jà, yés chi vostre juise :
Bien sai tout i morrons el dame-Dieu servi-
che;
Mais moût bien m'i vendrai, se m'espée ne
brise.
Jà nen garira .j. ne coiffe ne baubers.
Segnieur, el Dieu serviche soit hui chascuns
offers!
Paradys sera nostres, et eus sera ynfers.
Gardés, alassanler, qu'il encontrent no fers.
UNS CRESTIENS, NOtVIAUS CHEVALIERS.
Segneur, se je sui jones , ne m'aiésen despii;
On a véu souvent grant cuer en cors petit.
Je ferrai cel forcheur, je Tai piechà eslic ;
Sachiés je Tochirai , s'il anchois ne m'ochist.
LI ANGELES.
Segnenr, soies tout asséur,
N'aies doutanche ne peur.
Messagiers sui Nôstre-Segneur,
Qui vous metra fors de doleur.
Aies vos cuers fers et crcans
En Dieu. Jà pour ches mescreans ,
Qui chi vous vienent à bandon ,
N'aies les cuers se séurs non.
Metés hardiement vos cors
Pour Dieu , car chou est chi U mors
Dont tout li pules morir doit
Qui Dieu aime de cuer et croit.
LI GRËSTIBNS.
Qui estes-vous, biau sire, qui si nous con-
fortés.
Et si haute parole de Dieu nous aportrs?
FRANÇAIS
confondre les chrétiens; il faut se ven^'rr
du mal qu'ils nous ont fait. Allez*y malme-
nant, le roi l'a commandé.
(Maintenant tous parlent.)
Allons, soyons-nous en la garde de Maho-
met!
LES CHRÉTIENS parlent.
Saint Sépulcre (donne -nous) aide ! Sei-
gneurs, maintenant faites bien i Sarrasins
et payens viennent à nous pour nous faire
du mal. Voyez les armes reluire : tout mon
cœur en palpite d'allégresse. Maintenant
conduisons-nous si bien que notre prouesse
y paraisse. Pour chacun de nous ils sont bien
cent par compte.
UN CHRÉTIEN.
Seigneurs , n'en doutez pas , voici notre
jugement; bien sais que tous y mourrons
pour le service du seigneur Dieu ; mais je
m'y vendrai bien cher, si mon épée ne se
brise. Ni coiffe ni haubert n'en garantiront
un seul. Seigneurs, que chacun soitoffertau-
jourd'hui au service de Dieu! Le paradis
sera à nous , et à eux l'enfer. Ayez soin ,
quand vous en viendrez aux mains, qu'ils
rencontrent nos fers.
UN CHRÉTIEN , NOUVEAU CHEVALIER.
Seigneurs , si je suis jeune , ne me mé-
prisez point ; on a vu souvent grand cœur en
petit corps. Je frapi3erai ce brigand , je lai
résolu depuis long-temps ; sachez que je Toc-
cirai, s'il ne me tue auparavant.
l'ange.
Seigneurs, soyez tous en sécurité , n'avez
ni crainte ni peur. Messager suis de Notre-
Seigneur, qui vous mettra hors de douleur.
Ayez vos cœurs fermes et croyant en Dieu.
Relativement à ces mécréans qui viennent
ici sur vous , n'ayez au cœur que de la se-
- curité. Exposez hardiment vos corps pour
Dieu , car c'est la mort dont tous ceux qui
aiment Dieu et croient (en lui) doivent mou-
rir.
LE CHRÉTIEN.
Qui étes-vous , beau sire, qui nous recon-
fortez ainsi , et qui nous apportez si haute
parole de Dieu? Sachez que, si ce que vous
^
AU M0YEN*A6E.
Sachiés, se chou est Toirs que chi nous re-
cordés,
Asseur recheverons nos anemis mortes.
LI ANGELES.
Angles sui à Dieu , biaus amis ;
Pour vo confort m'a chi tramis.
Soies séor, car ens es chiex
Vous a Diex fait sages esiiex.
Aies, bien avés conmenchié ;
Pour Dieu serés tout detrenchié ;
Hais le haute couronfie ares.
Je m'en vois ; à Dieu demourés.
U AHIRACS DBL G0I5E.
Segneur, je sui tous It ainnës,
Si ai maint bel conseil donnés :
Greés-moi , che sera tos preus.
Chevalier soitimes esprouvë :
Se li creslien sont trouvé ,
Gardés qu'il n'enescap .j. seus.
CIL d'orkenie.
Escaper, li fil à putain !
Je ferrai si le premerain....
Mais gardés que nus n'en estorge.
QL BEL COINE.
Segneur, ne soies jà doutant
Que jou n'en ocbie autretant
Con Berengiers soiera d'orge.
CIL n'OBRENIE.
Segneur tueour, entre vous
Ochirrés-les ore si tous
Qae vous ne m'en lairés aucun.
CIL d'outre l'arbre-seg.
Veés ichi le gent haïe.
Li chevalier Mahom, aie !
Ferés, ferés toiit de commun!
(Or tuent li Sarrasin tous les creslîens.)
U AMUIACS d'oRQUENIE parole.
Segneur baron , acourés lost.
Toutes les merveilles de l'ost
Sont tout gas, fors de che caitif.
Yés chi .j. grant vilain kenu ,
S'aoure «j. Mahommet cornu * ;
Ochirrons-le, ou prenderons vif?
*Gommeon le Toit, on appelait ainsi les idoles dans
le mojen-âge. On nommait aussi Mahon le cuirre
dont se composaient les TÎcilles médailles que l'on
trourait en terre, et dont Ton regardait sans doute
les 6gures comme étant celles des dirinités païennes.
Ce nom, dît Tabbé Lebcuf , est encore usité parmi
175
nous rapportez est vrai , nous recevrons de
pied ferme nos ennemis mortels.
l'ange.
Je suis ange de Dieu , bel ami ; il m'a en-
voyé ici pour vous reconforter. Soyez pleins
de sécurité , car Dieu vous a fait sages d'é-
lite dans les cieux. Allez , bien avez com-
mencé; pour (la gloire de) Dieu vous serez
tous taillés en pièces ; mais vous aurez la
haute couronne. Je m'en vais; adieu.
l'ébir n'icoivroH.
Seigneurs, je suis tout-à-fait l'ainé , et j'ai
donné maint bon conseil : croyez-moi » ce
sera votre avantage. Nous sommes Chevaliers
éprouvés : si nous trouvons les chrétiens ,
prenez garde qu'il n'en échappe un seul.
CELUI d'ORRBNIB.
Échapper , les fils de p I je frapperai
tellement le premier. Mais ayez soin
que nul n'en échappe.
CELUI d'iGONIUH.
Seigneurs, ne doutez pas que je n'en tue
autant que Bérenger sciera d'orge.
CELUI d'orkenie.
Seigneurs tueurs, entre vous vous les tue-
rez tous de manière à ne m'en laisser aucun.
CELUI d'outre l'aRRRB-SEC.
Voici la nation odieuse. A l'aide, cheva-
liers de Mahomet! Frappez, frappez tous en-
semble!
(Alors les Sarrasins tuent tons les chrétiens.)
l'Émir d'orkenie parle.
Seigneurs barons, accourez vite.Toutes les
merveilles de l'armée ont péri, à l'exception
de ce misérable. Voici un grand vilain chenu,^
il adore un Mahomet cornu*; le tuerons-çous^
ou le prendrons-nous vivant?
quelques-uns de ceux qui commercent en rîeux cui-
▼re. Voyez Dissertations sur f histoire eeeUsiàstigup
et civile de Paris, t. Il, p. 169, 170; le Dîctionaai,re
étymologique de Ménage^ à la fin du mot Hédaille;^
et celui de Trëroux, à Mahon,
* Allusion à la mitre de saint Nicole'
176
TUÉATRK FRANÇAIS
CIL b'oliferice.
Nen ochirroDS mie , par foyl
Ains le menrons devant le f*oy,
Pour merveille, che te promet.
Lieve sus, vilain, si t'en vien.
CIL DU SEC-ARBRE.
Segneur« or le tenés moult bien ,
Et je tenrai le Mahommet.
LI ANGELES.
A I chevalier qui chi gisiés.
Corn par estes bon éuré !
Gomme or ches euvres despisiés
Le mont où tant avés duré !
Mais pour le mal k'éu avés ,
Mien ensiant , très bien savés
Quels biens chou est de paradys^
Où Diex met tous les siens amis.*
A vous bien prendre garde doit
Tous li mons et ensi morir.
Car Dieus moût douchement rechoit
Chiaus qui o lui vœlent venir.
Qui de bon cuer le servira
Jà se paine ne perdera,
Ains sera es chiens couronnés
De tel couronne comme avés.
LI PREUDOM.
Sains Nicolais, dignes confès,
De vostre home vous prende pès ;
Soiés-me secours et garans;
Bons amis Dieu, vrai conseilliere,
Soies pour vostre home veilliere ;
Si me vvardés de ches tirans.
LI ANGELES.
Preudom qui si ies efferés,
Soies en Dieu preus et sénés;
Se t'enmainnent chist traïlour,
N'aies paour, con nul paour;
En dame-Dieu soies bien chiers,
Et en saint Nicolai après ;
Car tu aras sen haut confort,
S*en foy te voit séur et fort.
LI AHIRAUS DEL COINE.
Roys, soies plus liés c'onques mais,
Car te guerre avons mis à pais.
Par no avoir et par no sens
Mûrt sont li larron, li cuivert,
Si que li camp en sont couvert
A .iiij. lieues en tous sens.
LI ROIS.
Segneur, moult m' avés bien servi ;
CELUI DOLIFERNE.
Par (ma) foi! nous ne le tuerons pas, mais
nous le mènerons devant le roi , qui s'en
émerveillera, je te le promets. Lève-toi, vi-
lain, et viens-t'en.
CELUI DE l'aRBRE-SEC.
Seigneurs, tenez-le bien, et (moi) je tien-
drai le Mahomet.
l'ange.
Ah! chevaliers qui gisez ici, combien vous
êtes heureux I combien maintenant vous mé-
prisez le monde où vous avez tant véca!
Mais pour le mal qu'avez eu , à mon escient,
très-bien savez quel bien c'est que paradis ,
où Dieu mettons ses amis.Toutle monde doit
bien faire attention à vous et mourir ainsi ,
car Dieu reçoit très-doucement ceux qui
veulent venir avec lui. Celui qui de bon
cœur le servira ne perdra jamais sa peine,
mais sera couronné dans les cieux d'une cou-
ronne telle que vous l'avez.
LE PRUDBOfllIB.
Saint Nicolas, digne confesseur, prenez
soin de votre homme; soyez-moi secourable
et propice; bon ami de Dieu, vrai conseiller,
veillez pour votre homme ; gardez-moi de
ces bourreaux.
l'ange.
Prud'homme qui es si effaré, pense à
Dieu et sois preux et sensé; si ces traîtres
t'emmènent , n'aie peur qu'on ne te tue ;
mets ta con6ance en Dieu, puis en saint Ni-
colas; car tu auras sa haute protection, s'il te
voit ferme et fort dans la foi.
l'émir d'iconium.
Roi , sois joyeux plus que jamais , car
nous avons terminé ta guerre. Par nos for-
ces et notre sagesse, les larrons, ies coquins
sont morts, en sorte que les champs en sont
couverts dans l'espace de quatre lieues en
tous sens.
LE roi.
Seigneurs , vous m'avez très-bien servi ;
AU MOYEN-AGE.
177
Mais aine mais lei viiaio ne vi
Ciomme je voi illeuc, à désire.
De chele cocue grimuche,
Et de che yUain à i'aamuche»
Me devises que che puet esire.
U SENESGAUS.
Roys, pour merveilles esgarder.
Le t'avons fait tout vif garder ;
Or oies dont il s'eûtremet :
Agenoos le trouvai ourant,
A jointes mains et en plourant.
Devant son cornu M ahommet.
LI ROIS.
Di va, viiainsy se tu i crois.
u PRSCDOH.
Oiiy sire, par sainte crois !
Drois est que tous li mons Taourt.
LI ROIS.
Or me di pour coi, vilains lais.
LI PREUDOM.
Sire, chou est sains Micolais,
Qui les desconsilliés secourt;
Tant sont ses miracles apertes:
llfaitr*avoir toutes ses pertes;
Il r^avoie les desvoiés,
H rapele les mescreans,
Ilralume les non-voians,
Il resuscite les noiiés;
Riens, qui en se garde soit mise,
N*iert jà perdue ne maumise.
Tant ne sera abandonnée ;
Non se chis palais ert plain d'or,
Et il géust seur le trésor :
Tel grasse li a Diex donnée.
u ROIS.
Vilain, che sarai-jou par tans ;
Ains que de chi soie partans,
TesNicolais iert esprouvés :
Mon trésor commander li vœil i
Mais se.g*i perc nis plain men œil,
Tu seras ars ou enroués.
Seoescal, maine-le à Durant,
Men tourmenteour, men tirant;
Mais garde qu'il soit fers tenus.
u ftENESCAUS.
Dorant, Durant, œvre le chartre;
Tu aras jà ches pians de ma[r]tre;
nURAMS.
A foi ! mau soiés-vous venus !
mais jamais je ne vis vilain pareil à celui que
je vois là , à droite. Cette singulière gri-
mace, ce vilain à l'aumusse, dites-moi ce que
ce peut être.
LE SÉNÉCHAL.
Roi , pour te faire voir une merveille ,
nous l'avons fait garder vivant. Maintenant
apprends ce qu'il fait : je le trouvai priant
à genoux, à mains jointes et en pleurant,
devant son Mahomet cornu.
LE ROI.
Dis, vilain, y crois-tu?
LE prud'homme.
Oui , sire, par la sainte croix ! il est juste
que tout le monde le prie.
LE ROI.
Dis-moi donc pourquoi, vilain laid.
LE prud'homme.
Sire, c'est saint Nicolas, qui secourt les
afQigës; ses miracles sont bien clairs: il ré-
pare (à celui qui l'invoque) toutes ses per-
tes, il remet les égarés dans leur chemin, il
rappelle (à Dieu) les mécréans , rend la vue
aux aveugles , ressuscite les noyés ; une
chose, si elle est confiée à sa garde, ne sera
ni perdue ni détériorée , quelque exposée
qu'elle soit ; (il en serait de même) si ce pa*
lais était plein d'or, et qu'il fût couché sur
le trésor : telle est la grâce que Dieu lui a
donnée.
LB ROI.
Vilain , je saurai ceci tantôt; avant que je
parte d'ici, ton Nicolas sera mis à l'épreuve :
je veux lui reconmiander mon trésor; mais
si j'y perds même ce que pourrait contenir
mon œil, lu seras brûlé ou tu subiras le sup-
plice de la roue. Sénéchal , mène- le à Du-
rand , mon tourmenteur , mon bourreau ;
mais fais attention à ce qu'il soit tenu dans
les fers.
LE séméchal.
Durand, Durand, ouvre la prison; tu auras
ces peaux de martre.
DURAND.
Par ma foi ! à la maie heure soyez-vous
venu!
12
178
THÉÂTRE FRANÇAIS
U PREUDOM.
Sire, con vo macbue est grosse i
DURANS.
Entres, vilains, en celé fosse ;
Aussi estoit li cbartre seule.
Jamais, tant que soies mes bailles ,
M'ierent huiseuses mes tenailles»
Ne que tu aies dent en geule.
u ANGELES*
Preudons, soies joians, n'aies nule paour;
Mais soies bien creans ensou vrai Sanveour
EtensaintNicoIaî,
Que jou de vérité sai
Que sen secours aras;
Le roy convertiras,
Et ses barons meiras
Fors de leur foie loy.
Et sitenrontlefoy
Que tienent crestien ;
De cuer vrai croi saint Nicolai.
LI SENESCAUS.
Sire, il est en le carire mis.
LI ROIS.
Or, senescaus, biaus dous amis,
Tous mes trésors, canquesj'en ai,
Vœil que il soient descouvert.
Et huches et escrin ouvert;
Si metés sus le Micolai.
LI SENESCAUS.
Sire, vo commandise est faite ;
M'i a mais ne serjant, ne gaite :
Or poés dormir asséur.
LI ROIS.
Voire, foi que doi Apolin !
Mais se je perc .j. estrelin,
Avoir puet li vilains peur ;
Trop se puet en son Dieu. fier.
Or faites tost mon ban crier,
Je vœil qu'il soit par tout séu.
LI SBNESGAUS.
Or cbà, Gonnart, crie le ban,
Que li trésors est à galan(sfc) ;
Moût est bien à larrons kéu.
GONNARS u CRIERES.
Oiiés, oiiés, segneur irestout;
Yenés avant, faites-me escout :
De par le roi, vous fai savoir
C'a son trésor n'a son avoir
N'ara jamais ne clef ne serre.
Tout aussi connue à plaine terre
LE PRUD HOMME.
Sire, comme votre massue est grosse!
DURAND.
Entre, vilain, en cette fosse; aussi bien b
prison était vide. Jamais, tant que tu seras
sous ma garde , et que tu auras dent en
gueule, mes tenailles ne seront oisives.
l'ange.
Prud'homme , sois joyeux , n'aie aucune
peur; mais crois fermement au vrai Sau-
veur et à saint Nicolas, car je sais en vé-
rité que tu auras son secours; tu converti-
ras le roi, et tu tireras ses barons hors de
leur folle loi, et ils embrasseront la foi que
tiennent les vrais chrétiens; crois d'un coeur
. sincère en saint Nicolas.
LE SÉNÉCHAL.
Sire, il est mis en prison.
LE ROI.
Maintenant, sénéchal, beau doux ami,
je veux que tous mes trésors , tout ce que
j'en ai , soient découverts, et que mes hu-
> ches et mes coffres soient ouverts ; mettez
dessus le Nicolas.
LE SÉNÉCHAL.
Sire, votre commandement est fait; il n*y
n plus ni valet ni sentinelle: maintenant
vous pouvez dormir en sécurité.
LE ROI.
En vérité, (par la) foi que je dois à Apol-
lon! mais si je perds un esterlin, le vilain de-
vra avoir peur; il se fie saus doute trop en
son Dieu. Maintenant faites vite crier mon
ban, je veux qu'il soit su partout.
LE SÉNÉCHAL.
Or çà, Connart, crie le ban, que le trésor
est à la merci du premier venu ; c est très-
bien tombé pour les voleurs.
GONNART LE CRIBUR.
Oyez, oyez tous, seigneurs; venez en
avant, écoutez-moi : de par le roi, je vous fais
savoir qu'à son trésor ni à ses richesses il
n'y aura jamais ni clef ni serrure. Tout aussi
comme en pleine terre le peut-on trouver,
ce me semble; et que celui qui le peut enle-
AU MOTEN-AGB.
179
Le pucl-on trouver, che me sanle;
Et qui le puet émbier, si l'embie ;
Car il ne le garde mais nus,
Fors sens uns Mahomès cornus,
Tous mors, car il ne se remue.
Or sois honnis qui bien ne hue !
U TATRENIERS.
Caignet, nous vendons moult petit ;
Va, se di Raoul que il crit
Le vin : le geni en sont saoul.
GAIGNÈS.
Or chà ! si crierés, Raoul, «
Levinaforé de nouvel.
Qui est d'Aucheurre, à plain tonnel.
GOlfNARS.
Qu*est che musars? que veus-tu faire
Yeus^me-tu tolir mon affaire?
Sié cois, car envers moi mesprens.
RAOULÈS.
Quiies-tu, qui le medeffens?
Di-moi ton non, se Diex te gart.
GONNARS.
Amis, on m'apele Gonnart ;
Grieres sui par naïté
As éskievinsde la chité.
•Lx- ans a passés et plus
Que de crier me sui vescus.
Et tu, conas non, je te pri?
RAOULÈS.
J'ai non Raouls, qui le vin cri ;
Si sui as homes de le vile.
GONNARS.
Foi, ribaus, lai ester te gille.
Car tu cries trop à bas ton ;
Met jus le pot et le baston.
Car je ne te pris un festu.
RAOULS.
Qu*est-che,Connart? boutes-mc-tu ?
GONNARS.
Oil, pour poi je ne te frap ;
Met jus le pot et le hanap,
Si me claime le mestier quite.
RAOULS.
Oiiés, quel lecherie a dite !
Qui me rœve crier no t'orne.
Connart, or ne foi pas le prorne.
Que tu n'aies ton pcléic.
Tous jours sont li connart baiit,
Jà n* iereni liet s*on ne les bat.
?
ver, l'enlève; car personne ne le garde, si-
non un Mahomet cornu, tout -à-fait mort ,
car il ne se remue. Or , honni soit qui bien
ne crie !
LE TAVERNIER.
Caignet, nous vendons très-peu ; va, dis :i
Raoul qu'il crie le vin : les gens en sont
soûls.
CAIGNET.
Or çà! Yous crierez, Raoul, le vin fraî-
chement percé, qui est d'Auxerre, à plein
tonneau.
CONNART.
Qu'est-ce que c'est que ce mnsard? Que
veux-tu faire? Veux-tu m'enlever mon af-
faire? Reste coi, car tu agis mal envers moi.
RAOULET.
Qui es-tu, pour me le défendre? Dis-moi
ton nom, et que Dieu te garde !
CONNART.
Ami, l'on m'appelle Connart; je suis de
naissance crieur aux échevins de la cité. Il
y a soixante ans passés et plus que j'ai vécu
de crier. Et toi, comment es-tu nommé, je te
prie ?
RAOULET.
J'ai nom Raoul, je crie le vin, et suis aux
hommes de la ville.
CONNART.
Fuis, ribaud , met un terme à ta fourbe-
rie, car tu cries d'un ton trop bas; dépose
le pot et le bâton, car je ne te prise un fétu.
RAOUL.
Qu'est-ce, Connart? me pousses-tu?
GONNART.
Oui, peu s'en faut que je ne te frappe ;
dépose le pot et le hanap , et laisse-moi le
métier sans contestation.
RAOUL.
Écoutez, quelle insolence il a proférée !
Celui qui mo requiert de crier ne se soucie
pas de toi. Connart, à cette heure ne fais pas
le rodomont , (pour) que tu n*aies pas ta vo -
lée. Toujours les connards sont battus, ja-
mais ils n'auront joie si l'on ne les bat.
180
THÉÂTRE FRANÇAIS
GAIGNiS.
Sire, Raoulès se combat,
Il et Gonnars, pour le mestier.
Ll TAVRENIER8.
Ho, ho! segnenr, che n'a mestier :
Sié cois> Raouh et tu, Gonnart ;
Si vous metés en mon esgart,
Vous i gaengnerés andoi.
RA0DLÈ6.
Jou l'otroi bien.
CORlfARS.
Et jou Totroi,
Se jou tout perdre le dévoie.
U TAVRBNIER8.
Certes, ains irai droite voie :
De le vile ait chascuns sen ban.
Gonnart, tu crieras le ban,
S'iers au roi et as eskievins ;
ElRaouls criera les vins,
Si prendera au mains son vivre.
Pour chour, se Raoulès s'enivre.
Ne voei pas c'en vers lui mesprendre :
Va, Raoulet, si li amende;
Ne vœil pas qu'il i ait discorde.
RAOULÈS.
Tenés, Gonnart, par non d'acorde ;
L'uns se doit en l'autre fier.
COMMARS.
Pais en est, va ten vin crier.
RA0ULÈ5.
Le vin aforé de nouvel,
A plain lot et à plain tonnel,
Sage, bevant, et plain et gros.
Rampant comme escuireus en bos,
Sans nul mors de pourri ne d'aigre ;
Seur lie court et sec et maigre,
Gler con larme de pecheour.
Groupant seur langue à iecheoar :
Autre gent n'en doivent gouster I
P1HCBDÉ8.
Adont en doi-je bien gouster.
Puis qu'il est tailliés à no rooy ;
Mains lechiere " en bevera de moy,
Gar je l'ai tous jours à coustume.
RAOULÈS.
Vois con il mengue s'eacume,
Et saut et estinchele et frit :
* TeU« esl la véritable significaiion de ce mot,
qui n'a jamaia touIu dire éeuyer, conme oela le Ut
CAIGNET.
Sire , Raoulet et Gonnart se battent pour
le métier.
LE TAVBRHIBR.
Oli, oh I seigneurs, ce n'est pas nécessaire:
sois coi, Raoul, et toi, Gonnart; mettez-vous
à mon service, vous y gagnerez tons deux.
RAOULET.
Je le veux bien*
COIVMART,
Et moi aussi, quand même je devrais tout
perdre.
LE TAVERHIER.
Gertes, mais j'irai le droit chemin : que
chacun tienne sa charge de La ville. Gon-
nart, tu crieras le ban, et tu seras au roi et
aux écbevins; quant à Raoul , il criera les
vins, et à ce métier il gagnera au moins sa
vie. Si Raoulet s'enivre, je ne veux pas que
pour cela l'onméfasse à son égard: va, Raou-
let, Tais-lui réparation; je ne veux pas qu'il y
ait discorde.
RAOULET.
Tenez, Gonnart, comme gage de bon ac-
cord ; l'un se doit fier à l'autre.
GOIINART.
La paix est rétablie, va crier ton vin.
RAOULET.
Le vin nouvellement percé, à plein lot et
à plein tonneau, d'un bon goût, agréable
à boire, franc et gros, coulant comme écu-
reuil en (un) bois, sans goût de pourri ni d'ai-
gre; sec et maigre, il court sur lie, clair
comme larme de pécheur , s' arrêtant sur la
langue du gourmet : autres gens n'en doi-
vent goûter !
PntCBRÈ.
Alors j'en dois bien goûter, puisqu'il est
taillé à notre mesure ; le gourmet en boira
moins que moi, car je Tai toujours en cou-
tume.
RAOULET.
Vois comme il mange son écume, comme
il saute, étincelle et frétille : tiens-le un peu
dnns la note 18, p. 99, du Haman de PariselaÙu*
chess€.
AU
Tien-le seiir le langue .j. petit.
Si sentiras jà outre vin*
PINCBDÉS.
Hé, Diex ! c'est chi blés de Henin !
Gomme il conroiebien .j. homme!
CLIKÊS.
Or cbà, Pinchedé, wiliecomme * !
Aussi estoie-je tons seus.
PINGEDÉS.
Certes, Cliquet, entre nous .ij .
Avons mainte fois but ensanle.
CLIKÊS.
Pinchedé, du vin que te saule?
G'i ai jà descarquiet me ware.
PINCEDÉS.
Tant qu'il soit deseurele bare,
Ne quîer jamais passer le voie.
CLIKES.
Bevons .j. denier, toute voie;
Saque-nous demi-lot, Caignet.
GAIGMÈS.
Sire, car contés à Cliquet,
Aies qu'il commenc nouvel escot.
LI TAVRENIERS.
Cliquet, tu dévotes .j. lot.
Et puis .j. denier de Ion gieu.
Et .iîj. partis pour le courlieu:
Che sont .v. deniers, poi s'en faut.
GLIKÈS.
.V. denier soient, ne m'en chaut;
Aine ostes ne me trouva dur.
LI TAVRENIERS.
Caignet , or le sache tout pur
Pour Pinchedé qui venus est*
CAIGNÉS*
Par foi! chi a povre conquest;
Car nous n'i gaaignerons waires.
CLIKÊS.
Caignet , honnis soit or vos traires ,
Et qui si faussement le sache !
Que quiert si souvent à saint Jake
Hons qui le gent escorche et poiie?
MOVEN-AGE. 181
sur ta langue, et tu sentiras un fameux vin.
pmcEuÉ.
Eh, Dieu ! c'est ici blé de Hénin ! comme
il arrange bien un homme I
CLIQUET.
Or çà, Pincedé, sois le bien-venu I Aussi
bienétais«je tout seul.
PIIVGEDÉ.
Certes , Cliquet , entre nous deux nous
avons souvent bu ensemble.
CLIQUET.
Pincedé, que te semble du vin? Pour lui
je me suis déjà débarrassé de mes nippes.
PINCEDÉ.
Tant. qu'il sera sur la barre, je ne me
soucie pas de passer mon chemin.
CLIQUET.
Buvons un denier toutefois ; tire - nou$
demi-lot, Caignet.
CAIGNET.
Sire , comptez avec Cliquet , avantqu'ife
commence nouvel écot.
LE TAVERNISR.
Cliquet, tu devais un lot, et puis un de-
nier de ton jeu, et trois parties pour le cour-
rier : ce sont cinq deniers, peu s'en faut.
CLIQUET.
Cinq deniers soit, il ne m'importe; ja-
mais hôte ne me trouva dur.
LE TAVERiaER.
Caignet» à cette heure tire-le tout pur
pour Pincedé, qui est venu.
CAIGHBT.
Par (ma) foi! il y a ici pauvre conquête;
car nous n'y gagnerons guère.
CLIQUBT.
Caignet t honni soyez* vous de tirer à
aussi fausse mesure ! Que demande si sou-
vent à saint Jacques un homme qui écorche
et dépouille les gens ?
* Voici un auUe exemple de ce mot, que dous
AToni déjà TU :
cil qai nuiale ckotc oi ioloile
S'en e»t au faimîer droit alex
Oè II baeont csloît boatez ;
A son col le moine lert,
Ed la taverne le porta.
Ghaecna U crie i yiUeomnu !
Et cil a %\\é jns la aome , etc.
(DuSegreiain morne, r M4 . Failhux et C^tes^
édition deMéon, 1. 1, p. 969.)
iS2
TUÉATIIE FRANÇAIS
PINCEDÉS.
Aporlés-nous de le candoiiie ,
Se tant de bien faire savés.
CAIGNÈS.
Or tost ! en le paume Tavés.
Tenés, or i a .ij. deniers;
Au conter n'ies-tu point laniers
M'au mesconter, s' on te veut croire.
PinCEDÉS.
Verse, Cliquet » si me fai boire ;
Pour poi li lèvre ne me fent.
CLIKÈS.
Bé ! boi assés ; qui te deffent ?
Boi, de par Dieu I bon preu te fâche!
PINGEDÉS.
Diex! quel vin ! plus est frois que glache.
Boi , Cliquet, chi a bon couvent:
Li ostes ne set que il vent;
A .xvi. fust-ii hors anchois.
CLlKÈS.
Santissiés pour le marc dou cois .
Et pour sen geugon qui la semé.
PINCED^S.
Voire, et qui maint bignon li teme %
Quant il trait te bai sans le marc.
CAIGNÈS.
Cliquet , foi que tu dois saint Harc !
Taisiés-vous*ent , n'en parlés mais ;
Mais bevons en bien et en pais :
Nous avons encor vin el pot
De no premerain demi-lot ,
S'avons de le caillé ardant.
RASOIRS.
Et Diex vous saut, segneur serjant !
Or ai canques j'ai demandé ^
Quant j*ai Cliquet et Pinchedé :
Moût les desirroie à veoir.
CLIKÈS.
Or cbà ! Rasoir , venés seoir ;
S' ares de no commenchement.
RASOIRS.
Certes, segneur, bardiement
Me meterai en vostre otroi.
Nous sommes compaignon tout .iij.
* Nous no con^prenons pas assez les deui vers qui
prccèdcnl celui-ci , et le vers qui le suit, pour es-
sayer de les traduire. Nous nous bornerans a dun-
uer ce passage, dans lequel se trouve un mol qui se
rapproche assez de Urne :
PINCEDB.
Apportez-nous de la chandelle, si vous
savez faire autant de bien.
CAIGIIET.
Çà vite ! vous l'avez en la main. Tenez, il
y a maintenant deux deniers (de vin); tu
n'es pas paresseux à compter ni à te trom-
per, si on veut s'en rapporter à toi.
PINCEDÉ.
Verse, Cliquet , et fais-moi boire ; il s'en
faut de peu que la lèvre ne me fende.
GUQU^T.
Bel bois assez; qui te (le) défend? Bois, de
par Dieu ! qu'il te fasse du proGt !
PIIfCEDÉ.
Dieu , quel vin ! il est plus froid que glace.
Bois, Cliquet, il y a ici bonne convention.
L'hôle ne sait ce qu'il vend; il (le vin) fut à
seize dehors auparavant.
CLIQUET.
PINCEOÉ.
GAIGNET.
Cliquet , (par la) foi que tu dois à saint
Marc! taisez-vous-en, n'en parlez plus; mais
buvons-en bien et en paix : nous avons en-
core dans le pot du vin de notre premier
demi-lot , et nous avons du caillé chaude
BA80IR.
Dieu vous garde, seigneurs sergens! à
cette heure j'ai tout ce que j'ai demandé ,
quant j'ai Cliquet et Pincedé : je désirais
beaucoup les voir.
CLIQUET.
Or çà. Rasoir, venez vous asseoir; vous
aurez de notre commencement.
BASOIB.
Certes , seigneurs , je me mettrai hardi-
ment à votre disposition. Nous sommes com-
pagnons tous trois.
A Jcfto-Criftt demande aie,
Et il li dJsi t fl Ne roa litmeit.
Tant girderet cam pris aveil . >
( Manusci'it du Collège de laTrinitéj à CambiiJgc,
mai-quëB. 14.49, fol. 63 ¥<>, col. i,t.33.)
AU MOYEN- AGE.
183
PINCEDÉS.
Donnes-li boire» viaus» Cliquet?
GLIKÈS.
Vois comme il fait le veiouset !
Boi , Rasoir, bien t'est avenu ;
Encor n'avons-nous plus venu ,
Au premier caup nous as r'alains.
RASOIRS.
Ha! certes , segneur, c'est del mains ;
S'il en fussent venu .x. lot,
N'eskievasse-jou vostre escot.
Sommes-nous ore à racointier?
Caignet, or sache un lot entier;
Se Dieu plaist, bien sera rendu.
GLIKÈS.
Rasoirs a son asne vendu ,
Qui si fièrement rueve traire.
RASOIRS.
Par foi! je ne saroie el faire:
Bevons assés , bien sera sans ;
Se nous deviens chaiens .xx. sans ,
Ne stti-je gaires esmaiés
Que Tostes n'en soit bien paies
Ains demain jour, s'il s'i embat.
PIff CÉDÉS.
Par foi ! chis a songiet escat,
Qui si parole fièrement.
RASOIRS.
Tproupt , tproupt , bevons hardiement ;
Ne faisons si le coc emplut.
CLIRÈS.
Rasoirs, nous avommes tant but
Que no drapel en demouront.
RASOIRS.
Tenés, Cliquet, .v. deniers sont :
Trois de rhest vin , et devant, .ij.
PINGEBÉS.
Est-il tout purs? si t'ait Diex !
CAIGNÈS.
Oîl, foi que je doi saint Jake !
CLDLÈS.
Purs est, en nevoire me vaque ;
Tien , boi , saches mon que tu vens.
Tenés , Rasoir, par uns couvens
Que ne tenistes tel anwen.
RASOIRS.
Cliquet , verse vin à lagan ;
S'assaierons de che nouvel.
H en a encore ou tonnel ,
Et nous finerons bien chaiens.
PINGEDÉ.
Donne-lui à boire, veux-tu, Cliquet?
CLIQUET.
Vois comme il fait le vdouiet ! Bois , Ra-
soir, bien t'est-il advenu ; nous n'avons en-
core rien fait venir de plus, au premier coup
tu nous as r'atteinls.
RASOIR.
Ahl certes, seigneurs, c'est le moins; s'il en
fût venu dix lots, je n'esquiverais pas votre
écot. Sommes-nous maintenant pour régler?
Caignet, à présent tire un lot entier; s'il
plaît à Dieu, il sera bien rendu.
CLIQUET.
Rasoir a vendu son âne, qui demande tant
à tirer.
RASOIR.
Par (ma) foi! je nesauraisfaire autre chose:
buvons notre soûl , ce sera bien payé ; si
nous devions céans vingt sous , je ne suis
guère embarrassé d'en bien payer l'hôte
avant le jour de demain , s'il le veut. ^
PINGEDÉ.
Par (ma) foi ! celui-ci a songé butin pour
parler d'une manière si résolue.
RASOIR.
Tproupt, tproupt, buvons hardiment; ne
faisons pas le coq mouillé.
CLIQUET.
Rasoir, nous avons tant bu > que nos ha-
bits en resteront (en gage).
RASOIR.
Tenez, Cliquet, il y a cinq deniers: trois
de ce vin , et deux d'auparavant.
PINGEDÉ, à Caignet.
Est-il tout pur ? que Dieu t'aide !
CAIGNET.
Oui, (par la) foi que je doisà saint Jacques !
CUQUET.
Il est pur Tiens , bois , tire
bien ce que tu vends. Gagez , Rasoir, que
vous n'eûtes (jamais) telle aubaine.
RASOIB.
Cliquet , verse du vin à plein verre ; nous
essayerons de ce nouveau. Il y en a encore
daus le tonneau, et nous finirons bien ici^
184
THÉÂTRE
. PINCHEDÉS.
Rasoir, as^tii niengié berens? ^
Tu en as bien te part béue.
RASOIRS.
Ains a trouvé capekëae
Pinchedé, el sai par mes iex.
PINGEDÉS.
Tproupt, tprouptfOii que soit passé, Diex!
Verse con se che fust cervoise *.
Rasoir, nous comprons to rtcoise
Qui ne nous est mie commune.
Vous fustes anuit à la brune,
S'estes ore seur vos gaveles.
RASOIRS.
Non sui , voir; ains sai tes nouveles
Dont grans biens nous porra venir.
PINGEDÉS.
Dont porriés-vous bons devenir,
S'on i pooit mettre les mains?
GLIKÈS.
Or, bevons plus , si parlons mains>
Car recouvrées sont nos pertes:
Les granges Dieu sont aouveries ,
Ne puet muer ne soions rique ;
Car au trésor le roi d'Aufrique,
A coupe n'a hanap n'a nef.
N'a mais ne serrure ne clef.
Ne serjant qui le gart nule eure ;
Ains gist uns Mahommès deseure.
Ne sai ou de fust ou de pierre.
Jà par lui n'en ora, espiere,
Li rois, s'on li tant tout ou emble.
Ancui irons tout .iij. ensamble,
Quant nous sarons qu'il en ert eure.
PINGEDÉS.
Ëst-che voirs? que Diex te sekeure !
RASOIRS.
Est voirs^ Oïl , par saint Jehan !
* L'usage des liqueurs faites avec de la drèche
est d'une haute anliquilé juirinî les nations germa-
niques. Tacite (Germaniajcap, xxiu) observe des Ger-
mains: Poluihumor ex hordeo aat frutnento, in quam-
dam similtludinem vint eorruptus. Pline (liv. xxii,
chap. 82} nous apprend que de son temps on se ser-
vait dans les Gaules de lu cerevisia. Chez les Anglo-
Saxons, les boissons en usage étaient Talc {ealu,
P.c6wuLr| V. 1531, etc. Islandais, avl. Sa:muu(Iar
Edda, vol. II, lexic. |in voc. Danois, ôl)^ la bièiv
{heor) , et rhydromel (mcdo). Toutes ces boissons
FRANÇAIS
MNCBDÉ.
Rasoir, as-tu mangé des harengs? tu en as
bien bu ta part.
RASOIR.
MaisPincedé a trouvé c^pe-efttite, je le
sais par mes yeux.
PinCBDÉ.
Tproupt , tproupt , en quelque endroit
qu'il soit passé , Dieu ! verse comme si c'é-
tait de la bière. Rasoir, nous payons votre
richesse, qui ne nous est pas commune. Vous
fûtes aujourd'hui à la brune, maintenant
vous êtes sur vos javelles'*.
RASOIR.
Non , vraiment ; mais je sais des nouvelles
dont grand bien nous pourra venir.
PINCBDÉ.
Vous pourriez donc devenir bon, si l'on y
pouvait mettre les mains?
CUQUET.
Maintenant, buvons davantage et parlons
moins , car nos pertes seront réparées : les
granges de Dieu sont ouvertes, nous ne pou-
vons manquer d'être riches ; car au trésor
du roi d'Afrique, à ses coupes, ses hanaps,
ses vaisseaux (à boire), il n'y a plus ni ser-
rure ni clef , ni valet qui les garde à nulle
heure; mais un Mahomet est couché des-
sus , je ne sais (s'il est) de bois on de pierre.
Jamais le roi, j'espère, ne saura par lui si on
lui vole ou emporte tout. Aujourd'hui nous
nous y rendrons tous trois ensemble, quand
nous saurons qu'il en est temps.
PIIVGEDÉ.
Est-ce vrai? que Dieu te secoure!
RASOIR.
Oui, c'est vrai, par saint Jean! car j'en
étaient aussi communes dans le nord de la France,
surtout l'aie, qu'un uommtÀX. GoudaU {^good aU)^ti
qui a donné naissance à noire mol godatUer. Vovez,
au reste, le Glossaire de du Gange, et le supplémeoi
de dom Carpentier, au mot CcatyisiA , el surtout
VHisioùre de la vie privée des Français , par le Granil ,
d^Aussy. A Pai'is, de l'iropiimerie de Ph.-D.
Pien-es. m .occ.lxxxii , in-8<>, 1. 11, p. 300-315.
*** Probablement vous êtes ivre , comme on dit
maintenant parmi le peuple : Vous êtes dans les
vignes du Seigneur.
AU MOYEN-AGB.
185
f <
^ar j'en oï crier le ban ,
Qu'il n'ieri jamais hom qui le garl ;
Hais qui en puist avoir, s'en ait.
Gardés s' on puet chi sus acroire.
CUKÈS.
Verse, Pinchedé, fai-li boire;
Il a bien dit une buvée.
Tien, Rasoir, et une levée
Te doins, quant me verras juer,
Que ja ne m'en quier remuer.
Toute li première soit tieue ;
Se r pren, quel eure que je gieue,
Que jà ne te V quier eskiever.
PIIfCEDÉS.
Or m'en souvient. Qui vient juer?
CUKÈS.
Pînehedé, hocherons as crois*?
RASOIRS.
Mais à le mine, entre nous .iij. ;
Seur che gaaing a bonne estraine.
PINCEDÉS.
Biaus ostes, preste-me une onzainne ;
Si devrai .xvij. par tout.
U TAVRENIBRS.
Tu mesprens.
MNCHBDÉS.
Deconbien?
u TAVRENIERS.
De moût;
S'ui paour qu'il ne t'en meskieche.
PINGHEOÉS.
Or contes dont chascune pieche.
Ll TAVRENIERS.
Ten premier loi, che furent .iij.
PINCHEDÉS.
Hé! voire.
LI TAVRENIERS.
Et puis un de l'otroi,
Et les «iij. partis de la perte :
Sanle-votts che raison aperte ?
piMCEnés.
Che sont .v., se je vœil encore ;
Et .xi. nr'en presterés ore :
.Xvij. sont, vient bienchis contes?
GUEÈS.
Pinchedé, warde que t'empruntes ;
Che puès-tu bien de fi savoir
Probablement à croii ou pile. Le mot hocher
OUÏS crier le ban , qu'il n'y aura jamais per-
sonne qui le garde (le trésor) ; mais que ce-
lui qui pourra en avoir, en ait. Voyez si on
peut faire crédit là-dessus.
CUQUET.
Verse , Pincedé , fais-le boire ; il a bien
tenu un propos d'ivrogne. Tiens , Rasoir,
et je te donne une levée, quand tu me ver-
ras jouer, car je ne me soucie pas de bou-
ger d'ici. Que toute la première soit tienne ;
prends-la, à quelque heure que je joue, car
je ne cherche pas à éviter de te la faire ga-
gner.
PINCEDÉ.
U m'en souvient maintenant. Qui vient
jouer?
CLIQUET.
Pincedé, jouerons-nous aux croix?
RASOIR.
(Non,) mais à la mine entre nous trois:
sur ce gain il y a bonne étrenne.
PINCEDÉ.
Bel hAte, prétc-moi une onzaine ; je de-
vrai dix-sept en tout.
LE TAVERNIER.
Tu te trompes.
PINCEDÉ.
De combien?
LE TAVERNIER.
De beaucoup ; et j'ai peur qu'il t'en arrive
malheur.
PINCEDÉ.
Or compte donc chaque pièce.
LE TAVERNIER.
Ton premier lot, ce fut trois.
PINCEDÉ.
Eh ! en vérité.
. LB TAVERNIER.
Et puis un de Y octroi^ et les trois parties
de la perte: ceci vous semble-t-il un compte
clair?
PINCEDÉ.
Ce sont cinq , si je veux encore ; et vous
m'en prêterez onze maintenant : cela fait
dix-sept, ce compte va-t-il bien.
CLIQUET.
Pincedé, regarde ce q,ue tu empruntes ; tu
est ici pour exprimer l'action d'agiter d*abord la
pièce de iDonnaie dans la main.
186
Que je vaurrai bon guge sk^oir :
Tu ies moult estrains en ce cape.
J'ai paourqu'eienet*escape
Ains que tu issea de i'ostel.
PINGBDÉS.
Ostes» osteSy nous savons el,
En autre lieu regist H bus ;
Nous avommcs .v. deniers bus,
Faisons-les tous avant à dés.
GUKÈS.
Qui en a nul?
PINGEDÉS,
Jou, unsquarrés,
D'une vergue» drois et quemuns.
GUKÈS (sic).
Jà des voss n*en venra uns;
Ne vous en poist mie. Cliquet.
GLIKÈS.
Non Tait-il. Ghà venés, Caignet.
Gaignet, sès-tuquetu feras?
Tiens, ches dés se nous presteras ;
S'en pren bien au jeu te droiture :
Il puet caïr tele aventure
Que miex t'en sera, par mon chief !
GAIGNÈS.
Cliquet, j'en venrai bien à cliief.
PINGEDÉS.
Dites, Cliquet, et vous, Rasoir,
Yolés-vous elle vin asseoir.
Ou nous jouerons qui les pait?
RASOIRS.
Mais qui en puist avoir, s'en ait;
Qui le mains a, si les pait tous.
CURÉS.
Caignet, se Diex te doinst le tous !
Car nous prestes ore vos dés.
CAIGIIÈS.
Tenés, Rasoir, si m'esgardés :
Je's fis laiilier par escbievins.
RASOUS.
A cest caup soit fais tous li vins,
Qu'imetrien&-nousjusc'à demain.
PINGEDÉS.
Donc giet chascuns devant le main.
RASOIRS.
Jou l'otroi.
GUKÈS.
Et jou l'otroi bien.
TBÉATRB FRJOIÇÀlS
dois bien savoir que je voudrai avoir.i'^
gage : tu es très serré dans ta eape, j'aipeor
qu'elle ne t'échappe avant que lu sortes de
la maison.
PINGEDÉ.
H6te^ hôte, nous savons le contraire , le
bœuf git en autre lieu ; nous avons bu cinq
deniers, jouons-les tous^auparavant aux dés.
CLIQUET.
Qui en a ?
PIIfGEDÉ.
J'en ai de carrés , d'une vergue, droits et
communs.
CAIGNET.
Jamais il n'en viendra un des vôtres ; que
cela ne vous chagrine pas. Cliquet.
CLIQUET.
Cela ne me fait aucune peine.YeneE ici,Cai-
gnet. Caignet, sais-tu ce que lu feras? Tiens,
tu nous prêteras ces dés; et prends bien au
jeu ce qui te revient : il peut échoir telle
aventure que tu t'en trouveras mieux, par
ma tète!
CAIGNET.
Cliquet, j'en viendrai bien à bout.
PINGEDÉ.
Dites, Cliquet, et vous. Rasoir, voulez-
vous acquitter le prix de ce vin, ou nous joue-
rons à qui le paiera?
RASOIR.
Mais que celui qui en peut avoir (des
points), en aie ; et que celui qui a le moins,
le paie en entier.
CLIQUET.
Caignet , et que Dieu le donne la toux !
prétez^nous maintenant vos dés.
CAIGNET.
Tenez, Rasoir, et regardez : je les fis tail-
ler par échevins.
RASOIR.
A ce coup que tout le vin soit joué, que
nous y mettrions jusqu'à demain.
PINGEDÉ.
Que chacun jette donc devant ta main.
RASOIR.
Je Toctroie.
CLIQUET.
Et moi aussi.
AU MOYBN-AGE.
187
3flr /..
P1KGEDÉ8.
Va, de par Dieu! sans mal engien.
Segneur, par foi ! g*i voi tous quinnes.
CLIKÈS.
Or me doinst Diex toutes les sines.
Aussi que ou les porte vendre !
RASOIRS.
Geste caanche est assés mendre,
Pinchedé, que tu gieté as:
A paines i a-il nis as ;
Bien le doit comprcr tes pourpoîos.
Pour .▼. deniers giete .v. poins:
C*est rieule, à tant puès-tu conter.
PINCEBÉS.
Dehait qui te fera geter !
RASOIRS.
Droit avés, vous li ferés honte.
GUKÈS.
Or metés dont cest seur vo conte :
Ensi s'acordent bonne gent.
PINGEDiS.
Veus-tu jouera sec argent?
RASOIRS.
Oïl, voir.
PIIfCEDÉS.
Aussi vœil-je, certes ;
Jà i ara bourses ouvertes :
Chascuns mèche .iij. lés cel bort,
Et qui giet miex, si les emport.
Je n'i sai riens autre bnrat ;
Et qui deniers n'a s'en acat.
CUKÈS.
A quel jeu?
PINGEDÉS.
A quel que tu veus.
CLULÈS.
A plus poins?
PUfCBDÉS.
Soit, si m'ait Dîex 1
GLIKiS.
Jou giet ; Diex le mèche en mon preu I
GAI6NÈ8.
Atendés, vous i veés peu ;
Je voBil que chis caupons i soit.
Bien nous fai, et bien pren ton droit ;
Ne savons autrement tenchier.
RASOIRS.
Diex ! .xij. poins au commenchier.
PINCEDÉ.
Va, de par Dieu ! sans aucunement tri-
cher. Seigneurs, par (ma) foi ! j'y vois tous
des quines.
CLIQUET.
Qu'à cette heure Dieu me donne toutes
les rines , de même que l'on les porte ven-
dre I
RASOIR.
Le coup que tu as joué , Pincedé , est as-
sez mauvais: à peine y a*t-il un as; ton pour-
point doit bien le payer. Pour^cinq deniers
amène cinq points : c'est (de) règle, alors tu
peux compter.
PINCEDÉ.
Malheur à qui te fera (les) amener 1
RASOIR.
Vous avez droit, vous lui ferez honte.
CLIQUET.
Or donc , mettez ceci sur votre compte :
ainsi les gens de bien sont d'accord.
pmcEDé.
Veux-tu jouer à sec argent ?
RASOIR.
Oui, vraiment.
PINCEDÉ.
Je le veux aussi, certes; il y aura des
bourses ouvertes : que chacun mette trois
(deniers) près de ce bord, et que celui qui
amènera le plus de points, les emporte. Je
n'y connais pas d'autre lour ; et que celui qui
n'a deniers, en achète.
CLIQUET.
A quel jeu?
PINCEDÉ.
A celui que tu veux.
CLIQUET.
A qui aura le plus de points?
PINCEDÉ.
Soit, et que Dieu m'aide I
CUQUET.
Je jette; que Dieu le mette en mon profil!
CAIGNBT.
Attendez, vous y voyez peu; je veux
que ce chapon y soit. Fais-nous bien , et
prends ce qui te revient; nous ne savons
autrement disputer.
RASOIR.
Dieu ! douze points en commençant.
188
THÉÂTRE FRANÇAIS
CLIKÈS.
Quaernes , deus : lu en as dis.
RASOIRS.
Teus tient les dés qui giete pis ;
Je te le donroie pour .ix.
CLIKÈS.
Dehait qui t'en donroit .j. nœf,
Jie qui de .x. perdre le crient!
CAIGNÈS.
Alumera-on-vous pour nient?
Chis est miens, comment €[u'il en kieche;
Mais on ne m'i huçast à pieche.
Dehès ait atrais de tel gent !
CLlKÈS.
Caignès, metés jus no argent ,
Tant que nous l'otrions nous .iij.
GAIGNÈS.
Cliquet , che n'est mie d'otroi ;
Ains gastés chi grosse candeille ,
Et toute no maisnie veille
Pour vo gieu, aval no maison.
GLIKÈS.
Jou giet ; segneur, il dist raison.
Rasoir, chi n'atendés-vous point.
RASOIRS.
Non, car tu Tas passé d'un point.
GLIKÈS.
Or n'a à geter que je seus ;
Mais j'en ferai bien .xi. en deus,
Et li autres soit déboutés.
PINGEDÉ8.
A! c'est pour nient que vous gelés,
Car che fu en Wanquetinois.
GUKÀS.
Toutes eures preng-je ches nois.
Car j'ai quaernes et .j. vi.
PINCBUÉS.
Met jus l'argent , ains qu'il soit pis,
Avant que tu m'escaufes waires.
CLIKÈS.
Et c'as-tu qui si m'ies contraires?
En ai-je .iij. poins plus de ti?
PINGEDÈS.
Met jus les deniers, je t'en pri ,
Ains que li casée m'esmœve.
GLIKÈS.
Maudehé ait qui che me rœve ,
Puis c'on voit que seur les dés vient!
CUQUET.
Qua ternes, deux : tu en as dix.
RASOIR.
Tel Uent les dés qui les jette plus mal; jp
te le donnerais pour neaf.
CLIQUET.
Malheur à qui t'en donnerait un neur, ou
qui craint de le perdre de dix!
CAIGlfET.
Vous éclaîrera-t-on pour rien? Celui-ci
est mien, quoi qu'il échoie; mais on m'y ap-
pellerait pendant long-temps. Malheur ait
l'accueil de tels gens !
CUQUET.
Gaignet , déposez (ici) notre ai^nt , tant
que nous l'octroyons nous trois.
GAIGNET
Cliquet , je n'y consens pas ; mais vous
gâtez ici (une) grosse chandelle, et tout nout*
monde veille pour votre jeu dans la maison.
CLIQUET.
Je jette (les dés) ; seigneurs, il parle rai-
sonnablement. Rasoir, vous n'attendez poioi
ici.
RASOIR.
Non , car tu l'a dépassé d'un point.
CLIQUET.
Maintenant il n'y a que moi seul à jeter
les dés ; mais j'en ferai bien onze en deux, et
l'autre soit débouté.
Pll^GEDÈ.
Ah! c'est pour rien que vous jetez (les dés;,
car ce fut en Wam^uetinois.
CLIQUET.
Toutefois je prends ces noix, car J'ai qoa-
ternes et un six.
PINGEDÉ.
Dépose (ici) l'argent , avant qu'il soit pis,
avant que t(i m'échanffes un peu.
CUQUET.
Et qu'as-tu pour me contrarier ainsi? Ai-
je trois points de plus que toi ?
PmCEDÈ.
Dépose (ici) les deniers^ je t'en prie, avant
que la bile ne m'émeuve.
CLIQUET.
Malheur à qui me demande cela, puisqu'on
voit que les dés en sont cause!
AU MOYBN-AOE.
189
PIHCBDÉS.
Ëune dis-joQ che fu pour nient?
Veus-le-tu avoir par effort?
CIJKÈS.
Dyables! que chis me tient fort !
Pour poi qu'il n'esrache me cape.
PHfCEDÉS.
Tien de loier ceste soupape ;
Je comment , car mix de ti vail.
GLIKÈS.
Et pour itant le te rebail;
Or pues veoir que je te dout.
GAIGNÈS.
Sire, sire» vous perdes tout;
Acourés tost, nos wage empirent :
Car cist ribaut tout se descirent ,
Et si n'ont drap qui'gaires vaille.
U TAVRENIERS.
Qa'est-che, Cliquet? Est^che bataille?
Laisse-le test , et tu lais lui;
Si vous aies seoir andni.
Bien ara chascuns se raison.
Rasoir, contés-nous l'ocoison :
Vous savés bien li quels a tort.
CAlGlfÈS.
Sire, bon est c'en les acort ,
Car li noise ne me conteke. '
Demandés Qiquet li quels peke ;
Qae jà n'i ait de mot menti!
CLIKÈS.
Caignet, il le met bien en ti.
Et jou jà issir ne m^en quier.
CAIGNÈS.
Or metés dont seur l'eschekier
Les deniers» qu'il i soient tuit.
GLUiS.
Certes, vës*les chi trestout .viij. :
Or jugiés si comme à ami.
' GAIGHÈS*
Segneor, vous l'avés mis seur mi ;
Sachiés je n'i vœil perdre rien.
Toutes eures sont cist doi mien ,
Et les .vi. partes entre vous ;
Car se li uns les avoit tous
Che seroit jà uns mautalens.
Et tu , Cliquet , verse vin eus,
Si donne à boire Pinchedé.
Je 1* vœil que soies aoordé ,
Puis qu'il est en men jngement.
pincbdA.
Est-ce que je dis fut pour rien ? Veux-tu
l'avoir par force?
CtIQUBT.
Diable I que celut-ci me tient fortement!
il s'en faut de peu qu'il ne m'arrache ma cape.
PINCEDi^.
Tiens , comme paiement, ce soufflet; je
commence , car je vaux mieux que toi.
CUQUET.
Et je te rends la pareille ; maintenant tu
peux voir si je te redoute.
GAIGNET.
Sire, sire, vous perdez tout; accourez vite,
nos gages sont en danger: car ces ribauds
se déchirent tout, et ils n'ont habit qui
beaucoup vaille.
LE TAVBRNIER.
Qu'est-ce, Cliquet? est-ce bataille? laisse-
le à l'instant , toi aussi ; et allez*vous asseoir
tous les deux. Chacun aura bien ce qui lui
est dû. Rasoir , contez -nous l'occasion (de
leur querelle). Vous savez bien lequel des
deux a tort.
CAIGIfET.
Sire, il est bon qu'on les accorde , car le
bruit ne me platt pas. Demandez à Gliquei
quel est celui qui pèche; qu'il n y ait pas un
mot de mensonge !
CLIQUET.
Caignet , il le met bien sur toi.
pincEoi.
Et moi, je ne cherche pas à m'en excuser.
CAIGNST.
Or, mettez donc les deniers sur l'échiquier,
qu'ils y soient tous.
CLIQUET.
Certes, les voici tous les hait: maintenant
jugez comme ami.
CAIGNET.
Seigneur, vous m'avez pris pour arbitre;
sachez que je ne veux rien perdre.Quoi qu'il
en soit , ces deux (deniers) sont miens ; par-
tagez les six entre vous ; car si l'un (de nous)
les avait tons, ce serait déjà une occasion de
querelle. Toi, Cliquet, verse du vin dans les^
verres , et donne à boire à Pincedé. Je veux
que vous soyez réconciliés, puisque je suis
votre juge.
190
THÉÂTRE FRANÇAIS
CLIKÈS.
Pinchedé, je le vous ament :
Par acorde le vin vous doins.
PINCEDÉS.
Cliquet » et je le vous pardoins ;
Bien sai que vins le vous fisc faire.
GAIGIIÈS.
Segneur, or pardés {sic) d'autre afaire ,
§i que chaiens chascuns s*aquit.
Il est moût passé de le nuit ,
S'est bien tans d*aler à la brune;
Car esconsée * est jà li lune.
Et chi ne gaaignons-nous rien.
CLOLÈS.
Ostes, car le nous faites bien.
.1. poi de deniers vous devons;
Mais ailleurs le gaaing savons»
Où moût sera grans li conques ;
Car nous prenderons tout à fés
Là où nous savons le trésor.
De grant plates d'argent et d'or
Aura chascuns son col carchiet.
Faire vœil à vous .j. marchiet
Si bon, que aine ne fistes tel;
Car chà dedens, en vostre ostel »
Soustoilerés nostre gaaing ,
Si que vous en serés compaing ,
Partirés et jeterés los
Et chi sus qnerrés nos escos ;
Del paier n'est nule peurs.
LI TAVRBNIERS.
Puis-jou estre dont asséurs
De chou que Rasoirs chi me conte?
CLIKÈS.
Sire, se Diex me gart de honte ,
De meskeanche et de prison ,
G'on ne nous prengne à occoison ,
Que nous ne soions tout pendu ,
Si très bien vous sera rendu ,
Que d'or fin ares plain .j. bac ;
Mais faites-nous prester .j. sac
Où ens nous meterons l'avoir.
U TAVRBNIERS.
Gaignet, faiseur .i. sac avoir;
Car, se Diex plaist , bien sera sans.
* Bien le ea'ide conqncrre aint loleil etecntant,
(La Chanson des Saîsnes , maiiuscril Lacabane,
folio 113 recto, T.4.J
CUQDBT.
Pincedé , je vous fais amende honorable :
pour faire la paix , je vous donne le vin.
purcsné.
Cliquet , de mon c6té , je vous le par-
donne; je sais bien que c'est le vin qui le
vous fit faire.
CAIGNBT.
Seigneur, maintenant parles d'autre af-
faire , en sorte que chacun s'acquitte. Une
grande partie de la nuit est passée , il est
bien temps d'aller à la maraude; car la lune
est déjà cachée, et nous ne gagnons rien ici.
CLIQUET.
Hôte , traitez -nous bien. Nous vous de-
vons un peu d'argent; mais nous savons
ailleurs une bonne affaire , où le gain sera
très-grand ; car nous prendrons tout notre
soûl là où nous savons le trésor. Chacun
aura son cou chargé de grands lingots d'or
et d'argent. Je veux faire avec vous ua mar-
ché si avantageux que jamais vous n'en files
de tel : vous recèlerez céans, en votre mai-
son , notre gain , et vous y participerez et
prendrez dessus nos écots ; n'ayez aucune
crainte au sujet de votre paiement.
LE TAVERNIER.
Puts-je donc être sûr de ce que Rasoir me
conte ici?
CLIQUET.
Sire, si Dieu me garde de honte , de mal-
heur et de prison » qu'on ne nous prenne
sur le fait , et que nous ne soyons pendus,
(votre argent) vous sera si bien rendu que
vous aurez plein un bac d'or fin; mais faites-
nous prêter un sac dans lequel nous mettrons
l'avoir.
LE TAVBRMIER.
Caignet , fais-leur donner un sac» car, s'il
platt à Dieu , il sera bien payé.
El li fotans lors esconsa,
(Roman de VA Ire périlleux^ Ms. de la Bibl . du Roi,
suppl. franc, n** 548, fol. 8 verso, col. i,t.8.<
AU MOYEN-AGE.
191
GAIGNèS.
Tien , Cliquet » chis tient .ij. oiencaus.
Aies , que Diex vous raimaint tous !
PINCEBÉS.
OsteSy à Dieu ; priés pour nous,
Que no cose anuit bien nous viegne.
U TAVREIflERS.
A foi ! segneur, Dieu en souviegne I
RASOIRS.
Pinchedë , tu ses moult de l'art ;
Va tost coiement celé part ,
Pour espier se li roys don.
PINCEDÉS.
Or tost, fil à putain, larron !
Carli roys dort et si baron
Si ferm que s'il fussent tout mort.
RASOIRS.
Cliquet, peu prisa son castel.
Qui à cest cornu ménestrel *
Commanda si bêle ricoise.
CLIKÈS.
Rasoir, che bon escrin pesant
Prendés, car che sont tout besant.
RASOIRS.
A, y if diable! que il poise!
Pinchedé, met che sac plus près ;
Chis escrins poise comme .j. grès :
Pour un petit qu'il ne me crieve.
PINCEDÉS.
Rue cbaiens tout à .j. fais.
N'ai talent que l'escrin i lais;
faim miex assés que je m'en grieve.
Chi Tœil-joa esprouver me forche.
Ne vœil c'autres de moi l'enporche:
Eocarkiés-le-moi, si vous siet.
RASOIBS.
Pren, nous t'aiderons toute voie.
CLIKÉS.
Or nous metons dont à le voie
Entreus que si bien nous en chiet.
RASOIRS.
Osles, ostes, ouvrés-nous l'uîs;
GAIGNST.
* Le pauage suivanl nous donne le Téiiuble sens
de ce mot qae nous avons déjà, mais eo vain , tonte
«^'expliquer p. 111, ||2.
U pofiiK^D ▼eoir niial léger bacheler...
C«« ^r^Q»»mcntsirex^r cet TÎlei aler,
Tiens, Cliquet , celui-ci tient deux mesu-
res. Allez , que Dieu vous ramène tousl
piNCEni.
H6te, adieu ; priez pour nous, que notre
affaire nous vienne à bien cette nuit.
LE TAVERNDSR.
Par ma foi ! seigneur, que Dieu s'en sou-
vienne !
RASOIR.
Pincedé , tu es très-adroit ; va vite et
doucement de ce c6té , pour découvrir si le
roi dort.
PINCEDÉ.
Allons vite, fils de p , larrons ! car le
roi et ses barons dorment aussi profondé-
ment que s'ils étaient morts.
RASOIR.
Cliquet, il prisa peu son avoir, celui
qui confia si belle richesse à ce maraud
cornu.
CLIQUET.
Rasoir, prenez ce bon et lourd coffre, car
c'est tout besans.
RASOIR.
Ah, vif diable! qu'il pèsel Pincedé, mets
ce ^c plus près; ce coffre pèse comme un
grès : il s'en faut de peu qu'il ne me crève.
PINCEDÉ.
Jette ici tout d'un coup, je n'ai pas en-
vie d'y laisser le coffre; j'aime bien mieux
me faire mal. Je veux ici éprouver ma
force, et ne consentirai pas à ce qu'un au-
tre que moi l'emporte : chargez-le-moi » s'il
vous platt.
RASOIR.
Prends, nous t'aiderons cependant.
CUQDET.
Maintenant mettons-nous donc en route
pendant que nous sommes en telle veîne de
bonheur.
RASOIR.
Hôte , hôte, ouvrez-nous la porte; votre
Hochent çanglei lor çsDgles j H antref met ferrer^
Et U tien las et heaunef, eorroiet enanner.
(La Chanson des Saxons, 1. 1 , p. 59, couplet xxxir.)
Le roi doa Meneatrela n'était donc rien autre
chose que le roi desBibauds.
192
THÉÂTRE
Vos sas ne revient mie wis :
Ne voas volons pas dechevoir.
U OSTES.
A foi ! bien vegniés-vous, segnetir !
Or tost, Caignet, aïe-leur :
Tes hom fait bien à rechevoir.
PINCEDÉS.
Segnear» jon ai eu grant fais ;
Ghe ne seroit mie fourfais
•Se je buvoie à ceste laisse.
CLIKÈS.
Dehait qui cest enviai laisse »
Car bons vins tous mes roaus aliege !
u OSTES.
Segneur, et biau fu et bon siège
Arés-vous, onques n'endoutés.
Et vin qui n'est mie boutés;
Ains crut en costiere de roche.
RASOIRS.
Caignet, abaisse .j. poi le broche ,
Si nous laisse taster au tourble.
CAiGNÈs {sic).
Biaus ostes, et candaile double
Nous faites aporter avœc.
Ll TAVRENIERS.
11 n'en venra mie senoec.
Si con je pens et adevin,
GAiGNtS.
Segneur, véschi candaile et vin
Hieudres que il ne fu deseure.
RAS0IR8.
A foi I beneoite soit Teure
Que si fait vins fu entonnés !
CLiKi;s.
Pinchedéy or nous en donnés»
Car bien seront no gage quiie.
Hé/Diex I con chis vins nous pourfite !
Or primes sommes assenés.
Dehait n'en bevera assés 1
Nous avons hanap de biau tour.
PINCEDÉS.
Laissiés courre che vin entour ;
Je li paierai jà «j. dap.
CLIKÈS.
Hël boi » si laisse le hanap ;
Ne trœves qui le te deffenge.
PINGBDÉ8.
Hé, Diei ! chi a bonne vendenge;
Hais je n'en puismen soif restaindre.
PRAIfÇAIS. •
sac ne revient pas vide : nous ne voulons pas
vous tromper.
l'hôte.
Par ma foi! soyez les bien-venus» sei-
gneurs ! Allons ï aide-leur , Gaignet : des
hommes pareils doivent bien être reçus.
PHVCEDÉS.
Seigneur, j'ai porté une grande charge;
ce ne serait pas mal si je buvais mainte-
nant.
CLIQUET.
Malheur à qui perd cette envie, car le bon
vin allège tous mes maux!
l'hôte.
Seigneurs , vous aurez et bon feu et bon
siège, n'en doutez nullement, et vin qui n*e$t
pas frelaté; mais il crut sur le flanc d'une
roche.
RASOIR.
Gaignet , abaisse un peu la broche , et
laisse-nous tâter jusqu'au trouble.
GUQDET.
Bel hôte, et faites-nous apporter une chan-
delle double avec.
LE TAVERlflER.
Il n'en viendra pas sans cela, comme je
pense et devine.
GAIGNET.
Seigneurs , voici chandelle et vin meil-
leurs que ceux que vous eûtes d'abord.
RASOIR.
Par ma foi! bénie soit l'heure à laquelle un
vin pareil fut entonné I
CLIQUET.
Pincedé, donne-nous-en donc, car nos
gages nous seront bien rendus. Eh, Dieu!
coinme ce vin nous profite ! Maintenant
nous sommes (tout) d'abord guéris. Malheur
à qui ne boira son soûl ! nous avons hanap
de belle façon.
PINCEDÉ.
Laisse ce vin courir à l'entour; je ferai
connaissance avec lui.
CUQUET.
Eh ! bois , ne t'occupe pas du hanap; tu ne
trouves personne qui te le conteste.
PINCEDÉ.
Eh , Dieu ! il y a ici bonne vendange ;
mais je n'en puis étancher ma soif*
AD MOTBN-AGB.
193
CLIKÀS.
Rouvés-me vous mes dés aiaindre t
RASOIRS.
OiU Ulaec Uengnent lor lieu.
PIIfGBDis.
Voir s'a dit, jouerons bon giea.
CUKÈS.
Pinchedé, il est bien ou prendre.
RASOIBS.
Ba I pour jouer et pour despendre,
Acréonsmes-nous seur le hart.
PIHCEDÉS.
Basoir, jouerons à hasart ?
J'ai plain poing de mailles de musse.
RASOIRS.
Oïl voir, onques ne m'en husse ;
Mèche chascuns à bonne esirine.
CUKÈS.
Dont soit à basart, en le mine.
Jeprenc; prengne chascuns le sieue.
PDfCEDÉS.
Geste est bien au moy de le tieueé
RASOIRS.
Et ceste , se g'i seuc lignier.
LI TAVRENIERS.
Segneur, or doi-jou apongnier?
Mais moult bien nous en convenra.
CUKÈS.
Ostes, quant au partir venra ,
Bien i sera vos drois gardés.
PINCBDÉS.
Basoir, commenche pour les dés,
Ne jà nus l'eschekier ne mœve.
RASOIRS.
Dehait qui remuer le rœve !
Car il siet le plus droit del mont.
CUKÈS.
AIds geteroie contremont,
Car il siet plus haut devers ti.
PINCBDÉS.
Certes, Cliquet , tu as menti ;
•I> marc d'or i ait au grant pois.
RASOIRS.
Met en mi l'eschekier .j. pois ,
Il acourra chà à droiture*.
) CUQOBT.
Me j>riez-vous d*atleindre mes dés?
RASOIR.
Oui, ils tiennent ici leur place.
PHfCEDÉ.
S'il a dit vrai, nous jouerons bon jeu.
CUQUET.
Pincedé, il est bien quand il faut prendre.
RASOIR.
Bah! pour jouer et pour dépenser, fions-
nous sur la han.
PINCEDÉ.
Rasoir, jouerons-nous à (un jeu de) ha-
sard ? J'ai plein poing de mailles de ca-
chées.
RASOIR.
Ouï en vérité, jamais je ne refuse ; que
chacun mette à bonne étrenne.
CUQUET.
Que ce soit donc un jea de hasard , la
mine. Je prends; que chacun prenne la
sienne.
PlNCEDÈ.
Celle-ci est bien à la mesure de la tienne.
RASOm.
Celle-là de même, si (jamais) je sus ali-
gner.
LE TAVBRNIER.
Seigneurs, maintei^nt dois-je empoigner?
mais il nous en faudra beaucoup.
CLIQUET.
Hôte, quand le départ viendra, votre droit
y sera bien observé.
PINCEDÉ.
Rasoir, prépare les dés, et que nul ne re-
mue l'échiquier.
RASOIR.
Malheur à qui demande à le changer de
place ! car il est placé le plus droit du
monde.
CLIQUET.
Mais je jetterai en haut , car il est plus
élevé de ton côté.
PlffCEDÉ.
Certes , Cliquet , tu as menti ; qu'il y ait
un marc d'or au grand poids.
RASOIR.
Mets un pois au milieu de l'échiquier, il
accourra ici tout droit.
13
194
THÉÂTRE FRANÇAIS
CLIKÈS.
Giete tost, soît en aventure !
PINCEDÉS.
Il s'en vont garder qn il i a.
CLIKÈS.
Parfoil.vij. poins.
Qu'ia,k'ia*?
Chil deriere deviennent du mains.
CUKÂS.
Hasoir, ains te sue li mains :
Frote-le un petit à le pourre,
Si me fai ensi les dés courre.
Sissnes» .v.! j'en al .xvîj.
Honnis soi-je se je regiet !
PINCEDÉ8.
Metons, Rasoir, il a les dés.
RAaOIRS.
Pour Dieu ! Cliquet , or i wardés,
Car il set les «dés asséir.
GAIGIfÈS. •
A che jeu doit-on cler véir ;
€he n'est mie as aniaos de voirre.
Cliquet , met chi ceste candaile»
Si aras plus clere véue.
GUKÈS»
Caignet , à caanche kéue ,
Aras .j. denier de chascun.
CAIGNÈS.
Mais vous me donffés de quemun
Trois de ches deniers qui sont rouge.
PINCEDÉS.
Avés oï de chel augouche ?
Fineroit-il ore jamais ?
LI OSTES.
Caignet, lais-les jouer en pais ;
Plus atenc-jou en eus de bien.
RASOIRS.
OsteSt vous n'i perderés rien;
Car je serai chi en vo lieu.
LI TAVRENIERS.
Soies en pais.
PIIfCEDÉS.
Segneur, jou gieu ;
J'ai les dés, je giet pour tous cheus.
CLIQUET.
Jette vite, au petit bonheur !
PlNCEDi.
Ils s'en vont regarder ce qu'il y a.
CLIQUET.
Par (ma) foi I sept points.
PINGEDÉ.
Qu'y a-t-Ll? qu'y a-t-il ? Ceux de derrière
arrivent du (côté du) moins.
GUQDET.
Rasoir, U main sue : frotte-la un peu de
poussière, et fais-moi courir ainsi les dés.
Deux six , cinq ! J'en ai dix-sept. Honni
sois-je si je jette de nonveao 1
PINGEDÉ.
Mettons , Rasoir, il a les dés.
RASOIR.
Pour Dieu I Cliquet, maintenant regardez
ici , car il sait asseoir les dés.
CAIGNET.
A ce jeu doit-on voir clair ; ce n'est pas aux
anneaux de verre. Cliquet , mets ici cette
chandelle, tu auras la vue plus claire.
GUQUET.
Caignet, si la chance te vient, tu auras un
denier de chacun.
CAIGNET.
Mais vous me donnez ordinairement trois
de ces deniers qui sont rouges.
PINCEDÉ.
Avez-vous ouï ce démon ' ? finirait-il ja-
mais?
* l'hôte.
Caignet, laisse-les jouer en paix; j'attends
d'eux plus de profit.
RASOIR.
Hôte, vous n'y perdrez rien; car je serai
ici à votre place.
LE TAVERNIER.
Soyez en paix.
PINCEDÉ.
Seigneurs, je joue; j'ai les dés, je (les)
jette pour tous ceux-ci. •
* Ces mots noua paraissent deroir être écrîla
ainsi, et non comme à la page 6Î , ou kîa est évi-
flemment emprunté au jargon de la scolastique
du moyen-âge.
* Nous ayons cru deroir traduii-c tànaÂaugouchf,
qui ne se trouve dans aucun glossaire , sinon avec
le sens ^ angoisse ^ de iourment.
AC motbh-age.
IO.J
CtlEÈS.
Giete, Dîex te ddnsi .vij. en dens !
PINCEDÉS.
A defoit, mais basart ou .xyi.
Hasan , Diex !
RASOIRS.
Ainsavommes .xiîj. :
Or te donriemmes-nous hasart.
PINCBDÉS.
A deflby» segnenr, Diex m'en gart !
Escapar, de par saint Guillaume !
CLIKÈS.
C'est pour nient. Tout en mi le paume
Les hoeberés , comment qu'il tourt.
PINCEDÉS.
Cliquet, or me tiens-tu trop court;
Lais-me viaus geter, se tu dois.
GLIKÈS.
Giete, en bochant devant les dois,
J. hasart par me meskeanche.
PINGEDÉS.
Ainsai .viij. poins en me keanche;
C'est miex de hasart toute voie.
CLIKÈS.
Certes, tu te couvris d'un troie ;
Es autre .ij. eut as et quatre.
PINGEDÉS.
Or laissiés .xiij. à .viij. combatre :
Tost ira là où aler doit.
GLIKÈS.
Voire, honnis soient chil doit
Qui si souvent sont remué !
PINGEDÉS.
Diex 1 .j. pins , s'arai bien joué ;
•Vij. n'éussé-je mie pris.
GLIKÈS.
Orseroient .xiij. de pris.
S'il voloient venir à nous.
PINCEDÉS.
A, sains Lienars! chu desous,
Si seroit li aiïaires plains.
GLIKÈS.
Sains Nicolais! .j. tout seul mains.
Vés chi .viij., che sont mi ami.
Pois-je tous ches sakier àmi?
Chi a assés beie couvée.
RASOIRS.
Pinchedé , je prenc me levée.
CLIQUET.
Jette , Dieu te donne sept en deux !
PINGEDÈ.
Oh non ! mais hasard ou seize. Hasard ,
Dieu !
RASOIR.
Au contraire, nous avons treize : mainte-
nant nous te donnerions hasard.
PINGEDÉ.
Oh non ! seigneurs , Dieu m'en garde !
Lâche (-les), de par saint Guillaume !
GUQUET.
C'est inutile. Vous les hocherez dans vo-
tre paume, quoi qu'il arrive.
PINGEDÉ.
Cliquet, tu me tiens maintenant trop
court ; laisse«moi jeter ( les dés) , si tu (le)
dois.
CLIQUET.
Jette, en hochant devant les doigts , un
hasard par ma méchéance.
PINGEDÉ.
Mais j'ai huit points en ma chance ; c'est
toutefois mieux que hasard.
CLIQUET.
Certes, tu te couvris d'un trois; aux
deux autres tu eus as et quatre.
PINGEDÉ.
Maintenant laissez treize combattre à huit :
cela ira bientôt où ça doit aller.
CLIQUET.
Vraiment , honnis soient ces doigts qui
sont si souvent remués.
PINCEDÉ.
Dieu ! un de plus , et j'aurais bien joué;
je n'eusse pas pris sept.
CLIQUET.
A cette heure ils seraient treize pris, s'ils
voulaient venir à nous.
PINGEDÈ.
Ah, saint Léonard! sens dessus dessous,
et l'affaire serait faite.
CLIQUET.
Saint Nicolas! un seul de moins. En voici
huit, ce sont mes amis. Puis-je les tous tirer
à moi ? Il y a ici assez belle couvée.
RASOIR.
Pincedé , je prends ma levée , que vous
1U0
THÉÂTRE
Que vous oruins nie promesisles ;
Et moult biou (*n couvent mesistes
Que che seroit au premier gieu.
PINCEDÉS.
Hé! c'as-tu dit, anemi Dieu?
Geste levée vaut •€. livres.
Cuidas-tu dont que je fusse ivres
Quant le levée te promis?
Ghe fu au jeu de pairesis
Quant nous jouerons au vin croistre.
RASOIRS.
Pinchedé, or du bien escroistre!
Je ne t'en donroie .ij. œs.
PINCEDÉS.
Rasoir, en nest-chou à vo ces?
CLIKÈS.
Oïl voir, clie cuidiemes-nous.
PINCEDÉS.
Maie leecliQ en aiés-vous
D*ensi nos deniers esciekicr!
RASOIRS.
De canque il a seur l'eschckier
Seras-tu jà moult lost seneuc.
PINCEDÉS.
Dont m'en porteras-tu avœc ,
Par Toi ! que jà n'en aras mains.
RASOIRS.
Lais-Ies.
PINCEDÉS.
Hais tu , ostcs tes mains ,
Que je ne le cricve les iex.
CAIGNÈS.
Sire, cist resont par cavex;
Oés comme il fièrent grans caus.
LI TAVRENIERS.
Que c'est, Pinchedé , ies-lu faus?
Lai-Ie tost , et tu lui, Rasoir;
Si vous aies andoi seoir.
Bien sai dont li affaires vient;
Mètre seur mi vous en convient :
iS'e vœil pas vers vous entreprendre.
PINCEDÉS.
Jou l'otroi , sans les besans prendre.
RASOIRS.
Et jou , mais moult le fac pesans.
LI TAVRENIERS.
Gliquet, pren trestous ches besans;
Si les regetes en che coffre.
FRANÇAIS
me promites taut6t ; et vous convîntes très*
bien que ce serait au premier jeu.
PINGEDÉ.
Eh I qu'asHu dit , ennemi de Dieu ? Cette
levée vaut cent livres. Pensais-tu donc que
j'étais ivre quand je te promis la levée ? Ce
fut au jeu de pairesis quand nous jouerons
le vin à crédit.
RASOIR.
Pincedé^ bon succès! je ne t'en donne-
rais pas deux œufs.
PUfCEDÉ.
Rasoir, en est-ce à. votre profit?
CUQUET.
Oui, vraiment , nous le croyions.
PINCEDÉ.
Que votre joie se tourne en tristesse, vous
qui nous raflez ainsi nos deniers!
RASOIR.
Tu seras bientôt privé de tout ce qu'il y a
sur l'ochiquier.
PINCEDÉ.
Tu m'emporteras donc avec, par (ma) foi!
Tu n'auras pas moins.
RASOIR.
Laisse-les.
PINCEDÉ.
Mais toi, 6te tes mains , que je ne te crève
les yeux.
CAIGNET.
Sire , ils se reprennent par les chevenx ;
oyez comme ils frappent de grands coups.
LE TAVSRNIER.
Qu'est-ce, Piucedé, es-tu fou? laisse-le
vite, toi de même. Rasoir; allez tous deux
vous asseoir. Je sais bien d'où l'affaire vient;
il vous faut vous en rapporter à moi : je ne
veux pas vous faire tort.
PINCEDÉ.
Je l'octroie, sans prendre les besans»
RASOIR.
Moi aussi, mais fort à contre-cœur.
LE TAVERNIER.
Cliquet, prends tous ces besans, et rejette-
les dans ce coffre.
AU UOYEN-AGE.
197
CLIKÈS.
Jà o*en ares mains que vo oiïre ;
Vés-les chi tous, je n'i voi el.
LI TAYRENIfiRS.
Par foi ! or sommes-nous yevei ;
Gomme devant resoit communs :
Or en prengne se part chascuns;
Que doit que vous tant atendés?
RASOIRS.
Ostes, «j. petit entendes:
Nous sommes auques travilliet,
S'avommes toute nuit veilliet ;
Bien partirommes comme ami ,
Mais nous arons anchois dormi.
U SENESCAUS.
Ahil Apolin et Mahom !
Cbe m'iert ore en avision
Del grant trésor le roy méismes ,
Que ne pooit estre rescous ;
Ains fondoil le terre desous.
Si s'en aloit droit en abisme.
N'iereiiés si Tarai véu.
LI SENESCAUS au roi.
A! roys, com il t'est meskén!
Hout est Taus qui ne te conseille.
Lieve sus , roys desconfortés,
Car tes trésors est emportés.
LI ROIS.
Qu'est-chou» par Mahom! Qui m'esveille?
Senescaly qu'est-cheque tu dis?
LI SENESCAUS.
Roys j tu ies povres et mendis ;
Mais ne le dois nnllieu requerre,
Quant le grigneur avoir qui fust
Commandas .j. homme de fust:
Vés-le là où il gist à terre .
u ROIS.
Seoescal , as-me-tu dit voir,
Que j'aie perdu mon avoir?
Cbe m'a fait U vilains kenus,
Qui Tautr'ier me vint sarmonner;
Fai-le devant moi amener,
Car ses juisses est venus.
LI SENESCAUS.
0 lu , Durant li charteriers ,
Vit encore tes charteriers?
l'i rois a talent qui le voie.
DURAfiS.
Oil. Chà, vilains, à vo honte ,
Je vous ferai ancui, sans conte ,
CLIQUET.
Vous n'en aurez pas moins que je vous
offre; les voici tous, je n'y vois autre chose.
LE TAVERNIER.
Par (ma) foi ! maintenant nous sommes
tous égaux; comme auparavant qu'il (l'ar-
genl) soit commun : que chacun en prenne
sa part; pourquoi attendez-vous tant?
RA60IR.
Hôte , entendez un peu : nous sommes
quelque peu fatigués, nous avons veillé
toute la nuit; nous partagerons bien comme
amis, mais nous dormirpns auparavant.
LE SÉNÉCHAL.
Ahi! Apollon et Mahomet! je révais en
cet instant au trésor du roi lui-même, qu'il
ne pouvait être sauvé ; au contraire la terre
s'enfonçait dessous, et il s'en allait droit
dans l'abime. Je ne serai content que lors-
que je l'aurai vu.
(Au roi.)
Ah ! roi, comme il t'est mésarrivé ! il est
bien félon celui qui ne te conseille. Lève-
toi, roi malheureux, car ton trésor est em-
porté.
LE ROI.
Qu'est-ce, par Mahomet! Qui m'éveille?
Sénéchal, qu'est-ce que tu dis?
LE SÉNÉCHAL.
Roi, tu es pauvre et réduit à la mendicité ;
mais tu ne dois t'en prendre à personne ,
depuis que tu as confié le plus grand avoir
qui fût à la garde d'un homme de bois : le
voilà qui gît par terre.
LE ROI.
Sénéchal , m'as-tu dit vrai, que >ai perdu
mon trésor? Ce vilain chenu, qui l'autre jour
me vint sermonner, en estl'aulenr; fais-le
amener devant moi,, car (l'heure de) son ju-
gement est arrivée.
LE SÉNÉCHAL.
O toi , Durand le geôlier, ton prisonnier
vit-il encore? le roi a le désir de le voir.
DURAND.
Oui. Çà, vilain, à voire honte, je vous
ferai aujourd'hui , sans mcnlir, passer irois
pas de mauvais chemin. Roi, le voici ; qu'à
f98
THÉÂTRE
Passer .iij. pas de maie voie.
Bois , vés*le chi ; jà Dien ne plache
Caatres de moi justiche en fâche !
Je le te pri en gueiredon.
LI ROIS.
Vilains , chi n maivais restor
De toi contre mon grant trésor.
Moût m'as chier vendu ton sermon.
Tes Diex ne te puet mais tenser.
Durant , or del bien pourpenser
Cruel mort à sen cor destruire.
DURANS.
Sire, liés sui c'on le me livre :
Je le ferai en morant vivre
Deus jours , anchois que il parmuire.
LI PREUDOH.
A! rois, c*or ne Y tien en despit ,
Car me donnes hui mais respit,
G'on ne m'ochie, ne travant.
Encore est Diex là où il seut ,
Qui bien me secourra, s'il veut.
•T. jour de rcspit .c. mars vaut *;
Mainte guerre en est mise à pais.
LI ROIS.
Quecaut? Durant , laisse^le hui mais,
Et le matin le me ramaine.
DURANS.
Arrière, vilain, au lien!
Si fussent ore crestien
Entré en peneuse semaine !
LI PREUnOM.
Sains Nicolais, bons éurés,
A cest besoing me secoures ;
Car venus sui à le parsonne.
Se le forche ont mi anemi.
Au besoing, voit-on son ami **.
* Un jonr de rctpîl c loiu Tant.
(Proverbes de Fraunce , manuscrit du Coq)U8
Chrîslî Collège , Cambridge , n» 450, p. 260,
ligne 27.)
Cd jor de respii cent sois raot.
(La Jtoman du Renart , édition de MéoB, t. II,
p. 234, ▼. 15930.)
** MeÎDi booine Tcst mud pain qnere
SofTraitoaa par la iere.
Ne li dvrrei granni doiin ;
S'il Teii aoan ami ,
FRANÇAIS
Dieu ne plaise qu'un antre que moi en fasse
justice! Je te prie, accorde-moi ceci comme
récompense.
LE ROI.
Vilain , il y a ici mauvais recours de toi
contre mon grand trésor. Ta m'as vendu
bien cher ton sermon. Ton Ueu ne te peut
plus défendre. Durand, maintenant ima-
gine une cruelle mort pour détmire son
corps.
DURAND.
Sire, je sais joyeux qu*on me le livre : je
le ferai vivre deux jours en mourant » avant
qu'il n'expire.
LE prud'homme.
Ah! roi, ne t'en fâche pas, mais donne-moi
aujourd'hui encore du répit (et défends)
qu'on ne me tue ni qu'on ne me tourmente.
Dieu est encore là où il a coutume (d'être) ;
il me secourra bien, s'il veut. Un jour de ré-
pit vaut cent marcs ; mainte guerre en a été
changée en paix.
LE ROI.
Qu'importe? Durand, laisse- le encore
aujourd'hui , et ramène-le-moi le matin.
DURAND.
Arrière , vilain , à l'altache! (Je voudrais
que) les chrétiens fussent maintenant entrés
en pénible semaine.
LE prud'homme.
Bienheureux sahit Nicolas , secoarei-inoi
dans cette extrémité ; car je suis vena à la
fin, si mes ennemis ont la force. Dans la né-
cessité, on voit quel est l'ami. Sire, secourez
donc votre homme , sur qui ce roi païen
SemprcB morreit pur li
Soun cors à baundonn •.
Al bofoiog Teit roni ki eat amia,
Ce dût liFilmns.
[Les Proverbes del Filain, manuscrit Digby, Bi-
bliothèque Bodicienne, no86, folio 148 i-ecto,
col. 1, T. 25.)
Tex eacondiat son pain
A son frère germain,
Ne li donne granl don ;
S'il Tenoit ton anni ,
Semprca metroit por lui
AU MOYBN-AGB.
Sire, doat secoures vostre home,
Senr coi cbis rois paiens s'avive ;
Ne veut souffrir que je plus vive.
A le matin est mis mes termes^
Se ii trésors n'est raportés.
Sire, che dotant confortés
Qui s'ochist en plonrs et en larmes.
nURANS.
Par Dieu ! vilains, or i parra
Ancui , quant il vous convenra
Aprendre .j. mestier si peneus.
Peu pris vo Dieu et vo apel ,
Je vous Terai jà .j. capel
D'une corde plaine de neus.
U PREUDOll.
Sains Nicolais, le tien secours;
Car chis termines est moult cours
Que chis anemis me promet.
Sains Nicolais , car me regarde ;
Je me sui mis en vostre garde ,
Où nule chose ne manmet.
Ll ANGELES.
Diva! bians crestiens, tais- te, ne pleure :
De che dont ies desous seras deseure ;
Prie saint Nicolai qu'il te sekeure ,
Et il te secourra en petit d'eure ;
Tous jours Ii prie ensi , et Diex te secourra,
Qui son home jà ne faurra ;
Sneflre bardiement te mesestancbe,
S'aies saint Kicolai en ramembranche :
Me te convient avoir nule doutanche,
Sains Nicolais pourcache te delivranche;
Se tu l'as bien servi de si à ore.
199
Son con en abandon.
An beaoiog voit -on ion ami.
Ce dist Ii Filains.
{Les Prcverhes du Vilain, manuicril de la Biblio-
thèque de TA menai , belles-lettres françaises,
in-folio, n* 175, folio 277 rerso, col. 1, cou-
plet 144.)
Al beioaf Toît l'on ton ami.
(UBamant de Brut, ▼. 55S5. — T. I, p. 259.)
A besoigne veit «pii ami eit.
{Proverbes de Fraunce, manuscrit du Corpus
Christi Collège, Cambridge, p. 253, ligne 14.)
Aa beaoÎBf Toit-on l'ami,
Pieçà qvc e'eat recordé.
(Chanson de Gillebert de BemeTÎlic, manuscrit
s'acharne ; il ne veut pas souffrir que je vive
davantage. Le terme de mon existence est
fixé au matin , si le trésor n'est rapporté.
Sire, consolez ce malheureux qui se tue à
force de pleurs et de larmes.
nURAND.
Par Dieu! vilain, il y. paraîtra aujourd'hui,
quand il vous faudra apprendre un métier
aussi pénible. Je prise peu votre Dieu et vo-
tre prière, je vous ferai bientôt un chapeau
d'une corde pleine de nœuds.
LE PEUD'hOMIIE.
Saint Nicolas, secours-moi ; car le terme
que me promet ce démon est très-court.
Saint Nicolas, regarde-moi ; je me suis mis
en voire garde , où rien ne périclite.
l'ange.
Holà \ beau chrétien , tais-toi , ne pleure
pas : tu surmonteras ce qui t'accable; prie
saint Nicolas qu'il te secoure , et il te se-
courra en peu detemps; prie-le toujours ainsi,
et Dieu , qui ne manque jamais à son servi-
teur, te secourra ; souflre courageusement ta
tribulation, et aie toujours saint Nicolas eu
mémoire : il ne te faut avoir aucune crainte,
saint Nicolas s'occupe de ta délivrance ; si
tu l'as bien servi jusqu'à présent, ne tedé-
de TArsenal, in-folio, belles-lettres françaises,
no63, p. 153, col. 1.)
An beaoing Toit-on Mn ami.
( Ze Romandw Renart, t. III, p. 82, t.SOSIS.)
Pais qae hou est entreprit
El par force lies et pris.
Bien pnel l'en veoir an betoing
Qni l'aime et qni de Ini a aoing.
{idem, t. Il, p. 76, T. 11631.)
Son ami pnet-on an besoin
Emaier, ce Mni-on retraire.
( La CompUiinU et le Jeu de Pierre de la Broce,
édition de M. Jubinal, p. 34.)
200 tuAatre
Ne le lecroirc mie mais serf encore,
Onquesdc cesie plaie ne te ressore:
Qui poar Dieu se traveille » bien li reslore.
s. NIGHOLAIS.
Mauraitéour, Dieu anemi ,
Or sus I trop i avés dormi ;
Pendu estes» sans nul restor.
Mar i emblastes le trésor.
Et l'ostes mal Ta couveillié.
PINCEDÉS.
(^u'est-chou qui nous a esvillié ?
Diex ! con je dormoie ore for[t]!
s. NIGHOLAIS.
Fil à putain, tout estes mort;
Or Teure sont les fourques faites.
Car les vies avés fourfaites.
Se vous mon conseil ne créés.
PMCBDéS.
Preudom qui nous as efTréés,
Qui les, qui tel paour nous fais?
s. NICHOLAIS.
Vassal , je sui sains Nicolais ,
Qui les desconseilliés r*avoie.
Remetés-vous tout à le voie ;
Reportés le trésor le roy.
Moût par féistes grant desroi.
Quant Tosastes onques penser.
Bien déust le trésor tenser
L'image qui estoit sus mise :
Gardes tost qu'ele i soit remise ,
Que remis i soit li trésors,
Si chiers que vous avés vos cors ,
Et metés Tymage deseure.
Je m'en vois , sans nule demeure.
Per iignum sancte cruchefis !
Cliquet, que vous est-il avis ?
Et vous , qu'en dites-vous. Rasoir?
RASOIRS.
Pour moi , sanle que disl voir
U preudom; moult m'en est à ente *.
* N'a koBe m poiinDt de ci Oriente,
Se tex geiu le haoît, ne péofi ef tre d ente,
( La Chanson des Saxons» manuscrit de l'Arsenal,
belles-lettres françaises, n* 175, in-folio, folio
934 rerso, col. 2, ▼. 14.)
Le root ente serait-il de la famille d*enté, que
nous aTons déjà ru page 100? A ce propos, nous
FEANÇAIS
clare pas encore serf, ne te sèche jamais de
cette pluie : celui qui soafTre pour Dieu, il
l'en récompense bien.
SAOrr NICOLAS.
Malfaitenrs, ennemis de Dieu, allons!
vous avez trop dormi; vous êtes pendus sans
aucune ressource. Vous eûtes tort de voler
le trésor, et l'hôte a mal agi en le récelant.
PinCBDÉ.
Qui est-ce qui nous a éveillés? Dieo! comme
à cette heure je dormais lurofondément !
SAIIIT NICOLAS.
Fils de p , vous êtes tous morts; a
cette heure les fourches sont faites, car vous
avez forfait votre vie, si vous ne croyez mon
conseil.
pincbdA.
Prud'homme qui nous a effrayés , qiti es-
tu , toi qui nous fais telle peur?
SAINT NICOLAS.
Vassal , je suis saint Nicolas qui remet
dans la voie les égarés. Remettez-vous tous
en chemin ; rapportez le trésor du roi. Vous
fîtes très-grande folie quand vous osâtes ja-
mais penser à le prendre. Limage qui était
placée sur le trésor aurait bien dû le proté-
ger : ayez soin qu'elle y soit remise aussitôt ,
ainsi que le trésor, si vous tenez à vos corps,
et mettez l'image dessus. Je m'en vais, sans
aucun retard.
PINCBDÉ.
Par le signe du saint crucifix ! Cliquet ,
qu'en pensez-vous? et vous, qu'en dites-
vous. Rasoir?
RASOIR.
Quant à moi, il semble que le prud'hom-
me dise vrai ; j'en suis en grande frayeur.
reTtendrons sur ce mot, que nous aurions du expli-
quer. Enté» auÎTa^t nous , serait le synonyme de
farcis épilhéte que l*on donnait k certaines piières
au tente desquelles on igoutait beaucoup de déve-
loppemens. M. 1*abbc de la Bouderie, dans sa dis-
serta lion sur le Kyrie Etryson , inséré au Journal
des Paroisses, et imprime à part (Paris, 1 831 , in-8*»
p. 10), donne des exemples de kyrie farcis, C'esi
AU HOTBIf-AGE.
201
CUKÈS.
Et vis m'est grant dolour en sente ;
Aine mais homme tant ne cremi.
U OSTBS.
Segneiir, je n'en trai nient à mi^
Se TOUS avés fait desraison ;
Mais widiés-me tost me maison ,
Car n'ai cure de tel gaaing.
PllfCEDÉS.
Ostes , j& fustes-YOus compaing,
Puis que che vient au dire voir ;
Et du pechié et del avoir
Devés avoir droite parchon.
u TAVRBNIERS.
Or hors fil à putain , glouton !
Volés-me vous blasme acueillir?
Oaingnet, va-t'en escot cueillir.
Puis les met hors de mon ostcl.
CAIGNÈS.
Or chà , Cliquet , il n'i a el ;
Delivrës-vous de ceste cape.
Jà n'iert sans noise ne sans frape ,
Hom que si faite gent rechet.
CLOLÈS.
Quans deniers doi-jou ?
CAIGMÈS.
.X. et set:
.V. du vin, et .xij. du prest.
Où Pinchedés et Rasoirs est?
Or laisse te cape pour toust,
CLIKÈS.
Gaignet» tu te fais moult estont.
CAIGNÈS.
Pour coi ? en ai-je bien conté ?
Encor te fai-je grant bonté
Se je daigne te cape atraire.
CLIKÈS.
De gage prendre et de mestraire
N'a ten pareil jusques au Dan.
CAIGNÈS.
Or poés aler au lagan.
PIKCEDÈS.
Segneur, or est pis qne devant.
Anemis nous va enchantant ,
donc dans ce sens que l*ou doit entendre le mot
enté du pa8sa§:e suivant :
Ifnat mot ont dit d amonrs enti^
(Du ciert qui /u repus derrière Vf serin, v. 23.
CUQUBT.
U m'est avis que j'en sens grande dou-
leur ; je ne craigois jamais homme autant.
l'hôte.
Seigneurs» je n'en prends rien sur moi, si
vous avez commis quelque méfait ; mais vi-
dez-moi vite ma maison , car je n'ai cure de
tel gain.
PINCEBÉ.
Hôte, vous ffttes (notre) complice, puisque
le temps vient de dire la vérité ; et vous de-
vez avoir une part égale du péché et de l'a-
voir.
LE TAVERfllER.
Hors (d'ici), fils de p , gloutons ! Vou-
lez-vous me couvrir de blâme? Gaignet , va-
t'en recevoir l'écot , puis mets-les hors de
ma maison.
CAIGNET.
Orçà, Cliquet, il n'y a pas à dire; dé-
barrassez-vous de cette cape. Homme qui
reçoit gens pareils à vous ne sera jamais
sans bruit ni sans coups.
CUQUET.
Combien de deniers dois-je ?
GAIGNET.
Dix-sept : cinq du vin , et douze du prêt.
Où sont Pîncedé et Rasoir? A cette heure
laisse ta cape pour (le) tout.
CLIQUET.
Caignet , tu te fais bien querelleur.
GAIGNET.
Pourquoi? ai-je bien compté? Encore te
montré-je grande bonté si je daigne (le) tirer
ta cape.
CUQUET.
Pour prendre gage et tirer à fausse me-
sure, il n'y a ton pareil jusqu'au han'',
GAIGNET.
Maintenant , vous pouvez aller où vous
voudrez.
PINCEDÉ.
Seigneurs , maintenant c'est pis qu'aupa-
ravant. Le diable nous attrape et pense nous
Nouveau Reeueil de Fabliaux it Contes, fvkv
Méon. Paris, 1823, în-8s 1. 1, p. 166.)
* Nous ne comprenons pas ce mol, que Ton a
déjà TU dans la note de la page 98, col. 1.
202 THÉÂTRE
Qui nous cuide faire hooDir.
Avoirs puet aler et veoir;
Mais son non escille et deffaii.
Nous ne serons jamais refait.
Honnis smt ore tes marchiés!
RASOIRS.
Tenës, Pincbedé, rencarchiés ;
Tu l'aportas, remporte Tent.
CLIKÈS.
Ancui verras l'oste dolent;
Il a pis conté qu'il ne cuide ,
Car ses sas a fait une wide.
PINGEDÉS.
Segneur, or créés m'estoutie ;
Prengne chascuns une pugnie
De ches besans : jà ni parroit.
CLIKÈS.
Tais-te, faus; il nous mesquerroit ;
S'en porriemes estre repris.
'rasoirs.
Met-le chi, car chi fu-il pris ;
Si remet l'ymage deseure.
PllfCEBÉS.
Or jus! maloite soit li eure
Que je vous encarqui anuit !
CLIKÈS.
Pincbedé, or ne vous anuit,
Mais créés si foi con je sui :
Que chascuns voit huimais par lui ,
Li quels que soit iert euereus.
PIMCEDÉS.
Soit ! certes.
rasoirs.
Soit, si m'ait Dieusl
Car jamais biens ne nous querroit.
J'ai espiié une paroit *
Que j'arai jà moût tost crosée ,
Pour le ware d'une' espousée
Qu'est en une huche de caisne.
CLIKÈS.
Segneur, et je m'en vois à Fraisne **
Un petit de la gavereie ;
Se je puis faire me qoarele,
Li maires i ara damage.
* Voyez , sur ce mot , une note curieuse dans le
volume II, p, 401, de VOrlmuio/urioto, édition de
Paniz7J.
FRANÇAIS
faire honnir. Avoir peut aller et venir; mais
son nom cause du malheur ou la mort. Nous
ne réparerons jamais cette perte. A cette
heure honni soit ton marché!
RASOIR.
Tenez , Pincedé , rechargez ; tu rap|x>r'
tas, remporte-le.
CUQUET.
Aujourd'hui tu verras l'hAte chagrin ; il a
compté plus mal qti'il ue croit, car son sac
a fait une trouée.
PINCEDÉ.
Seigneurs, croyez ma hardiesse ; que cha-
cun prenne une poignée de ces besans: il n*y
paraîtra pas.
CUQUET.
Tais-toi , félon ; il nous mésadviendrait ;
nous pourrions en être punis.
RASOIR.
Mets4e ici , car ici fut-il pris ; et remets
l'image dessus.
PINCEDÉ.
En bas I maudite soit l'heure à laquelle je
vous chargeai aujourd'htii!
CUQUET.
Pincedé , que cela ne vous ennuie pas ,
mais croyez un fou comme je le suis : que
chacun aille désormais seul , l'un ou l'au-
tre sera heureux.
PINCEDÉ.
Soit ! certes.
RASOm.
Soit, et que Dieu m'aide I car jamais le
bien ne nous chercherait. J*ai épié une pa-
roi que j'aurai bientôt creusée , pour le
trousseau d'une mariée qtii est en une huche
de chêne.
CUQUET.
Seigneurs, et (moi) je m'en vais à Fraisne*
Si je puis faire occasionner une
querelle, le maire y aura dommage.
* Probablement Fresncs-lès-Moniaiubaii , dépar-
tement du Pas-de-Calais , arrondissemeiit d'Arras ,
canton de Vitry.
AU MOTBIf-AGS.
203
PIHCEDÉS.
Rasoir, li mairesse est rooult sage:
Si te connistra au passer.
Ne me vœil pas si lonc lasser.
Chi près jusqu'à une ruée.
Ai espiet une buée
Que j'aiderai à rechinchier *.
RASOIRS.
Pinchedé, or du bien pinchier.
PINCEDÉS.
Diex nous raoïaint à plus d'avoir!
RASOIRS.
Adieu, Cliquet.
CLIKÈS.
Adieu , Rasoir.
U ROIS.
A! Mahom a bien advenis
Ghe qu'en donnant m'iert ore avis ,
Et Tervagan à bien Tespele.
Tout faisoie ore à moi venir
Mes haus barons pour court tenir,
S'avoie couronne nouvele.
Senescal , dors-tu ou tu veilles?
LI SENESCACS.
Sire, anchois songoie merveilles;
A bien me soit-il despondu I
Moût iere en dormant confortés.
Car li trésors iert ra portés,
Et li laron ierent pendu.
u ROJS.
Ha! senescal , gardes-i viaus?
LI SENESCAUS.
Sire, mes songes est espiaus,
Car li trésors est revenus
Plus grans que il ne fust emblés :
Ghe m'est avis qu'il est doublés ,
Et li sains Nicolais gist sus.
u ROIS.
Senescal , gabes-me tu donques?
u SENESCAUS.
Rois , si grans trésors ne fu onques :
lia passé FOctevien";
Tant n'en ot César ni Eracles.
* Ne serait-ce pas de ce root que viendrait requtn'
quer?
** Voyez, sut* les trésors d'OctaTten, une htstoii-e
»iiiga)îère qui se trouTe dans IFiliieimt Malmesbu'-
PfNCBBÉ.
Rasoir, sa femme est très-fine : elle le re-
connaîtra au passage. Je ne veux pas me
lasser (en allant) si loin. Près d*ici , à une
longueur de rue , j'ai épié une lessive que
j'aiderai à faire.
RASOIR.
Pincedé, maintenant il s'agilde bien pincer.
PINCEDÉ.
Que Dieu nous ramène avec plus d'avoirl
RASOIR.
Adieu, Cliquet.
CUQUET.
Adieu , Rasoir.
LE ROI.
Ah! Mahomet a bien tourné ce qui tan-
tôt m'était annoncé dans mon sommeil , et
Tervagan le réalise en bien. Tout à l'heure
je faisais venir à moi mes hauts barons pour
tenir cour, et j'avais couronne nouvelle. Sé-
néchal , dors-tu ou veilles-tu?
LE SÉNÉCHAL.
Sire , au contraire, je révais merveilles;
puissent-elles arriver à bien ! J'étais dans
mon sommeil bien consolé , car le trésor
était rapporté et les larrons pendus.
LE ROI.
Ah ! sénéchal , regardes-y, veux-tu ?
LE SÉNÉCHAL.
Sire, mon songe est réalisé , car le trésor
est revenu plus grand qu'il ne fut volé : il
m'est avis qu'il est doublé, et le saint Nicolas
glt dessus.
LE ROI.
Sénéchal , te moques-tu donc de moi ?
LE SÉNÉCHAL.
Roi, il ne fut jamais de si grand trésor : il
surpasse celui d'Octavien ; ni César ni Héra-
clius n'en eurent autant.
riensis de Gestis Regum Jnglorum^ Lib, II {Rerum
anglicarum Scriptores post Bedam prœcipui, éd.
H. SaTile, p. 66, lii^. 38); et dans Flores hisioria^
rum per Matiheeum ff^eslmonastertensem coUecti,
édît.deieOl, p. 197.
ao4
THÉÂTRE FRANÇAIS
Ll ROM.
Osles, comme est grans chis miracles!
Mes tost pour le creslien.
U SBRSSCAUS.
Durant, met le preadome hors.
Il n'a mais garde de ton cors,
QucYaurroit ore H chelers?
DCRANS.
Or chà, vilains! mont par fui faus
Qui ne vous pendi par les pans ,
Et saquai les dens maisselers.
LI SENESGAUS.
Rois , vés-le chi, je le t'amain;
En ton plaisir et en ta main
Est, ou del morir, ou del vivre.
LI PREUnOM.
Sains Micolais , en cui je croi,
Ne de toi servir ne recroi ,
Garis hui mon cors et délivre;
Pren hui de ton home conroi ;
Atempre Tire de chel roi
Qui mon cors promet à deffaire :
Tant par est seur moi engramis !
U ROIS.
Or me di , crestiens amis ,
Crois-tu dont qu'il le péust faire ?
Grois-tuqu'i me puisl desloier?
Crois-tu qu'il me puist renvoier
Mon trésor? En ies-tu sL fers?
Ll PREDDOM.
A! rois , pour coi ne seroil kieles?
11 consilla les âîj. pucheles ;
Si resuscita les .iij. clers.
Je croi bien qu'il te puist venquir.
Et faire te loi relenquîr,
Dont te dois estre à faus tenus.
En lui sont tout bien semenchié .
Ll ROIS.
Preudoin, il a bien commenchié ,
Car mes trésors est revenus.
Assés sont li miracle apert ,
Puis qu*i fait avoir cbe c'on pert ;
Mais je n'en créisse nului.
Senescaus, que vaurroitmentirs?
En lui est mes cuers si entirs ,
Que jamais ne querrai autrui.
Ll SENESCAUS.
Certes, rois, parler n'en osoio ;
Mais en mon cner moult vous cosoie
LE ROI.
Otbon , combien ce miracle est grand !
Allez vite chercher le chrétien.
LE SÉNÉCHAL.
Durand , mets le prud'homme dehors.
Il n'a plus rien à craindre de ton corps,
pourquoi maintenant le cacher?
DURAND.
Or çà, vilain! j'eus grand tort de ne pas
vous pondre par les pouces, et de ne pas vous
arracher les dents molaires.
LE SÉNÉCHAL.
Roi , le voici , je te l'amène ; il est a ton
(bon) plaisir et sous ta main : tu peux le faire
mourir ou le laisser vivre. *
LE prud'homme.
Saint Nicolas, en qui je crois, et que je ne
cesse de servir, garantis aujourd'hui ei dé-
livre mon corps ; prends aujourd'hui soin de
ton homme ; calme la colère de ce roi qui se
propose de détruire mon corps : tant il est
courroucé contre moi !
LE ROI.
Dis-moi , ami chrétien , crois-tu donc qu'il
le pût faire? Crois-tu qu'il me puisse tirer de
ma loi ? Crois-tu qu'il me puisse renvoyer
mon trésor? Es-tu si hardi (pour l'affiriner}?
LE prud'homme.
Ah! roi , pourquoi cela ne serait-il pas ? Il
conseilla les trois jeunes filles , et ressuscita
les trois clercs. Je crois bien qu'il te pourrait
vaincre et te faire laisser ta loi, par laquelle
tu dois être tenu pour félon. Tous biens sont
en lui semés.
LE ROI.
Prud'homme , il a bien commencé , car
mon* trésor est revenu. Les miracles sont
assez évidens, puisqu'il fait r'avoir ce qu'on
perd ; mais je n'en aurais cru personne. {Au
sénéchaL) Sénéchal, à quoi bon mentir?
Mon cœur est si entièrement à lui» que ja-
mais je ne croirai en nul autre.
LE SÉNÉCHAL.
Certes, roi, je n'osais en parler; mais m
mon cœur je vous grondais fort d'avoir tant
AU MOTBR-AGE.
205
Que pieclià ne le m'aviés dit »
Que mouU grant volenté en ai.
U ROIS.
Preudon , va pour sainl Nicolai ;
Son bon ferai sans contredit.
LI PRBUBOM.
Diex, aourés en soies-tu y
Que de te grasce as ravestu
Cest roy qui encontre toi en!
Sire, faus est qui te mescroit
Et qui de toi servir recroit ,
Car te vertus reluist et pert.
Rois, giete te folie puer.
Si te ren de mains et de cuer
A Dieu y qu'il ait de toi pitié ,
Et au baron saint Nicolai.
DCRANS.
CrestienSy crestiens, duel ai
De chou que tant ai respité.
LI ROIS.
Sains Nicolais , je me rent chi
En te garde et en te merchi.
Sans fausseté et sans engan.
Sire, chi devieng-jou vostre hom;
Si lais Apolin et Mahom
Et che pautonnier Tervagan.
• LI SENESCAUS.
Rois, tout ensi que tu as foit,
M'ame et mon cors trestout-à-fait
Doins saint Nicolai le baron ;
Si lais Mahom et Apolin ,
Tout leur parage et tout leur lin ,
Et Tervagan cel ort larron.
LI AMIRAUS DEL COINS.
Rois, puis que tu convertis ies,
Nous qui de toi tenons nos fiés ,
Aussi nous convertirons-nous.
LI ROIS.
Segneur, metés-vous à genous,
Si con je fai faites tout troi.
u AMIRAUS d'ORQUENIB.
Jott rotroi bien.
u AMIRACS n'OUFERlfS.
Et jou Totroi
Que tout soions bon crestien.
Saint Nicolai obedien.
Car moût sont grandes ses ]t)ontés.
LI AMIBAUS d'outre l' ARBRE SEC.
Segneur, onques ne m'i contés,
tardé à me le dire , car j'en ai Irès^rande
volonté.
LE ROI.
Prudliomme , va chercher saint Nicolas ;
je ferai sa volonté sans le contredire.
LE prud'homme.
Dieu , glorifié sois-tu d'avoir investi de la
grâce ce roi qui était contre toi ! Sire , félon
est qui ne croit en toi et qui abandonne ton
service, car ta vertu brille et resplendit. Roi,
rejette ta folie , et rends-toi de mains et de
cœur à Dieu , pour qu'il ait pitié de toi, et
au baron saint Nicolas.
DURAND.
Chrétien, chrétien, j'ai (du) chagrin d'avoir
tant tardé.
LE ROI.
Saint Nicolas, ici je me rends en ta garde et
en ta merci , sans fausseté et sans fourberie.
Sire, je deviens ici votre homme, et je laisse
Apollon et Mahomet , et ce coquin de Ter-
vagan. -''''
LE SÉNÉCHAL.
Roi , tout ainsi que tu l'as fait , je donne
mon ame et mon corps entièrement à saint
Nicolas le baron , et je laisse Mahomet et
Apollon, toute leur parenté et tout leur li-
gnage , et Tervagan , cet ignoble larron.
l'émir d'iconium.
Roi, puisque tu es converti, nous qui te-
nons de toi nos fiefs, nous nous convertirons
aussi.
LE ROI.
Seigneurs , mettez-vous à genoux , faites
tous les trois comme je fais.
l'émir d'orkenib.
Je le veux bien.
l'émir d'oliferne.
Moi aussi, je consens bien à ce que nous
soyons tous bons chrétiens. Obéissons à
saint Nicolas, car sa bonté est très-grande.
l'émir d'outre l'arbre-seg.
Seigneurs , ne m'en parlez jamais, car je
206 TBÉATRB
Car je n'oc goûte à chesie oreille ;
Maudehait qui che me conseille
Que je deviegne renoiés !
A ! rois, car fusses-iu noies
Comme falis et recreans * ,
Que devenus ies mescreans !
Fourfait as , c*on i*arde ou escorche ;
Toi ne ton savoir ne te forche
Ne pris mais vaillant .j. espi.
Garde de moi , je te deffi
Et renc ton hommage et ton fief.
U ROIS.
Or tost f baron ! car par mon chiefl
Je vœil que , maléoit gré sœn ,
Fâche mon plaisir et mon bœn ;
Metés-le à terre par effors.
LI AMIRACS n'OBQUEIflB.
Or chà, segneur ! il est moult fors:
Il le nous convenra sousprendre.
u AMIRAUS d'outre l'aRBRB SEC **.
Fi! mauvais, me cuidiés-vous prendre.
Tant queMahom ches bras me sauve ?
Fuies, mauvais chevalier fauve***!
Poi pris ne vous ne vo engien.
CIL d'oliferne.
Vous en venrés, car je vous tien.
CIL DEL COINE.
Rois, ton traïtour, vés-le chi.
dh D*ORKEmB {sic).
A ! rois , pour Mahommet , merchi !
Ne me fai mes Diex renoier;
Fai-me anchois le teste soier,
Ou mon cors à cheval detraire.
u BOIS.
Par mon chiefl il vous convient faire
Si comme moi , che sachiés bien.
* On appelait ainsi ceux qui s'avouaient Tsincus
dans les duels judiciaires.
** Dans le manuscrit , cette indication occupe la
place de la précédente.
*** Cette épithèle qui, peut-être, doit sa naissance
à un curieux roman , se trouve expliquée par un paa-
sage que nous empruntons à ce poème :
Or efl-il tempf que le miftere
De FaoTcl pins à pUin apere,
Poar MToir l'eipoiicion
De lai et la deicripcioa.
PaoTel eit bette apropriée
Par HMÎIitttde orden^e
PBANÇAIS
n'entends goutte de cette oreille ; malbeui*
qui me conseille de devenir renégati Ah! roi
fusses-tu noyé comme lâche et recréant
car tu es devenu mécréant I Tu as forfait
qu'on te brûle, ou écorche ; je ne prise la va
leur d'un épi ni toi, ni ton savoir, ni ta force
Garde-toi de moi , je te défie et te rends toi
hommage et ton fief.
LE ROI.
Allons vite, barons! car, par ma tète! je
veux que, malgré lui , il fasse mon plai&îr el
ma volonté ; mettez-le à terre par force.
l'émir d'orkenib.
Allons, seigneurs ! ilesttrës4brt: il nous
faudra le surprendre.
l'émir d'outrb l'arbre-sec.
Fil mauvais, me croyez-vous prendre,
tant que Mahomet mesauveces bras? Fuyez,
mauvais chevaliers , hypocrites! je prise peu
vous et votre ruse.
celui d'oliperne.
Vous vous en viendrez, car je vous tiens.
CELUI n'iCOIflUM.
Roi , voici ton trqStre.
CELUI d'outre l'aRBRE-SEG.
Ah! roi, pour (l'amour de) Mahomet,
merci ! ne me fais pas renier mon Dieu ;
fais-moi plutôt trancher la tête, ou tirer mon
corps à (quatre) chevaux.
LE ROI.
Par ma tête! il vous faut&ire comme moi,
sachez-le bien.
A fcneier ckme Tetne ,
Baral el Ikiueté Baodatae :
Aaisi par etkimologîe
Pnèf MToir ce qu'il lenefie.
FaoTcl ett éê/mts et de vel
Compoft , car il a son rerel
Auif aar fantsetë Toilée
Et ana tricherie mielëe.
(Aaiium de JFauvel, manuscrit de la Bibliothèque
du Roi n« 6612, roUo .iij. r«ctn,col.3,T.97.)
Outre l'adjcctif/auvr, le Roman de Fmivel aurait
produit le Tcrb« yôuvoûr:
Qm or a 800 a»e qa'ele ne le bavoic.
(La Chanson des Saxom^ !• I, p- 108, cooplei urO
AU MOTEN-AGB.
207
W u
CIL I>*ORKENIE (sîc).
Sains Nicolais , c'est maugré mien
Que je vous aoure, et par forche.
De moi n ares- vous fors l'escorehe :
Par parole devieng vostre hom ;
Mais li creanche est en Mahom.
TERVAGANS.
Palas aron ozinomas ,
Baske bano tudan donas ,
Geheamel cla orlay,
Berec hé pantaras tay *.
U PREUDOM.
Rois 9 que voloit-il ore dire?
u ROIS.
Preudom , il muert de duel et d'ire
De che c'a Dieu me suis turkiés ;
Mais n'ai mais soing de son prologe.
Senescal » de le synagoge ,
Aies, si les me trebuchiés.
u SENESCAUS.
Tervagan, du ris et du pleur
Que féistes par vo doleur,
Yerrés par tans le prophesie.
Ces escailloDs me mescQntés.
Or jus! mal soiés-vous montés!
Ne vous prisons une vessie.
LI SENESCAUS au roy.
Rois, je l'ai moult mal atisiet.
LI ROTS.
Preudons, or serons baptisiet
Si tost que nous porrommes plus;
De Dieu servir me vœil vanter.
LI PREUDOM.
A Dieus dont devons-nous canter
Hiiimais : Te Deum laudamm.
cm FINE u nm de s. nicolai , que jbhans
DODUUS FIST. AMEN.
* Ces mots, comine ceux que nous aTons déjà tus
dans le Miracle de Théophile, n'appartiennent à au-
cune langue. Sont-ce des charmes magiques, ou les
doit-on à notre trouTere ? C'est ce que nous ne pou-
vons décider. U serait bien curieux de retrouver
quelques formules de sorciers, et surtout les chan-
sons CD langue vulgaire dont parle Regînon :
a 71. Si carmina diafaolica, qu« super moriuos
CELUI DOUTEE l'aRBRE-SEC.
Saint Nicolas, c'est malgré moi que je vous
adore, et par force. Vous n'aurez de moi que
l'écorce : de bouche, je deviens votre homme;
mais ma croyance est en Mahomet.
TERVAGAN.
Palas aron ozinomas, baske bano tudan
donas , geheamel cla orlay, berec hé panta-
ras tay.
LE prud'homme.
Roi, que voulait-il dire en ce moment?
LE ROI.
Prud'homme , il meurt de douleur et de
colère de ce que je me suis converti à Dieu ;
mais je n'ai cure davantage de son jargon.
Sénéchal, allez, jetez les (idoles) en bas de la
synagogue.
LE SÉNÉCHAL.
Tervagan, du rire et des pleurs que votre
douleur vous fit faire , vous verrez bientôt
(s'accomplir) la prophétie. Décomptez- moi
ces marches. Allons , en bas ! à la maie
heure soyez-vous monté ! Mous ne vous pri-
sons pas (autant qu')une vessie.(iltt rot.)Roi,
je l'ai bien mal arrangé.
LE ROI.
Prud'homme, maintenant nous serons bap«
tisés le plus t6t que nous pourrons ; je veux
me vanter de servir Dieu.
LE prud'homme.
Nous devons donc chanter aujourd'hui en
l'honneur de Dieu: Te Deum laudamm
ICIFINrr LE JEU DB SAINT NICOLAS, QUE FIT
JEAN BODEL. AMEN.
noctumis horis ignobile vulgus cantare solet, et
cachinnos quos exercent, sub contestatione Dei om-
nipotentis ptx>hibeat. »
[Reginonisabialisprumiensii^ Uhri Ilde ecclesiaS'
lieis diseipUniset religione ehrislitma, éd. Ste-
phano Baluûo. Parîsiis, excudebat Franeiseus
Muguet, nncLixi, in*8<», P* 27.)
F. M.
208
THiATEB FRANÇAIS
DE
PIERRE DE LA RROCHE
QUI DISPUTE A FORTUNE PAR DEVANT RESON.
NOTICE.
ff Dans le manuscrit de la Bibliothèque
du Roi n"" 7218 , folio 138, est une pièce
dialoguée que je crois une vraie pièce dra-
matique. Celle-ci est tout entière divisée par
strophes de huit vers ; chaque strophe sur
deux rimes croisées. Elle roule sur l'aven-
ture de Pierre de la Brosse, qui, de barbier
de saint Louis, devenu le favori du roi son
fils et son successeur,' fut convaincu de ca-
lomnie, et pendu, en' 1276, pour avoir accusé
la reine, Marie de Brabant, dont il redoutait
le crédit, d'avoir voulu etnpoisonner un CIs
du premier lit, qu'avait le roi.
c Les interlocuteurs de ce drame sont :
dame Raiion, dame Fortune et la Brosse^ ou
plutôt la Broche; car c'est ainsi qu*il est ap-
pelé dans le manuscrit. Celui-ci se plaint
des soucis et des chagrins qu'il endure. Il
murmure contre la Fortune, qu'il accuse de
lui avoir vendu trop cher les richesses et
les honneurs quelle lui a procurés. Raison
exige que Fortune se disculpe; et elle l'a-
mène devant la Broche. D'abord grandes
invectives de la part de ce dernier. Hais
dame Fortune, l'accusant à son tour, lui
reproche d'avoir abusé de tout ce qu'elle
avait fait pour lui ; d'avoir, sans motif, dés-
honoré une reine pleine de mérite; d'avoir
presque avili le roi et sa couronne^ etc.
Dame Raison prononce sa sentence, et,
faisant droit aux plaintes de Fortune , dé-
clare que la Broche a mérité, non seule-
ment les peines dont il se plaint, mais en-
core d'autres tourmens qu'il ne tardera pas
d'éprouver. (Cette pièce fut faite probable-
ment pendant la détention et le procès de
la Brosse.)
c Enfin je ne sais si Ton ne devrait pas
regarder comme de yruh jeux ces sortes de
scènes que les ménétriers débitaient quel-
quefois dans les fêtes auxquelles ils étaient
appelés, et qui représentaient des querelles.
J'ai trouvé dans les manuscrits trois de ces
pièces. La première est une querelle entre
deux femmes de mauvaise vie. Les deux
autres sont des querelles d'hommes : l'une
sous le titre de Dispute du Barbier et de Char-
iot, Tautrc sous le titre de DisptUe de Re-
nard et de Peau-d'Oie (sobriquets de deux
ménétriers). Toutes trois sont divisées par
strophes ou couplets en rimes croisées , et,
alternativement, chacun des querelleurs di-
sait un des couplets. Très-probablement c'é-
tait là des Farces dramatiques, qui, comme
nos Proverbes d'aujourd'hui, n'étaient com-
posées que de quelques scènes détachées.
AU HOTEff'AGE.
• Peol*étre poorrais-je dire la même chose
da Kcl de l'Herherie, qu'on lira au troisième
volume*.»
A ces détails , donués par le Grand d'Aus-
sy, nous ajouterons .que le Jeu de Pierre de
209
• FMiaus ou Contes, FaJbUs et Romans du xii« et
du xiii* sièeU, Puis, Renouard, mdccc xjlix, cinq,
volumes in-S', t. II, p. 301-203. Notes au Jeu du
Berger et ete la Bergère.
la Brosse a été publié pour la première fois ,
avecla Complainte, par M. Achille Jubinal%
qui a fait précéder ces deux pièces d'une
préface et de notes étendues auxquelles
nous nous bornerons a renvoyer.
F. M.
* Paris, Techener, etc., 1 835, in.8% de 76 pages,
plus un feuillet de lili-c.
DE PIERRE DE LA RROCHE
QUI DISPUTE A FORTUNE PAR DEVANT RESON.
[Ci parole PIERRE.]
Trop ai chier achaté l'avoir,
La richece et le seignorage
Qu'ele m*a fet lonc tens avoir :
Torné le m'a à grant domage.
Tels hom riches, plains de savoir,
Ne fu aine mes à tel hontage.
Dame Reson , dame Reson ,
Ma grant dolor ne puis refraindre :
Toz jors me truis en la meson
DePlorer, de Crier, de Plaindre.
Fortune m*a longue seson
Fet en grande seignorie maindre ;
Or m'est venue en desreson
Ha joie* et ma clarté estaindre.
Estaindre, ce puis-je bien dire;
Quar amortis sui et estains.
Du roiaume sui en l'empire,
De mes anemis sui atains.
Tels me soloit dire : c Biaus sire, »
Qui me dit : t Traîtres atains. »
Or ne me prent talent de rire ;
De dolor sui noircis et tains.
Tains sui de tainture perverse
Et de dolor tristre et amere ;
Ma robe m'est vestue enverse,
Quar celé est noire qui blanche ère.
Or voi-je chasse trop diverse.
[ici parle PIERRE.]
J'ai acheté trop cher l'avoir , la richesse
et la seigneurie qu'elle m'a fait avoir pen-
dant long-temps : elle me l'a changé en trop
grand dommage. Jamais un homme riche
et plein de sagesse comme moi ne fut ainsi
honni.
Dame Raison , dame Raison , je ne puis
mettre un frein à ma grande douleur : je
me trouve toujours dans la maison de Pleu-
rer, de Crier et de Plaindre. Fortune m'a *
fait pendant long- temps rester en grande
seigneurie; mainienant elle est venue à tort
éteindre ma joie et mon éclat.
Éteindre, je puis bien le dire; car Je suis
amorti et éteint. Je suis des plus malades du
royaume, je suis atteint par mes ennemis. Tel
avait coutume de me dire : cBeau sire , » qui
me dit (maintenant) : c Atteint (et convaincu)
de trahison.» A cette heure, je n'ai pas envie
de rire; je suis noir et livide de douleur.
Je sius teint de mauvaise couleuret de dou-
leur triste et amère ; ma robe m'est vêtue à
l'envers, car elle qui était blanche est (main-
tenant) noire. Je vois maintenant chasse
bien difTérenie, car Fortune est marâtre et
14
210
THÉÂTRE
Qnar Fortune est marrastre et mère ;
Trop s'est à moi mal fere aerse :
Si vous pri , droit m'en viieilliez fere.
Ci parole RBSON.
Pierres, Fortune est en présence
Por dire ce qu'il ii plera,
Et chascuns par droite balance
Son loial droit enportera,
Selonc les moz et la sentence
Chascuns ici proposera.
[pierre.]
Dame, bien le vueil sanz dontance :
Mal ait qui s'en descordera !
Ci parole FORTUNE.
Avoi , Pierre ! bien puis entendre :
Qui bien fet le bien trovera.
Tu le plains ! Or m'estuet desfendre
Tout ausi corn droiz le dira.
Or puis-je bien dire et entendre
Que Ii proverbes voir dira :
c Qui le larron torne de pendre ,
iik Ii lerres ne Tamera *, >
Je te tornai de povrelé
Quant je te vi premièrement ;
Je te donnai la richetc
Où tu as esté longuement.
Or as faussement esploité,
Dont tu reçois le paiement :
Se tu pers en ta fausseté ,
Te ne t'en puis mes vraiment.
Pierres, bien voi, qoi que nus die.
Que tu viens en la reverdure ;
Quar qui metroit toute sa vie
A servir mauves paine et cure
Et.si lessast h la foïe
Por son mesfet soufrir icdure,
Tanlosl seroit l'amor faillie;
Quar mauves est de tel nature.
Pierre , Pierre , se lu penssoies
Où je te pris ne en quel point ,
Bien croi que jamès ne feruies
De moi fere clamor ne plaint.
Povres hom et noient estoies
Quant je te mis en si haut point :
Or me mesdis et me guerroies !
Ainsi sert mauves tout à point.
PRAIKÇAIS.
mère ; elle s'est trop attachée à me faire do
mal : et je vous prie de m'en faire justice.
Ici parle RAISON.
Pierre, Fortune est en présence pour dire
ce qu'il lui plaira , et chacun également ob-
tiendra loyale justice , selon les mots et le
plaidoyer qu'il prononcera.
[PIERRE.]
Dame, je le veux bien sans hésiter : mal-
heur à qui s'y refusera !
Ici parle FORTUNE.
Eh , Pierre ? je puis bien entendre : celui
qui le bien fait, le bien trouvera. Tu te
plains ! Alors il faut que je me défende ainsi
que le droit le dira. Maintenant je puis bien
dire et entendre que le proverlie dira vrai :
c Celui qui arrache le larron du gibet n'en
sera jamais aimé. >
Je t'arrachai à la pauvreté tout d'abord
que je tè vis; je te donnai la richesse dans
laquelle tu as vécu longuement. Maintenant
que tu as agi comme un traître, tu reçois le
paiement de ton crime : si tu perds par ta
félonie, je n'en puis mais, en vérité.
V. sur ce proverbe, notre 7>/f/«i«>l.n,p.31 1,313.
Pierre , je vois bien , quoi qu'on en dise ,
que tu reviens à ton état de vilain; çn effet,
celui qui mettrait peine et soin toute sa vie
à servir un méchant , s'il le laissait une fois
en butte aux outrages à cause de son mé-
fait, perdrait bien vite son amitié ; carie mé-
chant est de telle nature.
Pierre, Pierre , si tu te rappelais où je te
pris et en quel point , je crois bien que ja-
mais tu n'élèverais ni réclamation ni plainte
contre moi. Tu étais un homme pauvre et (de)
rien quand je te mis en si haut point : main-
tenant tu me maudis et me guerroies ! c'est
ainsi que le méchant sort dans l'occasion.
AU MOYEN-AGE.
211
Povres hom i ce di-je, et despris,'
Sanz richeté et sanz poissance,
Quant je te mis en si haut pris
Que sires estoies de France.
Or as par ton orgueil mespris:
Se droiz en a pris la yenjance
Et ta fausseté t*a repris,
Por qoi m*en fez noise ne tance?
Ci parole PIERRE.
Hé! Fortune fausse et vilaine,
Vessiaus plains de mal et d*amer,
Escorpie de venin plaine.
Au premier fez samblant d*amer
Et en la fin mesaise et paine
D'envenimer et d'enflamer.
Jà nus hom ne t*aura certaine;
Plus es aiuable que la mer.
Tu me méis an commencîer
Plus aise que poisson qui noe ; •
Encor por moi plus essaucier
Me montas en haut sus ta roe.
Or m*es îà venue enchaucier
Et m* as si geté en la boe
Que tels me soloit deschanciei^
Qui maintenant me fet la moe^
Quant dooé m'eus tel hautece ,
Porqoî ne m*î as aresté ?
Por moi fere plus de tristece
Le féis , (c'est la) vérité ;
Quar [hom qni n'a pla]s richece ,
Quant il dechiet en povreté ,
A plus dolor, honte et destrece
Que s*onques n'éost riche esté.
Trop esl fols qui en toi se fie ,
Quar en la fin cfaier le compère :
Tu me fns au premier amie
Et norrice loians et mère ;
Or m'es en la fin anémie
Et marrastre dure et amere.
Tu es ansi com Tescopie
Qui oint devant et point derrière.
Trahison fn et faussetez , «
Ce voit-on bien apertement ,
Quant tant de biens et d amistez
Me moustras au commencement
Et me douas les richetez ,
(Tu étais) pauvre homme , dis-je , et mé«<
prisé, sans richesse et sans pouvoir, quand
je te mis en si haut prix que tu étais seigneur
de la France. Maintenant ton orgueil t*a
égaré : si la justice en a pris sa vengeance
et t'a repris de ta félonie , pourquoi me
cherchës-tu noise, et me fais-tu des repro-
ches?
Ici parle PIERRE.
Eh ! Fortune félonne et vilaine, vase rem-
pli de mal et d'amertume, scorpion plein de
venin , tu fais d'abord semblant d'aimer, et
(tu causes) à la fin malaise et peine en enve-
nimant et en enflammant. Jamais nul homme
ne sera certain de t' avoir, car tu es plus
changeante que la mer.
Au commencement tu me rendis plus aise
que poisson qui nage , et pour m'élever en-
core davantage tu me montas en haut sur
ta roue. Et déjà tu m'es venu chasser et tu
m'as tellement jeté dans la boue que tel
avait coutume de me déchausser qui main-*
tenant me fait la moue.
Quand tu m'eus donné une telle élévation ,
pourquoi ne m'y as-tu pas fixé ? Tu le fis
pour me causer plus de tristesse, c'est la vé-
rité ; car un homme qui n'a plus de richesse,
quand il tombe dans la pauvreté , a plus de
douleur , de honte et de détresse que s'il
n'eût jamais été riche.
Trop est fou qui eu toi se fie, car à la fin
il le paie cher : tu fus d'abord pour moi
une amie, une nourrice loyale et une mère ;
maintenant tu m'es enfin ennemie et une
dure et amère marâtre. Tu es pareille au
scorpion qui oint devant et pique derrière..
Ce fut trahison et fausseté, on le voit bien
clairement, quand lu me montras au com-
mencement tant de bienveillance et d'ami-
tié et me donnas les richesses, les hon-
neurs et la tenance dont je suis à la fiiv
212
Les honors et le tenement
Dont je soi eo la fin gelez
Et chaciez trop honteusement.
Ci parole FORTUNE.
Pierres, moult très grant félonie
Me dis et moult très grant outrage :
Tu dis que je t'ai vilonie
Et trahison fet et domage ;
Non ai , Pierres, mes cortoisie
A toi et à tout ton lingnage ;
Mes si mauves n'estoies mie
Quant je te mis en seignorage.
Bons et loiaus et preus estoies,
Près et de bien fere et d'entendre ;
A tout servir l'abandonoies,
Le grant , le petit et le mendre.
Dieu et irestoz ses sainz servoies
Piteusement et de cuer tendre;
Et quant Diex vit qu'ainsi fesoies.
Si t'en voul le guerredon rendre.
Lors te pris en humilité
Ou commandement Dieu le père,
Et te fis par grant amisté
Ta meson sus ma roe fere.
Or as en la fin esploité
Mauvesement de ta matere :
Oi^ueil as pris et vanité,
Et lessié la voie première.
Ta faussetez et tes orgueus
T'a fet en ceste dolor estre ;
Traîtres as et desloiaus
Esté vers ton seignor terrestre.
Li lerres privez est trop maus,
Et tu savoies tout son estre :
Or as esté com li cbaîaus
Qui runge les sollers son mestre.
Tu pooies trop bien savoir
Qu'en ma roe s'a .i. tel art
Qu'il i covient si droit seoir
Que il ne pende nule part ;
Et qui peut, il l'estuet cheoir :
Et tu pendis (se Diex me gari!)
Vers le faus et lessas le voir :
Or t'en repentiras à tart.
Ci parole PIERRE.
Hél Fortune dure et sauvage ,
THÉÂTRE FRANÇAIS
arraché et chassé trop honteusement.
Ici parle FORTUNB.
Pierre , tu me dis très-grande félonie et
très-grand outrage : tu dis ^e je t'ai fait
vilenie, dommage et trahison; il n'en est
pas ainsi , Pierre ; (j*ai fait ) courtoisie à toi
et à tout ton lignage ; mais tu n'étais pas si
mauvais quand je t'élevai au pouvoir.
Tu étais bon , loyal et preux^ prêt à bien
faire et à entendre ; tu te mettais tout entier
à servir tout le monde, le grand , le petit et
le moindre. Tu servais Dieu et tous ses sainu
pieusement et de cœur tendre ; et quand
Dieu vit que tu agissais ainsi, il voulut t'en
récom[)enser.
Alors je te pris dans un état humble par
le commandement de Dieu le père, et te fis
par grande amitié élever ta maison sur ma
roue. Enfin tu as malversé dans l'exercice de
tes fonctions : tu as pris de l'orgueil et de la
vanité, et laissé la voie première.
Ta fausseté et ton oiigueil t'ont fait tomber
dans cette douleur ; tu as été traître et dé-
loyal envers ton seigneur terrestre. Le vo-
leur domestique est bien méchant , et tn
savais tout ce qui le concernait : tu as donc
été comme le petit chien qui ronge les sou-
liers de son maître.
Tu pouvais très-bien savoir que ma roue
est faite de telle manière qu'il faut y être
assis si droit que Ton ne penche nulle part;
celui qui y penche , il faut qu'il tombe : tu
penchas ( que Dieu me garde!) vers le faux
et laissas le vrai : maintenant il est trqp tard
pour t'en repentir.
Ici parle PIERRE.
Eh ! Fortune dure et sauvage , tu m'as
AU MOTEN-AGE.
213
Bien ni*as ore por Toi tenu !
Je voi moult bien que cil domage
Me sont par toi tuit avenu.
Ta me méis ou haut estage,
Et ne m'i as pas maintenu ;
En dolor m'as mis et en rage :
Par toi me sont cil mal venu.
Son ami puet-on au besoin •
Essaier, ce seut-on retraire ;
Qnar ii ami bon et certain
Aident de ce qu'il pueent faire.
Li tricheor faus et vilain
Si ne finiront jà de brere ;
Tels dit : c Je vous aim >,
Qui point et cunchie derrière.
Se tu fusses loiaus amie ,
De dolor m'eusses geté ;
Hès tu m*es mortel anémie,
Ce voit-on bien par vérité ;
Quar il ne te soufisoit liiie
A tolir ta properité ,
Ainz m'as tolu et mort et vie,
Et fet morir à grant viltë.
Au premier si haut me méis
Que toz li monsm*estoit amis,
El en la fin tant me féis
Que toz li mons m'est anemis.
Au mains, quant tu me desméis
Du lieu où tu m'avoies mis,
En Testât où tu me pris
Porqoî ne m'i as-tu remis?
Se en mon premier estât fusse ,
En bone grasse le préisse ;
U'uar le cors et la vie eusse
Et avoir dont je me vesquisse,
Et me gardaisse, et percéusse
Comment loiaument me tenisse :
Or est ma vie si confuse
Que chascuns me het et despise.
Fortune, ceste desreson
M'as-tu fête et ceste durté :
Vennz soi de ciere meson
En dolor et en obscurté.
Perdu ai ma bone seson ,
bien à cette heure tenu pour fou l Je vois
bien que tous ces dommages me sont arri-
vés par toi. Tu me mis en haute position ,
et ne m'y a pas maintenu ; tu m'as mis en
douleur et en rage : par toi me sont venus
ces maux.
L'on peut dans la nécessité éprouver son
ami , c*est un proverbe ; car les amis bons
et sûrs aident de ce qu'ils peuvent faire.
Les tricheurs félons et vilains ne finiront ja-
mais de crier; tel dit par devant : f Je vous
aime » , qui pique et conspue derrière»
Si tu eusses été (une) loyale amie , tu
m'eusses tiré de ma douleur ; mais tu es mon
ennemie mortelle, ce voit-on bien en vérité ;
car il ne te suffisait pas de me retirer ta
prospérité, tu m'as enlevé et mort et vie, et
fait mourir très-ignominieusement.
Tu me mis d'abord si haut que tout le
monde était mon ami, et à la fin tu metnis si
(bas) que tout le monde est mon ennemi. Au
moins, quand tu me déplaças du lieu où tu
m'avais mis , pourquoi ne m'as-tu pas rendu
à l'état dans lequel tu me pris?
Si j'étais en mon premier état, je prendrais
la chose de bonne grâce; car j'aurais le corps,
la vie et avoir dont je pourrais vivre, et j'a-
viserais à me tenir loyalement : maintenant
ma vie est si confuse que chacun me hait et.
me méprise.
Fortune , c'est toi qui es l'auteur de cette
iniquité et de cette infortune : je suis venu
de claire maison en douleur et en obscurité.
J'ai perdu ma bonae saison , je suis tombé
dans le malheur. Faites-moi justice , dame
iU
TUÉATilE
Chéus suî en maléurlé.
Droit m'en féist, dame Resoh ,
De ce que ainsi m'a hurlé.
Ci parole FORTUNE.
Pierres, je ne t*ai pas ostée
Ta richece ne ta poissa nce ;
Mes ta grant fausseté provée
T'a mis en ceste mescheance.
A pol que tu n'as vergondée
La coronne et le roi de France ,
Et sanz reson as disfamée
La roine, où tant a vaillance.
Garder déusses loiaument
Ton seignor lige et maintenir,
£t tu l'as servi faussement :
Fere le cuidoies morir ;
S'as-tu fet à ce jugement
A la mort maint homme ven^* :
Bien doit avoir mal paiement
Qui maie œvre veut maintenir-
Tuas fet trop d'iniquitez ,
Droiz t'en fet le guerredon rendre ;
Se tu pers en ta faussetez ,
Tu ne t'en dois pas à moi prendre.
C'est ma droite properitez
Que de monter et de descendre ;
Jà mes estas n'ert arestez :
Or le faz grant, or lefaz mendre.
Porqoi sui Fortune nommée ,
Qûar je faz bien le fort tumber
Ëttrebuchier en la valée;
£t quant d'eus me vueilaprismer,
Je les remet en la montée.
Et si les faz seignors clamer.
Ainsi est ma roe tornée,
Quar je faz haïr et amer.
Ainsi , Pierres, te plains a lor( ,
Ce voit-on bien par vérité ;
Tu méfsmes t'es mis à mort
Et de richece t'esgeté.*
Or n'i a autre réconfort ,
Fors que je pri par amisté
A Reson que droit nous aport
Selonc ce qu'il est desputé.
Ci l'CDt RESON sentence.
^ier »es , bien as Fortune oie,
FRANÇAIS
Raison , de ses mauvais traitemens à mon
égard.
Ici parle FORTUNE.
Pierre, je ne t'ai pas ôté ta richesse ni ta
puissance; mais c'est ta grande félonie prou-
vée qui t'a mis dans cette infortune. Il s*eo
faut de peu que tu n'aies avili la couronne et
le roi de France; sans raison tu as diffamé
la reine, dont le mérite est si grand..
Tu aurais dû garder loyalement et main-
tenir ton seigneur lige , et tu l'as servi en
traître : tu pensais le faire mourir, et par ce
jugement tu as fait venir maint homme à h
mort : celui qui veut maintenir mauvaise œu-
vi*e doit bien avoir mauvais paiement.
Tu as commis trop d'iniquités. Droit t'ea
fait donner la récompense ; si tu perds par
ta fausseté , tu ne dois pas t'en prendre à
moi. C'est mon véritable bonheur que de
monter et de descendre ; jamais mon état ne
sera fixe: tantôt je le fais grand, tantôt je
le fais moindre.
C'est pour cela que je suis appelée For-
tune, car je fais bien tomber et trébucher le
fort en bas; et quand je veux m'approcher
d'eux , je les remets en la montée , et les
fais appeler seigneurs. Ainsi est tournée ma
roue, car je fais haïr et aimer.
Ainsi , Pierre , tu te plains à tort , ce voit-
on bien en vérité ; toi*mème (tu) t'es mis à
mort et privé de richesses. A cette heure il
n'y a pas à s'en consoler autrement, sinon
que je prie par amitié Raison qu'elle nous
rende justice suivant les débats qui ont eu
lieu.
Ici RAISON i-endaenteuce.
Pierre, tu as bien ouï Fortune, qui se dé-
AU MOYEN-AGE.
216
Qui se desfent moult sagemeni ,
Et dist que tu ne sivis mie
La voie du commencement ,
Et que tu as de tricherie
Ton seignor servi faussement ,
Et que c'est ses droiz et sa vie
De torner tost isnelement.
Ainsi, Pierres, à tort te plains.
Et je croi bien qu'ele dit voir :
De les mauvestiez es atains ,
€e puet chascuns moult bien veoir,
Et par jugement es contrains
A eeste paine recevoir :
Li anemis ne s'est pas fains
Qui te tenoit en son pooir.
Li baras son seignor cunchie ,
Jà si ne le saura farder;
E cil qui sert de tricherie
Celui que il devroit garder,
Je di, par la virge Marie ,
Qu il seroit dignes de Tarder :
Por ce t'est ta peine ajugie,
Que tu recevras sanz tarder.
Droiz te condampne par droiture.
Et je te conferm la sentence ;
Hés sachiez que ce n'est cointure
De terriene penitance ;
Mes la mort vient diverse et dure
Là où Diex vendra sanzdoutance.
Qui mal fet , ce dist l'Escripture,
Mal trovera : c'est ma créance.
EXPUCIT DE PIERRE DE LA BROCHE QUI DES-
POTE A FORTUNE PAR DEVANT RBSON.
fend très-sagement, et dit que tu ne suivis pas
la voie du commencement', que tu as traî-
treusement servi de tricherie ton seigneur,
et que c'est son droit et sa vie de tourner
rapidement.
Ainsi , Pierre , tu te plains à tort , et je
crois bien qu'elle dit la vérité : tu es atteint
(et convaincu) de crimes , chacun le peut
très-bien voir, et par jugement tu es con-
traint à recevoir cette peine : le diable
qui te tenait en son pouvoir ne s'est pas dis-
simulé.
La fourberie attrape celui qui ,1a met en
œuvre, elle ne saura jamais le masquer; et
rhomme qui use de tricherie envers celui
qu'il devrait garder, je dis, par la viei^eMa*
rie, qu'il mériterait d'être brûlé : pour cela
la peine t'est adjugée ; tu la recevras sans
tarder.
Droit te condamne justement, et je te
confirme la sentence ; mais sache que ce
n'est pas une apparence de pénitence sur la
terre; mais la mort vient sévère et dure là où
Dieu viendra sans doute. Qui mal fait , dit
l'Écriture, mal trouvera : c'est ma croyance.
FIN DE PIERRE DE LA BROSSE QUI DISPUTE
CONTRE FORTUNE PAR DEVANT RAISON.
F. M.
2iB
THÉÂTRE FRANÇAIS
UN MIRACLE
DE NOSTRE-DAME
D'AMIS ET D'AMILLE
NOTICE.
La pièce qui suit nous semble appartenir
au nv* siècle. Elle est tirée du manuscrit de
la Bibliothèque Royale, 7208. 4.B% oit elle
commence au folio 1 recto.
Nous ne nous étendrons pas ici sur la
légende qui a donné lieu à ce drame et au
roman français plus ancien de Miles et d'A-
mis** : cette tûche a été déjà habilement
* M. Achille Jubînal a donné le catalogue des
pièces que ce Tolume renlenne , dans ses Mystères
inédits du quinzième siècle, t. I , p. xxti-xxviii. Celte
liste ayailéle précédemment publiée par M. de Beau-
champs y dans ses Recherches sur Us Théâtres de
France. A Paris» chez Prault yèvc, m. dcc. \x\\,
in-4 , p. 109,110. Ce manuscrit forme le second
tome d'un recueil précieux d'anciens mirM;Ics, dont
le premier est maintenant hors de la Bibliothèque
Rojale. C'est la raison qui nous a fiiit commcn'^er
par le second; au reste, cette circonstance nous
semble n*étre d'aucune importance réelle.
** Outre les nombreux manuscrits qui contiennent
^e poème, et qui seconserTentdans les différentes
bibliothèques de la France, j'en en ai vu deux en
Angleterre : le premier au Musée Britannique, Ms.
royal 13. c. xii. 9 ; le second dans la Bibliothèque
de Corpus Cbrisli Collège, Cambridge, manuscrit
Parker L.
remplie par plusieurs savans*; nous nou$
bornerons à dire que l'histoire de Miles
et d'Amis a été mise en vers latins, dans
* Vojez ek SS. Àmieo et jfmeUo^ pro martyrâus
cultis , Mortewiœ in ducal u medionalensi Sylli^
crilicthhistorica, publié dans les Aeta Sanetomm oc"
tohris... tomu8VI,p. 124-136; rart.de M. Schmidl,
dans les fyiener Jahrbûcher der Literatur, volume
XXXI« p. 130-133; Li Romans des Sept Sages,
publié par M. Keller, introduction,, p. ccxixiij-
ccjxItJ ; et Ameiger fur Kunde der teulscHen For-
zr//^ publié parMonc, année 1836, col. 145-167
( to le texte onginal latin ' ; 2* la version fi-ançaisc co
prose» d'après un manuscrit de la Bibliothèque de
Lille), col. 353-360 (3» le Roman d'Amjs et AmîUe,
* Il est tiré do Spéculum hhtorialcy de Vioecnt de BetS'
vaif , et M compose de six chapitres. Voyez rëdilion in-fol.*
Douai, i6a4 , livre XXIII , chapitres clsii-cisti, el clxis.
II se troQTe en in\rt dans an grand nombre de nannscriti,
entre antres dans cenx de la Bihliolhèqnc Royale n^3S5o«
863set6i88, et dan» celui de la Bibliothèque pnbliqne de
Saint-Omer vfi 776. Voyez le premier extrait do calalognc
inédit de M. H. Piers, inséré dan» le tome lit dfs Mémoire»
de la Société des Antiquaires de la Morinie.
11 existe aussi , dans la Chronique d'Albérie des Troi»'
Fontaines, à l'année 7^4 , un long récit relatif ans de«s
amis. Voyez IVdilion de I.eibnilz , partie I , p. 108 'fi»'
AD llOtEN<*AGB. 217
le mil* siècle*; qn*eHe n passé en aile- j mand*, en anglais**» en breton***, en italien'
,«••*
en tirades monorimes , d'après un manuscrit du xr*
RÎècIe de la Bibliothèque d'Airasf 4o la légende po-
pulaire en prose française, d'après rédition de Paris,
par Nie. Cliivstien, 1535, in*4o)i, et col. 430-422
(sur les noitas des héros» remarques étymologiques;
6osur l'origine tndesque de cette légende). Yojez, en
outre, la Chronique rhnée de Philippe Mouskes, pu-
bliée par M. le baron de ReifTenberg, t* II, n*» cclti,
GCLTin,cGuuii; la Bibliothèque wiiverseUe des Ro-
mans, Tolume de décembre 1778, p. 3-50; ihe iiis»
tory (^Fiction .* . . . by John Ounlop. In thrce to-
lûmes. Vol. I. Second Edition. Editiburgh : Printed
by James Ballantyne and Co. for Longman... 1816,
io^% p. 430-441 ; et V Analectabibl^on de M. le mar-
quis du Roure, 1. I. Paris, Techener, 1836, in-8^
p. 120-122.
Nous arons mentionné dans notre Tristan, f . I ,
p. rii, un roman ^Amys, et jémilion Gallicê, qui
existait dans la Bibliothèque de la cathédrale de Pe-
lerborough; et , p. xxix>xxxi de notre préface à la
Chanson de Roland, nous avons donné les premiers
et les derniers rers de ce roman, tels qu'ils se trou-
vent dans le manuscrit de la Bibliothèque Royale
2727-5.
M. Loiseleur Deslonchamps , dans son Essai sur
lesfaUes indiennes et sur leur introduction en Europe,
pafç. Î63-I66, a donné l'analyse de celle légende,
telle qu'elle se retroure dans les Sept Sages de
Borne.
* En Toici le début , tiré du seul manuscrit dont
nous connaissions l'existence :
Ckriste , Dei rirtas , Terbnm Patris , bostia rera ,
Aaxiliani meadico ianm, fapieotia gamma t
Aupiciam «ligoare meo conferre labori ;
Nam Teint ignams a te deposco doccri.
Temporc Pipioi Francomm principis, orlos
Est paer in caalro Berieano^ germlne clami,
Teulonico pâtre gcnilos , magoe bonilalit ;
Ckrâli collorcm piimii dîlexit ab annia.
Hajos nlerqoe parens TOTÎt , ai TÎvcre poaact ,
Qaod perfondendas laracro bapliamalis esset :
Qai tameo ad Romam palria aaxilio Teheretar
Ut dmaini pape bapliamom conacqneretor.
Ncc more, per sooDum, qnoddam mlrabile TÎdit
Hector Alonaensia , riaoqae itopescere ccpit ;
Namqae Tidebalar sibi quod Ronuinat in nrbe
Presol Alnanenat pretena foret , bac ratiooc
Ut mnltos paeroa aacri perfandcret nnda
Bapiiimi, tribnena ipai» eeleslta dona.
Taoc Cbroea, hoc viao, cepU perqnirerc qnidoam
Hoc forci, alqnc rei Tolnit cogooscere caoaam.
Tanc senior qaidam diflno mnnere doctus
^ic comiti aie fsl blando aermone locnlns;
« 0 comea, exalta ! Qoem paemm generabis
Magne Tirtnlia et inirificc bonîtatîa ,
Qnem facîena Ronum deferri ponlificali
Porglndnm laracro. Mtbi crédite Tera loqnenti
Siognla. Quid referam? Paer bic perfenit ad ortam,
Qaem qoaai dileclam natrÎTlt cara parenlam ;
Dnmqae cornes paeram nutrire ataderet et ejoa
Parceret etaU , primas pertraDaiit annaa t
Propoaîlamqae TÎam capiena persolrere , tandem
Cam parTQ paero Trecensem venit ad nrbem ;
Poslqae moram faelam , dnm tempaa qaerit eandi ,
Qaidam de Berico miles fait obvias iUi ,
Qui paeram portana Rome teodcbat ad orbem
Ut paer indaeret baptismam pontificalem.
Qaem comea alloqailar, dicena : « Qao tendis, et ande
Hac adyeniati ? die , o milea renerande ! »
Cai milea Bericanns ait : ■ Venerande rir^ avdi,
Et narrabo tibi qaod qaerere disposaisti t
Me Bcricana anam prorincia gandet babere.
Reclorem Romam toIo , ai dederit Dena , ire,
Ut pnernm noalram beoediclio pontificalia
Parget ab bamane delicto conditionîa. ■
Cni comea : c Hinc et ego Romam compellor adiré
Ut per apoflolicam bapllzetar paer iate. •
ToBc in amicitiam firmato fédère janctî,
Propositam teavere Tiam, pneris bonerali...
Etc.
(Manuscrit de la Bibliothèque du Roi n^ 3718,
in-4*', folio 25 recto)
* « The romance was translated into German
▼erse, by Conrad of Wuerzburg, wbo flourished
about the year 1 300. He chose to name the heroes
Engelhard and Ëngeidrud. It was modemized and
printed at Fraokfort, in 1573. » Weber, 1. 1, p. liv ;
ihe History o/English Poetry^ édition de R. Price,
1. 1^ p. 92, note k.
Quant à nous, nous n'en avons vu qu'une version
très abrégée (d'après le latin) en pi-oiie du xv* siè-
cle , publiée par Carové dans le Ttuchtnbueh Jur
Freunde altdeutscher Zeit und Kunst aufdas Jahr
1816, et mieux par Wackérnagcl dans son Deuis-
chen Lesebuehe, Basel, 1835, in-8'', I. 1, col. 757-
762.
•* Melrical Romances of the thtrteenth,fourteenth,
andjifteenth Centuries : puèlished,.. by Senry ^e-
brr, Tol. II, p. 369-473. Le poème à^Amis and Amy-
lion est analysé dans le tome lll des Spécimens of'
Early Engiith metrieal Romances d'Ellis, édition de
Londres, 1805, p. 384-419. — Édition de la même
ville, 1811, p. 396-433.
*** Kellcr, p. ccxlij.
**** Cette traduction a eu trois éditions : la pre-
mière, à Venise, eu 1503 ; la seconde, à Milan , en
218
TttiATRK FBANÇAIS
et même en islandais*, qu'elle a fourni le su-
jet d'un drame italien du xv* siècle , et, si
je ne me trompe, celui d'une tapisserie his-
toriée ** , et d'un tableau de P. Antonio de
Foligno***« Nous ajouterons qu'elle a été ri-
mée de nouveau en français dans le xiv* siè-
cle, c'est-à-dire par un poète contemporain
de l'auteur du Miracle, sous le titre du Dit
1 5 1 3 ; la troisième , dans la même ville , en 1 530 :
toutes trois in-4. Voyez Analisi e Bihlio^rafia dei
Romanzi di cavaUeria e dei poemi romanteschi d^l-
ialia. Volume secondo, conlenente la Biblîoi^tia.
Milano, dalla tipographîa dei dott. Giulio Ferrario,
M. Dccc. XXIX, in-8, p. 282, 383.
* Sof^abîbUolhek med Annuxrhi'mger og indUdende
jifhandlinger* Af Peitr Erasmus MueUer. Ti-edie
Bind.Kîœbenhavn.Trykti detschullziskeOfHcin...
1830, petit io-8o, p. 480; Relier, p. ccxlij.
** « The storj was poui-trayed on the tapesti-y of
Nottingham Castle, in the time of Henry VIII. a
Weber, vol. 1 , p. liv.
Nous voyons dans Pinventaira des richesses du
1 oi Charles V, qu'il possédait , entre auU-es Tappit
à ymages , ceux de la vie de saint Theséus , du
0aint Graei, de FUurence de Homme, ^Amis et
ti^Amie, de Banfé et de Beaulté, des sept Péchez mor-
ielt , des neuf Preux , de Godeffroy de Bithon ,
fV Uunaii et de la Royne d'Irlande, de messire Yvain,
4es sept Sciences et de saint Augustin, de Judic,
des Fait et batailles de Judas Maeahcus et d^Antho-
qus , de la Bataille du duc d" Acquictaine ctdeFlo'
renccy de Girart de Ncvers, etc., etc. Voyez le ma-
nuscrit de la Bibliothèque Royale n<» 8356 , folio
^ij.c.xij verso et suivans.
*'*'* a Dans la ville d'Assise, sur le mur extérieur
de rhospice de Saint^Jacqucs et Saint-Antoine, on
voit une madone, placée entre ces deux saints, avec
quatra pèlerins agenouillés devant' elle, le tout
dans un style qui trahit manifestement le disciple
ou rimitateur de Taddée Bartolo... Pierre Antonio
de Foligno, qui a |>eint dans une chapelle voisine
un miracle fameux de saint Jacques de Compos-
f elle ' , avait certainementsubi la même influence. . . »
' « C'eit U résarreclioo d'un cufaot dont le* parcD» étaienl
alléi eu pëlerioagc k CompostcHc. II y a an drame ita-
lien du xT« siècle »ur 1c même sujet. > De la Poésie
chrétienne dans son principe, dans sa matière et
aans st s formes, par A,-E. Rio. — Forme de VArt ;
seconde partie- — Paris, Dcbécoiirl , i 836, in-8°, p. i 73.
dci trou Pommes, et publiée pour la premièrt
fois , sous cette forme , en 1837, par notre
ami G. -S. Trebutien,â Paris, chez Siivestre,
grand in-8'', 15 pages.
Dans le xv siècle , le roman de Miles ei
d'Amis partagea le sort de la plupart des
atitres ouvrages de ce genre : il fut mis eo
prose française » et eut un grand nombre
d'éditions *.
U y a une imitation de cette légende daos
un autre roman souvent réimprimé et iml-
tulé : Hystoire de Olivier de CastiUe et et
Artur d'Algarbe, son loyal compagnon ^ qui
se trouve analysé dans les Mélanges tira
d'une grande bibliothèque ^ volume E , p. 79
et suivantes **.
Enfin , après tant de vicissitudes et des
transformations diverses, l'histoire de Miles
et d'Amis descendit dans la rue sous la forme
de ballade, et fit les délices du peuple
après avoir charmé le clergé et la no-
blesse "••. F. M.
* Paris , pour Antoine Yeranl , sans date (ven
1503), un Tolume petit in*folîo (décrit dans le Ctf-
tahguedes dores imprimés sur vélim^ de la Bibliothè-
que du Roi, t. 1V^ p. 261, n. 387); à Lyon, pat
Olivier Amoullet , 1531, in*4* ; à Paris, par Nico-
las CUrestien, 1535, in-4o ; par AUin Lotrian, sans
date, in-4o; par Jean Bonfons , sans date, in-4^
par Nicolas Bonfons , petit in-4o, sans date, avec ti-
gures sur bois; et à Rouen» chez la reuTe de Lou}»
Coste, sans date (vers 1620), in-4«.
** Nous connaissons un ouvrage espagnol loù-
tulc Historia de los muy nobles y valientes csbcûIU-
ros Oliveros de Castilla, y A r tus de Algarva, y de
sus maravillosas y grandes hazanas. Compuesta /wr
cl haehiller Pedro de la Floresla. Con licencia. En
Madrid a costa de Don Pedro Joseph Alonso y P**
diila.. . Un rolume in*] 8. Nous pensons que ce a'est
qu'une Uaduction du vieux roman français.
***« At lust, il dwindied into the shapeof a itreei-
ballad, a copy of which may be found in the valus-
ble republication of Ërans's Old Ballads , vol. 1 1
p. 77. The knightly brothers Amis and Amilouo,
are thei-e transformed into Alexander and Lodo-
vvick, princes of Hungary and France, the Steward
into Guido prince of Spain , and the part oflbe
duke is glven to the Empcror of Germany. » Wc-
bcr, 1. 1> p. liv.
AU MOYEN-AGE.
219
UN MIRACLE
1)K
NOSTRE-DAME D'AMIS ET D'AMILLE
NOMS DES PERSONNAGES.
AMIS.
AMILLE.
LE ROY.
LA ROYNB.
LA FILLE ds roy, appelée LUBIAS.
LE CONTE GRIMAirr.
YTIER, eiGiiier.
LE PAUMIER.
HARORÉ.
LE SERGENT D'ARMES.
LE MESSAGIER.
GOMBAUT.
BERNA RT.
DIEU.
L'ANGE.
HENRI l'esciiier.
LA OAIIOISELLK.
SAINT MICBIEL.
NOSTRE-DAME.
SAINT GABRIEL.
Cy conmenee î. Miracle de Nosti-e-Dame , d\A-
mis et d'Amille, lequel Amille tua sei .ij. cnfans
l^our gairir Amis son compaignon , qui estoit rae-
sel; et depuis les resuscila Nostre^Dame.
AMIS.
Sire Diex, pere omnipotent,
On dit qu'à chose homme ne lent
Dont il ne parviengne à effect;
Mais ainsi ne m'est pas de fait ,
Car puis vij. ans je ne finay ,
Et encore mie fin.n'ay;
Mais cbascun jour de ville en ville
Ne cesse de quérir Amilie,
Pour ce que j'ay oy souvent
De li dire et conter conment
I) me ressamble de corsage,
D'aler, de venir, de langage,
D'eslat, de parler, de maintieng.
Ha ! très doulx Jhesu-Crist , je tieng
Que se Je trouver le péusse ,
Mon désir acompli eusse
Ici commence un Miracle de Notits-Dame, d'Amis
et d*Amille, lequel Amille tua ses deux enfans pour
guérir Amis son compagnon , qui était lépreux; et
depuis Notre-Dame les rassuscila.
AMIS.
Sire Dieu , père tout-puissant , on dit qu'à
quelque chose que l'homme tende , il en
vient à bout; mais cela n'a pas lieu pour moi,
car depuis sept ans je ne m'arrêtai et ne
m'arrête pas encore ; mais chaque jour de
ville en ville je ne cesse de chercher Amille,
car souvent j'ai entendu parler de lui et con-
ter comment il me ressemble de corps , de
démarche, de langage et de maintien. Ah!
très-doux Jésus-Christ , je tiendrais mou
envie pour satisfaite si je pouvais le trou-
ver, et mon cœur serait tout-àr-fait content,
bien que jamais je ne l'aie vu; mais parce
que j'ai ouï dire qu'on ne pourrait choisir en-
tre hommes, fussent-ils cent mille, deux per-
sonnes comme nous sommes, cet Amille et
220
THÉATRB FRANÇAIS
Et fust mon cuer loiu assouvi ,
Jà soit ce que onques ne le yi ;
Mais pour ce que j'ay oy dire
Cou ne pourroit choisir neslire
Entre hommes , et fussent G. mille,
Telz .ij. hommes com cel Amille
Et moy sommes quant à samblance,
Et c'on n'i scet descongnoissance
Trouver en privé n'en commun ,
Con ne die que c'est tout un :
Pour ce li ay donné m'amour.
Tant qu*en une ville demour
Jamays que une nuit ne seray
Jusqu'à tant que trouvé l'aray.
S'il plaist à Dieu que je le voie
En ville, en sentier ou en voie
Ou en chemin.
LE PAUMTBR,
Sire, à ce povre pèlerin
Donnez, s'il vous plaist , vostre aumosne.
Que Dieu , qui maint lassus on throsne ,
Vous soit misericors et doulx !
De loing vieng, pour quoy sui las touz
Et travailliez.
AMIS.
Mon ami , dire me vueilliez
Dont vous venez.
LB PAUMIER.
Sire, pour vérité tenez
Du saint Sépulcre vieng tout droit ;
S'ay puis passé par maint destroit :
Se scet Diex , sire.
AHIS.
Paumier, me saroies-tu dire.
Puis qu'en tant de lieux as esté.
D'un homme que quier, vérité?
Amilles est nommez par nom
Qui me ressamble , ce dit-on ,
De maintien , de corps et de vis.
Se tu m'en scez donner avis,
Bienteferay.
LE PAUMIER.
Voulentîers m'en aviseray.
Sire ; mais , qu'il ne vous desplaise,
Sachiez que puis la terre d'Aise
Ne vi humaine créature
Qui vous ressamblast de faiture
Si bien comme un que vi hier;
Car de vostre grant , sire chier.
moi , sous le rapport de la ressemblance, ei
qu'on ne sait trouver de différence entre nous
ni en public ni en particulier, en sorte qn'on
dit que c'est tout un : pour cela je lui ai donné
mon amour, de manière que je ne séjoor-
nerai jamais qu'une seule nuit dans une ville
jusqu'à ce que je l'aie trouvé, s'il plaît à Dieu
que je le voie dans une ville, un sentier, une
voie ou un chemin.
LE PÈLERIN.
Sire, donnez, s'il vous plalt» votre aumôoe
à ce pauvre pèlerin. Que Dieu, qui est assis
là-haut sur le trône , vous soit miséricor-
dieux et doux ! Je viens de loin , c*est pour-
quoi je suis très-las et harassé.
AMIS»
Mon ami , veuillez me dire d'où vous ve-
nez.
LE PÉLBRUV.
Sire, tenez pour vrai que je viens du saint
Sépulcre ; j'ai passé ensuite par maint défilé:
Dieu le sait, sire.
AMIS.
Pèlerin , me saurais-tu dire , puisque tu
as été en tant de lieux , la vérité au sujet
d'un homme que je cherche? Il se nomme
Amille, et me ressemble, dit-on, de main-
tien , de corps et de visage. Si tu sais m'en
donner des nouvelles, je te ferai dubieo.
LE PiLERIN.
J'y réfléchirai volontiers, sire; mais, qu'il
ne vous déplaise , sachez que depuis la terre
d'Asie je ne vis créature humaine qui vous
ressemblât de figure autant qu'un homme
que je vis hier ; car il était , cher sire , de
votre taille et de votre air, en sorte que je
soupçonne encore que vous êtes celui-là
AU HOYEN-AG£.
221
Estoit et de vostre façon «
Si qu'encore ay-je sonspeçon
Qae celui-mesmes ne soiez :
S'a voir dire-sni avoiez ,
Ditea-ie-moi.
AVIS.
Nanil » paumier, foy que te doy !
Onques mais ne me veis que ore.
EDiex ! quelle part va-il ore,
Celui que dis?
LE PAUMIBR.
Sire, il s'en va devers Paris :
Je croy c*est ce que«vous querez ;
Se vous hastez, vous l'ataindrez ,
Je nen doubt point.
• AMIS.
D'argent monnoié n'ay-je point ,
Paumier amis; mais cest annel
Te doing qui est et bon et bel :
Saches quant vendre le voulras ,
Deux mars d'argent bien en aras,
N'endoubtes mie.
LE PAUMIER.
Grans mercis, sire, et celle amie
Vous soit qui mère est et pucele
Et qui Ihesu de sa mamelle
Vierge norri !
AMIS.
Prie pour moi ; adieu te di ,
Amis paumier.
LE PAUMIBR.
Je m'y oblige , sire chier,
Dès ores mais.
AMILLE.
Et Diex ! fineray-je jamais
De celui quérir où j'ay mis
Mon cuer et m'amour? C'est Amis
Conques ne vi jour de ma vie ,
Et si n'ay d'autre chose envie.
Pener m'a fait et traveillier,
Et mainte nuit pour li veiUier.
Un po ci reposer me Tault,
Car traveilliez sui sanz deffault
Tant qoe je n'en puis plus, par foy!
Tandis s'aprouchera de moy
Gel homme que venir voy là ,
Et si saray s'il me sara
De li riens dire.
AiflS.
Diex vous gart de pesance , sire I
même. Si j'ai rencontré juste, dites-le-moL
AMIS.
Nenni, pélerîn\ (par la) foi que je le dois!
tu ne m as jamais vu avant ce momentrci.
Eh Dieu !jde quel;C6té va-t-il maintenant ,
celui que tu dis?
LE PÈLERIN.
Sire , il s'en va vers Paris : je pense que
c'est ce que vous cherchez ; si vous vous
hâtez, vous l'atteindrez, je n'en doute
point.
AMIS.
Je n'ai point d'argent monnayé , ami pè-
lerin ; mais je te donne cet anneau , qui est
bel et bon : sache que, quand tu le voudras
vendre , tu en auras bien deux marcs d'ar-
gent.
LE PÈLERIN.
Grand merci , sire, et qu*elle,voussoit amie
celle qui est mère et pucelle et qui nourrit
Jésus de sa mamelle vierge !
AMIS.
Prie pour moi ; je te dis adieu , ami pè-
lerin.
LE PÈLERIN.
Je m'y oblige» cher sire , désormais.
AMILLE.
Eh Dieu! finirai-je jamais de chercher
celui où j'ai mis mon cœur et mon amour?
C'est Amis, que je ne vis jamais de ma vie,
et néanmoins je n ai envie d'autre chose. Il
m'a causé bien des peines et des fatigues, et
m'a fait veiller^ainte nuit pour lui. Il faut
que je me repose un peu ici , car je suis
vraiment tant harassé que je n'en puis plus,
par (ma) foi ! Cependant cet homme que je
vois là venir s'approchera de moi , et je ver-
rai s'il me saura rien dire de lui.
AMIS.
Dieu vous garde de chagrin , sire ! Vous
222
THÉÂTRE FRANÇAIS
Vous estes , je croy, traveilliez.
S'il vous plaist» dire me yueiUiez
Où vous alez.
A MILLE.
Sire , si bel le demandez
Que je respons : ue vous ennuit ,
Que je pense ains demain la nuit
A Paris esire.
AMIS.
E! mon chierami., peulril estre
Que une autre demande vous face ,
Mais qu'envers vous ne me melTace
Comme enuieux ?
AMILLE.
Sire, je vous voy gracieux :
Ce qui vous plaira demandez
Et plus; se vous le coipmandez ,
Je le feray.
AMIS.
Sire, pour l'amour Dieu le vray,
Vostre nom requier assavoir;
Après aussi me diez voir
De vostre estât.
AMILLE.
Sife , or entendez sanz débat :
Voir vous diray comme Evangille.
Sachiez que l'en m'apelle Amille,
Qui ne finay, .vij. ans a jà ,
De quérir par çà et par là
Un homme qui a nom Amis ,
Qui en ceste paine m'a mis
Pour tant c*on m'a maintes foiz dit
Qu'il n'y a point de contredit
Qu'en touz estaz ne me ressamble.
Diex doint que je nous puisse ensemble
Veoir un jour !
AMIS.
Sire, acolez-moy sanz demour,
Puis que nommez estes Amille.
Certes, pour vous ay mainte ville
Passé et mains divers sentiers ,
Il a jà bien vij. ans entiers.
Or vous ay trouvé, Dieu mercy !
Jamais ne quier partir de cy,
Si vous aray en vérité
Convenant , foy et loyauté
Jusqu'à la mort.
AMILLE.
Chiers amis , autel vous accort ;
Et jusques au perdre la vie ,
êtes, je crois, harassé. S'il vous plalt, veuillez
me dire où VOiis allez.
AMnXE.
Sire, vous le demandez si bien que je ré-
ponds : si c'est votre plaisir, je pense être à
Paris avant la nuit de demain.
AMIS.
Eh! mon cher ami , puis-je vou^ faire une
autre demande , sans me rendre coupable
envers vous en vous causant de l'ennui ?
AJfILLE.
Sire, vous êtes si gracieux que vous pou-
vez demander ce qu'il vous plaira , et plus;
si voMs le commandez , je le ferai.
AMIS.
Sire , pour l'amour de Dieu le vrai , je de-
mande à savoir votre nom ; après, dites-moi
aussi la vérité au sujet de votre état.
AMILLE.
Sire , à cette heure , écoutez tranquille-
ment : je vous dirai chose vraie comme
Évangile. Sachez qu'AioAle est mon nom.
Voici déjà sept ans que je ne cesse de cher-
cher de c6té et d'autre un homme qui se
nomme Amis, j'ai pris celle peine parce que
l'on m'a dit main&e foii» que, sans contredit,
il me ressemble en tous poists. Dieu veuille
que je nous puisse voir «m jour ensemble !
AMIS*
Sire, embrassez-moi tout de suiie, puisque
vous vous nooimez Amille. Certes, voil^bien
plus de sept ans entiers que j'ai passé pour
vous mainte ville ct.maints sentiers escarpés.
A cette heure |e vous .ai trouvé. Dieu merci!
Je nerveux pas partir d'ici, que je ne vous
aie promis sincèrement foi et loyauté jus-
qu'à la mort.
AMILLE.
Cher ami , je vous donne la même assu-
rance ; et jusqu'au terme de ma vie, je vous
AU HOYBN-AGE.
223
Ce vous jur, ne vous faiidray mie.
Puis que Dieu m'a fait vous trouver.
Or regardons comment prouver
Nous nous pourrons.
iOflS.
Gomment? à Paris en irons
(Aussi y estes-vous mén),
Savoir se serons recéu
Du roy» car il a guerre graât.
Sa ! soion d'aler y engrant ,
Gompains Amilie.
AMILLE.
Amis, bien me plaist, par saint Cille!
Or alons, biaux compains, alons.
—Dieu mercy I tant erré avons
Qu'en la ville de Paris sommes,
Et poons le roy et ses hommes
Veoir à plain.
AMIS.
Chier compains, nous deux main à main
Présenter à li nous alons ;
S*il nous retient , nous n'en povons
Que miex valoir.
AMILLE.
Alons , Amis ; vous dites voir.
—Sire, Diex vous doint bonne vie
Kl toute voslre baronnie
Que ci veons !
LE ROY.
Bien veigniez , seigneurs compaignons.
Que voulez dire?
AMIS.
Nous venons à vous, très chier sire»
Savoir se vous avez mestier
De nous qui sommes sodoier :
Gens d'armes sonmes.
LE ROT.
Seigneurs, véistes-vous ij. hommes
Onqiies mais si d'un semblant estre?
Par le glorieux roy celestre !
Je croy que non.
BARBRÉ.
De moie part, ce ne fis mon
En nul pais.
GOKTE GRIHAUT.
Sire, de ce 8uis*je Qsbahis
Qu'en tomes choses onuiement ,
Non pas en une seulement ,
Sont d'un semblant et eus et hors
le jure, je ne vous manquerai pas. Puisque
Dieu m'a fait vous trouver, à cette heure
voyons commeni nous pourrons nous dis*
tinguer.
AHI8.
Comment? nous nonsen irons à (Paris aussi
bien vous vous y rendez) pour savoir si nous
serons reçus du roi , car il a une grande
guerre. Çà , hâtons-nous d'y aller, compa-
gnon Amille.
AMILLE.
Amis, cela me plaît bien, par saint Gilles I
Allons maintenant, beau compagnon, allons.
— Dieu merci ! nous avons tant marché que
nous sommes en la ville de Paris , et nous
pouvons voir en plein le roi et ses hommes.
AMIS.
Cher compagnon , allons nous présenter k
lui tous les deux en nous tenant parla main;
s'il nous retient , nous n'en pouvons que
mieux valoir.
AMILLE.
Allons, Amis ; vous dites vrai. — Sire, que
Dieu vous donne bonne vie (à vous) et à toute
votre baronnie que nous voyons ici !
LE ROI.
Soyez les bien-venus , seigneurs compa-
gnons. Que voulez-vous dire ?
AMIS.
Nous venons à vous , très-cher sire, savoir
si vous avez besoin de nous.qui sommes sol-
dats ; nous sommes gens d*arines.
LE ROT.
Seigneurs, vltes-vous jamais deux hommea
se ressembler autant ? par le glorieux roi du
ciel I je crois que non.
HARDRÉ.
Quant à moi, cela ne m'est certainement
arrivé en aucun pays.
LE COMTE GRIUAUT.
Sire, je suis ébahi de ce qu'ils se ressem-
blent partout , non pas en une seule chose,
mais en toutes, de visage et de corps, uni-
formément. Je suis d'avis que vous les re-
224 THÂATRB
Et de vîaires et de corps.
Je lo que vous les recevez «
Car cbascnn d'euix est bien tailliez
Pour valoir homme.
SERGENT d'armes.
Valoir ! par saint Pierre de Romme !
Je ne vi pieçà hommes miex ,
S'ilz sont de fait et de cuer tiek
Qu'ilz semblent estre.
LE MESSAGER.
Sire f sanz plus en delay mettre,
Faites armer voz gens tantost ;
Car de çà le bois de Saint-Clost
Avez sanz nombre d'anemis
Qui se sont jà en conroy mis
Et vous pensent à assaillir ;
Et ne cuident mie faillir
A vous hui prendre.
LE ROT.
Avant y biaux seigneurs ! Sanz attendre,
A rencontre vous en alez ,
Et faites qu'ilz soient foulez.
J*ay encore par ceste ville
De gens d'armes plus de x. mille.
Messagier, vas partout crier
Que touz yssent» sanz detrier,
A haulte voiz.
LE MESSAGIER.
Très redoubté sire, je vois
Apperlement.
AMILLE.
Sire, nous qui nouvellement
Sommes li vostre sodoier.
Irons aussi nous douoier,
S'il vous agrée?
LE ROT.
Oïl , alez sanz demourée ;
Ne le vous di-je?
AMIS.
Autre chose pieçà ne quis-je.
Amille , alons !
LE MESSAGIER.
Crier vueil. Aux armes , barons !j
Ne deniourez , grant ne petit ,
Que n'issiez tost sanz contredit :
Ce vous mande par moy le roy.
Car les ennemis à desroy
Près de ci queurent. Je m'en voys
Jttsques à Saint-Clost, vers le boys,
Veoir l'estour.
FRANÇAIS
ceviez , car chacun d'eux est bien taillé pour
valoir un homme.
SERGENT D ARMES.
Valoir! par saint Pierre de Rome ! je ne
vis, il y a long-temps, hommes (qui soient)
mieux, s'ils sont de fait et de cœur tels qu'ils
semblent être.
LE MESSAGER.
Sire, sans plus tarder, faites armer aussitôt
vos gens ; car en deçà du bois de Saint-
Cloud , vous avez des ennemis sans nombre
qui se sont déjà mis en marche et songent à
vous attaquer ; ils espèrent réussir à vous
prendre aujourd'hui.
LE ROI.
En avant , beaux seigneurs! Allez-vous-en
sur-le-champ à leur rencontre, et faites qu'ils
soient écrasés. J'ai encore dans cette ville
plus de dix mille gens d'armes. Messager,
va partout crier à haute voix qu'ils fassent
une sortie, sans retard.
LE MESSAGER.
Très -redouté seigneur, j'y vais sur-le-
champ.
AMILLE.
Sire , nous qui depuis peu sommes à votre
service, irons-nous aussi combattre, s'il vous
plaît?
LE ROI.
Oui, allez sans retard; ne le vous dis-je
pas?
AMIS.
Depuis long-temps je ne cherchai autre
chose. Amille , allons !
i!e messager.
Je veux crier. Aux armes, barons! ne tar-
dez pas, grands et petits, à sortir sans diffi-
culté : le roi vous le mande par moi , car les
ennemis courent près d'ici en saccageant le
pays. Je m'en vais jusqu'à Saint-Cloudt vers
le bois, voir la bataille.
AU HOYfeN^AGEfc
225
LE ROY.
Seigneurs , j'ay au cuer granl trisiour
De ce que à ce ne puis venir
Que prendre péusse et tenir
Gombant qui me fait ceste guerre;
Mes gens foule et gaste ma terre ,
Dont il me poise maiement.
Or regardons ici conment
Je m*en cbevisse.
LE CONTE GRIHAUT.
Sire , en Gombaut a grant malice ,
Car nulles foiz assault ne fait
Ne pongnéis fors par aguait ,
Ce n'est pas doubte.
HÀRDRÉ.
Sachiez qu'encore n'est pas toute
Sa voulenté bien assouvie ;
Car il pense, ains qu'il perde vie ,
Sire , à vous de plus en plus nuire ,
Et s'il peut de touz poins destruire :
Tant est mauvais !
LE COPTTE GRIMACT.
Ce ne se peut faire jamais ,
Eo ce est-il folz et oultrageux.
Peut le roy d'aussi courageux
Chevaliers avoir comme il est ?
Oïl, assez , je vous promet,
Et qui tellement le mcnront
Que au roy qui ci est le rendront
Pris maugré lui.
LE ROT.
Or laissons ester. À celui
M'en plaing qui peut les choses faire
Qu'il ne lui doint de moy meffaire
Povoîr ne force.
LE MËSSAGIBR.
Monseigneur 9 vostre bonor en force :
Granl joie au cuer avoir devez;
Car voz gens tellement menez
Par combatre ont voz annemis
Qu'en vostre merci se sont mis
Com prisonnier.
LE ROT.
Est-ce vérité , messagier,
Que tamediz?
LE MESSAGIER.
Sire y par Dieu de paradis »
Oïl , jà n en aiez doubtance :
J'ay véu tonte Tordenance;
Et de la bataille ont le pris
LE ROt.
Seigneurs, j'ai au cœur grande tristesse
de ce que je ne puis arriver à prendre et à
tenir Gombaut qui me fait cette guerre; il
maltraite, mes gens et saccage ma terre , ce
dont j'éprouve beaucoup de chagrin. A cette
heure voyons comment il faut que je m'y
prenne.
LE COMTE GRIMAUT.
Sire, Gombaut est plein de malice , car ja-
mais il n'attaque ni ne combat sinon par
surprise , il n'y a pas à en douter.
HARDRÉ.
Sachez que sa volonté n'est pas entière*
ment satisfaite ; car il pense , sire , vous
nuire de plus en plus, avant de perdre la vie,
et vous détruire en tous points s*il peut : tant
il est mauvais !
LE COMTE GRIMAUT.
Gela ne pourra jamais se faire^ en cela il
est fou etoutre-cuidant.Le roi peut-il avoir
des chevaliers aussi courageux qu'il est? Oui ,
assez, je vous le promets, et qui tellement le
mèneront , que , malgré lui , ils le rendront
prisonnier au roi qui est ici.
LE ROI.
M'en parlons plus. Je m'en plains à celui
qui peut faire en sorte de ne lui donner ni
le pouvoir ni la force de me faire du mal.
LE MESSAGER.
Monseigneur, votre gloire s'augmente :
vous devez avoir au cœur grand'joie , car
vos gens ont si bien mené, les armes à la
main, vos ennemis qu'ils se sont mis comme
prisonniers en voire merci.
LE ROI.
Est-ce la vérité, messager, q\ie tu me dis?
LE MESSAGER.
Oui , sire , par le Dieu de paradis , n'en
doutez aucunement : j'ai vu toute l'affaire ;
et Amille et Amis ont l'honneur de la bataille,
car ils ont pris Gombaut et le comte Bernard.
15
226
THEATRE
Amilles et Amis, car pris
Ont Gombant et conte Bernait.
N'i a nal qui ait tel essart
Fait de balre gent comme ilz ont :
G* est merveilles comment preux sont.
En Teure les verrez venir,
Et chascun son prison tenir
Et amener.
LE ROY.
Pour ceste nouvelle , donner
Te feray .c. livres tournoys.
Je ne fu si liez puis .itj. moys
Gom de ce que Gombaut est pris.
Par mon cliief ! ceulz qui les ont pris
Feray grans hommes.
GOMBAUT.
Seigneurs, à vous renduz nous sommes.
D'une chose vous vueil prier.
Que ne nous faciez maislrier;
Ne ne mettez en autruy mains
Qu'es vostres meismes ; ou au mains ,
Se de moy voulez raençon.
Je vous donrray sanz contençon
Tantost Ix m. livres ;
Mais que franc m*en voise et délivres
Dessus mon lieu.
BERNART.
Sire y je vous promet sur Dieu
Et sur ma foy, com chevalier,
Que, se vous me voulez bailiier
Sauf-conduit à raençon prendre ,
Ne vous feray point sauf entendre :
De ma terre arez la moitié.
Or le faites en amistié
Et le nous aiez convenant ,
Ains que nous aillons plus avant :
Si ferez bien.
AMILLE.
SoufTrez-vons :.nous n'en ferons rens;
Nous ferons ce que nous devommes.
— Voz .ij. nouviaux sodoiers sommes.
Mon chier seigneur, cy en présent^
Qui de ces .ij. contes présent
Vous faisons, sire.
AMIS.
Mon cher seigneur, je puis bien dire
Et affermer (ne scé qui m'ot)
Ce sont les souverains de l'ost
Dont nous venons.
FRANÇAIS
Il n'y a personne qui ait fait un pareil car-
nage de gens : c'est merveille (de voirj
combien ils sont preux. Vous les verrez à
Finstant venir, et chacun tenir et amener son
prisonnier.
LE ROI.
Pour cette nouvelle , je te ferai donner
cent livres tournois. Je ne fus jamais si joyeai
depuis trois mois comme de savoir que Gom-
baut est pris. Par ma tète! je ferai de ceux
qui les ont pris des hommes puissans«
GOMBAUT.
Seigneurs, nous sommes en votre pon-
voir. Je veux vous prier d'une chose, c* est
que vous ne nous donniez point de maîtres;
ne nous mettez pas dans d'autres mains que
les vôtres; ou au moins, si vous voulez (avoir)
rançon de moi, je vous donnerai tantôt sans
difficulté soixante mille livres, à la condiiioo
que je m'en irai chez moi franc et libre.
BERKARD.
Sire, je vous promets sur Dieu et sur ma
foi, comme chevalier, que, si vous voulez me
donner sauf-conduit pour prendre rançon,
je ne vous ferai point entendre sauf: vous
aurez la moitié de ma terre. Faites-le par
amitié et promettez-le-nous, avant que nous
n'alliqns plus avant : vous ferez bien.
AMILLE.
Souffrez que nous n'en faisions rien; nous
ferons ce que nous devons. — Nous som-
mes ici , mon cher seigneur, deux soldais
nouvellement à votre service , qui vous fai-
sons présent , sire , de ces deux comtes.
AKIS.
Mon cher seigneur, je puis bien dire et
affirmer (je ne sais qui m'entend ) que ce
sont les souverains de l'armée dont nous ve-
nons..
AIT MOYEN-AGB.
227
CONTE GRIMAUT.
Amis, nous savons bien leurs noms
Et qui y sont et lenrs posnées.
Pour eulz arez telles soudées ,
Se le roy me croit y n'en doublez ,
Qu'en honneur serez amontez
Pour touz jours mais.
^E ROY.
Par mon chîef ! ce feront mon mais.
Jevueil qu'au Louyre les memainnent,
Et comme gardés les demainent ;
Et que tout ce que pour leur vivre
Demanderont c'on leur délivre
Sanz nul deffaull.
ASILLE.
€hier sire, plus parler n'en fault :
Il sera fait , puisqu'il vous plaist.
Nous sommes à fin de ce plait.
Pensons d'aler.
AMIS.
Sire Bernart » sanz plus parler,
Venez-vous^nt.
BERNART.
Sire, à vostre commandement
Obéiray. — Sire Gombaut ,
Prière yci riens ne nous vaut ;
Bon cuer en nous nous convient prendre
Et la merci de Dieu actendre^
Puis qu'ainsi est.
GOaBACT.
C'est voirs. Il a esté tout prest
De nous en son Louvre envoier;
Et se longuement prisonnier
Y sonmes, je n'ay pas fiance
Que jamais nions delivranôe
Jusqu'à la mort.
BERNART.
Pour quoy, sire? vous avez tort
De ce dire.
GOMBAUT.
Non ay, voir. Vez-ci pourquoy, sire:
La tour du Louvre est si jurée
Que puis qu'i est emprisonnée
Personne, quelle qu'elle soit ,
Ains qu'elle en parte mort reçoit;
Jà n'en doubtez.
BERNART.
Ne croy pas qu'i soions boutez.
Certainement.
LE COMTE GRIMAUT.
Amis, nous connaissons bien leurs noms,
ceux qui y sont et leur puissance. Si le roi
me croit , vous aurez , n'en doutez pas , tel
salaire pour cette captureque vous serez haut
placés pour toujours.
LE ROI.
Par ma léteJ il en sera ainà. Je veux qu'ils
me les mènent au Louvre , qu'ils les traitent
comme des prisonniers; et que tout ce qu'ils
demanderont pour leur nourriture leur soit
délivré sans faute.
AMILLE.
Cher sire , il n'en faut plus parier : puis-
que cela vous plait, cela sera fait. Nous som-
mes à la fin de cet entretien , pensons à
partir.
AMIS.
Sire Bernard^ sans plus parler, allons-
nous-en.
BERNARD.
Sire ,. j'obéirai à votre commandement.
— Sire Gombaut, la prière ici ne nous est
bonne à rien ; il nous faut prendre bon cou-
rage et attendre la merci de Dieu , puisqu'il
en est ainsi.
GOMBAUT.
Ce^ vrai. Il a été tout prêt à nous en-
voyer dans son Louvre ; et si nous y sommes
longuement prisonniers » je n'ai pas l'espoir
que nous ayons janvais délivrance jusqu'à la
mort,
BERNARl».
' Pourquoi, sire? vous avez tort de dire
cela.
GOMBAUT.
Non, vraiment. Voici pourquoi , sire : la
tour du Louvre est si jurée que lorsqu'une
personne, quelle qu'elle soit, y est empri-
sonnée, elle reçoit la mort avant d'en sortir;
n'en doutez nullement.
BERNARD.
Je ne crois pas, en vérité, que l'on nous y
mette.
228
THÉÂTRE FRANÇAIS
LE ROY.
Bîaux seigneurs, dites-moy commeni
D'Amis et d'Amille feray,
Et quel don à chascnn donray
De quoy miex vaille.
HARDRÉ.
Sire, se me créez , sanz faille
Lubias ma fille donrrez
Amille : biau don li ferez ,
Car elle est si très belle famé
Que riens n'y fault, et si est dame
De Blaives et tient la conté
Qui lui duit de droit hérité :
Vous le savez.
LE CONTE GRIMAUT.
Hardré, par foy ! bien dit avez.
— Sire, ne ii refusez mie :
Il a vostre guerre fenie
Quant il a vostre annemi pris,
Jà n'en serez d'omme repris
Qui sacbe rien.
LE ROT.
Puis qu'il vous semble que c'est bien ,
Laissons ester, et fait sera
Quant devers nous retournera ,
Je vous promet.
AMILLE.
Ghiers compains Amis, avis m'est ,
Puis qu'enfermez sont noz prisons.
Qu'il est bon que un tour en aillons
Devers le roy.
AMIS.
Vous dites voir, bien m'y octroy ;
Alons> Amille.
AMILLE.
Alons, car j'espère sanz guille
Qu'il ne nous en peut de pis esire.
— Roy sire, en vostre règne mettre
Vueille Dieu paix !
LE ROY.
Temps en seroit dès ores mais»
Amille , s'il lui vouloit plaire»
Et je croy que si venlt-il faire.
Puis que mon grant ennemi tieng ,
Touz les autres trop petit crieng;
Hais pour ce que par vous je l'ay ,
Amilles, je vueil sanz delay
Vostre bien fait guerredonner,
LE ROI.
Beaux seigneurs , dites-moi ce que j'ai a
faire à l'égard d'Amis et d'Amille, et quel
don je donnerai à chacun pour accroître
leur fortune.
HARDRÉ.
Sire , si vous me croyez , vous donnerez
sans hésiter ma fille Lubias à Amille : vous
lui ferez un beau présent , car elle est si belle
femme que rien n'y manque ; elle est de
plus dame de Blaye et tient le comté en lé-
gitime héritage : vous le savez.
LE COMTE GRIMAirr.
Hardré, par (ma) foi ! vous avez bien dit.
— Sire, ne le refusez pas : il a fini votre guerre
alors qu'il a pris votre ennemi ; vous n'en
serez donc repris par homme de quelque
savoir.
LE ROI.
Puisqu'il vous semble que c'est bien , n en
parlons plus; cela se fera quand il reviendra
vers nous , je vous le promets.
AMILLE.
Amis , cher compagnon , il m'est avis que,
puisque nos prisonniers sont enfermés, il est
bon que nous allions faire un tour vers le rot.
AHtS.
Vous dites vrai, je le veux bien; allons,
Amille.
AMILLE.
Allons, car j'espère bien qu'il ne peut
nous en arriver plus mal. — Sire roi, Dieu
veuille mettre paix en votre royaume!
LE ROI.
Il en serait temps désormais, Amille, s'il
lui venait à plaisir, et je crois qu'il veut que
cela soit. Maintenant que je tiens mon grand
ennemi,jecrainsbien peu touslesautres; mais
parce que je l'ai (entre mes mains) par vous,
Amille, je veux sans délai vous récompenser
de votre action d'éclat, et vous donner pour
épouse Lubias, dont la renommée s'occupe
AU MOYEN-AGE.
229
El vous vueii à femme donner
Lubtast dont on fait grant conte;
Et si serez de Blaives conte,
Amilles sire.
AMILLE.
Monseigneur, ne vous vueii desdire ;
Mais, s*il vous plaist , miex le ferez :
A mon compagnon la donrrez ;
Car par ses faiz, c'on voit aux yex,
De prouesce en est digne miex
Que moy d'assez.
LE ROY.
Sa donc , Amis, avant passez.
Je vous doing Lubias la belle :
Contesse est et si est pucelle :
Qu'en dites- vous?
AMIS.
Que j'en diray, monseigneur douls ?
Si plaist mon compaignon Amilie ,
Je m'i accors , et plus de mille
Merciz en di.
HARDRÉ.
H lui plaist et le veult ainsi,
Aussi fas-je par m'antain Thiece.
Amis, sachiez qu'elle est ma nièce :
C'est sanz ruser.
CONTE GRIMAUT.
Or avant ! il fault diviser
En quel lieu les noces seront
El comment elles se feront
Par bon devis.
LE ROT.
Je vous en diray mon avis :
Amis à Blaives s'en ira ,
Amilles le convoiera ,
Et vous, Hardré, avec voz gens ;
Si vous enjoing que diligens
Sciez de parfaire la chose,
Si que nulz n'en puisse ne n'ose
Fors que bien dire.
HARDRÉ.
Puis qu'il vous plaist , voulentier«, sire.
— Or avant , seigneurs ; sanz hulin ,
Pensons de nous mettre à chemin ;
Et vous. Griffon, dit de Savoie,
Vlez devant, faites-nous voie
Delivrement.
LE SERGENT d'aRMES.
Vuidiez de ci ysnellement ;
beaucoup : aiusi vous serez comte de Blaye,
seigneur Amilie.
AMILLE.
Monseigneur, je ne veux pas vous dédire;
mais, s'il vous plait^ vous ferez mieux : vous
la donnerez à mon compagnon ; car par ses
hauts faits , qui frappent les yeux , il en est
beaucoup plus digne que moi.
LE ROI.
Eh bien donc! Amis, avancez. Je vous
donne la belle' Lubias : elle est comtesse et
vierge; qu'en diles-vous*:^
AMIS.
Ce que j'en dirai , mon doux seigneur? Si
cela est agréable à mon compagnon Amilie,
j'y consens, et je vous en dis mille fois merci.
HARDRE.
Cette chose lui plaît et il y consent , je
fais de ménje par ma tante Thièce. Amis ^
sachez qu'elle est ma nièce: c*est sans trom-
perie.
LE COMTE GRIMAUT.
Allons ! il faut décider au mieux eu quel
lieu et comment les noces se feront.
LE ROI.
Je vous dirai mon avis sur ce point: Amis
s'en ira à Blaye ; Amilles et vous , Hardré ,
vous l'accompagnerez avec vos gens. Je vous
enjoins de mettre de l'activité à terminer la
chose, afin que personne ne puisse ni n'ose
en dire que du bien.
HARDRÉ.
Volontiers, sire, puisque tel est votre plai-
sir.— En avant, seigneurs; sans débats, son-
geons à nous mettre en route ; et vous y.
Griffon , dit de Savoie , allez devant , et
frayez- nous une route tout de suite.
LE SERGENT d' ARMES*
Videz de céans promptement; il vous
230
Avant il vous convient partir.
Se aux biens faiz ne voulez partir
De ceste mace.
LE ROT.
Conte Grimault , grant foieur brace
Qui guerre sanz raison esmeut.
Gombaut m'a fait le pis qu'il peut;
Toutesvoies en ma merci
Le tiens-je pris, dont Dieu merci.
Qu'en pourray faire?
CONTE GRIMAUT.
Se li estiez débonnaire
Tant que vous li pardonnissiez ,
Sire, et que aler l'en latssissiez
Par ainsi qu'il vous jureroit
Qu'à touz jours paiz vous porteroit ,
Ce seroit courtoisie grant.
Ne scé se de ce faire engrant ,
Chier sires, estes.
LE ROY.
Grimant , tout esbahy me faites :
Que je l'en laisse vif râler I
On en pourra assez parler;
Mais, certes, puisque je le tieng pris.
Jamais n'ystra : trop a niespris ,
Li faux traître !
GRIMAUT.
Contre li cause et juste tiitre ,
Sirç, avez, nul doubte n'en face ;
Mais se li faisiez celé grâce»
Ce seroit une.
LE ROT.
C'est voir: or prenez celte prune»
Vive tant com vivre pourra ,
Qu'en ms prison certes morra,
Queque nulz die.
LA ROTNE.
Belle fille , il me prent envie
D'aler vers monseigneur le roy :
Alons-y , entre vous et moy ;
Si sarons se c*est voirs de fait
Que l'en m'a dit , que noces fait
Et mariage.
LA FILLE.
Chiere mère , d'umble courage
Obeiray à vosti*e vueil :
Je le doy faire.
LA ROTNE.
Mon très chier seigneur débonnaire ,
"^ons vous venons nous deux veoir
THÉÂTRE FRANÇAIS
faut partir d'ici, si vous ne voulez participer
aux exploits de celte masse.
LE ROI.
Comte Grimant , il brasse grande folie ce-
lui qui entreprend la guerre sans raisoo.
Gombaut m'a fait le plus de mal quil a pu;
toutefois je le tiens prisonnier en ma merci,
ce dont je remercie Dieu. Qu'en pourrai-jr
faire?
LE COMTE GRIMAUT.
Si vous étiez débonnaire envers lui au
point de lui pardonner, sire, et de le laisser
s'en aller à la condition qu'il vous jurerait
d'observer une paix stable à votre ^ard, ce
serait une grande courtoisie. Je ne sais si
vous êtes, sire, enclin à ce faire.
LE ROI.
Grimant, vous me rendez tout ébahi : que
je le laisse s'en aller vivant ! On en pourra
beaucoup parler; mais, certes, puisque je
le tiens prisonnier, jamais il ne sera relàcké:
il a trop mal agi , le félon traître !
GRIMAUT.
Sire, vous avez cause et juste titre(d*éuv
courroucé) contre lui, je n'en fais aucun
doute ; mais si vous lui faisiez cette grâce,
c'en serait une.
LE ROI.
C'est vrai: maintenant prenez cette pruoe.
Qu'il vive tant qu'il pourra , il mourra dans
ma prison, quoi qn'on en dise.
LA REINE.
Belle fille, il me prend envie d'aller vers
monseigneur le roi : allons-y ,> vous et moi ;
nous saurons si c'est en efTet vrai ce que l'on
m'a dit , savoir qu'il fait noces et mariage.
LA FILLE.
Chère mère , j'obéirai d'un cœur humble
à votre volonté : je le d(»s iaire.
LA REINE.
Mon très-cher seigneur débonnaire, nous
vous venons toutes les deux voir et vous de*
AU MOTEN-AGfi.
231
Et vous demander se c'est voir
Que fait avez un mariage.
De qui est-ce? faites m'en sage.
S'il vous agrée.
LE BOT.
Dame, n*est pas chose secrée :
Amis prent Lubias à femme ;
Et il le vault bien , certes, dame,
Car il est preuz , hardiz et fors ,
Qu'en pariie^^par ses effors
Ont esté pris mes ennemis : •
Pour ce Tay-je en tel estât mis
Qu'il sera conte.
LA ROTNE.
Cest bien fait; jà n'y arez honte ,
Au mien cuidier* •
LE CONTE GRIKACT.
Certes, c'est un bon chevalier
El courtois , n'est Tel ne gaignon ;
KoD est aussi son compnignon,
Qui moult revault.
LA FILLE.
Qui est-ii , messire Grima ult ,
Se Dieu vous gart ?
LE COMTE GRIMAUT.
C'est homme de si belle part
Qu'il est digne de grans honneurs.
Ed li sont toutes bonnes meurs :
11 a sens , force , loyauté ;
Il est courageux à planté ,
El c'est bel homme.
LA FILLE.
Sire, par saint Perre de Romme !
Si 60 affiert miex à amer.
Un tel chevalier jà biasmer
Ne devroit nulz.
LE CONTE GRIMAUT.
Se U et ses compains venuz
Ne fussent ci, par saint Ruffin !
La guerre ne fust pas à fin
Gomme elle est ore.
H ARDRE.
Mon cbier seigneur, le Roy de gloire
Vous soit et à nous touz amis !
Les noces avons lEait d'Amis,
Je vous promet , et grans et belles ;
Et de dames et de pucelles
Et de nobles , par vérité ,
mander si c'est vrai que vous avez fait un
mariage. De qui est*ce ? apprenez-le-moi, s'il
vous plait.
LE ROI.
Dame, ce n est pas chose secrète : Amis
prend Lubias pour femme ; et certes il la
vaut bien , dame , car il est preux , hardi
et fort ; c'est en partie par ses efforts qu'ont
été pris mes ennemis : pour cela je l'ai mis
en tel état qu'il sera comte.
LA REINE.
C'est bienfait; à mon idée, vous n'en serez
jamais honni.
LE COMTE GRIXAUT.
Gertes, c'est un bon et courtois chevalier;
il n'est ni félon ni hargneux, non plus que son
compagnon, qui a beaucoup de mérite.
LA FILLE.
Qui est-il, messire Grimant, que Dieu vous
garde?
LE COMTE GRIMAUT*
G'est un homme de si belle nature qu'il
esi digne de grands honneurs. Il a toutes les
bonnes qualités : il a sens , force, loyputé;
il est très-courageux , et c'est un bel homme.
LA FILLE.
Sire, par saint Pierre de Rome! il n'en
est que plus aimable. Nul ne devrait blâmer
un tel chevalier.
LE COMTE GRIMAUT.
Si lui et son compagnon ne fussent venus
ici , par saint Ruffin! la guerre n'eût pas été
terminée comme elle est maintenant.
UARDRÉ.
Mon cher seigneur, que le Roi de gloire
vous soit ami, à vous et à nous tous !Nous
avons fait les noces d'Amis ; je vous promets,
elles ont été grandes et belles ; et , en vérité,
il y a eu des dames, des jeunes filles et des
nobles à foison. La chose va bien, Dieu merci!
232
THÉÂTRE
I a-il eu à planté.
La chose va bien , Dieu mercy 1
D'Aniille fault penser aussy»
Mon seigneur chier.
LE ROY.
Vous dites voir» par saint Richier !
Paine y fault mettre.
LA FILLE.
Ce chevalier qu'eluec voy estre ,
Messire Grimaut , qui est-il ?
II semble bien homme gentil »
Se Dieu me voie.
GRIMAUT.
C'est celui que je vous looye
Tant orains, dame.
LA FILLE.
A loer affiert bien , par m'ame !
Car il est gracieux et doulz.
— Mon très chier seigneur, plaise vous
Que ce chevalier-ci me tiengne
Compagnie et qu'avec moy viengne?
En ma chambre ay un po affaire ;
Ne doubtez que je ne repaire
Cy sanz demeure.
LE ROY.
Il me plaist. Alez en bonne heure ,
Ha fille gente.
LA FILLE.
Amille, venez sanz attente
Compagnier moy.
AHILLE.
Dame, voulentiers , par ma foy !
Où vous voulrez.
LA FILLE.
Amille sire, vous pourrez ,
Se vous voulez , tost grant homme estre;
Vez ci pour quoy : vous estes maistre ,
S'il vous plaist , n'en faites jà doubte ,
De mon cuer et de m'amour toute :
Pour vous souvent dormir ne puis ;
Mais pensers de jours et de nuis
Sont en vous si mis et fichiez
Qu'il n'est homme nul , ce sachiez,
Que j'aime autant con je fas vous :
De voz vouloirs acomplir touz
Suis preste , certes.
AMILLE.
Dame, il eschtet souvent grans pertes
Où l'en cutde grant gaaing avoir.
Se vous tant m'amez qu'il soit voir,
FRANÇAIS.
Il faut aussi penser à Amille , nnon eh
gneur.
LE ROI.
Vous dites vrai, par saint RiqHÎer ! il f
s'en occuper.
LA FILLE.
Messire Grimaut » ce chevalier que je v(
ici , quel est-il ? Il semble bien » Dieu t
garde , un honune de qualité.
6RIMACT.
Dame , c'est celui que tantôt je vous low
tant.
LA FILLE.
Sur mon amel c'était raison , car il est gr
cieux et doux. — Mon très-cher seîgneoi
vous platt-il que ce chevalier-ci me tieni
compagnie et vienne avec moi? J'ai un pc
à faire dans ma chambre ; ne doutez pas qi
je ne revienne ici sans délai.
LE ROI.
Cela me plail. Bon voyage, ma jolie fille
LA FILLE.
Amille , sans attendre , venez me leni
compagnie.
AMILLE.
Dame , volontiers , par ma foi ! où vou
voudrez.
LA FILLE.
Messire Amille, si vous voulez, vous pour
rez être bientôt un homme dlmportance
voici pourquoi : s'il vous plait « vous été
maître, n'en doutez point, de mon cœur e
de tout mon amour: pour vous souvent je m
puis dormir; mais jour et nuit mes pensée
vous ont tellement pour objet qu'il n'est ou
homme , sachez-le , que j'aime autant qui
vous: certes, je suis prête à faire toutes voi
volontés.
AMILLE.
Dame » il échoit souvent de grandes per*
tes où l'on croit avoir grand gain. Si réelle'
ment vous m'aimez tant, c'est votre gracieu!>€
AU HOTBN-AGE.
233
C'esl de vostre grâce bénigne,
Non pas que j'en soie en riens digne;
Mais jà Dieu ne oie doinl espace
Que si laide mesprison face
Que vous 9 dame, charnelment touche
Ne qu'aie si vilain reprouche!
Un de ces jours serez contesse.
Ou si grant dame com duchesse,
£t je n'ay rens que Tesperon
Et sanz plus de chevalier nom ;
Si voulez que je vous laidisse
Et vostre père et moy traïsse ,
De qui j'atens tout mon bien fait !
Jà , se Dieu plaist , si vilain fait
Ne feray, voir.
LA FILLB.
Amilles, vous devez savoir
Que vostre amour forment m'a point.
Quant amené m'a à ce point
Qu'ouvert vous ay tout mon courage ;
Hais, pour ce que vous estes sage.
Courtoisement me refusez.
Je ne sçay pas se me rusez ;
Hais je pensse que un jour venra
Encore qu'en nous deux n'ara
Mais que un vouloir.
AMILLE.
Je voulroie bien tant valoir.
Certes, que je soufSsant fusse
Que servir à gré vous péusse
Et à m'onneur.
LA FILLE.
R'alons-m'en devers monseigneur.
Laissons en paix.
HARDRÉ.
Croire ne pourroie jamais
Qu'entre Amiile et la fille au roy
K'ait ou parler ou fait de quoy
Il se sont si aprivoisiez.
Venir joieux et renvoisiez
Les voy là, dont j'ay grant envie ;
Mais se j'en dévoie la vie
Perdre, ains que fine ne ne cesse
Saray-je pour quelle chose est-ce
Qu'amis sont ci.
LA FILLE.
Monseigneur, à vous revien ci ,
Com promis l'ay.
bonté , et non pas mon mérite qui en est la
cause; mais Dieu veuille ne jamais me don-
ner le temps de commettre une aussi laide
action , comme de vous connaître charnelle-
ment, dame, et d'avoir à me reprocher un tel
méfait ! Un de ces jours vous serez comtesse,
ou aussi grande dame qu'une duchesse, et je
n'ai rien que l'éperon sans autre chose que
le nom de chevalier ; et vous voulez que je
vous outrage et que je trahisse moi et votre
père, dont j'attends tout ce que j'espère
de bien ! En vérité, s'il plait à Dieu, je ne
commettrai jamais une si vilaine action.
LA FILLE.
Amiile , vous devez savoir que votre
amour m'a fortement piquée , puisqu'il m'a
amenée au point de vous ouvrir entièrement
mon cœur; mais, parce que vous êtes sage,
vous me refusez courtoisement. Je ne sais
pas si vous me trompez; mais je pense qu'un
jour viendra où il n'y aura plus en nous qu'un
seul vouloir.
AMILLE.
Je voudrais bien, certes, avoir assez de
mérite pour suffire à vous servir à votre gré
et à mon honneur.
LA FILLE.
Retournons vers monseigneur, brisons-
là.
HARDRÉ.
Je ne pourrais jamais m'imaginer ce qui
a eu lieu entre Amiile et la fille du roi , soit
en paroles soit en action , pour s'être ainsi
apprivoisés. Je tes vois venir là joyeux et
pleins d'allégresse^ ce dont j'éprouve une
grande jalousie ; mais dussé-je en perdre la
vie , avant d'en finir je saurai pourquoi ils
sont si amis.
LA FILLE.
Monseigneur , je reviens ici vers vous,
comme je l'ai promis.
234
THÉÂTRE FRANÇAIS
LE ROY.
N'avez pas fait trop long delay ;
Qu'avez-vous fait ?
LA FILLE.
S'il vous piaist de savoir mou fait,
Vous souiïerrez.
LE ROY.
Belle fille , jà n'en serez
Par moy desditc.
LA FILLE.
De la vostre parole dite ,
Mon très chier seigneur, vous merci.
Quant il vous piaist qu'il soit ainsi,
Cy m'asserray.
AMILLE.
Monseigneur, s'il vous piaist, g'iray
Un petit jusqu'à mon hostel ;
Car, sire, sommeil me fait tel
Que le corps ai tout estonrmi.
Pour ce qn'ennuit point ne dormi.
Ne scé qu'avoye.
LE ROT.
Il me piaist bien , se Dieu me voie :
Amille, allez.
LA FILLE.
Amours, mon corps trop fort tenez :
D' Amille ne le puis oster.
Or li ay-je volu donner
Moi-meisme tout à son bandon ;
Mais refusée m'a et mon don.
Je sçay bien qu'il va reposer;
Mais, certes, je me vois poser
Et mettre lez lui sur sa couche.
Au moins s'un bnisier de sa bouche
Puis avoir, il me souffira
Tant que une foiz se donrra
Du tout à moy.
HARDRÉ.
£! gar où va la fille au roy,
Ainsi seule, sanz compagnie!
Certainement , je ne croy mie
Qu'après Amille ne s'en aille ,
E[t] j'en saray le voir sanz faille ;
Car jà la suiveray à l'ueil
De loing , pour ce que pas ne vueil
Qu'elle me voie.
LA FFILLE (sk).
Amille , de vous me doiut joie
Amoui's , si com mon cuer désire !
LE ROI.
Vous n'avez pas trop demeuré ; qu'avez-
vous fait ?
LA FILLE.
S'il vous plaît de savoir mon fait , vous
attendrez.
LE ROI.
Belle fille, vous n'en serez nullement
dédite par moi.
LA FILLE.
Je vous remercie de ce que vous venez
de dire , mon très-cher seigneur. Puisque
tel est votre plaisir, je m'asseoirai.
AHILLK.
Monseigneur, s'il vous plait, j'irai un
peu jusqu'à mon logis ; car , sire , le som-
meil me rend tel que j'ai le corps tout en-
gourdi , par la raison que je n'ai point
dormi cette nuit. Je ne sais ce que j'avais.
LE ROI.
Par Dieu ! je le veux bien : Amille, allez.
LA FILLE.
Amour, vous me tenez au corps trop for-
tement : je ne le puis Ater d'Amille. Taniôt
je lui ai voulu abandonner ma personne;
mais il a refusé mon présent. Je sais bien
qu'il va reposer; en vérité, je vais me poser
et me mettre près de lui sur sa couche. Au
moins si je puis avoir un baiser de sa bou-
che, cela me suflira en attendant qu'une au-
tre fois il se donne entièrement à moi.
HARURÉ.
Eh ! regardez oii va la fille du roi , ainsi
seule, saus compagnie ! Certainement, je ne
doute pas qu'elle ne s'en aille après Amille,
et j'en saurai la vérité sans faute ; car je la
suivrai de loin de l'œil, par la raison que je
ne veux pas qu'elle me voie.
LA FILLE.
Amille , qu'Amour me donne joie par
vous comme mon cœur le désire! Comment
AU MOTBN-AGB.
235
Comment le faites-Yous, chier sire
Et chiers amis?
AllILLE.
Ha» dame! qui voas a ci mis?
Vous me voulez deshonnourer.
Pour Dieu ! sanz plus cy demourer
Ralez-vous-ent.
LA FILLE.
Non feray, je n'en uy lalent;
Car hors sui de paine et d'annuy
Quant avec vous ci endroit suy
Seul à seul , sire.
HARDRÉ.
Amilie, vous povez bien dire
Que pour soudées avez pris
Le trésor de plus noble pris
Que li roys ait: je n'en doubt mie,
Qui sa fille avez à amie;
La contenance assez en voy ;
Mais» par la foy que je à Dieu doy !
Le roy mon seigneur le sara,
Si que vostre bonté verra
A ce cop-cy.
AMILLE.
Hardrésire, pour Dieu, merci!
Du dire vous plaise a souffrir,
El à faire me vueil offrir
Quanqoe direz.
UARDRÉ.
Jà par ce quicte n*en serez.
Au roy maintenant m'en iray,
Et la chose li compteray.
Si ail Diex m'ame !
AMILLE.
Je sui bien traïz par vous, dame.
Certes, or ne say-je que faire ;
Car puis que Hardré scet cest affaire,
Hoi tieng pour mort.
LA FILLE.
Sire, prenez en vous confort
Com chevalier hardiz et preuz.
Chascun scet que Ardre n'est pas preuz:
Prenez à li champ de bataille.
S'il vous accuse; et puis si aille
Entre deux comme aler pourra,
le tien que Diex vous aidera
Certainement.
ASIILLE.
Dame, je l'en pri bonnement :
Mestier m'en est.
vous portez-vous, cher sire et cher ami?
AMILLE.
Ah, damel qui vous a mise ici? Vous me
voulez déshonorer. Pour (l'amour de) Dieu f
allez-vous-en sans retard.
LA FILLE.
Je n'en ferai rien, je n'en ai aucun désir;
car je suis hors de peine et d'ennui de puis
que je suis ici avec vous, sire, en tète à tête.
HARDRÉ.
AmiUe, vous pouvez bien dire que vous
avez pris pour solde le trésor le plus pré-
cieux qu'aie le roi: car> je n'en doute pas,
vous avez sa fille pour maîtresse; je vois
assez ce qu'il en est; mais, par la foi que je
dois à Dieu ! le roi mon seigneur le saura,
de sorte qu'il verra votre loyauté à ce trait.
AMILLE.
Sire Hardré , pour Dieu, merci ! Veuillez
n'en pas parier, et je m'offre à faire tout ce
que vous direz.
HARDRÉ.
Vous n'eu serez pas quitte pour cela»
Maintenant je m'en irai auprès du roi, et,
que Dieu ait mon ame ! je lui contei^i la
chose.
AMILLE.
Dame, je suis bien trahi pour vous. Cer-
tes, a celte heure, je ne sais que faire ; car,
puisque Hardré connaît cette affaire^ je me
tiens pour mort.
LA FILLE.
Sire, rassurez-vous com me chevalier hardi
et preux. Chacun sait que Hardré ne l'est
pas : s'il vous accuse, prenez contre lui champ
de bataille, et qu'ensuite il en soit entre vous
deux ce qu'il en pourra être. Je tiens que Dieu
vous aidera certainement.
AMILLE.
Dame, je l'en prie sincèremesi : j^en aï
besoin.
236
THÉÂTRE FRANÇAIS
LA FILLE.
Qui ses besoDgnes li commentr
Il les fait à bon chief venir.
Senz moy plus ci endroit tenir,
M'en revoys, sire.
AHILLE.
Dame, vous et moy gart Diex d'ire
Ëldepesance!
E ARDRE.
Entendez, sire roy de France,
Et vous, dame qui estes mère :
Nouvelle vous apport amere.
Vostre fille a perdu son pris,
Car toute prouvée l'ay pris
Avaic Amille, en soniil;
Et d'elle a eu son délit.
11 est ainsi.
LA ROYNE.
Ha, sainte Marie, mercy !
Hardré, ne croy pas qu'il puist estre
Que ma fille se voulsist mectre
En teldespit.
LE ROY.
Vien avant, Griffon, sanz respit;
Yaz-me querre Amille, el lui dy
Que je li mans 'qu'il vieugne cy ;
Et fay bonne erre.
LE SERGENT D* ARMES.
Cliiersire, jele vous vois querre.
— Sire, bon jour vous soit donnez !
A monseigneur le roy venez
Qui vous demande.
AMILLE.
Griffon amis, puisqu'il me mande,
Alons! d'aler y sui tout prest.
— Dieu, sire, de qui tout bien nest ,
Vous croisse honneur !
LE ROY.
Par vous me croist grant déshonneur.
Amille, ne scé que priez.
Dites-me voir, ne detriez :
Avec ma fille avez géu ,
Et l'onneur de son corps eu ?
Est-il ainsi?
AMILLE.
Qui vous fait entendre cecy.
Sauve sa grâce, sire, il fault.
Jà, se Dieu plaist, en tel deffauli
Ne seray pris.
LA PILLE.
Il fait venir à bonne fin les entreprises que
l'on lui recommande. Sire, sans plus me te-
nir ici, je m'en vais.
AMILLE.
Dame, que Dieu garde vous et moi de cha-
grin et de douleur !
HARDRÉ.
Entendez , sire roi de France, et vous,
dame qui êtes mère : je vous apporte une
amère nouvelle. Votre fille a perdu son hon-
neur, car je l'ai prise sur le fait avec Amille,
en son lit; et il a joui d'elle. Il en est ainsi.
LA REINE.
Ah, sainte Marie, miséricorde ! Hardré, je
ne crois pas qu'il soit possible que ma fille se
voulût mettre en un pareil état.
LE ROI.
Viens avant, Griffon, sans retard; va me
chercher Amille, et dis-lui que je le mande
ici ; va promptemeut.
LE SERGENT d' ARMES.
Cher sire, je vais vous le chercher. — Sire,
que bon jour vous soit donné! Venez vers
monseigneur le roi qui vous demande.
AMILLE.
Ami Griffon, puisqu'il me mande, allons!
je suis tout prêt d'y aller. — Sire, que Dieu,
de qui nait tout bien , vous accroisse hon-
neur !
LE ROI.
«
Par vous me vient grand déshonneur.
Amille, je ne sais qui vous priez. Dites^moi
la vérité sans retard : avez-vous couché avec
ma fille, et joui d'elle? En est-il ainsi?
AMILLE.
Celui qui vous fait entendre ceci, sauve sa
grâce, sire, il ment. S'il plait à Dieu, jamais
je ne serai pris en telle faute.
AU MOYEN-AGE.
237
HARDKÉ.
Comment ! ne vous ai-je pas pris
Touz.ij. ensemble?
AHILLE.
Vous direz miex, se bon vous semble ;
Hardréjàne sera prouvé.
N*cst pas d'avoir ce controuvé
Grant vassellage.
HARDRÉ.
Sire, sire, vez ci mon gage ;
J'en demande champ de bataille
Encontre li, vaille que vaille;
Hais s'en champ le tieng à mespoius ,
Gehir li feray de touz poins
Sa mauvaistié.
AMILLE.
Hardré, sire, en vostre traiclié
N'a touz jours que haïiie et plaît.
Bien me deffendray,se Dieu plaît,
Contre tous, sire.
LE rot.
Or entendez que je vueil dire :
Hardré, me fault avoir hostages ;
Autrement ne se peut li gages
Bien soustenir.
HARDRÉ.
Sire, assez en feray venir.
—Sire Grimaut, vous plairoit-il
Mon plege estre ? Or dites oîl,
Je vous en proy.
GRIMAUT.
Monseigneur, hostage m'oUroy
Pour Hardré, se me voulez prendre,
Avecques ceulx que sanz actendre
' Venir fera.
LE ROT.
Quant à ore s'en cessera ;
Il me souffist, puisque vous ay.
— Amille, il vous fault sanz delay
Hostes baillier.
AMILLE.
Sire, je sui un chevalier
Qui sui né d'estrange pais :
Cy endroit ii*ay-je nulz amis;
Mais se de vous congié avoie,
En Teore me mettroie à voie
D'aler en querre.
HARDRi.
Mon chier seigneur, s'il peut , la guerre
HARDRÉ.
Comment ! ne vous ai-je pas pris tous deux
ensemble ?
AMILLE.
Vous parlerez mieux, si bon vous semble;
Hardré, jamais cela ne sera prouvé. Ce n'est
pas grand' prouesse que d'avoir inventé ceci.
HARDRÉ.
Sire, sire, voici mon gage; je demande
champ de bataille contre lui, vaille que vaille;
mais si je le tiens en champ clos^ je lui fer-
rai confesser de tous points sa méchanceté.
AMILLE.
Sire Hardré, dans vos actions il n'y a que
haine et querelles. S'il plaît à Dieu, je me
défendrai bien contre vous, sire.
LE ROI.
A cette heure entendez ce que je veux
dire : Hardré , il me faut avoir des otages ;
autrement le gage ne se peut bien soutenir.
HARDRÉ.
Sire, j'en ferai assez venir. — Sire Gri-
maut, vous plairait-il d'être ma caution?
Allons! dites oui , je vous en prie.
GRIMAUT.
Monseigneur, si vous me voulez prendre,
je consens à être Atage pour Hardré, avec
ceux qu'il fera venir sur-le-champ.
LE ROI.
Quant à présent il s'en dispensera; il me
sufBt, puisque je vous ai. — AmSle, il vous
faut sans délai donner des 6tages.
AMILLE.
Sire, je suis un chevalier né en pays étran-
ger : ici je n'ai aucun ami; mais si vous m'en
donniez la permission, à l'heure même je me
mettrais en route pour aller en chercher.
HARDRÉ.
Mon cher seigneur, s'il peut, il évitera la
238
Sanz cop ferir eschîevera :
Certainement il s'enfuira.
S'il a congié.
LE ROT.
Que ly doingne n'ay pas soiigié.
— Âmiiles, je vous fas savoir,
Ains que de ci partez» avoir
Vous fauii hostages.
AXILLE.
Sire» ordonnez donc que li gages
Se face cy présentement
De nous .ij.» sanz delaiement.
Estrange homme sui esbahis
Quant à mon besoing n'ay amis»
Se ii Diex» qui tout scet et voit»
Son confort briement ne m'envoit
Et son conseil.
LA ROTNB.
Mon chier seigneur» dire vous vueil
Amilies n'a ci nul parage.
Je m^ofTre pour li en hostage
Et ma fille; or, nous recevez,
Refuser pas ne nous devez.
Au cuer me fait pitié, par foy!
De ce que sanz amis le voy
Ainsi seul estre.
LE ROT.
Dame» par Dieu , le roy célestre !
Bien vous recevray pour hostage ;
Hais de tant vous fas-je bien sage,
Se le dessus en peut avoir
Ardre, je vous feray ardoir
Et mettre en cendre.
LA ROTNE.
Sire, de telle mort deffendre
Mous vueille Diex !
AHILLE.
Hes très rhieres dames genliex,
Plus de mille foiz vous merci
De l'onneur que me faites-ci ;
Et puisque tant faites pour moy ,
D'une chose encore vous proy:
Qu'à mon compaignon puisse aler
Amis» et le ci amener
Pour mon conseil.
LA ROTRE.
Amille, ce n'est pas mon vueil;
D'avecques nous ne partirés
Tant que combatu vous serez.
Je croy, se Jhesu me conseult !
TOÉATRB PRARÇAIS
guerre sanz coup férir: certainement» s*il a
cette permission» il s'enfuira.
LE ROI.
Je n'ai pas songé à la lui donner. — Amille,
je vous fais savoir qu'avant que vous paniez
d'ici» il vous faut avoir des otages.
AXILLE.
Sire» ordonnez donc que notre gage à nous
deux ait lieu ici présentement» sans délai.
Je suis étranger et tout déconcerté de n'a-
voir aucun ami maintenant que j*en ai be-
soin, à moins que Dieu» qui sait et voit tout,
ne m'envoie bientôt son secours et son con-
seil.
LA REINE.
Mon cher seigneur, je veux vous dire qu' A-
mille n'a ici aucune parenté. Ma fille et moi
nous nous offrons à être ses Atages ; recevez-
nous donc comme tels» vous ne devez pas
nous refuser. Par ma foi ! mon cœur ressent
de la pitié de le voir ainsi seul, sans amis.
LE ROI.
Dame, par Dieu » le roi du ciel ! je vous
recevrai bien pour Atage; mais je vous aver-
tis que , si Hardré peut avoir le dessus, je
vous ferai brûler et mettre en cendre.
LA REINE.
Sire, Dieu nous veuille défendre de telle
mort!
AMILLE.
Mes très-chères et nobles dames, je vous
remercie plus de mille fois de l'honneur que
vous me faites ici ; et puisque vous faites
tant pour moi , je vous demande encore une
chose : savoir, que je puisse aller vers moa
compagnon Amis , et l'amener ici pour me
servir de conseil.
LA REINE.
Amille, ce n'est pas ma volonté; vous ne
partirez pas d'avec nous que vous n'ayei
combattu. Je crois, Jésus m'assiste ! que
grande lâcheté vous veut faire fuir.
AU MOYBlf-AGB.
239
Que grani counrdise vous yeult
Faire ent fouir.
AHILLB.
Certes» miex Toulroie mourir
Ou champ que ce que je m'en fuie ;
Ne que pour ce» dame, le die,
Jà n'en doublez.
LA FILLE.
Ma chiere dame, or m'escoutez :
S'il vous plaist, congié li donrrez
Par ci que jurer li ferez
Que au jour du champ ici sera
Et que la bataille fera ;
Car sa besongne est une chose
Où conseil avoir, dire Tose ,
Fault bien et sens.
LA ROTIIE.
Fille, à ce que dites m'assens.
—Amille, çà ! levez la main :
Vous jurez an Dieu souverain ,
Par ses sains faiz et par ses diz ,
Par vostre part de paradis.
Que la journée ici serez
Que combatre vous deverez ,
Sanz nul deffault?
AMILLE.
Ma chiere dame, si me vault.
Je le vous jur en verilé ;
Maisr que Dieu me tiengne en sauté
Et gart d*essoingne !
LA ROTNE.
Or y alez dont sanz eslongne,
Car il m'agrée.
AMILLE.
Ma très chiere dame honnourée^
G'y vois tout droit.
AMIS.
Ytier, pléust Dieu orendroit
Que maishui ne jéusse en ville,
Et mon chier compaignon Amille
Tenisse ci !
TTIER, escuier.
Je crojt sire, s'il fust ainsi
Qu'il scéust que l'alez veoir.
Qu'il fust venuz contre vous voir
Hastivement.
AMILLE.
E, roere au vray Dieu qui ne ment !
Comme grant joie au cuer aray
Quant mon chier compagnon verrayl
AMILLE.
Certes, j'aimerais mieux mourir dans la
lice que de m'enfuir ; et parce que c'est moi
qui le dis, dame . n'en doutez pas.
LA FILLE.
Ma chère dame , écoutez-moi : s'il vous
plaît, vous lui permettrez de partir, pourvu
que vous lui fassiez jurer qu'il sera ici le
jour du champ-clos et qu'il fera la bataille;
car son affaire est une chose dans laquelle ,
j'ose le dire, il faut avoir conseil et sens.
LA REINE.
Fille, je partage votre avis. — Amille, al-
lonsllevez la main : vous jurez au Dieu tout-
puissant , par ses saintes actions et par ses
paroles, par votre part de paradis, que, sans
faute , vous serez ici le jour oii vous devez
combattre ?
AMILLE.
Ma chère dame, cela m'est utile, je vous
le jure entérite; mais que Dieu me tienne en
santé et garde d'empêchement !
LA REIME.
Maintenant allez-y donc sans tarder, car
il m'agrée ainsi.
AMILLE.
Ma très-chère et honorée dame , j'y vais
tout droit.
AMIS.
Ytier, plat à Dieu maintenant que je ne
couchasse d'aujourd'hui dans une ville, et
que je tinsse ici mon cher compagnon Amille!
TTIER, écujer.
Sire, je crois que, s'il eût su que vous l'al-
liez voir, il fût veiM à votre rencontre en
toute hâte.
AMILLE.
Eh , mère au vrai Dieu qui ne ment pas l
combien j'aurai de la joie au cœur quand je
verrai mon cher compagnon ! la peine me
240
TUÉATRK
Ne m'en chaut combien me travaille;
Hais que Dieu doint que la chose aille
Si bien que aie ne soit pas hors!
E, gar! avis m'est, par le corps
Saint Gille! que venir le voy.
Certainement c'est il. Je croy
Qu'il scet mon fait et mon estât.
A lui vois sanz plus de restât.
— Chier compains, loyal, esprouvé,
De moy soiez le bien trouvé.
Que fait la dame? est- elle saine ?
Dites-me voir, quel vent vous maine?
Où alez-vous?
AMIS.
Amille, mon cher ami doulz,
Sachiez droit à vous m'en venoie;
Gar de vous en grant doubte estoie
Pour .i. songe que je songay
Avant-hier , dont suis en esmay ;
Car i. lion , ce me sembloit.
Le costé fendu vous avoit.
Dont issoit sanc à tel foison
Qu'i estiés jusqu'au talon;
Et puis ce lion devenoit
Un homme que l'en appelloit
Hardré, si com il me sembla;
Et lantost je venoie là
Pour vous oster de ce meschief ,
Et si Ir copoie le chief.
Je vous dy voir.
A VILLE.
Chier compains , je vous fas savoir
Que aussi m'en aloie-je à vous ;
Vez-ci pour quoy, mon ami doulx :
La 611e au roy s'en vint à moy.
L'autre jour, et me fist de soy
Présent et de s'amour aussi.
Et me requise qu'il fust ainsi
Que je son ami devenisse;
Mais pour moy garder de tel vice ,
Sa voulenté li refusay.
Quant elle vit que la rnsay
TIe se tint pas à ytant coye;
Hais une nuit que me gisoie ,
Se vint couchier dedans mon lit.
Là, pris-je d'elle i. seul délit;
Car je cuidoie, par ceste ame !
Que ce fust une estrange famme :
Qui me tourne ore à grant desroy ;
Car Hardré l'a compté au roy ,
FRANÇAIS
touche peu pourvu que Dieu fasse qu'il ne
soit pas parti. Eh , regarde ! il m'est avis,
par le corps de saint Gilles! que je le vois
venir. Certainement c'est lui. Je crois qu'il
sait mon fait et mon état. Je vais à lui sans
retard. — Cher compagnon , loyal , éprouvé,
soyez le bien- venu. Comment se porte votre
*dame? est-elle en bonne santé? Dites-moi
la vérité, quel vent vous mène? où allez-vous?
AMIS.
Amille, mon cher et doux ami, sachez que
je m'en venais droit à vous; car Je craiguais
beaucoup pour vous par suite d'un songe
que je fis avant-hier, et dont je suis en émoi ;
car un lion , à ce qu'il me semblait, vous
avait fendu le c6té, et le sang en sortait en
telle abondance que vous y étiez jusqu'au
talon; et puis ce lion devenait un homme
que l'on appelait Hardré, comme il me sem-
bla; et sur-le-champ j'arrivais pour vous tirer
de ce mauvais pas , et je lui coupais la téie.
Je vous dis vrai.
AMILLE.
Cher compagnon , je vous fais savoir que
je m'en allais aussi à vous; voici pourquoi,
mon doux ami : l'auure jour, la fille du roi
s'en vint à moi et me fit présent de sa per-
sonne et de son amour, et me requit de deve-
nir son ami; mais pour me garder d'une pa-
reille faute, je refusai d'accéder à son désir.
Quand elle vit que je lui donnais le change, ,
elle ne se tint pas pour battue; mais une
nuit que je reposais, elle vint se coucher dans
mon lit. Là, je jouis d'elle une fois; car, p.'^r |
mon ame! je pensais que ce fût une femme
étrangère. Cela est très-malheureux pour
moi ; car Hardré la conté au roi, après avoir
tant fait, je ne saiscomment, qu'il nous trouva
ensemble en mon lit. J'ai nié le fait du tout
au tout ; mais il se fait tellement fort de le
prouver qu'il y a gage de bataille. Cher
ami, que la chose aille comme elle voudra :
AU MOYEN-AGE.
211
Qui tant (ist, ne scé comment va,
Qu'ensemble en mon lit nous trouva.
Je ly ay tout nyé le fait; '
Mais du prouver si fort se fait
Qu'il y a gage de bataille ;
Mais com pourra, chiers amis, aille:
Jamais ne r'iray à la court.
Car j'ay tort ; et à brief mot court,
Je doubt, sa mon tort me combaz,
Que ne chiée du bault an baz
A grant hontage.
AMIS.
Et qui est pour vous en hostage?
N'y a-il ame ?
AHILLE.
Si a la royne ma dame ,
Sa fille ; et si sachiez de voir
Autres pièges n'y poi avoir;
Encore par pitié lé firent,
Chiers amis, pour ce qu'elles virent
Que pour prier ne supplier
Ne me voult nul ce jour plegier
Devers le roy.
AMIS.
Yiier, je me fie de toy :
Cy entour en aucune ville
Yrez entre toy et Amille
Secrètement vous herbergier;
Et te deffens tant com m'as chier,
Sur le serrement que m'as fait.
Que par toy nulz de nostre fait
Ne sache rien.
YTIER.
Non fera-il, je vousdy bien,
Mon seigneur chier.
AMIS.
Chier compains, sanz plus ci preschier,
Vueillîez me ncoler et baisier.
Et puis vous en alez aisier ;
Car de tant vous fas-je ore sage.
Pour vous iray faire le gage.
N'est homme nul, tant ait science ,
Qui sache mettre différence
De moy à vous.
AMILLE.
■
Crans merciz , très chier amis donlx!
Adieu ; la sainte Trinité
Si vous vueille par sa bonté
Garder de mal !
jamais je ne retournerai à la cour, car j'ai
tort; et pour être bref, je crains, si je livre
bataille étant dans mon tort, de tomber du
haut en bas avec grande ignominie.
AMIS.
Et qui est pour vous en otage? n'y a-t-
il personne ?
AMILLE.
Il y a la reine ma dame , et sa fille ; et sa«
chez en vérité que je n'ai pu avoir d'autres
cautions ; encore, cher ami, le firent-elles par
pitié, parce qu'elles virent que malgré toutes
les prières et les supplications , personne
ne me voulait cautionner alors auprès du
roi.
AMIS.
Ytier, je me fie à toi : tu iras avec Amille
te loger secrètement dans quelque ville; et
je te défends, sur l'amitié que tu me portes
et sur le serment que tu m'as fait , de rien
laisser savoir de noire fait à personne.
YTIER.
Personne n'en saura rien, je vous l'assure,
mon cher seigneur.
AMIS.
Cher compagnon, sans plus long discours,
veuillez m'embrasser, et puis allez vous re-
poser; car à cette heure je vous fais savoir
que pour vous j'irai soutenir le gage. Il
n'est'personne, quelque science qu'il ait, qui
sache mettre de la différence entre vous et
moi.
AMILLE.
Grand merci,très-cheretdoux ami! Adieu;
que la sainte Trinité par sa bonté vous veuille
garder de mal !
16
212
THÉÂTRE FRANÇAIS
AMIS.
Et VOUS aussi, compnins loyal!
Adieu; j'en vois sanz plus aitendre.
Bien scé où doy voz armes prendre
£t vo destrier.
HARDRÉ.
Sire, je vous dis dès l'autr'ier
D'Amille, moult bien m'en souvient,
Que s'emprise venoit au nient.
Il est au jour d'ui la journée
Que bataille doit estre outrée
De nous .ij. Yez^me ci tout prest ;
Mais je tieng que Touiz s'en est,
Car entre gentilz ne villaines
Ne fu, bien a jà trois sepmaines,
Véu, de ce vous fas-je sage ;
Et s* ainsi est, de son ostage
Demant justice.
LA ROTICB.
Hardrë, gardez que de vous n'isse
Un parler de bien, que puissiez.
Home ne passe pas, laissiez
Que venir doîe.
HARDRÉ.
Je croy n'est pas à deux doie
De l'avoir, par le Roy hautisme !
Il est de jour jà plus de prime.
Certes, grant folie pensastes
Quant à 1» plegier vous boutastes ;
Car je me doubt par aventure
Que n'en soiez mise à mort sure.
Dame, qui raison vous fera
Et qui bien soustenir voulra
Droite justice.
LE ROY.
Hardré, je ne sui pas si niée
Que ne la vueille soutenir;
Selon que le fait avenir
Pourray veoir.
AVIS.
De joie et d'onneur pourveoir
Vous vueille , mes dames gentienlx.
Et tout adès de bien en mieulx
Dieu de Inssus !
LA ROYNB.
Amille, bien veigniez-vous sus.
Certes, grant doubtance ay eu
Que cy ne fussiez plus véu ;
Et aussi Ardre le disoit.
Pour quoy de mort me menaçoit
AMIS.
Et vous aussi, loyal compagnon! Adieu ; je
m'en vais sans plus attendre. Je sais bien où
je dois prendre vos armes et votre destrier.
HARDRÉ.
Sire, je vous dis dès l'antre jour, an sujet
d' Amille, il m'en souvient très-bien, que son
défi venoit au néant. C'est aujourd'hui le
jour auquel la bataille doit être livrée à ou-
trance entre nous deux. Me voici tout prêt;
mais je liens qu'il s'est enfui , car voici déjà
trois semaines qu'on ne Ta vu ni parmi les
gens de qualité ni parmi ceux des classes in-
férieures , je vous le fiais savoir ; et puisqu'il
en est ainsi, je demande justice de son ols^e.
LA REINB.
Hardréy prenez garde, si vous le pouvez ,•
qu'une parole de bien ne sorte de votre bou-
che. Personne ne passe , attendez qull
vienne.
HARDRÉ.
Je crois qu'elle n'est pas à deux doigts de
l'avoir, par le Roi très-haut! la journée est
avancée; il est déjà plus que prime. Certes,
vous pensâtes grande folie quand vous vous
fîtes sa caution; car je redoute que vous ne
subissiez le dernier supplice. La mort, dame,
vous fera raison , et voudra soutenir bonne
justice.
LE ROI.
Hardré, je ne suis pas tellement niais que
je ne la veuille soutenir ; suivant que le fait
aura lieu, je me déciderai.
AMIS.
Que le Roi d'en-haut , mes nobles dames,
vous veuille combler d'honneur et de joie,
et toujours de bien en mieux I
LA REINE.
Amille, soyez le bienvemi.^Certes, x'ai res-
senti une grande crainte que l'on ne vous
revît plus ici; Hardré le disait aussi, et pre-
nait de là occasion de me menacer très-mé-
chamment.
AU.HOTBN-AGE.
243
Trop maiement.
LA FILLE.
Mon chier ami, certainement
Il nous a ci espoventées,
Qa'estion toutes esplourëes
Pour ce traïstre.
AMIS.
Dame, je ie pense en tel tiitre
Mettre au jour d*uy et en tel angle
Que li abateray sa jangle
Toute à un cop.
LA ROTNE.
Chier ami» nous demourons trop :
Alons-m'en au roy sanz attente.
—Mon chier seigneur, je yous présente
Amille prest de soy con^tre
A Hardré et de lui debatre
Ce qu'il a dit.
HARDRÉ. •
Sire, n'y ait plus contredit:
Je sni tout prest, je vois monter;
Puisque j*ay droit, ne doy doubter
Riens qu'il puist faire.
AMIS.
Se aussi vous veult» monseigneur, plaire,
CoDgié me donriez d'aler querre
Mon chevaL Je revieng bonne erre,
Prest de combatre.
LE ROT.
Alez ; ne le vueil pas debatre.
Ne n'est raison.
LE COMTE GRIMAUT.
Sire, ne sçay se traïson
Pourroit contre Amille yci estre ;
Je ne croy pas qu'il s'osast mettre
En champ, s'il cuidast tort avoir.
De Ardre scet-on bien de voir
Qu'il est voulentiers rioteux.
Et n'est pas de mentir honteux
Aucune foiz.
LE ROT.
Grimant , si m'aist sainte Foiz !
Je ne scé ; mais quant il seront
En champ, jamais n'en ysteront
Sanz combatre, soiez-en fis ,
Tant que l'un en soit desconfis ;
Et celui qui vaincu sera.
Je vous promet, pendu sera;
N'en double nulz.
LA FILLE.
Certes, mon cher ami, il nous a si épou-
vantées que nous étions tout éplorées par le
fait de ce traître.
AMIS.
Dame, aujourd'hui je pense le mettre en
tel titre et en tel angle que je lui abattrai
d'un seul coup sa forfanterie.
LA REINE.
Cherami, nous demeurons trop : allons-
nous-en au roi, sans retard. — Mon cher sei-
gneur, je vous présente Amille prêt à com-
battre Hadré et à lui contester ce qu'il a dit.
HARDRÉ.
Sire , qu'il n'y ait plus de débats : je suis
tout prêt, je vais monter; puisque j'ai rai-
son, je ne dois craindre chose qu'il puisse
faire.
AMIS.
Monseigneur, s'il vous venait aussi à plai-
sir, vous me donneriez la permission d'aller
chercher mon cheval. Je reviens bon train,
prêt à combattre.
LE ROI.
Allez ; je ne veux pas l'empêcher, ce ne
serait pas raison.
LE COMTE GRIMAtrr*
Sire, je ne sais pas s'il pourrait y avoir
ici trahison du c6té d' Amille ; je ne crois pas
qu'il oserait se présenter dans la lice, s'il
pensait avoir tort. Certes, on sait bien
qu'Hardré est volontiers querelleur, et quel-
quefois il n'a pas honte de mentir.
LE ROI.
. Grimant, que sainte Foi m'aide! je ne
sais ; mais quand ils seront dans la lice, ils
n'en sortiront pas sans combattre, soyez-en
sûr, tant que l'un d'eux soit déconfit; et ce-
lui qui sera vaincu , pendu sera , je vous
promets : que nul n'en doute.
244
HARDHE.
Mon chier seigneur, je sui venuz
Tout prest de faire mon devoir ;
Sy requîer jugement avoir
Contre partie, quant n'est ci,
Et dy que le devez ainsi
Jugier pour moy.
LE ROT.
Non feray, car venir le voy
Pour soy deffendre.
AMIS.
Monchierseigneur.vueillez me entendre:
Vez ci Hardré ; s'il veut riens dire
Contre rooy, je sui tout prest, sire,
De m'encombalre.
LE ROT.
Or, paix ! il n'en fault plus debaire.
Pour cause à li afaire avez.
— Hnrdré,Hardrc, la main levez:
Vous jurez Dieu qui vous créa
Et par sa mort vous recréa ,
Par le balesme que reçustes
Et par le saint cresme que eusies
Quant vous fusles crestien fait,
Que vous avez véu de fait
Gésir et en im lit Amille,
Qui ci est, avecques ma fille.
Est-il ainsi?
HARDRÉ.
Oïl , par les sains qui sont ci
N'en tout le monde !
AUIS.
Sire roys, et Dieu me confonde
Se je jus onques avecque elle ,
Ne se oncque vostre fille belle
De son corps à moy atoucha.
Ne le mien au sien aproucha
En celle entente !
LE ROT.
Or, avant ! je vueil sanz attente
Que descendez à pié touz deux,
Et à qui qu'il soit joie ou deulx.
Que alez ensemble.
HARDRÉ.
Faux parjure, ains que à toy assemble,
Je te conseil qu'à moy te rendes
Et que grâce et pardon demandes :
Si feras bien.
AMIS.
Traître, 'jejk'en feray rien.
THEATRE FRANÇAIS
HARDHÉ.
Mon cher seigneur, je suis venu tout prêt
de faire mon devoir; je requiers d'avoir jn-
gement contre ma partie, puisqu'elle n\s{
pas ici, et dis que vous devez ainsi ju^er
pour moi.
LE ROI.
Je n'en ferai rien, car je le vois venir poar
se défendre.
AMIS.
Mon cher seigneur, veuillez m'entendrc :
Voici Hardré; s'il veut dire quoi que ce soit
contre moi, je'suis tout prêt, sire, à lui li-
vrer combat.
LE ROI.
Allons, paix ! H ne faut plus disputer sur
ce sujet. Pour cause vous avez affaire à lui.
—Hardré, Hardré, levez la main: vous prenez
à témoin Dieu qui vous créa , et recréa par
sa mort; vous jurez par le baptême que vous
avez reçu, et par le saint chrême que vons
eûtes quand on vous fit chrétien, que vous
avez vu de fait Amille , qui est ici , couché
dans un lit avec ma fille. En est*il ainsi ?
HARDRÉ.
Oui , par les reliques qui sont ici et daos
tout le monde !
AMIS.
Sire roi, que Dieu me confonde si je cou-
chai jamais avec elle, ou si jamais votre char-
mante fille de son corps toucha ie mien, ou
en approcha dans cette intention !
LE ROI.
Allons, en avant! je veux que sans délai
vous descendiez à pied tous deux , et que
vous combattiez, quelque joie ou quelque
peine que puissent en éprouver les gens.
HARDRÉ.
Parjure félon , avant que j'engage la ba-
taille avec toi, je te conseille de te rendre à
moi et de demander grâce et pardon : tu fe-
ras bien.
AMIS.
Traître, je n'en ferai rien. Tu m'as défié,
Tu m'as deffié, deffens-toy ,
Car ce cop aras de par moy
Premièrement.
H ARDRE.
Rendu te sera, vraiement,
Ains que je parte mais de ci.
Tien, dy-moy se ce cop aussi
Est bon ou mal.
AMIS.
Certes, traïstre desloyal ,
Fort m*as féru sor mon escu ;
Hais je te reuderay vaincu
Âînsque ceste bataille cesse.
Tien cela, et me di voir, qu'est-ce?
Ta-il mestier?
HARDRÉ.
N'ay pas esté grant temps rentier
D*estre ainsi servi, par saint Gille!
Hais à moy parlerez , A mille ,
D'autre martin.
AMIS.
Finer feray tost ce liutin :
N'eschapperas pas, faux envers,
De moy. Tien, c'est fait : puisqu'envers
Te Voy chéu, mon fait s'avance.
Honter le vueil dessus la pance
Pour toy occire.
LE ROT.
En ce point, Amille, biau «ire.
Sachiez avant se rien dira
Ne se merci vous criera
Par amour Une.
AMIS.
Traître, ains que ta vie 6ne,
Rens-toy confus, crie merci ,
Oa tu morras à honte ci ,
Je te promet.
LE ROT.
Que dit-il?
AMIS*
Riens, n'en li ne met
Nulle deffénse.
LE ROT.
Alez oultre , donc je n'y pense
Nnl delay mettre.
AMIS.
Puisque de toy , Hardré, sui maistre ;
Ce heaume-ci t'osteray
El la tesie te coperay.
AU MOTBN-AGE. 245
défends-toi , car premièrement tu auras de
par moi ce coup.
HARDRÉ.
En vérité , il te sera rendu avant que je
parte d'ici. Tiens, dis-moi si ce coup pa-
reillement est bon ou mauvais.
AMIS.
Certes, traître déloyal , tu m'as fortement
frappé sur mon écu ; mais tu seras vaincu
avant que cette bataille cesse. Tiens cela,
et dis-moi vrai , qu'est-ce ? cela le va-t-il ?
HARDRÉ.
Voici long-temps que je n'ai pas été accou-
tumé d'être ainsi servi , par saint Gilles !
mais vous me parlerez, Amille , d'une autre
manière.
AMIS.
Je ferai bientôt finir ce combat : tu ne
m'échapperas pas, félon hypocrite. Tiens ,
c'est fait : puisque je te vois tombé à la ren-
verse, mon affaire s'avance. Je te veux mon-
ter sur la panse pour te tuer.
LE ROI.
En ce point, Amille, beau sire, sachez au-
paravant s'il ne dira rien ou s'il vous criera
merci par amitié franche.
AMIS.
Traître, avanlque ta vie se termine, rends-
toi confus , cries merci , ou tu mourras ici
honteusement, je te promets.
LE ROI.
Que dit-il ?
AMIS.
Rien, il ne se défend pas non plus.
LE ROI.
Passez outre , car je ne songe mettre nul
empêchement à sa mort.
AMIS.
Hardré , puisque je suis maître de toi, je
t'ôterai ce heaume-ci et te couperai la tète.
— Eh, regardez I je n'en ferai rien^ car je
246
THÉÂTRE
— E, gar ! non feray , car Je voy
Qu'il esl mort. — Monseigneur le roy»
Ne m'est mesiier de plus combatre ;
Hardré vous rens mort : le debatre
Si n'en est preux.
LE ROY.
Corn chevalier loyal et preux,
Amille* vous tien : c'est raison.
— Griffon, vas sanz arrestoison
Au roy des Ribaux, si li dy
De par moy que ses gens et ly
Prengnent Hardré en celle place »
Et qu'au gibet mener le face ;
Là soit penduz.
LE SERGENT d'aRMES.
S'a Dieu puissé-je estre renduz.
Monseigneur, voulentiers iray
Le quérir et si lui diray
Ce que me dites /
AMIS.
Dieu merci ! or esles-vous quilles,
Mes dames, de mort recevoir ;
Pour moy ce fpst dommage, voir.
S'il fust ainsi.
LA ROTNE.
Vous dites voir ; Diex en graci
De ce que la chose ainsi va.
Onques riens tant ne me greva
Com les menaces qu'i me dit.
De quoy plourer forment me flst.
Dieu li pardoint !
LA FILLE.
Voit, voit! il esl bien en ce point;
Laissons ester.
AMIS.
Sire, pour ma foy acquitter.
S'il vous plaist, congié me donrez ;
Mes dames, et vous si fere^;
Car quant mon compaignon laissay,
Sur ma foy li convenançay
Que se le champ fine avoie
Que iantost à li m'en iroie
Sanz séjourner.
ORIMAUT.
Chier sire, i. point vous vueil mooscrer:
Onques n'ot de voua nul bien fait ;
Et s'il s'en va ainsi de fait,
4e doubt que jamais en sa vie
IN'ait de vous veoir nulle envie :
Prenez-y garde.
FRANÇAIS
vois qu'il est mort. — Monsagneur le roi , je
n'ai plus besoin de combattre; je vous rends
Hardré mort : il n'y a plus matière à dis-
cussion.
LE ROI.
Amille, je vous tiens pour chevalier loyal
et preux : c'est raison. — Griffon, va sans t*ar-
réter au roi des Ribauds, et dis'lui de ma part
que lui et ses gens prennent Hardré en ce
lieu, et qu'il le fasse mener au gibet ; là qu il
soit pendu.
LE SERGENT d' ARMES.
Monseigneur, puissé-je être rendu à Dieu
de même que j'irai volontiers le quérir et
lui dire ce que vous me dites 1
AMIS.
Dieu merci ! à cette heure vous êtes, mes-
dames, quittes du supplice; pour moi c'eûi
été vraiment dommage, s'il en eût été ainsi.
LA REINE. «
Vous dites vrai ; je rends grâce à Dieu
de ce que la chose ainsi va. Jamais rien ne
me fit tant de peine comme les menaces qu il
me fit , elles m'ont tiré bien des larmes. Que
Dieu lui pardonne !
LA FILLE.
Regarde, regarde! il est bien en ce point;
n'en parlons plus.
AMIS.
Sire, pour acquitter ma foi, s'il vous plaît,
vous me donnerez congé; et vous, mesda-
mes, vous ferez de même; car quand je lais-
sai mon compagnon , je lui promis, sur ma
foi, que, si j'avais terminé le combat à mco
avantage, je m'en irais tantôt vers lui sans
retard.
GOIMAUT.
Cher sire, je veux vous faire reman^uer un
point: il ne reçut jamais de vous aacun bien-
fait ; s'il s'en va ainsi, je crains que jamais en
sa vie il n'ait e nvie de vou3 revoir: prenez-y
garde.
AU HOTBlf-AGE.
247
LE ROT.
Par ina foy ! c'est ce que je regarde,
.Grimaiit, et vous me dites voir.
— Amille, je vous fas savoir
Que ma fille vous vueil donner
Pour voz biens faiz gueiredonner.
Et serez conte de Riviers.
Qu'en dites-vous, mes amischiers,
Et ma compaigne?
LA ROTZIE.
Mon chier seigneur, soit fait en gaigne ;
Jà n'en .serez par droit repris ,
Car il est chevalier de pris
Et esléu.
GlOMAirT.
Dame, c-'est voir» bien est scéu ;
Car fait a tout plain de bons faiz,
Et sanz mesdiz et sanz meffaiz .
Touz jourz esté.
AMIS.
Vous dites vostre voulenté ,
Et c'est, sire, du bien de vous ;
Mais entendez, mon seigneur doulx :
Il ne faut mie qui recuevre.
11 vous plaira tout avant euvre
Que voise mon compagnon querre;
Si sara Testât de ma guerre
Et la grant honneur que m'offrez.
Or vous plaise, sire, et seufTrez
Qu'il soit ainsi.
LE ROT.
Non, non. Ains que partez de cy,
Amille, la fiancerez ;
Et puis après querre Cirez
Tout à loisir.
GRIKACT.
Amilles , faites son plaisir
Sanz li desdire.
AMIS.
Or çà ! de par Dieu nostre sire !
Soit sans attente.
LE ROT.
Or çà ! ma fille, vez ci m'entente :
Amilles arez à seigneur ;
Ne li puis faire honneur greigneur.
Sa , vostre main! et vous, la voslre !
Vous jurez par la patenostre
Kt par la foy qu'à Dieu devez.
Que ma fille que cy veez
Prendrez à femme ?
LE ROI.
Par ma foi ! cest a quoi je pense, Gri^
maut, et vous me dites vrai. — Amille, je
vous fais savoir que je veux vous donner ma
fille pour vous récompenser de vos hauts
fails, et vous serez comte de Riviers. Qu'en
dites-vous, mon cher ami,'et vous, ma com-
pagne?
LA REUTE.
Mon cher seigneur, qu'il soit fait comme
vous dites; vous n'en serez pas raisonnable-
ment repris , car il est dievalier preux et
d'élite.
GRIUAUT.
Dame, c'est vrai et bien connu; car il est
l'auteur d'une (bule d'exploits, et il a tou-
jours vécu sans médire et sans méfaire.
Ams.
Cela vous plaît à dire, et c'est, sire, bonté
de votre part; mais entendez , mon doux
seigneur : il ne faut pas que je revienne sur
ce que j'ai dit. Il vous plaira qu'avant tout
j'aille chercher mon compagnon; il saura
le résultat du combat et le grand honneur
que vous m'offres. Sire, agréez ceci et
souffrez qu'il en soit ainsi.
LE ROI.
Non , non. Avant que vous partiez d'ici ,
Amille, vous la fiancerez ; et puis après vous
irez chercher votre coinpagnon tout à loisir.
GRIMAOT.
Amille, faites son plaisirsans le contredire.
Ams.
Allons ! de par Dieu , notre sire ! que ce
soit tout de suite.
LE ROI.
Allons ! ma fille, voici mes intentions : vous
aurez Amille pour mari; je ne puis lui faire
plus d'honneur. Allons, votre main ! et vous,
la vôtre ! Vous jurez par le Pater-Noster et
par la foi que vous devez à Dieu , que vous
prendrez pour femme ma fille que vous voyez
ici?
248
THÉÂTRE FRANÇAIS
AMIS.
Sire, ainsi le vous jiir par m'ame,
Si tost que retourné seray
De mon ami, que querre yray ;
Mais qu'il vous plaise.
LE ROY.
Je voy bien ne serez pas aise
Se ne l'avez : alez le querre ,
Et ne séjournez en sa terre
Pas longuement.
AMIS.
Nanil, monseigneur, vraiement;
N'en doublez goûte.
AMILLE.
Ytier, amis, j'ay trop grant doubte
IV Ami, mon loyal compaignon.
En Hardrë a un si Tel gaignon
Et traïstre par vérité
Et le plus de son parenté :
« Pour ce en suis-je plus esmarris.
Traions-nous un po vers Paris,
Je t'en pri, et s'en enquerons
A aucun que venir verrons
De celle part.
TTIER.
Vous dites bien, se Dieu me gart !
Sire, et loyaument en parlez
Comme ami. Or avant alez :
Je vous suivray.
DIEU.
Gabriel, va-t'en sanz delay
Au conte Amis, que aler voy là.
Et li dy que mesel sera
Pour ce qu'il a safoy mentie.
Et que je vueil qu'il se chastie
De tel affaire.
l'ange.
Sire, je le saray bien faire
Si tost comme ataint je l'auray.
—Amis , Amis , saches de vray ,
Pour ce que as fait un serment
Qui ne peut tenir bonnement
Que ce ne soil contre la loy *
( C'est d'espouser la fille au roy ) ,
Dieu te mande qu'en brief termine
Seras mesel. A tant je fine ,
Et si m'en vois.
AMIS
Ha , Dieu ! qui hault siez et loing vois ,
Com tu es en bonté parfaiz !
AMIS.
Sire, je vous jure par mon ame que je le
ferai sitôt que je serai revenu d'auprès de
mon ami, que j'irai chercher; mais permet-
tez-moi d'y aller.
LE ROI.
Je vois bien que vous ne serez pas content
que vous ne l'ayez (vu) : allez le chercher, ec
en séjournez pas long-temps en sa terre.
AMIS.
Nenni, monseigneur, en vérité; n'en dou-
tez pas.
AMILLE.
Ami, Ytier , je suis dans une très-grande
inquiétude au sujet d'Amis mon compagnon.
Hardré est en vérité un chien si félon et si
traître , lui et la plupart de ses parens , que
cette idée augmente mon anxiété. Appro-
chons un peu de Paris , je t'en prie , et de-
mandons des nouvelles d'Amis à ceux que
nous verrons venir de ce côté.
TTIER.
Vous dites bien, Dieu me garde! sire,
et vous en parlez loyalement comme ami.
Allez devant : je vous suivrai.
DIEU.
Gabriel, va-t'en sans délai au comte Amis,
que je vois aller là , et dis-lui qu'il sera lé-
preux pour avoir menti sa foi, et que je ye\x\
qu'il fasse pénitence de ce péché.
l'ange.
Sire, je saurai bien exécuter vos ordres
aussitôt que je l'aurai atteint. — Amis, Amis,
sache en vérité que parce que tu as fait uo
serment qui ne peut être tenu sinon en vio-
lant la loi (c'est d'épouser la fille du roi) ,
Dieu te mande qu'avant peu tu seras lépreux.
Je n'ai plus rien h dire, et je m'en vais.
AMIS.
Ah ! Dieu, qui es assis en haut et vois loin,
I comme ta bonté est parfaite ! Sire, si j*ai pé-
AU MOYEN-AGE
249
Sire, se je me sui meffais
Par non sens» grâce te requier;
£t toutes voies je ne quier
Mie si mon vouloir de fait
Que le tien ne soit premier fait,
Père des cieulx.
AJULLE.
Yiier, Ytier, je voy aux yex
Mon compagnon venir, ton maistre;
Je me vois encontre lui mettre.
— Très chier ami» loyaux compains,
Acolez-moy de voz .ij. mains.
Et si me dites sanz eslongne
Comment alée est la besongne »
Je vous en pri.
AMIS.
Chier compains, quant pour vous m'offri,
Hardré devant le roy estoit ;
Ladeffault avoir demandoit,
Et disoit que heure estoit passée
De venir à vostre journée ;
Nient moins en champ avons esté »
Et l'ay occis par vérité :
Dont j*ay tant aus barons pléu
Qu'il ont à ce le roy méu
Qa'il m'a fait sur ma foy jurer
De sa fille à femme espouser;
Si que vous irez, chier compains ,
Et Tespouserez; et nient moins
 Blaives m'en retournera y.
Une chose ci vous diray.
Vez ci .ij. hanaps touz pareulx
Que j'ay fais faire pour nous deux :
Cesii pour m'amour garderez
Touz les jours mais que viverez ;
Etjegarderay cestui-ci,
A8n que s'il estoit ainsi
Que l'un de l'autre éust besoing
Ou qu'il se transportast si loing
Que grant temps ne nous véissions.
Que par ce nous recognoissons,
Amis royal.
AVILLE.
Fait avez comme amis loyaK
Certes, Amis.
AVIS.
(^'y ay touz jours grant paine mis
Et metteray encore, Ami Ile.
Or avant 1 à la bonne ville
De Paris aler vous convient,
chéparfolie, je te demande grâce; ettoutefois
je ne cherche pas tellement l'accomplisse-
ment de mon désir que je n'aime mieux que
ta volonté soit faite tout d'abord» Père des
cieux.
AMILLE.
Ytier, Ytier, de mes yeux je vois venir mon
compagnon, tonmaitre; je vais à sa rencontre.
— Très-cher ami, loyal compagnon, embras-
sez-moi de vos deux mains, et me dites sans
tarder comment la chose s'est passée, je vous
en prie.
AMIS.
Cher compagnon, quand je m'offris pour
vous, Hardré était devant le roi ; il deman-
dait défaut contre vous, et disait que l'heure
de venir à votre rendez-vous était passée ;
néanmoins nous avons été en champ-clos, et
je l'ai tué, en vérité : par là j'ai tant plu aux
barons qu'ils ont amené le roi à me faire
jurer sur ma foi que j'épouserais sa fille.
Ainsi, cher compagnon, vous irez et vous l'é-
pouserez. Cependant je m'en retournerai à
Blaye. Je vous dirai ici une chose. Voici deux
hanaps tout pareils que j'ai fait faire pour
nous deux : vous garderez celui-ci pour l'a-
mour de moi tous les jours de votre vie ; et
moi je conserverai celui-là , afin que s'il ar-
rivait que l'uu eût besoin de l'autre ou qu'il
se transportât si loin que nous ne nous vis-
sions de long-temps, nous puissions nous re-
connaître, ô mon ami !
AMILLE.
Certes , Amis, vous avez agi comme un
ami loyal.
AMIS.
J'ai toujours fait et ferai encore mes efforts
pour agir ainsi , Amille. Allons ! il vous faut
aller à la bonne ville de Paris, et moi à
Blayc : ce n'est rien , séparons-nous.
260
TaiATU FRANÇAIS
Et je aussi k Blaives : c'est nient ,
Departons-nous.
AMILLE.
Adieu, oompains loyal et doulx.
Ne se peut ceste desparlie
Faire que des yex ne lermie.
— Adieu , hier; ,garde ton maistre.
— C'est fait. A chemin me fault mettre
Jusques à tant que à la court vieogne.
*-«Mon cliier seigneur, Dieu vous main-
tiengne^
Et ma dame et la compagnie ,
En santé et en longue vie
Par son plaisir !
LE ROT.
Amille, bien puissiez venir!
Avez puis esté en bon point?
Que fait Amis ? venra-il point
Par de deçà ?
AHILLB.
Nanil, sire, car il a là
Une trop grant besongne à faire
Qui ne peut laissicr sanz soy faire
Dommage et grief.
LA ROYNB.
Sire, il nous fault penser et brief
Comment noz noces se feront.
Et j^ quel lieu elles seront,
Gy ou ailleurs.
CONTE CRllIAOT.
Les despens seront ci greigneur
Aux chevaliers qui y venront.
Qu'eu autre ville' ne seront :
C'est mon propo^.
LE ROY.
Nous ferons ainsi, par mon los:
Touz ensemble à Riviers yrons
Et les noces illeuc ferons ,
Et si saisiray là Amille
De la conté et de la ville ;
Et encore ay-je vouloir tel
Que dès maintenant cest hostel
Sanz debatre, Amille, vous doing;
Si que, quant de près ou de loing
Yenrez à Paris, que truissiez
* Hostel oii herbergier puissiez
Sanz nul dangier.
AMILUS.
•Vosire meroy, monseigneur chier,
Assez de foiz.
AMILLE.
Adieu; loyal et cher compagnon. Cette sé-
paration ne peut s'effectuer sans que je verse
des pleurs. — Adieu^ Ytier ; garde ton maître.
— C'est fait. Il me faut mettre en route jusqu'à
ce que je vienne à la cour. — Mon cher sei-
gneur, que Dieu vous maintienne, ainsi que
madame etia compagnie, en santé et en lon-
gue vie, s'il lui plait !
LE ROI.
Amille, soyez le bienvenu. Vous étes*vous
bien porté ? Que fait Amis? ne viendra-t-il
point par ici?
AMILLE.
Nenni , sire , car il a .là trop de besogne
qu'il ne peut laisser sans se causer du tort
et du dommage.
LA REINE.
Sire, il nous faut penser, et cela bientôt,
comment nos noces se feront, eten qu.el en-
droit elles auront lieu» ici ou ailleurs.
LE COMTE GRIMAOT.
Ici les dépenses seront plus onéreuses aux
chevaliers qui y viendront, qu'elles ne se-
ront en autre ville : c'est mon avis.
LE ROI.
C'est ainsi que nous ferons, si vous m'en
croyez : nous irons tous ensemble à Riviers»
et là nous ferons les noces , et je donnerai à
Amille la saisine de la ville et du comté; de
plus j'i^i la volonté de vous donner dès à pré-
sent cet hôtel, Amille, sans hésiter; en sorte
que, lorsque de près ou de loin vous viendrez
à Paris, vous trouviez un lieu où vous puis-
siez loger sans difficulté.
AMILLE.
Mon cher seigneur,. je vous remercie mille
fois.
AU MOYKN-AGB.
261
LB BOT.
Sàl meuoiis-nous à voie aîuçois
Qu'il soit plus lart.
GRIMAUT.
Sire» alons, que Diex y ait 'pari !
— Amilles, adestrez ma dame ,
Et j'adestreray vostre famme.
Et monseigneur ira premier.
— Griffon , vous qui estes massier.
Faites chemin.
LE SEBGBNT D* ARMES.
Sus, SUS ! ou par le nom divin
De ceste mace-ci arez ,
Ou au roy mon seigneur ferez
Large et grant voie.
AHIS.
£, Dîex I plaise-vous que je voie
La fin de ma vie et bienl>rief 1
Car ce ne m'est que paine et grief
D'estre en ce siècle plus vivant »
Quant ou temps passé çà avant
Quel j'ay esté il me remembre,
El je voy ore que n'ay membre
Dont je me puisse conforter:
Les piez ne me pevent porter,
Les yex ay troublez malement.
Les braz et les mains ensement
Ay de pouacre vilz et ors !
Las ! chetif m'ais tretout le corps
Si qu'à paine puis-je mot dire:.
Pour ce ne vous requiers, Diex sire,
Hais que la mort.
TTIBR.
Par foy ! sire, vous avpz tort
De ainsi sohaidier vostre fin ;
Pensez qu'il vous est ami fin
Dieu de lassus quant si vous bat,
Et laissiez ester ce débat.
Mon seigneur chier.'
Ams.
Et comment le lairay-je, Yiier?
C'est fort a faire , par ma foy I
Et te diray raison pour quoy :
Quant je pense à la cruauté
fit à la grant desloyauté
Que m'a fait Lubias ta dame ,
Que, se elle me fust vraie famé
Et telle qu'il appavtenit
Vers moy, pas ne me convenisi
Truander aval le pais
LE ROI.
Allons! mettons-nous en chemin avant
qu'il soit plus tard.
GRIMAUT.
Allons, sire,qtte Dieu y ait part!— -Amille,
mettez-vous à là droite de ma dame ; quant
à moi , je me tiendrai à la droite de votre
femme, et monseigneur ouvrira la marche.
— Griffout vous qui êtes massier, faites-nous
faire place,
LE SERGENT d' ARMES.
Allons, allons! ou par le nom de Dieu vous
aurez de cette masse-ci, ou vous ferez. large
et grande voie au roi mon seigneur.
AMIS.
Eh, Dieu! qu'il vous plaise que je voie bien*
tôt la fin de ma vie ! car ce n'est pour moi
que peine et chagrin de vivre plus long-temps
dans ce monde, quand je me rappelle ce que
j'ai été au temps passé, et que, à cette heure,
je vois que je n'ai membre dont je puisse me
servhr : mes pieds ne peuvent me porter, ma
vue est trouble , et mes bras aussi bien que
mes mains sont avilis et corrompus par la
lèpre. Hélas! j'ai le corps si malade qu'à
peine puis-je dire un mot : pour cette raison,
sire Dieu, je ne vous demande que la mort.
TTIER.
Par (ma) foi ! sire, vous avez tort de sou-
haiter ainsi votre fin ; songez que Dieu de
là-haut, quand il vous afflige ainsi, se mon-
tre votre ami dévoué, et faites trêve à vos
plaintes, mon cher seigneur.
AMIS.
Comment, Ytier?'il y a fort à faire, par
ma foi! et je t'en dirai la raison : quand je
pense à la cruauté et à la grande déloyauté
qu'a commise à mon égard Lubias ta dame,
qui, si elle eût éié ma fidèle épouse et telle
qu'il convenait,' ne m'eûtpastcontraint à men-
dierpar le pays. . »£t je suisétonné de ce point,
qu'elle a été la première et la principale
personne qui ait fait savoir mon mal à tout
le monde : ce qui me força d'aller demeurer
252
THÉÂTRE FRANÇAIS
Et de ce point sui-je esbahis
Qu'elle a este la principal
Et la première qui mon mal
Fist à toutes gens assavoir :
Dont me convint aler manoir
Hors de gens et loing de la ville,
En une maison gnsie et ville,
Où de faim morir m'a laissié ;
Et puis a-elie tant bracié
Qu'il convient que soie partiz
Comme estrangc povre chetiz ;
Et après tu scez que fortune
M'est si diverse et si enfrune
Que de mes frères proprement
Ay esté fulez laidement ;
Et pour ma douleur plus acroistre ,
Ne m'ont dangné fere congnoislre ,
Dont le cuer ay tout forsené,
Si que puis qu'à ce sui mené
Que ma femme par ses efTors
M'a getté de ma conté hors,
Et mes frères renié m'ont
(Touz trois qui du mien tiennent moult),
Et que le monde me despit.
Je pri à Dieu que sanz respit
Li plaise que la mort m'envoit,
Quant ainsi est nul ne me voît
Qui n'en ait au cuer grant orreur,
Et que je sens tant de doleur
Que dire ne le puis à droit ,
Car le mal que sueiïre orendroit
Est sanz pareil.
TTIER.
Sire, sire, je vous conseil
Qu'aillons jusqu'à la bonne ville
De Paris , et sachons se Amille ,
Yostre bon ami , y sera ;
J' espoir que grant bien nous fera,
Se le trouvons.
AUIS.
E, las ! je suis si feibles homs
Que n'en enduroie à parler.
Pour ce que je ne puis aler ;
Si scé^je bien, se à li péusse
Aler , deffault de riens n'eusse
Que avoir voulsisse.
TTIER.
Ne soions d'aler y donc nice ,
Sire ; bien vous y conduyray
loin des hommes et de la ville, dans une mai-
son déserte et misérable , où elle m'a laisse
mourir de faim ; et après elle a tant machiné
qu'il m'a fallu partir comme un pauvre étran-
ger. Tu sais ensuite que la fortune m'est si
ennemie et me traite avec tant de mauvaise
humeur que j'ai été laidement dépouillé pr
mes propres frères ; et pour accroître en-
core ma douleur, ils n'ont pas daigné me re-
connaître; j'en ai la rage dans le cœur, telle-
ment que , puisque ma femme m'a chassé de
mon comté, que mes frères m'ont renié (trois
personnes qui tiennent beaucoup de moi) ,
et que le monde me méprise , je prie Dieu
que sans retard il lui plaise de m'envoyerla
mort , puisque nul ne me voit qui ne sente
son cœur se soulever, et j'éprouve une telle
douleur que je ne puis l'exprimer, car le mal
que je souffre maintenant est sans pareil.
YTIER.
Sire, sire, je vous conseille d'aller jusqu'à
la bonne ville de Paris pour savoir si Amille.
votre bon ami , y sera ; j'espère qu'il vous
fera grand bien, si nous le trouvons.
AMIS.
Hélas ! je suis un homme si faible que je
ne devrais pas en parler, vu que je ne puis
marcher; et je sais bien que, si je pouvais
aller vers lui , je ne manquerais d'aucune
chose que je voulusse avoir.
YTIER.
Allons^y donc , sire ; je vous y conduirai
bien et vous y mènerai volontiers, même à
AU UOTEN-AGE.
253
Et voulentiers vous y menray,
Voire à journées si petites
Comme il vous plaira. Or me dites
Se nous irons.
AMIS.
Oïl voir, ce chemin ferons,
Quelque paine qu'il doie avoir.
Sa ! pensons de nous esmouvoir.
De toy feray mon apuiail
Pour ce que mains aie travail :
Te plaira-il ?
TTIEa.
Or mouvons, de par Dieu I oïl ,
Par ci alons.
AMILLE.
Dame, dame, nous aprouchons
De Paris la bonne cité ;
Je vois l'ostel en vérité
Que vostre père nous donna
Quant à Riviers nous admena
Noz noces faire.
LA FILLE.
Loez soit Diex de cest affaire.
Que de Paris me voy si près !
Sachiez moult en avoie engrès
Le cuer forment.
A VILLE.
Vez ci nostre herbergement.
Dame, entrez eus en bon éur :
Hui mais sommes tout asséur.
— Sa! damoiselle, avant venez
Et ces .ij. enfanz amenez;
Et vous, Henry.
HENRI L'BSCtlER.
Sire, je feray sanz detri
Vostre vouloir.
LA DAMOISELLE.
Ces ij. enfans vueil asseoir
Dessus ce lit.
AMILLE.
Seons-nous ci, dame, un petit ;
Et vous, Henry, sanz atargier ,
Alez-nous quérir à mengier
Ysnel le pas.
HEIVRT.
Sire, ne vous desdiray pas :
G'y vois en leure.
DIEU.
Micliiel, lieve sus sanz demeure ;
Vas savoir d*Amis à éelivre
aussi petites journées qu'il vous plaira. A
présent dites-moi si nous irons.
AMIS.
Oui vraiment, nous ferons ce voyage, quel-
que peine qu'il doive nous causer. Allons!
pensons à nous mettre en marche. De toi je
ferai mon soutien pour avoir moins de fati-
gue : cela le plaira-Uil?
YTIER.
En marche, de par Dieu 1 oui, allons par
ici.
AMILLE.
Dame, dame, nous approchons de la bonne
cité de Paris; en vérité je vois Thôtel que
votre père nous donna quand il nous amena
à Riviers pour faire nos noces.
LA FILLE.
Que Dieu soit loué de ce que je me vois
si près de Paris ! sachez que j'en avais grand
désir au cœur.
AMILLE.
Voici notre logement. Dame , entrez de-
dans sous de bons auspices : nous sommes
désormais parfaitement sûrs. — Allons, de-
moiselle, avancez et amenez ces deux en-
fans; veuez aussi, Henri.
HENRI l'ÉCUTER.
Sire, je ferai sans délai votre volonté.
LA DEMOISELLE.
Je veux asseoir ces deux enfans sur ce
lit.
AMILLE.
Dame, asseyons-nous ici un peu; et vous,
Henri , sans tarder, allez nous chercher à
manger tout de suite.
HENRI.
Sire , je ne vous contredirai pas : j'y vais
sur rheure.
DIEU.
Michel, lève-toi sans tarder; va savoir sur-
le-champ d'Amis s'il veut encore vivre dans
254 THÉATRV
STû Teiih au inonde encore vivre.
S'il dit (ifl, si li ennooce
Qu'à son cliier compagnon dennonce
Secreement, quant point verra »
Après ce que trouvé l'ara.
Que se de ses ij. filz avoit
Le sanc et son corps en lavml,
Seroit mondez.
ncmBL.
Vray Dieux, ce que me commandez
Vois faire à plain.
IHIS.
Ytier, amis, j'ay trop grant Crin ,
Et si serroie voulentiers.
S'il te plaisoit eodementiers
Alerces bonnes gens prier
Qu'il me voulsissent envoier
Un po de leurs biens, tu seroies
Mon chier ami et si feroies
Bien , vraiement.
TTIER.
Hais que assis soies bonnement ,
Je vous en iray tantost querre.
— Donlce gent, je vous vieng requerre.
Pour Dieu, de voz biens un petit
Pour ce mesel-là, qu'apetit
En a trop grant.
HICHtBL.
Amis, as-tu mais cuer engrant
De vivre au monde ?
AMIS.
Se à Dieu en qui touz biens habonde
Plaisoit que je eusse santé.
Et que ce fust sa voulenté ,
Encore y voulroie bien vivre;
Mais je li pri qu'il me délivre
Et me giel de ce siede hors,
S'ainsi est que santé du corps
Ne doie avoir.
MicmBL.
Ore je te fiais assavoir
De par lui , comme son messafge
(Retien bien, si feras que sage).
Que quant Amille aras trouvé
Et tu le tenras à privé ,
Que li dies, s'il te vouloit
Gairir, le sanc te convenroit
Avoir de ses ij. fllz sanz double,
Et par ce sera ta char toute
Nettement et à fin gairie.
FRANÇAIS
ce monde. S*il dit oui , avertis-le de faire sa-
voir secrètement à son cher compagnon ,
quand il l'aura trouvé et qu'il verra l'ins-
tant favorable, que s'il avait le sang de ses
deux fils et s'en lavait le corps , il serait
guéri.
MGHBl.
Vrai Dieu, je vais exécuter en tout point
ce que vous me commandez.
AVIS.
Ami Ytier, j'ai très grand'faim et j'aurais
bon désir de m'asseoir. Cependant s'il te
plaisait d'aller prier ces bonnes gens de vou-
loir bien m'envoyer un peu de ce qu'ils ont,
tu serais mon cher ami et tu ferais une bonne
action, en vérité.
TTtBn.
Restez assis, je vous en irai tantôt cher-
cher. ^ Bennes gens, je viens vous deman-
der, pour Tamonr de Dieu , un peu de vos
biens pour ce lépreux-là , ear il en a grand
besoin.
ncitBL.
Amis , asHU encore au ceeur le désir de
vivre dans le montfe?
AMIS.
S'il plaisait à Dieu en qui tout bien abonde
et si c'était son vouloir que je revinsse en
santé, je désirerais encore vivre; mais je le
prie qu'il me délivre et m'ôle de ce monde,
si je ne dois pas recouvrer la santé du corps.
IHOHBL^
Maintenant je te fois savoir de aa part ,
comme son messager. que je sois (retiens
bien mes paroles, tu agiras sagenenl)» que,
quand tu auras trouvé AmiUe et le tiendras
en particulier, tu lui dises que , s'il te vou-
lait guérir, il te faudrait avoir saas béaiu-
tion de sa part le sang de ses deux fils, et
par cela ta chair sera tout entière radicale-
ment enfin guérie. Je ne serai plus ici r je
m*en vais aux deux.
AU MOTBIf-AGE.
256
Cy endroyt plas ne seray mie :
Es cieulx m'ea vois.
AMIS.
Ha 9 doulz esperit ! eom ta Tois
M'a fait grant consolacion
Et donné grand refeccion
De réconfort î
rnsR.
Sire, tenez , or me[n]giez fort :
Vez ci de quoy.
AVIS.
Je ne pourroie, Ytier» par foy t
Le reposer m'a repéo.
Pour souper sommes ponrvéa :
Sa ! alons-m'en.
Alons, or sus ligierement !
G'iray devant.
AEEfllT*
Damoiselle, venez avant ;
Allez tost une nappe querre.
La table vois drecier borne eme :
Il en est temps.
LA DAHOISBLLB.
Heory, vous l'arez sanz contons;
Vez-en ci une belle et blanche
Qui sent sonef comme permanche :
Estendez-la.
HENRY.
Monseigneur, quant il vous plaira ,
Venez diner.
AlULLE.
Dame, alons seoir : trop jeûner
N'est mie bon.
LA FILLE.
Par foy 1 monseigneur, ce n'est mon :
Alons seoir.
AVIS.
Yiier, voiz-tu là ce manoir?
C'est l'ostel que Charles donna
A Amille quant maria
A lui sa fille.
TTIER.
Ne le feri pas d'une bille
Ce jour en l'ueil.
AMIS.
Par saint Spire de Corbueil !
Tu diz voir : il est bon et bel.
SoeflTre'tot, je vueil, commiesel»
AMIS*.
Ah , doux esprit 1 comme ta voix m'a con-
solé et donné un nooveaa courage I
tTIER.
Sire, tenez, maintenant mangez bfen :
voici de quoi.
AMIS.
Je ne pourrais , Ytier, sur ma foil le repos
m'a rassasié. Nous sommes pourvus pour
notre souper : allons I partons.
TTIER.
Allons, en route promptemestf j'irai
devant.
HENRI.
Demoiselle, avancez; allez vite chercher
une nappe. Je vais promptement dresser la
table : il en est temps.
LA DEMOISELLE.
Henri , vous l'aurez sans contestation ; en
voici une belle et blanche qui répand une
odeur douce comme celle de la pervenche :
étendez-la. *
HERRI.
Monseigneur , quand il vous plaira , v6nez
dîner.
AMILLE.
Dame , allons-nous asseoir : trop jeûner
n'est pas bon.
LA FILLE.
Par (ma) foi! monseigneur, vous dites vrai :
allons-nous asseoir.
AMIS.
Ytier , vois-tu là ce manoir ? c'est l'hôtel
que Charles donna à Amille quand il lui fit
épouser sa fille.
TTIER.
Ce jour-li il ne le frappa pas d'une bille
dans l'œil.
AMIS*
Par saint Spire de Corbeil I tu dis vrai :
il est bon et beau. Permets, je veux , comme
lépreux, faire retentir ma cliquette. — Ah ,
25ff
THÉÂTRE
Cliqueter ci ma tartarie.
— Ebi, monseigneur ! n'oubliez mie
Ce povre ladre.
AMILLB.
Henry, vien avant; pren i. madré
Plain de vin, je le te commande,
Et du pain et de la viande,
Et porte à ce ladre là hors.
Que Dieu nous soiz misericors
Au derrain jour.
HENRY.
Monseigneur, g'i vois sanz séjour.
— Frère , vez cy viande et pain ;
Si tu as hanap , si Tatain
Pour ce vin mettre.
AMIS.
Chier ami, le doulx Roy celeslre
Doint à celui des cieulx la joie
Qui par vous ces biens-ci m'envoie !
Mettez ci , sire.
HENRY.
E, gar ! à po que je vueil dire
C'est ci le hanap monseigneur ;
II n'est ne mendre ne greigneur,
Mais tout ytel.
AMIS.
Chier ami, je ne scé pas quel
Le hanap vostre seigneur est;
Mais je sui de prouver tout prest
Que de long temps, je vous dy bien ,
Ce hanap-ci a esté mien
Et est encore.
HENRY.
Frère, je m'en tais quant à ore ;
Mais vraiement ce semble«il estre.
— Monseigneur, par le Roy celestre !
Ce mesiau , qui est à la porte ,
A un bon hanap boit qu'il porte.
Qui est d'argent, non pas de fust.
Je cuiday que le vostre fut ,
Par sainte Foy !
AtflLLE.
Voire, dya? allons-y : moy.
Je le vueil veoir à mon tour.
— Mon ami. Dieu vous doint s' amour !
Dont estes-vous ?
AMIS.
Ne vous puet chaloir, sire doulx.
Vous veez que je sui lépreux.
Qui à riens faire ne sui preux.
FRANÇAIS
monseigneur! n'oubliez pas ce pauvre lé-
preux.
AMILLE.
Henri , avance ; prends un hanap de bois
plein de vin, je te l'ordonne, et du pain et de
la viande, et porte tout cela à ce lépreux là-
dehors , pour que Dieu nous soit miséricor-
dieux à notre dernier jour.
HENRI.
Monseigneur, j'y vais sans retard. — Frère,
voici viande et pain; si tu as un hanap,
prends-le pour mettre ce vin.
m
AMIS.
Cher ami, que le doux Roi des cieux donae
la joie céleste à celui qui m'envoie ces biens
par vous! Mettez ici , sire.
HENRI.
Eh, voyez! peu s'en faut que je ne dise
que c'est le hanap de monseigneur; il nest
ni plus petit ni plus grand, mais tout pareil.
AMIS.
Cher ami, je ne sais pas comment est le
hanap de votre seigneur; mais je suis tout
prêt à prouver que depuis long-temps, je
vous le dis bien , ce hanap-ci m'a appar-
tenu et m'appartient encore.
HENRI.
Frère, je n'en parle plus quant à présent ;
mais en vérité ce hanap ressemble à celui
de mon maître. — Monseigneur, par le Roi
des cieux! ce lépreux, qui est à la porte,
boit dans un bon hanap dont il est porteur,
et qui est d'argent, non de bois. Je pensais
que c'était le vôtre , par sainte Foi !
AMILLE.
Vraiment? allons-y : moi, je le veux voir à
mon tour. — Mon ami, que Dieu vous donne
son amour ! D'où étcs-vous ?
AMIS.
Cela ne peut vous intéresser , donx
seigneur. Vous voyez que je suis lépreux
et incapable de rien faire. Tant il y a ,
AU MOYEN-AGE.
267
Tant y a » ce vous puis-je dire,
Queraut m'en vois Amilie, sire.
Que je tant à veoir désir.
Quant ne le trois, au Dieu plaisir,
Mourir voulroie.
AIULLB. •
De vous baisier ne vous tenroye
Se j'en deyoie estre à mort mis.
Ghier compains, vous estes Amis :
Vous ne le mè povez nier.
Se ne me voulez renier
Amour et foy.
AMIS.
Ha, chier compains I quant je vous voy
De plourer ne me puis tenir.
Certes, ne cuiday jà venir
Jusques ici.
AMILLB.
Loez soit Diex quant est ainsi !
— Amis , prenez-le d'une part ;
Et vous, Henry (que Dieu vous gart !),
De l'autre part 1^ soustenez ,
Et à Fostel le m'amenez :
Je vois dçvant.
YTIBR.
Or sus ! et si l'aions suivant
Ysnellement.
AMIS.
Pour Dieu ! menez-me bellement ,
Mes chiers amis.
HENRY.
Sire, où vous plaist-il qu'il soit mis ?
Dites-le-nous.
AMILLE.
Cyl'asseez, mes amis doulx.
Tant qu'il soit temps d'aler concilier.
— Compains loyal et ami chier.
Vous soîez H très bien venuz.
Comment vous estcs-vous lenuz
Si longuement de veoir moy?
fen sui touz esbahiz, par foy!
Et n'est merveille,
AMIS.
Sire, desplaire ne vous veille ,
Car amender ne l'ay peu :
Tropay depuis à faire eu
Que ne me veistes.
LA FILLE.
Mou chier seigneur, dttes-moy, dites.
je puis vous le dire, que je vais, sire, m'en-
quérant d*Amille que je désire tant voir.
Puisque je ne le trouve pas , je voudrais
mourir, avec le bon plaisir de Dieu.
AMILLB.
Dussé-je être mis à mort , je ne pourrais
m'abstenirde vous baiser. Cher compagnon,
vous êtes Amis : vous ne pouvez me le nier,
si vous ne voulez renier l'amitié et la foi) que
vous m'avez jurées).
AMIS.
Ah, cher compagnon ! quand je vous vois
je ne puis m'empécher de pleurer. Certes ,
je ne pensais pas venir jusqu'i.ci.
AMILLE.
Que Dieu soit loué de ce qu'il en est ainsi !
— Ami, prenez-le d'un côté; et vous, Henri
( Dieu vous garde !) , soutenez-le de l'autre ,
et amenez-le-moi à l'hôtel : je vais devant.
YTIER.
Allons ! et suivons-le promptement.
AMIS.
Pour (l'amour de) Dieu! menez-moi dou-
cement , mes chers amis.
EENRI.
Sire , où vous plait-il que l'on le mette ?
dites-le-nous.
AMiLLE.
Asseyez-le ici, mon doux ami, jusqu'à
ce qu'il soit temps d'aller se coucher. — Loyal
compagnon etch^rnmi, soyez le bienvenu.
Comment éles-vous resté si long-temps sans
me voir? j'en suis tout ébahi , par (ma) foi !
et il n'y a rien d'étonnant.
AMIS.
Sire , qu'il ne vous déplaise, mais je n'ai
pu mieux faire : j'ai eu trop à faire depuis
que je ne vous vis.
LA FILLE.
Mon cher seigneur, ditesrmoi , dites, quel
17
258
THÉÂTRE FRANÇAIS
Cest homme que honnoiirep vous voy
Et oonjoair en bonne foy »
Qui est-il, sire ?
AMILLE.
Dame, je le vous pais bien dire :
C'est mon cbier compaignon Amis,
Par qui Hardré fu à mort mis ,
Qui vouloit TOUS et vosire mère
Faire morir de mort amere.
Quant il pour moy fist la bataille.
Faites*li biau semblant, sanz faille :
Tenue y estes.
LA FILLE.
Ha! gentils clievalîer bonnestes,
Com je vous vi hardi et bon
Quant la teste soubz le menton
A Hardré le mauvais copastes !
Ha mère et moy de mort getlastes.
Voir, bonne chieré vous feray,
N'en lit nul ne vous coucheray
Ce n'est ou mien
Ans.
Dame, Dieu vous rende le bien
Que me ferez I
LA FILLE.
Monseigneur, si doux me serez ,
S'il vous plaist, que voise oïr messe,
Ains que au moustierait plus de presse;
Et moy revenue arrière,
A Amis feray bonne chiere.
Je vous promet.
AMILLE i>
Dame, bel ce que dites m'est;
Il me plaist bien : or y alez.
Et toutes voz gens appeliez
Avec vous, dame.
LA FILLE.
Sa I vous .ij. , hommes , et vous, famé,
Convoiez-moy.
BENRY.
Dame, voulentiers : faire doy
Yostre plaisir.
LA DAHOISELLE.
J'en ay aussi très grant désir
Et bon vouloir.
AVILLE.
Mon chier ami , dites-me voir
( Il n'a ici qu'entre nous deux ) :
Je vous voi malement lépreux ,
I^'avez mais bianté ne couleur;
est cet homme que je vous vois hoiorer ei
fêter de bon coeur ?
AHILLB.
Dame, je puis bien vovs le dire: c'est mon
cher compagnon Amis, par qoi Hardré foi
mis à mort ; Hardré qui voulait faire mourir
de mort donloureuse vous et voU« mère.
quand Amis combattit à ma place. FaMoi
bon visage , sans y manquer : vous y eus
tenue.
LA FILLE.
Ah ! digne chevalier, comme je vous vis
hardi et brave quand vous coupâtes la létd
à Hardré le mauvais ! Vous arracbâies à la
mort ma mère et moi. En vérilë, je yoos
ferai fête, et vous n% coucherez dans nnciiB
autre lit que le mien.
▲■is.
Dame, que Dieu vous rende le bien que
vous me ferez I
LA FILLE.
Monseigneur, s'il vous plaît, vous serez
assez bon pour me permettre d'aller ouirb
messe , avant qu'il y ail plus grande foule à
l'église ; quand je serai de retour, je voo^
promets de faire fête à Amis.
♦- :».
AMILLB.
Dame , ce que vous dites me sourit; j )
consens : allez donc à l'église , et appelez
tous vos gens (pour aller) avec vous, dame
'^ LA FILLE.
Allons! vous deux, hommes, et tods,
femme , accompagnez-moi.
HENRI.
Dame , volontiers : je dois faire ce qm
vous plaît.
LA DEMOISELLE*
J'en ai aussi très-graud désir et bom
volonté.
AMILLE.
Mon cher ami, dkes-moi la vérité (no.^
ne som mes ici que nous deux ) •* j^ ^^"* ■
horriblement lépreux , vous n'avex p^
beauté ni couleur ; et je tiens qu« ^
AU MOYEN- AGE.
209
Mais tien que souffirez grant douleur.
Est-il rien c'ou péust avoir,
Qui péust encontre valoir
Et vous garir ?
AMIS.
Sire, souffrez-vous d'enquérir;
Car il n*esC riend^ bien dire Tose ,
Qui me garisist que une chose,
Qui vous seroit de si grant coust
Que, certes, je la vous redoubt
Moult à nommer.
AMILLS.
Giiier compains, je vous vuetl sommer
Par celle foy qu'à moy avez ,
Que celle chose que savez
Qui vous peut estre de value,
Me nommez e% sanz attendue;
Je vous en pri.
AMIS.
Sire, à voz grez faire m'ottri ,
Combien que je le die envis :
De voz .ij. filz, qu'avez touz vis,
Le sanc avoir me convenroit
 mon corps laver qui voulroit
Que je eusse santé entière ;
Âatrement par nulle manière
Nepuis-je santé recouvrer
Pour chose que homme puist ouvrer
Sur moy ne faire.
AMILLS.
Mon très chier ami débonnaire ,
Vous m'avez une chose ditte
Qui n est pas à faire petite ,
Mais que l'en doit moult resongnier ;
Et nonpourquant, sanz eslongnier.
Puis que garison autrement
Ne povez avoir vraiement.
Pour vostre amour les occîrray,
Et le sanc vous apporieray
Assez tost : aitendez*me cy.
— Sire Dieu, par vostre mefcy
Me regardez mie mon vice;
Mais me soiez doulx et propice.
— E ! my enfant plain de doulceur.
Pour veils doy arvoir grant doleur
Comme père» se Je n'ay ton ,
Qui vien ci pour vous mettre à mort
Sanz ce que m'arez riens meffait.
El si puis dire qu'en ce fait
^ mode cmel ; mais quant je pense.
éprouvez une grande souffrance. N'est-il
rien que l'on puisse avoir pour combattre
votre mal et vous guérir?
AMIS.
Sire, soyez moins impatient de l'appren-
dre; car il n'est, j'ose bien le dire, qu'une
chose pour me guérir ; elle est de si grande
valeur que, certes, je redoute fort de vous la
nommer.
AHILLB.
Cher compagnon, je veux vous sommer
par la foi que vous me portez, de me nom-
mer sans délai la chose qui peut être efScace
contre votre mal ; je tous en prie.
AMIS.
Sire, je consens à faire votre volonté, bien
que ce soit malgré moi : pour avoir une gué.-
rison complète , il me faudrait avoir, pour
me laver le corps , le sang dé vos deux fils ,
que vous avez vivans ; autrement je ne puis
d'aucune autre manière recouvrer la santé,
quelque chose que l'on puisse pratiquer ou
faire sur moi#
AMILLB.
Mon très^her et bon ami, vous m'avez dit
une chose qui n'est pas petite à faire , mais
k laquelle on doit réfléchir long -temps;
néanmoins , puisque véritablement vous ne
pouvez autrement guérir, sans tarder je les
tuerai pour l'amour de vous , et je vous en
apporterai bientôt le sang : attendez-moi ici.
— Sire Dieu, qne votre miséricorde détour-
ne les yeux de mon crime, et soyez-moi doux
et propice. — Hélas ! mes enfans pleins de
douceur, comme père, je dois, si je n'ai
tort, éprouver une grande douleur, moi
qui viens ici pour vous mettre à mort sans que
vous m'ayez fait aucun mal. Je puis bien dire
qu'en cela je suis fort cruel ; mais , d'un
autre côté, quand je pense à la vive ami-
tié que me montra celui pour qui je com-
mets cette action , lorsqu'il entra à ma place
en champ-clos , il. m'est avis en vérité que
je ne puis m'acquitter envers lui pour ce
260 TIIËATRK
D'autre partie, à TexcelleDce
D'amour que celui me monstra
Pour qui je le fas, quanl entra
Pour moy propre en champ de bataille,
Il ne m'est pas avis sanz faille
Que je li puisse satisfaire
Ce qu'il a volu pour moy faire.
Pour ce, mise jus toute amance,
A cestui-ci sanz delayance
La gorge en Tcure copperay.
Et en ce bacin recevray
Le sanc qui de H yslera.
— C'est fait, jamais ne parlera :
Il est vraîement trespassez ,
Et si a getté sanc assez.
Or çà ! il me fault délivrer
Aussi de toy à mort livrer,
Biau filz : en gloire soit ton ame !
C'est délivré. Diex! quant ma famé
Verra ce fait, qui est leur mère ,
Comme elle ara douleur amere
Au cuer ! et pas ne m'en merveil.
Puis que j'ay le sanc, aler vueil
Mon compaignon reconforter.
— Amis, Je vous vieng enorter :
Vez ci le sanc de mes deux filz
Que j'ay occis, soiez-ent fiz.
Or çà ! je vous en froteray
Par le visage, et si verray
Qu'il en sera.
AMIS.
Soit fait ainsi qu'il vous plaira ,
Sire compains.
AMILLE.
Or en frôlez aussi voz mains
En haut ; bien faites.
* AXlS.
Elles ne sont mais si deffaictes
Comme ilz estoient maintenant :
La roifie en va toute clieiant.
Veez, sire, comme sont belles:
Goûte ne grain ne sont meselles ;
Dieu me fait grâce.
AMILLE.
Amis, aussi est voslre face.
Avant par le corps vous frotez
Tant que celle poacre ostez
Qui ci vous tient.
AMIS.
Dieu merci! le corps me devient
FRANÇAIS
qu'il a voulu faire en ma faveur. Ceq
pourquoi , mettant de côté tout amour pi-
ternel , je couperai sur l'heure la goi^e
à celui-ci , et je recevrai dans ce bassio \^
sang qui en sortira. — C'est fait, il neparien
plus : il est véritablement mort, etilajeiè
assez de sang. Allons I il faut aussi me dé-
pêcher de te livrer à la m(H*t, beau fils.qoe
ton ame soit en paradis ! C'est fait. Bien!
quand ma femme, qui est leur mère, aun
connaissance de cette action, quelle duo-
leur amère son cœur ressentira ! et je oe
m'en étonne pas. Maintenant que j'ai le
sang, je veux aller reconforter mon com-
pagnon. — Amis, je viens vous donner di
courage : voici le sang de mes deux iiis
que j'ai tués, soyez-en sûr. Allons! je wls
vous en frotter le visage, et jeveiraice
qu'il en résultera.
AMIS.
Qu'il soit fait ainsi qu'il vous plaira, sin
compagnon.
AMILLE.
Frottez-en aussi vos mains en haut ; ces
bien.
AMIS.
Elles ne sont pas en aussi mauvais eu
qu'elles étaient UniAt : la lèpre s'en va ?
tombe. Voyez, sire compagnon, comme ^'^
sont belles : il n'y a plus trace de lèpre; Di««
me fait grâce.
AMILLE.
Amis , ainsi est votre face. Frotici-von»
le corps tant que vous en ay^* ^ ^^
lèpre qui vous tient.
AMIS. . ..
Dieu merci ! mon corps est gnéri bussaoi
AU MOYEN-AGE.
261
Tout sain qaant Tay tonchié du sanc.
Je n'ay ventre, costé , ne flanc,
Jambes» cuisses ny autre membre
Nul, quel qu'il soit, dont me remembre,
Qui n'ait santé.
AHILLE.
€hier compains, de ceste bonté
Le benoist Dieu mercierons
A Teglise , où ensemble irons
Tout maintenant.
AVIS.
Ce seroit grant desavennnt
Se d'umble cuer ne ie faisoie.
Par foy, çà ! mettons-nous en voie
Wy aler, sire.
. DIEU.
Eatendez ce que je vueii dire :
Hère, et vous, anges, descendez
Et à bien chanter entendez;
Jusques chiez Amille en irons ;
Ses eofans revivre ferons
Qu'il a occis en vérité
Pour donner son ami santé
Qui mesel yert.
NOSTRE-DAME.
Filz, à ce fait bien grâce affiert;
Car charité si Ta méu,
Non pas corrouz qu'il ait eu
A ses enfans.
DIEU.
C'est voir; et pour ce je m'assens
Qa'il seront en vie remis.
Or avant ! chantez , mes amis,
En alant là.
GABRIEL.
Nous ferons ce qui vous plaira.
— Michiel , chantons sanz attente.
RondeL
Yraiz Diex, moult est excellente
Et de grant charité plaine
Vostre bonté souveraine.
Car vostre grâce présente
A tonte personne humaine.
Vraix Diex, moult est excellente.
Puisqu'elle a cuer et entente,
Et que à ce désir l'amaine,
Qne de vous servir se paine.
Vray Diex, etc.
DIEU.
Mère, je vueil et si ordene
que je l'ai touché du sang. Je n'ai aucun
membre, quel qu'il soit, que je me rap-
pelle, ventre, c6té, flanc, jambes ou cuisses,
qui ne soit en btnne santé.
AMILLE.
Cher compagnon, nous remercierons Dieu
de cette grâce à l'église , ou nous irons en-
semble maintenant.
AVIS.
Ce serait bien peu convenable si d'hum-
ble cœur je ne le faisais. Par (ma) foi ,
allons ! mettons-nous en route, sire , pour
nous y rendre.
DIEU.
Entendez ce que je veux dire : Mère , et
vous, anges, descendez et appliquez-vous
à bien chanter; nous irons jusque chez
Amille, et nous ferons revivre ses en-
fans qu'il a tués en vérité pour rendre la
santé à son ami qui était lépreux.
NOTRE-DAME.
Fils, cette action mérite bien grâce ; car
ce qui l'y a porté , c'est la charité , et non
pas de la colère qu'il ait eue envers ses enfans.
DIEU.
C'est vrai ; et pour cela je veux qu'ils
soient rendus à la vie. Allons I chantez, mes
amis, pendant la route.
GABRIEL.
Nous ferons ce qui vous plaira. — Mi-
chel , chantons sans délai.
Rondeau,
Vrai Dieu, votre bonté souveraine est
très-excellente et pleine de grande charité ,
car tout homme a votre grâce présente. Vrai
Dieu, elle est très-excellente, puisque (par
elle) il met son cœur et ses soins à vous ser-
vir de son mieux , et que le désir l'amène
à cela. Vrai Dieu, etc.
DIEU.
Hère, je veux et ordonne qu'en ma pré-
262 THiATRB
Que ces .ij. eafans mors couchiez »
Présent moy, de voz mains touchiez ,
Si qu'aient vie.
NOSTRB-DAMfe.
Fil, je ne vous desdiray mie ;
Touchier les vois sanz delaiance.
— Enfans, en la ihesu puissaace,
Qui est et mon filz et mon père,
En vous plaie nulle n'appere ;
Mais soiez vifs et en bon (>oint,
Con se de mort n'eussiez point
Onquesëtt.
MED.
Nous avons fait nostre déu :
R'alons-nous-ent.
SAINT mCHIEL.
Vray Dieu, vostre commandement
De cuer ferons.
SAINT GABRIEL.
Voire, Michiel ; et pardirons
Nostre rondel à voiz gente.
RondeL
Puisqu'elle a cuer et entente.
Et qu'à ce désir l'amaine,
Que de vous servir se paine,
Yray Dieux, moult est excellente
Et de grant charité plaine
Vostre bonté souveraine.
LA FILLE.
Ha, glorieuse Magdaiaine !
le voy merveilles à mes iex !
^ Pour Dieux i seigneurs, dites H quiex
Est mon mari d'entre vous deux ?
De samblant estes si pareulx
Que n'y scé différence mettre.
Au quel de ^ous deux puis femme estre.^
Ly quelz est*ce ?
AMILLS.
Pour certain , je, dame contesse.
Cestui , c'est mes compains Amis,
Que Dieux en santé a remis,
Com vous veez.
LA FILLB.
Sire Dieu , vous soiez loei
De ceste haulte courtoisie !
Onques mais n'oy jour de ma vie
Joie si grant.
AMILLE.
Dame, or ne soiez si engrant
P'eqolr vous ; vez ci pour quoy :
FRANÇAIS
sence, vous touchiez de vos mains ces dei
enfans couchés morts, en sorte qu'ils refk
nent à la vie.
IIOTn»H»AllB.
Fils , je ne vous dédirai pas ; je vais I
toucher sans délai. — Enfans, par la po
sance de Jésus, qui est à la fois moo fils
mon père, qu'aucune plaie ne se voie pi
sur vous ; mais soyez vivans et en boa
santé, comme si vous n'aviez jamais sub
mort.
DEBU.
Nous avons fait notre devoir :alloDS-B(M
en.
SAINT MICHEL.
Vrai Dieu , nous fferoos de oœor vofl
commandement.
SAnrr Gabriel.
C'est vrai, Michel; et nous achèferol
notre rondeau d'une>oix mélodieuse.:
Rondeau.
Puisque (par) elle l'homme met sùû o(fl
et ses soins à vous servir de son mieuxietqo
le désirl'amèneà cela, vraiDieu, votre «kw»
souveraine est très^^excellenie et pleioe i
grande charité.
LA FILLE.
Ah ! glorieuse Madeleine , je vais nwf
veilles de mes yeux! — Pour (l'amour de,
Dieu ! seigneurs, dites*moi lequel d'enW
vous deux est mon mari? vous éies si se«»
blables quant à l'extérieur, que je n y irooT<
aucune différence. Duquel de yons deux pui*
je être la femme? Lequel est-ce?
AlULLn.
Certainement, c'est moi , dame coeuesse.^
Celui-ci, c'est mon compagnon AmiB, a fl*"
Dieu a rendu la santé, comme vous ^ï^'
LA FILLE.
Sire Dieu, loué soyez-vousde celte haoi^
courtoisie I Je n'eus jamais de bmi ^^ ""
aussi grande joie.
Dame, ne soyez pas ^aaintenant si p»^
devons réjouir; voici pourquoi : P**" l
AV IIOTBN-AGB.
263
Yoz .ij. filz sont occis, par foy !
La gorge ay à chascoa copé;
J ay de leur sanc Ams lavé.
Par quoy il est ainsi gariz :
Pour ce d*estre pour eulz marriz
Avons bien cause.
LA nLLE.
Lasse ! dites-vous ceste clause
Pour vérité ?
Je vous jur par la Trinité,
Dame, il est voir.
mNRT.
Marie, g'y courrai savoir
Tant corn pourray.
LA riLLB.
Lasse, dolente! que feray ?
Lasse,, dolente I Mes chers filz,
Bien est en grant douleur eonfiz
Poar vostre mort mon povre corps I
Quant les esbatemens recors
Et les solaz qu'en vous prenoie.
Or a bien perdu toute joie
Mon povre cuer.
AMILLB.
Ha donlce compaigne et ma suer.
Je vous lo que vous confortez ;
De yoftre dueil vous déportez ,
On tant loing m'en iray, par m'ame !
Que jamais, se sachiez-vons, dame.
Ne me verrez.
LA FILLE.
Ha, mort! corn par toy enserrez
Est moD cuer en dure tristesce !
Jamais ne prendera leesce
En rienz qu'il voie.
HENRY.
Madame, se Dieu me doint joie !
Sanz cause bien vous affolez.
Ne scé de quoy vous adolez :
Yoz .ij. filz mie ne s'afolent;
Ains s'entre-baisent et acolent,
Je vous plevis.
LA FILLE.
Henri, dites-vous qu'il sont vis
Et en bon point?
HBNRT.
Madame, oïl, n'en doubtez point:
J en vien en l'eure.
foi! vos deux fils sont tués; j'ai coupé la
gorge à chacun d'eux, et j'ai avec leur sang
lavé Amis, c'est ce qui Ta guéri : c'est pour-
quoi nous avons bien lieu d'être affligés de
leur mort.
LA FILLE.
Hélas! est-ce bien vrai ce que vous dites?
AMILLE.
Je vous le jure par la Trinité, dame, c'est
vrai.
HENRI.
Marie, j'y courrai au plus vite pour le sa-
voir.
LA FILLE.
Hélas, malheureuse! que ferai-je? Hélas,
malheureuse! Mes chers fils, mon pauvre
corps est bien plongé dans la douleur pour
votre mort! quand je me rappelle le plaisir
et la joie que je prenais en vous. Mon pau-
vre cœur a bien perdu toute sa joie.
AMILLE.
Ma douce compagne et ma sœur, je vous
conseille de vous consoler ; cessez de vous
lamenter, on, par mon ame! je m'en irai si
loin que jamais, sachez-le bien , dame, vous
ne me verrez.
LA FILLE.
Ah, mort! comme mon cœur est empri-
sonné par toi en dure tristesse! Jamais il
n'éprouvera aucun plaisir de rien qu'il voie.
HENRI.
Madame, Dieu me donne joie l vous vous
affectez bien sans cause. Je ne sais de
quoi vous vous plaignez : vos deux fils ne
souffrent pas; au contraire ils s'embrassent
l'un l'autre, je vous assure.
LA FILLE.
Henri, dites-vous qu'ils sont vivans et en
santé?
HENRI.
Oui, madame, n'en doutez pas : j'en viens,
dans l'instant.
264
THÉATRB FRANÇAIS
AMILLE.
Ne me lenroye que n'y queore.
Avant ! Mes enfans ! qu'est-ce là ?
Dame et tous trestonz, venez çà :
Yez ci noz filz sains et haitiez»
Que orains avoie à mort traiuîez
Et mis à fin.
LA FILLE.
Ha, sire Dieu! con de cuer fin
Te devons bien glorifier.
Et loer et magniffier
Le tien saint nom I
LÀ DAHOISBLLB.
Par foy I dame, ce devons mon»
Il est certain.
AMILLB.
Jamais ne mengeray de pain.
En vérité le vous puis dire.-
S'aray offert leurs pois de cire.
— A Teglyse de Nostre-Dame
Amenez-les avec moy, famé,
Ysnel le pas.
LA DAMOISELLE.
Sire, ne vous dediray pas;
Je les vois querre.
AMIS.
Cliier compains, je vous vueil requerre
Que avec vous me laissiez aler;
Car il me semble, à brief parler.
Que g'y soie aussi bien tenuz
A faire m*ofirande com nulz
Que je cy voie.
LA EILLB.
Mettons-nous touz ensemble à voie,
Je n'y voy miex.
AMILLE.
Non fas-je moy, si m'aîst Diex !
Alons-m'en; et plus n'atargons.
Et par devocion chantons.
Pour ces vertuz :
Te Deum taudamuê.
EXPLICIT.
AMILLE.
Je ne pourrais m'empëcber d'y courir.
En avant ! Mes enfans ! qu'est-ce là ? Dame et
vous tous, venez ici : voici nos fils bien por-
tans et gais, eux que j'avais (ait tantAt rnoo-
rir.
LA FILLE.
Ab, sire Dieu ! combien nous devons (Ton
cœur reconnaissant te glorifier, loaer et cé-
lébrer ton saint nom !
LA DEMOISELLE.
Par (ma) foi ! dame, nous le devons, certes,
bien.
AMILLE.
Jamais je ne mangerai de pain » je pois
bien vous le dire en vérité, que je n'aie of-
fert leur poids de cire. — Amenez-les avec
moi, femme, sur- le -champ à l'élise de
Notre-Dame.
LA DEMOISELLE.
Sire, je'ne vous dédirai pas; je vais les
chercher.
AMIS.
Cher compagnon, je veux vous prier de
me laisser aller avec vous; car il me semble,
pour être bref, que je suis aussi bien tenu
d'y faire mon offrande qu'aucun' de ceux
que je vois ici.
LA FILLE.
Mettons-nous tous ensemble en route; je
ne vois rien de mieux (à faire).
AMILLE.
Ni moi non plus, que Dieu m'aide! AUods-
nous-en; ne tardons plus, et chantons par
dévotion, pour ces miracles; Te Deum iam-
damus.
Flic.
F. M.
AD MOYEN-AGE.
265
UN MIRACLE
DE SAINT IGNACE
NOTICE.
La pièce suivante a pour sujet le martyre
de saint Ignace, surnommé Théophore,évè-
que d'Antioche, qui vivait Tan 68 après Jé-
sus-Christ, et dont les actes ont été publiés
par les Bollandistes *. Nous l'avons tirée du
manuscrit de la Bibliothèque Royn le, 7208.4.
ByOn elle commence au f 16^, col. 2. F. M.
* Âttm SaitetoruMf prima die februarii, t. 1, p. 13-37.
UN MIRACLE DE SAINT IGNACE.
NOMS DES PERSONNAGES.
IGNACE.
L'EMPEREUR TRAJAN.
PREMIER CHEVALIER.
DEUXIÈME CHEVALIER.
HAL-ASSIS, premier sergent.
GAMACHE, deuxième tergeot.
ABBANES.
GONDOFORE.
DIEU.
PREMIER ANGE.
MICHIEL.
NOSTRE-DAME.
GABRIEL.
L'ERMITE.
LE SENAC.
Cy commence un Miracle de saint Ignace.
IGNACE.
Glorieux Dieu esperitable.
Qui n*as commencement ne fin.
Sire, je te pri de cuer fin :
Ta pais en sainte Eglise envoies ;
Et à toy croire, sire, avoies
Lescuers de ceulx qui nous desprisent
Ici commence un Miracle de saint Ignace.
IGNACE.
Glorieux père spirituel , qui n'as ni com-
mencement ni fin, sire , je t'en prie de tout
mon cœur: envoie ta paix à la sainte Église ;
et amène à croire en toi, sire, les cœurs
de ceux qui nous méprisent à cause de ta
loi , et qui ne font aucun cas de toi, faute de
THÉATAB
Pour ta loy, et rien ne te prisent
Par defTaulle de congnoissance.
Ha ! sire Dieux, par ta puissance
L'entendement des cuers leur euvres,
Si qu'ilz puissent en bonnes euvres
Et en ta foy si excercer
Que de servir veillent cesser
A leurs ydoles.
l'esiferedr trajan.
Seigneurs, où tiennent leura eseolas
Les crestiens? en savez rien?
Je les hé trop, je vous dy bien ;
Car, par leur doctrine perverse,
Mul de nostre loy ne converse
Avec eulz qnà eulx ne Tatraient,
Et de trestouz poins le retraient
De nostre loy.
FREHnUL CHBVAUBII.
Je suis tout esbahiz, par Toy I
Mon chier seigneur» que ce peut estre.
Hz dient que leur Dieu voult naistre
D'une vierge où il se bouta,
Et puis qu'il se resuscita
Après ce qu'il ot souffert mort;
Et puis refont un grant recort
Que tout par lui monta es cieulx.
Et qu'il venra joennes et vieulx
Jugier en fin.
ij*. CHEVALIER.
Voire, et qu'il n'y ara si fin
Ne si bon que ce jour ne tremble,
Et que chacun et touz ensemble
De leurs temps reoderont raison.
Il y fauldra bien grant aaiaon
A desterminer de chascua.
— Sire, vez-en ci venir un.
Certes, qui se fait bien le maistre
De dire comment il vouk naistre
Et homme et Dieu.
l'emperbre.
Par ma teste ! c'est un fort jeu.
Quel nom a-il ?
ij*. CHBVAUER.
Je ne scé, mais tant est soubtil
Qu'en leur loy est nommez evesque;
Il a phis sent que n'ot Seneque»
Quant il vivoit.
l'bmperbb».
Savoir le vueil, comment qu'il voit.
~Tu qtfi là vas* pai*ies à moy.
FRANÇAIS
connaissance. Ah! sire Dieu, use de U puis-
sance pour leur ouvrir renteodemeot di
cœur, en sorte qu'ils puissent avoir foi a
toi , pratiquer les bonnes œuvres, et cesser
de servir leur idoles.
l'empereur traiab.
Seigneurs, où tiennent-ils leufB écoles,
les chrétiens? en savez-vous quelque chose?
Je les hais fort, je vous le dis bien; car, pv
suite de leur doctrine perverse, perscooeoe
les hante qu'ils ne l'attirent à eux, et ne le
retirent en tous points de notre loi.
PRBMDUl CBBTAUBB.
Je suis tout ébahi, par (ma) foi ! mon cber
seigneur, qu'est-ce que ce peutétre? Ilsdisesl
que leur Dieu voulut nature, d'une yiergem
il se mit, et puis qu'il ressuscita après qu'il
eut souffert la mort; ils enseignent ensuite
que de sa propre puissance il monta an
cieux, et qu'il viendra à la fin juger (oot le
monde, jeunes et vieux.
DEUXIÈME CHEVALIER.
Oui, et qu'il n'y aura si fin ni si bon qui ce
jour-là ne tremble, et que chacun étions en-
semi)le rendront compte de leurs naomcns.
Il faudra un bien grand espace de cemps
pour en finir avec chacun. —Sire, en yoici
un qui vient, et qui, certes, se donne bien
pour capable de dire comment il vo"'"^
naître homme et Dieu.
L EMPEREUR'
Par ma télé! c'est un jeu difficile. Ouci
nom a-t-il?
DEUXIÈME CHEVAUER.
Je l'ignore; mais Vimsi subtil que ^^
leur loi il est nommé évéque; il ^ P'*^ ^^
sens que n'en eut Sénèque de son fi^>"^'
l'bhpbrur. j^.
Je veux le savoir, quoi qu'il en soit* -^
qui vas là , parie-moi. Quel est ton ooin .
CUmM^ni «8 nom, «i quele loy
Tiens? dy-me voir.
IGNACB.
Sire» quant il vous plaist savoir^
C'est droit que sage vous en face.
Crestien sui, s'ay non Ygnace,
£t tien la loy de Jhesu-Crist,
Car il est de elle seule escript
Que qui y persévérera
Jusqu'en la fin» sauvé sera;
N'en doubte nulz.
l'emperere.
Efr-tu en ce pats venuz
Pour attraire la gent païenne
A tenir ta loy crestienne?
Je te monstreray ta folie.
— Je commans, seigneurs, qu'on le lie.
Et que vous deux l'en amenez
A Romme, et là le me tenez
En prison tant que g'y venray,
Carc'est m entente. J'en feray
Là mon plaisir.
MAIi-A8ftIS, premier sergent,
Cfaascun de nous a graot désir,
Mon chier seigneur, de voz grez faire.
— Gompains, les mains en cest affaire
Mettre nous fault.
GAMACHB, •îj*'. MrgenL.
Par moy n'y ara jà defiault.
— Haîstre Ygnace, çà ses mains, çà !
Certes, foleur vous adresça
A venir cy.
IGNACE.
Mais graee, amis, dont je graci
Mon créateur.
PREHIER SBRGEHT.
C'est bien. Nous vous ferons docteur,
Par Mahonmet ! lisant en chartre
Qui sera plus fort que de plâtre
De la aïoilié.
▲BBAICBS.
Gondetbre, j'ay grant pitié,
Mon chier ami, de ce preudomme
Que ces sergens veulent à Romme
Mener destruire à grief aban.
Pour ce que l'empereur Trajan
Ainsi le veult.
ûORnOPOEB.
AbhMies, le cuer trop me devit
Pour H, car je voy en appert
AU HOTglf-AGB. 267
et quelle loi sais-tu? dis-noi la vérité.
IGriACE.
Sire, puisqu'il vous plak de savoir ces
choses, il est juste que je vous les appr^ne.
Je suis chrétien, j'ai nom Ignace, et suis la
loi de iésus-Christ , car c'est d'elle seule
qu'il est écrit: «Celui qui y persévérera jus-
« qu'à la fin sera sauvé.» Que personne n'en
doute.
t'RyPSRBDE.
Es-tu venu en ce pays pour convertir les
païens à la loi du Christ? Je te montrerai
quelle est ta folie. — Seigneurs, je commande
qu'on le lie » et que vous deux vous l'em-
meniez à Rome, et l'y teniez en prison jus-
qu'à ce que j'y vienne, car c'est mon plaisir.
Là j'en ferai ce qu'il me plaira.
MAI/-ASSIS, pi^mWr tergcBl.
Chacun de nous a grand désir, mon cher
seigneur, de faire votre volonté. — Com-
pagnon, il nous faut mettre les mains à
l'œuvre.
GAMACHB, (kttsiémc tergesi.
Pour moi, je n'y manquerai pas. — Maî-
tre Ignace, ici ces mains, ici I Certes, ce fut
la folie qui vous conduisit ici.
UBACB.
Ce fut la gràoct uni ; el j'en remercie mon
créateur.
PBBMIER SBBGBRT.
C'est bien. Par Mahomet! nous vous fe-
rons docteur lisant dans une chartre qui
sera plus forte de moitié que si elle était de
plâtre.
ABBANBS.
Gondefbre , j'ai grand' pitié, mon cher
ami , de ce prud'homme que ces sergens
veulent mener an supplice à Rome , par la
raison que l'empereur Trajan le veut msu
GORBOFCMa.
Abbanea , mon coeur souffre beauooup
pour lui, car je vois clairement qu'aujour-
268 THÉÂTRE
Qu'au jour d'uy Antioche pert
Le maistre de vraie science ;
Car touz jours mettoit diligence
De nous faire en vertuz accroistre,
De nous faire amer et cognoisire
Con grande est la bonté de Dieu :
Pour quoy sachez qu'en quelque lieu
Comlemaine, je le suivray,
Et de son estât je saray
Qu il en sera.
ABBANBS.
Je vous promet que si fera
Mon corps aussi.
GONDOFORE.
Se faire le voulez ainsi,
Je lo que nous alons ensemble :
C'est le meilleur, si com me semble;
Qu'en dites-vous?
ABBANES.
Or soit ainsi, mon ami doulx ;
Et à tant paix !
PREMIER SERGENT.
Se nous sommes yci huy mais,
Nous ne vaurrons pas .ij. boutons.
Avant! à chemin nous mettons.
— Haistre, passez.
ij*. SERGENT.
Yoire, se les os touz cassez
Ne veult de ce baston avoir.
Par temps li ferons assavoir
Quelles prisons l'emperiere a.
— Avant, avant ! Boulez-vous là.
Sans plus songier.
LE PREMIER SERGENT.
Se lez paroiz ne peut rungier
Aux dens, je ne me doubte point
Qu'il nous eschape par nul point;
Et toy, quedis?
ij. SERGENT.
Garder le nous fault un temps, dis.
Tant que soit venuz l'emperere ,
Qui belle gent a bien po chiere,
A ce que voy.
l'emperere.
Seigneurs, par les dieux que je croy !
Je hé tant ces gens crestiens
Que je ne soufferray pour riens
Qu'en mon règne nul en remaingne
Vivant, pour chose qui avaingne ; .
Kt de fait, le vous prouveray
FRANÇAIS
d'hui Antioche perd le maître de la vraie
science ; en effet, tous les jours il mettait
diligence à nous faire croître en vertus, aimer
et connaître combien grande est la bonté de
Dieu : c'est pourquoi sachez que, en quelque
lieu qu'on le mène, je le suivrai, et saurai en
quel état il se trouve.
ABBANES.
Je vous promets que je ferai de même.
GONDOFORB.
Si VOUS voulez agir ainsi , je suis d'avis
que nous allions ensemble : c'est le meil-
leur, à ce qu'il me parait; qu'en dites-vous?
ABBANES.
Qu'il en soit ainsi, mon doux ami; ei
maintenant paix !
PREMIER SERGENT.
Si nous sommes ici davantage , nous ne
vaudrons pas deux boutons. En avant ! met-
tons-nous en route. — Maître, passez.
DEUXIÈME SERGENT.
Oui, s'il ne veut avoir tous les os casses
de ce bâton. Nous lui ferons bientôt savoir
quelles prisons a Tempereur. — En avant !
en avant! Mettez-vous là, sans plus de
réflexions.
LE PREMIER SERGENT.
S'il ne peut ronger les parois avec ses
dents, je suis sûr qu'il ne nous échappera
d'aucune manière. Et toi, que dis-tu?
DEUXIÈME SERGENT.
Je dis qu'il nous le faut garder un certain
temps, jusqu'à ce que l'empereur soit venu.
A ce que je vois, il fait peu de cas des belles
gens.
l'empereur.
Seigneurs, par les dieux que je crois! je
hais tant ces chrétiens que je ne souTTrirai
(>ourrien qu'il en reste en mon royaume un
seul vivant, quoi qu'il arrive; et de fait, je
vous le prouverai aussitôt que je serai dans
mon palais» qui n'est guère éloigné d1ci.
AU MOTBN-AGS.
269
Si tost qu'en mon hostel seray/
Où gaires n'avons à aler.
Seigneurs , or çà ! je vueil parler
A Ignace premièrement»
Faites-le venir erranment
Gy en présent.
PRBXIER SERGENT.
Mon chier seigneur, je me présent
D'aier dire à ceulx qui le gardent
Que de l'amener ne se tardent.
— Or tost, seigneurs! sanz plus d'espace,
A monseigneur vous deux Ignace
Tost amenez.
PREMIER SERGEIIT (sic).
Puisque c'est pour quoy cy venez ,
Alez; nous vous suivrons à trace.
— Sa! yssezde leens, Ignace,
9 Delivrement.
IGNACE.
Voulentiers , seigneurs , vraiement.
Çà ! veez-me cy.
ij". SERGENT.
De vous me vueil tenir saisi,
Par liahon ! maistre.
P^REMIER SERGENT.
Or çàl à voie nous fault mettre
Tant qu'à l'emperere venons.
^ Monseigneur, nous vous amenons
Yostre prison.
l'empbrere.
Or, me di pour quelle raison
La cité d'Antioche as fait
Contre moy rebelle de fait;
Car les gens as si pervertiz
Que aussi comme touz sont convertiz
A crestienté.
IGNACE.
Pléust à Dieu ma voulenté !
C'est que je tant faire péusse
Que converti aussi t'eusse
Et que tes ydoles laissasses
Et que Jhesu-Crist aourasses.
Si qu'à'possesser pervenisses
Le royaume plain de delisces
Perpétuelles.
l'empbrere.
C'est nient de trufes flavelles.
Tais-toy , sacrefie à noz diex ;
Et de noz prestres en touz lieux
Le maisire et le prince seras ,
Allons! seigneurs, je veux parler tout d'a-
bord à Ignace. Faites-le venir ici tout de
suite.
PREMIER SERGENT.
Mon cher seigneur , je me présente pour
aller dire à ceux qui le gardent qu'ils ne dif-
fèrent pas de l'amener. — Allons, seigneurs!
sans plus tarder, amenez tous deux Ignace
à monseigneur.
PREMIER SERGENT.
Puisque c'est pour cela que vous venez
ici, allez; nous vous suivrons de près. —
Allons! sortez d'ici, Ignace, sur-le-cbamp.
. IGNACE.
Volontiers, en vérité, seigneurs. Allons!
me voici.
DEUXIÈME SERGENT.
Maître, par Mahomet! je veux me tenir
saisi de votre personne.
PREMIER SERGENT.
Allons! il faut nous mettre en route pour
arriver vers l'empereur. — Monseigneur,
nous vous amenons votre prisonnier.
l'empereur.
A cette heure, dis-moi pourquoi tu as excité
la cité d'Antioche à se révolter contre moi ;
car tu as tellement perverti les gens qu'ils
sont presque tous convertis au christianisme.
IGNACE.
Plût à Dieu (je le voudrais) que je pusse
arriver à te convertir aussi , à te faire laisser
tes idoles et prier Jésus-Christ, de manière
à parvenir à posséder le royaume plein de
délfces perpétuelles!
l'empereur*
Sornettes que tout cela ! Tais-toi , sacrifie
à nos dieux ; et en tous lieux tu seras le maî-
tre et le prince de nos prêtres , et tu régneras
avec moi toute ta vie.
270
TMiATRB rftANÇAlS
El avecqMt miêj rq^neras
Toute ui vie.
IGNACE. '
Emperiere , n'ay pas envie
De chose que tu me promettes;
Ne quier point qu'en honneur me mettes
N'en dignité, qui à nient vient;
Et puisque dire le couvrent ,
Fay de moy ce que tu vonlras ,
Qu^à ce jà tu ne me menras
Que je face tel maléfice
Qu'à tes diex face sacrefice
Ne révérence.
l'bvpsbbrk.
Seigneurs, or tosti en ma piieseiice
Yci tout nu le despouUiez ,
Et de plommées li baillez
Sur les espaules tant de cops
Que li froissez et char et os.
Puis les costés li descirez
Apignes aguz acerez; .
Et après ce de pierres dures
Ses plaies et ses biecéures
Fort li frétez.
•ÎJ* SVRGBttP.
Monseigneur, de voz voulentez
Acomplîr ay-je grant désir.
— - Sa, maistre! non pas pour jesir
DespouUiez-vous.
IGlfACB.
De ce faire, amis, suîs-je touz
Joyaux et liex.
mBIIIER SBROBnt.
Par foy ! bien es mal conseilliez,
Qui aimes miex ton corps offrir
A peine et à tourment souffrir
Que régner avec Femperere.
Nous verrons touz la beBe chiere
Que nous feras. — Avant, Gamache F
Lier le fault à ceste estacfae
Premièrement.
.ij". SBRGEirr.
Cest voir. Or le faisons briefment.
Liez-li les piez , Mal- Assis :
Yez cy des liens .v. ou sis ;
Et je les braz Ti lieray
Si bien que je croy n'en feray
Hie à reprendre.
IGNACE.
Mon Dieu, qui te laissas estendre
Ignace.
Empereur, je d'at pae eoviede tontceqoe
tu peux me promeore; je ne demande pas
que tu me donnes des honneurs etdesdigni-
tés, qui ne sont que néant; et puisqu'il fauiie
dire, fois de moi ce que m voudras, cirto
ne m'amènenis pas au erime de foire sxri-
fice et homoiage à tes dieux.
L'amamm.
Seigneur», aUons , vite ! dépoaiUex4e tooi
nu ici en oia présence , el dottnez4ai sur les
épaules tant de coups de lanières plombées
qu'il ait la chair et les os froissés, puisse-
chirez-lui les côtés avec des peignes aigos
et acérés; ensuite frottez-lui fort ses plaies
et ses blessures avec des pierres traochaotes.
DKmnÈi» ssaGfimr.
Monseigneur, j'ai grand dés^ d'aeeoiiplir
votre volonté. —Allons, maitrel dépottîlleï-
vous, mais noa pas po«r vous eoacber.
Ami, je suis tout joyeux et csnient de le
faire.
Par (ma) foi 1 tu es bien mal avisé de micM
aimer offrir ton corps à la peine et aox
tourmens que régner avec rempereur. Noos
verrons tous la belto figure que tu noas fe-
ras. —En avant, Gaomehe! il «« f^^^^
d'abord à ce poteau.
C'est vrai. Faisons vite. Lie^-lui lespWS;
Mal-Assis : voici cinq on six Ims; 40»''
moi, je lui lierai les bras» de manîdre à
mériter, je le croiSt aucttA reproche.
IGNACB.
Mon Dieu/qni te laissas étendre et clùoer
AU MOrBIHAGK.
271
Et de clos ei» croîz doflchier
Pour les tiens d'enfer desjncbier,
A mon cner affermer aceners,
Et à ce besoing me seqnenrs.
Si que jà ne parte de toy ,
Mais qu'atraire puisse à ta foy
Ces mescreans.
iy SERGENT.
Mal-Assis» estre recreans
Ne nous fault mie cy endroit.
Puis qu'est lié de bon endroit»
Au surplus faire nous prenons:
A li batre nous esprouvons
Sanz demonrée.
PREMIER SERGENT.
Mesebanty tien» de ceste plommée
Ce cop aras.
•ij«. SERGENT.
Et cestui-cy. De quans caraz
Te semble-il bien» foy que tu doiz
Ton Dieu I que ma plommée ait pois?
Tien» or t'avise.
PRBXIBR SERGENT.
U n'a pas la char assez bise
N'assez betée encor» Gamache.
Fier cem je fas^ si que la tache
Du cop y père.
.ij*. SERGENT.
Si fas-je» par l'ame mon père !
Regarde; est-ce bien fort féru?
Me say vilaio» tant soit daru»
Qui n'en fust roupt.
x^'bvperere.
Prendre le fault par antre [bout*]»
Seigneurs, ou vous ne l'arez pas.
P^lescoustez isnel-le-pas
De pignes de fer le touchiez»
Si que la char li destmsinchiez »
Tellement que lesanc en saille:
Par ce fait venrez-vous sanz faille
A vostre entente.
PREMIER SERGENT.
Si le ferons sanz point d*atente.
—Gamache» noz pignes prenons
Et les costez lui en gratons
Pour la menjue.
*ous avons mis ce mol à la pince de celui qu*a
o«Mié le copiste.
sur la croix pour délhver les tiens de l'en-
fer» accours pour affermir mon cœur» el se-
cours^moi dans l'exlrémité où je me trouve»
en sorte que je ne me sépare pas êe toi» mais
que je puisse attirer ces mécréans à ton ser-
vice.
DEUXIÈME SERGENT.
Mal-Assis» il ne faut pas nous en tenir là.
Puisqu'il est lié comme il convient» mettons-
nous à faire le reste : évertuons-nous à le
battre sans retard.
PREMIER SERGENT.
Méchant» tiens» tu auras ce coup de cette
lanière plombée.
DEUXIÈME SERGENT.
Et celui-ci. (Par la) foi que tu dois à ton
Dieu ! combien de carats te semble-t-il bien
que ma lanière pèse ? Tiens > maintenant
pense-s-y.
* PREMIER SERGENT.
U n'a pas encore la chair assez livide ni
assez rouge» Gamache. Frappe comme moi»
de manière à ce que b tache d«t coup y pa-
raisse.
BAUXIÈME SBRGBNT.
Ainsi fais-je» par l'ame de mon père I Re-
garde; est-ce frappé biea fort? U n'y a pas»
à ma connaissance» de vilaÎM, qmique fort
qu'il soit» qui n'en fût rompo.
l'^bmpbreur.
U faut le prendre par un antre bout» sei-
gneurs» ou vous ne l'aurez pas. Toncbez-le
sur-le-champ de peignes de fer par les cô-
tés» de manière à lui déchirer la cbarr» tel-
lement que le sang en jaillisse: par ce
moyen vous atteindrez votre but sans le
manquer.
PREMIER SERGENT.
Mous le ferons sans attendre. --Gamache»
prenons nos peignes et grattons-lui-ea les
cAtés pour le restaurer.
272
THKATRK
ij''. SKRGENT.
Soit fait avant sanz attendue.
Estrille ce costé de là,
Et j'estrilleray par deçà
Fort ce chetif.
IGNACE.
Doulx Jhesus» filz de Dieu le vif.
En ceste amere passion
Me soies consolacion
Et confort, sire.
l'ehperkre.
Ygnace, Ignace, à ce roartîre
Souffrir, dy-moy, qu*as-tu acquis î
Hiex te venist avoir requis
Grâce, et noz Diex crié mercy.
Que souffrir et laissier ainsy
Honnir ton corps.
yg[n]acb.
Certes, Trajnn, je suis si foi*s
A souffrir et debon vouloir.
Que ne me peuz faire douloir
Pour paine que tu m'apareilles.
Pour Dieu I toy le premier conseilles ;
Croy en celui Dieu qui t'a fait.
Et qui te deffera de fait
Quant li plaira : c'est Jbesu-Grist,
C'est celui dont il est escript
Qu'il est le greigneur des seigneurs (sic).
Qu'il est le seigneur des seigneurs,
Et roy des roys.
L'ElfPBRE[RB].
Me parles-tu de telx desroys?
Je te monstreray ta folie.
— Seigneurs, je vueil c'on le deslie
Tout maintenant, plus n'atendez;
Et charbons ardans m'estendez.
Sur lesquelz aler le ferons
A nues plantes ; lors verrons
Qu'estre en pourra.
PREMIER SERGENT.
Sire , en l'eure fait vous sera :
Deslier le voir {sic) de l'estache.
— Vas nous querre du feu , Gamache ,
Endementiers.
ij* SERGENT.
Mal-Assis compains, voulentiers. ^
Sa ! j'en vois querre.
DIEU*
Mes anges , sus ! alez bonne erre
Mettre paine à secourre Ignace,
FRANÇAIS
DEUXIÈME SERGENT.
Qu'il en soit ainsi sans retard. Éirille ce
côté de là ; moi, à mon tour, j'éuillerai par
deçà fortement ce misérable.
IGNACE.
Doux Jésus, fils du Dieu vivant, sire, soyez
ma consolation et mon reconfort en ceue
souffrance amère.
l'empereur.
Ignace, Ignace, dis-moi, qu'as-tu gagné à
souffrir ce martyre? Il eût mieux valu pour
toi avoir demandé grâce, et crié merci à nos
Dieux, que de souffrir et de laisser ainsi
honnir ton corps.
IGNACE.
Certes, Trajan, je suis si fort contre la
souffrance et de bonne volonté, que tu ne
peux exciter mes plaintes, quelque sup-
plice que tu me prépares. Pour (famour de)
Dieu ! pense à toi tout d'abord; crois en ce
Dieu qui t'a fait, et qui te défera de même
quand il lui plaira : c'est Jésus-Christ, c'est
celui dont TÉcriture dit qu'il est le plus
grand des plus grands, le seigneur des sei-
gneurs, et le roi des rois.
l'empereur.
Me parles-tu de pareilles sottises? Je te mon-
trerai quelle est ta folie. — Seigneurs, je veni
qu'on le délie sur-le-champ, n attendez plus;
et étendez-moi des charbons ardens , sur
lesquels nous le ferons aller nu-pieds;
alors nous verrons ce qu'il en pourra être-
PREMIER SERGENT.
Sire, à l'instant même vous serez obéi : je
vais le délier du poteau. — Va nous cher-
cher du feu, Gamache, sur-le-champ.
DEUXIÈME SERGENT.
Compagnon Mal-Assis, volontiers. Al-
lons! j'en vais quérir.
DIEU.
Mes anges , allons ! faites diligence à se-
courir Ignace, tellement que le feu Q*"^
AU UOYEN-AGE.
273
Tellement que mal ne H face
Ne qu'il n*ait cause de doubler
Le feu c*on li veultapresier
Pour lui faire aler sus piez nuz.
Puisqu'il est pour moy devenuz
Martir, faillir ne li vueil pas.
Gardez qu'à tout le premier pas
Qu'il fera , que si besongniez
Que le feu du tout estaingniez
Incontinent.
PREMIER ANGE.
Sire, nous ferons bonnement
Ce que vous dites : c'est raison.
— ÂIons-m*en sanz arrestoison ,
Micbiel» le faire.
MICHIEL.
Ce que Diou yeult si nous doit plaire ;
Alons, amis.
ij«. SERGENT.
Sa ! vez ci du feu où j'ay mis
Depuis graot peine à Talumer;
Celui si me doit bien amer
Pour qui l'apport.
PREMIER SERGENT.
Tu diz voir . Il est à bon port
Arrivé, se ne me moquasse.
—Sire, voulez- vous c'on le fasse
Dessus aler?
LEMPERERE.
Que fas-je donc? Sanz plus parler ,
Je vueil qu'il y voit tout nu piez ,
Si que les plantes li cuisez
Et ardez toutes.
PREMIER ANGE.
Ignace , le feu point ne doublez ,
Vasseurement sanz tarder:
Nous te sommes venu garder,
Nous qui sommes anges des cieulx ;
Car envoie nous y a Dieux
Pour toy deffendre.
IGNACE.
h li en doy bien grâces rendre.
— Emperiere, ne scez-lu pas
Qnaler ne puis mie un seul pas
Que touz jours avec moy ne soit]
Mon bon Dieu qui nul ne déçoit,
Qui me garde et me lient en vie,
Dont baïne as et granl envie?
Et certes, tant te vueil-je dire
Ne me saras tourment eslire
Ton veut apprêter pour l'y faire aller dessus
pieds nus, ne lui causent ni mal ni frayeur.
Puisqu'il est martyr pour moi, je ne veux
pas lui manquer. Faites en sorte, à son pre-
mier pas, d'éteindre le feu incontinent.
PREMIER ANGE.
Sire, nous ferons volontiers ce que vous
dites: c'est juste. — Michel, allons sans re-
tard le faire.
MICHEL.
Ce que Dieu veut doit nous plaire; allons,
ami.
DEUXIÈME SERGENT.
Allons! voici du feu que j'ai eu beaucoup
de peine à allumer; celui pour qui je l'apporie
me doit bien aimer.
PREMIER SERGENT.
Tu dis vrai. Il est, si je ne plaisante, arrivé
à bon port. — Sire , voulez-vous qu'on le
fasse aller dessus ?
l'empereur.
Que fais-je donc? Sans plus parler, je
veux qu'il y aille tout nu-pieds , de sorte
que vous lui en cuisiez et brûliez toute la
plante.
PREMIER ANGE.
Ignace, ne redoute point le feu , va sûre-
ment sans retard : nous sommes venus le
garder, nous, anges des cieux; car Dieu nous
a envoyés ici pour te défendre.
IGNACE.
Je dois bien lui en rendre grâces. --
Empereur , ne sais-tu point que je ne puis
faire un seul pas sans que ne soit toujours
avec moi mon bon Dieu qui ne déçoit person-
ne, qui me garde et me conserve l'existence,
et auquel tu portes haine et grande envie ?
Certes, je dois te dire que tu ne saurais in-
venter des tourmens, ni livrer mon corps h
des supplices, que pour mon Dieu je ne sou-
18
274
THÉÂTRE
Ne mon corps à peine appliquer,
N'en tourmens ma char répliquer,
Que pour mon Dieu je ne sousiiengnc
De cuer joieux , qiioy qu il aviengne ;
Ne ne cuides que feu ardent
Ne tourment nui n'yaue boulant
Ne paour de besle sauvage
La charité en mon courage
Ne Tamour de mon Dieu estaingne.
Nanil ; ne ne croiz que je craingne ;
Que je d'aler soie tardans,
Nuz piez, sur ces charbons ardens;
Car g*i vois sanz plus faire espace.
Or voiz se g*y passe et râpasse
Et me tien dessus tout à paiz.
Je te dy que ce sont des faîz
De mon bon Dieu.
l'emperere.
Prenez-le tost , et en tel lieu.
Vous deux, le mettez en prison
Que li abatez sa raison
Et sa loquence.
ij*. SERGENT.
Sire, mettre y vueil diligence
Pour vostre amour.
PREMIER SERGENT.
Aussi feray-je sanz demour.
— Avant , Ignace , avant passez.
Certe , à porter avez assez
Maie meschance.
IGNACE.
Amis , je n'en ay pas doubtance ;
Car mon Dieu , pour la quelle foy
J'endure, si est avec moy,
Qui m'aidera.
ij* SERGENT*
Je scé bien voirement fera.
Sa , sa ! boutez- vous par cest huis;
Or démenez là voz deduiz
Hardiement.
PREMIER SERGENT.
Il'peut bien dire vraiement
Qu'il est en lieu obscur et noir f
Et où clarté ne peut avoir
De nulle part.
ij*. SERGENT.
Mal-Assis, c'est un fol musart,
Si compère sa foleur chiere.
Laissons , alons vers l'emperiere»
FRANÇAIS
tienne avec la joie dans le cœur, quoi qo'
arrive ; ne pense pas que feu ardent, toui
ment, eau bouillante ou crainte de bétc sai
vage, éteigne dans mon cœur la charité g
Tamour de mon Dieu. Non ; ne crois pas ne
plus que je ci*aigne d'aller sans retard , m
pieds , sur ces charbons ardens : j'y vais
l'instant même. Maintenant, vois si j*y pa>$
et repasse et m'y tiens dessus tranquillemeni
Je te dis que ce sont là des faits qui témoi
gnent pour mon bon Dieu.
L EMPEREUR.
Prenez-le vite, et mettez-le , vous denx
en une telle prison qu'il rabatte de sod ca-
quet et de son éloquence.
DEUXIÈME SERGENT.
Sire , je veux y mettre diligence pour l'a-
mour de vous.
PREMIER SERGENT.
Je ferai de même sans retard. — Allons.
Ignace, avancez. Certes, vous avez à passrr
un pas assez rude.
IGNACE.
Amis, je n'ai aucune crainte; car mon Diea,;
pour lequel je souffre , est avec moi; it oi'a^
dera. i
DEUXIÈME SERGENT. I
Je sais bien qu'il le fera, vraiment. AlioosJ
allons! entrez j>ar cette porte; maiateoaol
amusez-vous à votre aise.
PREMIER SERGENT.
Il peut bien dire vraiment qu'il est en M
obscur et noir, et où il ne peut avoir clart^
de nulle part.
DEUXIÈME .SERGENT.
Mal-Assis, c'est un sot radoteur, il pî^
cher sa folie. Laissons-le , allons vers Tf^l
perenr. Je ne crains point qu'il s'échapp^i
AU HOTRlf-AGB.
275
Je ne double point qu*il escliape :
L'uis est trop fort» si est la grappe
De la serrure.
l'bmperere.
Seigneurs» quelle maie avanture
Peut-ce estre de cest homme Ignace ?
Pour paine qu'endurer li face ,
De prescbier la foy point ne cesse
Ne Famour son Dieu point ne laisse :
Dont nostre loy trop subverlist
Et à la sienne convertist
De noz gens moult.
PREMIER CHEVÀUER.
Chier sire » ce fait ce qu'ilz ont
Lui et touz autres (non pas un)
Qui crestien sont en commun ,
Unes paroles si trailtables ,
Si doulces et si amiables
Qu'en parlant il semble qu'ils oingnent
Les cuers des gens , et il les (>oingnent
Teiement qu'il leur font acroire
Ce qui n'est mie chose voire
Ne ne peuc estre.
ij' CHSYAUER.
Pour ce il 5 fait bon paine mettre
Telle que les autres s'en gardent.
Et que de tenir se retardent
•Tèle créance.
l'emperere.
Comment peut-il avoir puissance
Des tourmens qu'il sueffre endurer,
Ke comment peut-il tant durer?
J'en sni touz csbahiz» sanz doute ;
il semble qu'il ne sente goûte
Hal c'en li face.
PREMIER CHEYAUER.
Peut-estre que par art efface
Touz ses tourmens et met à nient.
Je croy» sire » quil IL convient
Donner un plus aigre martire »
Qui sa force et sa jangle tire
ïus de touz poins.
ij«. CHEVALIER.
Je ne sçay se d'erbes scet point
Par quoy ne puist nul mal santir ;
Hais au mains a-il » sanz mentir,
Biea le janglois.
l'emperere.
Or vous souffrez , seigneurs ; ainçois
Que ceste sepmaine soit hors»
la porte et le pêne de la serrure sont trop
forts.
l'empereur.
Seigneurs, quelle mauvaise aventure peut
être celle de cet Ignace? Quelque tourment
que je lui fasse endurer, il ne cesse point do
prêcher la foi et ne renonce pas à l'amour
de son Dieu: ce faisant, il subverlit notre
loi et convertit à la sienne un grand nombre
de nos gens.
PREMIER CHEVALIER.
Cher sire, cela vient de ce qu'ils ont, lui et
tous les autres qui sont pareillement chré-
tiens, des paroles si insinuantes, si douces et
si aimables qu'en parlant il semble qu'ils oi-
gnent le cœur des gens , et ils les excitent
tellement qu'ils leur font accroire ce qui n'est
ui ne peut être vrai.
DEUXIÈME CHEVALIER.
Cest pour cela qu'il faut mettre bon ordre
à ce que les autres s'en gardent , et ne s'em-
pressent pas d'embrasser une pareille
croyance.
l'empereur.
Comment peut-il avoir la puissance d'en-
durer les tourmens qu'il souffre^ et comment
peut-il tant vivre? En vérité, j'en suis tout
ébahi; il semble qu'il ne sent pas le moins
du monde le mal qu'on lui fait.
PREMIER CHEVALIER.
Peut-être que par quelque moyen il efface
et anéantit tous ses tourmens. Sire, je crois
qu'il lui faut douner un plus rude martyTC,
qui abatte en tous points sa force et son ca-
quet.
DEUXIÈME CHEVALIER.
rignore s'il ne connaît point d'herbes par
le moyen desquelles il puisse s'empêcher
de ressentir aucun mal; mais au moins il
a, sans mentir, la langue bien affilée.
l'empereur.
Attendez, seigneurs; avant que cette se-
maine soit passée, je vousle promets, je livre-
276
De lelz louriueus lera^ son corps
Tourmenter, je le vous affi,
Qu'il dira de son Jliesu fi :
cJe yueil tenir la loy païenne,
El reni la foy cresiienne
Et le sacrement de baptesme,»
Ou je fauderay, à mon esme.
Seez-vousci sanz plus ruser,
Et je yueil penser et muser
Par quelle voie miex Taray :
Ou se bel ù li parloray,
Ou autrement.
GOnOFORE.
Abbanes, sachez vraiement ,
Le cuer par pitié me fait mal
D*]nace, que ce desloial,
Pervers et mauvais emperiere
A tourmente eu tel manière
Corn vous et nioy avons véu ;
Et si ay grant merveille eu
Du saint homme , con doulcement
L'a souffert et paciemment
Et de cuer lié.
ABBANES.
Godofore, il a iraveillié
Assez, sanz cause et sanz raison ;
Et puis l'a fait mettre en prison
Laide et obscure.
GONDOFORE.
C'est voirs, et je méisse cure
Trop voulentiers, se je scéusse
Comment à lui par[ler] péusse;
Car, se ainsi fusl que le veisse,
De son estât lui enquéisse
Aucune chose.
ABBANES.
Mon chier ami, homme propose
Et Diex ordene, c*est tout voir.
Alons-m en celle part savoir
Tout bellement se le verrons
Ne se parler à lui pourrons
Par quelque voie.
GONDOFORE.
Vous dites bien, se Dieu me voye !
Alons, et avisons bien l'estre.
£, gar ! vez là une fenestre
Qui me semble, pour vérité.
Qu'elle donne leens clarté.
Or, alons là.
TH^^ATHE FRANÇAIS
rai son corps à de tels tourmens qu'il d ira fi tJe
son Jésus :< Je veux tenir la loi des païens,
et je renie la foi chrétienne et le sacreroir i.t
du baptême, > ou Je perdrai la raison. As-
seyez-vous ici sans plus ruser ^ et je veux po-
ser et rêver par quel moyen je Taurai j)lu>
sûrement : si j'emploierai de bonnes paroles
à son égard , ou si j'agirai autrement.
GONDOFORE.
Abbanes,' sachez bien .que le cœur m?
fend de pitié à l'endroit d'Ignace, que cv
déloyal, pervers et mauvais empereur a
tourmenté de la manière que vous et moi
avons vue; et j'ai été pareillement fort émer-
veillé du saint homme, comme il a souffert
avec douceur, [patience'et joie de cœur.
ABBANES.
Gondofore, il l'a tourmenté beaucoup, sao^
cause et sans raison; et puis il l'a fait mettn^
en prison laide et obscure.
GONDOFORE.
C'est vrai , et j'en prendrais soin irès-v.*-
lontiers, si je savais comment lui parler ; si
arrivait que je le visse , je m'enquerrai^ tK
son état.
ABBANES*
Mon cher ami, l'homme propose et Dieu
dispose , c'est la vérité. Allons-nous-en la
tout uniment pour savoir si nous le verrons
ou si nous pourrons lui parler par quelque
moyen.
«GONDOFORE.
Vous dites bien, que Dieu ait l'oeil sur mu*
Allons, et examinons bien les êtres. Eh. re-
gardez ! voilà une fenêtre qui , vraiment, me
sembledonnerdelaclarté là-dedans. Eh bits!
allons là.
AU MOYEN-AGE.
277
ABBANES.
Àlons ; je croy, sa clarté va
Où il est mis.
TGNACB.
Dieu TOUS gart de mal, mes amis
Que là voy estre !
ABBANES.
Ha! sire, Dieu vous vueille mettre
Prochainement hors de ce lieu !
Et comment vous est-il? pour Dieu,
Dites-le-nonp.
IGNACE.
Bien, se Dieu plaist, mes amis doulx ;
Nonpourquanty j'ay moult à soufli'ir
Pour ce que ne me vueil offrir
A Mahon croire.
GONDOFORE.
Père en Dieu, c'est bien chose voire;
Nous savons bien ce que vous dites :
Car si tost comme vous partîstes
D'Anlioche, nous vous suivîmes
El après vous nous en venimes,
Et ce. qu'avez souffert savons;
Mais pour ce que désir avons
De Doz cuers à Dieu affermer,
Plaise vous à nous enformer,
Sire, de doctrine qui vaille,
Si qu'en nous foy pas ne deffailfe
Par ignorance.
IGNACE.
Quant vous ne sarez atlrempance
Prendre en bien amer nosire Sire
De touz vos povoirs , c'est-à-dire
Quant à ce point venu serez
Que de cuer tant vous i'amerez
Que hors s'amour mise «n respit .
Toute rens arez en despit
El vous-mesmes premiers de fait,
Lorsserez-vous, amis, parfait
Et de lui vraiz amis clamez.
Plus je vous di, s'ainsi l'ame,
Foy vous fera lors esprouver
De plus en plus en bien ouvrer;
Lors sere^vous de pechié monde.
Et iors congnoisirez-vous qu'où monde
N'a que mauvaislié et malice;
Lors pour vertu harrez le vice,
Lors arez les anges amis,
Lors arez sur les annemis
Puissance et dominacion,
ARB.4NES.
Allons ; je crois que sa clarté va où il est
mis.
' IGNACE.
Que Dieu vous garde de mal, mesamis que
je vois là !
ABBANES.
Ah 1 sire , que Dieu vous veuille mettre
prochainement hors ce lieu ! Et comment
allez-vous ? pour (l'amour de ) Dieu , dites-
le-nous.
IGNACE.
Bien, s'il plait à Dieu , mes doux amis ;
néanmoins , j'ai beaucoup à souffrir parce
que je me refuse à croire en Mahomet.
GONDOFORE.
Père en Dieu, c'est très-vrai; nous savons
bien ce que vous dites : car sitôt que vous
partîtes d'Antioche, nous vous suivîmes et
nous nous en vînmes après vous , et nous
savons ce que vous avez souffert ; mets parce
que nous avons le désir d'affermir nos cœurs
on Dieu , veuillez, sire , nous enseigner une
doctrine précieuse qui nousempéche, d'errer
dans la foi par ignorance.
IGNACE-
Quand vous ne saurez point apporter
de tiédeur à bien aimer notre Seigneur de
toutes vos forces , c'est-à-dire quand vous
en serez venus à ce point que vous l'aimerez
tant dans votre cœur que hormis son amour
vous négligerez et vous mépriserez toute
chose, même voire propre personne, alors
vous serez parfaits et proclamés ses vrais
amis. En outre, je vous dis que, si vous l'ai^
mez ainsi , la foi vous mettra à des épreu-
ves qui vous feront avancer de plus en plus
dans la voie des bonnes œuvres; alors vous
serez purifiés du péché , et vous connfPîtrez
que dans le monde il n'y a que méchan-
ceté et malice; alors vous haïrez le vice
pour (aimer) la vertu ; les anges seront vos
amis, et vous aurez puissance et domina-
tion sur les démons; alors par contempla-
tion vous pourrez réjouir voire cœur en Dieu;
car rien no pourra votis nuire , ni le oiol ni
278
tuAatbk
Et iors, par contemplacion
Pourrez voz cuers en Dieu déduire;
Car ne sera qui vous puist nuire,
Ne ciel n'enfer, terre ne mer :
Et pour ce en foy pensez d'amer
Le doux Jhesus, li savoureux,
Ly souverain des amoureux,
Le trésor de bien qui ne fault,
Le maistre qui tout peut et vault,
Qui n'a fin ne commencement; .
Et se vous l'amez tellement
Com je vous di, je suis certains
Qu'il vous fera com roys hautains
Régner en gloire.
ABBANES.
Moult a en vous noble mémoire.
Père en Dieu, et haiilte science.
Et quant telle vie en commence.
Pour soy de touz péchiez monder
Sur la quelle vertu fonder
Se doit-on especialment?
Car qui n'a bon commencement
Il ne peut à droit parfiner.
Vueillez-nous ent déterminer
La vérité.
IGNACE.
Sur la vertu d'umilité,
Mes amis, fonder le convient.
Ou je vous di que l'en fait nient;
Car qui vertuz en lui assemble
Sanz humilité, il ressamble
A celui qui la ponidre amasse
Au vent, et le vent la detasse
Et la gasle : c'est chose voire ,
Et ainsi le dit saint Grégoire;
Mais quant on est humble de cuer.
Et tout orgueil est jette puer,
Qui Tame destruit et confont.
Lors vient-on aux vertuz qui font
L'esperit riche de science.
De conseil et de sapience.
De pitié et d'entendement,
Du don de force et ensement
De la paour Noslre-Seigneur,
Qui n'est pas vertu mains greigneur
Que les autres, ce dit mon livre ;
Car touz jours fait l'ame bien vivre.
Et quant vous ainsi le ferez,
Jp vous di que benéurez
Serez de Dieu.
FRANÇAIS
l'enfer » ni la terre ni la mer : c'est pour-
quoi pensez à aimer avec la foi , le don
Jésus^ le souverain des amoureux , le tré-
sor de bien inépuisable , le maitre qui peu
tout et qu'on ne saurait trop priser, cdoi
qui n'a ni commencement ni fin ; et si voqs
l'aimez ainsi que je vous le dis, je suis
certain qu'il vous fera régner glorieaseoieDt
comme un roi puissant.
ABBANES.
Père en Dieu, vous possédez une btee
noble mémoire, et votre science est bies
profonde. Quand on commence une tell^
vie , sur quelle vertu doit-on se fonder spé-
cialement pour se purifier de tous péchés!
car celui qui n*a pas un bon commencemeia
ne peut bien finir. Veuilles nous eo bkt
connaître la vérité.
IGNACE.
Mes amis, il faut fonder sa vie sur la vertu
d'humifhé, ou, je vous le dis. Ton ne fait
que néant; car celui qui rassemble des ver-
tus en lui sans y comprendre rhumilitë,îl
ressemble à l'homme qui amasse la pous-
sière , que le vent enlève et détruit : c'est
une chose vraie, qu'a dite saint Grégoire:
mais quand on est humble . de cœur et
que l'on a entièrement extirpé de soq
ame l'orgueil qui la détruit et la confond,
alors l'on en vient aux vertus qui enricbis-
sent l'esprit de science, de conseil et de sa-
gesse, de piété et d'entendement, clu don de
force aussi bien que de la crainte de Nou^e*
Seigneur, qui n'est pas une vertu moindre
que les autres, ainsi que le dit mon livre:
car toujours elle fait bien vivre l'ame. Quacd
vous agirez ainsi, je vous dis que tous serez
bénis de Dieu.
AU 1I0YEI<(-AGE.
279
iGONDOPOEB.
Sire, pour ce que d'aucun lieu
Ci endroit aucun ne surviengne
Dont blasme ou difame vous viengne.
Ou qui de nous se voit doublant.
De vous prenrons congié à tant
Et à Dieu vous commanderons;
Une autre foiz vous reverrons
Plus à loisir.
IGNACS.
Dieu ie vueîUe par son plaisir!
Vous dites bien: or, en alez ;
Hais je vous pri, quoy que parlez,
Que touz jours soit vostre pensée
A Tamour de Dieu adrçscée.
Riçns plus ore ne vous diray,
Mais à Dieu vous commanderay
Et à sa garde.
ABBANES.
Gondofore, quant je regarde
Et je pense à la puscience
De cest homme e{t à la science
Qu il a et à ses faiz et diz.
Je tieng que Dieu de paradis
En lui habite.
GONDOFORB.
Certes, il est de grant mérite
Et de baulte perfeccion
Devant Dieu, à m'entencion.
Comment autrenoenf péust-il
Avoir eschapé du péril
Qu'a jà passé?
ABBANES.
Godofore, voir je ne scé ;
Cerlains sui que Dieu le soustient.
Ores, compains, il nous convient
Maintenant de lui depporter,
Et pour noz vies conforter
Mous fault prendre nostre repas ;
Alous diner isnel le pas :
Il en est heure.
GOMDONFORB.
Alons donc ; et puis, sans demeure,
Revenrons vers la court savoir
S'il pourroit délivrance avoir,
Ou qu'en sera.
l'emperere.
Seigneurs, qu'est-ce cy ? Durera
Touz jours cel anchanteur en vie ?
J'en ay grant dueil et grant envie.
GONDOFORE.
Sire, pour qu'il ne survienne ici d'aucun
lieu personne qui vous puisse blâmer ou ca-
lomnier, OU qui s'eiïraie de nous voir, nous
prendrons congé de vous à l'instant et nous
vous recommanderons à Dieu; une autre
fois nous vous reverrons plus à loisir.
IGNACE.
Plaise à Dieu qu'il en soit ainsi! Vous di-
tes bien : or, allez-vous-en; mais, je vous
en prie, quelques paroles que vous pronon-
ciez, que toujours votre pensée ait pour but
l'amour de Dieu. A cette heure je ne vous
dirai rien de plus; mais je vous recomman-
derai à Dieu et à sa garde.
ABBANES.
GondoFore, quand j'examine et considère
la patience , la science , les faits et paroles
de cet homme, je tiens que le Dieu de pa-
radis habite en lui.
GONDOFORE.
Certes , il est , suivant mol , d'un grand
mérite et d'une haute perfection devant
Dieu. Autrement, comment eût-il pu échap-
per au péril qu'il a déjà couru?
ABBANES.
Gondofore, vraiment je ne sais; je suiscer-
tain que Dieu le soutient. Allons, compagnon!
il faut maintenant nous séparer de lui, et
prendre notre repas pour soutenir notre vie.
Allons diner tout de suite : il en est tempsc
GONDOFORE.
Allons-y donc; et puis, sans tarder, nous
reviendrons vers la cour savoir s'il pourrait
avoir sa délivrance, ou ce qu'on en fera.
l'empereur.
Seigneurs, qu'est-ce ceci? Ce sorcier sera-
t-il toujours vivant? J'en ressens un grand
chagrin et beaucoup d'envie. Allez le cher-
280
THÉÂTRE FRANÇAIS
Alez le querrc entre vous deux;
Renouveiler ii ?ueU ses dealz,
Il m'en prent fain.
PREMIER SCRGE7IT.
Yostre vouloir ferons à plain.
Sire, et vostre commandement.
— Gamache, compaîns, alons-m'ent
Inace querre.
ij*. SERGENT.
Alons, Ygnace ! issiez bonne erre
De ià-dedens.
IGNACE.
Que voulez-vous, seigneurs sergens ?
Vez-me cy hors.
PREMIER SERGENT.
Eropirié n'estes pas du corps ;
Je ne scé que mengié avez.
Avec nous tost vous en venez,
Sanz plus cy estre.
IGNACE.
Si tost com je vous verray mettre
A chemin, pas ne demourray ;
Mais avec vous touz jours seray,
Certes, le tiers.
Ày> SERGENT.
Voire , ou envis ou voulentiers
Y venrez-vous , plus n'en parlons.
Touz .iij. d'un front nous en alons.
— Pren delà, pren.
l'emperere.
Ignace , quîînt je te repren
De ton orgueilleuse ygnorance ,
De ta foie et maie créance ,
Pourquoy ne t'i advises-tu?
Tu fusses noblement vestu
Et fusses un grant maistre , voire ,
Se voulsisses eu noz dieux croire.
Meschant, que ne t'i prens-tu garde ?
Car en vostre loy je regarde
Qu'il n'i a riens de véritable;
Maià ouvrez touz d'art de dyable ,
Vous crestiens.
IGNACE.
Emperiere, tu croiz et liens
Une très fausse oppignion;
Car je te fas bien mencion
Li ccestien n'ont point tel vice
Qu'ilz usent d'art de maléfice,
Ken la vertu des ennemis
Ne sommes point à ce soubzmis,
cher vous deux; je veux lui renouveler «es
douleurs, il m'en prend désir.
premier sbegbnt.
Nous ferons entièrement voire volonté
et votre commandement. — Gamache, com-
pagnon, allons-noas^n chercher Ignace.
DEUXIÈME SBRGEirr.
Allons, Ignace ! sortez vite de là-dedans.
IGNACE.
Que voulez-vous , seigneurs sei^ens? me
voici dehors.
PR^lRER SBEGBIIT.
Je ne sais ce que vous avez mangé ; mais
votre corps ne porte point de traces de mau-
vais traitemens. Vous vous en viendrez avec
nous, sans tarder.
. IGNACE.
Sitôt que je vous verrai vous mettre en
chemin, je ne tarderai pas; mais je serai ton*
jours en tiers avec vous deux certainemeat.
DEUXIÈME SERGENT.
Vraiment, vous y viendrez de bon gré oa
non, n'en parlons plus. AUonSr-nous-en Km
trois de front. — Prends de là, prends.
l'empeeedr.
Ignace , quand je te reprends de ton igno-
rance orgueilleuse , de ta folle et mauvaise
croyance, pourquoi ne t'en corriges- IQ
pas? Tu serais noblement vêtu et puissant,
en vérité , si tu voulais croire à nos dieux.
Méchant que tu es, pourquoi n*y songes-m
pas ? Je vois qu'en votre loi il n'y a rien de
véritable, et que, vous autres chrétiens, vcmis
pratiquez des artifices diaboliques.
IGNACE.
Empereur, tu as et tiens une très-fall^^«^
opinion; car je te déclare bien que les chré-
tiens n'usent point de maléfices. Nous oe
sommes point noA plus soumis au pouvctr
des démons, au contraire nous en soium^*^
libres et exempts, et nous ne souffrons p:i-
i\\w colui qui en ùûi us;ige vive parmi noii^.
AU MOYEN-AGE.
28 f
Ains en sommes franc et délivre ,
Mais plus nous ne souffrons point vivre
Nul qui en use en nostre loy ;
Mais vous, qui estes gent sanz foy
Et qui vivez aussi com besies,
Proprement maléfices estes,
Ce n'est pafis doubte.
PREMIER CHEVALIER.
Ta janglerie trop estouie.
Comment as-tu osé ce dire
Devant l'empereur nosire sire?
Qui l'a méu?
IGNACE.
Certes, bien estes decéu
Quant vous ne savez recongnoislre
Au vray Dieu celui qui fait croistre
Les biens dessus terre et hâbonde ,
Qui seul gouverne tout le monde ,
Qui les blez fait multiplier.
Et les vignes fructiffier ,
Voire et les fruiz.
ij* CHEVALIER.
Desservi as estre destruiz
Et à mettre ton corps en cendre.
Coment nous veulz-iu faire entendre
Que nous ne savons qui est Dieux?
Coquart, si faisons assez mieux
Que tu ne fais.
IGNACE.
Il n'appert mie par voz faiz,
Car les dyables aourcz
Par les ydoles que honnorez
Et devant qui vous enclinez
Comme à Dieu : par quoy destinez
Estes à mort perpétuelle,
Si angoisseuse et si cruelle
Que bouche ne la pourroit dire.
Là souffrerez-vous grief martire
De fait sanz fin.
l'ehperere.
Tu es envers ton Dieu trop fin ,
Et scez-tu qui t'en avenra ?
Le dos on te descirera
A ongles d'acier bien tranchans ;
Et quant ainsi seras meschans,
Tes plaies le seront lavées
De vin aigre, et de sel salées :
Locuerm'en estentalenté.'
— Or, lost faites ma voulonlé
Du tout en tout.
Quant à vous, qui êtes des gens sans foi et
qui vivez comme des bétes, vous êtes, à pro-
prement parler, des maléfices, il n'y a pas à
en douter.
PREMIER CHEVALIER.
Ta langue radote trop. Comment as-tu osé
dire cela devant l'empereur notre sir%? Qui
l'a poussé?
' IGNACE.
Certes, vous êtes bien aveugles alors que
vous ne savez reconnaître pour vrai Dieu
celui qui fait croître les biens sur terre
en abondance, qui seul gouverne tout le
monde, qui fait multiplier les blés, fructifier
les vignes, et qui produit même les fruits.
DEUXIÈME CHEVALIER.
Tu as mérité d'être détruit et d'avoir ton
corps mis en cendres. Comment veux -tu
nous faire entendre que nous ne savons, ce
que c'est que Dieu? Drôle, nous le savons
mieux que toi.
IGNACE.
Il n'y paraît pas à vos actions, car vous
adbrez les démons par les fdoles que vous
honorez et devant qui vous vous inclinez
comme devant Dieu : c'est pourquoi vous
êtes destinés à une mort perpétuelle, si
cruelle et si douloureuse que bouche ne
pourrait en faire la description. Là vous
souffrirez éternellement un rude martyre.
l'empereur.
Tu es trop fidèle à ton Dieu, et sais-tu ce
qui l'en adviendra? On te déchirera le dos
avec des ongles d'acier bien tranchans ; et
quand tu seras en cet état, tes plaies te seront
lavées avec du vinaigre et saupoudrées de
sel: tel est mon bon plaisir. — Allons, faites
vite ma volonté en tout point.
282
TUÉATIIE FRANÇAIS
PREHIER SERGENT.
Cbier sire , combien qa'il me coust ,
Prest sui d'acomplir vo vouloir ;
Assez tost li feray doloir
L'os de l'eschine.
ij' SERGENT.
Ygunce , sanz avoir meschine ,
Cy endroit despouUier vous fauit ,
Si vous graterons sanz desfauit :
Vez cy de quoy,
LE PREMIER SERGENT.
Il se taist , Gamache , tout coy ;
Il ne li plaist pas , ce me semble.
Avant , amis ! ouvrons ensemble ,
Puisqu'il est nu.
ij^ SERGENT.
Puisquentre noz mains est venu ,
Arrivé est à mauvais port.
Regarde : le cuir en apport
Tout hors du dos.
PREMIER SERGENT.
Et on li peut veoir 4es os
Par devers moy.
l'empererb.
Maleureux ! conseille-toy.
Destruire ainsi pas ne te laisses,
De ta foie créance cesses :
Si feras bien.
IGNACE.
Empereur, je n'en feray rien:
J'ai de nouvtl force reprise ;
Tes tourmensne criengne ne prise,
Je sui plus prest de m'y offrir
Que tu de moy faire souffrir.
Pour l'amour du doulx Jliesu-Crist.
Sez-tu pour quoy? Il est escripi
Que toutes tribulacions
Et toutes les griefs passions
C'om peut en ce ciecle endurer
Ne se pevent amesurer
N'estre dignes, c'est chose voire ,
N'equipoler à celle gloire
Infinie que j'en aray
Quant Dieu face à face verray ,
Ainsi qu'il est.
l'emperere.
A ce que je voy, donc il n'est
Ne doulz parler ne batemens ,
Ne menaces ne griefs tourmens
Qui faoent que ton vouloir plaisses
premier sergent.
Cher sire, quoi qu il m'en coûte, je suis
prêt à accomplir votre vouloir; je lui ferai
du mal assez tôt à l'os de l'échinc.
DEUXIÈME SERGENT.
Ignace, sans que vous ayez de servante, il
faut ici vous déshabiller, et nous vous grat-
terons le dos comme il faut : voici de quoi.
LE PREMIER SERGENT.
11 se tait, Gamache, et reste coi. Cela ne lai
plaît pas, à ce qu'il me semble. En avant,
ami I travaillons ensemble, puisqu'il est no.
DEUXIÈME SERGENT.
Puisqu'il est venu entre nos mains, il est
arrivé à mauvais port. Regarde : je lui en-
lève toute la peau hors du dos.
PREMIER SERGENT.
Et de mon côté on peut lui voir les os.
l'empereur.
Malheureux 1 ravise-toi. Ne te laisse pas
détruire ainsi, renonce à ta folle croyance:
tu feras bien.
IGNACE*.
Empereur, je n'en ferai rien: j'ai de nou-
veau repris des forces; je ne crains ni ne prise
tes tourmens, je suis plus prêt à m'y pré-
senter que toi à me les faire souffrir, pour
l'amour du doux Jésus-Christ. Saisrtu pour-
quoi? Il est écrit que toutes les iribulaiioDS
et tous les supplices cruels que Ton peut
souffrir pendant cette vie ne penvenl être
mis en comparaison , c'est chose véritable,
avec la gloire inBnie que j'aurai qwand je
verrai Dieu face à face , ainsi qu'il est.
l'empereur*
A ce que je vois , il n'y a donc ni doac^
paroles ni coups, ni menaces ni s«PP»^ '
ni tourmens qui te fassent plier la votoo
à laisser ta mauvaise loi , et tu n adorera
AU MOYEN-AGE.
283
À ce que ta maie loy laisses ,
Ne mes diex point n'aoureras !
Par Mabon ! je croy si feras
Ains que je fine.
LE PREMIER CHEVALIER.
Il aime son Dieu d'amour fine
Trop malement.
ij*. CHEYALIER.
Je sui tonz esbahiz comment
11 Ta si cbier.
l'emperere.
Je vous enjoing » sanz plus preschier ,
Qu'en charlre obscure le tenez,
Et de fors chaines Tencbainez ,
Et si soit là en un sep mis;
Ne nulz , tant soit bien voz amis ,
Devers li ne voit ne ne viengne ,
Et qu ainsi .iij. jours on le tiengne
Sanz goûte boive ne mangier.
Je vueil de lui noz diex vengier ,
Et entre deux m'aviseray
Gomment morir je le feray
A grant hontage.
LE PREMIER CHEVALIER.
Biaux amis^mue ton courage:
Renie ta foy crestienne,
Et vif selon la loy païenne ;
Sauve ta vie.
IGNACE.
De ce faire n'ay pas envie;
Souffrez-vous, sire.
ij* CHEVALIER.
Ne met plus ton corps à marlire;
Croy conseil, que sage feras:
A grant honneur venir pourras,
Ne tient qu'à toy.
IGNACE.
Mon bon Dieu souffri mort pour moy,
Je vueil aussi mourir pour lui ;
Car mon ame a jà embeli
De gloire et si enluminée
Qu'elle est aussi comme minée
Toute en s'amour.
PREMIER SERGENT.
Nousfaison cy trop long demour.
Et vous vous debatez en vain.
— Maistre, je met à vous la main ;
Passez de cy.
IGNACE.
Jhcsus, mon Dieu! je te gracy
point mes dieux! Par Mahomet! je crois
que tu le feras avant que je meure.
LE PREMIER CHEVALIER.
Il aime (et il a très-grand tort) sincèrement
son Dieu.
DEUXIÈME CHEYALIER.
Je suis tout ébahi qu'il puisse tant le
chérir.
l'empereur.
Je vous enjoins» sans discourir davantage,
de le tenir dans une prison obscure, de le
lier de fortes chaines, et de le mettre dans
un cep; que nul homme, quelle que soit son
amitié pour vous, n'aille ni ne vienne vers
lui, et qu'ainsi on le tienne trois jours sans
boire ni manger. Je veux venger nos dieux
de lui , et cependant j'aviserai aux moyens
de le faire mourir très-ignominieusement.
LE premier chevalier.
Bel ami, change d'idée : renie la foi chré-
tienne, et vis suivant la loi des païens; sauve
ta vie.
IGNACE.
Sauf votre grâce , je n'ai pas envie, sei-
gneur, de commettre cette action.
DEUXIÈME CHEVALIER.
N'expose plus ton corps au martyre ; crois
(mon) conseil, et tu feras sagement : il pourra
t'en venir grand honneur, cela ne tient qu'à
toi.
IGNACE.
Mon bon Dieu souffrit la mort pour moi,
je veux aussi mourir pour lui; car il a déjà
embelli de gloire et tant illuminé mon ame
qu'elle est comme fondue tout entière en sou
amour.
PRMHIER SERGENT.
Nous nous arrêtons trop long-temps ici, et
vous vous débattez en vain. — Maître , je
mets la main sur vous; passez ici.
IGNACE.
Jésus , mon Dieu ! je te rends grâces de
284
De quanque pour toy on me fait ;
Els'envers toy ay riens meSait,
Pardon l'en pri«
•ij*. SERGENT.
' C*est bien ; entrés cy sanz detry.
— Or çà! Mal-Assis, biaux amis,
Il fault qu'il soit en ce sep mis,
Et puis tout coy le laisserons:
Par ce la volenté ferons
De i'emperere.
PREMIER SERGENT.
J*en scé assez bien la manière ;
Tu ri verras assez tost mis.
C*est fait. Regarde, biaux amis :
En sui-je maistre ?
ij'. SERGENT.
Oïl, voir. Laissons-le cy eslre.
Car il n'a d'eschaper puissance ;
R'alons-nous-ent sanz dclaiance
Devers la court.
PREMIER SERGENT.
Alons, Gamaclie, à brief mot court :
C'est noslre miex.
IGNACE.
Ha, sire Diex! a^ sire Diex!
En ta pitié regardes-moy ;
Car je n'ay fiance qu'en loy.
Pour ce qu'il n'est nul qui debate
Mon (ail ne qui pour moy combate.
Se toy non, père omnipotent,
A qui m'ame venir aient
Comme à son vray Dieu et vray père.
— O Marie, de Jhesu mère.
Qui portas ton père et ion filz,
El vierge remains, j'en suis fis,
Après que l'éuz enfanté !
Dame, par ta sainte bonté
Prie-li s aide m'envoit
Et de sa grâce me pourvoit.
Dont j'ay mestier.
DIEU.
A celui qui de cuer entier
El parfait vous et moy, mère, aime
El qui doulcemeut nous reclatme
Vueil donner confort sanz espace
D'attendre plus : c'est à Ygnace,
Qui pour moy sueffre grief tourmenl.
Or sus! vous et vous, alons-m'enl
Où vousmeni'ftv.
THÉÂTRE FRANÇAIS
tout ce qu'on me fait pour loi ; et si je t'ai
offensé en rien , pardonne -moi , je t'en
prie.
DEUXIÈME SERGENT.
C'est bien; entrez ici sans retard. — Al-
lons! Mal-Assis, bel ami, il faut qu'il soit
mis en ce cep , et puis nous le laisseroos
tranquille : ainsi nous exécuterons la volonté
de l'empereur.
PREMIER SERGENT.
Je sais assez bien comment m'y pren-
dre; tu l'y verras bientôt mis. C'est fait. Re-
garde^ bel ami: en suis-je (passé) maître?
DEUXIÈME SERGENT.
Oui, vraiment. Laissons-le ici, ^r il ne
peut s'échapper; allons-nousren, sans délai,
vers la cour.
PREMIER SERGENT.
Allons, Gamache, sans plus de paroles:
c'est ca que nous avons de mieuxa faire.
IGNACE.
Ah, sire Dieu ! ah, sire Dieu ! regarde-moi
dans la miséricorde; car je n'ai confiance
qu'en toi, attendu qu'il n'y a personne qui
prenne ma défense ou qui combatte pour
moi, sinon toi , père tout puissant, à qui mon
ame espère venir comme à son vrai Dieu et
à son véritable père. — O Marie , mère de Jé-
sus, qui portas ton père et ton fils , et restas
vierge, j'en suis convaincu, après que tu
l'eus enfanté ! dame, par un effet de la sainte
bouté, prie-le qu'il m'envoie son aide et me
pourvoie de sa grâce: j'en ai besoin.
DIEU.
Je veux reconforter, sans attendre davan-
tage, celui qui nous aime, vous, ma mère, et
moi, de tout son cœur, et qui nous, invoque
doucement : c'est Ignace , qui pour moi
souffre un rude tourmenl. Allons ! vous tons,
suivez-moi où je vous mènerai.
AU MOYEN-AGE.
285
NOSTRE-DAHB.
Mon filz et mon Dieu, je feray
De cuerquanque commanderez.
~ Or sus, anges ! vous chanterez
Devant nous deux.'
GABRIEL.
Ce ferons mon de cuer joieux.
Royne de miséricorde,
A vo vouloir faire s'accorde
Chascundenous.
DIEU.
Or, entendez : attouruez^vous
A aler à cel hermitage ;
El en alant, selon Tusage,
Devoiz angelique chantez
Chant qui de vous soit fréquentez
Et bienscéu.
mCHIEU
Vraiz Dieux, puisqu'il vous a pieu
A commander. Usera fait.
— Sus, Gabriel ! disons de fait
Si que ne façons à blasmer.
RondeL
Vraiz Dieux, en qui n'a point d'amer.
Qui vous et vostre mère sert,
Pardurable gloire en dessert:
Pour ce vous doit chascun amer.
Voire en secré et en appert.
Vraiz Diex, etc..
Et dire et en terre et en mer
Que nulz son servise ne pert
Qui le met en vous mais appert.
Vraiz Dieux, en qui, etc.
DIEC.
Hère, à nostre ami descouvert
Soit par vous, sanz nul contredit.
Ce qu'en venant je vous ai dit
Que vueil qu'il face.
NOSTRE-DAME.
Si li diray, sanz plus d'espace.
— Biaa père, enlens que tu feras :
A la cbartre droit t'en iras
Où est mis le saint homme Ignace,
Qui n'est mie sanz la Dieu grâce;
Mais il est plaiez malement:
Keconrorte-le doulcement,
le le l'en charge et le temong.
KOTRE-DAME.
Mon Gis et mon Dieu , je ferai de tout
mon cœur ce que vous commanderez.— -Al-
lons , anges ! vous chanterez devant nous
deux.
GABRIEL.
Certainement nous le ferons la joie dans le
cœur. Reine de miséricorde, chacun de nous
est d'accord pour faire votre volonté.
DIEU.
Allons, écoutez: dirigez votre route vers
cet ermitage; et en allant chantez, suivant
l'habitude , de vos voix d'anges,* un canti-
que qui vous soit familier et bien connu.
MICHEL.
Vrai Dieu, tout ce qu'il vous a plu de com-
mander sera fait. — Allons, Gabriel! chan-
tons de manière à ne pas mériter de blâme.
Rondeau.
Vrai Dieu, en qui il n'y a rien d'amer,
celui qui sert vous et votre mère mérite
la gloire éternelle : pour cela chacun doit
vous aimer en secret et ouvertement. Vrai
Dieu, etc.
Et dire sur la terre et sur la mer que nul
ne perd son service en vous le consacrant
ouvertement. Vrai Dieu, en qui, etc.
DIEU.
Mère, découvrez, sans réplique, à notre
ami ce que je vous ai dit en venant que je
veux qu'il fasse.
NOTRE-DAME.
Je le lui dirai , sans plus de délai. — Mon
père, écoule ce que tu as à faire : tu t'en iras
droit à la prison dans laquelle a été mis le
saint homme Ignace, qui n'est point sans la
grâce de Dieu ; mais il a été rudement mal-
traité : réconforte-le doucement , je t'en
charge et l'en prie. Tiens, je te donne cet
on'^uent dont tu l'oindras quand tu seras là :
28G
THÉÂTRE
Et tien» cestoingnementte doing
Dont tu l'oindras quant là seras :
Et par ce santé lidonras,
N'en doubtez mie.
L*ER1IITE.
Et qui estes-Yous,doulcc amie,
Qui cy venez en tel arroy?
Je croy qu'estes fille de roy.
De vostre biauté me merveil.
Car telle ne vi-je mais d*œil;
Mais, dame, aussi suiS'jeesbahiz
Que m'enToiez en un paîz
Et en une estrange contrée
Où je ne fis onques entrée:
Comment iray ?
DIEU.
Mon ami, je le te diray.
D'y aler ne t'esbaliis pas,
Tu venras après nous lepas;
Ces jouyenciaux t*i conduiront,
Si tost que laissiez nousaront,
Qui porteront au prisonnier
De par moy viande à mengier,
Dont a souffrette.
i/ermite.
Vostre voulenté sera faite
Du tout, sire, sans contredire.
Je vois qu'estes Dieu, nostre sire,
Et ci est la Vierge Marie.
Ha,Diex! com noble compagnie
M'est ci venue !
NOSTRE-DAHE.
Seigneurs anges, sanz attendue.
Avant au retour vous mettez
Tant qu'aux cieulx soions remontez,
Mon filzetmoy.
GABRIEL.
Humble vierge, à voz grez m'ottroy.
— Michiel, à voie nous mettons.
Et en alantd'acort chantons;
Ce ne nous doit pas estre amer.
Ronclel.
Ta dire et en terre et en mer
Que nuiz son service ne pert
Qui le met en vous mes appert.
Vraiz Diex, etc.
DIEU,
Mi ange, alez-ent comme appert
En la chartre où Ygnace est mis.
Et de par moy ly soit tramis
FRANÇAIS.
ce faisant , tu lui donneras la santé ,
doute pas.
en
l'ermite.
Et qui étes-vous, douce amie, qui venez
ici en tel équipage? je crois que vous éie^
fille de roii Je m'émerveille de votre beauté,
car de mes yeux je n'en vis jamais de pa-
reille; mais, dame, je ne suis pas moin^
ébahi que vous m'envoyiez en un pays ei
une contrée qui me sont étrangers et où ja-
mais je n'entrai : comment y puis-Je aller ?
DIEU.
Mon ami , je te le dirai. Ne t'effraie i>a>
d'y aller, tu viendras au pas après noii^ ;
ces jouvenceaux t'y conduiront, aussitôt
qu'ils nous auront laissés. Ils vont porter au
prisonnier de ma part de la nourriture dont
il a besoin.
' L ermite.
Votre volonté sera faite, sire, da toul au
tout aveuglément. Je vois que vous éte>
Dieu, notre seigneur, et voici la Vierge Ma-
rie. Ah Dieul quelle noble compagnie m'est
arrivée ici 1
motrb-daiib.
Seigneurs anges , sans retard , retneUez-
vous en route , que nous remontions aux
cieux, mon fils et moi.
GABRIEL.
Humble vierge , j'obéis. -> Michel, met-
tons-nous en route , et en allant chantons
d'accord ; cela ne doit pas nous être pé-
nible.
Rondeau.
Et dire sur la terre et sur la mer que nul
ne perd son service en vous le consacrant
ouvertement. Vrai Dieu, etc.
DIEC.
Mes anges, allez-vous-en sur-le-champ
en la prison où Ignace a été mis, et donnez-
lui de ma part ce pain et ce pot de boisson.
AU MOYBN*AGE.
287
Ce pain et ce pot de buvrage.
Dites sa faiii en assouage, •
Et qu'à moy ait louz jours le cuer t
Je ne li fauldray à nul feur.
Faites, et si vous avoiez,
Et ce preudomme y convoiez
Ysneilement.
GABRIEL*
Sire, vostre commandement
Acomplirons très voulentiers*
— Or çà» preudonsl faites le tiers
Avecques nous.
l'ermite.
Puisqu à Dieu plaîst, mes amis doult»
Youlentiers, certes.
mCHlKL.
Preudons, pour voz saintes dessertes
Mous aDiex à vous envoie
Afin que par nous convoie
Soiez au lieu où est Ignace.
Nous y serons tost, sanz falace;
Vous le verrez.
GABRIEL.
Il dist voir; et si trouverez
La chartre ouverte, c'est certain ;
Et là enterrons tout à plain
Sanz contredit.
l'ermite.
Seigneurs, grant joieay de ce dit
Que vous me dites.
michiel.
Yez cy la chartre, sains liermites :
Entrons-y touz.
. GABRIEL.
Ne diray pas : t Où estes-vous ,
Ignace? » je vous voy assez-
Four ce qu'estes de fain lassez ,
Et Dieu des cieulx Ta bien véu.:
Lui-mesmes vous a pourvéu.
Tenez, vez cy qu'il vous envoie.
Or, mengiez et buvez à joie *
Soiez touz jours en s'amour fort :
Il vous fera touz jours confort.
Riens plus ore ne vous dirons ,
Nous .ij. de ci nous en irons ;
Hais cest homme nous (sic) demourra ,
Qui autre chose vous diray
Que ne vous dy.
Dites-lui d'en apaiser sa faim, et de m'avoir
toujours dans son cœur: je ne lui manquerai
d'aucune manière. Faites; puis mettez-vous
en route, et conduisez sur-le-champ ce prud'-
homme dans la prison.
GABRIEL.
Sire, nous accomplirons très-volontiers vo-
tre commandement. — Allons, prud'homme !
faites le troisième avec nous.
l'eriiite.
Certes, volontiers, mon doux ami, puis-
que cela plaît à Dieu.
MICHEL.
Prud'homme , votre sainteté vous a mé-
rité que Dieu nous envoyât vers vous pour
vous conduire au lieu où est Ignace. Nous
y serons bientôt, sans mensonge; vous le
verrez.
GABRIEL.
Il dit vrai ; et vous trouverez la prison ou-
verte, c'est certain ; et nous y entrerons tout
droit sans difficulté.
l'ermite.
Seigneurs, j'éprouve une grande joie de la
parole que vous me dites.
MICHEL.
Voici la prison , saint ermite : entrons-y
tous.
GABRIEL.
Je nedirai pas : cOù êtes-vous, Ignace.^» je
vous vois assez. Vous êtes tourmenté de la
faim, et le Dieu des cieux l'a bien vn : lui-
même a pourvu à vos besoins. Tenez, voici
ce qu'il vous envoie. Mangez donc et bu-
vez gaimenl , et ayez toujours le même
amour pour lui : toujours il vous réconfor-
tera. Nous ne vous dirons .ici rien de plus,
nous nous en irons tous deux; mais cet
homme restera ici, et vous en dira plus que
je ne vous en dis.
236
TUÉATRK
IGNACE.
lia, mon bon Dieu ! je te gracî
De la bonté que tu me fais ,
Quant de tes mains tu me repais
Si richement.
l'ermite.
Sire, entendez : certainement ,
Ce n'est pas doubte qu'il vous aime
Et son loyal sergent vous claime ;
Car li-meismes m'est venu querre
A plus de mil liues de terre ,
Avec lui sa mère Marie ,
Qui d'anges estoit compagnie,
Ne demandez mie comment;
Et ceste boiste d'oingnement
Me bailla, et puis si m'enjoint
Que par moy en fussiez enoint
Si que garison vous donnasse
Et vos plaies du tout curasse ;
Et puisque c'est le Dieu vouloir.
Sire, vous devez bien vouloir
Que je vous cure.
IGNACE.
Amis , je suis sa créature :
Puisqu'il me veult telle bonté ,
Faites à vostre voulenté ;
Je m'y accors.
l'ermite.
Oindre vous vueîl par tout le corps,
Sanz plus faire d'arrestoison.
Diex ! con cest oingnement sent bon !
Onques mais (pour voir, dire l'ose)
Ne senti fleur ny autre chose
Si delictable.
IGNACE.
Encore est-il plus proufHtable ,
Sire, qu'il n'est souef flairant :
Je mesmes m'en tray à garant ;
Car sur moy n*a mais froisséure ,
Plaie nulle ne blecéure ;
Mais suis tout sain.
l'ermite.
Loez en soit li souverain
Père des cieulx I
IGNACE.
Et la Yierge-Here et son fiex
Loée aussi !
l'ermite.
Sire , or me puis-je bien de cy
FRANÇAIS
IGNACE.
Ah , mon bon Dieu ! je te rends grâces ù-
la bonté que tu montres à mon égard en ui*?
repaissant de tes mains si richeunent.
l'ermite.
Sire, entendez: certainement, il n*y a j^<
à douter qu'il ne vous aime et qu'il ne voq>
appelle son loyal serviteur; car lui-même il
m'est venu chercher à plus de mille lienes
de distance, lui et Marie sa mère » qui était
escortée d'anges, ne demandez pas com-
ment ; il me donna cette botte d'oDgueoL,
et puis m'enjoignit de vous en oindre de ma-
nière à vous procurer guérison et à Termer
toutes vos plaies. Puisque c'est la volonté de
Dieu, sire, vous devez bien vouloir que j^
vous guérisse.
IGNACE.
Ami, je suis sa créature: puisqu'il vent
me faire cette grâce , agissez à voire vo-
lonté ; j'y consens.
l'ermite.
Je veux vous oindre par tout le corps,
sans plus tarder. Dieu ! comme cet onguent
sent bon ! Jamais (en vérité, j'ose le dire,
je ne sentis ni fleur ni autre chose aussi dé-
lectable.
IGNACE.
Sire , sa vertu est encore meilleure que s.i
douce odeur : je suis là moi-même pour le
garantir ; car sur moi il n'y a plus ni con-
tusion , ni plaie , ni blessure ; mais je sois
tout-à-fait en bonne santé.
l'ermite.
Que le souverain père des cieux en soit
loué!
IGNACE.
Que la Vierge-Mère et son fils en soient
loués aussi !
l'ermite.
Sire, avec votre permission^ je puis Inen
AU MOYEN-ACE.
289
Partir et par vostre congié ,
Puîsqa'estes cy assouagié
De touz Yoz maux.
IGNACE*
Ghier frère etcliier amis loyaux.
Je ne vous ose retenir
Pour double du mal avenir
Qui en peut : c'est ce que regarde.
Àlez-vous-ent en la Dieu garde;
Qui vous doint en la fin sa gloire !
Et pour Dieu aiez-me en mémoire
En vos prières.
l'ermite.
Elles sont malement ligieres ;
J'ay trop greigneur mestier des vostres
Sire, que vous n'avez des nostres.
A Dieu en soitl
l'empererë.
Seigneurs , 'bien me triche et déçoit
Ignace, que ne puis vertir
Ny à nostre loy convertir.
Or a .iij. jours en mon dangier
Esté sanz boire et sanz mengier
Et à destrescé de prison.
Alez le sanz arrestoison
Cy amener.
premier sergent.
ie ne say comment démener
Il se pense dès ores mais.
— Gamache, aions querre ce mais,
Nous ij. amis.
.ij*. SERGENT.
Or sa, que fust-il à fin mis!
E , gar qu'il nous donne de paîne !
— Sa, sire! issez , en maie estraine
Ce puist ore estrel
IGNACE.
Mon ami , Dieu , le roy celestre ,
Letepardoint!
LE PREMIER SERGENT.
Souffpez-Yous , soulTrez de ce point
El avec nous vous en venez.
— Vez ci , sire , Ygnace , tenez ,
Tout nu en braies.
l'empererë.
Or eniens : ou tu te retraies
"^ la loy et que te consentes
^ n»oy, ou il fault que tu sentes
eineet griefs tourmens pour deliz;
m'en aller d'ici, puisque vous êtes soulagé
de tous vos maux.
IGNACE.
Cher frère et cher ami loyal, je n'ose vous
retenir par crainte du mal qui peut en ar-
river : c'est ce que je considère. Allez-vous-
en à la garde de Dieu ; puisse-t^il vous don-
ner à la fin sa gloire ! Et pour l'amour de
Dieu, souvenez-vous de moi en vos prières.
l'ermite.
Malheureusement elles ont peu de valeur;
et j'ai plus besoin des vôtres, sire, que vous
des miennes. A la volonté de Dieul
l'empereur.
Seigneurs, Ignace me joue et me triche
bien ; je ne puis le changer ni le convenir
à nott^ loi. Voici trois jours qu'il est en
mon pouvoir sans boire ni manger et livré
aux angoisses de la prison. Allez le cher-
cher sans retard, et amenez-le ici.
PREMIER sergent.
Je ne sais ce qu'il a Tintention de faire
désormais. — Gamache , mon ami . allons
tous deux le chercher.
DEUXIÈME SERGENT.
Allons , fût-il mis à mort I Eh , regarde
quelle peine il nous donne I Allons, sire!
sortez, et que ce soit pour votre malheur !
IGNACE.
Mon ami, que Dieu, le roi des cieux, te le
pardonne I
LE PREMIER SERGENT.
Obéissez , obéissez sur ce point et venez-
vous-en avec nous. —Sire, tenez, voici
Ignace , tout nu en braies.
l'empereur.
Maintenant écoute : ou abandonne ta loi
et consens à m'obéir, ou il faut que tu sentes
peines et cruels tourmens au lieu de dé-
lices; maintenant choisis la mort et les
19
290
THÉÂTRE FRANÇAIS
Mort et plenrs pour joie or esliz :
Lequel veulz-tu?
IGNACE.
Certes , je ne prise un festu ,
Empereur, toutes tes menaces;
Je te pri , pour Dieu , que tu faces
Le miex ; mais le pis que pourras ,
De mon bon Dieu ne mueras
Jà mon propos.
PREMIER CHEVALIER.
Il a trop esté à repos.
El gar comme il parle à cheval «
S' Artus estoit ou Parceval I
S'a-îl grânt cuer.
.ij*. CHEVALIER.
Croire ne pourroie à nul fuer
Qu'il n'ait aucuns charnelz amis
Par qui en tel orgueil est mis ;
Car, sire , il ne vous double point.
Et s'est de corps en meilleur point
Conques ne le vi , ce me semble. *
A la maie feme ressamble
Qui s'engressistd'estrebatue.
Il a bien sa char revestue
De bonne pel.
IGNACE.
Le Dieu que j'aour et appel
Ainsi me norrist et enforce
Que com plus sueffre , plus ai Force
De plus souffrir.
l'emperiere.
Assez tost te fera y offrir
Un tel tourment que tu diras,
Vueilles ou nom , que n'en pourras
Endurer ne souffrir la paine.
— Vas dire au senac qu*i m'amaine
Les lions que de par moy garde
Acouplez , et que point ne tarde
Que ci ne viengne.
premier sergent.
Se Mahon en santé me tiengne ,
Sire , g'i vois isnel-le-pas.
— Senac , sire, ne laissiez pas
Qu'à Temperere ne venez ,
Et les lions li amenez
Tantost bonne ère.
LE SENAC.
En l'eure , amis , je les vois querre;
Passez , alez-vous-ent devant.
— Sire, je vieng à voslre mant :
pleurs ou la lolë : lequel veux -tuf
IGNACE.
Certes, empereur, je ne prise pas un féia
toutes les menaces ; je te prie, pour (Tanioor
de) Dieu , de faire pour le mieux; mais le
plus grand mal que tu pourras produire oe
me fera pas changer à l'égard de mon bon
Dieu.
premier chevaubr.
Il a été trop long-temps laissé en repos.
Eh ! regardez comme il parle Bèrement , de
même que s'il était Arthur ou Percevai! Il a
grand cœur.
DEUXIÈME CHEVALBR.
Je ne puis m'empécher de croire qu'il
n'ait quelques amis intimes qai l'entre-
tiennent dans cet orgueil; car, sire, il ne
vous redoute nullement, et il me semble
que son corps esten meilleur état que je l'aie
jamais vu. Il ressemble à la femme méchante
qui s'engraisse d'être battue. U a bien h
chair revêtu de bonne peau.
IGNAGS.
Le Dieu que j'adore et invoque me nour-
rit et me fortifie de telle manière que plus
je souffre , plus j'ai de force pour souffrir.
l'empereur.
Je te ferai bientôt livrer à un tel supplice
que tu diras, de bon gré ou non, ne pou-
voir en supporter les souffrances. — Va dire
au senac qu'il m'amène accouplés les lions
qu'il garde par mon ordre , et qu'il ne tarde
pas de venir.
PREMIER SERGENT.
Que Hahometme tienne en santé ! Sire, jV
vais tout de suite. — Senac, sire, ne tardez
pas à venir auprès de l'empereur, et amenez-
lui tantôt les lions avec promptitude.
LE SENAC.
Amis, je vais les chercher à Tinstaot
même ; passez , allez*vous-en devant. —
Sire, je viens à votre ordre : voici les deux
AU MOYBN-AGF..
291
Vez ci les lions que mandez .
S'il vous plaîst , or me commandez
Que j'en feray.
l'ehpere[rb].
Senac , tantost le vous diray.
Pour ce que orgueilleux et despit
Est trop Ygnace, or qu'il despit
Et nostre loy et touz noz diex ,
Et s'en moque presens mes yen
Et en fait ses derrisions ,
Je vueil que de ces .ij. lions
Soit dévorez, comment qu'il prengne,
Et que de li riens ne remaingoe ,
Ne char ny os.
LE SENAC.
Sire , pour voir dire vous os :
Plus tost leur verrez mettre à fin
Qu'à ij. fors lemiers un connin .
Je les vueil , sanz plus , descoupler ;
Puis les feray sur lui coupler
Com sus charongne.
IGNACE.
Seigneurs , qui pour ceste besongne
Et ceste peine et cest estrif
Qu'ay à porter pour Dieu le vif
Me regardez en mi le vis,
Yueillez à ce que ci devis
Entendre voz «ners avoier.
Labouré n'ay pas sanz loier,
Car n'est mie pour mauvaistié
Que je sueffre, mais pour pitié.
Froment de Dieu sui qui atlens
A estre molu par les dens
De ces lions , c'est de certain ,
A ce que je soie fait pain ;
EtDieule vueillel
l'empbrb[re].
Biaux seigneurs , je voy ci merveille :
Plus qu'autres gens sur toutes riens
SuefTrent pour leurs diex crestiens.
Où sont ne Barbarans ne Griex
Qui tant soulTrissent pour leurs diex ?
Je ne scé , voir.
IGNACE.
Emperere, je te fas savoir
Que quanque j'ay souffert de paine
Ce n'est pas par vertuz humaine
Ne par falace d'anemi.
Mais par l'aide mon ami
Jhesu-Crist, mon Dieu , et par foy.
lions que vous deniandez. S'il vous platt ,
commandez-moi ce que j'en dois faire.
l'empereur.
Senac, je vous le dirai tout-à-l'heure.
Attendu qu'Ignace est trop orgueilleux et
qu'il méprise et notre loi et tous nos dieux,
qu'il s'en moque en ma présence et en fait
des gorges chaudes, je veux qu'il soit dé-
voré de ces deux lions , quoi qu'il advienne ,
et qu'il ne reste rien de lui , ni chair ni os.
LE SENAC.
Sire, en vérité, j'ose vous le dire: vous le
leur verrez exterminer plus tôt que deux
forts limiers ne viendraient à bout d'un
lapin. Je veux , sans en dire davantage , les
découpler; puis je les ferai fondre sur lui
comme sur une charogne.
IGNACE.
Seigneurs, vous qui me regardez au vi-
sage dans l'extrémité où je suis et pendant
le supplice que je souffre pour le Dieu vi-
vant, veuillez profiter de ce que je dis pour
remettre vos cœurs dans la bonne voie. Je
n'ai pas travaillé sans salaire , car ce n'est
pas en raison de mes péchés que je souffre ,
mais à cause de ma piété. Je suis le froment
de Dieu qui attend d'être moulu par les dents
de ces lions, c'est chose certaine , pour être
fait pain ; et Dieu le veuille !
L EMPEREUR.
Beaux seigneurs, je vois ici merveille : les
chrétiens, plus que toutes autres personnes,
souffrent pour leurs dieux. Où sont les Bar-
bares ou les Grecs qui en feraient autant?
En vérité , je ne sais.
. . IGNACE.
Empereur, je te déclare que tous les sup-
plices que tu m'as fait subir je les ai soufferts
non par le secours d'une force humaine ni
par l'artifice du diable, mais par l'aide de
mon ami Jésus-Christ , mon Dieu , et par la
foi. Maintenant il est temps , je le vois bien ,
292 THÉÂTRE
Ore il est temps, et bien le voy,
Que je départe de ce inonde.
Diex sîre, en qui touz biens habonde,
Ces bestes voy vers moy accourre :
Piaise-vous m*ame si secourre
A ce derrain despartement
Qu'elle ait de vous sanz finement
La vision.
LE SENAC.
Hu ! bu! sur luil sur lui , lyon !
Avant , sur lui !
LE PREHIER CHEVALIER.
Il n'ont pas , ce m'est vis , failli :
Du premier cop l'ont aterré ;
Dedans leurs ventres enserré
Moult tost l'aront.
LE SENAC.
Souffrez , vous verrez qu'il feront
Assez briefment.
ij'' CHEVALIER.
E , gar ! ne l'ont fait seulement
Qu'alener et des groins orner
£t de lieu en autre bouter,
Et si est mors.
l'emperere.
Seigneurs , je voy que de son corps
K'ont-il talent de riens mengier :
Ce me fait moult esmerveiller.
Veez , il n'en mengeront point.
Alons-m'en , laissons-le en ce point;
Et si ne vueil mie deffendre ,
S'il est nul qui le vueille prendre ,
N'emporter pour ensevelir ,
Qui n'en face tout son plaisir
ilardiement.
LE PREMIER CHEVALIER.
Puisqu'il vous plaist, sire, alons-m'ent:
Il en est temps.
ij*. SERGENT.
Levez sus de ci , bonnes gens ,
Avant faites monseigneur voie
Et à la gent qui le convoie;
Alez arrière.
LE SENAC.
Racoupler ne {sic) convient arrière
Mes lions et les ramener ;
Ke les lairay pas démener
A leur voloir, que mal ne facent
Ky afin qu'ejjtre ce£ gens tracent
A leur vouloir.
FRANÇAIS
que je quitte ce monde. Sire Dieu , source de
tout bien y je vois ces bétes accourir à moi:
veuillez secourir mon ame à la fin de mon
voyage, en sorte quelle jouisse élernelle-
ment de votre vue*
LE SENAC*
Hu ! hu ! sur lui ! sur lui » lions ! en ava&t,
sur lui !
LE PREMIER CHEVAUER*
Il m'est avis qu'ils n ont pas manqué lear
coup : du premier ils Tont terrassé; ils faa-
ront bientôt logé dans leur ventre.
LE SENAC
Attendez, vous verrez dans peu de temps
ce qu'ils feront.
DEUXIÈME CHEVALIER.
Ils n'ont fait que le flairer, le humer du
grouin et le pousser d'un endroit dans ud
autre , et il est mort.
l'emperbur.
Seigneurs, je vois qu'ils n'ont pas envie
de rien manger de son corps: cela me cause
un profond étonnemeni. Voyez , ils n'en
mangeront pas. Allons-nous-en , laissons-le
en cet état; et s'il est quelqu'un qui veuille
le prendre et l'emporter pour l'ensevelir, je
ne veux pas l'empêcher d'exécuter hardi-
ment son intention.
le premier CHBVAUfiR-
Puisque tel est voire plaisir , sire , allons-
nous-en: il en est temps.
DEUXIÈME sergent.
Bonnes gens, levez-vous d'ici, faites place
en avant à monseigneur et à sa suite ; re i-
rez-vous.
LE SENAC.
Il me faut raccoupler mes lions et les ra-
mener (à leur cage); je ne les laisserai fJJ
se démener a leur volonté , de pei»' V^
ne fassent du mal ou ne courent par*»' ^^
monde à leur gré.
AU MOYEIV-AGE.
293
ABBANES.
Ore c'est fait. Assez doloir
Noas pourrons , Godofore amis ,
De nostre maistrc qui est mis
A mort, et jà roiex n*en vaulrons;
Siques regardons que ferons ,
Et pour le miex.
GONDOFORK.
Du caer me vient la lerme aux iex ,
Certes , quant deli me souvient.
Prendre nous ij.le nous convient
Et emporter de ceste place
En tel lieu que mal ne li face
Chien n'antre beste.
ABBANES.
Ce conseil est bon et honneste :
Or soit fait en ceste manière ;
Car aussi a dît Tempcriere :
t Qui ensevelir le voulra
Prengne-le , faire le pourra
Séurement. >
GODOFORE.
Or le faisons donques briefment ;
Sur noz espaulesle mettons ,
Abanes , et si l'emportons.
Or sus , compains !
ABBANES.
Bianx seigneurs, prestez-nousvoz mains
A lever dessus nous ce corps.
Que Dieu vous soit misericors !
Ho ! sur moy est trop bien assis.
Seigneurs , je vous dy grans merciz
De vostre ayde.
GONDOFORE.
Si est-il sur moy. Avant ryde,
Compains Abbanes , vistement;
Et en alant , dévotement
Prions pour lui.
GABRIEL.
Michiel, puisque vez ci celui
Pour qui sommes ci envoie ;
Compains , soit de nous convoie
En chantant, non pas chant de pleur,
Mais ce chant de joie , à Tonneur
De Tame qui es cielx est jà :
Hic zanctui cujus hodie
Cclebramui solempnia , etc
EXPLICIT.
ABBANES.
Maintenant c'est fini. Mon clior Gondo*
fore, nous pourrions beaucoup pleurer notre
maître qui est mis à mort, mais cela ne
nous avancerait pas; voyons donc ce que
nous avons de mieux a faire.
GONDOFORE.
Certes, il me monte du cœur une larme aux
yeux quand je me souviens de lui. Il nous
faut tous deux le prendre et l'emporter de ce
lieu dans un autre endroit où ni chien ni
autre béte ne lui fasse du mal.
ABBANES.
Le conseil est bon et convenable : qu'il soit
ainsi exécuté; car aussi bien l'empereur a dit :
€ Que celui qui voudra l'ensevelir le prenne,
il pourra le faire en toute sûreté.»
GONDOFORE.
£h bien ! faisons-le donc tout de suite ;
mettons-le sur nos épaules, Abbanes, et
empôrtons-le. Allons, courage, compagnon !
ABBANES.
Beaux seigneurs, prêtez-nous vos mains
pour lever ce corps sur nous. Que Dieu vous
soit miséricordieux ! Oh! il est très bien assis
sur moi. Seigneurs, je vous dis grand merci
pour votre aide.
GONDOFORE.
Il est bien aussi sur moi. En route , com-
pagnon Abbanes , vite; et en allant , prions
dévotement pour lui.
GABRIEL.
Michel , puisque voici celui pour qui nous
sommes ici envoyés; compagnon, escortons-
le en chantant , non pas un chant de dou-
leur, mais ce chant de joie, en l'honneur de
Tame qui est déjà aux cieux : c Ce saint dont
nous célébrons la fête aujourd'hui, etc.* »
* Celle pièce esl suivie de deux scrventoys en l'Iion-
ncur de la Saintc-Viei*gc.
FIN.
F. M.
294
TBÉATRK rilAIfÇAIS
UN MIRACLE
DE SAINT VALENTIN
NOTICE.
Le principal héros de la pièce qui sait est
saint Valentin, prêtre et martyr, à Terni, en
Italie, l'an 306 * ; l'Eglise en fait la fête le 14
février.
Mous avons tiré ce miracle dn manuscrit
* Ses actes ont été publiés par les BoUandistes.
Vojez Aeta Saneiorum, xiv* die februarii, t. II,
p. 751-763.
de la Bibliothèque Royale n"* 7208.4. B ,
où il commence au folio 28 recto. Comme
plusieurs des pièces de ce recueil , il est pré-
cédé d'un sermon en prose et suivi d*un ser-
ventoys couronné et d'un serventoysestrivé^ en
l'honneur de la Vierge Marie. Ces morceaux
ne nous paraissant pas faire partie intégrante
du drame, nous avons dû ne pas nous en oc-
cuper. F. H.
UN MIRACLE DE SAINT VALENTIN.
NOMS DES PERSONNAGES.
VALENTIN.
L'EMPEREUR.
PREMIER SERGENT.
ij« SERGENT.
CHATON.
LE FILZ A L'EMPEREUR.
LE CHEVALIER.
LE FIL CHATON.
JOSIAS, premier eMolier.
DORECH , fécond escolier.
JOSEPHUS , tien etcolier.
BUZl , qaart eicolier.
LE QDINT ESCOLIER.
L'INNERMIEN.
DIEO.
NOSTRE-DAME.
LE PREMIER ANGE,
ij* ANGE.
GABRIEL.
VlDE.BOl3RSE,joIier.
PREMIER DIABLE.
ij« DUBLE.
Cy commence un Miracle de saint Valentin , que
un empereur fist decoler devant sa table, et tantost
s*e8lrangU l'empereur d*un os qui lui traversa la
gorge, et dyables remportèrent.
l'empereur.
Biaux seigneurs.
LES SERGENS.
Que vousplaisty chier sire?
Ici commence un Miracle de saint Valentin, qu'ua
empereur fit décoller devant sa table, et Lmlôt rem-
pereur s*étiangU d'un os qui lui traversa la gorge^
et les diables l'emportèrent.
l'empereur.
Beaux seigneurs.
les sergens.
Que vous plalt-il , cher sire?
AU MOYBN-AGS.
295
L£HPERBUfi.
Alez-me au sage Chaton dire
Sanz delay qae je le demande ,
Et que pour cause je li mande
Qu'il vîengne ci.
LB PREMIER SERGENT.
Il li sera dit tout ainsi ,
Sire, corn vous le commandez,
Et qu'en haste le demandez.
— Alons-le querre.
ij" SERGENT.
Alons , prenons par ci nostre erre :
C'est, ce m* est avis, le plus court.
Je le yoy là en my sa court ,
C'est bien à point.
PREMIER SERGENT.
Sire , Mahon bon jour vous doint !
L'empereur vous envoie querre :
Si que venez à li bonne erre ,
Puisqu'il vous mande.
CHATON.
Et g'irai de voulenté grande ,
fiiaux seigneurs, à son mandement;
Je suis tout prest : çà ! alonsrm'ent.
— Sire, en honneur noz diex vous tien-
gnent
Et vostre vie en bien maintiengnent
Par leur plaisir !
l'empereur.
Soit ainsi con je le désir 1
--Haistre Chaton, vez ci pour quoy
Mandé vous ay parler à moy :
C'est m'entente que je vous baille
Mon filz , pour apprendre sanz faille.
Dès ores mais, à dire voir,
Est assez grant pour concevoir
Ce de quoy l'endoctrinerés :
Pour ce desci l'en enmenrez ,
Car je vueil que sache de lettre :
Si vous pri qu'en li vueillez mettre
Cure et entente.
CHATON.
Chier sire , mais qu'il si consente
Et qu'il y vueille peine mettre,
Je le feray tantost clerc estre.
—Or me dites , mon enfant douls ,
A estre clerc metterez-vous
Bien diligence?
L EMPEREUR.
Allez-moi dire tout de suite au sage Caton
que je le demande^ et que pour cause je lui
mande qu'il vienne ici.
LE PREMIER SERGENT.
Cela lui sera dit textuellement , sire ,
comme vous le commandez , et que vous le
demandez en toute hâte. — Allons le cher-
cher.
DEUXIÈME SERGENT.
Allons, prenons notre route par ici : il
m'est avis que c'est le plus court. Je le vois
là au milieu de sa cour, c'est bien tombé.
PREMIER SERGENT.
Sire , que Mahomet vous donne un bon
jour! L'empereur vous envoie chercher : ve-
nez donc bien vite vers lui, puisqu'il vous
mande.
CATON.
Seigneurs , j'obéirai de grand cœur à son
ordre; je suis tout prêt: allons, partons!
— Sire , que nos dieux veuillent vous tenir
en honneur et maintenir votre vie en bien !
L EMPEREUR.
Qu'il en soit ainsi comme je le désire I
— Maître Caton , voici pourquoi je vous ai
mandé auprès de moi pour me parler : j'ai
l'intention de vous donner mon fils, pour que
vous l'instruisiez. A vrai dire, dès à présent
il est assez grand pour concevoir ce que vous
tui apprendrez : c'est pourquoi emmenez-le
d'ici , car je veux qu'il soit lettré : je vous
prie donc de lui consacrer vos soins et votre
attention.
CATON.
Cher sire , pourvu qu'il y consente et qu'il
s'en donne la peine , je le ferai bientôt de-
venir clerc. — Maintenant dites-moi, mon
doux enfant» travailleriez-vous bien pour
être clerc?
296
thAatrk français
LE FILZ A L EMPEREUR.
Oïl y maistre , sanz négligence ,
A mon povoir.
LE GHEYALIER.
Il respont sagement , pour voir,
Gom tel enfant.
GHATOM,
Par vostre licence et commant
Me donnez congîé » très chier sire ;
Car je doubt que trop d'aler lire
Face demeure.
l'empereur.
Alez, maistre » donc en bonne heure;
Or soiez de mon filz songneux.
— Alez le convoier, vous deux ,
Apperlement.
ij*. SERGENT.
Sire , nous ferons bonnement
Vostre plaisir.
LE FIL CHATON.
Las I que je me dueii de jesir !
Las I de quelle heure fu-je nez?
Las ! trop longuement destinez
Suis à porter ceste langueur.
Ce meschief y iceste douleur
Qaï si me menjue et desront!
Lasl il m'est avis c'on me ront
Et c'om me destranche les nerfs.
Onques mais homme si divers
Mal ne porta , comme je port.
En moy n'a joie ne déport.
A , père ! ne scé que je die :
Trop sueffre et port grief maladie .
Par tout le corps.
CHATON.
Biau filz , doulx et misericors
Te soient noz diexet propices»
Si que de cest grief mal garisses
Par leur bonté et leur puissance,
Et briefment I car au cuer grevance
Me fait plus que je ne puis dire;
El ce que trouver ne puis mire
Qui y sache mettre conseil ,
C'est ce dont je plus me merveil
Et de qaoy suis plus esbahiz;
S'ai-je fait querre en maint païs
Conseil pour toy.
LE PREMIER ESCOLIER.
Maistre , plaise-vous oïr moy
pour vostre filz, qui est mon maistre.
LE FILS DE L EMPEREUR.
Oui, maître, sans négligence, suivant
mes forces.
LE CHEVALIER.
En vérité , il parle sagement pour un en-
fant.
CATON.
Veuillez m^ donner la permission de me
retirer, très-cher sire ; car je crains de tarder
trop long-temps à aller lire.
l'empereur.
Maître, allez donc sous de bons auspices;
et maintenant prenez soin de mon fils. —
Vous deux, allez l'accompagner tout de
suite.
DEUXIÈME SERGENT.
Sire , nous exécuterons vos ordres de bon
cœur.
LE FILS DE CATON.
Hélas! quejesouiïre d'être couché! Hélas!
sous quelle étoile est-ce que je naquis? Hé-
las I je suis destiné à supporter trop long-
temps cette langueur, cette soufTrance et
cette maladie qui me consume et me brise !
Hélas I il m'est avis que l'on me rompt et
que l'on me tranche les nerfs. Jamais per-
sonne ne supporta un mal aussi cruel que
celui que je souffre. Je n'ai plus ni joie ni
plaisir. Ah , père ! je ne sais que dire : je
souffre trop et ressens un trop grand mal
dans le corps.
GATON.
Cher fils,que nosdieux te soient doux» mi-
séricordieux et propices, et qu'en vertu de
leur bonté et de leur puissance ils te guéris-
sent bient6tde cemalcruellcar mon cœur en
éprouve plus de chagrin que je ne puis le
dire; et ce dont je m'émerveille et suis le plus
ébahi, c'est de ne pouvoir trouver médecin
qui sache donner un avis pour combattre ta
maladie ; cependant j'ai fait chercher eu
maint pays conseil pour toi.
LE PREMIER ÉCOLIER.
Maître , veuillez m'entendre au sujet de
votre fils , qui est mon maître , et que per-
AU H0TBN-A6E.
En qai nal ne scet conseil mettre :
Dont, par noz dîex ! c'est granl damage.
Vous vueil descouvrir mon courage.
En Mervie, dont je sui nez,
A un homme (ceci tenez.
Pour vérité et pour certain)
Qui est de si grant sainte plain
Et si juste sanz touz péchiez.
Qu'il n'est grief mal dont entechîez
Soit homme ou femme, si le voit,
Que tout gari ne l'en renvoit;
Et ce a-il fait à trop de gent,
Sanz prendre salaire n'argent.
Si faites, sire, vostre filz
A lui mener, et je sui fls,
Quant le saint liomme le verra,
Tout gari l'en renvoiera
Et assez brief .
CHATON.
Josias, son mal est si grief
Qu'il ne le pourroit endurer.
Penses-tu qu'il doie durer
Encore en vie ï
PREMIER ESCOLIER.
Maistre, de ce ne doubtez mie;
Je scé bien qu'il vit voirement.
Se puis .ij. jours tant seulement
N'est trespassez.
DOREGH, second eACnlîer.
Maistre, riches estes assez;
Je vousdiray que jeferoie :
Un joiau H envoieroie
Riche et bel en li suppliant
Qu'il daignast tant vous suppliant,
Qu'il lui pléust à ci venir.
S'il lent au joyau retenir.
Il venra ci, je n'en doubt point ;
Ou escripra de point en point
Comment pour santé recouvrer
Fanldra sur vostre BIz ouvrer;
N'en doubtez, mnisire.
JOSEPHUS , tiers escolier.
Dorech a dit ce qui peut eslre
Et doit par raison avenir :
Ou vous le verrez ci venir,
Ou le don ne recevra pas.
Envoiez-y isnel-Ie-pas:
Ce sera sens.
CHATON.
Seigoeurs, à vostre dit ni'asscns :
297
sonne ne sait comment traiter : ce qui , par
nos dieux! est grand dommage. Je veux vous
découvrir ma pensée. Dans la Nervie, oà je
suis né, il y a un homme (tenez ceci pour
vrai et certain) qui est plein de si grande
sainteté , si juste et si pur de tout péché ,
qu'il n'est homme ni femme affligés de maux
cruels qu'il ne renvoie guéris , s'ils se pré-
sentent à lui. Il en a agi ainsi envers un grand
nombre de personnes, sans prendre ni sa-
laire ni argent. Sire, faites donc mener votre
fils auprès de lui , et je suis convaincu que,
quand le saint homme le verra , il le ren-
verra bientôt radicalement guéri.
CATON.
Josias, son mal est si violent qu'il ne pour-
rait supporter le voyage. Penses-tu qu'il
doive vivre encore ?
PREMIER ÉCOLIER.
Maître, n'en doutez pas; en vérité, je sais
bien qu'il vit, à moins qu'il ne soit trépassé
seulement depuis deux jours.
DORECH, Bcoond ccolier.
Maître, vous êtes assez riche ; je vous di-
rai ce que je ferais(à votre place) : jelui en-
verrais un beau et riche joyau en le suppliant
qu'il voulût bien venir ici. S'iltient à garder
le joyau, il viendra ici , je n'en fais aucun
doute ; ou il écrira de point en pointée qu'il
faut faire à votre fils pour lui rendre la santé ;
maître , n'en doutez pas.
JOSEPH, troisième écolier.
Dorech a dit ce qu'il en peut être et ce
qui doit naturellement arriver : ou vous le
verrez venir ici, ou il ne recevra pas le pré-
sent. Envoyez-y donc tout de suite : vous
agirez sagement.
CATON.
Seigneure , je m'en rapporte à ce que
298 TH^ATEE
Quérir me fault un homme sage
Qui sache faire ce message
Et biau parler.
BUZIf quart escolîer.
Maistre, je ro'i offre à aler
Youlentieps et aroéement.
Se ne povez mîex yraiement;
Je vous dy voir.
LE QUnn* ESCOLIER.
HaistrCy je vous fas assavoir
Que, s'il vous plaist, de boo courage
Jeferay pour vous ce voiage
Très voulenliers.
CHATON.
Yostre merci, mes escoliers.
Quant à ce pour moy vous offrez ;
Ore un petit ci vous souffrez,
Et je revien à vous en i*eure,
Sanz goûte faire de demeure.
— Mes bons amis, çà, vez-me cy !
Tenez ce sac de florins-cy
Et ce joiau, qu'est bel et gent.
Et si vous pri que diligent
Soiez vous deux d'aler le querre
Et de li doulcement requerre
Qu'il lui plaise à ce labourer
Que mon filz viengne ci curer;
Et que, s'il veult en ce pais
Venir, ne soit point esbahis ;
Il ara robes et avoir
Assez; et pour li esmouvoir.
Tout ceci li présenterez,
Si tost comme à lui parlerez
Et de par moy.
LE QUART ESGOLIfiE.
Maistre, je vous jur par la loy
Que je tien, et par touz nozdiex,i
J'en feray mon povuir au miex
Que je pourray.
LE QUINT ESCOLIER.
- Et je vraiement si feray ;
Mais puisque ferons ce message,
Josias, or nous faites sage
Ck)mment a ce preudomme nom
A qui portés si grant renom
Et si grant los.
JOSIAS , premier escolier.
Yaleniin, seigneurs. Je vous os
FRANÇAIS
vous me dites x il faut que je cherche u
homme sage qui sache faire celte gow
sion et bien parler.
BUZl, quatrième écolier.
Maître, je m'offre à y aller de bon oa»
et par amour pour vous , si vous ne ponra
trouver mieux ; je vous dis vrai.
LE CINQUIÈME ÉCOLIER.
Maître , je vous fais savoir que , s*il todi
plaît, je ferai de bon cœur ettrès-Tolontier
ce voyage poqr vous.
CATON.
Je vous remercie, mes- écoliers, del'offii
que vous me faites ; maintenant atteadei
moi un peu ici , et je reviens à vous siï
l'heure, sans le moindre retard .r^r Mes iMXii
amis , me^ voici ! Tenez ce sac de DoriDs^
ce joyau, qui est bel et riche, et je vous pri
de mettre tous les deux de la diligence à Fali
1er chercher. Vous le requerrez douceme^
qu'il lui plaise de prendre la peine de yesi
ici guérir mon fils; et (vous lui direz) qofl
s'il veut venir en ce pays , il ne doit poiu
être embarrassé : il aura robes et avoir ei
abondance; et pour le détenniner, voash
présenterez tout ceci de ma part, aussit^
que vous lui parlerez.
LE QUATRIÈME ÉGOLIBR*
9
Maître , je vous jure par la loi qnc f
tiens, el par tous nos dieux, que je ferai ion
ce que je pourrai le mieux possible.
LE CINQUIÈME ÉGOUER*
En vérité , je ferai de même; mais pai*
que nous avons à faire ce message , Jos«as^
faites-nous mainlenanl savoir coinïnerit^
nom ce prud'homme que vous vantez
louez tant.
m
JOSUS, premier écolier-
ValentiD, seigneurs J'ose bien dire q«f-
AV KOYBN-AGE.
299
Bien dire qae, quant vous venrez
Au pafs, plus y trouverrez
Que je n'en di.
LE QUilRT ESGOLIER.
AloDS-m'en. Ains qu'9 soit jeudi
Pensé^e ci à exploictier
Que de lui saray, sanz doubter,
Qu'il voulra faire.
LE QCINT ESCOLIER.
Buzi, chier compains debonuaire,
Ce chemin fas de bon voloir;
Mahon doint qu*il puisse valoir
A celui pour qui est empris!
C'est pitié quant il est espris
De tel malage.
LE QUART ESCOLIER*
V(Mre, à ce qu'il est jonne etsage^
Et parfont clerc; ainsi l'entens.
Ore» ore ! nous venrons par temps
En Nervie, si enquerrons
Où Valentin trouver pourrons
Que venons querre.
LE QUINT ESGOUER.
Nous sommes entré en la terre :
De savoir nous fault esprouver
Quelle part le pourrons trouver.
C'est tout en somme
LE QUART ESCOLIER.
Paix! vez ci venir un prendomme«
Ne scé s'il est de ceste terre;
Demander l'en vueil et enquerre.
— Sire, quel part demeure un homme
En ceste terre-ci , c'on nomme
Valentin? en savez-vous rien?
Dites-le-nous , si ferez bien.
Se le savez.
L'iimBRMIElV.
Ne scé qu'à li à faire avez,
Bianx seigneurs; mais c'est un saint hom-
Ne se prise pas une pomme» [me :
Ains est humble» doulz et piteux.
Maint cuer pervers et despiteux
Fait et a fait doulx devenir;
Ne peut malade à li venir
Qu'il ne garisse tout à net.
Quelque maladie qu'il ait,
Sanz herbe? mettre ne racines ;
Tant fait de belles medicines
Qu'il est le saint homme clamez»
Et de toutes gens est aroez
quand vous viendrez an pays, vous en trou-
verez plus que je n'en dis.
LE QUÂTRIÈMB iCOLIER.
Allons-nous-en. Avant qu'il soit jeudi je
pense faire si bien que je saurai de lui, de
manière à n'en pas douter, ce qu'il voudra
faire.
LE CnVQUIÈHB ÉCOLIER.
Buzi , cher et bon compagnon , je fais ce
voyage de bon cœur ; Mahomet veuille qu'il
soit profitable à celui pour lequel nous l'en-
treprenons! C'est pitié qu'il soit en proie à
une pareille maladie.
LE QUATRIÈME ÉCOUER.
C'est vrai, d'autant plus qu^ll est jeune et
sage, et profond derc ; je le pense ainsi. Al-
lons, allons! nous viendrons bientôt en Mer-
vie , et nous nous enquerrons du lieu où
nous pourrons trouver Valentin que nous ve-
nous chercher.
LE CINQUIÈME ECOLIER.
Nous sommes entrés dans le pays : il nous
faut tâcher de savoir oit nous pourrons le
trouver. Voilà tout.
LE QUATRIÈME ÈCOUER.
Paix} voici venir un prud'homme, je. ne
sais s'il est de cette terre ; je veux prendre
des informations auprès de lui. — Sire, où
demeure en cette terre un homme qu'on ap-
pelle Valentin? en savez-vous rien? Dites-
le-nous , vous ferez bien , si vous le sa-
vez.
LE NERVIEir.
Je ne sais quelle affaire vous avez avec
lui , beaux seigneurs; mais c'est un saint
homme : il ne se prise pas la valeur d'une
pomme ; mais il est humble , doux et com-
patissant. Il fait et a fait devenir doux maint
cœur pervers et endurci; nul malade ne
peut venir à lui qu'il ne le guérisse radicale-
ment , quelque maladie qu'il ait , sans user
d'herbes ni de racines ; il fait de si belles
cures qu'il est appelé le saint homme, et il
est aimé de tout le monde à cause des bon-
nes choses qu'il enseigne et montre. Voyez-
vous cette loge là-bas ? Là, vous apprenÂ'ez
300 TRÉATIIE
Pour les biens qu'il enseigne et monstre.
Veez-vous celle loge là-oultre?
Là de lui nouvelles orrez ;
La* nuit ylà le trouverez,
M'en doubtez pas.
y*. ESCOLIER.
Nous irons donc. Vez ci le pas.
Biau sire, et la vosire merci!
De bonne heure vous avons ci
Trouvé si prest.
LE iiij^ ESCOLIER.
Alons-m'en. E, garl avis m"est
Qu'à son huis le voi là estant,
Ou c'est un autre qui atant
A H parler.
LE V" ESCOLIER.
Il nous fauk esploitier d'aler
Jusques à tant que là soions.
— ^Sire, à vous droit nous avoions;
Enseigniez-nous, s'il vous agrée.
Un homme de ceste contrée
Que par nom Valentin on nomme.
De la cité sommes de Romme ,
Qui venons à li en message.
Faites-nous-ent, s'il vous plaist, sage
Par fine amour.
VALENTIN.
Biaux seigneurs, Dieu vous croisse hon-
nour !
Ne scé que li voulez requerre;
Mais tant vous di qu'en ceste terre
Ne sçay-je homme nul qui le nom
De Valentin ait se moy non,
En bonne foy.
LE V. ESCOLIER.
Sire, nous vous dirons pour quoy
Nous sommes à vous envolez ,
Puisqu'à vous sommes avoiez :
Le sage que Chaton on nomme ,
La fleur de science de Romme ,
De ce joiau que vous présent
Et de cest or vous fait présent.
Et vous supplie en amistié
Quaiez d*un fil qu'il a pitié.
Qui languist : dont c'est grans damages ,
Car il est à merveilles sages.
Par maladie est touz coniraiz,
Les nerfs a corne touz retraiz :
Et il a de vous oy dire
Les grans cures qu*avez fait , sire ,
FRANÇAIS
des nouvelles de lui; vous l'y trouvai I
nuit, n'en doutez pas.
CINQUIÈME ÉCOLIER.
Nous y allons. Voici le sentier, h
sire , nous vous remercions. Nous lvîi
été heureux de vous trouver ici poorid
rendre service.
LE QUATRIÈME ÉCOLIER.
Allons-nous-en. Eh, regardez! il m'esti^
que le voilà debout devant sa porte, odc>4
un autre qui attend l'instaDt de lui parier.
LE CINQUIÈME ÉGOUSR.
Il nous faut marcher sans relâche josqat
ce que nous soyons là. — Sire, nous bous i
rigeons droit à vous; enseigaez-nons, si m
vous agrée , un homme de ce paysqueF<)|
nommeValentÎQ. Nous sommes de la M
Rome , et nous venons vers lui en mes^âsj
Faites-le-nous savoir, s'il vous plait. p)
bonne amiifé. :
VALENTIN.
Beaux seigneurs, que Dieu accroisse tcA
honneur ! Je ne sais ce que vous Tooiezlj
demander; mais je puis vous dire deboi^
foi que je ne connais en cette terreaot^
autre homme que moi qui ait le nom deVj
lentiu. I
LE CINQUIÈME ÉGOUES. j
Sire, puisque nous sommes arriTés, nof
vous dirons pourquoi nous sommes eoTOTJ
auprès de vous : le sage que l'on ^00^
Caton , la fleur de science de Rome, vol
fait présent de ce joyau et de cet orqaM
vous offre ; il vous supplie en amitié que ^o^
ayez pitié d'un flls qu'il a , et qui W^'^
qui est grand dommage, car il est b»^'
veilleusement savant. La maladie l'a w
rement contrefait, il a les nerfs comme '^
•
retirés. Ayant entendu raconter, sire
grandes cures que vous avez faites ei
vous opérez de jour en jour, il vouspnf
c'est votre bon plaisir , de venir sans retîi
guérir son enfant; son intention est ne^
AU MOYEN-AGK.
301
U que faites de jour en jour ,
li que plaise vous sanz séjour
^enir 11 son enfant garir ;
Ct il le vous voulra merir
il guerredonner tellement
jue serés esbahîz comment .
Tant vous dourra.
VALENTlN.
Seigneurs , avis me convendra
^voir dessus ceste besongne »
\vant que je plus vous respongne ;
Hais je vous diray que ferez :
Par celle ville esbatre irez ,
Puisque ci m'estes venu querre ;
Si verrez Testât de la terre.
De vostre présent n ay*je cure :
Ce n est à moy que paine dure
Du regarder.
LE QUINT ESCOUBR.
Hais il le vous plaira garder*
Sire, pour l'amour du preudome
Qui le vous envoie de Romme
Pour vostre esbat.
VALENTIN.
Or ne m'en faites plus desbat ;
Certes, jà ne me demourra ,
Li preudomme si le r'ara ;
Hais VOUS irez » si com j'ay dit,
Esbatre en la ville un^ petit ;
En dematiers m'aviseray
S'avecques vous ou non iray.
Seigneurs, alez.
LE QUART ESCOLIER.
Bien, sire, puis que le voulez.
— Sa ! alons-m'ent.
VALElfTlN.
Père des cieulx omnipotent,
Qui de nient le monde créas ,
, Et homme défait recréas
^ Par la mort de benoit Jhesu !
I J'ay par ta bonté, sire, eu
Crace de divers maux garir,
El pour ce m'en vois-je quérir
^ Romme le sage Chaton.
, Sidepri,sire, ton saint nom
^ tant de sens com puis avoir.
Que tu me faces assavoir
Si m'est bon d'aler-y, vraiz Diex ,
Et se le peuple en vaulra miex ,
Et se point en croistra la foy
connaître ce service et de vous en récom-
penser de telle manière que vous serez
étonné , tant il vous donnera !
VALENTIN.
Seigneurs , il me faudra réfléchir à celte
affaire, avant que je vous donne plus ample
réponse; mais je vousdirai ce que vous ferez :
vous irez vous ébattre par cette ville, puis-
que vous êtes venus me chercher ici, et vous
verrez l'état de la terre, ie n'ai cure de votre
présent : la vue ne m'en cause que de la
peine.
LE CINQUIÈME ÉCOLIER.
Mais il vous plaira de le garder, sire, pour
l'amour du prud'homme qui de Rome vous
renvoie ponr vos ébats.
VALENTIN.
A présent ne m'en parlez plus ; certes il ne
me restera point, rendez-le au prud'homme ;
mais vous irez, comme je l'ai dit, vous ébat-
tre un peu en la ville; et pendant ce temps-
là j'aviserai si j'irai avec vous, ou non. Allez,
seigneurs.
LE QUATRIÈME ESCOLIER.
Bien, sire , puisque vous le voulez. — Eh
bien ! allons-nousren.
VALENTIN.
Père tout puissant des cieux, qui créas
le monde de rien, et recréas par la mort du
béni Jésus l'homme détruit I Sire, j'ai eu par
ta bonté la grâce de guérir plusieurs maux ,
et pour cela je m'en vais chercher le sage
Caton de Rome. Je prie, sire, ton saint
nom avec toute l'ardeur dont je suis capable,
de me faire savoir s'il m* est bon, vrai Dieu,
d'y aller , si le peuple en deviendra meilleur, .
et si la foi chrétienne ne s'en accroîtra point.
Sire, entends-moi ; tu vois bien ma dévotion,
réponds donc à ma prière: que veux-tu que
je fasse?
302
TBtATItl FIUNÇAIS
Crestienne. Sire, enitens^iDoy;
Tu voiz bien ma devocion »
Or respons à m'entencion :
Que veulx que face?
DIEU.
Sus, mère, sus! sans plus d'espace,
A terre jus vous dévalez
Et à Valemin en alez;
De par moy H dites en somme
Que sanz delay s'en voit à Romme.
Là par sa prédication
A voie de salvacion
Plusieurs du pais attraira ,
Et de servir les retraira
Aux faulx ydoles.
NOSTRE-DAHB.
Filz , j'ay bien toutes vos paroles
Retenues de point en point ;
Bien li diray, n'en doublez point.
— Seigneurs, ci plus ne vous tenez;
Avecques moy vous en venez
Chantant touz deux.
LE PREMIER ANGE.
Doulcemere au Roy glorieux,
Yostre commandement ferons ,
Et devant vous chantant irons
Joieusement.
ij^ ANGE.
Disons ce ronde Itement ,
Gabriel, au partir de ci.
Rondel.
Dame , par qui grâce et merci
Acquièrent li cuer lamentant *,
Qui vraicment sont lamentant
Des deffaultes qu'il ont fait ci,
Puisqu'à vous en sont démentant.
Dame, par qui, etc.
Nous savons bien qu'il est s^insi ,
Ne nulz n'en doit estre doubtant ;
Car vous povez troplus que tant ,
Dame, par qui, etc.
NOSTRB-DAME.
Valentin, sanz estre doubtant^
Va-t'en à Romme la cité;
Car je te di pour vérité
Que maint lairont la ioy païenne
Et prendront la foy crestienne
* Le manuscrit porte ce mot; mais il nous semble
évident qu'il faut repentante
MKU.
Allons, mère, allons! sans plnsattni
descendez sur la terre et allez-TOQs^BTi
Valentin ; dites-lui de ma part qu'il il
aille à Rome sans délai. Là par sa préï
tion il amènera plusieurs du pays d»
voie du salut , et il les arrachera as sd
des faux dieux.
NOnB-BAlfE.
Fils, fai bien retenu toutes vospanld
point en point ; je les lui redirai fidèleiH
n'en doutez pas. — Seigneurs, ne *!
tenez plus ici; venez-vous-en avec niiii
chantant tous deux.
LE PREMIER AUGE.
Douce mère du Roi de gloire, dob$«
cuterons votre ordre, el nous irons (1«
vons en chantant joyeusemenu
DEDXIÂIIB ANGE.
Gabriel, dlsoni ce rondeau avec aDéffll
en partant d'ici.
Rondeau. ,
Dame, par qui les cœurs repentait j
tiennent grâce et merci , quand TériOD
ment ils gémissent des fautes qu^ils ont c<
mises ici-bas , et qu'ils s'adressent à t(^
Dame, par qui , etc.
Nous savons bien qu'il en est ïi«s"'
personne n'en doit douter; car TOWP'^
sance est grande. Dame, par qui, c"^-
NOTRE-DAHE.
Valentin, va sans crainte à la àièis^
car en vérité, je te le dis, par tes p^
cations plusieurs abandonneront le P?
me et embrasseront la loi chréiienoe, ^
en verras plus d'un se convertir i^*"'
AU MOTBN-AGB.
Par ce que lu leur prescherasj
Et maint convertir en verras
A Dieu qui ci endroit m'envoie.
Si que sanz delay mect le à voie ;
Diex le te mande. Je m'en vois.
— Chantez, seigneurs, à haulte voiz
Decipartans.
GABRIEL.
Dame, nous ferons sanz contens
Ce qui vous plaira , sanz nul fi.
RondeL
Nous savons bien qu'il est ainsi ,
Ne Dulz n'en doit estre doublant;
Car vous poez trop plus que tant^
Dame , par qui , etc.
LB QUINT ESCOLIBR.
Je ne scé se pour mal content
Se tenra de nous Valentin ,
Compains, je vous pri de cuer fin,
Alons savoir sa voulenté ;
Je doubt que n'avons demouré
Trop longuement.
LE iiij*". ESCOLIBR.
S'alons vers li donques briefment ,
Sanz plus de plait.
VALENTIN.
Père des cieulx , puisqu'il vous plait
Que j'emprengne cestui voiage ,
Je le feray de lié courage ;
Et m'i repute estre tenuz ,
Les messagiers à moy venuz
Que vois attendre.
LE QUINT ESCOUER.
Sire, plaise-vous à nous rendre
Response lequel vous ferez :
Ou s'a Romme avec nous venrez ,
Ou se sanz vous nous en irons ,
Et à nostre ami porterons
Chose qui vaille.
VALENTIN.
Seigneurs, je yray, comment qu'il aille ;
N'en doublez point.
LE QUART ESCOLIBR.
Or, seroit donc de mouvoir point ,
S'il vous aggrée.
VALENTIN.
Oïl, sanz plus de demourée
Alons-nous-ent touz .iîj. ensemble.
C'est bien à faire, ce me semble
Selon mon sens.
305
m'envoie ici : ainsi mets-toi en route tout
de suite ; Dieu te le commande. Je m'en vais.
— Seigneurs, chantez à haute voix en par-
tant d'ici.
GABRIBIi.
Dame, nous ferons volontlew ce qui vous
plaira, sans répugnance aucune.
Rondeau.
Nous savons bien qu'il en est ainsi, et per-
sonne n'en doit douter ; car votre puissance
est grande, Dame, par qui, etc.
LE CINQUIÈME ÉCOUER.
Je ne sais si Valentin se tiendra pour peu
satisfait de nous. Compagnons , je vous en
prie de tout mon cœur, allons savoir sa vo-
lonté ; je redoute que nous n'ayons tardé
trop long-temps.
LE QUATRIÈME ÉCOLIER.
Allons donc promptement vers lui , sans
plus de débals.
VALENTIN.
Père descieux, puisqu'il vous platt que
j'entreprenne ce voyage, je le ferai de bon
cœur; et je m'y regarde comme obligé, de-
puis qu'il est venu à moi des messagers
queje vais attendre.
LE CniQUIÈMB ÉCOLIER.
Sire, veuillez nous rendre réponse sur ce
que vous ferez: (dites-nous) si vous viendrez
à Rome avec nous, ou si nous nous en re-
tournerons sans vous, et ra pporterons à notre
ami un remède puissant.
VALENTIN.
Seigneurs, je m'y rendrai, quoi qu'il ad-
vienne ; n'en doutez point.
LE QUATRIÈME ÉCOLIER.
Alors, si cela vous est agréable ^ il serait
bien temps de partir.
VALENTIN.
Oui, sans plus de retard allons-nous-en
tous les trois ensemble. C'est ce qu'il y a de
mieux à faire, ce me semble.
304
THÉÂTRE FRANÇAIS
LE QUINT BSCOLIER.
Cest le roiex, et je m'i assens
De ma partie.
LE QUART ESCOUER.
Paisqu'ainsi la chose est bastie ,
Je vous diray que je feray :
D'aler deyaot m'ayanceray
Pour savoir l'estatde noz gens.
Et pournonstrer corn diligens
En ce fait sommes.
VALENTIN.
Je l'acors. Entre nous deux hommes ,
Mous suiverons tout bellement
Et irons à nostre aisément.
— Alez, amis.
LE QUART ESGOLIBR.
J'en voys, puisqu'à ce suis commis ;
Et'si vueil mon pas avancier.
— Pour vostre cuer» maistre, esleecier
Vien-je devant.
CHATON.
Bien puisses-tu venir avant!
Quelle[s] nouvelles?
LE QUART ESCOUER.
Quelles, maistre? bonnes et belles:
Le preudomme Valentin vient;
A qui honneur faire convient,
Qu'il le vault bien.
CHATON.
Se Hahon t'aïsl» à combien
Peut-il près esire?
LE QUART ESCOUER.
A mains d'une liue» cbier maistre ;
N'en doubtez pas.
CHATON.
Encontre lui m'en vois le pas,
Je ne m'en vueil plus espargnier.
— Seigneurs, venez me compaignier,
Je vous em pri.
PREMIER ESCOLIER.
Maistre , je feray sanz detri
Vostre requeste.
ij« ESCOUER.
Je me tenroie bien pour beste,
Se n'i aloie.
iij*" ESCOUER.
Par Malion ! et je si feroie.
Avant, avant!
LE QUART ESCOLIER.
S'il vous plaist, je irai tout devant,
LE CINQUIÈME ÉCOLIER.
C'est le mieux, et , de mon côté, j'y conseDs.
LE QUATRIÈME ÉCOUER.
Puisque la chose est ainsi réglée, je vous
dirai ce que je veux faire : je prendrai le>
devans pour savoir comment se trouve notre
monde , et pour montrer quelle diligence
nous avons déployée en cette affaire.
VALENTIN.
Je le veux bien. Quanta nous deux, noos
suivrons tout doucement et nous irons à no-
tre aise. — Allez » amis,
LE QUATRIÈME ÈCOUER.
Je m'en vais, puisque vous l'avez ordonné;
et je veux hâter le pas.— -Pour réjouir votre
cœur, maître, je viens devant.
CATON.
Tu es le bien-venu. Quelles nouvelles ?
LE QUATRIÈME ÉCOUER.
Quelles (nouvelles), maître? de bonnes et
de belles : le prud'homme Valentin vient ; il
faut l'honorer, car il le mérite bien.
CATON.
Que Mahomet faidel à quelle distance
peut-il être?
LE QUATRIÈME ÉCOLIER.
A moins d'une lieue , cher maître ; n'en
doutez pas.
CATON.
Je m'en vais sur-le-champ au-devant de
lui, je ne veux plus différer. — Seigneurs, ve-
nez m'accompagner, je vous en prie.
PREMIER ÉCOLIER.
Mattre, j'accomplirai volontiers votre re-
quête.
DEUXIÈME ÉCOLIER.
Je me tiendrais bien pour une béte, si je
n'y allais pas.
TROISIÈME ÉCOLIER.
Par Mahomet I moi aussi. En avant , en
avant !
LE QUATRIÈME ÉCOLIER.
S'il vous plaît, j'irai tout devant . maiirc ;
AV MOYEN-AGE.
305
Maistre ; et si tost que le verray»
Sachiez , je le vous mousterray
A veue d'oeil.
GHATOIf.
Vîen, diz; va devant. Je le vueil ;
Et le me moustre.
LE QUART ESGOLIER.
Yoalentiers. Veez-vous là oultre
Mon compaigDon qui çà s'en vient?
Cel homme qui par la maia tient»
C'est il 9 sanz doubte.
CHATON.
Ma pensée ennuit sara toute.
— Chier sire, honneur et longue vie
Et bonne aussi sanz maie envie
Vous soit donnée !
VALBNTIN.
Et à TOUS bonne destinée,
Sire ; et , s'il vous plaist , m'enortea
Qai estes, vous qui me portez
Tel révérence.
CHATON.
Jà ne vous en feray scilencé ,
Puisque le m'avez demandé :
Chaton sui qui vous ay mandé ;
Et puisqu'estes pour moy venuz,
A vous honnorer sui tenuz ,
Et si est droiture et raison.
Alons-m'en« alons en maison :
Là bonne chiere vous feray.
Là ma voulenté vous diray
Toute entérine.
VALENTIN.
El g'iray de voulenté fine
Pour entendre vostre propos
Et pour prendre uu po de repos ,
Car de loing vien.
CHATON.
Sire, puisque ceens vous tien
Et qu'estes hors de vostre lerre ,
Vez ci que je vous vueil requerre :
Qu'il vous plaise prendre et avoir
La moitié de tout mon avoir ,
Tant en argent come en joiaux ,
En rentes, en draps, en chevaux ;
Je les vous offre bonnement ,
Et qu'il vous plaise seulement
Mon enfant guérir à délivre
Du mal qui tant douleur li livre
Jà a long- temps.
et sit6t que je le verrai , sachez que je vous
le montrerai à vue d'oeil.
CATON.
Allons, va devant, je le veux; et montre-
le-moi.
LE QUATRIÈME ÉCOLIER.
Volontiers. Voyez-vous là-bas mon com-
pagnon qui vient ici ? Cet homme qu'il tient
par la main , c'est lui , sans aucun doute.
CATON.
11 saura aujourd'hui toute ma pensée. —
Cher sire, je vous souhaite honneur et vie
bonne et longue, qui ne soit jamais troublée
par l'envie.
VALENTIN.
Et à vous bonne destinée, sire; et s'il vous
plaît , faites-moi savoir qui vous êtes , vous
qui me rendez de tels hommages.
CATON.
Puisque vous me l'avez demandé, je ne
vous le cacherai pas : je suisCaton qui vous
ai prié de venir; et puisque vous êtes venu
pour moi , je suis tenu de vous honorer , et
c'est justice et raison. Allons-nous-en , en-
trons au logis: là je vous ferai fête, là je vous
dirai tout ce que je veux (vous dire).
VALENTIN.
Eh bien! je m'y rendrai de bon cœup
pour vous entendre et pour prendre un peu
de repos, car je viens de loin.
CATON.
Sire, puisque je vous tiens ici et que vous
êtes hors de votre pays, voici ce dont je veux
vous requérir : prenez , je vous prie, la moi-
tic de tout mon avoir, tant en argent qu'en
bijoux , en rentes , en étoffes, en chevaux;
je vous les ofTre de bon cœur, veuillez seu-
lement guérir promptement mon fils du mal
qui le fait tant souffrir depuis long-temps.
20
30G
TIléATRB FRANÇAIS
YALBNTIN.
Chaton, s'il te pbit , or cntens :
Tes biens temporieux que tu m'offres,
Qu'en tes huches as et en coffres
Ne quier-je point, c'est chose voire.
Pour ce qu'il sont bien transitoire,
Que ne durent terme n'espace
Ne que la fleur des champs qui passe ;
Mais combien qu'aiez nom de sage.
Je verray se de bon courage
Veniz et de vraie entencion
De ton filz la salvacion.
Par mi ce que je te diray
Une chose te requerray ,
Qui est assez ligiere et brève,
Et qui à faire point ne grève :
C'est mon entente.
CHATON.
Sire, demandez sanz attente ,
Je vous en pri.
VALENTIN.
Je te requier que sanz detri ,
Ton fîlz et toy premièrement ,
Et toute ta gent ensement ,
Ou benoit (il de Dieu créez
Lequel nous a faiz et créez,
Qui appeliez est Jhesu-Crist;
Celui de qui il est escript
Qu'il nasqui d'une vierge pure
Homme et Dieu en nostre nature,
Qui pour nostre redempcion
En croiz souffri grief passion
(Grief di-je, quar il y fu mors).
Et t]ui souffri mettre son corps
Ou sépulcre, où il habita
Trois jputs; puis se resuscita\ '
N'en doubte nulz.
CHATON.
Sire, qui estcestui Jhesus
De qui me preschiez telement?
Je vous pri, monstrez-moi comment
Ce que dites soit chose voire ,
Et raison par quoy doie croire
Qu'il soit ainsi.
VALENTIN.
La raison. Chaton, vez la ci.
Combien que tu savoir la doies
Comme clerc qui tant sage soies :
Neliz-tu en la prophecie
VALBNTIN.
Caton, écoute-moi, s'il te plaît : je ne me
soucie point vraiment des biens temporels
que tu m'offres, et que tu as dan§ tes haches
et dans tes bahuts, parce que ce sont des
biens passagers qui ne durent pas plus que la
fleur qui passe ; mais bien que tu aies le
nom desage, je verrai si c'est d*un bon cœur
et sincèrement que tu veux le salut de ton
fils. Dans cequej'ai à te dire, il y a une chose
dont je te requerrai ; elle est assez facile
et brève, et n'est point pénible à faire : c'est
mon dessein.
CATON.
Sire, demandez sur*le-champ , je vous en
prie.
VALENTIN.
Je te requiers que, toi et ton fils tout d'a-
bord, et pareillement tous les tiens, vous
croyiez sans balancer au saint fils de Dieu
qui nous a faits et créés, et qui est appelé
Jésus-Christ ; à celui dont il est écrit qu'il
naquit d'une vierge sans tache homme etDîen
en notre nature, qui pour nous racheter souf-
frit sur la croix une cruelle passion (je dis
cruelle, car il y mourut), et qui laissa mettre
son corps au sépulcre, où il habita trois jours ;
puis il ressuscita, que personne n'en doute.
CATON.
Sire, quel est ce Jésus-Christ au sujet du-
quel vous me, prêchez de cette manière?
Montrez-moi, je vous prie, comment ce que
vous me dites est vrai, et pourquoi je dois
croire qu'il en est ainsi.
VALENTIN.
Caton, en voici la raison, bien que tu doi-
ves la connaître en ta qualité de clerc, toi
qui es si savant: ne lis-tu pas dans la pro-
phétie qu'Isate a écrite pour tous : Eccc
AU HOYEN-AGE.
307
Qu'à touz a escript Ysaïe :
Ecce VirgOf et cetera?
* Vez ci qu'une vierge sera
Qui enfantera sanz deffault,
Vierge, le fiiz Dieu le très-hault,
Lequel Jhesus nommez sera;
Car il son pueple sauvera
De leurs péchiez. >
CHATON.
Sire, ce que vous me preschiez
Ay-je assez bien véu ou livre
D'Isaie tout à délivre;
Mais comment pourra-Kse estre voir
C*une vierge puist concepvoir
Et vierge pucelle enfanter.^
Cest un point qui Tait à doubter
Trop maternent.
VALBKTIN.
Non faity et te diray comment :
Tu doiz savoir qu'il est uu Diex
En iij personnes es haulx cielx.
Qui n'est que une divinité ,
Une essence, une majesté;
Et toutesvoies .iij personnes
Sont en ce Dieu, ainsi le sonnes,
Par qui tout le monde fu fait.
Or revenons à nostre fait.
Quant le premier homme pécha.
En tel dén nous trébucha
Que pur homme de ley paier
Ne de Dieu le Père appaier
Ne fu soufBsant, si avint
Que Dieu le Filz homme devint ;
Mais je di qu'amours seulement
Fu de ce fait commencement.
Et Sains-Esperiz consumma
Qui du plus pur sang assomma
Une partie ou corps de celle
Vierge qui mère est et pucelle.
Où fu de nostre humanité
Couverte la divinité.
Si que Dieu fu homes et homs dieux.
Afin que tu entendes miex
Ce qu'en Ysa'ie as léu ,
Lequel acquitta le déu
Et amenda tôt le trorfait
Que li premier homme ot forfait;
Et toutesvoies par ce Filz
Fu fait, de ce doiz estre fiz.
Le monde et tontquanqu'il contient;
Virgo, et cœiera ? c Voici qu'il sera une vierge
qui , sans cesser de l'être , enfantera le fils
de Dieu le très^haut , lequel sera nommé
Jésus ; car il sauvera son peuple de leurs
péchés. »
CATON.
Sire, j'ai bien vu clairement dans le livre
d'Isaïe ce que vous me prêchez ; mais com-
ment sera-t-il possible qu'une vierge puisse
concevoir et enfanter, tout en restant vierge?
C'est un point qui fait naître des doutes trop
forts.
VALEKTIN.
Non pas, et je te dirai comment: lu dois
savoir qu'il est là-haut, dans lecielt un Dieu
en trois personnes, qui n'est qu'une divinité,
une essence, une majesté unique; et ce-
pendant nous savons qu'il y a trois person-
nes en ce Dieu par qui le monde fut fait.
Quand le premier homme pécha , il nous
précipita dans une telle dette que l'homme
ne put suffire à s'acquitter envers la loi et à
apaiser Dieu le Père: il en advint que Dieu
le Fils se fit homme ; mais je dis que l'amour
seul fut la cause de ce fait, et consuma l'Es-
prit-Saint qui prit une partie du sang le plus
pur dans le corps de cette vierge qui est
mère et pucelle , et la divinité s'y couvrit
de notre humanité , en sorte que Dieu fut
homme et Thonmie Dieu, afin que tu enten-
des mieux ce que tu as lu dans Isaïe, (et sa-
ches) quel est celui qui acquitta la dette et
répara le crime du premier homme. Toute-
fois ce Fils, tu dois en être persuadé, a fait
le monde et tout ce qu'il contient; et quand
nos corps mourront , ils seront ressuscites
par ce Fils, et puis tous entraînés à venir à
son jugement qui pour tous en général sera
le dernier jour.
308
THÉATAS FRANÇAIS
Et que noz corps vcnront à nienc.
Et par ce Filz resucitez
Seront, et puis touz excitez
De venir à son jugement
Qu'à touz sera generalment
Au derrain jour.
CHATON.
Vous dites en vostre majour.
Afin que je l'entende miex»
Sire, que ce Jhesus est Dies»
Si corn me semble.
YALENTIN.
Voirestt Diex est et homme ensemble ;
Et si est espoux, filz et père.
A qui ? à sa fille et sa mère :
C'est à la vierge dont nasqui.
Gomme filz, tant comme il vesqui,
Cy aval li obéissoit ;
Comme père , la norrissoit;
Comme espoux, de foy la vesti.
Quant elle à croire s*assenti
Ce qui ne povoit par nature
Avenir : c'est que créature
Se daigna le Créateur faire;
Mais ce fist-il pour nous attraire
Plus à s'amour.
CHATON.
Sire, plaise-vous sanz demour
Qu'à vostre requeste et prière
Ce Jhesu-Crist santé entière
Par sa vertu doint à mon filz;
Et vraiement, soiez-en fis,
Nous ij. serons crestiennez
Si tost comme il sera sanez;
Etle croirav mon Saveur estre.
Lequel vouU d'une mère naistre
Et souffrir en croiz passion
Pour la nostre rcdempcion.
Et qu'au tiers jour resuscita,
Et après es sains cieulx monta,
E[lJ qui jugera vis et mors.
A touz ces poins croire m'acors.
S'il a santé.
VALENTIN.
Ha I sire Dieu plain de bonté ,
De cuer humblement te graci
Quant prendre te plaist ces gens-ci
Au roiz de ta miséricorde;
Car je voy que leur cuer s'accorde
A toy croire, amer et servir
CATON.
Sire , vous dites de votre pins grosse vdx,
afin que je Tentende mieux, que ce Jésos
est Dieu, à ce qu'il me semble.
VALENTIN.
C'est vrai, il est ensemble Dteo et bonuae;
il est époux, fils et père. A qui? à sa fiDe el
à sa mère : c'est la Vierge dont il naquit
Comme fils, tant qu'il fut vivant» il lui obéis*
sait ici-bas; comme père, il la Jioarrissait;
comme époux , il la revêtit de foi, qnaed
elle consentit à croire ce qni ne pouvait ar
river naturellement : c'est que le Créateir
se daignât faire créature; mais il en apt
ainsi pour nous amener davantage à l'a*
mer.
CATON.
Sire, que sur-le-champ ce Jésas-Chrisi« t
votre requête et prière, donne par sa p^
sance santé complète à mon fils; et es vé-
rité, soyez-en certain, tous deux noi» aossi
ferons chrétiens aussitôt qu'il sera guéri;ec
je croirai qu'il est mon Sauveur, qu'il soéâ
naître d'une vierge et subir sa passion sarbi
croix pour notre rédemption, et qu'an trcê*
sième jour il ressuscita , qu'après il mosu
aux saints cieux, et qu'il jugera les vivasseï
les morts. Je consens à croire tons ces poiats;
s'il recouvre la santé.
VALENim.
Ah I sire Dieu plem de bonté, je te reods
grâce d'un cœur humblede cequetopreiMb
ces gens-ci dans les filets de ta miséricorde;
car je vois que leur cœur consent à croira
en toi, à t'aimer et à te servir pour méritff
à la fin ta gloire : veuille. Seigneur, la lecr
AU II0TEN-A6E.
309
Pour ta gloire en^fio desservir,
Qae leur veuilles, Sire, ottroier.
— Or tost, Chaton! sanz detrier
Alez-vous là mettre à genouiz ,
Et vous aussi, biaux seigneurs touz,
Et prier Jbesus qui nous face
Liez de cest enfant par sa grâce ;
Et je avec li ci demourray,
Et aussi le deprieray
Dévotement.
CHATON.
Sire, vostre commandement
Vois acomplir.
ij'. ESGOLIER.
Sy ferons-nous de grant désir.
Seigneurs, à genouiz nous mettons
Gy et noz pensées jettons
A Jhesu filz du Roy celestre.
Qu'il vueille le filz nostre maistre
Santé donner.
VALENTIlf.
Donlx Jbesus, qui touz jours user
Seulz, en toute ton accion,
D'amour et de dileccion.
Si com tu le parai itique
Par rertu poissant , autentique.
De ton seul vouloir garisis.
Et de flum de sanc restrainsis ,
Ce dit saint Marc , aussi la veuve ,
Par ta grâce, ainz que de ci meuve,
Vueillez cest enfant-ci garir
Et de touz poins son mal tarir
Dont il est si pris et attains.
— Biau filz, tes mains un po m'atains:
Tenir les vueil.
LE FIL CHATON.
Certes, tant sui feible et me dueil
Que je ne puis, se ne m'aidiez.
Mourir voulroie , ne cuidiez
Point du contraire.
VALENTIN.
Bêlement les vueil donc hors traire.
Sa ! Diex les saint et benéie ,
Et la doulce vierge Marie
Sa grâce y mette!
LE FIL CHATON.
Père, vez-ci un bomme bonneste,
Juste, saint, du vrai Dieu sergent.
Venez veoir, ma bonne gent ,
Conment le devons avoir chier :
accorder. — Vite , Caton I allez sans bési-
ter vous mettre là à genoux , et vous tous
aussi , beaux seigneurs , et priez Jésus que
par sa grâce il nous donne de la joie au sujet
de cet enfant ; quant à moi , je demeurerai
ici avec lui , et je prierai Dieu dévotement
aussi.
CATON.
Sire, je vais accomplir votre commande*
ment.
DEUXIÈME éCOLIEB.
Nous ferons de même de grand cœur. Sei-
gneurs, mettons-nous à genoux ici et con-
sacrons nos pensées à Jésus le fils du Boi des
cieux , pour qu'il veuille donner la santé au
fils de notre maître.
VALENTIN.
Doux Jésus, qui, dans toute ta conduite,
eus toujours coutume d'user d'amour et de
charité, de même que tu guéris le paralytique
par un miracle puissant , authentique, de ta
volonté seule, et que tu arrêtas le flux de sang
de la veuve, selon ce que dit saint Marc ,
ainsi veuille par ta grâce, avant que je m'en
aille d'ici, guérir cet enfant-ci et faire cesser
en tous points le mal auquel il est en proie.
— Beau fils , tends-moi un peu tes mains :
je veux les tenir.
LE FILS DE CATON.
Certes, je suis si faible et si souffrant que je
ne le puis, si vous ne m'aidez. Je voudrais
mourir, croyez-le bien*
VALENTIN.
Je vais donc les tirer doucement dehors.
Allons! que Dieu les signe et les bénisse , et
que la douce vierge Marie y mette sa grâce !
LE FILS DE CATON.
Père , voici un homme honnête, juste ,
saint et serviteur du vrai Dieu. Venez voir,
mes bonnes gens, combien nous devons le
chérir: il ne m'a fait, sans rien de plus, que
310 TUÉATUE
Me m'a fuit» sanz plus, que touchier
De sa désire main , et vez ci
Que sain sui , la seue mercy,
Comme une pomme.
CHATON.
Disciple duvray Dieu, saint homme»
Comment vous pourray-je merir
Ce qui vous a pléu garir
Mon fil» que ci voi sain estant?
Je ne sçay ; car s'avoie autant
X. foiz com pourroie finer,
Que tout vous voulsisse donner,
N'aroie-je pas satisfait
Assez a ce qu'avez ci fait;
Ce n'est pas doubte.
VALENTIN.
Chaton, s'il te plaist , or escoute :
Ce que j'ay à ton filz valu ,
Ce n'est mie de ma vertu ,
Ains est de la Jhesu poissance.
Aiez en lui ferme créance :
Miex t'en sera.
CUATOM.
Je ne sçay qu'un autre fera ;
Mais tant comme je viveray.
Comme mon Dieu le serviray»
Et reni touz autres pour li;
Car je tieng et croi c'est celi
Qui a à humaine nature
Conjoint sa divinité pure ,
Et souffert mort et passion
Pour l'umaine redempcion ,
Qui nous venra en fin jugier
Et par feu touz les maux purgier
Et les quatre ellemens aussi.
Je le tien, et le croy ainsi
Et le croiray.
LE FILZ CUATOIX.
De voslre oppînion seray
Et sui, pore, n'en doubtez, certes :
Moustré m'a par vertuz appertes
Qu'il est vraiz Dieux.
PREMIER ESCOUER.
Nous touz aussi, et pour le mieux ,
Renonçons à la loy paienne
Pour tenir la foy creslienne
Dès ores mais.
VALENTIN.
Or VOUS fault donc pour touz jours mais
Ayoir ou cuer un propos quel
FRANÇAIS
toucher de sa main droite, et voici que jf
suis , grâce à lui, sain comme une pomme.
CATON.
Disciple du vrai Dieu, saint homme, com-
,ment pourrai-je vous récompenser de ce qu il
vous a plu guérir mon fils, que je vois ici
debout? Je ne sais; car si j'avais dix fois au-
tant de richesses que je puis en rassembler,
et que je voulusse vous donner le tout, en-
core ne me serais-je pas convenablement ac-
quitté du service que vous m'avez ici rendu;
il n'y a pas à en douter.
VALENTIN.
Gaton, écoute-moi maintenant, s*il te plaît:
si j'ai fait du bien à ton fils , ce n'est pas par
moi-même, mais en vertu de la puissance de
Jésus-Christ. Aie en lui ferme croyance : il
n'en sera que mieux pour toi.
CATON.
Je ne sais ce qu'un autre fera; mais tant
que je vivrai , je le servirai comme mon
Dieu , et je renie tous les autres pour lai;
car je tiens et crois que c'est celui qui a
conjoint sa divinité sans tache àFliumaiDe
nature, et souffert mort et passion pour h
rédemption de l'homme, celui qui nous Tien^
dra juger à la fin et puiser de tous maux par
le feu et les quatre élémens aussi. Je tiens
cela (pour vrai) , et le crois et croirai ainsi.
LE FILS DE CATON.
Père , je suis et serai de votre opinion ,
certes , n'en doutez pas : il m'a montré par
des miracles évidens qu'il est le vrai Dieu.
PREMIER ÉCOUER.
Nous tous aussi , et c'est pour le mieux ,
nous renonçons à la loi païenne pour tenir
désormais la foi des chrétiens.
VALENTIN.
11 vous faut donc à tout jamais avoir au
cœur une pensée dans laquelle vous perso-
AU MOYEN-AGE.
311
Qui 8oit en persévèrent tel
Que pour dons, ne blandissemens ,
Pour menaces , ne batemens ,
Hé pour peine que Ten vous face,
Ceste foy de voz cuers n'eiface ,
Que Jbesus fil de Dieu le Père
THe soit Diex ne de vierge mère.
Qui n'ot onques commencement
lie jà n'aura deffinement
En déité.
LB TIERS ESGOLIER.
A croire ceste vérité
Nous accordons nous touz ensemble ;
Car soubz le ciel n'est, ce me semble.
Chose plus voire.
VALENTIM.
Or ait chascun en son mémoire
Qu'il le serve et aint d'amour fine,
Si que sa gloire qui ne fine
Puist desservir.
LE FIL CHATON.
Touz autres dieux pour lui servir
Reni ; car je voy sanz doubtance
Que ce sont de nulle puissance
Touz faulx ydoles.
CHATON.
Seigneurs, aussi qu'en mes escoles
Je vous ay léu de logique.
De lencesy de dialetique
Et d'autre mondaine science ,
En quoy j'ay mis grant diligence ;
Sachiez de touz poinz la lairay.
Dès ores mais ne vous liray
Me ne vous apprendre clergie
Si ce n'est de théologie
Et de ceste nouvelle loy i
Car je scé clerement et voy
Que toute autre science est vaine ;
Mais ceste à congnoissance maine
Du premerain commencement.
C'est Dieu de lassus, et comment
Il est tout bon sanz qualité ,
11 a grandeur sanz quantité.
Comment sanz estre méu meut
Toutes choses ainsi qu'il veult,
A son plaisir.
l'empereur.
Seigneurs, j'ay de veoir désir
Mon filz , et m'annule forment
Que je ne le voi plus souvent.
veriez tellement que ni les dons , ni les ca-
resses, ni les menaces, ni les coups, ni
les supplices n'efTacent de votre cœur la
croyance que Jésqs le fils de Dieu le Père est
Dieu et né d'une mère vierge, qu'il n'eut ja^
mais de commencement et qu'il n'aura pas
de fin en diviniUî.
LE TROISIÈME EGOUER.
Nousnousaccordonstousensembleàcroire
cette vérité ; car il me semble qu'il n y a rieu
de plus vrai sôusle ciel.
VALENTIN.
Que chacun se souvienne donc de le ser-
vir et de l'aimer sans réserve , de manière
à ce qu'il puisse mériter sa gloire qui n'u
pas de ternie.
LE F1L8 DE CATON.
Pour le servir, je renie tous les autres
dieux ; car je vois clairement que ce sont
tous de fausses idoles sans aucune puissance.
CATON.
Seigneurs , dans mes écoles je vous ai
donné des leçons de logique, de lences^ de
dialectique et d'autres sciences mondaines,
auxquelles je me suis fort appliqué ; sachez
que j'y renoncerai en tous points. Désormais
je ne vous apprendrai rien , sinon la théo-
logie et cette nouvelle loi; car je sais et
vois clairement que toute autre science est
vaine ; celle-ci, au contraire, mène à la con-
naissance du premier principe , c'est-à-dire
de Dieu , et (nous enseigne) comment il est
tout bon sans qualité^ comment sans quantité
il a la grandeur, et comment sans être mu
il meut toutes choses comme il veut, à sa
guise.
l'empereur.
Seigneurs, j'ai le désir de voir mon fils ,
et je suis fort contrarié de ne pas le voir plus
souvent. Depuis que Caton l'emmena , il no
312
THiATRE PRAHÇAIS
Puisque Chaton Yen enmena,
Par devers moy ne retourna.
Que veult ce dire ?
GHETALIER.
Il n'en a pas le congié, sire»
Par aventure.
l'empereur.
Alez , vous deux , bonne aléure;
De son maislre congié prenez »
Et ci présent le m'amenez :
Veoir le vueil.
ij« SERGENT.
Sire, nous ferons vostre vueil
Incontinent.
PREMIER SERGENT.
Alons le querre appertement ,
En delay plus ne le metton.
— Mahon vous gart, sire Chaton »
Et voz genz touz !
CHATON.
Orçà, seigneurs, bien veignez-vous.
De nouvel me direz-vous rien?
Comment le fait monseigneur? Bien
Fait , Dieu mercy ?
ij* SERGENT.
Oli ; envoie nous a ci
Dire vous que li envoiez
Son filz et le nous envoiez :
Si le demande.
CHATON.
Hais seroit vilenie grande
A moy se je ii refusoie
Ne se je le contraire disoie.
Tantost ira. — Josias, sus!
Et vous, Dorech et Josephus,
Pensez de vous tost avoier
A cest enfant-ci convoier,
Qui de son père est demandez ;
Et à lui me recommandez
Très humblement.
ij« BSGOLIER.
Maistre, nous ferons bonnement
Vostre vouloir.
PREMIER SERGENT.
Alons-m'en sanz plus ci manoir;
'Xrop demeurons.
LE TIERS fiSCOIJBR.
Alons ; tantost à li serons :
revint pas auprès de moi. Que veai dire
cela?
UN CHBVAUBR.
Sire, il n'en a peut*étre pas la permUsioD.
l'empereur.
Vous deux , allez bon train ; prenez Tau-
torisation de son maître , et ameoez-Ie-moi
ici en personne : je veux le voir.
deuxième SERGENT.
Sire, nous ferons votre volonté inconti-
nent.
PREMIER SERGENT.
Allons le chercher promptement » ne tar-
dons plus. — Que Mahomet vousgaixle « sire
Caton, et tous les vôtres I
CATON.
Allons , seigneurs , soyez les bienTeaus.
Ne me direz-vous rien de nouveau? Gom-
mentse porte monseigneur? Bien, Dieu merci?
DEUXIÈME SERGENT.
Oui ; il nous a ordonné de venir ici pour
vous dire que vous lui envoyiez son fils et
que vous nous le remettiez : il le demande.
CATON.
Ce serait à moi une faute grave si je le
refusais ou si je disais le contraire. II va y
aller. — Josias, allons I et vous, Dorech et
Joseph , apprétez-vous à vous mettre en
route pour accompagner cet enfant-ci , que
son père demande. Recommandez-moi à lui
trè&*humblement^
DEtnUÈME ÉCOLIER.
Maître, nous ferons de bon cœur votre
volonté.
PREMIER SERGENT.
Allons-nous-en sans plus tarder ; nous de-
meurons trop.
LE TROISIÈME ÉCOLIER.
Allons ; nous serons tantôt vers lui ; il o*y a
AtJ MOTBKI-AGK.
3i3
M'y a que deux pas à aler;
Mais garder nous fault de parler
Jà devant li.
PREHIBR ESCOUER.
Si ferons-nous ; ni à celi »
Au mien cuidîer.
ij* SERGENT.
De tout ce dont avez mestier,
Sire» c'est de conseil loial
Donner et de joie royal
Vous vueiilent par leur courtoisie,
Et avec ce de longue vie ,
Moz diex pourveoir !
l'empereur.
FilZy j'avoie de vous veoir
Grant désir : bien soiez venuz.
Gomment vous estes-vous tenuz
De moy veoir si longuement?
Je m'en merveil rooult. Et comment
Le faites-vous?
LE FIL DE l'empereur*
Bien, très chier sire et père doulx;
Yostre merci du demander.
— Vîen avant , je vueil amender
Le salut qu'à mon père as fait ;
Car il y a vice et meflait
En ce qu'as dit,
l'empereur.
Biau filZy enquoy a-il mesdit?
Trop bien la fait, ce m'est avis.
Je vueil savoir par tou devis
Sa mesprison.
le fil de l'empereur.
Sire, il a dit en sa raison
No$ diex; et c'est une falourdé.
Une mençonge et une bourde.
M'est que un Dieu non.
l'empereur.
Non dya ! Et comment a-il nom ,
Biau filz, ce Dieu dont me parlez?
Dites-Ie-moy, se vous voulez,
Ysnel le pas.
LE FIL de l'empereur.
Mon obier seigneur, n'avez-vous pas
Oy parler du saint juste homme
Qui en ceste cité de Rome
Est venu pour un po de temps,
Homme paisible etsanz contons ,
Disciple du vray Dieu sanz (in,
Qui est appeliez Valentin ?
d'ici là que deux pas; mais il faut nous gar-
der de parler en sa présence;
premier iCOUER.
Oui ; nia celui-ci , à mon avis.
DEUXIÈME SERGENT.
Sire, que nos dieux , par leur courtoisie ,
veuillent vous donner tout ce dont vous avez
besoin , c'est-à-dire loyal conseil et joie
royale, et avec cela vous pourvoir de longue
vie!
l'empereur.
Fils , j'avais grand désir de vous voir :
soyez le bienvenu. Gomment avez- vous pu
rester si long-temps sans me voir? Je m'en
étonne fort. Et comment vous portez-vous ?
LE FILS DE l'empereur.
Bien, très-cher sire et doux père ; je vous
remercie de voire demande. — Avance, je
veux rectifier le salut que tu as fait à mon
père; car il y a vice et outrage dans ce que
tu as dit.
l'empereur.
Beau fils, en quoi a-t-il mal parlé ? il a très-
bien dit, à mon avis. Je veux connaître par
toi en quoi il a erré.
LE FILS DE l'empereur.
Sire, il a dît dans son discours not dieux ; et
c'est une bévue, un mensonge et une bourde.
II n'y a qu'un Dieu.
l'empereur.
Non vraiment I Et comment se nomme,
beau fils , ce Dieu dont vous me parlez ?
Veuillez me le dire tout de suite.
LE FILS DE l'empereur.
Mon cher seigneur, n'avez-vous pas en-
tendu parler de l'homme saint et juste qui
est venu pour un peu de temps dans cette
cité de Rome, homme paisible et sans esprit
de dispute, disciple du vrai Dieu infini , et
qui s'appelle Valcotin? (Ne vous a-t-on pas
dit) comment il a guéri d'un mal cruel le
314
THÉATRB
Gomment le filz Chaton ie sage
A garî de son grief malage
En la puissance, en la vertu
De nostresire Christ Jhesu,
Qui es cieulx a père sanz mère»
Et sanz père ot en terre mère?
Par lui tenons-nous [c]este foy»
Ceste créance et ceste loy»
Qui n'est, à parler proprement,
Dieu que Jhesus tant seulement ,
Filz Dieu le Père.
LE CHEYALIER.
Ce n'est pas vérité bien clere ;
Car le Père au mains miex devroit
Estre Dieu que le Filz , par droit,
S'il estoit ainsi qu'il éust
Cause en lui pour quoy il déust
Dieu estre dit.
FFILZ {sic) d'empereur.
Biaux seigneurs, à ce contredit
Respondez-li tost sanz delay :
Vous estes clers, il n*est que lay
En ce cas-cy.
PREMIER ESGOUER.
Sire, VOUS avez dit ainsi
Que li Pères devroit trop miex
Que le Filz estre appeliez Diex »
Supposé qu'il déust Diex estre.
Pour cest argu confondre et mettre,
Se je puis, de touz poins à nient ,
Je respons, sire, qu'il convient
Qu'il ait esté premièrement
Un principe ou commencement ,
Par qui toutes choses cré[é]es
Sont et en leur estre ordenées ;
Et aucuns sages anciens,
Artiens et logiciens ,
Philosophes çà en avant
L'appellerent premier moment ,
Acteur de toutes créatures;
Si font meismes voz escriptures,
Ainsi le dient.
LE FIL A l'eMPERIERE.
Souffrez. C'est voirs, pas ne le nient;
Le philosophe ainsi le monstre;
Mais ycy vueil-je dire cause oultre :
Pourquoy principe le nommèrent.
Et premier moment l'appellerent ?
Car le temps n'estoit pas venu
Qu'i se fnst encore apparu
FRANÇAIS
fils du sage Caton par la puissance etla yertu
de Jésus-Christ, notre seigneur, qui dans les
cieux a un père sans mère , et sur la urre
une mère sans père ? C'est de lui que dous
tenons cette foi , cette croyance et cette loi,
qui consistent , à proprement parler, à croire
qu'il n'est qu'un seul Dieu , Jésus , fils <^*
Dieu le Père.
LE CHEVALIER.
Ce n'est pas une vérité bien claire; or
au moins le Père devrait être de droit Dieu
plutôt que le Fils, s'il était ainsi qu'il eût en
lui cause à devoir être appelé Dieu.
LE FILS DE l'empereur.
Beaux seigneurs, répondez sur-le-champ
à cette objection : vous êtes clercs , il n'est
que laïc dans ce cas-d.
premier écolier.
Sire , vous avez dit que le Père devrait
être appelé Dieu plutôt que le Fils, supposé
qu'il dût être Dieu. Pour confondre et pal-
vériser, si je le puis , cet argument en to^
points, je réponds, sire, qu'il faut qu'il y
ait eud'abord au commencement un prindpe
par qui toutes les choses ont été créées cl
ordonnées en leur place ; et qaelqaes an-
ciens sages, docteurs, logiciens et philoso-
phes l'appelèrent premier moment, auteur
de toutes créatures ; ainsi font vos écritures
mêmes, elles le disent paretllemep^
LE fils de l'empereur.
Attendez. C'est vrai , ils ne le flientpi^s;
le philosophe le montre ainsi; mais je veux
ici aller plus loin : pourquoi le nomtoèren -
ils principe, et l'appelèrent-ils premier mo-
ment? car le temps n'était pas encore venu
pour lui de faire son apparition et de deinc"
rer ici-bas sur terre : c'est pourquoi, q«<^'fl"
AU IIOYEN-AGK.
315
Ne conversé çà jus en terre :
Pour ce ne sceurent tant enqucrre
Qu'il le congnéussent à droit
Gomme nous faisons orendroit ,
Qui l'appelions en déité
Une essance» une majesté.
En ceste unité que disons,
Une trinilé divisons :
Père, Sains-Esperiz et Filz ;
Et n'est q'un Dieu, soiez-en fis.
Mon quant à la divine essence,
Hais es personnes différence
Mettons-nous, c'est chose certaine;
Car le Filz, sanz plus, cbar humaine
Prist pour nous donner gloire es cielx :
Pour quoy nous disons homme est Diex^
Et Diex est homme.
l'bvperiere.
Mon povoir ne prise une pomme,
Seigneurs, par les diex que je croy !
Se ceulx qui tiennent ceste loy
Et la sèment par la cité
Ne fois morir à grant vilté.
Emprisonnez ces trois icy,
Et après m'alez querre aussi
Ce Valentin.
PREMIER SERGENT.
Sire, nous ferons de cuer fin
Tout ce que nous commanderez.
-—Passez. Emprisonnez serez
Tous .iij. ensemble.
ij«. SERGENT.
Livrer les nous fault, ce me semble,
A Vuide-Bource le jolier;
Si en serons hors de dangier.
Menons-les-y.
PREMIER SERGENT.
C'est bien dit. — Jolier, çà ! vez ci
Trois prisonniers que vous livrons :
Tenez, nous nous en délivrons;
Gardez-les bien.
LE JOLIER.
Avant! entrez ci. — Se du mien
Uenguent, ilz le paieront.
N'en doublez, ne m'eschaperont
Mais de sepmaine.
ij^ SERGENT.
Or nous fault aler mettre en paine,
Biaux compains, et si bien prouver
recherche qu'ils fissent , ils ne lé connurent
pas clairement comme nous à cette heure ,
qui l'appelons une essence en divinité, une
majesté. Dans cette unité dont nous par-
lons , nous établissons une trinité : le Père ,
le Saint-Esprit et le Fils ; cependant ils ne
font qu'un Dieu, soyez-en convaincus. Mous
mettons de la différence , non quant à l'es-
sence divine, mais quant aux personnes,
c'est chose ceiHfiine ; car le Fils , sans en
dire davantage, se revêtit de notre humanité
pour nous donner gloire dans les cieux :
c'est pourquoi nous disons qu'il est homme
et Dieu, et que Dieu est homme.
l'empereur.
Seigneurs, par les dieux en qui je crois!
je ne prise pas mon pouvoir la valeur d'une
pomme si je ne fais pas mourir très-ignomi-
nieusement ceux qui tiennent cette loi et la
sèment par la cité. Emprisonnez ces trois
individus-ci , et après allez - moi chercher
aussi ce Valentin.
PREMIER SERGENT.
Sire, nous ferons de bon cœur tout ce que
vous nous commanderez. — Passez. Vous
serez emprisonnés tous trois ensemble.
DEUXIÈME SERGENT.
Il nous les faut livrer, ce me semble, à
Vide-Bourse le geôlier; par là nous en se-
rons débarrassés. Menons-les-y.
PREMIER SERGENT.
C'est bien dit. — Geôlier, avancez ! voici
trois prisonniers que nous vous livrons : te-
nez, nous nous en débarrassons; gardez-les
bien.
Le geôubr.
En avant! entrez ici. — S'ils mangent du
mien, ils le paieront. N'ayez pas peur, ils
ne m'échapperont pas d'une semaine.
deuxième sergent.
Beau compagnon, il faut maintenant nous
aller mettre en quête et nous efforcer d&
316 thAatre
Que VaiêDtin puissons IroiiTer
Où que ce soit.
PREMIER SERGENT.
SuefTre-toi ; s'il ne me deçoil,
Je le te mettray en tes mains :
C'est à quoi je pense le mains.
Alons*m'en. Un po le c<^nois.
E, gar! cel homme que tu voiz
Çà venir le visage en terre,
C'est il : ne le nous faul#plus querre ;
Alons le prendre.
ij* SERGENT.
Sa, maistre ! il vous fault sanz attendre
Devant l'emperiere venir.
Or tost! sanz nous plus ei tenir.
Passez bonne erre.
VALENTIN.
Dya ! je ne sui murdrier ne lierre.
Seigneurs, menez-me doulcement,
Sanz moy tenir si lourdement ;
Je vous en pri.
PREMIER SERGENT.
Or tost! passez dont, sanz detri.
— Chier sire, Valentin avons
Tant quis que le vous amenons.
Parlez à H.
l'empereur.
Comment, maistre? estes- vous celui
Qui le peuple avez enorté
I)e croire en un Dieu qu'a porté
Une vierge, si com vous dites?
Par mes diex! n'en serez pas quittes.
Ou ce qu'avez fait defferez,
Ou à mort vilaine serez
Livrez briefment.
VALENTIN.
Emperiere, premièrement,
Tu qui loy dampnable soustiens,
S'a droit pensasses de qui tiens
La dignité où tu es mis,
Ou te penasses d'estre amis
Plus diligement que ne fais
A mon Dieu par qui tu fuz fais,
Qui est de toute créature
Créateur et Dieu de nature.
Ce n'est pas doubte...
LE CHEVALIER.
A po que mes doiz ne déboute
Si que les .ij. iex te crevasse.
FRANÇAIS
trouver Valentin en quelque endroit qu'il
soit.
PREMIER SERGENT.
Attends; s'il ne me donne le change, je
te le mettrai entre les mains : c'est ce qui
me donne le moins de souci. AUons-nons-
en. Je le connais un peu. Eh , regarde ! cet
homme que tu vois venir là le visage en
terre, c'est lui : il ne nous faut plus le cher-
cher; allons le prendre.
«
DEUXIÈME SERGENT.
Allons, maître! il vous faut sans re-
tard venir devant l'empereur. Allons, vitel
sans nous tenir ici davantage , passez boa
train.
VALENTIN.
Eh I je ne suis ni meurtrier ni voleur. Sei-
gneurs, menez -moi doucement, sans me
tenir d'une manière si pesante; je vous en
prie.
PREMIER SERGENT.
Allons, vite ! passez donc, sans raisonner.
— Cher sire, nous avons tant cherché Va-
lentin que nous vous l'amenons. Parlez-lui.
l'empereur.
Comment, maître! étes-vous celui qui a
exhorté le peuple à croire en un Dieu qu'une
vierge a porté, comme vous le dites? Par mes
dieux ! vous n'en serez pas quitte. Ou vous
déferez ce que vous avez fait, ou vous serez
bientôt livré à une mort honteuse.
VALENTIN.
Empereur, premièrement, toi qui sou-
tiens une loi damnnble, si tu pensais ù celui
de qui tu tiens la dignité dans laquelle lu es
placé, ou si tu faisais tes efforts pour aimer
mieux que tu ne le fais mon Dieu, par qui tu
fus formé, qui est le créateur de toute créa-
ture et le Dieu de la nature, il n'y a pas de
doute....
LE CHEVALIER.
Par Mahomet! peu s'en faut que de mes
doigts je ne te crève les yeux ici même. Un
AU MOYEN-AGE.
317
ParMahommei! en ceste place.
Doit ainsi parler un tel homme
Com toy à Tempereur de Romme?
En maie estraine !
l'empereur.
Souffrez. — Va» tanlost si m'amaine
Ces «iij. compaignons qu'en prison
As hui mis pour leur mesprison»
Cy devant moy.
LE ij*. SERGENT.
Sire, par la foy que vous doy I
Voulentiers, sanz chiere rebource.
— Or çà ! je revien, Yuide-Bource.
Ces .iij. prisonniers attaingniez;
Il faudra qu avec moy veigniez
Pour les mener jusqu'à la court «
Et que nous les tenions de court
Et près de nous.
LE JOLIER.
Ne vous en doubtez, ami doulx.
— Sa ! entre vous iij. issiez hors.
-- Ho ! il nous les fault par les corps
Lier ensemble.
LE ij*. SERGENT.
C'est bien dit : aussi, ce me semble,
Plus asséur les enmenrons
Quant ainsi liez les tenrons
Comme lu diz.
LE JOLIER.
Ainsi mainé-je court touz diz
Ceulx que je sçay que ont mefTait.
Avant! alons-m'en. Tien» c'est fait:
Acouplez sont.
îj* SERGENT.
G*est voir : d'escbaper povoir n ont.
— Avant, merdaille; avant trotez,
Se de ce baston-ci frôlez
Ne voulez estre.
LE JOLIER.
Yez ci, mon chier seigneur et maistre.
Les prisonniers que demandez.
S'il vous plaist, or nous commandez
C'on en fera.
l'empereur.
Assez tost on le te dira.
— Trnant, pour ce qu'as convertiz
Ceulz-ci et à toy pervertiz,
Devant toy decolez seront :
Cest le prouffit qu'il en aront.
— Avant! copez-leur tosi les testes.
homme comme toi doit-il parler ainsi à l'em-
pereur de Rome ? Malheur à toi 1
l'emperedr.
Attendez. — Va, et tantôt amène ici de-
vant moi ces trois compagnons que pour leur
crime tu as incarcérés aujourd'hui.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Sire, par la foi que je vous dois! volon-
tiers, sans rechigner. — Allons ! je reviens,
Yide-Bourse. Prenez ces trois prisonniers;
il faudra que vous veniez avec moi pour les
mener jusqu'à la cour, et que nous les te-
nions serr^ el près de nous.
IB GEÔLIER.
Mon doux ami, n'ayez à ce sujet aucune
crainte. — Allons! sortez, vous^trob. — Oh!
il nous les faut lier ensemble par le corps.
LE DBUXliEn SBRGEIVT.
C'est bien dit : aussi, ce me semble, les
emmènerons-nous avec plus de sûreté quand
nous les tiendrons liés ainsi que tu le dis.
LE GEÔLIER.
C'est ainsi que toujours je mène court
ceux que je sais avoir méfait. En avant!
allons- nous -en. Tiens, c'est fait: ils sont
accouplés.
DEUXIÈME SBRGËKT.
C'est vrai :'ils ne peuvent pas s'échapper.
— En avant, canaille ! trottez en avant, si
vous ne voulez pas être frottés de ce bft-
ton-ci.
. LE GEÔLIER.
Voici, mon cher seigneur et maître, les
prisonniers que vous demandez. Maintenant,
s'il vous plaît, ordonnez ce qu'on en fera.
l'empereur.
On te le dira bientôt. — Truand, attendu
que tu as converti ceux-ci et que tu les as
pervertis par ta doctrine, ils seront décollés
devant .toi : c'est le profit qu'ils en retire-
ront.—Allons ! coupez-leur vite la tète , puis
laissez les bètes sauvages mangerleurs corps.
318
THEATRE FRANÇAIS
Puis iessiez aux sauvages bestes
Les corps mengier.
TALENTIN.
Mes frères el mi ami chier,
De la mort des corps ne vous chaille ;
Soiez fors en ceste bataille.
Contre ce serpent combatez ;
Car je vous di vous acquestez
Gloire qui touz jours durera
Et vie qui jà fin n'ara.
Et par ce brief et court martire
Verrez sanz fin Dieu, nostre Sire,
Si comme il est.
iij*. ESCOLOBR.
Homme de Dieu, nous sommes prest
De faire quanque tu nous diz;
Or prie Dieu qu'en paradiz
Moz âmes mette.
VALENTIN.*
Vostre voulenté sera faite
De bon cuer : j'en vueil Dieu prier
Ci endroit , sanz plus detrier.
Mes chiers amis.
LB JOUER.
Ta seras premier à fin mis.
Passe avant, agenoille-toy.
— C'est fait ; il n'i a mais de qnoy
Jamais mot die.
VALBlfTINé
Doulx Jhesus, en la conpagnie
De tes sains anges ces personnes
Reçoy, et ta gloire leur donnes ;
Si que ta Mère et toy, Filz, voient
Ainsi comme par foy le croient
Çà jus en terre.
DIEU.
Hère, je vueil qu'aliez bonne erre
A mes amis que voi là estre.
Que onveultàmortpourmon nom mettre.
— Anges, vous .ij. la conduisiez.
Et en alant la déduisiez
D'un biau chant faire.
LE PREMIER ANGE.
Vostre vouloir si nous doit plaire.
Sire, par droit.
ij*. ANGE.
Nous en irons par là endroit
Quant jus serons.
LE lOLIER.
Sa, seigneurs! sa! de chapperons
VALENTIN.
Mes frères et mes chers amis, ne vous oc-
cupez pas de la mort du corps; soyez fort&
en celte bataille, combattez contre ce ser-
pent; car je vous dis que vous acquerrez une
gloire qui durera toujours et une vie qui ne
finira jamais, et par ce bref et court martyre
vous verrez sans fin Dieu, notre Seigneur,
comme il est.
TROISIEME ÉCOLIER.
Homme de Dieu, nous sommes prêts à
faire tout ce que tu nous recommandes ; prie
donc Dieu qu'il mette nos âmes en paradis.
VALElfTIIf.
Votre volonté sera faite de bon cœur : mes
chers amis, je veux, sans plus tarder, adres-
ser ici à Dieu cette prière.
LB GEÔLIER.
Tu seras mis à mort le premier. Passe en
avant , agenouille-loi. — - C'est fait; il n'y a
plus de quoi jamais dire un seul mot.
VALENTIN.
Doux Jésus, reçois ces personnes en la
compagnie de tes saints anges, et donne-leur
ta gloire ; en sorte qu'ils voient ta Mère et
toi. Fils, comme ils vous ont vus par les yeux
de la foi ici-bas sur la terre.
DIEU.
Hère, je veux que vous alliez bien vite à
mes amis que je vois là-bas, et que l'on veut
mettre à mort pour mon nom. — Anges,
conduisez-la vous deux , et en chemin ré-
créez-la d'un beau cantique.
LE PREMIER ANGE.
Sire, votre volonté doit nous plaire; c'est
juste.
nECXIÈUE ANGE.
Nous nous en irons par là quand nous se-
rons en bas.
LE GEÔLIER.
Allons, seigneurs! allons! quand j'aurai
AU VOTBN-AGE.
319
N'arez jamais, certes,. mestier,
Mais qu'aie ouvré de mon mestter
Sur vous icy.
PREMIER ANGE.
Dites avec moy ce chant-ci,
Michiel ; jà repris n'en serez.
RandeL
Venez-Yons-en, benéurez,
Lassus ou royaume de Dieu ;
En gloire sanz fin mis serez ;
Venez-vous-en, benéurez , '
Et touz jours sanz mort viverez.
Trop y a delictabie lieu.
Venez-vous-en, etc.
LE JOUER.
Or sçay-je bien ne presciierez
Jamais nul lieu nouvelle loy.
Ghascuns est endormiz tout coy,
Ce m'est avis.
HOSTRE-DAME.
Or tost, sanz plus faire devis ,
Mes amis, ces âmes prenez
Et ici plus ne vous tenez;
Mais commans que chascun s'avoie
A nous en r^aler par la voie
Que venuz sommes.
ij*. ANGE.
Dame des cieulx , dame des hommes.
Fontaine de miséricorde,
A vo vouloir faire s'accorde
Chascun de nous.
PREMIER ANGE.
C'est voir. Pardisons, ami doulx,
Nostre chant tant qu'il soit finez.
Rondel.
Et touz jours sanz mort viverez.
Trop y a delictabie lieu.
Venez-vous-ent , etc.
l'empereur.
Seigneurs, escoutez : en quel lieu
Oy-je de chant tel mélodie ?
Onques mais en jour de ma vie
Telle n'oy.
LE CHEVALIER.
Le cuer m*a forment esjoy ;
Mab dont ce vient moult me merveil ,
Car gens ne puis veoir à Tueil
Qui si doulcement chanter doient.
Il semble que près de nous soient,
A leur chanter.
ici travaillé sur vous de mon métier, vous
n'aurez, certes, jamais besoin de chaperons.
PREMIER ANGE.
Michel , dites avec moi ce chant-ci ; vous
n'en aurez pas de reproches.
Rondeau,
Venez-vous-en, bienheureux, là-haut
dans le royaume éternel ; vous serez mis en
gloire sans fin ; venez-vous-en, bienheureux ,
et vous vivrez toujours sans mourir. C'est un
lieu très-délectable. Venez-vous-en, etc.
LE GEÔLIER.
Maintenant je sais bien que vous ne prê-
cherez jamais en aucun lieu une nouvelle
loi. Il m'est avis que chacun dort bien tran-
quille.
NOTRE-DAME.
Allons vite, mes amis ! sans plus causer,
prenez ces âmes et ne vous tenez plus ici ;
mais j'ordonne que chacun se mette en route
pour nous en retourner par le chemin que
nous avons suivi pour venir ici.
DEUXIÈME ANGE.
Dame descieux, dame des hommes, fon-
taine de miséricorde , chacun de nous con-
sent à faire votre volonté.
PREMIER ANGE.
C'est vrai. Mon doux ami , continuons
notre chant jusqu'à ce qu'il soit fini.
Rondeau.
Et vous vivrez toujours sans mourir. C'est
un lieu très-délectable. Venez-vous-en , etc.
l'empereur.
Seigneurs , écoutez : d'où vient ce chant
mélodieux? jamais de ma vie je n'en ouïs
de pareil.
LE CHEVALIER.
Mon cœur en a ressenti un vif plaisir ;
mais d'où cela vient-il? je m'en émerveille
fort , car de mes yeux je ne puis voir per-
sonne qui chante aussi mélodieusement. A
leur chant, il semble qu'ils soient près de
nous.
320
THÉATRB mAlfÇAlS
YALEmmi.
Empereur» saches, sanz doubler ,
Ce chant que tu à tes oreilles
As oy, c'est (ne t'en merveilles)
La doulce mère au roy Jhesu
Et ces anges qui sont venu
Querre les âmes de ces corps
Qui par toy gisent ileuc mors»
, Qu'avec Jhesu-Grist en emportent ;
Et en les portant, les déportent »
Comme oy as.
l'evpkbbur.
Comment ? ne te tairas-tu pas
De ton Jhesu-Crist devant moy ?
Yez ci que j'ordene de toy :
Ou tu noz diex aoureras,
Ou par divers tourmens mourras ,
Je te promet.
VALBNTIN*
En Jhesu-Grist du tout me met ,
Si que ne me peuz tourmenter.
De ceci te vueiUje enorter;
Car pour paine que me saroies
Faire, surmonter ne pourroies
La grant joie que j'en aray;
Mais une chose te diray :
Se tes faulx ydoles et vains.
Qui touz sont de dyables plains,
Relenquissiez et lessassez,
Et Dieu le vray seul aourassez ,
Tu , qui es triste et en destresce ,
.Trouvasses joie sanz tristesce «
Repos sanz labour permanable.
Et règne sanz fin perdurable.
Je te di voir.
l'empereur.
A ton dit peut-on bien savoir
Que tu es plain de l'anemi.
— Or tost, seigneurs ! tost, là en my
Celle place le despoulliez.
Quant tout nu sera, le vueilliez
Lier estant à celle estache ;
Et puis le bâtez tant que tache
N'ait sur son corps blanche ne vert ,
Hais que tout soit de sanc couvert
Pour son chasti.
LE PREMIER SERGENT.
Si com de dit l'avez basti ,
VJULBMTIN.
Empereur, sache, à n'en pas douter, que
ce chant que tu as ouï de tes oreilles , ct^
(ne t'en émerveille pas) celui de la douce
mère du roi Jésus et de ses anges qui soot
venus chercher les âmes de ces corps, les-
quels, mis à mort par toi, sont étendus ici ;
ils les emportent vers Jésus-Christ, et en les
emportant, ils leur font fête , comme to as
ouï.
L EMPEREUR.
Gomment? ne te tairas-tu pas deyant moi
au sujet de ton Jésus-Christ? Voici ce que
j'ordonne de toi : ou tu adoreras nos dieax,
ou tu mourras par divers tourmens , je te
promets.
VALENHN.
Je me mets entièrement en Jésus-Christ ,
en Sorte que tu ne peux me tourmenter, je
dois te l'apprendre ; car quelque peine qne
tu me fasses subir, tu ne pourrais surmon-
ter la grande joie que je ressentirai ; mais
je te dirai une chose : si tu abandonnais ec
laissais tes idoles fausses et vaines , qui ton-
tes sont pleines du démon, et que ta adoras-
ses seulement le vrai Dieu, toi, qui es triste et
dans la détresse, tu trouverais une joie sans
mélange, un repos durable sans peine, et nn
règne éternel et sans fin. Je te dis la vérité.
L'EMPERBtm.
A tes paroles on peut bien voir que ta es
possédé du démon .—Allons, vite, seigneurs !
vite/ dépouillez-le au milieu de cette pbce.
Quand il sera tout nu, veuillez le lier debont
à ce poteau ; et puis battez-le tant qu'il n'y
ait sur son corps tache ni blanche ni verte,
mais qu'il soit couvert de sang pour son cU-
timent.
LE PREMIER SERGENT.
Mon cher seigneur, il sera fait comme
AU MOYBN-AGB.
^2i
Mon chier seigneur* vous sera fait.
— Sa , maistre ! despouilier de fait
Yci vous fault.
(Cj niet«on la table deran t l'emperierepour meogier .)
YALENTIN.
Yottlentiers, seigneurs» sanz deiïault.
Sui-je à voslre vneil? que vous semble?
Ne doublez pas que de vous nl'emble :
N'est pas m'entente.
LE JOUER.
Lier le tous vueil, sanz attente»
En la manière qu'ay apprise.
Est-il .lié de bonne guise?
Dites-le-moy.
LE ij*. SERGENT.
Oïl. Or çà ! vez ci de quoy
II sera batuz, comme fol,
Dès les rains aval jusqu'au col.
Avant! chascun la seue prengne»
Et de bien ferir ne s'espargne
Sur ce dur dos.
PREMIER SERGENT.
Se sa char estoit toute d'os»
S'en feray-je saillir le sanc.
Je le vueil batre sur le flanc
Premièrement.
.ij«. SERGENT.
Et je sur cestui» tellement
Qu'il yparra.
LE JOUER.
Je seray le tiers qui ferra
Au long du corps.
VALENTIN.
Yueillez entendre à mes recors»
Entre vous qui me regardez :
Pour Dieu vous pri ne vous tardez
De croire en celui qui me garde»
Qui tout voit et partout regarde»
Qui le monde de nient créa »
Et par sa mort nous recréa»
Qui daigna d'une vierge naistre
Et à nostre semblance mettre
Pour rachater l'umain lignage
Que Sathan tenoit en servage;
Qui de nous ot tant cure et soing»
Combien qu'il n'ait de nous besoing.
Que pour nous en croiz mort pendi»
Dont vie par ce nous renUi.
Gongnoisriez»le donc» congnoissiez»
vous l'avez dit. — Allons » maître ! il faut ici
vous dépouiller en entier.
(Ici on met la table derant Tempereur pour manger.)
VALENTIN.
Volontiers» seigneurs» sans y manquer.
Suis-je comme vous voulez ? que vous en
semble? Ne craignez pas que je m'échappe
de vos mains : ce n'est pas mon intention.
LE GEÔLIER.
Je veux» sans retard, vous le lier de la
manière que j'ai apprise. Est-il solidement
attaché ? dites-le-moi.
LE DSUXIÈXE SERGENT.
Oui. Allons I voici de quoi le battre ,
comme un fou qu'il est» depuis le bas des
reins jusqu'au cou. En avant! que chacun
prenne sa vei^e» et ne manque pas de bien
frapper sur ce robuste dos.
LE PREMIER SERGENT.
Quand même sa chair serait entièrement
d'os» j'en ferais jaillir le sang. Je veux d'a-
bord le battre sur le flanc.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Et moi sur celui-ci» tellement qu'il y pa-
raîtra.
LE GEÔLIER.
Je serai le troisième qui frapperai le long
du corps.
VALENTIN.
Vous qui me regardez » veuillez prêter at-
tention à mes paroles: ne tardez pas» je vous
en prie» pour (l'amour de) Dieu» à croire en ce-
lui qui me garde» qui voit tout et regarde par-
tout» qui créa le monde» et qui par sa mort
nouscréa de nouveau » qui daigna naître d'une
vierge et se mettre à notre image pour rache-
ter le genre humain que Satan retenait dans
la servitude ; qui eut tant de soin et de souci
de nous» bien qu'il n'en ait pas besoin » que
pour nous il mourut suspendu à la croix» et
par là nous rendit la vie. Reoonnaissez-le
donc» reconnaissez«le» et délaissez vos ido-
les trompeuses qui ne sont pas des dieux »
mais des démons ; ne les ayez pas poiur agréa-
bles» servez seulement le vrai Dieu pour le-
21
321
TUÉATRR
Vos fauz ydoles délaissiez
Qui ne sont pasDiex» mais sont dyables;
Ne les aies pas agréables.
Servez le vray Dieu seulement
Pour qui je sueffre ce tourment»
Qui ne m'est pas tourment» mais baing ;
Car avis m'est que de doulz saing
IkToingnentcenUqui ainsi m'atirent.
Et vous Guidiez qu'il memartirent,
Et ce n'est que purgacion
Et ma glorificacion
De corps et d'ame.
LE QUART ESCOLIER.
Père, benoite soit la dame
Qui à nourretupe t'a trait !
Tu as tout ce peuple retrait
D'enfer et l'as à Dieu acquis
Par les paroles que tu dis>
Qui voires sont.
LE QUraT ESGOUER.
Père, escoute : ces gens ne font
Mais que baptesme demander.
Pour eulx envers Dieu amender
De leurs meffaiz.
VALENTIN.
Soient en ce vouloir parfaiz,
11 soufBra à Dieu assez.
Tant q'un pou de temps soit passez
Con leur donrra.
PREMIER SERGENT.
Par Mahon ! monseigneur sara
Maintenant ces nouvelles-ci.
— Sire, je vous vieng dire ainsi :
De nostre loy sont perverti
Bien vij.M ., qu'a converti
Yalentin tant dis comme on l'a
Batu à celle estache-là.
A brief, tout le peuple est créant
En son Dieu, je le vous créant.
En bonne foy.
l'empereur.
Va, fay l'amener devant moy,
Yci en Teure.
PREMIER SERGEIIT.
Sire, se Mahon me sequenre !
ie vois.-^Ho, seigneurs ! sanz plus batre.
Mener le nous fault sanz debatre
A Teroperiere
ij'. SERGENT.
Si ri menrons en la manière
FRANÇAIS
quel je souffire ce tourment, qaî n*en e
un pour moi : au contraire, c*est un bail
il m'est avis que ceux qui m'arrangent
me frottent d'un doux.parfum. Vous p<
qu'ils me martyrisent , tandis qu'ils ne
que me purifier et qu'ils glorifient mon <
et mon ame.
LE QUATRIÈME icOLlBB.
Père , bénie soit la dame qui t'a noi
par tes paroles, qui ne sont que la vëriM
as arraché tout ce peuple à Tenfer étal
gagné à Dieu.
LE CINQUIÈMB ÉCOLIER. I
Père, écoute : ces gens ne font que i
mander le baptême, pour effacer leurs d
faits envers Dieu.
I
VALENTIIf.
Qu'ils soient fermes en cette volonté, cd
suffira à Dieu, jusqu'à ce qu'il se soie H
un peu de temps; alors on le leur donosi
LE PREEIBR SERGENT.
Par Mahomet I monseigneur saara àW
stant même ces nouvelles-ci. — SireJ
viens vous dire que sept mille personoeso^
quitté notre loi ; c*est Yalentin qui les a coi]
verties pendant qu'on le bauaîl à ce poieaf-
là. En un mot, tout le peuple croit 8iD€èr^
ment en son Dieu, je vous l'assure.
L'EVPERtUR.
Va , fais-le amener ici devant m» , ^^
l'heure.
LE »REIIIER SERGENT.
Sire , Mahomet me secoure / j'y ^ "
Holà, seigneurs! ne le battez pas da^^D-
lage; il nous le faut mener sâflStW^^'
l'empereur.
LE nBUXIÈME SERGENT.
Noos Fy mi^norons arrange comw^ " ^ '
AU NOTBN-AGt.
323
^<P^ie|iril esl, mais que desliésoit :
cestia4ussi plus est ci, plus déçoit
Dtfnsr De gens sanz nombre.
»0 ^^ LB JOUER.
l"^ IToire , et si nous toit et encombre
" *^"!)e faire ailleurs nostre prouffit»
Et II mesmes se desconfit«
Déliez est » alons-nous-ent
Et Tenmenons. Trop longuement
Sommes icy.
LB PREMIER SERGEirT.
Alons. — Hon cher seigneur, vezci
Que demandez.
nu.
) qui
L EMPEREUR.
?Ta
ïtéOve^ t'es*tu point amendez?
Di-me voir de bon cuer ouvert.
Au mains, te voi-je tout couvert
De sanc. Que ne t'a regardé
^0^ Ton Dieu? et qui i'éust gardé
, [0g( De ce tourment, de ceste paine?
'^^^ Je te di (n'est pas chose vaine),
Se je ne voy que tu laboures
A ce que tu mes diex aoures.
Je feray ci tes jours finer;
Car le chief le feray couper.
Je te di bien.
VALBNTm.
Tes jours sont plus briez que li mien.
Je ne scé de quoy me menaces ;
Je te di que tout au pis faces
Que tu pourras.
LEMPEREUR.
Par mes diex ! en Teure mourras.
— Yulde-Bource, sanz plus ci èstrci,
Vaz-Ie-moy là hors à mort mettre;
Et se tu voiz qu'il y surviengoe
Nul qui pour crestien se tiengne,
Met tout à fin.
LE JOUER.
Sire, par mon dieu Appolin I
Voulentiers ; n'en ara jà mains*
•— Sa, maistre, sa I puisqu'en mes mains
Estes, gueres ne durerez.
Passez , assez tost finerez
Honteusement.
LE QUART ESCOUBR.
Père, aTani! viguereuseoient
Labourez à ce derrenier
U"-
qu'il soit seulement délié : aussi bien, plus il
est ici, plus il égare de gens.
LE geAlibr.
C'est vrai , de plus il nous enlève notre
profit et nous empêche de le faire ailleurs, et
lui-même il dépérit. Il est délié, allons-nous-
en et emmenons-le. Nous restons trop long-
temps ici.
le premier sergent.
Allons. — Mon cher seigneur, voici ce que
vous demandez.
l'empereur.
Eh bien ! pe t'es-tu point amendé ? Dis-
moi la vérité à cœur ouvert* Au moins , je
te vois tout couvert d^ sang. Pourquoi ton
Dieu n'a-t-il pas jeté les yeux sur toi ? et qui
t'eût gardé de ce toi^rmeat , de c^te peine?
Jeté le dis (et ce n'est pas en vain], si je vois
que tu persistes à ne pa^ adorer ipe^ dieux, je
ferai mettre ici mi termQ ^ tes jours; car , je
te le dis bieç ; je (Q fer^i couper la tête.
VALEMTUI.
Tes jours sont plus courts que les miens.
Je ne sais de quoi tu me menaces; je te le
dis, fais tout au pis que tu pourras.
LEMPEREUR.
Par mes dieux ! tu mourras sur l'heure..
— Vide-Bourse, sans plus attendre , va-le-
moi mettre à mort là dehors; et si tu vois
qu'il y survienne aucun qui se tienne pour
chrétien , traite-le de même.
LE G£ÔUER«
' Sire , volontiers , par mon dieu Apollon I
il n'en aura pas moins. — Allons, maître,,
allons ! puisque vous êtes entre mes mains ,
vous ne serez pas long-temps en vie. Passez ,
vous mourrez bientôt ignominieusement.
LB QUATRIÈME ÉCOMBR-
Courage , père ! soutenez vigoureusement
ce dernier combat comme Un bon et iovai
324 Tttft^TRK
Comme bon , loyal chevalier :
Par la mort que tu souiTreras ,
Couronne de vie acquerras
Sanz finement.
LE QUINT E8C0L1BA.
Père, qui cause et mouvement
Es que nous sommes crestiens
Et tenons la loy que tu tiens ,
Monstre-cy ta perfeccion.
Sachiez, c'est nosire entencion,
Qu'en quelque lieu que tu iras
Nous deux à compagnons aras
Et à amis.
l'empereur.
Un os c'est avalé et mis
En ma gorge , ci en cest angle.
Seigneurs, certainement J'estrangle
Et suis à mort.
PREMIER DYABLB.
Avant tost , nous deux par accort !
Sathan, prenons cest emperiere.
Il a tant fait çà en arrière
Qu'il est nostre par droit acquis,
i'ay assez de ses faiz enquis;
Il fault qu'en enfer le livrons ,
Si que tost nous en délivrons :
Emportons l'en.
ij«. DTABLB.
Il ne revendra de cest aa
Me jamais, iant a-il empris ^
Puisque saisi l'avons et pris,
Et que l'emport.
LE FIL A l'empereur.
Seigneurs, plain sui de desconfort;
Car je voi yci que mon père
A pris fin honteuse et amere ;
Car en mengant c'est estranglez ,
Et si sommes si avuglez
Que nul de nous, ce me recors,
Me scet qu'est devenu son corps :
C'est grant merveille.
LE CnEVALIKR.
Hahon pitié avoir en viieille I
Car de lui sui moult esbahis.
Je croy que sommes envaïz
D'enchanterie.
LE FIL.
Souffrez-vous, à ce ne tient mie.
Ci endroit plus ne demourray,
AiHenrs querre manoir iray
FRANÇAIS
chevalier : par la mort que tu souffriras, u
gagneras une couronne dans la vie éternelk.
LE CINQUIÈME iCOLTER.
Père, toi qui es la cause et railleur que
nous sommes chrétiens et tenons la même
loi que toi, montre-nous ici ta perfectioD.
Sache-le, c'est notre intention de te suiTre
tous les deux comme compagnons et amis»
en quelque lieu que tu ailles.
L EMPEREUR.
Un os s'est glissé et mis dans ma gorge, id
dans ce coin. Seigneurs, certaineaient j'é-
trangle et suis un homme mort.
LE PREMIER MARLE.
En avant, vite ensemble! Satan, preDom
cet empereur. Il a tant faitdepuis long4eDips
qu'il est à nous de droit. Je me sais assez îd-
formé de ses actions; il faut que nous le li-
vrions à l'enfer, afin do nous débarrasser
bien vite : emportons-le hors d'ici.
LE DEUXIÈME DIARLB.
Il ne reviendra pas de cette année ni ja-
mais, tant ses crimes sont grands, puisque
nous l'avons saisi et pris, et que je Teinportt.
LE FILS DE L*EMPEREUR.
Seigneurs , je suis plein de tristesse ; ar
je vois ici que*mon père est mon honteuse-
ment et avec douleur: en eiïet, il s'est étni-
glé en mangeant, et nous sommes telle-
ment aveuglés qu'aucun de nous» i ce qu'il
me semble, ne sait ce qu'est devenu soi
corps: c'est bien étonnant.
LE CHEVALIER.
Que Mahomet veuille en av(Hr pitié ! car
je suis fort ébahi à son sujet. Xe crob que
nous sommes les victimes d'un enchante-
ment.
us FILS.
Laissez, cela ne tient pas à cette canse. Je
ne demeurerai plus ici , j'irai chercher ail-
leurs une résidence ou je serai plus en sn-
AU MOTBK-AGE.
325
OÙ il ara plus séurestre.
Pensez de vous à voie mettre
Tottz trois. Or tost I convoiez-moy :
Au chasiel c'on dit Bel-le-Yoy
Vueil droit aler.
ij*. SERGENT.
Alons f sire, sanz plus parler,
Puisqu'il vous haiie.
LE JOUER.
Valentio, il fault que la*teste
Te cope sanz plus de respit.
Se ton Dieu du tout en despit
N'as pour noz diex.
▼ALENTIN.
Je te di que j*aime trop miex
Que la me copes sanz demeure;
Biais donnes-moy un petit d'eurc
(Je ne te vueil plus demander)
Que je puisse recommander
M'ame à mon Dieu.
LE iOLlER.
Délivré t'en ci en ce lieu
Tost et ysnel.
niEu.
Sus, Hicbiel, et toy, Gabriel !
Alez-vous-eut là jus en terre
L'ame de mon bon ami querre,
C'on veult decder pour m'amour.
Je vueil qu'en gloire son demour
Ait sanz fenir.
GABRIEL.
Sire, sanz nous plus ci tenir,
Nous y alons.»
LE JOUER.
D'ainsi comme es à genoUlons
Ne quier que te lieves jamais.
Ne plus n'attenderay hui mais.
Tu as assez ton Dieu prié,
£t si m'as assez deirié,
Estens le col , besse la leste,
Et pleures , se veulx , ou faiz feste :
Tu ne m'en feras jà engaigne *.
Tien, chevalier soies en guigne :
De moy as eu la colée.
* Voyez, sur ce mot, ci-deTant page 101, note *'.
Anx passages qui j sont rapportés Ton peut joîn-
^rt le suÎTanl i
Taat MMt JLuhLê Uui c'on le traîsl et atAigoe,
Si preoomet vangeDce de l'onte el de l'aDgaigae.
'LaChanson des Saxons, 1. 1, p. 63, couplet i&xvi.)
rcté. Pensez à vous mettre tous [trois eu
route. Allons vite! accompagnez -moi: je
▼eux aller droit au château qu'on appelle
Bel-le-Voy.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Allons, sire, sans plus de paroles, puisque
tel est votre plaisir.
LE GEÔLIER.
Valentin , il faut que je te coupe la léte
sans plus de répit , si tu ne renies entière-
ment ton Dieu pour les nôtres.
VALENTIN.
Je te disque j'aime bien mieux que tu me
la coupes sans retard ; mais donne*m«i un
peu de temps (je ne veux te demander rien
de plus) pour que je puisse recommander
mon ame à mon Dieu.
LE GEÔLIER.
Allons I dépéche-toi vite ici , en ce lieu
même*
MEU.
Allons, Michel, et toi, Gabriel! allez-
vous-en là-bas sur la terre chercher l'ame
de mon bon ami, qu'on veut décoller parce
qu'il m'aime. Je veux qu'elle aii éternelle-
ment son séjour dans la gloire.
GARRIEL.
Sire , sans plus nous tenir ici , nous y aU
Ions.
LE GBÔUER.
Maintenant que tu es à genoux , n'es-
père point te relever jamais, et je n'at-
tendrai pas aujourd'hui davantage. Tu as
assez prié ton Dieu , et tu m'as suffisam-
ment retardé, étends le cou, baisse la tète,
et pleure, si tu veux, ou sois dans la joie : tu
ne me causeras aucune peine. Tiens , sois
chevalier en gaigne: tu as eu de moi la co-
lée'^. Je veux mettre mon épée en lieu sûr.
Mahomet, hélas 1 où me suis-je mis? autour
de moi je ne vois que diables hideux qui ,
sans me faire fête, m'ont déjà saisi pour
m 'emporter dans un lieu de terribles tour-
mens.
* C'jup (l'é[>cc sur le cou.
32«
TtliATRR FRANÇAIS
Je vaeil en sauf mettre m'espée.
Hahon » las ! ou me suis-je misP
Entour moy ne voy qn'enemis
Hideux qui, sanz moy déporter.
M'ont jà saisi pour emporter
En grief tourment.
ij* DTABLB.
Nous te donrons assez briefment
Pour touz jours un novel hostel.
•— Sathan, compains^ il n'y a el,
Ne m'en chaut s'il est clerc ou lay.
Emportons-le tost, sanz delay.
Avec son maistre.
PREUIBR DTABLE.
Ensemble les fera bon mettre ;
Aussi sont-41 d'une convine.
— Avant ! avec moy t'achemine
Ysnellement.
LE OUINT BSGOUBR.
Buzi, or veons-nous comment
INeu veult ce saint homme vengier.
Je lo, sanz plus yci songier.
Que nous deux l'emportons bonne efre»
Et si le ferons mettre en terre
Comme crestien.
LE iiij*. BSCOLIBR.
Certainement, il me plaist bien.
Or sus I ne m'en chaut qui mms voie,
Alons-nous*ent par ceste voie
Droit en maison.
ij*. ANGE.
Gabriel, sanz arrestoisoui
Ceste sainte ame es cieulx portons,
Et en portant nous déportons
A chanter ce doulx chant-cy :
Ordmei angtUci^
Ci9€S mpostoiîci
Et murtcres, leltiHe
Ab Uto qui feiici
Sorte namen amici
Dei eepit ; cantate,
EXPUCIT.
LE DBDXIÈIIB DIABLE.
Nous te donnerons bientôt pour toojoors
un nouveau logis. ^- Satan , mon comf^
gnon, il n'y a pas à dire, il m'est égal qa*!
soit clerc ou laïque , emportons^e vite, S29s
délai, avec son maître.
LE PREMIER DIABLE.
Il fera bon de les mettre ensemble ; aussi
bien sont-ils d'une méine clique. — En
avant! mets-toi en route 8ur*le-chan4> avec
moi.
LE ClffQOIÈIlB ÉCOUBR.
Buzi, à cette heure nous voyons commeot
Dieu veut venger ce saint homme. Je sois
d'avis, sans plus. rêver ici, que tous deux
nous l'emportions bien vite, et nous le fe-
rons mettre en terre Comme chrétien.
LE QUATRIÈME ÉCOLItiS.
Certes, cela me plait fort. Allons! peo
m'importe qui nous voie, allons-nous^
tout droit par ce ch^oùn au logis.
LE DEtfXtÈME A^fCE.
Gabriel, sans carder, portons aux den
cette sainte ame, et en la portant amusoos-
nous à chanter ce doux chant : Légions d'an-
ge$, citoyem apostoUques et martyrs, rqoutS'^
se^iHfOUs de ce/ut-ci ^t par un heureux sort a
pris le nom d'ami de Dieu; ckamtet.
FIN.
F. M
AU IIÛYI&M-AGK.
327
93SSB
usns
UN MIRACLE
DE NOSTRE-DAME,
VUE GAHDA UIIB FBMVE J> BSTRB ARSE.
NOTICE.
Nois n'avions presque rien à dire sur la
pièce suivante» sinon qne nous l'avons tirée
du manuscrit de la Bibliothèque du Roi
n* 7208. 4. B, où elle commence au folio 39
recto. Elle se termine au fol . 50 verso» col. 2»
par deux serventois en l'honneur de la ssiinte
Vierge.
Nous n'avons pu découvrir dans quel ou-
vrage antérieur l'auteur anonyme de ce Mi-
racle a trouvé le sujet qu'il a mis eji action ;
quoi qu'il en soit» ce drame nous semble in*
téressant par les détails qu'il contiont sur les
mœurs populaires en France, au xiv* siècle.
F. M.
UN MIRACLE DE NOSTRE-DAME.
NOMS DES PERSONNAGES.
GOILLACUB.
GUIBODR.
LA FILLE.
AUBERI,««AOBIN.
ROBERT, premier toîmd.
GAimER, tj« Toisin.
LE COMPBRB.
MAMDOT, M MOIf DOT, premier
toiear.
SENESTRE, ij* soieBr.
AVBERI, premier sergent .
GOBIN, ijatergent.
LE BAILLI P.
LE PORTEUR.
LE FRERE.
LE COUSIN.
COCHET, lebovnrel.
DIEU.
MOSTRE-DAMB.
GABRIEL.
MICHIEL.
LE PREBUEB POVIIE.
ij« POVRE.
1ij« POVRE.
SAINT JEHAIC.
LA PBEIUEBB NONNE.
ij« NONNE.
Cy commence un Miracle de Nosire-Deme, com-
ment elle garda une femme d'estro arse.
GUILLAUllB.
Cuabour» dire vous vneH m'entente :
Je m'en vois, sanz plus faire attente^
Aux champs visiter mes gaignages.
Afin que d'ouvriers, comme sages,
Soie pourvéuz sanz faillir,
Ici commence un ft^racle <le Notre-Dame, com-
ment elle présenra une femme d^étre brûlée.
GUILLAUME.
Guibour, je veux vous faire part de mes
intentions : je vais, sans plus tarder, aux
champs visiter mes récoltes ^ afin que,
quand il me les faudm cueillir, je sois sans
faute pourvu d'ouvriers, comme un homme
Qaant il les me fauldra cueillir.
Je scé bien faire les m'esluet
Soier, et demourer ne peut
Mie granment.
GCIBOUR.
Sire, il me plaist bien» vraiement;
Je ne vous vueil desdire en rien»
Je tien que le dites pour bien.
Si m'i ottroy.
LA FILLE.
E I mon chier père, fe vous proy
Qu'avec vous voise sanz débat,
Si prendray un petit d'esbat :
Pièce a que de ceens n'yssi,
Et compagnie avoir aussi
Meilleur ne puis.
«UILLAUVE.
Fille, il me plaist : venez-ent, puis
Qu'ainsi vous haitte.
LÀ FILLE*
Alons ! sire, vez me ci preste.
— Ma mère» adieu.
GUIBOUR.
Or, vous gardez d'aler en lieu
Oit il n'ait bien séure voie.
— Certes, ta femme a moult grant joye
D'aler avec son père, Aubin.
Biau filz, je te pri de cuer fin
Qu'avec moy jusqu'au mouslier viegnes.
Et que compagnie me tiengnes
Tant que g'i soie.
AUBBRI.
Se de ce refus vous faisoie,
Ne me tenroie pas pour sage.
Ma dame, alons: de lié courage
Vueil vo gré faire.
GUIBOUR*
Alons; mais que lieu, sanz meffaire.
Près du sermonneur puisse avoir ,
Je seray bien aise, pour voir.
Avançons-nou^
PREMIER VOISIN.
E ! gardez, Gautier ; veez«vous
La mairesse aler et son gendre ?
Pour certain l'en me fait entendre
Qu'il sont tout un.
ij* VOISIN.
C'est un proverbe tout commun
FRANÇAIS
sage. Je sais bien qu'il faut que je les fesse
scier, et cela ne peut grandement tarder.
GumouR.
Sire, cela me plaît bien, en vérité; je ne
veux vous contrarier en rien , je tiens que
vous le dites pour le bien, et j'y consens.
LA FILLE.
Eh ! mon cher père, je vous en prie» en-
menez - moi avec vous sans difficulté , je
prendrai un peu de distraction: il y a long-
temps que je ne sortis d'ici» et je ne puis
avoir meilleure compagnie.
GUILLAUME.
Fille » je le veux bien : venez*vous-eD,
puisque cela vous plaît ainsi.
LA FILLE.
Allons ! sire, me voici prête. — Adien, ma
mère.
GUIBOUR.
Gardez*vous d'aller dans un lieu on le
chemin ne soit pas bien sûr. — Certes, u
femme éprouve une grande joie d'aller avee
son père, Aubin. Mon fils, je te prie de tout
mon cœur de venir avec moi jusqu'à l'église,
et de me tenir compagnie tai4 que j'y sob.
AUBIN.
Si je vous le refusais, je ne me tiendrais
pas pour sage. Ma dame, allons ! c'est avec
joie que je veux faire votre volonté.
GUIBOUR.
Marchons ; pourvu que je puisse avoir,
sans mal faire, une place pr^du prédica-
teur , je serai bien aise » en vérité. Avan-
çons-nous.
PREMIER VOISIN.
Eh! regardez, Gautier; voyez- vous b
femme du maire aller avec son gendre? L'on
me donne pour certain qu'ils ne font qu'un.
DEUXIÈME VOISIN.
C'est le bruit public qu'il en use comme
AU VOYEN-AGB.
329
Qu'il en fait comme de sa femme ;
Et c*est à touz .ij. grant diCTame»
Ce m'est avis.
LB PREMIER VOISIN.
C'est voir ; mais pour nostre devis
Ne lairônt riens de leur convine.
Alons querre celle chopine
De vin que devons boire ensemble :
Si ferons que miex, vous qu'en semble ?
Ay-je voir dit ?
ij« VOISIN.
Je n'y met point de contredit :
Robert» alons.
GUIBOCR.
Cy me vueil mettre à genoullons.
Se demourer icy, biau fiex,
Ne voulez» et vous amez miex
En la ville aler vous esbatre»
Aler y poez sanz debatre
Hardiement.
AUBIN.
Dame» aler y vueil voirement ;
N'ay pas apris à demourer
Tant au moustier pour Dieu orer
M'oir sermon.
Cy commence le icrman *.
GUIBOUB.
Ha ! Dame du hault firmament»
Maléureuse est la personne
Qui à vous servir ne s'adonne»
Et de bonne heure est celle née
Qui mect en vous cuer et pensée ;
Car nul ne fait en mal tant cours
Que vous ne li faciez secours
Tel que du tout se voit délivre
De ses maulx» puisqu'à vous se livre.
Dame» qui es par excellence
Es cieulx» lez la divine essance»
Sur touz les sains auctorisie;
Vierge» par ta grant courtoisie»
Soies (ce te pri de cuer fin)
Mon refuge» si que ains ma fin
Faces m'ame si affiner
Qae, quant ce corps devra finer»
Escbiver puist d'enfer l'ombrage
* Noui avons cru derotr supprimer le senoon ,
qui est en prose française semée île telles latins» et
(|ui remplit presque quativ colonnes in-folio. Le
de sa femme; il m'est avis que c'est une
grande infamie à tous les deux.
LB PRBHIBR VOISIN.
C'est vrai ; mais, quoi que nous en disions,
ils ne cesseront point leur commerce. Al-
lons chercher cette chopine de vin qu'en-
semble nous devons boire : nous n'en fe-
rons que mieux» que vous en semble? ai Je
dit vrai ?
LB DBUXIÈHB VOISIN.
Je n'y mets pas opposition : allons -y»
Robert.
GCIBOUE.
Je veuK m'agenouiller en cet endroit.
Mon fils» si vous ne voulez demeurer ici» et
que vous aimiez mieux aller vous ébattre
dans la ville, vous pouvez y aller hardiment;
je ne m'y oppose pas.
AUBIN.
Dame» vraiment je veux y aller; je n'ai
'pas appris à demeurer si long-temps à l'é^
glise pour prier Dieu ou pour écouter un
sermon.
Ici commence le termon»
GUIBOUR. .
Ah ! Dame du haut firmament » malheu-
reuse est la personne qui ne se dévoue pas
à votre service» et heureuse celle qui met
en vous son cœur et sa pensée; car nul ne
se trouve tellement en proie au mal que vous
ne le secouriez; en sorte qu'il se voit déli-
vré de ses peines» du moment qu*il se livre
à vous. Dame» qui es par excellence dans
les cieux» près de l'essence divine» élevée
au-dessus de tous les saints ; vierge » par ta
grande courtoisie» sois (je t'en prie de tout
mon coeur) mon refuge» eu sorte qu'avant
ma fin tu purifies tellement mon ame que,
quand ce corps devra finir» je puisse éviter
l'obscurité de l'enfer et avoir l'héritage des
cieux» que je désire beaucoup.
dernier mot têieow%me$ieemenif qui lime avec le pre-
mier vers de la tirade qui suit.
330
THÉATEE FKANÇAIS
Et des cieulx avoir l'eriiage,
Que moult désir.
LE COIIPBRB.
Commère, Dieu par son plaisir
Bonjour vous dointl
GUIBOUa.
Biau compère, et il tous pardoint
Yoi meflaiz et à moy les miens !
Que fait ma commère? je tiens
Que bien le fait.
LE COUPESB.
La Dieu mercy I voirement fait.
Et vous, commère?
GUIBOUa.
Bien. Je me io de Dieu, compère;
Car fait nous a grâce moult grant
De ce qu'à un si bon enfant
Avons nostre fille donnée,
Qa'estre ne povoit assenée
HieXy ce m'est vis.
LB COMPERB.
Commère, je suis trop envis
En lieu oii j'oie diffamer
Personne que j'ains ne Uasmer,
Qu'à mon povoir ne l'en defTende
Et que pour son honneur ne tende
L'en faire sage.
GumouR.
Pourquoy dites^vous ce langage ?
Dites, compère.
LB GOMPERE.
Je le vous diray, ma commère.
L'en dit par toute ceste ville
Que aussi comme avec vosire fille
Vostre gendre avec vous s'esbat
Et gist, quant li plaist, sanz debal,
Et que c'est de vous deux mit un ;
Ainsi le dit-on en commun,
Et que pour nient n'est pas si oointe,
Car il est de la mère acointe
. Et 4e la fille.
G0IBOUR.
E, lasse ! cuert aval la ville
Telle renommée de moy?
Par celle foy que je vous doy !
Compère, onques ne i'espousay.
Qui l'a mis avant je ne say ;
Mais il a fait pechié moriel.
Jà Dieu ne vueille qu'en fait tel
Soie reprise i
LE COBPÈRS.
Commère, qu'il plaise à Dieu de voosd»
ner un bon jouri
GGIBOOR.
Beau compère, et qu'il vous pardooneva
méfaits et à moi les miens! ComiDemseportt
ma commère ? je pense qa'eUe n ïm,
LB COBPÈRE.
Oui vraiment. Dieu merci! Et vm^t»
mère?
GOBOmi.
Bien. Je me loue de Bien, coopère; earl
nous a fait une biea grande grâce, cd bois
inspirant de donner notre fille àvDsiboi
enfant. Il m'est avis qu'elle ne pooTait in»-
ver mieux.
LE CmiPÈRE.
Commère, je suis trop mal à mon aise das
un lieu où j'entends difTamer ov Uàmeriue
personne que j'aime ; je la défends de (oota
mes forces, et j'avise an moyen de reainfof'
mer pour son honneur.
onnoiiR*
Pourquoi |enez-voHS ce langage? *»«•
compère.
LE conrÈRE*
Ma commère, je vous le dirai. L*^'*!^
par toute cette ville que voire gendre prei»
ses ébats et couche avec vous c<»"*]!l?
votre fille, quand cela lui plati, et sa» f
culte, et que tous deux vous ae faites qaijfl
ainsi parle- 1- on communément, et ji»
ajoute) que ce n'est pas pour rien q»"*
si soigné dans sa mi8e,carîl enlrelicBlcûia-
merce avec la mère et ta fiUe.
GCIBOCR.
Hélas I est-ce qu'il conrl sur mon cojd J
un tel bruit par la ville? Compère» pr» J
que je vous dois I jamais je ae ^*^f^^.
ne sais qui a mis ce bruit en rircuWi •
mais il a commis un péché mortel. A ^
ne plaise que je sois jamais accusée
méfait pareil 1
AU MOYEN-AGE.
331
LE COOPERE.
Gommere» je vous en avise
De bonne foy , si ait Dieu m'ame I
Me m'en donnez nelos ne blasme»
Belle commère.
OUIBOCE.
Maift TOttt en sçay bon gré, compère,
El TOUS pri» quant l'orrez retraire,
Que dites qu'il est du contraire
LB COMPERB.
Je VOUS en croy bien, vraiment;
Ore vous vous en donrez garde.
A Dieu, qui vous ait en sa garde !
Jusqu'au revoir.
GUIBOUR.
Le benoît jour puissez avoir,
Compère, et la vostre merci !
— Douice mère Dieu, qu'est-ce ci?
Qu'ont ère les gens en pensé
Vavoir telle chose pensé
Sur moy sanz cause et sanz raison ?
Et par foyl c'est granttraïson.
Je n'en puis mais s'en suis dolente
Et se j'en pleure et me démente.
Douice Btere Dieu, que feray?
Certes, jumais ne cesseray
De penser tant que j'aie attaint
Comment ce renom soit estaint
G'on m'a sus mis.
LB PREMIER SOIEUR.
Senestre, compains et amis,
Alons-m'en en place savoir
Se Qottsponrrons un maistre avoir.
Nous n'avons touz deux croiz ne pille ;
Ne partons pas de ceste ville
Sanz gaignier ent.
ij« S01R0R.
Kandec, lu diz bien ; alons4n'rat.
Je sui prest, vez ci ma fauciHe ;
Pren la teue aussi. Avant, bille
Droit en la place.
PRBMIBR SOIEUR.
le m'en vois; or me suis à trace.
Senestre, il est bien matinet.
E garl encore ame n'y est
Qu'entre nous deux.
ij* SOIEUR.
Mondot(sic),cen'estpasmoultgrantdeulx;
Mieulx nous vault estre des premiers
LE COMPÈRE.
Commère, Dieu aide mon anael je vous
en donne avis de bonne foi. Ne m'en donnez
ni louange ni blâme, belle commère.
GUIBOUR.
Au contraire , je vous en sais bon gré ,
compère, et vous prie , quand vous l'eaten*
drez répéter, de soutenir hardiment que
cela n'est pas.
LE COUPÈRB.
Je vous en crois bien, en vérité ; mainte-
tenant vous y ferez attention. (Je vous re-
commande) à Dieu, qui vous ait en sa garde!
Jusqu'au revoir.
GUIBOUR.
Compère, puissiez -vous avoir un jour
rempli de bénédictions! Je vous remercie.
— Douce mère de Dieu, qu'est-ce ceci?
Qu'ont donc les gens dans l'esprit pour
avoir, sans cause et sans raison, pensé
telle chose de moi? Par (ma) foil c'est une
grande trahison. Je ne puis faire plus que
d'en être chagrine, que d'en pleurer et que de
m'en lamenter. Douce Hère de Dieu, que fe-
rai-je ? Certes, jamais je ne cesserai de ré-
fléchir jusqu'à ce que j'aie trouvé le mojen
d'étouffer le bruit que l'on a fait courir sur
mon compte.
LE PREMIER MOISSONNEUR*
Senestre, compagnon et ami, allons-nous-
en sur la place savoir si nous pourrons avoir
un maître. Nous n'avons tous deux ni*€roix
ni pile; ne partons pas de cette ville sans en
gagner.
PEUXIÈMB MOISSOMNEUR.
Mandot, tu dis bien; allon8-aous<«B. Je
suis prêt, voici ma faucille ; prends la tienne
aussi. Marche droit vers la place. *
PREMIER MOISSONNEUR.
Je m'en vais ; toi , suis-moi de près. Se-
nestre, il est bien matin. £h vois ! il n'y a
encore ame qui vive, excepté nous deux.
DEUXIÈME MOISSONNEUR.
Mandot, ce n'est pas un très grand mal;
il vaut mieux pour nous être des premiers
332
THÉÂTRE
Qae ce ne feussions derreniers.
Se Dieu plaist, assez tost venra
Aucune ame qui nous fera
Gaingner monnoie.
GUIBOUR.
Jamais en mon cuern'aray joie
Si aray escaint mon reprouche ;
Mais je ne vois comment l'approuche,
Ce n'est par la mort de mon gendre.
Certainement il me fault tendre
Comment je la puisse approuchier.
Je n'ai point mon argent si chier
Qu'assez et largement n'en donne
A aucune estrange personne
Qui si le tenra en ses poins
Qu'à fin le mettra de touz poins;
Et j'ay maintenant la saison
Miex qu'en autre temps par raison»
Car venuz sont de toutes pars
Estranges ouvriers qui espars
Se sont pour gaingner ci aval.
Je m'en vois savoir, mal que mal»
En la place se je verray
Ame à qui parler en pourray.
E» gar ! g'i vois .ij. grans ribaus
Qui semblent estre fors et baus
Pour faire tost un cop cornu.
— Seigneurs, estes«yoas ci venu
Pour gaingner?
PREMIER SOISDR.
Oïl» dame ; avez-vous mestiér
De nul de nous?
GUIBOUR.
on» espoir. Dont cstes-vous?
Dites-le-moy.
PREMIER SOIBUR.
Nous sommes de vers leCrotoy*»
Et savons bien soier et batre.
S'avezgangnages à abatre»
Youlentiersen merchanderons
Et si les vous abaterons
Bien et tost» dame.
GUIBOUR.
Biaux seigneurs» je suis une femme
A qui VOUS pourrez bien gangnier»
Se voulez à po barguignier»
Assez du mien.
rRANÇAIS
que les derniers. S'il platt à Dieu» il viendra
bientôt quelqu'un qui nous fera gagner de
l'argent.
GumouR.
Jamais je n'aurai de joie au cceur jnsqa'à
ce que j'aie éteint ce bruit ; mais je ne vois
pas conunent j'y parviendrai » si ce n'est por
la mort de mon gendre. Certainement il but
que je fasse mes efforts pour la précipiter.
Je ne chéris pas lellement mon^argent qae
je n'en donne assez et largement à une per-
sonne étrangère pour qu'elle le fasse périr de
ses mains; et maintenant la saison est plus
propice que tout autre temps » car» de tou-
tes parts» il est venu des ouvriers étrangers
qui se sont dispersés pour travailler aux
champs. Je m'en vais savoir sur la place» quel-
que mal que cela soit» si je verrai une ame à
qui je puisse en parler. Eh» regardez! j'y
vois deux grands ribauds qui semUent forts
et prêts à faire promptement un coup diabo-
lique.— Seigneurs, ètes-vous venus ici pour
travailler aux champs?
PREMIER MOISSOmiBUR»
Oui» dame; avez-vous besoin de quel-
qu'un de nous ?
GUUIOUR.
Oui» j'espère. D'où étes-vous? dites-le-
moi.
PREMIER MOISSONNEUR.
Nous sommes de vers le Crotoy » et nous
savons bien scier et battre. Si vous avez des
moissons à cueillir » nous en traiterons vo-
lontiers et nous vous les abattrons bien et
vite» dame.
GUIBOUR.
Beaux seigneurs» je suis une femme avec
qui vous pourrez bien gagner» si vous voa-
lez être accommodans.
* Bourg du Ponthîeu , dans le dé|Nu*teiDeut et
à Tembouchurc de la Somme» Tis-à-vîs de Saint-
Valerij à quatre lieues au dessous d'iUl»beville» en-
tre Rue et Saint -Valcri.
AU XOTEIf-AGB.
333
ij*. SOIBUR.
Par foy ! dame» il nous plaira bien.
Qu'avez à iaire?
GUIBOUR.
Ains que vous die mon affaire,
Je Tueil que sur sains me jurez
Qti'à homme nul vous ne direz
M'a femme ce que vous diray;
Et puis je vous deviseray
Quelle est m'entente.
LE ij* SOIEUR.
Quant est de moy, sanz plus d'attente,
Je vous jur que vostre secrë.
Dame, ce n'est de vostre gré,
Nulnesara.
PREMIER SOnSUR.
N'aussi par moy jà ne fera.
Dame, je vous en asséur.
Or nous dites en bon éur
Vostre plaisir.
GUIBOini*
Seigneurs, ve ci tout mon désir:
C'un homme me soit à mort mis.
Combien que soit de mes amis,
Par vous deux ; et prenez du mien
Largement, je le voulray bien.
Je suis sanz cause diffamée
De li, et en queurt renommée :
Dont triste et dolent ai le cuer.
Tant que ne le puis à nul fuer
Vous dire à droit,
ij' SOIBUR.
Dame, dame, soit tort ou droit.
Sa, nous deux I o, livrés, livrez !
De touz poins sera délivrez,
Jfà n'i Tauldra.
PREMIER SOIEUR.
Voire; mais il nous con vendra
Temps avoir d'aviser comment
Pourrons faire celéement
Geste besongne.
GUIBOUR.
Je levons diray sans eslongne :
Je vous roettray en mon celier;
Puis penseray d'assemiller
Si la besongne et tant feray
Que jusques là l'envoieray
Aussi que pour querre du vin.
Quant le tenrez, mettez-le à fin
Sans li faire plaie ne sanc
DBUXIÈUE MOISSONNEUR.
Par (ma) foi ! dame, cela nous plaît bien.
Qu'avez-vous à faire ?
GUIBOUR.
Avant que je vous dise mon affaire, je
veux que vous me juriez sur des reliques
que vous ne répéterez à homme ni à femme
ce que je vous dirai ; et puis je vous expose-
rai quel est mon projet.
LE DEUXIÈME MOISSONNBUB.
Quant à moi, je vous jure, sans plus atten-
dre, que nul ne saura votre secret, dame, si
ce n'est de votre gré.
PREMIER MOISSONNEUR.
Dame, je vous assure aussi que per-
sonne ne le saura par moi. Maintenant
veuillez nous dire ce que vous désirez.
GUIBOUR.
Seigneurs , ce que je désire , c'est que
vous deux VOUS mettiez à mort un homme,
bien qu'il soit de mes amis ; et puisez large-
ment dans ma bourse, je le veux bien. Je
suis sans raison diffamée à cause de lui, et
le bruit en court : ce qui me met au cœur
tant de tristesse et de chagrin que je ne puis
d'aucune manière vous le dire convenable-
ment.
DEUXIÈME MOISSONNBUB.
Dame, dame, (peu nous importe que ce)
soit à tort ou à raison. Allons, nous deux !
oh, livrez , livrez I II sera expédié en tous
points, il n'échappera pas.
PREMIER MOISSONNEUR.
Oui, vraiment ; mais il nous faudra avoir
le temps d'aviser comment nous pourrons
faire en cachette cette besogne.
GUIBOUR.
Je vais vous le dire sans retard : je vous
mettrai en mon cellier ; puis je songerai à
arranger si bien les choses et je ferai tant
que je l'enverrai jusque là comme pour cher-
cher du vin. Quand vous le tiendrez, expé-
diez-le de manière à ce qu'on ne voie ni plaie
ni sangà son ventre, à sa tète ou à ses flancst
étranglez-le.
334 TIléATIlB
M'en ventre n'en teste n'en flanc :
Eslranglez-lay.
ij*» SOIEUR
Il TOUS sera fait sans delay;
Or nous menez en ce celier,
Et puis pensez de besongnter
An rémanent.
GOIBOUR.
Voulentiers, seigneurs; or avant!
Yenez-vous-ent avecques moy;
Je vous paieray bien, par foy !
Boutez-vous touz deux là-dedens;
Je ne mengeray mais des dens
Si le vous aray envoie.
— Or est mon fait bien avoië.
Si venist, je n'ay ceensiime;
Mon mari est hors et sa femme :
II ne peut estre qu'il ne viengne
Assez tost. Aviengne que aviengne,
Cy l'attendray.
AUBIN.
Gy endroit plus ne me tendray;
Je voi bien que diner approuche.
De ce chapon que orains en broche
Yy mettre, vois mengier ma part.
J'ay plus chier estre y tost que tart ,
Et miex me vault.
GUIBOCR.
La malade faire me fault.
Puisque mon gendre va venir ;
Le chief enclin me veil tenir
Et clos les yex.
AUBIN.
Madame, qu'est-ce là? que Diex
Yous doint santé de corps et d'ame 1
£ gar! avez-vousque bien, dame?
Dites-le-moy.
GUIBOUR.
friçonne toute» par foy I
Et sens bien que d'acès sui prise, -
Et si sui de soif si esprise
Que ne puis plus, biau filz Aubin.
Je te pri, prens un pot à vin,
Et me va un po de vin querre
En nostre celier ; fai bonne erre,
Si buveray.
AUBIN.
Dame, voulentiers le feray,
Combien que c*est vostre contraire;
rRANÇAlS
DEUXIÈME HÛISSONIIBUB.
Cela sera fait sans délai; à cette heve
menez-nous dans ce cellier, et puis peiseï
au reste.
GUIBOUR.
Yolontiers, seigneurs; allons, ei am!
venez-vous-en avec moi ; par (ma) foi! je
vous paierai bien. Mettez -vous toos les
deux là«dedans ; je ne mangerai pas que je
ne vous l'aie envoyé. — Mon affaire est maio'
tenant en bon train. Qu'il vienne, je n'ai id
ame qui vive ; mon mari est dehors ainsi
que sa femme : il ne peut manquer d'arri-
ver bientôt. Advienne que pourra, je l'at-
tendrai ici.
AUBIN.
Je ne resterai plus ici ; je vois bien que
l'heure du diner approche. Je vais loaoger
ma part de ce chapon que je vis mettre à
la broche ce matin. Je préfère y être plos
tôt que plus tard, et cela me vaut mieax.
GUIBOUR.
Il me faut faire la malade, puisque non
gendre va venir; je veux me tenir la léJ«
baissée et les yeux fermés.
AUBIN.
Madame , qu'est-ce que cela? Que Dieu
vous donne la santé de Tame et du corps!
Eh regardez! n'étes-vous pas bieo, daffle.
dites-le-moi.
GUIBOUB.
Par (ma) foi! je suis toute en frissons, et
sens bien que je suis prise d'un accès de fiè-
vre; je suis si altérée que je n'en puis pin*»
mon fils Aubin. Je te prie, prends no pot <
vin, et va m'en chercher un peu dans nou«
cellier; dépéche-toi, je veux boire*
AUBIN.
AUttlN. ,
Dame, je le ferai volontiers, biciïfl«« ^^
vous soit contraire ; néanmoins , j^
AC MOYBlf-AGE.
235
Nonpourqnant, je vous en vois traire,
Puisqu'il vous haite.
G01BOUR.
Or va tost. — Ha besongne est faite,
Assez tost délivre en seray.
Or fault penser comment feray
Quant au surplus.
tB PREHIBR SOIEDR.
Dame, ne vous démentez plus :
C'est délivré.
GUDOCB.
Seigneurs, Pavez à mort livré ?
Par quelle guise?
ij« SOIBUB.
PTi avons point fait de faintise,
Dame ; par la goi^e l'avons
Si estraint que de voir savons
Que tout mort gist.
GCIBOUR.
Bien est, seigneurs, il me soufBst ;
Mais sanz vous plus ci déporter.
Il le vous convient apporter
Yci, si le despouUerons
Et en son lit le coucherons ;
Et puis vostre argent vous donrray.
Et si vous en envoieray
Au Dieu plaisir.
ij* SOTEUR.
Il vous sera de grant désir
Fait tont en Teure.
PREMIER SOIEUR.
Dame» monstrez-nous sanz demeure
On vous voulez qu'i soit couchiez;
Par amour, or vos despeschiez
Ains qu'âme viengne.
GUIBOUR.
Pour ce que gaires ne vous tiengne,
Seigneurs, couchiez-le sur ce lit.
Comme s'il dormist par délit.
Cest bien, il est à mon talent.
Tenez, dealer ne soiez lent,
C'on ne vous truisse.
ij* SOIEUR.
Mon fera l'en tant com je puisse
Sur piez ester.
PREHIBR S0IB17R*
Non fera l'en moy, sanz doubler.
Poisqu' argent avons ù despendre,
Alons-m'en de cy sanz attendre,
Com pains Sencstrc.
vous en tirer , puisque cela vous fait plaisir.
GCIBODR.
Allons, va vite. — Ma besogne est faite,
j'en serai bientôt débarrassée. Maintenant
il faut penser comment je ferai quant au
surplus.
LE PREMIER MOISSONNBUR.
Dame, ne volis lamentez plus : c'est fini.
GumouE.
Seigneurs, l'avez-vous mis à mort? de
quelle manière?
DEUXIÈME MOISSOZIIfEUR*
Nous n'avons point usé de ruse, dame;
nous l'avons tellement serré par la gorge
que nous savons, a n'en pas douter, qu'il est
étendu mort.
GUIBOUR.
C'est bien, seigneurs, il me suffit; mais
sans plus vous amuser céans , il vous faut
l'apporter ici , nous le dépouillerons et le
coucherons en son lit; et puis je vous don-
nerai votre argent, et je vous' enverrai à la
garde de Dieu.
DEUXIÈME MOISSONNEUR.
Nous ferons ce que vous désirez, tout à
l'heure de grand cœur.
PREMIER MOISSONNEUR.
Dame, montrez-nous sans retard où vous
voulez qu'il soit couché; nous vous en
prions, dépéchez-vous avant que quelqu'un
vienne.
GUIBOUR.
Pour ne pas vous tenir long-temps, sei*
gneurs, couchez-le sur ce lit, comme s'il
dormait par plaisir. C'est bien, il est à mon
gré. Tenez, ne mettez point de lenteur à
vous en aller, afin que Ton ne vous trouve
pas.
DEUXIÈME MOISSONNEUR.
Cela n'arrivera pas tant comme je pourrai
me tenir sur mes pieds.
PREMIER MOISSONNEUR.
Certes, cela ne m' arrivera pas non plus.
Puisque nous avons de l'argent h dépenser,
compagnon Seneslre , allons-nous-en d'ici
sans plus allendrc.
336
TB<ATM
ij*80IBIJR« ^
Alons, ci ne fait plus bon estre.
A TOUS, Hondot I
CmLLAUMB.
Dame, nous revenons or tost ;
Apportez pain et vin et nappe.
Ce mantel-ci qoi vault bien chape
Vueil despoulîier, il est d'iver.
J'ay fin, si me vneil desjuner.
Delivrez-vottSy alez an vin ;
Et vous, fille, tandis, Aubin
Alez querre, si dînerons.
Demain, ce pens, aousterons,
Si me vueil de gens pourveoir.
Ne vueil pas longuement seoir.
Au mains pour ore.
GCIBOUR*
Marie, Aubin se gist encore
Dedans son lit.
GUILLAUME.
Il a bien pris à son délit
Le cras de ceste matinée.
Va-le appeller, va,po senëe,
Di qu'il se lieve.
LA FILLE.
Aubin, Aubin! s'il ne vous grieve,
Yueillez-me c'est jour ou non, dire.
Dormirez-vous huimais, biau sire?
— E, garl il ne me respont point;
Approuchier le vueil par tel point
Que je saray, vueille ou ne veille
(Gy le descuerre.)
De certain s'il dort ou s'il veille.
— Or sus , sire f sus, sans séjour I
Dormirez-vous cy toute jour?
Qu'est-ce ci, Diex? Ha, mère, mère!
Vez-ci nouvelle tropamere.
Je doi bien plaindre et plourer fort.
Gomme plaine de desconfort.
Je suis perdue.
GUIBOUR.
Qu'as-tu qui ci es esperdue
Et qui ci pleures ?
LA HLLE.
Plourer doy bien : mes bonnes heures
Et touz mes bons jours sont passez,
Car je voi que Aubin trespassez
Est. Lassel lasse ! que feray ?
Certes, pour lui de dueil morray.
riURÇAIS.
DEUXlàVB MOISSORllBUI.
Allons-nous-en, il ne fait plus bonde r
ter ici. A vous, Hondot I
GUILLAUME.
Dame, nous revenons de bonne heure;
portez la nappe, du pain etda m. Ce s;
teau-ci vaut bien une chape; je Yeux Tôt
c'est un manteau d'hiver. J'ai fainiielTt
déjeuner. Dépècbez-vous, allez an cei
et vous, fille, pendant ce temps-là, allez d
cher Aubin, et nous dînerons. Densii,
pense , nous moissonnerons , et je ven
pourvoir d'ouvriers. Je ne vem pas m
long-lemps assis, au moins pour ce aone
GUIBOUR.
Marie, Aubin est encore couché du» «
lit.
GUILLAUHE.
Il a bien consacré à son plaisir la gr»
matinée. Va l'appeler, va, folle, dis-loi q«
se lève.
LA nLLB.
Aubin, Aubin! si cela ne vonschagrioepi
veuillez me dire s'il est jour oui on ood. Doi
mirez-vous toute la journée, beau sire . -u
voyez I il ne me répond point; je feoi na|
procher de lui en telle sorte que je saoni
bon gré, malgré {ici eUe U dicome), à «e
pas douter, s'il dort ou veille. - ABons,*
levons-nous, sans tarder! Dormircï-vof "
toute la journée? Qu'est-ce que ceci,Di«
Ah, mère, mère ! voici une trop amèrefloi
velle. Je dois bien me plaindre et ple«J
abondamment, comme une personne qa«
malheur accable. Je suis perdue.
GUIBOUR'
Qu'as-lu pour être désolée etponru»
pleurer?
Jai bien raison de pleurer: mes w^
heures et tous mes bons jours sont p^
car je vois qu'Aubin est mort.flef •
que ferai-je? certes, je ^^..^
leur pour lui. - Ah, doux Auftifl'
AU MOYEN-AGE.
337
— Ha, doalx Aubin ! la compagnie
D'entre nous deux si esl faillie
Halement brief I
GUILLAUME.
Vez ci douleur et meschief grief;
Hiex amasse lout mon avoir
Avoir perdu. — Fille, est-ce voir,
Queje t"oydire?
LA FILLE.
II est jà jaune comme cire.
— Père, ne me creés-vous mie?
Lasse ! sanz ami sui amie
Povre et déserte.
GUIBOUR.
Ha, belle fille ! quelle perte i
Certes, bien doy mes poins destordre
Et à plourer mes yeulx amordre,
Qaant j'ay perdu le doulx Aubin
Qui tant m'onor[oi]t de cuer fin
Et tant m'amoit.
LA FILLE.
Lasse ! mère, il lie m*appelioit
Touz jours que s'amie ou sa suer;
Sl ques se j'ay tristesce au cuer,
J*ay bien raison.
PREMIER VOISIN.
Diex soit ceens ! Quelle achoison
Vous fait ainsi crier et braire?
Àvez-vous de si grant dueil faire
Cause entre vous?
GUILLAUME.
Oïl, voir, Robert, voisin doulx :
Aubin est mors.
PREMIER VOISIN.
E ! Diex li soit inisericors !
Guillaume, voisin, if m'en poise.
Par la merc Dieu de Pontoise !
Se je le péusse amender I
Ore je vous vueil demander.
Si grant dueil faire que vous vault?
Certes nient. Je scé bien qu'il fault
Que nature en ce cas s'acquitte;
Hais aiez douleur plus petite.
Si ferez bien.
LA FILLE.
Et comment seroit-ce? Je tien,
Robert, que Dieu m'avoit donné
Le plus courtois, le miex séné,
^ plus amoureux, le plus doulx
Si le plus libéral de touz
compagnie a malheureusement duré peu de
temps I
GUILLAUME.
Voici un chagrin et un malheur bien
grands; j'aurais mieux aimé avoir perdu
tout ce que je possède. — Fille, est-ce vrai,
ce que je t'entends dire?
LA FILLE.
Il est déjà jaune comme cire. — Père, ne
me croyez-vous pas? Hélas! je suis sans
ami, amie pauvre et délaissée.
GUIBOUR.
Ah, belle fille! quelle perte! Certes, je
dois bien tordre mes poings et accoutumer
mes yeux à pleurer, puisque j'ai perdu le
doux Aubin qui m'honorait de tout son cœur
et m'aimait tant.
LA PILLE.
Hélas ! mère, il ne m'appelait que son amie
ou sa sœur; en telle sorte que si mon cœur
est plein de tristesse, j*en ai bien des mo-
tifs.
PREMIER VOISIN.
Que Dieu soit céans ! Quelle raison vous
fait ainsi crier et vous lamenter? Avez-vous
parmi vous une cause pour être dans une
aussi grande douleur?
GUILLAUME.
Oui, vraiment, Robert, doux voisin : Au-
bin est mort.
PREMIER VOISIN*
Ehl que Dieu lui soit miséricordieux!
Voisin Guillaume, cela me fait de la peine.
Par Notre-Dame de Pontoise ! j'aurais voulu
l'empêcher, maintenant, je veux vous le de*
mander, à quoi vous sert de manifester une
aussi grande affliction? certes, à rien. Je
sais bien quil faut que la nature en ce cas
paie son tribut; mais modérez votre dou-»
leur, .vous ferez bien.
LA FILLE.
Et comment cela peut-il se faire? Je
tiens, Robert , que Dieu m'avait donné le
plus courtois, le plus sage, le plus amou-
reux, le plus doux et le plus libéral de tous
les hommes natifs de cette terre ; en telle
22
338 THÉÂTRE FRANÇAIS
Les hommes nez de cesle terre ;
Si qn(> se granl tlueil mon ciier serre,
N'est pas merveille.
GmBODR.
Certes, tu dis voir. Ta pareille
N'avoil en tonte la contrée
D'avoir esté bien assenée
A bon et bel. Or est ainsi,
Mors est : Dieu li face mercy
Par sa bonté !
LE PREMIER VOISIN.
Escoutez : s'avez voulenté
De moy rien commander à faire,
Si le me dites sans retraire :
Je le feray.
GUILLAUME.
Robert, donques vous prieray
Que me faciez venir «n coffre.
13 ne autre foiz à faire m'offre
Pour vous autant.
LE PREMIER VOISIN.
Je le vous vois querre bâtant.
Comment qu'il prengne.
ij". VOISIN.
Robert, s'en santé Dieu vous tiengne,
Oiialez-vous?
LE PREMIER VOISIN.
Gautier, je vois, mon ami doulx,
Querre un sarqueil.
ij'. VOISIN.
Sarqueil ! pour qui? est-ce Conseil?
Dites, voisin.
LE PREMIER VOISIN.
Nanil, Gautier; c est pour Aubin,
Le gendre aii maire.
ij*; 'VOISIN. ....
Aubin I Dieu li soit débonnaire
Et doulx à l'ame !
LE PREMIER SERGENT.
Gautier, se Dieu vous gart de blasme,
Qui dit-îl qui est trespassez?
ii'ay pas eu loisir assez
De lui entendre.
ij* SERGENT.
Aubin, celui qui estoit gendre
Guillaume maire de Chiefvi •.
sorte que si mon cœur se serre de cbâfjio
il n'v a rien d'étonnant.
• Probableinenl Chivy-lès-Elouvelles, village si-
tué clans rarrondisscraeni cl à une lieue et quart
de Laon. Il y a encore un Cliivy , hameau dcpendanl
CUIBOUR.
Certes, tu dis la vérité. Il n ; avait
tout le pays ta pareille pour être bien mam
à un liomroe bon et beau. MaioteDaDiiles
mort : que Dieu , par sa bonté , loi fm
miséricorde !
LE PREMIER VOISIN.
Écoutez : si vous avez quelque choseào
commander^ dites-le-moi sans retard: je I
ferai.
GUaLiUME.
Robert, alors je vous prierai de œe bii
venir un coffre. Une auU'e fois je inofc
agir d(ft même à votre égard.
LE PREMIER VOUUV.
Je vais vous le cheicher sur-le^îte"!
quoi qu'il advienne.
BETOIÈME VOISIN.
Robert, Dieu vous tienne en santé! Ou
iez-vous?
LE PREMIER VOISIN.
Gautier, mon doux ami, je vais cher*
un cercueil.
DEUXIÈME VOISIN.
Cercueil ! pour qui? est-ce pour
dites, voisin.
LE PREMIER VOISIN-
Nenni, Gautier; c'est pour
gendre du maire.
DEDXiillE VOISIN.
Aubin ! Dieu lui soit misencarieB^
doux à son ame I
Ga«Uer.Dieuteganlcdeblâ»^Û»«
être trépassé? je n'ai pas eu asse
pour l'entendre.
LEDEinLliMBSKBG^;- j,,
C'est Aubin , celui qm*^^
Guillaume le mu^éje^^^^
de la commune de Baulnceiacinq^^^^^^^^jef»*
Yillc. Ce nom nous fcraiici-o^^^"
pîcrc était Laonnais. .
CoBse!
Hui au matin encor le vi
Sain et baitié.
LE PREMIER SERGENT.
Diex ait de son ame pitié I
Certainement, c'est grans damages;
Car biaux estoit, joues et sages
Et biau pariier.
LE ij*. VOISIN.
A ce pas nous fauU touz aler.
A Dieu, amis !
LE PREMIER SERGENT.
A Dieu, Gautier, qui vous ait rois
Hui en bon jour et en bon moisi
Sanz plus ci estre, aux plaiz m'en vois;
]t en est heure.
LE RAILLIF.
Dont viens-tu, se Dieu te sequeure?
Est de nouvel Amé semons?
Ne que dit-on, or me respons,
Aval la ville?
LE PREMIER SERGENT.
Esmerveilliez sont plus de mille
Personnes qu'aies est à fin
Ce biau jonne homme et fort, Aubin,
Puis orains prime.
LE RAILLIF.
Que diz-lu^ pour le Roy hauliisme !
Est mors Aubin?
LE PREMIER SERGENT.
Ainsi le dient li voisin
Communément.
LE RAILLIF.
Je suis touz esbabiz comment
Il peut estre mors* Siez, te siez.
Je tieng qu'A a esté blecîez
D'aucune ame, certainement :
Dont il est si soudainement
Hort comme il est.
PREMIER VOISIN.
Vez ci un coffre bel et net.
Maire, que vous fas apporter
Pour ce corps en terre porter
Honnestement.
GCILLACME.
Ilet4e jus, amis, bellement.
Que Dieu t'aïsti qu'il ne depiece.
— Voisin, que jà ne vous meschiece;
Vous deux, mettez ce corps dedens.
Envers, envers, non pas adens,
Mes bons anmis !
AU MOTEN-AGE. 339
encore ce matin^bien portant et allègre.
LE PREMIER SERGENT.
Dieu ait pitié de son ame ! Certainement
c'est grand dommage; car il était beau,
jeune, sage et bien appris.
LE DEUXIÈME VOISIN.
C'est un pas qu'il nous faut^tous passer.
Adieu, amis !
LE PREMIER SERGGNT.
Gautier, (je vous recomioande)à Dieu, qui
nous mette aujourd'hui en bon jour et en
bon mois ï Je ne reste p)us ici, je m*en vais
à l'audience ; il en est temps.
LE RAILU.
D*oii viens-tu , Dieu te secoure? Amé est-il
sommé de nouveau ? Que dii-on par la ville?
réponds-n)oi.
LE PREMIER SERGENT.
Plus de mille personne sont émerveillées
qu'Aubin, ce jeun$ homme bel et fort, soit
mort depuis prime.
LE BAILLI.
Par le Très-Haut ! que dis*tu? Aubin est
mort?
LE PREMIER SERGENT.
Ainsi le disent les voisins généralement.
LE RAILLI.
Je suis tout étonné qu'il puisse être mort.
Assieds-toi, assieds-toi. Je tiens, à n*en pas
douter» qu'il a été blessé par quelqu'un : ce
qui a causé sa mort aussi soudainement
qu'elle a eu lieu.
LE PREMIER VOISIN.
Maire, voici un coffre bel et net que je
vous fais apporter pour conduire honorable-
ment ce corps au cimetière.
GUILLAUME.
Ami, que Dieu t'aide 1 mets-le à terre tout
doucement, qu'il ne se brise pas. — Voisin,
que cela ne vous déplaise ; vous deux ,
mettez ce corps dedans. Sur le dos, sur le
dos, et non pas sur le ventre, mes bons
amis!
340
Tn^:ATRB FnA!V^;AIS
LE POUTEUR.
Souffrez y il vous sera bien mis.
—Sire, portez h ce bout là,
Et je porteray par deçà.
Ho! mettez jus.
LE PREMIER YOISIN.
C'est mis. Courtois li soit Jliesus
A Famé et doulx!
LE PORTEUR.
Qui me paiera d'entre vous
De mon portage ?
GUIBOUR.
Je, mon ami, de bon courage.
Une t'en fanit jà.barguignier.
Prie pour li, tien, va gaingner :
Vez ci trois blans.
LE PORTEUR.
Jhesu-Crist,qui est roy puissant,
Li face à l'ame vray pardon !
Se jamais nëusse mains don
De besongne que je féisse.
De robe neuve me véisse
Bien tost vestu.
LE BAILUF.
Tu penses, Gobin; dont viens-tu,
Si embrunchié?
LE ij*. SERGENT.
Voir, j'ay le cuer, sire, empeschié
A merveille, et sui envaTs
De penser et touz esbahiz
Que Aubin est mors.
LE BAILLIF.'
Touz nous fault passer par ce mors,
Vueillonsou non.
îj* SERGENT.
Je scé bien que ce fera mon,
Sire ; mais de ce me merveil
Que depuis orains bault soleil
Par la vile aloit et venoit.
Et entre les gens se tenoit
Sain et liaictié.
PRElilER SERGENT.
Par foy ! c*est damage et pilié,
S*à Dieu pléust.
LE BAILLIF.
Il n'est homme qui me péust
Faire entendant qu'il n'ait esté
Féru ou desirai nt ou bouté,
Dont il est mors soudainement.
]e cuide voir dire; alons m'ent.
LE PORTEim.
Attendez, il sera bien placé. -Sire, por-
tez parce bout, et je prendrai celui-d-Oii'
mettez-le à terre.
LE PREMIER T0ISI5.
L'y voilà. Que Jésus soit courtois eidni
à sou ame !
LE PORTEUR.
Qui de vous me paiera mon portage?
GUIBOUB.
Moi , mon ami , et de bon cœor. To ù
pas besoin de marchander. Prie pour toi.
tiens, va travailler : voici trois blancs.
LE PORTBim.
Que Jésus-Christ , qui est un roi pois-
sant, fasse véritablement pardon hmM'
Si ma peine n'était jamais moins rélribé,
je me verrais bientôt vêtu de robe neave.
LE BAILLI.
Tu es SMJcieux , Gobio ; d'où vieis^
(pour être) si renfrogné?
LE DEUXIÈME SERGENT.
Certes , sire , j'ai le cœar terriblemai
serré ; je suis plongé dans des réflexiousc^
tout ébahi de ce qu'Aubin est mort.
LE BAaLI.
Il nous faut tous avaler ce morceau, bw
gré malgré.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Je sais bien cela , sire; mais je œ'€B«f
veille de ce que tantôt encore, aumiliÉBû'
jour, il allait et venait par la ville, el se te-
nait parmi les gens en bonne santé ei*
grc.
LE PREMIER SERGENT.
Par (ma) foi I c'est dommage et piti«.*"
plaitàDieu.
LE RAILU.
Il n'est personne qui puisse me fi»re ^
tendre qu'il n'ait pas été frappé oa éiran?»
ou renversé, ce qui aura causé sa mort su-
bitement. Je pense dire vrai; alloDS-iJJ
en. Je veux assister à son iobumaiionU"
AU MOYEN-AGE.
341
Je vueil eslre à son enterrage.
Par qui que soit» seray-je sage
Comment est mors.
LA FILLE.
Ha, doulx Aubin ! quant me recors
De Fomiesté qu'en toy avoies.
De la grant amour dont m'amoies.
Des bons muers dont estoies plains,
J*ay bien cause se je te plains
Et se pour toy suis esplourée;
Car de touz biens suis esgarée
Et en grant douleur convertie.- .
lia, mort! com dure départie
As fait de nous deux en po d*eure !
Pren-me aussi et si me deveure
Et de ce siècle me délivre»
le Tay trop plus chier que ainsi vivre
En tel destresce.
LE BAILUF.
Dieu sa paix et sa grâce adresse
Sur vous trestouz!
GUILLAUME.
Monseigneur, si foce-il sur vous
Par sa bonté !
LE BAILLIF.
li me poise, par vérité.
Maire, de vostre empescbement;
Et de ceste mort maleraent»
Se je le péusse amender,
Sivousvueii aiusi demander
Comment a esté si tost pris.
Estoit-il de mal ent[r]epri8
Dedensle corps?
GUIiiLAUME.
Sire baillif, sachiez puis lors
Que nostre fille li donnasmes.
Ne li ne autre ne trouvasmes
Qui déist qu'il éust nul mal
Ne hors ny ens, n'amont n'a val,
Ke sus ne jus.
LE BAILLir.
De tant m'en esbahis-Je plus
Qu'il est ainsi mors. — Et vous^ femme,
En savez-vous rien, par vostre ame I
Nequ*ait esté en compagnie
Où l'en liait fait villenie?
Dites-le-moy.
GUIBOUR.
Naail, sire baillif , par foy!
qu'en soit l'aulQur, je veux savoir la cause de
sa mort.
LA FILLE.
Ah, doux Aubin ! quand je me rappelle tes
bonnes qualités, l'amour que tu me portais,
et tes belles manières, j'ai bien raison de te
plaindre et de déplorer ta perte ; car je
suis privée de tous biens et tombée dans
une grande douleur. Ah, mort! quelle dure
séparation tu as opérée entre pous en peu de
tempsf Prends-moi aussi, dévore-moi et 6te-
moi de ce monde. J'aime mieux cela que de
vivre ainsi dans une pareille détresse.
LE BAILLI.
Que Dieu fasse tomber sur vous tous sa
paix et sa grâce !
GUILLAUHE.
Monseigneur, que sa bonté en fasse au-
tant pour vous !
LE BAILLI.
Maire, en vérité, j'éprouve du chagrin de
votre malheur; je désirerais pouvoir adou- *
cir cette perte funeste, et je veux vous de-
mander comment il a été sitôt enlevé. Était-
il en proie à quelque mal intérieur?
GUILLAUME.
Sire bailli , sachez ceci : depuis que nous
lui avons donné notre fille , nous n*avons
trouvé personne , ni elle ni autre , qui dit
qu*il eût aucun mal quelque part que ce fût.
LE BAILLI.
Je ne m'en émerveille que plus qu'il soit
mort ainsi. — Et vons« femme , sur votre
ame! n'en savez-vous rien? A-t-il été dans une
compagnie où on l'aurait maltraité ? dites-le-
moi.
GUIBOUR.
Nenni, sire bailli, par (ma) foi! maisie-
342
THÉÂTRE FRANÇAIS
Mais suis esbalne formenl
Comment ainsi soudainement
Est trespassez.
LE BAILUF.
Entre vous deux, avant passez;
Descouvrez-moy tost celle bière,
De son suaire eu tel manière
Descousez que veoir le puisse
Dès la teste jusqu'à la cuisse,
Pour en estre mieux hors de doute ;
J'en feray m'a testée toute ,
Ains c'on l'enterre.
LB riV^MlER SERGENT.
Sire, il'vous sera fait bonne erre.
— « Avant! ce couvercle levons,
Gobin; et puis le descousons,
Puisqu'ainsi est.
ij'' SERGBMT.
Or sus delà, sanz faire pleti
Descoudre vueil ceste cousture.
— Sire, ay-je assez fait descouture,
A vostre avis?
LE BAILLIF.
Descouvre-moy bien tout son vis,
Que je voie gorge et poitrine.
— Ho, là Tenez-vous en saisine
De mère, de fille et de père.
Mier ne pevent qu'il n'appere
Qu'il est murdriz ; c'est chose voire.
Veez come a la gorge noire I
' Qui que ce soit, voir, l'a estranglé.
Faites tost, n'y ait plus j angle;
Les mains en croiz et par derrière
Leur liez, et en tel manière
Les enmenrez com chiens en laisse.
Le voir saray, ains que je cesse,
De ce fait-cy.
LE FRBRB.
Diex soit ceens I Las ! qu'est-ce cy ?
Frère, je doi bien dueil avoir
Quant mort vous voy ; si ay-je voir,
Queque nulz die.
LE COUSIN.
Mort qui l'as pris, Diex te maudie !
Tu as pris de nostre lignage
Le plus vaillant et le plus sage.
Las ! de si bien moriginé
Eslre à mort si tost destiné,
C'est grant damage.
suis bien étonnée qu'il soit ainsi subiteoeit
trépassé.
LE BAILU.
Vous deux, passez devant ; déccayrei*»)!
promptement cette bière , et dëoonseï soi
suaire de manière à ce que je poisse le Toir
de la tête àla cuisse, pour enéiremieiixliors
de doute ; je ferai mon attestation du ion,
avant qu'on l'enterre.
LE PREMIER SBRGBIIT.
Sire, vous serez promptement obéi-
En^yantl levons ce couvercle, GoUd;»-
suile décousons-le, puisqu'il en est ainsi.
LE DEUXIÈME SERGEMT.
Allons ! retirez-vous de là, sans root dire.
Je veux défaire cette couture. —Sire, ai-j^
assez décousuy à votre avis?
LE BAILLI.
Découvre-le-moi bien, que je voie sa gorge
et sa poitrine. — Holà! saisissez-vous de la
mère, de la fille et du père. Ils ne peureat
nier qu'il ne paraisse avoir été assassine;
c'est chose véritable. Voyez comme lia h
gorge noire ! Certes, quelqu'un Ta éiraDgi^
Faites vite , sans plus de paroles; liez-lew
les mains en croix derrière le dos, et emœe^
nez-Ies en cet équipage comme chieas en
laisse. Je saurai incessamment la vérité au
sujet de cette affaire. I
LE FRéRE.
QueDieu soit céans! Hélas! qu'esKeq««
ceci? Frère , je dois bien éprouver de la
douleur en vous voyant mort;anssicflSfl^^
je accablé, quoi qu'on en dise.
LE COUSIN.
Mort qui l'as pris, que Dieu le maudisse^
Tu as pris le plus vaillant et le plus ssg^
notre race. Hélas! être si bien élevé etniofl
rir si vite, c'est grand dommage.
AU MOYKN-AGE.
313
LE BAILLIF.
SeigaeurSy de tani vous fas-je sage
Con Fa murdrit je n'eu doubt point ;
Mais vous ne m'eschapperés point ,
Ne vous, ne vous, par les dens Dé I
Si en saray la veriîé,
Puisqu'est ainsi.
GUILLAUME.
Sire baillif, pour Dieu, mercy!
Ne nous vueillés pas si mal estre ;
Par tout nous voulons rendre et mettre
Où vous direz.
LE BAILLIF.
Cest pour nient. — SeigneurSf vous ferez
Gequej'aydit.
LE PREMIER SERGENT.
Sire, il vault fait sanz contredit.
— Tandis que lier vueil le père,
Robin [iic)^ vas, si lies la mère.
Or fais bonne erre.
iy SERGENT.
Il ne m'en fault pas trop requerre :
Je m'en vois délivrer, par m'ame 1
— Avant! bailliez çà voz braz, dame.
Et faites brief.
GUIBOUR.
Lasse I chetive I il m'est à grief,
Si ne m'i vault riens escondire.
E, gardez ! vostre vouloir, sire.
Faites de moy.
LA FILLE.
Lasse ! dolente! avoy 1 avoy !
Bien me ressourt douleur amere
Quant je voy mon père et ma mère.
Qui pour la mort de mon mari.
Dont en cuer sont triste et marri.
Justice veult si mal contraindre
Que lier leur fait et estraindre
Devant les mains.
LE BAILUF.
Si fera l'en tous plus ne mains,
Belle amie, et si en venrez
Aveceulx, pas ne demourrez.
— Lie-la, lie.
LA FILLE (iic).
Vottlentiers. — Or çà, belle amie,
Voz deux mains avoir Qie convient
Pour lier. Refus n'y vault nient:
Delivrez-vous.
LE BAILLI.
Seigneurs , je vous fais savoir qu'on l'a
assassiné, je n'en doute point; mais, par les
dents de Dieu ! aucun de vous ne m'échap-
pera. Puisqu'il en ml ainsi, j'en saurai la
vérité.
•
GUILLAUME.
Sire bailli , miséricorde, pour l'amour de
Dieu I Veuillez ne pas être si dur à notre
égard ; nous voulons bien nous rendre et
mettre partout où vous nous direz.
LE BAILLI.
C'est inutile. — Seigneurs , vous ferex^ce
que j'ai dit.
LE PREMIER SERGENT,
Sire , vous serez obéi sans réplique. —
Tandis que je lierai le père, Gobin, vactlie
la mère. Allons! dépéclie-toi.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Il ne* faut pas trop m'en presser : je
m'en vais les expédier, sur mon ame 1 — Al-
lons ! dame, donnez-moi ici vos deux bras,
et faites vite.
GUIBOUR.
Hélas , malheureuse ! cela m'est pénible,
et rien ne peut m'y soustraire. Eh, voyez i
faites de moi votre volonté, sire.
LA FILLE.
Hélas! malheureuse! hélas! hélas! je res-
sens une douleur bien amère quatid je vois
que la justice veut tellement maltraiter mon
père et ma mère pour la mort de mon mari,
dont ils sont tristes et chagrins au fond du
cœur, qu'elle leur fait lier et serrer les mains
tout d'abord.
LE BAILLI.
L'on ne vous en fera ni plus ni moins,
belle amie, et vous vous en viendrez avec
eux sans retard. — Lie-la, lie.
LE PREMIER SERGENT.'
Volontiers. — Allons, belle amie , il me
faut avoir vos deux mains pour les lier. Le
refus est inutile : hâtez-vous.
344
THÉÂTRE FRANÇAIS
LA PILLE.
Or suis*je angoissée de touz
Les cousiez que remine peut eslre :
Je Yoy mon compaîgnon mort eslre.
Je voy père et merfi en péril
D'estre à honte mis, à essil ;
Je mesme sui prise et liée
Pour mener con famé jugée
A morir. Ha, Dame des cieulx !
En pitié de vos très doulx yeulx
Me regardez.
LE BAILLIF.
Avant, avant I plus ne tardez.
— Seigneurs, menez-les devanl moy.
Par le seremenl qu'ay au roy î
On assez losl voir me diront,
Ou questionnez seront
Vilainement.
ij''. SERGENT.
Or çà ! passez y[s]nellement,
Sanz pluscy eslre.
LE BAILLIF.
Faites ce corps en terre mellre,
Sanz déporter.
LE COUSIN.
Je lo que le facions porter,
Cousin, toi droit au cimetière,
Sanz gésir plus sur terre en bière ;
Et puis, quant enterré Tarons,
De son service ordenerons
Qu'il soit fait gent.
LA FILLE.
Bien est. Plaise-vous, bonne gent,
Cy les mains mettre.
GUILLAUME.
Vierge, mère au doulx Roy celeslrc,
Des desvoiez adresce et port,
Dame, donncs-nous ton confort:
Mestier en est.
LE BAILLIF.
Gobin, or tost I va si me mect
Tout avant euvre, en la Gourdaine
La mère ; et puis la fille maiue ;
D*autre costé en Paradis * .
Et je Guillaume vueil tandis
Questionner.
* Ce nom désigne Fans doute une prison , ou
la chnmEt-c de la question. En 1 4 i 1, on donnait le
nom de psafférion k un lieu de détention, de même
que nous appelons violon In prison d'un corps-dc-
LA FILLE.
Maintenant je suis affligée de tous les ci
tés , autant que femme peut Tétre: je toi
mon mari mort , mon père et ma mèree
danger d'être livrés à la honte et au supplia
moi-même je suis prisonnière et liée poi
être conduite comme femme jogée à roor
Ab, Dame des cieuxl que vos douiyet
me regardent en pitié !
LE BAILU.
En avant, en avant 1 ne lardez pas daTai
tage. — Seigneurs, amenez-les devant mo
Par Je serment que j'ai prêté au roi! ils ni
diront, bientôt la vérité» ou ils seront boi
teusement mis à la question.
LE DEUXIÈME SEAGENT.
Allons! passez vite, sans plus demeurt
101.
LE BAILLI.
Faites mettre ce corps en terre, sans tob
amuser.
LE COUSIN.
Cousin, je suis d'avis que nous le fassion
porter tout droit au cimetière, sans qoi
reste plus long-temps étendu sur la lerp
dans son cercueil ; et puis, qnandnouslafl'
rons enterré) nous ordonnerons son senici
de manière à ce qu'il soit beau.
LA FILLE.
C'est bien. Veuillez, bonnes gens, ymrt
tre la main.
GUILLAUlfE.
Vierge, mère au doux Roi descieux,voiÉ
cl port des égarés , Dame , donne-nous tes
consolations : nous en avons besoin.
LE BAILLL
Gobin, allons, vite! va, mets-moi tout
d'abord la mère dans la Gourdaine*; etpu's
mène la fille de l'autre côté dans le ParaAj;
Quanta moi, je veux pendant ce temps-la
questionner Guillaume. __
fçai-de. Voyez Millin, Anliquitis «^''^f^^'p^^'
p. 6; et M. de Roquefori, De f Etat de ^ '^
françotse dans les xii* et xiii» siècles, p. » ' ' •
• Suivant M. de Koqueforl [Glossaire ^c/^'^^
(itie romane, \.\, p. 701 , col. I), c'est nussUc
d*une ancienne prison de Paris*
AU MOYEN-AGE.
345
ij'. SBRGfiNT.
Sire, dont ¥i vueil-je mener,
Puisque le dites.
GtIBOCR.
Sire, sire, touz Trans et quittes
Délivrez ces .i]. inocens ;
Moy justicez, je m'i assens:
Me me peut le cuer asseotir
Que plus leur voie mal sentir.
Sachiez, sire, qu'en cest affaire
^[*ont coulpes; j'ay fait le fait faire
Moy seulement.
£E BAILLIF.
Guibourt, dire vous fault comment
A esté fait ce murlre-cy,
Et pour quelle achoison aussi
Convient savoir.
GUIBOUR.
Je VOUS confesseré tout voir;
' Dès lor que Aubin ma fille ot prise,
De lui amer fui si esprise
De bonne amour comme mon filz
Que soiez certain, sire, et filz.
Pitiseurs l'amour bien apperçurent,
Dont telx oppinions conçurent
Qu*il me mistrent sus tel diffame .
Que tout aussi con de sa femme ,
Ce disoient, de moy faisoit
Toutes les foiz qu'il lui plaisoit,
Et de nous deux c'estoit tout un.
Ce renom me donna commun
Plus de cinq cens foiz, non pas vint;
Et tant ot couru qu'il avint
Qu'en secré me fu révélée
Geste dolente renommée,
Dont j'oy tel courroux et tel ire
Que je ne savoie que dire.
Là me troubla sens et avis
Li ennemis par tel devis
Que depuis touz jours ma pensée
A. esté mise et adrescée
A ce, comment qu'il déust prendre,
Queféisse morir mon gendre;
Qu'il me sembloit, s'il estoit mors.
Que plus ne courroit li recors
De mon diffame.
LE BAILLIF.
Etcomment le tuas-tu, femme?
Savoir le fault.
LE DEUIIÀMB SERGENT.
Sire, puisque vous le dites, je veux l'y
mener.
GUIBOCR.
Sire, sire, laissez aller en liberté ces deux
personnes, elles sont innocentes ; faites jus-
tice de mon crime, j'y consens: mon cœur
ne peut supporter de leur voir endurer plus
de maux. Sire , sachez qu'en cette affaire
ils ne sont pas coupables; je suis la seule qui
aie fait commettre l'action.
LE BAILLI.
Guibour , il vous faut dire comment ce
meurtre-ci s'est fait, et pour quelle raison.
GUIBOUR.
Je vous confesserai toute la vérité : du
moment qu'Aubin eut pris ma fille , je de-
vins éprise de lui d'un amour honnête
comme s'il eût été mon fils, soyez-en certain
et persuadé, sire. Plusieurs s'aperçurent
bien de cette affection, et en conçurent de
telles idées qu'ils firent courir sur mon
compte un bruit diffamatoire ; ils disaient
qu'il en agissait avec moi comme avec sa
femme toutes les fois qu'il lui plaisait, et que
nous deux nqus ne faisipnsqu'un. Ce bruit fut
répété , non pas vingt fois , mais cinq cents;
et il courut tant qu'il advint que cette triste
renommée me fut révélée en secret. J'en
eusiin tel courroux et une telle douleur que
je ne savais que dire. En ce jnoment, le
diable me troubla tellement l'esprit et la
raison que depuis ma pensée a toujours eu
pour but de faire mourir mon gendre , quoi
qu'il dût en arriver ; car il me semblait
que, s'il était mort , le bruit qui courait sur
mon compte cesserait.
LE BAILLI.
Et comment Tas-tu tué, femme? il faut le
savoir.
346
THÉATRB FRANÇAIS
GCIBOCR.
Je le vous diray, sanz deiïault.
Hier, en la place» m'adressay
A deux valiez (mais je ne sçay.
Sur Tame de moy! qui ilz sont)
Qui laboureurs de braz se font.
En pariant à eulz, leur ouvri
Le vouloir et leur descouvri
Que j'avoie de ceste mort;
Et ilz furent de mon accort.
Pour l'argent que je leur promis.
Adonc en mon celier les mis»
Et puis y envoiay mon gendre»
Par ce que je li fis entendre
Que trop malement soif avoie ;
Et il se mist tantost à voie.
Quant il y vint, tantost fu pris
Par la gorge, et si entrepris
Que mort le getterent par terre.
Lors le fis apporter bonne erre,
Et le couchâmes en son lit,
Con si dormesist par délit.
Les .ij. variés moult bien paiay,
Et tantost les en envoiay.
S'en est la fin.
LE BAILLIF.
C'est assez. — Maine-l'en, Gobin,
Où je t'ay dit.
ij* SERGENT.
Sire, je vois, sanz contredit.
— Çà,dame, çàl
LE BAILLIF.
Certes, je n'oy mats pieçà
Parler de murtre si vilain.
— Ores, je vous délivre à plain,
Guillaume, et vostre fille aussi.
Passez, alez-vous-ent de cy
Ysnellement.
GUILLAUME.
Sire, nous ferons bonnement
Vostre plaisir, c'est de raison.
— Or sachiez, fille, qu'en maison
Qu'aie jamais je u'enterray,
Tant qu'au moustier esté aray
Nostre-Dame de Fine-Terre,
Pour li deprier et requerie
Qu'elle soit à ta mère amie ;
Car je voy, certes, que sa vie
Est en balance.
GCIBOUR.
Je vous le dirai, sans y manquer. Hier, sur
la place, je m'adressai à deux jeunes gens;
mais, sur mon ame, je ne sais ce qu'ils sont,
sinon qu'ils louent leurs bras en qualité de
journaliers. En leur parlant, je leur Gorm
(mon cœur) et leur découvris que je Toobis
cette mort; et ils furent d'accord avec moi,
moyennant l'argent que je leur promis.
Alors je les mis dans mon cellier, et puis
j'y envoyai mon gendre, sous prétexte qae
j'avais horriblement soif; et il se mit en ch^
min sur-le-champ. Quand il y vint , il fat
bientôt pris par la gorge, et tellement as-
sailli qu'ils le jetèrent par terre sans ?ie.
Alors je le fis apporter bien vite, et nous le
couchâmes dans son lit, comme s'il eût dormi
à plaisir. Je payai très bien les deux jeunes
garçons, et je les renvoyai tout de suite.
Voilà tout.
LE BAILLI.
C'est assez. — Emmène-la, Gobio, où je
t'ai dit.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Sire, j'y vais sans réplique. — Allons,
dame, allons !
LE BAILU.
Certes, voilà long-temps que je n'ouîspar-
1er de meurtre aussi horrible. — ^Maintenant,
je vous donne entièrement la liberté, à yods,
Guillaume, aussi bien qu'à votre fille. Pas-
sez, allez-vous-en d'ici bien vite.
GUILLAUME.
Sire, nous ferons de bon cœur votre v^
lonté, c'est raisonnable. — Sachez, ma fiU^t
que je n'entrerai jamais daus une maison
qui soit à moi, jusqu'à ce que j'aie été à l'é-
glise de Notre-Dame de Finistère, pooria
prier et requérir qu'elle soit l'amie de ta
mère; car, certes, je vois que sa vie est en
danger.
AU HaYRII-AGK.
347
LA FILLE.
Ferés; et je, sens delriance.
Droit à Limoges m'en iray.
Et à saint Lienart offerray
En cierges, mon pesant de cire,
Afin qu'il deprist Nostre-Stre
Qu'il vueîUe défendre ma mère
Et la garder de mort amere
Et de vilaine.
GUUiLADMB*
Celle qui est de grâce plaine,
Li soit amie à ce besoing !
Au départir, fille, te doing
Ma benéiçon; vaz à Dieu.
Me sçay se jamais en ce lieu
Cy revenray.
LA FILLB.
Adieu, père ; ne fineray
Tant qu'à Saint-Lienart aie esté.
Mettre me vois, en vérité,
Gom pèlerine.
LE FRERE.
Gbier sire, par vostre bénigne
Grâce, à vous venous ci-«ndroit
Requerre que nous faciez droit
De nostre ami.
LE BAILLIF.
Est-il enterrés, ou en my
La sale où vous et li laissay ?
Du bit la vérité bien sçay.
Que dites-vous?
LE COUSIN.
Oil, enterre, sire doulx,
Est-il livrez.
LE COUSIN (sic).
Assez tost serez délivrez.
— Auberi, va le bourriau querre,
Et li dy qu'il s'en voit bonne erre
Une estache faire drescier
Pour une femme justicier.
Quant preste sera, ne se tiengne
Que tantost à moy ci ne viengne.
Or fai briefment.
LE PREMIER SERGENT:
Voulentiers, sire; vraiement.
Je le voi, c'est bien ma besongne.
— Cochet, aiez tost, sanz eslongne,
De par le bailli, nostre maislre,
Une cstaciie drescier et mettre
Ou viez bordel qui est maison
LA FILLE.
Faites ; quant à moi, sans retard, je m'en
irai droit à Limoges, et j'offrirai à saint Lié*
nart mon pesant de cire en ciei^es, afin
qu'il prie Notre-Seigneur de vouloir bien
défendre ma mère et la préserver de mort
amère et honteuse.
GUILLAUME.
Que celle qui est pleine de grâce soit son
amie dans cette nécessité ! A cette sépara-
tiou, je te donne ma bénédiction, ma fille;
va à la garde de Dieu. Je ne sais si je re-
viendrai jamais dans ce lieu-ci.
LA FILLE.
Adieu, père ; je ne m'arrêterai pas que je
ne sois à Saint-Liénart. En vérité , je. vais
me mettre en pèlerine.
LE FRÈRE.
Cher sire, par votre grâce bienveillante,
nous venons ici vous prier de nous faire
justice au sujet de notre ami.
LE RAILLI.
Est-il enterré , ou au milieu de la salle
où je vous laissai, lui et vous? Je sais bien
la vérité du fait. Que dites- vous ?
LE COCSIN.
Oui, mon doux sire, il est déposé au seîn "^
de la terre.
LE BAILLI.
Vous serez bientôt expédiés.— Aubri, va
chercher le bourreau, et dis-lui qu'il aille
bien vite faire dresser un gibet pour le sup-
plice d'une femme. Quand le gibet sera
prêt, qu'il ne manque pas de venir tout de
suite vers moi. Allons 1 fais vite.
LE PRElfIBR SERGENT.
Volontiers , sire ; em vérité', je le vois ,
c*est bien ma besogne. — Cochet, allez vite,
sans délai , de par le bailli , notre maître ,
dresser, et mettre un gibet au vieux lo-
gis, qui est une maison en ruine. Allons,
vite, sans retard! Et sitôt que vous aurez
348
THéATRft FaANÇAIS
Gaste. Or tost, sanz arrestoison !
Et si tosc comme fait arez,
Où ses plaiz tient à lui venrez.
Délivrez- vous.
LB BODRREL.
T-antostser» fait, ami doulx.
Dès ci m* y vois embesougaier.
Dites-li, sanz gaires songier,
A lui iray.
PREMIER SERGENT.
Cochet amis, bien ii diray.
— Sire, j'ay parlé à Cochet.
11 a fourche, estache et crochet*
Cordes et totit quanqtt*à li fault.
A vous venra cy, sanz deffault,
Trcstout en Teure.
LE BAILLIF.
Or me vas, Gobin, sanz demeure
Amener Guibour cy pi^esente.
fay de savoir encore entente
Que me dira.
ij«. SERGENT.
Sire, tantostfait vous sera :
G'y vois. — Çà I issez hors, Guibour $
Au bailli sanz faire demour
Vous fault venir.
GUIBOUR.
•
Dooice mère Dieu, souvenir
Vous vueille de ceste chestive;
Car Je ne croy pas que je vive
Longuement : pour ce, douice Dame,
Vous pri qu'aiez merci de m'ame,
Quoy qu aie pécheresse esté.
Ha, Damel par vostre bonté
Confortez-moy.
LE BAILLIF.
Guibour, belle amie, je voy
Par mesmes ta confession
Qu'à mort et à perdicion
Par toy a esté mis ton gendre.
Ainsi le m'as-tu fait entendre.
Et que ton mari en descoupes
Et ta fille, et qu'en ce fait coupes
N'a nulz que toy.
GlftBOUR.
Sire, il est vérité, par foy !
Dît vous ay pourquoy et comment;
Et voi bien qu'à mon jugement
Sui pour lui amenée icy.
Or aitDicx de m'ame mercy,
fait, vous viendrez à lui où il tient son au-
dieice. Dépéchez-vous.
LE BOURREAU.
Mon doux ami, cela sera bientôt fait. Dès
à présent je vais m'en occuper. Dites-loi
que, sans rêver davantage, j'irai à lui.
LE PREMISR SSRGEIfT.
Ami Cochet, je le lui dirai bien. — Sire,
j'ai parlé à Cochet. 11 a fourche, gibet, cro-
chet, cordes et tout ce qu'il lui faut II
viendra ici vers vous , sans faute , toot a
l'heure.
LE BAILLI.
A présent, Gobin , va moi, sans retard,
amener Guibour en tna présence. Je veux
encore savoir ce qu'elle me dira.
LE BEUXIÈn SERGEVT.
Sire , vous serez promptement obéi : j'y
vais. — Allons 1 sortez dehors, Guibour;
il vous fhut venir sans retard vers le bailli.
GUIBOUR.
Douce mère de Dieu, veuilles vous souve-
nir de cette malheureuse; car je ne, crois
pas que je vive longuement : c'est poarquoi,
douce Dame, je vous prie d'avoir pitié de
mon ame, quelque pécheresse que j'aie été.
Ah , Dame ! par votre bonté reconfortez-
moi.
LE BAILLI.
Guibour, belle amie , je vois par ta con-
fession même que ton gendre a été mis par
toi à mort et à perdition. Tu me l'as fait aiasi
entendre, tu en disculpes ton mari et ta
fille, et nul autre que toi n'est coupable de
ce crime.
GUIBOUR.
Sire, c'est la vérité, par (ma) foi! je vous
ai dit pourquoi et comment ; et je vois bien
que, à cause de lui, je suis amenée ici pour
être jugée. Maintenant que Dieu ait pitié de
mon ame; quîMa veuille attirer vers lui,
Et la vueille à sa part altraire
Et d'enrer garder et retraire,
Où n'a que paine !
LB FRERE.
Ghier sire» de ceste vilaine
Hnrtriere qui si faucement
Mon frère a murdri, jugement
Vous requier dès ici endroit.
Or vous plaise à m'en faire droil,
Sanz dilatoire.
LE cousm.
Sire, il vous requiert raison, voire.
Puisqu'elle aie faitcongnéu,
Par drok devez estre méu
A sa requeste.
LB BOURRUU.
Monseigneur, la be§ongne «st preste^
Ainsi que mandé le m'avez.
Or me dites que vous vouiec
Que je plus face.
LB BAILUP.
Prcn une hart et la me lasse .
Entour le col de ceste famé:
Mourir li convient à diffame';
Et lui liez les mains aussi.
Et puis nous en irons de ci
A la justice.
LE BOURRIilf*
Et je vueil ouvrer de m'ofBce,
Puisque le dicter.
GUIBOUR.
E, Dame ! qui par voz mérites
Dignes à Dieu et précieuses,
Dessus toutes les glorieuses
Ames qui en paradis sont
Et qui jamais' estre y pourront
Avez et arez seigneurie
(Je parle à vous, vierge Marie),
Gonfortez-moy à ce besoing,
Et de m'ame aiez cure et soing;
Car je voy bien et sanz deffauk
Le corps morir à honte fault
Et assez brief.
LB FRERE.
Certes, on ne vous peut trop grief
Ne trop honte faire, martriere^
Qui avez en telle manière
Mon frère mort.
LE DAILLIF.
Acheter li feray son tort.
MOYEN-AGE. 349
la préserver et la retii-er de Tenfer, où il n* y
a que tourment.
LE FRERE •
€her sire, je requiers dès à présentie ju-
gement de cette meurtrière infûme qui a si
traîtreusement assassiné mon frère. Veuillez
m'en faire justice, sans délai.
LE COUSIN.
Sire, vraiment sa requête est juste. Puis-
qu'elle à èonfessé le fait , vous devez de
droit être porté à la lui accorder.
LE BOURREAU.
Monseigneur, la besogne est prête, ainsi
que vous me l'avez commandé. Maintenant
dites-moi que voulez-vous que je fasse de
phit?
LE BAILLI.
Prends une hart et iace-la*moi autour du
cou de cette femme : il faut qu'elle meure
ignominieusement. Liez-lui aussi les mains,
el puis qous nous en irons d'ici au lieu des
exécutions.
LE BOURREAU.
Je veux travailler de mon métier, puisque
vous le dites.
GUIBOUR.
Eh, Damel qui, par vos mérites dignes
et précieux aux yeux de Dieu , avez et au-
rez la suprématie sur toutes les âmes glo-
rieuses qui sont en paradis et qui jamais
pourront y être (c'est à vous que je parle,
Vierge Marie) , reconfortez-moi dans cette
extrémité, et prenez soin et souci de mon
ame; car je vois bien que sans faute il faut
que mou corps meure honteusement et bien-
tôt.
LE FRÈRE.
Certes, meurtrière, on ne peut vous faire
trop de mal et trop de honte pour avoir
fait périr mon frère d'une telle manière.
LE BAILU.
Je lui ferai expier son tort. — Aubri ,
350 TUÉATaS
— Aaberi, vaz taotost crier
En la place sanz décrier
Que nul chief d'ostel ne remangne
Que à la justice tost ne viengne ;
E[t] puis revien.
PREKBR SERGENT*
Sire, je le vous feray bien.
— Or escoutez, vous en commun :
A touz ensemble et à chascun,
Par foy I fas ce commandement :
Qu'à la justice ysnellement
Venez que le baillif veult faire,
Sur quanque vous povez meffliire
Envers le roy.
PREMIER VOISIN.
G'y ay plus chier aler, par foy !
Que je l'amende-
ij* VOISIN.
Et je aussi; qu'il ne me demande
Amende, y vois.
LE BAILLIF.
Sus 1 assez grans est noz convois,
Et touz jours venront gens assez.
— Devant moy, toi et li, passez.
— Cochet, délivrer s'en convient:
Le delaicment n'y vault nient.
Mouvez, mouvez.
LE BOURRIAU.
Avant ! de venir vous prouvez,
Dame ; ne fault point dire : Qu'est-ce ? ;
Je vous menray corn chien en laisse
A ceste hart.
GUIBOUR-
E, Diex ! mon cuer pourquoy ne part
Et crevé afin que je morusse.
Si que plus honte ne bëusse
Du grant meschief oii je me voi ?
— Sire baillif, ottroiez-moy
Un.don par vostre doulx plaisir :
Que ci aie un po de loisir
De prier la Dame de grâce ;
Puisque devant l'église passe.
Ce vous requier.
PREMIER VOISIN.
£ I ottroiez-li, sire chier.
Ce que requiert pour l'amour Dieu,
Sanz entrer dedanz le saint lieu :
Vous ferez bien.
ij^' VOISIN.
Certainement, sire, je lien.
FRANÇAIS
va tantôt crier sur la place , n'y manque
pas, que nul chef de famille ne se dispeose
de venir vite au lieu des exécutions ; et pois
reviens.
LE PREMIER SERGENT.
Sire, je vous obéirai ponctuellement. —
Or écoutez, vous tous en général : par (ma]
foi I je vous commande à tous ensemble et à
chacun (en particulier) que, si vous ne vou-
lez forfaire envers le roi, vous veniez promp-
tement assister à la justice que le bailli veat
faire.
LE PREMIER VOISIN.
Par (ma) foi ! j'aime mieqx y aller que de
payer l'amende.
LE DEUXIÈME VOISIN.
Et moi aii3si ; de peur qu'on m'y con-
damne, j'y vais.
LE BAILLI.
Allons! notre suite est assez nombreuse ,
et toujours il y viendra assez de monde. —
Toi et lui, passez devant moi. — Cochet, il
faut se dépécher: le retard n'est bon à rien.
En mouvement! en mouvement!
LE BOURREAU.
En avant! tâchez de venir, dame; il ne faut
pas dire: Qu'est-«e que c'est? Je vous mène-
rai avec cette hart comme un chien en laisse.
GUIBOUR.
Eh , Dieu I pourquoi mon cœur ne se
fend-il pas afin que je meure et que Je ne
boive plus la honte de la terrible extrémité
où je me vois? — Sire bailli, octroyez-moi un
don, s'il vous plat 1 1 je vous demande un peu
de loisir pour prier la Dame de grâce ; puis-
que je passe devant l'église, je vous adresse
cette requête.
LE PREMIER VOISIN.
Eh , cher sire ! accordez-lui oe qu'elle
vous demande pour l'amour de Dieu, sans
entrer dans le lieu saint: vous ferez bien.
LE DEUXIÈME VOISIN.
Certainement, sire, je tiens que, si vous lui
AU MOTEEf-AGS.
351
S'iiD petiili donnez d'espace,
Ne pourra que miex n'en trespasse;
Et nous devons, s'est rEscripture,
Vouloir de toute créature
Le sauvement.
LE BAILLIF.
Femme, or te délivres briefment ;
Je le t'ottroy, puisc'on t'en {sic) prie;
Mais gairesci ne nousdetrie.
Met-te à genoutz.
GUIBOUR.
Voulentiers, mon cbier seigneur doulz.
— Ha, Dame de miséricorde!
A Dieu, ton chier filz, m'ame acorde ;
Tu qui les pécheurs justifies,
Et les tiens es cieulx glorifies,
Aies pitié de ma misère;
Dame qui es la douice mère
A Créateur de tout le monde.
De ceste lasse en qui habonde
Tant de tristesce et de doulour.
Aies pitié par ta doulçour;
Cargrant mestieray de t'aide.
M'ame sequeur et m'ame aide ;
Car li corps iert tost excilliez.
En feu bruiz et greiliiez :
Et pour ce à toy me rens confesse ,
Comme très povre pécheresse.
De touz les péchiez que onques fis,
Dont meffaite suis vers ton filz.
Soit en parler, en diz, en faiz.
Dame, pardon donner m^en Taiz
De Dieu, qui seul en a puissance.
Qui voit des cuers la repentence
Tout clerement. >
LE BAILLIF.
Avant, avant 1 sus ! alons m'eut.
Yci endroit trop me delay ,
N'ay que faire de tel delay :
Le plus du jour est trespassez.
Or tost, Guibour ! passez, passez.
— Cochet, de li mener te haste.
De son corps fauldra faire un haste
Ardent en flame.
GmBOUR.
E) Vierge, précieuse gemme!
Ce baillif redoubt come fouldre
Qui si s'aïre et s'esfoudre
Contre moy. Vierge pure et monde.
Souveraine de tout le monde,
donnez un peu de répit, elle ne pourra que
mieux trépasser ; et nous devons , comme
l'Ecriture le porte, vouloir le salut de toute
créature.
LE BAILLI.
Femme, allons! dépéche-toi vite; je te
l'accorde, puisqu'on m'en prie; mais ne nous
tiens pas long-temps ici. Mets-toi à genoux.
GUIBOUR.
Volontiers , mon cher et doux seigneur.
— Ah , Dame de miséricorde ! réconcilie
mou ame avec Dieu , ton cher fils; toi qui
justifies les pécheurs , et qui glorifies les
tiens dans les cieux, aie pitié de ma mi-
sère ; Dame, qui es la douce mère du Créa-
teur de tout le monde, toi, qui es si douce,
aie pitié de cette malheureuse en qui abonde
tant de tristesse et de douleur; car j'ai
grand besoin de ton aide. Secours mon ame,
aide-la ; car le corps sera bientôt détruit, em-
brasé par le feu et grillé : c'est pourquoi, pau-
vre pécheresse que je suis, je me confesse à toi
de tous les péchés que je commis jamais , et
dont je me rendis coupable envers ton fils,
soit en paroles, soit en actions. Dame, fais-
m'en donner pardon de Dieu, qui seul en a la
puissance, et qui voit clairement le repentir
des cœurs.
LE BAILLI.
En avant, en avant I allons-nous-en. Je
demeure trop long-temps ici, je n'ai que faire
de ce retard : la* plus grande partie du jour
est écoulée. Allons, vite, Guibour ! passez,
passez. — Cochet, hâte-toi de l'emmener. Il
faudra faire de son corps un tison ardent.
GUIBOUR.
Eh, Vierge, pierre précieuse I je redoute
comme la foudre ce bailli qui s'irrite tel-
lement et tonne contre moi. Viei^e pure et
sans tache, impératrice et dame du monde
entier, par le tourment de cette flamme, par
352
THÉÂTRE
Ëmpereris du ciel et dame,
Par le tourment de ceste flame.
Par ceste mort pesme et houteuse,
Royne du ciel glorieuse,
Du feu d'enfer m'eschive et garde
Et m'ame corne toie garde :
Je la le livre.
LE BOCRRIAU.
Puisqu'il fauli que je vous délivre»
Dame, à genoulz ci vous mettez*
Or çà ! lier par les costez
A cèste estache-ci vous vueil ;
Et puis referay un acueil
Par le col et par la poitrine,
Ains que je ^sse mais ne fine
Ne que plus face.
GUIBOUR.
Vous qui me regardez en face.
Priez pour moy à Nostre-Dame
Que par le feu et par la flame
Où doit mon las de corps bruir.
Le feu d'enfer puisse fuir
M'ame^ que n'en soit approuchée;
Et si vous pri quereprouchée
Ne soit ceste honteuse mort
Mon compagnon, qui n'y a tort,
Doulce gent, n'a sa fille aussi;
Car je lieng fermement cecy
Que moult les adole et les blesce
•Ma mort, et met en grant tristesce,
El fait à mon tourment partir.
Autrement n'en pevent partir
Ny eschaper
LE BAILLIF.
Cochet, pense de toy haster.
Puisque liée est de fors hars,
Couche sur lui de loutes pars
Largement et busche et estrain,
Et puis le feu y boute à plain ,
Sanz tant songier.
LE BOURRIAU.
Je ne quier boire ne mengier
Tant que soit fait. Regardez, maistre<
Je ne scé c'on la puist miex mettre :
De toutes pars enclose en bûche
Est con se fust en une bûche (sic)
Pour tost esprandre.
LE BAILLIF.
Au feu, au feu, sanz pluz attendre !
Au feu, bonne erre !
FRANÇAIS
celte mort terrible et honteuse , reioe glo-
rieuse du ciel , arrache et préserve moo
ame de l'enfer ; garde-la comme la tienne :
je te la livre.
LE BOURREAU.
Puisqu'il faut que je vous expédie, dame,
mettez-vous ici à genoux. Allons ! je vais voa^
lier par les côtés à ce poteau-ci ; et puis je
vous referai un nœud sur le cou et sur h
poitrine, avant que j'en finisse avec vous.
GUIBOUR.
Vous qui me regardez en face, priez poar
moi Notre-Dame que, puisqu'on doit con-
sumer mon malheureux corps par le feu et
la flamme, mon ame puisse fuir le feu d'en-
fer de manière à ne pas en être approchée ;
et je vous en prie, bonnes gens, que cette
mort infamante ne soit pas reprochée à mon
mari , qui n'en est nullement coupable, ni à
sa fille; car je tiens fermement pour vrai que
ma mort les chagrine et les navre fort, les
met dans une grande tristesse, et les fait par-
ticiper à mon tourment. Ils ne peuvent au-
trement s'en tirer.
LE BAILU.
Cochet j songe à te hâter. Maintenant
qu'elle est attachée par de forts liens, coa-
che largement sur elle de toutes parts des
bûches et de la paille , et puis mets-y le feo
partout, sans tant rêver.
LE BOURREAU.
Je ne veux ni boire ni manger jusqu'à
ce que cela soit fait. Regardez, maître. Je
ne sache pas qu'on la puisse mieux dispo-
ser : elle est de tous côtés entourée de bois
comme dans une huche , pour vite s'allu-
mer.
LE BAILLI.
Le feu , le feu , sans attendre plus long-
temps! le feu, bien vite !
AD MOYEN-AGE.
3ô3
W BOURRIAU.
Taotosty sire, Je le vois querre.
Or est tout prest.
DIEU.
Mère, mère, heure et temps est
Que de ci vous convient descendre
Pour aler sauver et deffendre
Guibour, qui tant piteusement
Vous appelle, et tant doulcement
Requiert à moy avoir accorde
Par mi vostre miséricorde.
Que je li pardoing son meffait.
Alez la deffendre dé fait,
Que pour feu qn'entour li oo face
Son corps n'empire ne nefface*
Ne ne malmette.
itOSTRE-DAHE.
Filz, d'aler y sui toute preste^
— Or susl Gabriel, descendez,
Et vous, Mtchiel ; et si chantez
En alant là.
GABRIEL. *
Dame, vostre gré fait sera.
— Avant, Michiel!— Chantons, amis,
Puisqn'à voie nous sommes mis.
Par doulx accors.
Rondel,
Dieu puissans. misericors,
Vostre grant miséricorde
Fait pécheurs avoir accorde
A vous : c'est un doulx accors.
Dieu puissant, misericors ;
Et voir est que li recors
De vo grâce c'on recorde
Maint coer du Sathan descorde.
Dieu puissant, etc..
LE BOURRIAU.
Alumer vueil par telx efTors
Ce feu, puisque J'ay la matière,
Qu*ilfauldra c'on se traie arrière
De touz costez.
HOSTRE-DAMB.
Mes amis, ce feu déboutez
Si loing ide m'amie loyal
Que ne li puisse faire mal.
■^ Guibour, toû courage asséure :
Tu n'aras, soies-en séure,
* "^'^ ^//. Lisez meffacf.
LE BOURREAU.
Sire, je vais tantôt le quérir. Maintenant il
est tout prêt.
Mère , mère , voici le temps et Theure
qu'il vous fdut descendre pour aller sauver
et protéger Guibour, qui vous appelle d'une
voix si lamentable , et demande avec tant
d'instances que par le moyen de votre mi-
séricorde elle se réconcilie avec moi, pour
que je lui pardonne son crime. Allez la dé-
fendre efficacement, en sorte que, quel que
soit le feu qu'on fasse autour d'elle , il n'at-
taque, ne détruise ni ne maltraite son corps.
NOTRB-BAIIE.
Fils, je suis toute prêle à y aller. — Allons!
Gabriel, descendez, ainsi que vous, Michel;
et chantez en allant là-bas:
GABRIEL.
Dame , votre volonté sera faite. — En
avant, Michel ! — Amis, puisque nous nous
sommes mis en route, chantons mélodieu-
sement et d'accord.
Rondeau.
Dieu puissant , miséricordieux , votre
grande miséricorde réconcilie les pécheurs
avec vous : c'est un doux accord. Dieu puis-
sant, miséricordieux; et la vérité est que
le souvenir de votre grâce que l'on rap-
pelle arrache maint cœur à Satan. Dieu puis-
sant, etc.
LE BOURREAU.
Je veux allumer ce feu avec une telle
force, puisque j'en ai la matière, qu'il faudra
qu'on recule de tous côtés.
MOTRE-DAME.
Mes amis, éloignez ce feu si loin de ma
loyale amie qu'il ne puisse lui faire de mal.
— Guibour, rassure ton cœur : tu n'auras,
soisrcn sûre , ni peine ni tourment par ce
feu, grâce à ton appel si dévot.
23
J54
THÉATRB PMAirÇAIS
Par ce fea peine ne teunnem,
Povr ce que et dévotement
M'as appellée.
Ha* Damel qni d'estre loëe
De bouchet de voii el de dia
Sur toux les sains de paradis
Avez grâce et prerogatÎTe»
Quant vous plaist moy lasse, cbeiive.
De si cruelle mort deffendre.
Gomment la vous pourray-je rendre,
Yiei^ Marie?
LB BÀILLIF*
Certainement» je ne croy mie
Que ne soit arse ceste femme :
Trop a geté ce feu grant fiame
Et trop ruvesche.
LB FRBRB.
Sire, la fouaille estoit sèche ;
S'elle y a gangnié, si le prengne.
De sa mort n'ay-je point d'engaigoe
Ne de courroux/
IB BOURBUU.
Seigneurs, je voi ses liens rouz.
Ses cordes et toutes ses hars ;
Riens n'y a que tout ne soit ars;
Mais elle encore est toute saine,
N'elle n*a plaie ne ne saine,
Ains est très belle.
LB FRERE.
Par le sanc et par ja bouelle !
Murdriére, ainsi n'en irez pas ;
Arse serez ysnel le pas.
Vous n'eschapperez pas à tant.
— Cousin, tost alons querre tant
Palis, buissons, chaume, pesas,
Qu'elle de mort n'eschappe pas
A ceste empainte.
LB GOQSIIf.
Je n'en ay pas voulenté fainte ;
Cousin, alons.
LB FRERE.
Baillif, pour ce que nous voulons
Que soit tost ceste murdriere arse,
Et en pouldre sa char esperse (t te),
Yez ci qu'i dit.
LE BAILUF.
Gettez sur li sanz contredit,
Afin que le feu tost esprengne.
GUIBOUR*
Ah , Dame I qui, sur tous les saints du pa-
radis, avez la i^ce et la prérogative d'être
louée de bouche , de voix et dé paroles ,
puisqull vous plaît de me défendre , pau-
vre malheureuse que je suis, d'une meut
aussi cruelle, comment pourrai-je m'a
montrer reconnaissante, Vierge Marie?,
LB BAILU.
Certainement, je ne puis croire que cette
femme ne soit pas consumée : ce feu a jeté
une flamme trop grande et trop pétillante
(pour qu'il n'en soit pas ainsi).
LE FRÈRE.
Sire, les fagots étaient secs; si elle y a
gagné, qu'elle le prenne. Je n'ai de sa mort
ni remords ni courroux.
LE BOURREAU.
Seigneurs, je vois que ses liens, ses cordes
et toutes ses harts sont rompus ; il n'y a rieo
qui ne soit entièrement brûlé; mais elle est
encore en parfaite santé , elle n'a aucune
plaie et ne' saigne pas; au contraire, elle est
très-belle.
LE FRÈRE.*
Par le sang et par les boyaux! meur-
trière, vous ne vous en irez pas ainsi ; vous
serez brûlée tout de suite, vous ne l'échap-
perez pas. — Cousin, allons vite chercher
des échalas, des buissons, du chaume, des
cosses de pois, afin que, cette fois, elle n'é-
chappe pas à la mort.
LE cousm.
La volonté que j'en ai n'est pas feinte ;
cousin, allons-y.
LE FRÈRB.
Bailli, attendu que nous voulons que
celte meurtrière soit bientôt brûlée , et sa
chair dispersée en poussière , voici ce qu'il
dit.
LE BAILLI.
Jetez sur elle (du combustible), personne
ne s'y oppose , afin que le feu prenne vite,
AXS MOTBN-AGK.
355
Si qoe de lui riens ne remaingne
Ni char ny os.
NOSTRE-ItAMB.
Feuy je te deffens et forclos
Que sur ceste femme ne passes
Ne que de ri^ns tuli meffaces.
— Belle amie, confortes-toy.
— Aloos-m'en, seigneurs* voiis et moy
Es cieulx lassus.
MICHISL.
Yostre gré ferons. Dame. — Or sus !
Gabriel, disons sans descors.
Rendel.
Et yoirs est que li recors
De vo grâce c'on recorde
DuSathan maint cuer descorde.
Dieu poissans, etc.
GUIBOUR.
Bîaux seigneurs, pour miséricorde,
Je vous pri à touz humblement
Et requier faites bêlement.
Espai^niez-moy, si ferez bien.
Sachiez pour voir que nulle rien
Ne sens de chose c'on me face :
Cardée sui par la Dieu grâce.
N'aiez honte d'^re vaincu ;
Car Nostre-Dame ay à escu,
Qui roy[ne] et dame est des cieulx,
Et m'a avec elle esté Diex
Garant aussi.
LS BAILUP.
Seigneurs, seigneurs, certes vez ei
Miracles et très grant merveille,
C'onques mais ne vi sa pareille.
Nous avons malement pechië
Contre Dieu d'avoir empeschié
Ainsi laidement ce saint corps.
— Guibour, chiere amie, yssiez hors
De ce feu. Je vous jur par m'ame,
Je voi bien qu'estes sainte famé.
Garde n'aiez.
GCIBOUR.
Sire, ce que commanderez
Feray de cuer sanz attendue. ^
Çà! vèz me ci de feu yssue;
Que TOtft plaist, sire?
LE BAItlilF.
Dame, du courroux et de l'ire
Que j'ay eu vers vous de fait,
et qu'il ne reste rien d'ellç ni chair ni os.
lfOTRB-J>AMB.
Feu, je te défends et ioterdis de passer
sur cette femme et d^ lui faire le moindre
mal. — Belle amie, prends courage. — Allons-
nousren, seigneurs, vous et moi, là-haut dans
les cieux.
MICHEL.
Nous ferons votre volonté^ Dame. — Al-
lons! Gabriel, chantons en mesure.
Rondeau.
Et la vérité est que le souvenir de votre
grâce que l'on rappelle arrache*maint cœur
à Satan. Dieu puissant, etc.
• GUIBOUR.
Beaux seigneurs, par miséricorde, je vous
prie humblement tous et vous requiers d'a-
gir avec douceur. Épargnez-moi, vous ferea;
bien. Sachez en vérité que je ne ressens
rien de tout ce qu'on peut me faire : je suit
gardée par la grâce de Dieu. N'ayez pas honte
d'être vaincus; car j'ai pour écu Notre-Dame,
qui est reine et dame des cieux, et Dieu m'a
aussi protégée av ec ee.
LE BAILU.
Seigneurs, seigneurs, certes voici des mi-
racles et une très-grande merveille , telle
que je n'en vis jamais de semblable. Nous
avons méchamment péché contre Dieu en
maltraitant ce saint corps aussi indigne-
ment. — Gui bour,. chère amie, sortez hors
de ce feu. Par mon ame t je vous le jure, je
vois bien que vous êtes une sainte femme.
N'ayez peur.
GUIBOUR.
Sire , je ferai sans retard ce que vous
commanderez. Allons! me voici sortie du
feu; que vousplait-ii, sire?
LE BAILLI.
Dame , je vous demande pardon , à ge-
noux et à mains jointes, du courroux et de
366
THÉÂTRE
£t de ce que vous ay meffail,
Agenoulz et à jointes mains
Vous requier pardon ; ou, au moins.
Que de vous ne soie maudis,
N'entre gens blâmé ne* laidis:
Ce vous requier.
GUIBOUR.
Pour Dieu ! levez sus. Je ne quier
Point, sire, telle humilité
Con si faites, qu'en vérité
Vers moy de riens n'esies mefTaiz ;
Car si grans par est mes melTaîz
Que ardoir cent foiz me déussiez.
Se tant ardoir me péiissiez;
Mais par la doulceur Nostre-Dame»
Que j'ay 'requise de cuer et d'ame,
Sauvée sui et garentie.
Se faite m'avez villenie,
La mère Dieu le vous pardoint.
Et bonne fin à touz nous doint I
£t je si fas.
lA PREMIBR VOISUV.
Or ne aous arreston^ci pas,
Avec li touz nous avoions
El au moustier la convolons.
Là, grâces à Dieu rendera
Et à sa mère aussi, qui Tu
Si bien gardée.
LE îj'' VOISIN.
C'est chose jnoult bien regardée
Et c'en doit faire.
LB BiJbLir.
Ma chiere aïoie débonnaire,
Il dient voir. Alez devaot ;
Nous vous irons de près suivant
Trestouz ensemble.
aUIBOUR.
Soit» sire, puisque bon vous semble ;
Aussi l'avoie-je pensé.
— Amoureux Jhesos, qui tensé
Avez mon corps de mort vilaine»
Et vous, Dame, qui chastellaine
Estes du ciel eoiperîal,
Septre de la gloire royal,
El de grâce fontaine et puis.
Tant con je scé, tant con je puis.
Vous et vostre doulz filz merci,
Et de tout mon cuer vous graci
Con celle qui d'or en avant
Tant comme je seray vivant
FRANÇAIS
la colère que j'ai montrés contre vous, et de
ma mauvaise conduite à votre égard ; ou, au
moins, que je ne sois pas maudit par tous,
ni blÂmé ni conspué danslemoBdeiieTotis
en prie.
GUIBOUR."^
Pour (l'amour de) Dieu ! levez-vous. Je oe
veux point , sire , que vous vous kamiliiez
comme vous le faites; car, en vérité , tous
n'êtes coupable de rien à mon égard. Enel-
fet, mon crime est si grand que vous eussiez
dû me brûler cent fois, si vous eussiez pa y
parvenir; mais par la douceur de la vierge
Marie, que j'ai iavoquée de cœur et d'ame, je
suis sauvée et garantie. Si vous m'ateibit
outrage , que la mère de Dieu vous le par-
donne (quant à moi , je le fais), et noos
donne à tous une bonne fin!
LB PRJBiUBR VOiaN.
Maintenant , ne nous arrêtons pas ici,
mettons-nous tous en route avec elle et a^
compagnons-la à l'église. Là, elle rendra
grâces ù Dieu et à sa mère aussi , qui l's si
bien gardée. .;
LB MDXIÀUB YOISni.
C'est chose très -bien vue et qu on doit
faire.
LB AAILL».
Ma chère amie débonnaire, ils disent la
vérité. Allez devant; dou& vous suivrons de
près tous ensemble.
GOIBOUR.
Sire, qu'il en soit ainsi, puisque bon tous
semble; aussi bien y avais^je pensé. —Arooi-
reux Jésus , qui avez garanti moa corp^
d'une mort ignominieuse, etvous,Daœe,
qui êtes châtelaine de l'empire céleste, scep-
tre de la gloire royale, fontaine et puil* ^^
grâce , je vous remercie vous et voire ol*
amant queje sais et que je puis (le ('J^^y
Je vous rends grâces de tout mon cœiif- Do-
rénavant, tant que je seratenvie, je vous
servirai de toutes mesiorces, et je ne la ^'
cuperai qu'à vous servir; c'est, biea joste
— Sire bailli, puis-j«^ s'il vous pJaît, m^"
AU MOTEN-AGE.
357
A mon poYoir vonsserviray.
N'en riens je ne m'ocnpperay
Qa'à vous servir; c*est bien raison.
— Sire bâillify en ma maison
Par vostre gré m'en puis-je aler ?
Veuillez-m'en response donner»
Se c'est voz grez.
LE BAILLIF.
Oïl, Guibour ; mais vons n*irez
Pas seule, ains vous convoleray
Et compagnie vous tenray.
Moi et mes gens.
PREMIER SBRGBirr.
Scions de mouvoir diiigens.
Je vois devant.
ij*. SERGENT.
Et je avecques vous. Or avant !
— Voie ci, voie!
GUIBOUR.
Seigneurs, pour ce convoy la joie
Vous doint Dieu à touz qui ne fine !
Or me laissiez par amour fine
Hui mais seule estre.
LE BAILUF.
Pensons de nous au retour mettre.
— A Dieu, Guibour.
GUIBOUR.
Sire, à Dieu, qui vous doint s'amour !
Et grans merciz.
LE PREMIER POVRE.
Vierge, qii*a Dieu lez li assiz,
Gardés touz ceulx qui bien me font.
De povreté le corps me font.
Povre suis-je, ce n'est pas doute ;
Car je ne say, quant l'en me boute,
Se ce sont ou bestes ou gent,
Ne ne congnois le plonp d'argent.
Ne coivre ne monnoie d'or.
— Las! com il pert noHe trésor,
Bonne gent, qui pert la clarté !
Donnez-moy, car en vérité
Hni ne vi qui me donnast rien.*
An povre qui no voit pas bien,
Pour r amour Dieu !
GUIBOUR.
BoD homme, ne meuz de ce lie»;
AUens, aiiens, je vois à toi.
Tien, biau frère, prie pour moy
Le Roy celesire.
aller dans ma maison? Veuillez me donner
réponse & ce sujet, si c'est votre bon plaisir.
t*
LE BAILU.
Oui, Guibour; mais vous n'irez pà^ seule,
au contraire je vous escorterai et vous tien-
drai compagnie, moi et mes gens.
c
PREMIER SERGENT.
Soyons diiigens à nous mettre en route.
Je vais devant.
BEincIÈME SERGENT.
Et moi avec vous. Allons , en avant ! —
Place par ici, place!
GUIBOUR.
Seigneurs, que, pour votre bonté à m'ac-
compagner ainsi, Dien vous donnée tous la
joie éternelle ! Maintenant, si vous m'aimez
réellement, laissez-moi seule désormais.
LE BAILU.
Pensons à retournei^ur nos pa9« — (Je vous
recommande) à Dieu, Guibour.
GUIBOUR.
Sire, qu'il vous donne son amour! je vous
remercie.
LE PREMIER PAtTVRE.
Vierge, que Dieu a assise à son côté, gar-
dez tous ceux qui me font du bien. Le
corps me fond de pauvreté. Je suis malheu-
reux , il n'y a pas à en douter ; car je ne
sais, quand l'on me pousse, si ce sont bétes
ou gens; je ne sais pas non plus distinguer
de l'argent le plomb, ni le cuivre ni la mon-
naie d'or. —Hélas ! bonnes gens, quel noble
trésor il perd celui qui perd la vue ! Don-
nez-moi, car en vérité je ne vis personne
aujourd'hui me donner quelque chose. Au
pauvre qui ne voit pas bien, pour l'amour de
Dieu 1
m
GUIBOUR.
Bonhomme, ne bouge pas de ce lieiR;
attend^ attends, ^e tais à toi. Tiens , mon
frère, prie pour mot le Roi des cieux.
368
TUÉATBB FRANÇAIS
LB PRBMIBR POVRE.
Ha, dame ! Diex vous vjueille mettre
Et tenir en santé de corps.
Et à la fin misericors
Vous soit à Tame f
îj*. POYRB.
E, Dieux I est-il homme ne famé
Qui me reconfort d'une aumosne?
Que Dieu, qui siet des cieulx ou throsne,
Li vueille aider qui m'aidera
Et qui s'aumosne me donrra 1
Donnez-moy pour la Dieu amour
Vostre aumosne, dame Guibour.
Je sui un povre mesnagier.
Qui n'ay que donner à mengier
A .iij. petiz enfans que j'ay;
Par ceste ame ! ne je ne scay
Gomnent en aye.
GUIBOUR.
Me fais, amis, or ne t'esmaie :
Tu n'en iras pas escondit.
Puisqu'il est ainsi com m'as dit:
Tien, ce sac plain de bief emporte.
Trousse bien tost, vuide ma porte;
Ta» pour Diea soit!
ij* POYRE.
Dame» Dieux qui voit et perçoit
Des cuers le vouloir plainement.
Le vous rende au grant jugement
Qu'il doit tenir!
' GUIBOUR.
A I Dieu en yueille souvenir.
Amis, si com je le désir,
Qui me doint faire son plaisir
De bien en miex !
iij« POVRB.
Regardez-me en pitié; que Dtex,
Bonne gent, sa grâce vous doint,
Et touz voz peSchiezvouspardoint,
Si comme il fist^ Hagdalaine !
Vous veez bien à quelle paine
Je vif; n'y a point de faintise.
— E, Dame ! par vostre franchise,
]t^aites-me bien.
GiriBOUR.
Et que te donrray*je du mien.
Frère, de quoy ton corps miex vaille?
Par foi ! je n'ay denier ne maille.
Si ay*je de toy graot pitié.
Ore, pour la Dieu amistié.
LB PRBMIBR PAUVRE.
Ah , dame! que Dieu veuille vous met-
tre et tenir en santé corporelle , et qn'a
la fin il soit miséricordieux pour votre ame!
LB DBDXiillB PAUVRE.
Eh, Dieul y a-t-il homme ou femme qoi
me reconforte d'une aumftne? Que Dieu.
qui est assis sur le trône des cieux, yeaille
aider à cjslui qui m'aidera et qui me don-
nera son aumône 1 Dame Guibour, douiez-
moi votre aumône pour l'amour de Dieo.
Je suis un pauvre cultivateur, qui D*ai rien
à donner à manger à trois petits eobos
que j*ai ; sur mon ame I je ne sais comment
m'en procurer.
GUIBOUR.
Non, ami, ne te tourmentes pas : ta oe
t'en iras pas avec un refus , puisqu'il an est
ainsi que tu me l'as dit : tiens, emporte ce
sac plein de blé , charge-le bien, quiueviie
le seuil de ma porte; va à la garde de Dieu!
DEUXIÈMB PAUVRE.
Dame, que Dieu qui voit et appreae
pleinemei|f l'intention du cœur, vous le
rende au grand jugement qu'il doit teoir.
GUIBOUR.
Que Dieu veuille s'en souvenir, ami,
aiusuque je le désire , et qu'il me fasse a
grâce de faire ce qui lui plaît, de bien en
mieux!
TROISIÈMB PAUVRB.
Regardez-moi, en pitié; que Weu, bon-
nes gens , vous donne sa grâce et tons
pardonne tous vos péchés, comme à la M^
deleînel Vous woyeï bien dans quel tom-
ment je vis; il tf y a point là de faux-sem-
blant. —Eh, damel par votre bouté, faucs-
moi du bien. ''
GUIBOUR-
Et que te donnerai-je de mon avoir, fr^ j
qui puisse servir à ton corps f P^rva^ j
je n'ai ni denier ni maille , et pourtant j «
grand- pitié de toi. Allons! po«f ''^'"^"
Dieu , je vais savoir si j e puis le faire quciq
AU HOTBII-AGE.
359
Savoir vois se te puis rien faire.
Tien, tien, mon ami débonnaire «
De ce mantel te fas chasuble;
N'en ay plus. C'est de quoy m'afable
Quant je vois hors.
LE TIERS POTRB.
JbesuSt li doulx misericors.
Et sa doulce mère Marie
Ce hault [don]» cêste courtoisie
A cent doubles vous vueille rendre ^
Et à sa part vous vueille prendre,
Dame, à la fin !
GUIBOUE.
Amen. Je l'en pride cuer fin
Qu'il le me face.
PREMIER TOISIlf.
Gautier, par le corps sainte Agace !
J'aide savoir s'esl^ez prest:
Dealer à l'église temps est
Pour le bon jour.
ij* VOISIN.
09, alons-m'en sanz séjour.
N'est pas preudons qui en l'église
N'ot au jour d'ui le saint servise.
Comment au temple porté f u
De sa mère le doulx Jhesu
Qai pour nous en croiz mort souffri.
Et comment pour li elle offri
Deux coulombiaux.
PREMIER VOISIN.
C'est un des services plus biaux,
A mon gré, de toute l'année.
Alons-nous-ent sanz demourée :
L'église est loing.
ij* TOISIN.
Prenons d'estre y à temps le soing.
Par mon hostel, sanz plus, alons;
Mon cierge y est, si le prendrons,
Si l'offerray.
PflEMIBB VOISIN.
Vez'ci le mien que je dbnrray
Aussi an prestre.
GUIBOUR*
E! Dame de qui Dieu voult naistre,
Pieça ne fu que je n'oyss^
De vous la messe et tout l'office
Mais que hui ; et si est la journée
Comment alsistes aoumée
Faire par grant devocion
Vostre purificacion
chose. Tiens , tiens , mon bon ami, fais-toi
une casaque de ce mantean-ci; je n'ai rien
autre. C'est de quoi je me couvre quand je
▼ais dehors.
LE TROISIÈME PAUVRE.
Que Jésus, le doux, le miséricordieux, et
Marie , sa douce mère« vous veuillent ren-
dre au centuple ce grand (don), cette courtoi-
sie, et vous prendre avec les siens, dame, à
la fiai
GUIBODR.
Amen. Je le prie de tout mon cœur de le
faire.
PREMIER VOISIN.
Gautier, par le corps de 8ainte;Agathe I
j'allais savoir si vous étiez prêt : il est temps
d'aller à Féglise pour la solemnité du jour.
DEUXlàMB TOISIN.
Oui ,. allons-nous-en sans retard. Il n'est
pas prud'homme celui qui n'entend pas
aujourd'hui le service divÂi à l'église. C'est
l'anniversaire du jour auquel le doux Jé-
sus, qui souffrit pour nous la mort sur la
croix, fut porté au temple par sa mère, qui
offirit pour lui deux petites colombes.
PREMKR VOISIN. .
A mon avis, c'est un des plus beaux ser-
^ vices de toute l'année. Allons-nobfr-en sans
retard : l'église est loin.
DEUXIÈMB TOISIN.
Prenons le soin d'y être à temps. Allons:
par mon hôtel; sans plus de discours; mon
cierge y est, nous le^ prendrons, et je l'of-
frirai.
PREMIER TOISm.
Voici le mien que je donnerai anssr au.
prêtre.
GunouRt
Eh I Dame de qui Dieu voulut naître , .
Toici long-temps que je n'entendis la messe
et tout votre office. Aujourd'hui c'est le jour
où TOUS allâtes parée^ fa ve très-dévotemeni
votre purification et porter votre enGint au
temple : c'est la cause qui me remplit les
yeux de larmes, certes, avec rai^n. Tavai^.
r
3W
THÂATRB
Et porter vostre enfant au temple :
C'est la cause qui les yex m'emple
De larme, certes, à bon droit.
Je souloie avoir ci-endroit
Présure qui me disoit la messe
En mon oratoire sanz presse :
Or ne lepuis-je mais avoir,
Car donné ay tout mon avoir.
Neis un mantel que je mettoie
Quant vouioie aler par la voie.
Dame, ai donné pour vostre amou^
Si que se je fas ci demour.
Je n'en soie de I^jeu reprise;
Car, Dame, se je vois à Teglise,
Les gens si me regarderont
Et puis de moy se moqueront
Pour ce que je suis ainsi nue
Et je souloie estre vestue
Richement et de grans atours ; ^
Mes m'esperance et mes retours
Est que par ce de mpy mercy
Arez et vostre filz aussi :
Pour ce enclose cy me tenray.
Et de cuer vous deprieray
Dévotement.
PIEU.
Or sus, trestouz ; sus, alons-m'ent !
A ce jour de m'oblacion
Vueil de messe reffeccîon
Donner Guibourt qui là me sert.
Si que bien avoir la dessert.
— Vous .ij., anges, alez devant.
— Mère, et vous les irez suivant;
Et entre nous irons après.
— Anges, soiez en alans près
D'un biau chant dire.
MICHIEL.
Nous le ferons voulentiers, Sire,
Et de cuer pour plusieurs raisons.
— Gabriel, chier compains, disons
D*accort joyeux et sanz ire.
RondeL
Humains, bien vous doit souffire
Que estes tant de Dieu amez
Qu'est mort pour vous à martire ;
Humains, bien vous doit souffire.
Et qu«nt par nous vous fait dire
Que aussi de vray cuer l'amez.
Humains, bien, etc.
FRANÇAIS
coutume d'avoir ici un prélre qui me disait
la messe dans mon oratoire en particalier:
maintenant je ne pais plus l'avoir, car [ai
donné tout ce que je possédais* J'ai mèine
donné, pour l'amour de vous. Dame, do
manteau que je mettais quand je voukissor
tir, en sorte que si je demeure ici, je oe dois
pas en être reprise de Dieu; car, Dame, si
je vais ù Téglise, le monde me regardera et
puis<^ moquera de moi en me voyant ainsi
nue, moi qui étais accoutumée à être Tétoe
richement et de beaux atours; mais doq
espoir et ma croyance sont que parcelayoi»
aurez pitié de moi , votre fils aussi : c'est
^ pourquoi je me tiendrai ici enferoiée, et je
vous prierai d^ cœur dévotement.
DIEU.
Allons, vous tous; allons, partons!
ce jour où je fus offert (au temple} je ?eai
réconforter d'une messe Guibour qui ne
sert là-bas; elle la mérite bien.— Anges, tous
deux, allez devant. — Mère et vous, vous les
suivrez; et nous, nous irons après. —Anges,
soyez prêts à chanter en route un beau can-
tique.
MICHEL.
Nous le ferons volontiers, Sire, cl de cœur
pour plusieurs raisons. —Gabriel, cher com-
pagnon, chantons d'un joyeuz accord et sans
'^'tristesse.
Rondeau.
Humains, qui êtes tatit aimés de ce Die»
qui souffrit mérl et martyre pour vous, (^
doit bien vous suffire; oui, humains, ce»
doit bien vous suffire. Et quand il vous m
dire par nous que vous Taimiez deuwt vo-
tre cœur, humains, cela, etc.
AV MOTBN-AGB*
361
SAINT JKHAH.
Empereris du Dieu empire»
S'il vous plaist» ce cierge offerrez.
— Et vous ces .ij. aussi ferez.
— Dame, je m'en vois par deçà.
— Tenez, Vincent amis, or çàl
— Lorens, ce cierge-ci arez,
Liequel offrir jà vous irez
Quant on ara chanté Tofrande.
— Tien, famé, et de voulenté grande
Et sainte, non pas corne nice,
Lioes Dieu de ce bénéfice
Que tu ci vois.
GABRIEL.
Sus! commençons à haulte vois
Ulntrotte sanz contredit.
Le Confiteor si est dit.
— Hichiel, or sus!
(Cy cbantent touE ensemble ; et puis va Nostre-
Dame àroffrande, et les autres après) et après dit
NosLre-Bame.)
NOSTRB-DAMB.
Hichiel, vas dire à celle femme
Qu'elle se fait donner grant blasme
Du prest^e que tant fait muser,
Et que vjengne sanz plus ruser
Offrir son cierge.
HICHIEL.
Voulentiers, glorieuse Vierge.
— Dame, venez appertement
A l'offrande ; trop longuement
Muse le prestre : si offrez.
C'est mal fait quant vous le souffrez
Attendre ainsi.
GUIBOUR.
Amis, sachiez ce cierge-ci
A li n'a autre n'offerray;
Hais chierement le garderay.
Procède le prestre à s'adresce,
A onltre pardire sa messe,
Sanz moy attendre.
HICHIEL.
Je vois ceste response rendre.
— Glorieuse vierge Harie,
Dit m'a qu'elle ne venra mie.
Et que le prestre eft sa préface
Proce[de] et sa messe parface
Hardiementl
NOSTAE-DAHE.
Gabriel, or y vas briefment,
SAINT IBAM.
Impératrice de l'empire de Dieu, s*il vous
plaît, vous offrirez ce cierge. — Et vous aussi
ces deux pareillement. — Dame, je m^en vais
là-bas. — Tenez , ami Vincent , voig I —
Laurent, vous aurez ce cierge-ci, que vous
irez offrir quand on aura chanté l'offrande.
— Tiens, femme; loue Dieu de ce béné-
fice que tu vois ici , d'une volonté grande et
sainte.
GABRIEL.
Allons! commençons à haute voix l'iitirof t
sans retard. Le Confiieor est dit. — Hichel,
allons I
(Ils chantent ici tous ensemble; puis Notre-Dame
Ta à l'offrande, et les autres après; ensuite Notre-
Dame dit.)
NOTRE-DAIIB.
Michel , va dire à cette femme qu'elle
s'attire un grand blâme en faisant tant mu-
ser le prêtre, et qu'elle vienne sans plus
de faux-fuyans offrir s^ cierge.
MICHEL.
Volontiers , Vierge glorieuse. — Dame,
venez sur-le-champ à l'offrande; le prêtre
muse trop long-temps : faites donc la vô-
tre. C'est mal à vous de souffrir qu'il attende
ainsi.
GUIBOUR*
Ami , sachez que je n'offrirai ce cierge-
ci à lui ni à nul autre ; mais je le garde-
rai précieusement. Que le prêtre passe à
son oraison, pour achever sa messe, sans
m'attendre.
mCHBL.
Je vais rapporter cette réponse. — Glo-
rieuse vierge. Harie, elle m'a dit qu'elle ne
viendra pas , et que le prêtre passe à sa pré«
face et achève sa messe hardiment.
NOTRE-DAME.
Gabriel, va-s -y promptement, et dis-lui
363
TBÉATmS FRANÇAIS
Et di que de venir s'avance,
Et que c'est d'oflKr l'ordenance
Cierge à ce Jour.
GABMBL.
Dame, g'y vois sanz plus séjour
Faire cy. — Delivrez^vous, famé,
Tost; ce vous mande Nostre-Dame.
Apportez ce cierge à rofirande.
Vous faites vilenie grande
De tant faire attendre le prestre.
Yueillez vous tost à voie mettre.
Venez offrir.
GUIBOUa.
U se peut bien de moy souffrir.
Die sa messe, & brief parler ;
Je n'y pense point à aler.
Ne point n'îray.
GABRIEL.
A ma dame ainsi le diray.
Puisque vous n*y voulez venir.
— Dame, elle pense à retenir
Son cierge, et m'a dit en ce point
Pour certain ne l'offerra point:
C'est tout à brief.
NOSTRE-DAMB.
Vas encore à li d^ rechief.
Et lui di que plus ne se tiengne
Que le cierge offrir tost ne viengne;
Et se du contraire s'efTorce,
Oste-li le cierge par force
Hors de ses mains.
GABRIEL.
Dame, elle n*en ara jà mains.
— Je revien à vous, belle amie.
Venez offrir, ne laissiez mie.
Ou ce c'on m'a chargié feray.
C'est que des poins vous osteray
Ce cierge, voir.
GUIBOUR.
Vous n'arez jà tant de povoir.
Amis, que le m'ostez du poing ;
Et si vous deffens et enjoing
De tottchier y
GABRIEL.
Puisque je le tieng jà par my.
J'en seray maistre.
GUIBOCR.
Et g'i vueil si ma force mettre
Que certes il me demourra ;
qu'elle se hftte de venir, et qu'en ce jour c
Tusage d'offrir un eierge.
GABRIEL.
Dame , j'y vais sans pins de reurd.
Fenune, dëpéchez*vous vite ; voici ce q
vous mande Notre-Dame. Apportei céder
à l'offrande. Vous commettez nue Uei
laine action en faisant tant attendre le p
tre. Veuillez-vous mettre vite en route, Tei
faire votre offrande.
GUIBOUR.
Il peut bien se passer de moi. En peu
mots, qu'il dise sa messe; je ne songe pd
à aller à l'offrande, et je n'irai point.
GABRIEL.
Puisque vous ne voulez pas y venir, je
dirai à ma maîtresse. — Dame, elle soi|
à retenir son cierge, et m'a (fit à ce propi
que certainement elle ne roATrira fdA
voilà le tout en peu de mots.
NOTRE-DAME.
Va encore à elle de rechef, et dis-l»
qu'elle ne se refuse pas davantage à lei
promptement offrir le cierge; si elle s'a
tine à faire le contraire, 6te-lui par force I
cierge hors des mains.
GABRIEL.
Dame, elle n'en aura pas ffloins (que toi
ne me dites).— Je revîensà vous, belle ainrt
Venez à l'offrande, n'y roanqnex pas, o« 1
ferai ce dont on m'a chargé, c'est-à-direq»
je vous ôterai ce cierge des poings, en ténie
GUIBOUR'
Ami, vous n'aurez pasasaei
def(V»
pour me l'6ter du poing ; et je vous défen*
formellement d'y toucher.
GABRIBL.
Puisque je le Uens déjà par le miIieB,]''
serai le maître.
Et jy veux teVement mettre ma mj
que certes il me demenrera ;'ûd^^
▲u
Jà de mes mains ne parlira ;
Pour nient lires.
GABRIEL.
Assez lost autrement direz.
Au mains ceci emporteray.
— Dame des cieulx» je tous diray :
Yez ci quanque j*en puis avoir ;
Si ay-je assez fait mon devoir
I>e li oster.
DIEU.
Avant I il né fault point doubter
Que ce qu'elle en a vraiement
Gardera précieusement
Et par très grant devocion.
Or sus I nostre procession
Parfaisons en alant es cieulx ;
Et chantez, anges : c'est le miex
Que je cy vois.
MICHIEL.
Vraiz Dieux, nous le ferons de joye
Sanz vous de riens contredire.
RondeL
Et quant par nous vous fait dire
Que aussi de iray cyer l'amez,
Humains, bien, etc.
GUIBOUR.
A, Dame ! de voz granz bontez
Vous merci. Dieux i où ai-je esté?
Il m'a semblé pour vérité
Qu'en une grant église estoie
Où corn royne vous veoie
Et de sains avec vous grant presse.
Là chantoit vostre 6lz la messe.
Dont saint Vincent estoit diacre
Et saint Lorens le soudiacre.
Un saint y ot, ce me sembla,
Qui un cierge à chascun livra
Et à vous commença premier
Et à moy vint le derrenier,
Ains c'on commençast VlntroUe^
Et puis, quanl la messe fu dite
Jusqu'à l'oflErende à voiz hanltaine,
Alastes offrir premeraine ,
Et puis touz les autres après.
Puis vint vostre ange moult engrès
Qu'offrisse le cierge qu'avoie,
Que tout entier garder cuidoie ;
Mais pour ce que ne Tay volu,
L'une moitié m'en a tolu
HOYBlf-AGE. 363
pas de mes mains. Vous tirez vainement.
GABEUL.
Bientôt vous direz tout autre chose. Au
moins j'emporterai ceci. — Dame des cieux,
je vous dirai que voici tout ce que j'ai pu
en avoir; et j'ai bien fait mon devoir pour
le lui ôter.
DIEU.
En avant I il ne faut point douter qu'en
vérité elle ne garde précieusement et avec
beaucoup de dévotion ce qu'elle en a. Al-
lons! achevons notre procession en allant
aux cieux ; et vous, anges, chantez : c'est ce
que je vois de mieux à faire.
MICHEL.
Vrai Dieu , nous le ferons avec joie sans
vous contredire en rien.
Rondeau.
Et quand il vous fait dire par nous que
vous l'aimiez d'un cœur sincère , humains ,
cela, etc.
GUIBOUH.
Ah, Dame! je vous remercie de votre
grande bonté. Dieu! où ai-je été? Vraiment,
il m'a semblé que j'étais dans une grande
église où je vous voyais comme reine et
avec vous une grande foule de saints. Là ,
votre fils chantait la messe, dont saint Vin-
cent était le diacre et saint Laurent le
sous-diacre. Il y avait, à ce qu'il me sem-
bla, un saint qui remit à chacun un cierge.
Il commença par vous tout d'abord et vint
en dernier lieu vers moi, avant qu'on com-
mençât r/nirott; et puis, quand la messe
fut dite à haute voix jusqu'à l'offrande, vous
allâtes offrir la première , et puis tous les
autres après. Puis vint votre ange qui me
pressa d'offrir le cierge que j'avais et que
je pensais garder tout entier; mais parce que
je ne l'ai pas voulu , il m'en a pris et em-
porté la moitié par force; cependant. Dame,
je m'en console, attendu qu'il l'a rompu et
partagé de telle manière qu'il m'en a laissé
la plus grande partie; et je vois bien, vierge
I Marie, que j'ai été ravie en esprit. Je vous
364
THÉATRB
Et emporté par son effort ;
Maist Dame» en ce me reconfort
Qu'il l'a si rompu et parti
Que le plus m'en a départi ;
Et si congncHS, vierge Marie,
Qu'ai esté en ame ravie :
Dont humblement je vous merci,
Et l'amoureux Jhesu graci
De quoy oublié ne m'a mie ;
Ains m'a fait de sa courtoisie
Hui messe oîr.
LA PRBMIERB NOlfMB.
Guibour, vostre cuer esjofr
Devez bien en Dieu pour certain ;
Car de cecy vous acertain,
Qu'à vous toutes Jj. nous envoie
Dire que vous mettez à voie
De venir sanz dîlacion
Prendre nostre religion
Et nostre habit.
ij« NOIfNB.
Il veult que laissiez le labit
De ce monde pour li servir
Et aussi pour plus desservir
Es cieulx grant gloire.
GUIBOUR.
Je vous diray parole voire :
Certes, c'estoit tout mon désir.
Or en alons au Dieu plaisir.
Puisque vous m'en devez mener;
Je suis toute preste d'aler
Avecques vous.
LA PREMIERE NONNE.
Or alons; mais je lo que nous
Cha[n]tons en alant toutes trois
En louant le doux Roy des roys
Et sa mère, où n'a point d'amer*
— On vous doit bien. Vierge, Iper,
Quant, pour nous d'enfer desnoer,
Diex se fist en vous homme, '
Qui de la mort nous-acquitta,
Où Adam touz nous endebta
Par le mors de la pomme.
EXPLIGIT.
FRANÇAIS
en remercie humblement, et je rends grâce
à Famoareux Jésus de ce qui! ne m'a p»
oubliée; ai^ contraire il a eu la courtoisie de
me faire ouïr la messe aujourd'hui.
LA PRBmÈRB NONNB.
Guibour, certes, vous devez bien réjooir
votre cœur en Dieu ; car je vous fais savoir
qu'il nous a envoyées à vous toutes deux
vous dire que vous vous mettiez en route
pour venir sans retard embrasser notre or-
dre et prendre notre habit.
LA DBOXIÈMB NONRB.
Il veut que vous laissiez les vanités de ce
monde pour le servir et arussi pour mériter
davantage une grande gloire dans les cieux.
GUIBOUR.
Je vous dirai la vérité : certes, c'était li
tout mon désir. Allons-nous-en donc à U
volonté de Dieu, puisque vous devez m'em-
mener; je suis toute prête i partir atec
vous.
LA PREMIÈRE NONHE.
Eb bien ! allons-nous-en ; mais je sois
d'avis que toutes trois nous chantions en
chemin les louanges du Roi des rois et de
sa mère, où il n'y a rien d'amer.— Vierge,
on doit bien vous louer, puisque, pour nous
arracher à l'enfer, Dieu se fit homme eo
vous , et nous acquitta de la mort doDt
Adam nous avait rendus les débiteurs en
mangeant la pomme.
FIN.
F- M.
AU MOYBlf-AGS.
366
SBsaps:
UN MIRACLE
DE NOSTRE-DAME,
DE L'ËMPËRERIS DE ROHME.
NOTICE.
La pièce suivante est tirée du maBiiscrit
7208 .4. B y où elle commence au folio 53
recto. L'auteuis auquel on peut allribuer
les autres miracles contenus dans le même
recueil y parait avoir emprunté celui-ci à
QD conte dévot de Gaulier de Goinsi, inti-
tulé ; de l'Empereri qui garda $a chastée par
moult tempiaeioM^ ; mais il a , pour les be-
soins du théâtre , élagué plusieurs circon-
stances, et en a ajouté un grand nombre d'au-
tres qui ne se trouvent pas dans le récit du
rimeur laonnais. F. H.
* Nouv» Recueil de FMiâux et Contes inéd., eic,
public par Méon« in-B^, t. II, |». 50 et suivaolea.
UN MIRACLE DE NOSTRE-DAME.
NOMS DES PERSONNAGES.
L'EMPERERIS.
L'EHPERIRRB.
BRCN , premier chenlier.
UORIN, premier sergent d'arves.
YSABEL.ladftinoÎMlle.
ORRT, 4j« clieTftUer.
!]« SER6XKT D'ARMES.
LE FRERE A L'EMPEBIBRE.
LE PàPB.
PREMIER CARDINAL,
ye CARDINAL.
BAUDOIN, Tescvier.
GONBERTooGOBERT,
letoarier.
LE HESSAGIER.
DIEU.
NOSTRE-DAME.
SAINT JEHAN.
PREMIER ANGE.
îj« ANGE.
LE MAISTRB MARINIER.
LA DAME PELERINE.
L'ESCUIER A LA PEUBRINB,
oa L'ESCUIER A LA DAME.
L'OSTESSE.
LE CONTE malade.
LES CLERS.
CyoomiMnce .i. Mîraeto de Moetre-Dame, de
l^empereris de Romme que le frare de l'empereur
accusa pour la fere deslruire, pour ce qu'elle n'aroit
vola faire sa Toulenté; et depuis devînt mesel» et la
'^ le garit quant il ot rêgehy son melTaît.
l'bmpereris.
Mon cbîer seigneur. Dieu tout puissant
Vostre santé soit acroissant
Ainsi comme je le désir I
Car, certes, ce que tant jesir
Vous voy de ceste maladie
M'tnnuie noHlt, quoy que nulz die,
Et m'est mouk fort.
Ici commence un MitacU d« Nolre^IMne, tou-
chant Pimpératrice de Home que le fiera de l'empe-
reur accusa pour la faire périr, parce qu'elle n'avait
pas Toulu faire sa Tolontô. Depuis il devint lépreux,
et la dame le guérit apièsqu'il eut confessé son méfait.
l'impératrice.
Mon cher seigneur, que Dieu tout puis-
sant vous rende la santé, ainsi que je le dé«
sire ! car, certes, quoi qu'on en puisse dire,
je suis fort contrariée de vous voir depuis si
long-temps alité pair suite de cette maladie,
et j'en éprouve beaucoup de pe»e.
366
THÉÂTRE FRANÇAIS
L BMPEEIBIIE.
Dame» je tien que Dieu confort
ITenyoiera sanz detriance
Et de mon grief mal alejance
Briement ; je le sens bien et voy.
Faites le bien, prenez couToy
Et vous en alez au moustier
Prier Dieu de bon cuer entier
Que mon mal estaingne et efface
Et me doint grâce qu'encor face
Chose qui me tourt à mérite
Et qui vers li mon ame acquitte
De touz péchiez.
BRinit premier cbeyaUer.
Ha dame, il dit bien, et sachiez
Qu'en ce ne povez-vous meffaire ;
Et si veult-on un sermon faire»
Si que c'est pour vous bien à point:
Alons-y et ne tardons point»
Je le conseil.
l'empsreris.
Anssi m'y assens et le vueil.
— Or tost! alez devant» Morin ;
Faites délivrer le chemin»
Si qu'aions voie.
PREMIER SERGENT D* ARMES.
Youlentiers» se Jhesus me voie.
— Sus I de cy traiez-vous arrière»
Que de ma mace ne vous fiere
Agrantrendon.
Cy conmence le iermon, et le iermon fine
l'empereris parle et dit :
Seigneurs» pieça n'oi sermon
Où éust tant de biens compris ;
Car tout ce qu*a à dire empris»
A démené trop bien et bel.
— Que vous en semble-il» Ysabel»
Par vostre foy?
LA DAMOISBLLB.
Dame» par la foy que Dieu doy !
Je croy que ce soyt un preudomme»
S'il estoit cardinal de Romme;
Si a-il p[r]eschié haultement
Et bien» ne je ne scé comment
On pourroit miex.
PREMIER CHEVALIER.
Bonne aventure H doint Diex !
Dame» il a noblement prescbié.
l'empereur.
Dame» j'espère que Dieu m'enverra biea-
t6t du reconfort et du soulagement à ma
cruelle maladie ; je le sens et le toîs faîea
Agissez sagement» faites -vous accompa-
gner et allez-vous-en à l'église prier Diefl
de tout votre cœur qu'il mette fin à mon mal
et qu'il me donne la grâce de faire eacore
quelque chose qui me soit campîé coraoïe
un mérite et qui acquitte mon aoie eavers
lui de tous mes péchés.
BRUN 9 premier chevaUer,
Ha dame» il dit bien» et sachez qiiCea cela
vous ne pouvez mal faire. On va pronon^r
un sermon » il arrive bien à propos pour
vous. AlIons-y sans tarder» je (vous) le con-
seille.
l'impératrice.
J'y consens de tout mon cœur. — AUcms !
Horin» marchez devant; faites débarrasser
le chemin» de manière à ce que nous puis-
sions nous mettre en route.
LE premier sergent d*armks.
Volontiers» que Jésus me voie ! — Allons,
retirez-vous loin d'ici, (si vous ne voulez) que
ina masse ne vous frappe à coups redoublés.
Ici commence le termon^ et le $emum ter-
miné l'impératrice parle et dit :
Seigneurs» il y a long-temps que je n'ools
un sermon qui renfermât autant de bonnes
choses ; car tout ce que (le prédicateur) a
entrepris dé dire» il Ta très- bien traité.
— Ysabelle , que vous en semble» par votre
foi?
LA demoiselle.
Dame» par la foi que je dois à Dieu ! je
crois que c'est un prud'homme autant que
s*il était cardinal romain ; il a prêché d'une
manière remarquable » et on ne peut pas
mieux.
PREMIER GHEVAUER.
Que Dieu lui donne bonne aventure!
dame » il a noblement prêché » et il s'en est
AD M0T1N-A6B.
367
Et si s'en est biau depeschié
Comme droit maistre.
l'buperxris'.
C'est Yoire. Or çà ! je me yueil mettre
Devant cest autel à genoulz.
--Donlx amoureux Jhesus, et tous.
Dame» qui estes fille et mère
(Mère i qui ? mère à rostre père»
Et fille aussi de rostre filz).
Dame, se onques chose je fis
Qui vous agrée aucunement
(Je parle moult hardiement.
Mais ce me fait ardent désir).
Dame, qu*il tous yiengne à plaisir
De m'otlroier en guerredon
Que par tous puisse avoir un don :
C'est que Dieu vueille cy ouvrer
Sur mon seigneur que recouvrer
Puist bonne santé de son corps,
Et le mette de touz poins hors
De la maladie où il est,
Douice Tierge; et je vous promet
Qu'à )non povoir vous serviray,
Touz les jours mais que je vivray,
De bon cuer et dévotement.
— Gravant, seigneurs! alons-m'ent,
Il en est heure.
PRBMIBR GHBVAUER.
De faire mais hui plus demeure
Pourrions faire mesprison :
AIoDs-m'en, sanz arrestoison,
YersTemperiere.
PBXllIBn SBRGBNT D*ARMB8.
Ayant! alez de cy arriéré!
Vuidiez, faites voie et espace
Si que ma dame à aise passe.
Arrière, touz!
ORRT, ij* chevalier.
Mon chier seigneur, que faites-vous?
Vous vous vestez?
l'bhperiere.
Orry, c'est voirs, ne vous doubtez;
le ne suis mie hors du sens,
h scé bien comment je me sens
N'en quelle manière.
l'emperbris.
Mon chier seigneur, q u*est-ce?quelchiere?
Dites-le-moy.
l'bmpbribre.
Bonne dame, foy que vous doy I
bien tiré, comme un habile maître qu'il est.
l'impératricb.
C'est vtai. Allons! je veux me mettre à
genoux devant cet autel. — Doux et amou->
reux Jésus , et vous , Dame , qui êtes fille et
mère (mère de qui? de votre père, et en
même temps fille de votre fils). Dame, si ja-
mais je fis chose qui vous fàt quelque peu
agréable (je 4>arle avec beaucoup de har-
diesse , mais c'est un ardent désir qui m'y
pousse), Dame, qu'il vous plaise m'oc-
troyer comme récompense que je puisse
avoir un don par vous : c'est que Dieu
veuille opérer sur mon mari de manière à lui
rendre la santé du corps, et qu'il le délivre
en tous points de la maladie à laquelle il est
en proie , douce Yiei^e ; et je vous promets
de vous servir autantque je le pourrai, tous
les jours de ma vie, de tout mon cœur et dé-
votement. — En avant , seigneurs ! allons-
nous-en, il en est temps.
PRBMIBR chevalier.
Mous pourrions mal faire en tardant da-
vantage : allons-nous-en, sans nous arrêter,
vers l'empereur.
LE PREMIER SBRGBlfT D* ARMES.
En avant! retirez-vous, videz les lieux,
faites voie et place , de manière à ce que
ma dame puisse passer. En arrière, tous!
ORRT , deuxième chevalier.
m
Mon cher seigneur, que faites-vous? vous
vous habillez ?
l'empereur.
Orry, c'est vrai , n'en doutez pas; je ne
suis pas hors de mon bon sens* je sais bien
comment et en quel état je me trouve.
l'impératrice.
Mon cher seigneur, qu'est-ce ? quelle fi-
gure? dites-le-moi.
l'empereur.
Bonne dame, par la foi que je vous dois !
368 THÉATBB
Sachiez que Dieu grâce m'a fait
Telle que gari sui de fait.
Et scé bien dont ce m'est venant;
Si li tendray le convenant
Que Tait li aj, n'en doubte nuist
Et briefment : g*y sui bien tenus.
Alez me test mon frère querre,
Dites-li qu'il vieagne bonne erre
A moy parler.
ij* SERGENT d'aRVES,
Mon chier seigneur» g'y vueil aler,
Puisque vous le me commandez.
• — Sire, sire, plus n'attendez:
Vostre frère par moy bonne erre.
Par foy I si vous envoie querre;
Venez à li.
LE FRERE.
Il me semble que tout pâli •
As le visage : qu'i a-il ?
Est-il de morir en péril?
Me me mens point!
ij'' SERGENT d'armes.
Nanil; mais est en très bon point,
La Dieu merci.
le FRERE.
La Dame des cieulx en gracy.
Alons-m'en : icy ne vueil plus estre ;
Tant que je me voie en son esti*e,
Me vueil cesser.
l'empsreris.
Mon chier seigneur, sanz vous courcer
Je vous pri que me vueillez dire
Quel convenant à nostre Sire
Dieu fait avez.
l'eepereee.
Je le vous diray. Vous savez
Gom j'ay esté malade grief:
Si li ay voué» q'est à brief.
Que, s'il m'envoioit garison,
G'iroie sanz arrestoison
Son saint sépulcre visiter;
Et sachiez, dame, sanz doubter,
Dès si tost que li oy promis,
Je me trouvay en santé mis :
Si vueil acquitter mon voyage
Et faire le pèlerinage :
Yousdesplaist-il?
l'empereris.
Certes, mon chier seigneur, nanil,
Quant vous agrée.
FRANÇAIS
sachez que Dieu m'a fait une grâce telle qit
je suis guéri en réalité, et je sais bien d'oà
cela me vient ; aussi , que personne n ei
doute, je tiendrai fidèlement la promeye
que je lui ai faite, et cela dans im court dëhi:
j'y suis bien tenu. Allez-moi prompteneu
chercher mon frère , dites-lui qa*il nenee
bien vite me parler.
LE DEintlÈMB SERGENT d'aRHBS.
Mon cher seigneur, je veux y aller, pois-
que vous me le commandez. — Sire^ sirt,
ne tardez plus : par ma foi] votre frère m en-
voie vite vous chercher; venez auprès de
lui.
LE FRERE.
Il me semble que tu as le visage tout pâle:
qu'y a-t-il? est-il en danger de mortt^e
me mens point.
LE DEUXIÈME SERGENT n'^ftMES.
Nenni; au contraire, il est en très boi
état. Dieu merti!
LE FRÈRE.
J'en remercie la Reine des cieux. Alloos-
nous-en : je ne veux plus rester ici , idùs
marcher jusqu'à que je sois où il est.
«
l'impératrice.
Mon cher seigneur» sans voos courrov-
cer, je vous prie de vouloir me dire quelle
promesse vous avez faite i Dieu notre Sei-
gneur.
l'empereur.
Je vous le dirai . Vou^ savez combien j'ai été
dangereusement malade: eh bien 1 je lui ai
fait le vœu, pour être bref, que, s'il m'envoyait
guérison, j'irais sur-le-champ arisiterson saiot
sépulcre ; et sachez , dame , sans en doutefi
que sitôt que je lui eus fait cette promesse,
je me trouvai en bonne santé : je veux donc
m'acquitter de ce voyage et faire le pèleri-
nage (de la Terre-Sainte) : est-ce que cela
vous déplaît?
l'impératrice.
Nenni, certes, mon cher seigneur, puis-
que tel est votre plaisir.
AU MOTSN-AGB.
369
LE FRERE.
Partez-vous de chose sacrée,
Hon très chier seigneur? dites voir.
Bonne santé puissiez avoir,
Con je vouidroie!
l'emperibrb.
Nanil, frère; je vous ayoie
Mandé, si vous diray pour quoy :
Aler vueily se à Dieu plaîst le roy,
Visiter de cuer enterin
Iherusalem com pèlerin :
Si vous ordene à estre garde
De ma terre et vous prendre en garde
Et des rentes et du demaine;
Etnientmoins vueil que souveraine
Et maistresse sur vous et dame
En soit rennpereris ma femme :
Si vous pri qu'il n'y ait deffault.
—Et se aucune chose vous fault
Pour Testât de vous amonter,
Dame, sanz taiilier ne compte^ ,•
Je vueil qu'il Tait.
l'empereris.
Mon chier seigneur, se Dieu me lait
Vivre en santé, je vous dy bien
Par moy n'ara deffault de rien
Qu'il vueille avoir pour son estât;
Mais li liverray sanz débat,
Soiez-ent seur.
l'emperere.
Dame, à vostre dit m'asseur;
Se voulez, bien le sarez faire.
Ore, pour haster mon affaire,
Droit.au pape m'en vueil aler
Congié prendre et à li parler :
Cest raison, et faire le doy.
— Entre vous .îj., convoiez-moy
Tant que là soye.
ij"" CHEVALIER.
Vostre comman feray de joie.
Mon chier seigneur.
ij"" SERGENT d'armes.
Aussi ay-je désir greigneur
De le faire qu'il n a d'assez
Du commander. — Avant! passez,
Fuiez de cy.
l'emperierb.
Saint père, je vieng à vous ci
Com filz à père obedient :
LE FRÈRE.
Parlez- vous d'une chose secrète, mon
très-cher seigneur? diles(-moi) la vérité.
Puissiez'vous avoir une bonne santé, comme
je le voudrais!
l'empereur.
Nenni , frère ; je vous dirai pourquoi je
vous ai mandé : je veux aller, s'il plaît à
Dieu, le roi (des rois), visiter Jérusalem
avec un cœur dévot, en qualité de pèlerin :
je vous ordonne donc de garder ma terre et
d'en prendre soin, ainsi que des rentes et
du domaine; et néanmoins je veux que l'im-
pératrice ma femme soit souveraine et mai-
tresse au dessus de vous et régente de l'em-
pire: n'y manquez pas, je vous prie. — S'il
vous faut quelque chose pour augmenter
votre état , dame , je veut qu'il l'ait sans
compter ni rogner.
l'Impératrice.
Hon cher seigneur, si Dieu me laisse vi-
vre en santé , je vous assure qu'il aura de
moi tout ce qu'il voudra avoir pour son
état; je le lui livrerai sans difficulté, soyez-
en sûr.
LEMPBREÛR.
Dame, je m'en rapporte à votre parole;
si vous voulez , vous saurez bien le faire.
Maintenant, pour hâter l'exécution de mon
projet, je veux m'en aller droit au pape
pour prendre congé et lui parler : c'est juste
et je dois le faire. —Vous deux, accompa-
gnez-moi jusqu'à ce que j'y sois.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Mon cher seigneur, je ferai avec joie ce
que vous commandez.
LE DEUXIÈME SERGENT d'aRMES.
Aussi bien ai-je un plus grand désir de
le faire que lui de l'ordonner. — En avant !
passez, fuyez d'ici.
l'empereur.
Saint père, je viens ici vers vous comme
un fils obéissant vers son père : c'est juste,
24
370 TUÉATRB
C'est droisy car riche et mendient
Doivent ce faire.
LB PAPE.
Biau chier filz, et pour quel affaire?
Tous est-il venu de nouvel
Riens que vous soit fors bon et bel?
Je r viieil savoir.
l'bmperibbs.
Nanil, saint père; à dire voir.
Je vieng vostre benéiçon
Qoerre» car c'est m*entencion
D*aler faire le saint voiage
IXouItre mer à terre ou à nage ;
Car, saint père, à Dieu promis Tay,
Si n'y vueil plus mettre delay
Que ne le face.
LR PAPK*
La benéiçon et la grâce
Que Diex à saint Pierre Tapostre
Ottria, biau filz, et la nostre
Puissez avoir et près et loingl
Et dès maintenant je vous doing
Geste croiz que vous poserez
Sur vostre espaule et porterez.
Qu'ainsi le doit tout pèlerin
Faire qui va en ce chemin ;
Et avec ma benéiçon.
De voz meffaiz remission
Tout plainement. •
PREMIER CARDINAL.
Sire, failes-le sagement :
Mettez pour vous tel gouverneur
Qu'il soit au prouffit et honneur
De vostre empire.
ij* CHSVAUER.
Il ne Ta pas ore à eslire;
Ainsy a moult bien assigné:
Car son frère y a ordené.
Avec ma dame.
ij' CARDINAL.
Sire, il ne pooit miex, par m'ame I
Entre touz ceulx de son lignage :
Car il est doulx, courtoys et sage,
Bon justicier.
LE PAPE.
Tant le doit-il miex avancier,
Quant il est tel comme vous dittes.
— Filz, d'estre de vostre veu quittes
Mettez brief paine et diligence.
Et si prenez en pascience
FRANÇAIS
car riches et mendians doivent en agir aJKi.
ut PAPE.
Mon beau et cher fils, et pour qaelk ^
faire? Vous est -il nouvellement surreu
quelque chose qui ne vous soit ni boo ai
agréable? je veux le savoir.
l'euperrur.
Nenni , saint père ; à dire vrai , je vies
demander votre bénédiction, car moniotea-
tion est de faire le saint voyage d'ooirew,
soit par terre, soit par eau : je Tai promis i
Dieu, saint père, et je ne veux plus tardera
l'exécuter.
LB PAP£.
Beau fils, puissiez- vous avoir de près ei
de loin la bénédiction et la grâce qoeDiei
octroya à l'apAlre saint Pierre, ainsi qoe la
nôtre ! Dès à présent je vous donne ceue
croix que vous poserez sur sotte épaule et
que vous porterez , car ainsi doil faire toat
pèlerin qui entreprend ce voyage ; ei aiec
ma bénédiction je vous accorde pleine «
entière rémission de vos péchés. .
LE PREMIER CARDINAL.
Sire , agissez sagement : mettez à foiw
place un gouverneur tel qu'il soit au pr*
et à rhonneur de votre empire.
LE DEUXIÈME CHEVALIER'
Il n'a pas maintenant à l'élire; au con-
traire il y a trèî^-bien pourvu : car il a nomme
régens son frère avec ma dame.
LE DEUXIÈME CARDWAL.
Sire, sur mon ame! il ne pouvait ime«J
choisir parmi tous ceux de sa race,
est doux, courtois, sage et ëqui«aW«-
LE PAPB. ..
Puisque ce frère est tel qoe to«s I« o»^'
l'empereur ne doit que plu» '''"""^^i.
Fils , mettez de la diligence à tous »«!
ter bientôt de votre vœu, et P««"«**'J.
tience Tadversilé, si elle vous vieoi; a»
AU MOYEN-AGB.
371
Adversité, se elle vous vient;
Autrement ne vous vauldroit nient
Vostre voiage.
l'empb[ius]rb.
Je souiferray de bon courage
Tout-ce que Dieu m'envoyera»
Jà en moi Ten ne trouvera
Maugréement n'impatience.
Saint père» par vostre liscence
Que je m'en aille.
LE PAPE.
Biau chier filz, il me plaist sanz faille.
Alez, qu'en santé Dieu vous maint*
Et à grant joie vous ramaint
Et à leesce !
ij* SERGENT d'armes.
Avant ! ne nous faites pas presse,
Biaux seigneurs» traiez-vous ensus;
Faittes-nous par ey voie, or sus!
Si ferez bien.
l'empererb.
Dame, du saint père revien.
Qui m'a absolz de mes péchiez
Et m'a, bien vueil que le sachiez,
Donué plaine remission.
Et veult que par devocion
Geste croiz sur m'espaule port
Jusquesà tant que Diex à port
De salut m'ait cy ramené;
Et puisqu'ainsi Ta ordené,
Je la porteray bonnement.
Bailliez-me un autre garnement;
Cestui ne porteray-je mie.
Or me délivrez brief, m'amie :
Aier m'en vueil.
l'empereris.
Mon obier seigneur, à vostre vueil.
— BaiUiez*moy ccste hopelande,
Ysabel: c'est ce qu'il demande,
Si com je pens.
LA DAMOISELLB.
Je l*avoie aussi en pourpens«
Tenez, ma dame.
l'empbrbre.
C'est ce que je demant, ma femme.
Or m'atachiez, par vostre foy !
Cy endroit, pour l'amour de moy.
Geste croiz-ci.
l'empereris.
Je le vousferay sanz nul si,
mont votre voyage ne vous serait pas profi-
table.
l'empbrbor.
Je souffrirai de bon cœur tout ce que
Dieu m'enverra, l'on ne me trouvera jamais
à murmurer ni à m'impatienter. Saint père,
donnez-moi la permission de m'en aller.
LE PAPE.
Mon cher fils , je le veux bien. Allez ,
que Dieu vous conduise en boane santé,
et vous ramène avec grande joie et allé-
gresse!
LE DEUXIÈME SERGENT D* ARMES.
En avant ! ne vous attroupez pas au-
tour de nous , beaux seigneurs , retirez-vous
en arrière ; laissez-nous la route libre par ici,
allons ! vous ferez bien.
l'emperbdr.
Dame, je reviens d'auprès du samt père,
qui m'a donné l'absolution de tous mes pé-
chés, sachez-'le bien; et il veut que par dé-
votion je porte cette croix sur mon épaule
jusqu'à ce que Dieu m'ait ramené ici à bon
port: puisqu'il l'a ainsi ordonné, je la por-
terai volontiers. Donnez-moi un autre ha-
bit; je ne porterai pas celui-ci. Allons! dé-
pêchez-vous, mon amie : je veux partir.
L'iUPÉRATRiCE.
Mon chier seigneur, à votre gré. — Donnez-
moi cette houppelande , Isabelle : à ce que
je crois, c'est ce qu'il demande^
LA DEMOISELLE.
J'y avais aussi songé. Tenez, madame.
l'empereur.
Ha femme, c'est ce que je demande. Al-
lons , par votre foi I attachez-moi ici cette
croix pour l'amour de moi.
l'impératrice.
Mon cher seigneur, je vais vous le faire
372
THÉÂTRE
Mon chier seigneur, benignement.
-^ C'est fait; elle y est tellement
Con ne peut miex.
l'bmpeeubb.
Frere^ il n'y a plus. En touz lieux
Vous pri que m'onneur regardez.
Et que ma compaigne gardez,
Et le peuple tenez en pais.
— Dame, je ne scé se jamais
Vous verray. Baisiez-me, baisiez.
Hé I de plourer vous apaisiez.
— MessireOrry, et vous, Huart,
Alons-m*en; car il m'est à tart
Que soie hors de ceste terre.
Pitié le cuer m'estraint et serre.
A Dieu, trestouz.
l'bmpbrbeis.
Mon chier seigneur, mon ami doulx,
A Dieu, qui tous Tueille conduire,
8i que riens ne vous puisse nuire
Me Taire ma).
LR FRBRB.
Voir, chier frère, jusque l'aval
Vous irons nous .iij. convoiant;
Puis dirons : t A Dieu tous commant, t
Quant la serons.
l'empbrbrb.
Or soit ! ainsi le vous ferons.
— Vous .ij., sergens, alez dcTant.
^ Ho ! n'irez de cy en avant ;
Retournez-vous.
PREMIER CHEVAUBR.
Puisque vous plaist, non ferons-nous.
Adieu, cÛer sire.
LE FRERE.
Chier frère, ne vous scey que dire :
Diex vous condnie à sauveté.
Et vous ramaint par sa bonté
Haitiez et sain I
l'ehperibrb.
Sa voulenté soit faicte à plain!
Adieu, biau frère.
premier sergent d'armes.
Retourner nous convient arrière
Devers ma dame.
premier cbevauer.
Voire, car ce n*est mie fomme
Que nous doions seule laissier;
Si qu'il nous convient avancier
Dealer à li.
FRANÇAIS
de bon cœur, sans observations. — C'estfah;
elle y est on ne peut mieux placée.
l'empbrbor.
Frère, c'est fini. Je vous prie de prendre
en tous lieux sonci de mon honDenr^de
garder ma compagne, et de tenir le peuple
en paix. — Dame , je ne sais si jamais je
vous reverrai. Baisez-moi, baisez. Eh! wr
sez de pleurer. — Messire Orry, et tou,
Huart, allons-nous«en; car j'ai Ûte de ser-
tir de cette terre. La piiié m*enveloppe et
me serre le cœur. (Je vous reconunaidel
tous à Dieu.
l'impératrice.
Mon cher seigneur, mon doux ami, [je
vous recommande) à Dieu; quli veuille voos
conduire, en sorte que rien ne vous poisse
nuire ni faire mal.
LE frère.
En vérité, mon cher frère, noasirœis jo^
que là-bas en vous accompagnant tons trois:
puis, quand nous y serons, nous vonsdinos
adieu.
l'bmperbite.
Soit I nous le ferons ainsi. — Vous deui.
sergens, allez devant. — Ob l voos n'ireipis
plus loin ; retournez sur vos pas.
LE PREMIER CHEVALIBE.
Puisque tel est votre plaisir, nous tous
laisserons ici. Adieu, cher sire.
LE FRÈRE.
Cber frère , je ne sais que vous dire-
que Dieu vous conduise sain e( sauf, ec sou
assez bon pour vous ramener en par6i<<^
santé 1
l'empereur.
Que sa volonté soit entièrement faite f
Adieu, mon frère.
LE PREMIER SERGENT d'ARIBS.
Il nous faut retourner en arrière aopres
de ma dame.
LE PREMIER CHEVAUER*
Oui vraiment, car ce n'est pas une fcïni»«
que nous devions laisser seule; il feuldoof
nous hâter d'aller à elle. I
AI3 MOYfiM-AtîE.
371
LE FRERE.
Dame, puisque je sui celai
Qui de cest empire régent
Suis nommé, de cuer diligent
Vueil penser à yostre prouffit
Faire touz jours, s'il vous soufBst
Et il TOUS plaist.
l'empbreris.
Dès ores mais noise ne plaît
Entre nous .ij. ne doit avoir»
Bîau frère ; mais devez savoir
Qu'un seul voloir et une amour
Doit faire entre nous deux demour ;
Ce n'est pas doubte.
LE FRERE.
Dame, je sui celui qui toute
Yostre voalenté plainement
Suy prest de faire bonnement
Sanz contredit.
l'emperbris.
De tant que vous me l'avez dit
Je VOU.S mercy.
LE FRERE.
Ha chiere dame, il est ainsi :
Du contraire ne doubtez point ,
Et quant il escherra à point.
Vous le sarez.
l'empereris.
De tant que pour moy plus ferez ,
Tant plus tenue à vous seray ;
Et certes, je me peneray
De le merir.
LE FRERE.
Ma chiere dame^ aler quérir
Me convient un petit d'esbat :
La teste me deult et débat.
Et me sancht un po à mal aise ;
Si que, pour Dieu, ne vous desplaise
Se g'i vois, dame.
l'empereris.
Non fait-il, biau frère, par m'ame !
Mais ne faites pas grant demeure,
Si que nous souppons de bonne heure ;
Le temps le doit.
LE FRERE.
Nanil , dame, comment qu'il voit.
— Baudoin, après moy venez;
Ma cloche et mon chapel prenez
Ysnellement.
LE FRÈRE.
Dame , puisque je suis nommé régent de
cet empire , mon cœur veut mettre tous
ses soins à toujours chercher votre bien-
être, si vous me le permettez et que cela
vous plaise.
L'iHPiRATRICB.
Désormais îl faut qu'il n'y ait entre nous
ni bruit ni dispute, mon frère; mais vous
deyez savoir qu'il ne doit régner entre nous
deux qu'une seule volonté et un seul amour;
11 n'y a pas de doute«
LE FRÈRE.
Dame , je suis prêt à faire toute votre
volonté de bon cœur et sans opposition.
l'impératrice.
Je vous remercie de cette assurance.
LE FRÈRE.
Ma chère dame, il en est ainsi : gardez-
vous de croire le contraire; et quand l'oc-
casion propice se présentera , vous recon-
naîtrez la vérité de mes paroles.
l'impératrice.
Plus vous ferez pour moi, plus je vous se-
rai obligée; et, certes, je m'efforcerai de
vous en récompenser.
LE FRÈRE.
Ma chère dame , il me faut aller cher-
cher un peu de distraction : la tête me fait
mal et me fend, et je ne me sens pas à mon
aise; en conséquence veuillez, pour (l'amour
de) Dieu, ne pas trouver mauvais que j'y
aille, dame.
l'impératrice.
Par mon amel mon frère, je le veux bien;
mais ne demeurez pas trop, de manière à
ce que nous soupions de benne heure ; il
en est temps.
le frère.
Nenni , dame , quoi qu'il arrive. — Bau-
douin , venez après moi ; prenez vite ma
cape et mon chapeau.
374
h ESCUIBR.
Voulentiers, sire; vraiement.
Je ne vous yoeil eo riens desdire.
Si ! j'ay tout ; alons-m'en, chier sire,
Où TOUS plaira.
LE FRERE.
Sainte Marie ! que sera?
Mi oeil à mon cuer présenté
Ont tant l'excellente biauté
De ma dame Tempereris
Que je sui comme à mort péris
S'il ne U prent de moy pitié.
Tant qu'avoir puisse s'amistié ;
Car renom, boutez et simplescc,
Courtoisie, doulceur, largcsce,
Honnestc, maintien, avenance.
Franchise, attraiant contenance
Dont elle est dame et tresoriere
Ont mon cuer en telle meniere
De elle par regarder espris
Qu'es roiz est enlaciez et pris
De Désir, qui m'estraintet lace.
Si que je ne sçay ce que face ;
Car Souvenir en mon cuer Tault ,
Plaisance acourt. Vouloirs m'assaull.
Penser m'a fait si esperduz
Qu'à brîef j'ay touz mes senz perduz
Quant à sa biauté souveraine
Regars mon cuer conduit et mainc ;
Lors ne suis de ma soif délivres,
• Ains ay plus soif com plus suis y vres ;
Et tant plus boy com plus la voy.
Et en sucçanl Plaisance boy.
Et com plus la boy, plus me sèche :
C'est Yvresce qui touz jours lèche,
De quoy je ne me scé tenser.
Ore je vueil autre pensser.
Jel'ains; voire, fas-je raison?
Manil voir; mais grant mesprison
Dont je doy moy-meismes haïr.
Qui bée à mon frère traïr
Et à li fortraîre sa femme ;
Cerne sera trop grant diffame.
Se je vueil à ce fait muser
Et mon temps mettre y et user;
Par raison avenir ne peut.
Mon fol désir fuir m'esteut,
Non pas désir, mais grant ouUrage.
Diex ! que j'ay cuer fol et valage,
Qui ay dit que je la lairay
TUÉATRE rRATIÇAlS
l'égoyer.
Volontiers, sire ; en vérité, je ne veux nm>
contrarier en rien. Maintenant que j*ai lost,
allons-nous-en, cher sire, où il vous pbirj.
LE FRÈRE.
Sainte Marie ! que sera-ce ? Mes yeux ou
tant présenté à mon cœur la rare beame
de madame l'impératrice que je suis eo^
damné à mourir si elle n'a pitié de moi, k
manière à ce que je puisse avoir son aratiié:
car son renom , sa bonté , sa simpiesse, &
courtoisie» sa douceur, sa largesse, son I10&-
néteté, son maintien, son affabilité, sa fraa*
chise , ses manières prévenantes » tous ces
trésors qu'elle possède ont tellement épris
mon cœur, à force de la regarder, qu'il €si
enlacé et pris dans les filets de Désir, q&î
me serre et m'enveloppe. Je ne sais qse
faire; car Souvenir s'éteint dans mon ccnr.
Plaisance accourt. Vouloir m'assaîUît. Pei-
ser m'a rendu si stupéfait qu'en un root f s
perdu tous mes sens quand Regard cot
duit et mène mon cœur a sa beauté sofiT^
raine; alors je ne suis pas débarrassé de se
soif, au contraire , plus je suis ivre, plus je
suis altéré; et plus je la vois, plus je idj-
breuve , et en suçant je bois Plaisance, a
plus je la bois, plus je me dessèche : ck
Ivresse qui toujours excite , et dont je tt
sais comment me défendre. Je veux maiQt^
nant me livrera d'autres pensées. Je Taime;
en vérité, ai-je raison? Nenni, vraîmeot;
mais je commets une grande faate, dooi j^
dois me haïr moi-même, en désirant ir^hw
mon frère et lui séduire sa femme; ce sen
pour moi un très-grand déshonneur, si j^
veux me proposer ce but , y mettre et em-
ployer mon temps. Cela ne peut raisonna-
blement avoir lieu. Il me faut fuir mon dë>
sir insensé, qui n'est pas un désir, mais db
grand crime. Dieu ! que j*ai le cœor foa et
volage , pour avoir dit que je cesserais de
l'aimer! Certes, je n'en ferai rienrpuû^
ma bonne étoile l'a placée sur mon cbemiD,
je crois que c'est Dieu qui me l'a donnée ;
et je mettrai mes soins à l'aimer. Si raraoar
que je ressens pour elle me change la dou-
ceur en amertume, je m'en inquiète peo.
Aimer sans peine ne vaut rien; Ton aiiii
At MOTOf-AGB.
37
A amer! certes» non feray:
Puisque eur la m'a destinée, .
Je croy que Dieu la m'ail donnée ,
Si meitray paine à li amer.
S'amour me rent pour doubcamer.
De l'amertume ne me chaut.
Amer sanz paine riens ne vault,
Et s*aime-on trop miex le chatë
Quant il est plus chier achaté ,
Et s'emploie bien cilz sa paine
Qui à perfeccion l'amaine.
Si croy que paine m*i vauldra
Tant que mon désir avendra.
Qu ai-je dit? je sui Tolz et nices.
Qui cuide que vertu soit vices.
Je pense par cuider tenir
Ce qui jà ne peut advenir :
C'est que telle dame aie amie.
Voir, elle ne m'amera mie,
Ains se lairolt avant defTaire
Que telle chose voulsist faire.
Si convient que autrement m'alire,
Se morir ne vueil à martire.
Ha! dame où touz biens sont compris,
Amour pour vous tellement pris
Me tient par vostre biauté fine
Qu*il convient que ma vie fine ;
Remède, fors vous, ne m'i vault.
--Baudoin, à Tostel me fault
Aler couchier.
L*ESGUIEa.
Qu'est-ce? qu'avez, monseigneur chier?
Trop malement pensis vous voi
Et couleur muer. Dictes^moy
Que vous avez.
LE FRERE.
Baudoin, couchier me menez ;
Car en moy n'a de santé goûte,
Ains me sens malade sanz doubte,
Amis, griefment.
L'ESCmER.
Sire, voulentiers; alons-m'ent.
— Or çà ! vez ci vostre lit fait.
CoQchiez-vous, sire, et je de fait
Vous couverray bien et à point.
C'est fait; se un petit en ce point
Coy vous tenez tant que suez,
Vous serez tost revertuez
Et tost gariz.
d'autant plus la richesse, qu'elle a eoflté
plus cher; et celui-là a bien employé son
travail, qui l'amène à bonne fin. Je crois
que ma peine me sera récompensée par
l'accomplissement de mon désir. Qu'ai-je
dit? je suis fou et absurde de croire que le
vice soit vertu. J'ai la présomption d'espérer
tenir ce que je ne puis atteindre : c'est-à-dire
d'espérer avoir pour amie une dame pareille.
En vérité , elle ne m'aimera pas ; au con-
traire, elle se laisserait plutôt mettre à mort
que défaire une telle chose. U faut donc que
je m'arrange autrement, si je ne veux mou-
rir martyr. Ah 1 dame ou toutes les qualités
sont réunies, votre beauté m'a tellement en-
flammé d'amour pour vous qu'il faut que
ma vie finisse; je n'ai d'autre remède que
vous. — Baudouin, il faut que j'aille me cou-
cher au logis.
L'ficiJVBR.
Qu'est-ce? qu'avez -vous , mon cher sei-
gneur? Je vous vois plongé dans de tristes
réflexions et changer de couleur. Dites-moi,
qu'avez-vous ?
LE PRÈRB.
Baudouin, menez-moi coucher; car je ne
suis pas en bonne santé; au contraire, ami,
je me sens grièvement malade , n'en dou-
tez pas.
l'Acuybr.
Sire, volontiers; allons -nous -en. — > A
présent voici votre lit fait. Couchez-vous ,
sire; quant à moi, je vous couvrirai comme
il faut. C'est fait; maintenant, si vous vous
tenez coi un peu jusqu'à ce que vous suiez ,.
vous reprendrez bientôt vos forces et vou».
serez guéri.
376
THÉÂTRE FaANÇAIS
LE FRBRB.
Or alez à l'empereris
Dire qu'elle souppe toute aise,
Et pour Dieu qu*il ne li desplaise
Se elle ne m'a.
l'bscuibr.
Voulentiers» sire; je vois là.
— Ma dame, Dieu par sa puissance
Vous gart d'annuy et de pesance I
Mon seigneur dit que tous souppez
Sanz l'attendre; car occuppez
Est, qu'il ne peut Tenir maishuit.
Et pour Dieu qu'il ne tous ennu[i]t
Se cy ne vient.
l'bmperbris.
Dy-moy quelle achoison le tient.
Ne qui le peut si occuper
Qu'il ne venra pas à souper
Ayeoques moy*
l'esguibr.
Dame, par la foy que vous doy,
Puisqu'il vous plaist que je li dye.
Comme platn de grant maladie
Gist au lit : dont le cuer me serre;
Et semble c'on l'ait trait de terre,
Tant est fondu et empiré 1
S'en ay le cuer forment yré.
Ma chiere dame.
l'bmperbris.
De oïr ces nouvelles, par m'ame !
Sttis-je tant courroucée en cuer
Que je ne le puis dire à nul feur.
— Baudoin, cy plus ne tardez ;
R'alez-vous-ent et le gardez
Songnensement.
l'escuibr.
Dame, je feray bonnement
Vostre plaisir.
LE FRERE.
Et, Diex ! pourray-jeà mon désir
Advenir jà jour de ma vie.
Par quoy de ceste maladie
Soiegariz à mon vouloir?
Ha, Amours! tu me fais doloir
Et cuer et corps.
l'esguier.
Sire , entendez à mes recors :
Je vien de ma dame , sanz double ,
Qui est bien esbahie et toute
LE FRÈRE.
Allez à présent dire à l'impératrice qn'elie
soupe à son aise, et que, pour (l*amoar(k
Dieu , elle ne trouve pas mauvais si je k
suis pas avec elle.
l'éguter.
Volontiers • sire ; j'y vais. — Ma dame,
que Dieu par sa puissance vous garde (Ta-
nui et de chagrin ! Mon seigneur vous mande
de souper sans l'attendre ; car il est occopë
de telle manière qu'il ne peut Yenir aujov*
d'hui. Pour (l'amour^de) Dieu, netroorex
point mauvais s'il ne vient pas ici.
l'impératricb.
Dis-moi quelle affaire le retient , et qui
peut l'occuper au point de l'empêcher de
venir souper avec moi.
l'éguter.
Dame par la foi que je vous dois, poi>-
que vous voulez que je vous le dise, il est
couché dans son lit, comme s'il était acieiit
d'une maladie grave. J'en ai le cœur uané.
Il ressemble à un déterré , tant il est foodn
et amaigri ! Ma chère dame, j'en ai le cœur
bien chagrin.
l'impératrice.
Sur mon ame ! le mien éprouve tant *
douleur d'ouïr ces nouvelles que je ne puis
l'exprimer d'aucune manière/- Baudouin
ne demeurez plus ici ; allez-?ous-en, et pf*
dezJe soigneusement.
1 1
l'écdybr-
Dame, je ferai de bon cœur votre
Ion té.
VO-
LE FRÈRE.
qoiOK^
LE FRERK.
Eh , Dieu ! pourrai- je jamais de ma
atteindre à l'objet de mon désir, ce quii^v
guérirait à mon gré de cette maMie. AJ.
Amour! lu me fais souffrir et le cœurelie
corps.
l'éccyer.
Sire , prêtez loreille à mes paroles :K
viens, n'en doulez>8, de/li^« «^^ «"" '
qui est bien ébahie et toute chagnac de >
AU MOTBH-AGB.
377
Courroucée de vostre annoy.
Je tien qu'elle yous ayme en foy
De cuer loyal.
LE FRIftB.
Dieu la vueille garder de mal ,
Amisi pourtaot!
l'bsguibr.
Mengerez*vous ne tant ne quant.
Sire ? diteç-moy sanz attendre.
Quelque chose vous fault-il prendre
Qui vous sottstiengne*
LE FRERE.
11 n'est appétit qui nous viengne
Ne de boire ne de mengier
Neques de ce mur-cy ru[n]gier.
Laissiez-me ainsi*
l'bmpereris.
Bîanx seigaeurs » levez sus de cy ;
Je vueil uion frère aler veoir ,
Et li aider à pourveoir
De ce que pour sa garison
Il faalt. Sus, sanz arrestoison,
* Je voas em pri.
PBBMIER CHEVALIER.
Dame , nous ferons sanz detri
Voslre voloir..
PREMIER SERGENT d'aRHES.
Avant! sanz mettre en nonchaloir:
Yuidiez de cy , vuidiez , vuidiez !
N*estouppefez pas> ne cuidiez,
Si le chemin.
l*empereris.
Or Diex y soit ! — Baudoin,
Que fait ton maistre ?
l'esguier.
Ha dame, par le Roy celestre I
N'en scé que dire.
l'empereris.
Et, qu'est-ce? quel chiere, biau sire
Dites-le-nous.
LE FRERE.
Je ne scé, voir. Qui estes-vous?
Dites-le-moy.
l'empereris.
E ! mon très chier frère, par foy !
Vosire suer sui et vostre amie.
Ne me recongnoissez-vous mie,
Par sainte Avoie?
LE FRERE.
Nesavoieàquijeparloie,
tre indisposition. Je tiens qu'elle vous aime
réellement d'un cœur loyal.
LE FRÈRE.
Ami , pour cela , que Dieu veuille la gar-
der de mal !
L'iCUTER.
Ne mangerez-vous rien, sire? dites-le-moi
tout de suite. Il vous faut prendre quelque
chose qui vous soutienne.
LE FRÈRE.
Je n'ai pas plus envie de boire et de man-
ger que de ronger ce mur-ci. Ainsi laissez-
moi.
l'impératrice.
Beaux seigneurs , levez - vous d'ici ; je
veux aller voir mon frère , et aider à lui
procurer ce qu'il lui faut pour sa guérison.
Allons ! dépéchons-nous, je vous en prie.
LE PREMIER CHEVAUER.
Dame , nous ferons sans retard votre vo-
lonté.
LE PREMIER SERGENT d'aRMES.
En avant ! sans y mettre de mollesse :
videz la place, videz, videz ! ne pensez pas
que vous encombrerez ainsi le chemin.
l'impératrice.
Que Dieu soit céans ! —Baudouin» que fait
ton maître?
l'ècuter.
Ha dame, par le Roi des cieux ! je n'en
sais que dire.
l'impératrice.
Eh, qu'est-ce? comment allez-vous, beau
sire? dites-le-nous.
le frère.
En vérité, je ne sais. Qui éte^vous? di-
tes-le-moi.
l'impératrice.
Eh ! mon très-cher frère, par (ma) foi ! je
suis votre sœur et votre amie. Par sainte
Avoie l ne me reconnaissez-vous pas?
le frère.
Certes, je ne savais à qui je parlais, dame.
378
THiATRB
Certes» dame, ne vous desplaise.
'Ha, dieux! que je suis à mesaise
Et à mescfiief!
L*E1IPBRBRI8.
Dieux! comme il a boulant le chief,
Et comme les temples li bâtent 1
Il meuvent aussi et debatent
Gom poisson vif hors de rivière,
i— Or vous traiez trestouz arrière :
A li vueil un petit parler.
— Frère, ne me vueilliez celer :
Est-il chose c'on puist avoir,
A vostre avis, pour nul avoir
Qui à santé vous ramenast
Et qui ganson vous donnast?
Se le savez, je vous em pri
Que le me dites sanz detri ;
Car s'il est riens que puisse faire
Pour vous, sanz mon honneur mefTaire,
Je le fera y très voulentiers ;
Si que, chier sire, en dementiers
Que sommes nous deux seulement,
Descouvrez-moy hardiement
Vostre courage.
LE FRERE.
Certes, dame, de mon malage
Estes fisicienne et mire.
Or soit que je doye du dire
Estre blâmez.
(Cy se pasme.)
l'ehpereris.
Sainte Uarie, il est pasmez !
Je li vueil soustenir le chief
Tant qu'il soit hors de ce meschief.
Revenuz est de paumoison.
— Biau frère, sanz arrestoison,
Dites-moy, pour Dieu ! qu'est-ce à dire
Qui sui fisicienne et mire ?
Ne Tentens point.
LE FRERE.
Dame, vostre amour en tel point
M'a mis que j'en suis acouchiez ,
Puisqu'il convient que le sachiez;
Car je vous aime plus que moy,
Ettant vous désir que je voy.
Se ne me prenez à mercy.
Jamais ne partiray de cy
Sanz mort encorre.
l'empereris.
Frère, à vous aidier et secourre
FRANÇAIS
ne vous déplaise. Ah , Dieu! que jesubnal
à mon aise et malbeureox !
L'iMPiRATRICE.
Dieu! comme il a la tète brûlante, ei
comme ses tempes battent! elles se meu-
vent et s'agitent comme nn poisson Tinot
hors de rivière. — Allons ! retirez-vous ion
en arriére : je veux lui parier un peo.-
Frère, veuillez ne pas me lecéler:àTûire
avis, n'est-il rien qu'on puisse se procurer
pour de l'argent , et qui vous rendrait b
santé? Si vous connaissez quelque cbo»,
je vous en prie, indiquez-le-moi sans retard;
car s'il est rien que je puisse faire poor
vous, sans manquer à mon honneur, je le
ferai très-volontiers. Allons, cher siref pen-
dant que nous sommes tous deux seals, oq-
vrez-moi hardiment votre cœur.
LE FRÈRE.
Certes , dame , vous êtes le médecin de
ma maladie , bien que je sois blâmable de
parler.
(Ici lise pAme.)
l'impératrice.
Sainte Marie , il est pâmél Je veux li»
soutenir la tète jusqu'à ce qu'il soit Jiors
de cet état. Le voilà revenu de son éva-
nouissement — Mon frère, sans tarder, cii-
tes-moi, pour (l'amour de) Dieu! qtfcst-
ce à dire que je suis ie médecin de vo^
mal? Je ne vous comprends point.
LE FRÈRE*
Dame, puisque vous voulez le s^joiti
mour que je ressens pgur vous m'aï^is
un tel état que j'en suis tombé '"«'f*/^^
je vous aime plus que moi, et je déâre
ment vous posséder que, si vous a "f^ .^
miséricorde à mon égard, je ne sortira* j
mais d'ici que mort.
L'iHPiRATRlCE.
Frère , pensez à vous rétablir , cl co
AU UOYËN*AG£.
379
Pensez et si vous confortez ;
Et de ce mal vous déportez ,
Ne plus ne vous en esmaiez
Et que aie ami aussi*
Si que ostez-vous de ce soussî.
Par droit nous devons entr*amer
Et amis l'un Tautre clamer.
Ne vous di plus, pensez de vous.
Je m'en vois; adieu, sire doulx.
— Sus ! alons*m'ent.
PREUIER CHEVALIER.
Alons, dame. Pour Dieu ! comment
Vous est-il avis qu'il le Tace?
Il me semble estre de la face
Trop amegriz.
l'empereris.
Son mal li est touz jours aigriz
Plus que je croy qu'il ne fera ;
Se Dieu plaist, en bon point sera
Et assez brief.
LE FRERE.
Amours, vous m'avez assez grief
Fait sentir ; mais puisqu'à mercy
M'a pris celle qui part de cy,
Et m'a pour ami recéu^
Ne m'en chaut de mal qu'aie eu :
Le doulx respons qu'elle m'a fait
A gari tout mon mal de fait,
Si que avis m'est que soie roys :
Tant sui de leesce es arrois
Et tant ay joie 1
l'esguibr.
Sire, voulez-vous point qu'envoie
Querre vostre iisicien ?
Conseil de preudomme ancien
Fait bon avoir.
le FRERE.
Baudoin, veulz-tu oîr voir?
Nanil, je n'en ay nul mestier;
Je sens mon cuer sain et entier.
Et sens que j'ay déterminé^
De mon mal si qu'il est fine :
Lever me vueil.
l'escuier.
Sire, vous ferez vostre vueil ;
Kai$, pour Dieu ! ne vous basiez mie ;
Car trop doubteuse est maladie
Dont on renchiet.
le FRERE.
Cesi voir; mais chascun pas n y cliiei
lez-vous; prenez votre mal en patience, ne
vous en chagrinez plus ; et aussi pour que
j'aie un ami, délivrez-vous de cette inquié-
tude. Nous devons naturellement nous en-
tr'aimer, et nous donner l'un l'autre le titre
d'amis. Je n'en dis pas davantage, pensez
à vous. Je m'en vais ; adieu, cher sire. —
Allons! partons.
le premier chevalier.
AllonSt dame. Pour (l'amour de) Dieu!
à votre avis, comment va-t-il?ll me semble
être bien amaigri de la face.
l'impératrice.
Son mal a jusqu'ici empiré plus qu'il ne
fera, je crois ; s'il plaU à Dieu , il sera bien-
t6t en bonne santé.
LE FRÈRE.
Amour, vous m'avez fait souffrir assez de
tourmens ; mais puisque celle qui sort d'ici a
eu pitié de moi et m'a accepté pour ami, je
ne tiens aucun compte de tous les maux que
j'ai soufferts : la douce réponse qu'elle m'a
faite a guéri radicalement tout mon mal ,
en sorte qu'il m'est avis que je suis roi : tant
j'ai de joie et ressens d'allégresse 1
l'écuter.
Sire, voulez-vous qu'on aille chercher vo-
tre médecin? il fait bon avoir le conseil d'un
homme d*âge et de savoir.
LE FRÈRE.
Baudouin , veux-tu savoir la vérité? eh
bien ! je n'en ai nul besoin ; je sens que mon
cœur est sain et entier , et que mon mal a
subi une crise telle qu'il est passé : je veux
me lever.
«
l'écuter.
Sire, vous ferez votre volonté; mais, pour
(l'amour de) Dieu I ne vous hâtez pas ; car
une maladie est très-dangereuse après une
rechute.
LE frère.
C'est vrai ; mais tout le monde n'eu.
380 THiATKB
Et si sens bien ne gariray
A droit tant qu'à la cour yray;
Mais quant avec Tempereris
Seray» je seray touz garis:
C'est mes avis.
l'escuier.
Sire, or soit à vostre devis,
Puisqu'ainsi est.
LE FRERE.
Or çà, Baudoin ! je sui prest :
Aions-m'en à la court, biau frère.
— Je vous salu de Dieu le père,
Machieredame.
l'empereris.
Sire, bien veigniez-vous, par m'ame !
Grant joie ay qu'e3tez repassez.
Avant! plus près de moy passez.
Que fait ce corps?
LE FRERE.
Dieu mercy ! je sui druz et fors
Et tout gari, n'en doublez raie.
Dame, quant serez-vousm'aroie
Ainsi que le m'avez promis.
Si que je soie voz amis
Defaitetd'œuvre?
l'empereris.
Il ne fault mie qu'i reçue vre.
— Sire, deportez-vous encore.
Il n'est temps ne point quant à ore ;
Souffrez un poy.
LE FRERE.
Certes, dame, quant je vous voy,
Amoureux vouloir me contraint,
Et Désir m'enlace et estraint
Si que je pers manière toute.
Ne décontenance n'ay goule.
Tart m'est que de vous puisse oïr :
« Amis, or peuz de moy joïr
Comde l'amie.»
l'empbrbris.
Qu'est-ce? ne vous moquez-vous mie?
Vous semble-il que je soie femme
Que vous doiez traire à difTamme
Pour vostre lechois acomplir?
Nanil, ce ne peut avenir.
J*ameroie miex estre en Tarse,
Seule et esgarée, voire arse.
Que brisasse mon mariage
Ne que féisse tel hontage
A vostre frère, mon seignour.
FRANÇAIS.
éprouve pas, et je sens bien que je ne gué-
rirai point jusqu'à ce que j'aille à la cour.
Là, quand je serai avec llmpératrioe, je re-
viendrai tout-à-foit en santé : c'est mon idée.
l'écuter.
Sire , puisqu'il en est ainsi , faites voire
volonté.
LE frère.
Allons , Baudouin I je suis prèc* : alloss-
nous-en à la cour, mon frère. — Ma chère
dame , je vous salue , au nom de Dieu te
père.
l'impératrice.
Sire, sur moname, soyez le bienvenu! J'é-
prouve une grande joie de ce que tous éies
rétabli. Venez ! passez plus près de moi.
Comment va ce corps?
LE FRÈRE.
Dieu merci ! je suis dispos et fort et parfai-
tement guéri, n'en doutez pas. Dame, quand
serez-vous mon amie, comme vous me Ta-
vez promis, de manière à ce que je sois vo-
tre ami de fait et d'oeuvre ?
l'impératrice.
Il ne faut pas qu'il y revienne. — Sire, pa-
tientez encore, ce n'est pas le moment qnaoc
à présent; attendez un peu.
LE FRÈRE.
Certes, dame, quand je vous vois, une ar-
deur amoureuse s'empsire de moi, et Désir
m'enlace et me presse de telle sorte que je
perds toute manière, et que je n'ai plus de
contenance.il me tarde que je puisse enteD-
dre de votre bouche : c Ami, maintenant (n
peux jouir de moi comme de ton amie. »
l'impératrice.
Qu'est-ce? ne vous moquez -vous pas?
Voussemble-t-il que je sois une femme que
vous deviez couvrir de déshonneur pour as-
souvir voire luxure? Nenni, cela ne peat
avoir lieu. J'aimerais mieux être à Tarse,
seule et égarée , voire même être brûlée ,
que de violer mon mariage et de faire un tel
outrage à votre frère , mon mari. Par (ma)
foi 1 vous gardez mal son honneur en solli-
citant de moi une chose pareille , et vous
AU MOTEN-AGE.
38 f
Par foy! mal li gardez s'onnour
Quant de tel fait me requérez,
Et grant desbonnour tous querez :
Si vous dy» se plus m'en pariez,
Que mon grant ennemi serez.
Taisiez tout coy.
LE FRERE.
Dame, à présent ne ce ne quoy
Ne dîray plus.
l'empereris.
De mes heures Tueil le surplus
Dire que je n'ay mie dit.
-— Ysabel, tost sanz contredit,
M'amie, mes heures prenez.
Et avec moyvous en venez
Jusqu'au moustier.
LA DAMOISELLE.
Je le feray de cuer entier,
Chiere dame, c'est de raison.
Âlons-m'^en sanz arrestoison.
Quant vous plaira.
l'empereris.
Nulz de vous ne se mouvera,
Seigneurs, que je ne le vueil mie.
— Alons-m'en, Ysabel, m'amie.
~Ho! puisque devant l'autel sui
Sanz empeschement de nullui.
Sa, mes heures ! miex me vault tendre
A les dire que plus attendre.
Puisque j'ay lieu.
(Gj fait semblant dé dire ses heures.)
LA DAMOISELLE.
C'est voir : or dites, de par Dieu !
Çà me trairay.
LE FRERE.
Sainte Marie I que feray,
Ne comment me pourray chevir ?
De ma dame ay cùidié joïr.
Et estre à ami retenu ;
Mais n'y pois avoir advenu,
Aias ay t#ut à recommencier.
C'est voir que j'ay oy nuncier:
< Qui, sanz donner, à fol pramet,
De noyent en joie le met. t
De promesse ay esté amis :
Dont en joie com fol'm'a mis;
Car quant du fait li parle à part,
Plus fiere la truis que liepart,
l^t malemeni dure et estrange :
Dont souvent je palis et change;
cherchez à vous rendre coupable d'une
bien grande infamie : ainsi , je vous le dis ,
n'en parlez plus, car vous seriez mon grand
ennemi. Taisez-vous (et tenez*vous) coi.
LE FRÈRE.
Dame, à présent je ne dirai plus rien.
l'impératrice.
Je veux achever de dire mes heures. —
Ysnbelle, mon amie , prenez vite mes heu-
res, sans réplique, et venez-vous-en avec
moi jusqu'à l'église.
LA DEMOISELLE.
Je le ferai de bon cœur, ma chère dame,
c'est juste. Allons-nous-en , sans retard ,
quand il vous plaira.
l'impératrice.
Que nul de vous , seigneurs , ne bonge ,
car je ne le veux pas. — Allons-nous-en ,
Ysabelle, mon amie. — Oh ! puisque je suis
devant l'autel sans être dérangée par per-
sonne, donne-moi mes heures : il m'est plus
convenable de les dire, puisque le lieu est
propice, que d'attendre davantage.
(Ici elle fait semblant de dire ses heures.)
LA DEMOISELLE.
C'est vrai : dites-les , de par Dieu ! je me
retirerai là-bas.
LE FRERE.
Sainte Marie ! que ferai-je , et comment
pourrai-je atteindre au but de mes désirs?
J'ai pensé que je jouirais de ma dame , et
qu'elle me garderait comme amant ; mais je
n'ai pu y parvenir , au contraire, j'ai tout à
recommencer. C'est vrai ce que j'ai entendu
dire : c Celui qui fait une promesse au fou ,
sans la tenir, le met pour rien dans lajoie*.»
J'ai été amant en promesse : ce qui m'a mis
dans la joie eomme un fou; car, quand je
lui parle de la chose en particulier , je la
trouve plus fière qu'un léopard, et étrange-
' De bêle promeue se fait fols lie'.
{Les Proverbes dcl f^iiain, Ms. Digby 86, Biblio-
thèque Bodléicnnc, folio 1 44, rcclo col. i.)
382
TBÉATRB riAMÇAIS
Mais ainsi pas ne la lairay.
Encore à H parler iray.
Puisque là la voy à genoulz.
— E, ma cbiere dame 1 arez-vous
De moy mercy ?
l'emperbris.
N'aray-je pas paiz? qu'est-ce cecy?
Sire, par foy ! grant tort avez
Qui de tel chose me parlez
Icy endroit.
LB FRBRE.
CerteSi daroe»quoy qu'aiez droit,
Vostre amour si mon cuer destraint
Nuit et jour, et si me contraint
Désir qui tout adès s'enforce
De plus en plus, qu'il faultpar force
Que ainsi vous deprie et requière ;
Si vous di, se plus m'estes fiere
Et qu'à mercy ne me prenez,
A mort sui pour vous destinez:
Ce n'est pas doubte.
l'emperbris.
Je voi bien vostre entente toute,
Si vous diray que vous ferez :
Puisqu'ainsi est, vous en irez
Au lourier qui celle tour garde
Dire qu'il l'euvre et point ne tarde
Et que g'y vueil en l'eure aler
D'esiroit conseil à vous parler.
Quant l'uis sera desverroulliez,
Soiez prez et appareilliez
D'entrer ens; et à vous iray
En l'eure, point ne demourray.
Amis, alez.
LE FRERE.
Dame, puisqu'ainsi le voulez ,
Je le feray benignement.
— Gonbert, ouvrez appertement
Geste tour, sanz plus détenir.
Yez cy l'empereris venir;
Gar nous .ij. à parler avons
De conseil, si que ne voulons
Fors touz seulz estre.
GOMBERT, le tourrier.
Sire, par le doulx Roy celestre!
Youlentiers la vous ouvreray.
— G'est fait; ame entrer n'y lairay,
Fors vous et elle.
LE FRERE.
Baudoin, va-t'en et me celle:
ment dure et méchante. Gela me fait sou-
vent pfllir et changer; mais je ne la hisse
rai pas ainsi , j'irai encore lui parler, puis-
que je la vois là à genoux. — Eb , ma
chère dame I aurez-vonscompasaion de do^
l'impératrice.
N'aurai'je pas la paix?Qa'est-oe que ceci?
Sire» par (ma) foi ! voua avez grand lort de
me parler ici de chose pareille.
le frère.
Gertes, dame, bien que voua ayez raisoi,
l'amour que je vous porte assiège teDemeit
mon cœur nuit et jour, et Désir, qni loi-
jours s'augmente de plus en plus , me ty-
rannise tellement qu'il faut forcémeot qœ
je vous prie et vous implore ainsi : je rœ
dis donc que, si vous continuez à être fière
à mon égard et à me refuser le don d'amw-
reuse merci , je suis à cause de vous con-
damné à mourir: il n'y a pas à en douter.
l'impératrice.
Je vois bien quel est votre bnt, aossije
vous dirai ce que vous ayez à faire: pais*
qu'il en est ainsi, vous vous en ir^aa Hu-
rler qui garde cette tour; dites-loi qu'il ïm-
vre sans retard et que je veux y aller sv
l'heure pour parler avec tous de choses se-
crètes. Quand les verroux de la porte senm
tirés , soyez tout prêt à y entrer; et je ae
rendrai vers vous à l'instant mAme , sais
délai. Ami, allez.
LE FRÈRE.
Dame, puisque telle est votre volonté, ^
la ferai de bon cœur. — Gobert, ouvre^
vite celte tour, sans me retenir davaataigt.
L'impératrice va venir ici ; car nous avoua
a parler tous les deux de choses secrètes, et
nous voulons être tout seuls. .
GOBERT, le lourier.
Sire, par le doux Roi des ciein! je voes
l'ouvrirai volontiers. — G'est fait; j^ ^5
laisserai entrer ame qui vive» httmis vous ec
elle.
LE FRÈRE.
Baudouin, va-t'en et aide-moi à me cacb^*
AD MOTEN-AGE.
S'aucune ame me demande buy,
Dy qae tu ne scez où je sai»
Tant que m'en aille.
L'ESCCIBa.
Youlentiers, monseigneur, sanz faille;
N'en aies soing.
l'emperbris.
Ysabel, EnivezHOQoy de loing,
Sanz sonner ne mot ne demi.
— Dy-me voir, Gobert, mon ami :
Mon frère est-il ceens entrez ?
Sanz ce qu'à l'aeil me soit moustrez
Le te demant.
LE TOURIEB.
Oîly dame, tout maintenant,
Et estlassus.
l'bmpsribr.
C'est bien à point.— Gobert, or sus 1
Fermez-me cel huis tellement
Qu'il ne puist yssir nullement.
Je ^ueil que là soit et se tiengne,
Et qu'à li nul ne voit ne viengne :
Ce te deffens.
LE TOURIER.
De faire chose qui offens
Vous Jface, bien me garderay :
Dame, entrer ame n'y lairay.
Se Dieux me voie.
l'empereris.
Bien. — R'alons-en par ceste voie,
Ysabel, il est maishuit heure ;
Ne vueil plus cy faire demeure.
Assez est tart.
l'escuier.
E, gar! il n'est de nulle part
Que voie mon seigneur venir :
Ne me pourroie plus tenir
Que n'aille savoir où peut estre.
— Gobert, qu'est devenu mon maistre?
Ditesrme voir.
LE TOURIER.
Il est, ce vous fas assavoir,
Leens encore.
l'escuier.
Et qfi'i peut-il faire tant ore
Ne si grant pièce ?
lE TOURIER.
le ne cuit mie quil li siesse.
Qu'il tient prison.
383
si quelqu'un aujourd'hui me demande, dis
que tu ne sais pas où je suis, et cela jusqu'à
ce que je m'en aille.
l'écuter.
Volontiers, monseigneur , je n'y manque-
rai pas; soyez sans inquiétude.
l'impératrice.
Isabelle , suivez-moi de loin sans soufBer
le mot. — Gobert, mon ami, dis -moi la
vérité: mon frère est-il entré céans? Je te le
demande sans avoir besoin qu'on me le fasse
voir.
LE TOURIER.
Oui, dame , à l'instant même, et il est là-
haut.
l'impératrice.
C'est bien à point. — Allons , Gobert!
fermez -moi tellement ce guichet qu'il ne
puisse pas du tout sortir. Je veux qu'il soit
et se tienne là, et que nul n'aille ni ne vienne
auprès de lui : je te le défends.
LE TOURIER.
Je me garderai bien de rien faire qui vous
offense : dame, Dieu me garde ! je n'y lais-
serai entrer personne.
l'impératrice.
Bieu. — Ysabelle, retournons -nous -en
par ce chemin, il en est bien temps; je ne
veux plus rester ici, il est assez tard.
l'éguter.
Eh, voyez ! je ne vois mon maître revenir
d'aucun côté : je ne puis plus m'empécber
d'aller savoir où il peut être. — Gobert,
qu'est devenu mon maître? dites-moi la vé-
rité.
LE TOURIER.
Je vous fais savoir qu'il est encore céans.
l'éguyer.
Et que peut-il y faire pour demeurer si
long- temps?
LE TOURIER.
Je ne pense pas qu'il soit à l'aise , car il
est prisonnier.
384
THÉÂTRE
L ESGUIER.
Prison ! las ! pour quelle raison
Y peut-il estre ?
LE TOBRIER.
L'empereris l'i a fait mettre ;
Je ne sçay qu'il a entre eniz deux.
Ce seroit grant meschief s'entre eulx
Contens avoit.
l'escuier.
C'est bien le rebours: il devoit
Toute l'empire gouverner,
Com régent, jusqu'au retourner
De l'emperiere.
le tocrier.
Ore il est en ceste manière,
Et si m'a deflendn ma dame
Que je n'y laisse homme ne femme
Venir ne aler.
l'escuibr.
Dont ne pourray-je à li parler,
A ce que voy?
LE TOURIER.
Non, quant à ore, en bonne foy !
Dont il me poise.
l'escuirr*
Je lo donc que de cy m'en voise.
Gobert, adieu.
LE TOURIER.
Aler puissiez-vous en tel lieu
Dont bien vous viengne !
l'escuier*
Je lo bien que plus ne m'en tiengne
Qu^ devers la court ne m'en voise
Savoir quel débat ou quel noise
A fait ou quelle mesprison
Mon seigneur qui est en prison ;
G'y vois sanz moy pluscy tenir.
Yez ci messire Brun venir.
Qui m'en sara trop bien à dire.
— Dieu vous doint bonne vie, sire,
Et bonne fin !
PREMIER CHEVALIER.
Dieu te doint bon jour, Baudoin!
Qu'est-ce? où vas-tu?
l'esgcier.
Je vois comme homs tout abatu
De dueil» d'annuy et de courroux.
Qu'a fait mon seigneur savez-vous ?
Je croy que oîl.
français
l'écuter.
Prisonnier! bêlas! pour quelle rais^
peut-il l'être?
ÎLE TOURIER.
C'est l'impératrice qui l'a fait mettre
prison ; je ne sais ce qu'il y a entre eux des
Ce serait un grand malheur s'ils n'étaient p
d'accord ensemble.
l'écuter.
C'est bien le rebours : il devait goavera
tout l'empire, comme régent« jusqu'au f
tour de l'empereur.
LE TOURIER.
Maintenant il est dans cette positioo
et ma dame m'a défendu de n'y laisser i
homme ni femme aller ou venir.
l'écuter.
A ce que je vois, je ne pourrai donc p
lui parler?
LE TOURIER.
Non pas quant à présent, de bonne ïoili
cela me chagrine.
l'écuter.
Je crois donc devoir m'en aller d'ici
Adieu, Gobert.
LE TOURIER.
Puissiez-vous aller en un lieu où vos
ayez du bonheur!
l'écuter.
Je suis d'avis de ne plus rester ici, mai
bien d'aller vers la cour savirir de quelle
querelle, de quel tapage ou de quel crim*
mon seigneur s'est rendu coupable pou
être mis en prison. J'y vais, sans plus nu
tenir ici. Voici venir messire Brun, qui saurs
m'en donner des nouvelles. — Sire , qiM
Dieu vous donne une bonne vie et ao<
bonne fin !
LE PREUIER CHEVALIER.
Baudouin, que Dieu te donne un bonjour!
Qu'est-ce que c'est? où vas-tu?
l'écuteh.
Je marche comme un homme tout abattu
par le chagrin , l'ennui el la colère. Sa-
vez-vous ce qu'a fait mon seigneur ? je crois
que oui.
AU MOYEN-AGE.
386
PREMIER CHEVALIER^
Ton seigoeur! pour quoy? qu'i a-il?
A-il que bien?
l'escuibr.
Me cuit pas qu'il ait meffait rien ;
Mais nientmoins ma dame de fait,
Sire, en prison tenir le fait,
Si qu*àli nul ne peutaler
Me ne peut-on à li parler,
Je vous promet.
premier chevalier.
Yien-t'en , g*iray savoir que c*est.
— Ha chiere dame, est-il ainsi
Con m'a dit cest escuier-cy.
Qu'en prison son maistre avez mis ?
Ce doit estre de voz amis
Par droit le plus especial.
Le meilleur et le plus loyal.
Qui seul doit savoir voz secrez;
Si que, s'il a contre voz grez
Fait ou dit rien qui vous desplaise,
Dame, je vous pri qu'il vous plaise
Qu'il soit de vous à mercy pris :
Si en acroistrez vostre pris
Et vostre honneur.
l'empbreris.
De honte avoir ne déshonneur
Me garderay à mon povoir;
Mais tant vous fas-je bien savoir
Qu'il n'en istra mais de sepmaine»
Mon espoir de cy à quinzaine*
— Morin, vien avant. Tu Tiras
Garder, voire, et si li querras
Ce qu'il voulra boire et mengier ^
Et gardes qu'il l'ait sanz dangier
Et qu'il soit serviz richement ;
Mais garde bien songneusement
Qu'il n'ysse hors.
premier sergent d'armes.
Je me lairoie avant du corps
Traire les braz, n'en doubtez pas.
Puisqu'il vous plaist, g'i vois le pas.
Ma chiere dame.
PREMIER chevalier.
S'il vous pléust, miex f ust, par m'ame I
Qu'il fust boi*s mis.
l'emperbeis.
S'il ne fust sf bien mes amis.
Je ne l'i eusse pas fait mettre;
Et ce saviez que ce peut estre.
LE PREMIER CHEVALIER.
Ton seigneur! pourquoi? qu^y a-t-il? lui
est-il arrivé malheur?
l'écoyer.
Je ne pense pas qu'il se soit rendu cou-
pable d'aucun méfait; mais néanmoins, sire,
ma dame le fait réellement tenir en prison,
en telle sorte que personne ne peut aller vers
lui ni lui parler, je vous promets.
le premier chevalier.
Viens-t'en , j'irai savoir ce que c'est. —
Ha chère dame , est-il vrai , comme me l'a
dit cet écuyer-ci , que vous ayez mis son
maître en prison? Il d^it être naturellement
le plus particulier, le meilleur et le plus
loyal de vos amis, et doit seul connaître
vos secrets; en sorte que, s'il a dit ou
fait chose qui vous déplaise, dame, je vous
prie de vouloir bien le lui pardonner : par
là vous augmenterez votre réputation et vo-
tre honneur^
l'impératrice.
Je ferai tous mes efforts -pour mé garan-
tir de honte et de déshonneur; mais néan-
moins je vous informe qu'il ne sera pas re-
lâché d'une semaine, je ne pense (même) pas
(qu'il le soit) d'ici à quinze jours. — Morin, ap-
proche. Tu iras le garder, et en même temps
tu lui procureras ce qu'il voudra boire et
manger. Fais en sorte qu'il ait tout cçla sans
difficulté et qu'il soit richement servi ; mais
prends bien garde qu'il ne s'échappe.
Le premier sergent b'ARMES*
Croyez que je me laisserais plutôt arra-
cher les bras dir corps. Puisque tel est vo-
tre plaisir, j'y vais tout de suite, ma chère
dame.
LE PREMIER CHEVALIER.
Si vous l'eussiez voulu , il eût été bien
mieux, sur mon ame ! qu'il fût mis dehors.
l'impératrice.
S'il n'eût pas été autant de mes amis, je
ne l'y eusse pas fait mettre; et si vous saviez
ce qu'il en est, je crois que vous parleriez
25
386
thAathe français
Yoas diriez autrement, je croy.
— Baudoin, je vueil que avec moy
Soiez, ne te doit ennuyer;
Et si te fas mon esenier
Très maintenant.
l'bsccibr.
De ce motsui bien souvenant.
Très grans merciz, ma chiere dame,
Et je vous serviray, par m'aroe !
Très voulentiers.
l'empereris.
Or parlons d'el. En dementiers
Qu ensemble sommes, par esbat.
Sire, dites-moy ^nz débat
Quelle chose est plus delictable,
Soit dameageuse ou proufOtable,
A vostre avis.
PREMIER CHEVALIER.
Vez ci que je^vousen devis :
Celle qui plus de cuer humain
Est désirée soir et main.
C'est celle, à ce point-cy m'asseure
Et.di selon mon petit sens.
Qui plus delicte.
LA DAMOISELLE.
Par m'ame I c'est raison bien dicte
Et vente.
l'empereris.
Or çà ! par vostre loyauté !
Ysabel, lequel vault miex faire :
Parler jusqu'au commander taire.
Ou taire soy et escouter
Tant que l'en commande parler?
Dites-le-moy.
la DAMOISELLE.
Selon tout ce que j'en conçoy.
Je respous à vostre demande :
Taire vault miex tant c'en commande
Parler ; car tant c'on s'en abstient.
En son povoir parole on tient,
Ce n'est pas doubte.
LE MESSAGIER.
Dieu gart la compagnie toute^
Et ma dame especialment.
Et vous après touz ensement*
Chascun par soy !
l'empereris.
Messagier, bien veignant, parfoy!
Et voy-je bien raray nouvelles.
Se Dieu plaist, et bonnes et belles.
autrement.— Baudouin, je veuxqoeiaM
avec moi, cela ne doit pas te faire de pe»;
et dès ce moment je te nomme monéomr.
l'Acutbr.
Je suis bien reconnaissant de cette ja-
rôle. Très-grand merci , ma chère (bit
Sur mon ame ! je vous servirai très-fob
tiers.
l'impératrice.
Maintenant , parlons d'autre chose. P
nous ébattre , tandis que nous sonines
semble, sire, dites-moi , je vous prie,
est la chose , à votre avis , la plas déleeo
ble, n'importe qu'elle soit une cause ded»
mage ou de profit.
LE PREMIER CHEVAUBR.
Voici ce que je réponds: la chose qw
le plus désirée soir et matin , do cœur
rhomme , c'est celle-là , à mon afis et sel
mon petit sens, qui délecte le plus.
LA DEMOISELLE*
Sur mon ame ! voici une parole biei
dite, et c'est la vérité.
l'impératrice.
Allons! par votre loyauiélIsabeBe.'e.
quel vaut-il mieux faire : parler jusqu a J
que l'on vous impose silence, ou se ta»re«
écouter jusqu'à ce que l'on vous commaiK»
de parler? Dites-le-moi.
LA DEMOISELLE.
Suivant mon opinion, voici ce qoe je
répondre à votre demande: H vauimic
se taire jusqu'à ce que l'on vous coa«n«J
de parler; car tant qu'on s'en abstien^^
tient sa parole en son pouvoir, cela
point l'ombre d'un doute.
LE MESSAGER* . ^
Que Dieu garde toute la comÇjJ
cialement ma dame, et vous ensuite r
lement, chacun en particulier.
Messager, sur ma foi 1 «o"*
le bieoW»»:
Messager, sur ma roi* »-- ^ ,-,afli
Je vois bien que , s il plaH J »«";^ 1,
des nouvelles bonnes et belles- v>
AU MOTBN-AGB.
387
Dy-me voir : que fait mon seigneur?
Tay de li veoir fain greigneur
Que de riens née.
LE MESSAGUR.
Demain» avant prime sonnée.
Sera cy. Faites bonne chiere.
Se vous mande-U, ma dame chiere ;
Et pour savoir Testât aussi
De vous Dd^a-il envoie cy,
Je vous promet.
l'empbrbris.
De reporter lui te convient
Que nous sommes touz sains et drus
Et en bon point; et nedy plus»
Fors que le me salueras
El si me commanderas
A sa personne.
LE MBSSAGIBR.
Très chiere dame» ains qu'il soit nonne
Li sera fait vostre message»
Se Dieu me sauve mon langage :
G*y vois courant.
L*E1IPERERIS.
Baudoin» vaz me dire errant
Horin que cy mon frère admaine»
Et que de venir il se peine
Hastivement.
l'escuier.
Voulentiers»dame, vraiement.
— Morin» à ma dame venez
Et son frère li amenez
Sanz demourée.
PREMIER SERGENT D ARMES.
Ce vault fait» puisqu'il li agrée.
— Sire, je vien à vous parler :
A ma dame vous fanlt aler»
Qu'elle nous mande.
LE FRERE.
le croy qu'elle me veult l'amande
Faire de ce qu'elle m'a fait
Tenir prison et sanz meffait.
Çà ! alons-y.
PREMIER SERGENT d'aRMES.
Ha chiere dame» vez-nous cy
A vostre mant.
l'empereris.
Sanz plus dire, frère» or avant!
Faites ce qui vous appartient :
Mon seigneur vostre frère vient;
N'en avez plus de char si près.
vérité : que fait mon mari ? Je suis plus af-
famée de sa vue que de tout autre chose.
LE MESSAGER.
Demain» avant que prime soit sonnée» il
sera ici. Ha chère dame » il vous mande
de vous tenir en joie ; et » je vous le pro-
mets» il m'a envoyé céans pour savoir aussi
comment vous vous portez.
l'impâratrice.
Il faut que tu lui annonces que nous som-
mes tous bien portans et dispos ; n'en dis
pas davantage» seulement salue-le et recom-
mande-moi à sa personne.
LE MESSAGER,
Très-chère dame» si Dieu me conserve la
langue » votre message sera rempli avant
qu'il soit nonne : j'y vais courant.
l'impératrice.
Baudouin» va-moi dire sur-le-champ à
Morin qu'il amène ici mon frère » et qu'il
fasse ses elTorts pour venir en toute hâte.
l'éccter.
Volontiers, dame » en vérité. — Horin »
venez vers ma dame et amenez*lui son frère
sans retard.
LE PREMIER SERGENT d' ARMES.
Gela sera fait^ puisque tel est son plai-
sir. — Sire » je viens vous parler : il nous
faut aller auprès de ma dame» car elle nous
mande.
LE FR£RE*
Je crois qu'elle veut me dédommager de
m'avx)ir fait tenir en prison sans que je
l'eusse mérité. Eh bien 1 allons-y.
LE PREMIER SERGENT d'aRMES.
Ha chère dame« nous voici à vos ordres.
l'impératrice.
Frère» allons» avancez sans mot dire; fai-
tes votre devoir : votre frère » mon mari »
vient; vous n'avez personne qui vous tou-
che d'aussi près. Soyez empressé d'aller à
288
tbAateb
Soiez d'aler enconlre cngrès.
Par quoy s'amour aiez gangoie.
— Baudoin, tien-li compagnie.
Avancez-vous.
LB FRBEB.
Dame, dame» si ferons-nons.
— Avant, Baudoin ! suivez-moy.
Je ne fineray mais, par foy l
Tant que le voie.
L'EMPBRBRlft.
Seigneurs, mettons-nous touz à voie
D'aler où mon bon seigneur est:
Chascun en doit estre tout prest.
Pui^u'il vient, je vois à rencontre.
*Qui ro*amera, si le me monstre :
Avec moy viengne.
PRKMIBR CHEVAUBR.
Dame, cuidez-vous que me tiengne
Yci, puisque aler vous y voy?
Ce seroit déshonneur à moy,
Se le faisoie.
PRBMIBR SERGENT d'aRMICS.
Jamais, aussi, ne demoyrroyc.
Je vois devant.
l'empbrbris.
Ysabel, venez me suiant.
Ces hommes devant nous iront.
Qui compagnie nous feront,
Et nous après.
LE FRERE.
Mon Trere voy de cy bien près :
A li vois, ne m'en tenroit nulz.
— Chier sire , bien soiez-vous venuz
En vostre lieu.
l'emperiere.
Biau frère, bien veigniez, par Dieu!
Grant joie ay quant tout sain vous voi.
Comment le fait, dites-le-moy,
L*empereris?
LE FRERE.
Dampnez soit son corps et periz !
Certes, n'en devez tenir compte :
Elle s'est démenée à honte ;
Car brisé a son mariage
Et son corps a mis à hontage.
Et si a gasté vostre empire
Et m*a, ce vous puis«je bien dire.
Tenu jusqu'à ore en prison.
FRANÇAIS
sa rencontre, de manière à gagner sob ait-
tié. --Baudouin, tiens-lui compagnie, la-
tez-vous en route.
LE FRÈRE.
Dame, dame, nous le ferons.— En autt,
Baudouin! suivez-moi. Par ma foi! jeae
m'arrêterai pas que je ne le voie.
l'impératrice.
Seigneurs , mettons-nous tons en cbeon
pour aller où est mon bon époux: chaciii
doit être tout prêt à le faire. Poisq&l
vient, je vais à sa rencontre. Qnecdniqii
m'aime, me le montre en venant atec la.
LE PRBMIBR CHEVALIER.
Dame , croyez - vous que je me dendra
ici , pendant que je vous y vois aller? Si ^
le faisais, ce serait un déshonoearpoonBoî.
LB PRBMIBR SERGENT d'ABIBS.
Je ne saurais non plus rester ici. Je ^
devant.
l'impératrice.
Ysabelle, venez à ma suite. Ces hoauBes
iront devant nous , et nous tiendront cod-
pagnie; nous viendrons ensuite.
LE FRÈRE.
Je vois mon frère bien près d'ici ; je Ttè
à lui , personne ne m'en cmpêclierait* -
Cher sire , soyez le bienvenu dans rotre
pays.
l'empereur*
Mon cher frère, par Dieu ! soyea le bien-
venu. J'éprouve une joie bien grafl*^^
vous voir en bonne santé. Commentsepone
l'impératrice? dites-le-moi.
LE FRÈRE. ,
Que son corps soit damné et confcBj» •
Certes, vous n'en devez tenir aucun coinF
elle s'est conduite d'une manière honteuse»
car elle a violé sa foi conjugale cl des»
noré son corps; elle a compromis vw»^ ^^
ton té et m'a, je puis vous le dire, ten^^_
prison jusqu'à présent, parce ^"^Jj^j
pas voulu consentir à ses grands désoro
AU MOTBN-AGB.
389
Pour ce qu'à sa grant mesprison
Je ne m'ay volu consentir,
K*à son vilain meflait partir :
Cecy est voir.
l'emperiere.
Las I je caidoie d'elle avoir
ioie à mon retour d*ouItre mer;
Mais grant l;oun*oux et dueil amer
M'a» ce m'est avis, pourchacié.
Ore, certes, elle a bracié
La mort pourJi.
l'empbrbbis.
Mes amis, je voy là celi
Qui est mon désir et m'amour.
Certes, à ii vois sans demour^
— Bien veigniez-vous, celi que f aime
Et qu'à seigneur et espoux claime :
Raison le donne.
l'emperere.
Ha, faulse et desloial personne !
Tu soiez la très mal trouvée !
Bien est ta manvaistié prouvée.
GerleSy jamais ne me feras
Déshonneur, que à honte morras
Pour tes démérites; c'est droiz.
— Avant, seigneurs I entre vous trois
Alez, et si m'en délivrez ;
A mort honteuse la livrez,
Si que jamais je ne la voie.
Menez- la où que soit, hors voie.
Faites briefment.
îj* CHEVALIER l'eMPBRIERE.
E, mon très chier seigneur ! comment?
C'est vostre femme.
l'emperiere.
Taisiez ! fait m'a si grant diffame
Que digne n'est pas de plus vivre.
Faites que j'en soie délivre
Trestout en Teure.
ij* CHEVALIER.
Dame, sanz plus faire demeure ,
De d vous en convient venir.
Ne li osons desobéir.
Sus! s'en al«ns.
PREMIER CHEVALIER.
Biaux seigneurs, or nous advisons.
Puisqu'elle doit par nous 6ner,
Qo*en un lieu la puissons mener
Où nulz n'abitc.
ni m'associer à ses vilaines actions : ceci est
la vérité.
l'empereur.
Hélas 1 je pensais avoir de la joie auprès
d'elle à mon retour d'outre-mer ; mais je
vois bien qu'elle m'a réservé un grand cha-
grin et une amère douleur. Certes , elle a
tramé sa propre mort.
l'impératrice.
Mes amis, je vois là-bas celui qui est mon
désir et mon amour. Certes , je vais à lui
sans délai. — Soyez le bienvenu, 6 vous que
j'aime et que j'appelle seigneur et époux :
comme c'est raison.
l'empereur.
Ah I fausse et déloyale personne ! je ne
me félicite pas de t'avoir trouvée. Ta mau-
vaise conduite est bien reconnue. Certes,
jamais tu ne me feras déshonneur , car tu
mourras ignominieusement pour tes crimes;
c'est justice. — En avant, seigneurs ! vous
trois allez , et débarrassez -m'en ; livrez -la
à une mort honteuse, en sorte que je ne la
voie jamais. Menez-la en quelque endroit
que ce soit, hors du chemin. Faites vite,.
LE DECXlftlIE CpEVAUER DE l'EMPSRETOU
Eh , mon très-cher seigneur ! comment ?"
c'est votre femme.
l'empereur.
Taisez-vous! elle m'a fait un si grand
déshonneur qu'elle ne mérite plus de vi-
vre. Faites que j'en sois délivré à l'heure
même.
LE DEUXIÈME CHEVAUBR.
Dame, sans plus tarder, il vous faut quit-
ter la place. Mous n'osons lui désobéir. Al-
lons! partons.
LE PREMIER CHEVALIER.
Beaux seigneurs, puisqu'elle doit par
nous recevoir la mort, arrangeons-nous de
manière à la pouvoir mener en un lieu où
nul n'habite.
390
THÉÂTRE FRANÇAIS
BAUDOIN*
C'est une parole bien dilte;
Mes, messeîgnears» qui me croira.
Nous irons en ce desert-là :
On ne peut miex.
ij* CHETAUER.
C'est vérité, si m'aîst Diex !
C'est une bien désert gastine
Et si est près de la marine,
Où nulz, ce tien, pieça n'ala.
Je lo que nous la menons là.
Pour touz debaz.
PREMIER CHEVALIER.
Soit ainsi ! du hault et du bas
Je m'y accors.
l'empereris.
E ! Vierge, en qui prist humain corps
Le Dieu qui toute chose a fait,
Qui tant en grâces t'a parfait
Qu'en corps et en ame t'a mis
Lassus en son hault paradis,
Où de touz sains es honnourée.
Des anges servie et loée
Comme leur dame et leur maistresse ;
Dame, je qui suien destresse
Et en desconforc sanz mesure ;
Yeez en pitié, Vierge pure.
Mon amere compuuction
Et ma dolente afDiccion.
Je voy g' on me veult mettre à mort
Honteusement, et est à tort;
Car onques ne fis le mefTait
Dont morir doie ainsi de fait :
Pour ce me complains et lamente
Et à vous seule me démente,
Vierge, que m'ame si curez
Que la joie li procurez
De paradis.
ij' CHEVALIER.
Avant! messire Brun, tandis
Que sommes en ceste gastine,
Faites que ceste dame fine;
Deïivrez-vous.
PREHIER CHEVAUER.
Très chier compains et ami doulx.
Pitié me fait le cuer tel estre
Que, certes, je ne me puis mettre
A li touchicr.
BAUDOUIN.
C'est bien parlé; mais, messeigneurs,si
vous m'en croyez , nous nous en irons là-
bas en ce désert : on ne peut mieux (trD^
ver).
LE DEUXIÈME CHEVAUER.
Dieu m'aide 1 c'est la vérité. Ce lieu est
bien solitaire et près de la 'mer , et je ûess
que depuis long-temps personne n'y alla. Je
suis donc d'avis que , jsans disputer davaiH
tage, nous l'y menions.
LE PRKMIBa CHEVALIER.
Soit! j'y consens en tous points.
l'impératrice.
Eh ! Vierge en qui s'est incarné le Dieu
qui a fait toute chose, et qui a répanda vm
de grâces sur toi qu'il t'a mis en corps et eo
ame dans son haut paradis, où tu es hono-
rée de tous les saints, et servie et louée des
anges comme leur dame et leur maîtresse;
Dame , je suis dans la détresse et dans an
déconfort sans mesure : Vierge pure, regar-
dez avec des yeux de pitié mon amèrecoo-
ponction et mon affliction profonde. Je fois
qu'on veut me faire souffrir une mort hoD-
teuse, et c'est à tort; car jamais je ne commis
le crime qu'il me faut expier par ma mwt:
c'est pourquoi je me plains et me lamente,
et ne m'adresse qu'à vous , Viei^e , pour
que vous purifiiez mon ame , teUement
qu'elle ait par vous la joie du paradis.
LE DEUXIÈME CHEVAUER.
En avant ! messire Brun, tandis que nous
sommes dans ce désert, faites mourir cette
dame; dépéchez-vous.
LE PREMIER CHEVALIER.
Très-cher compagnon et doux ami, la pi-
tié me rend le cœur tel que je ne puis pren-
dre sur moi de la toucher.
AU MOTSM-AGB.
d9t
ij* GHEVALJBR.
Ec loy, Baudoin» avant» fier!
Delivre-ioy.
BAUDOIN*
Seigneurs, sachiez en bonne foy
Qui me donroit une conté»
Fust la meilleur en vérité
Qui soit de cy jusques au Quaire,
N'âroie-je cuer de H faire
Mal ne hontage.
PBEVIBR CHEVALIBR.
Voir aussi n'en ay-je courage ;
Pour rien sa mort je ne verroye»
Ne jamais mal ne H feroye.
Et si voy-je bien qu'il convient
Qu'elle muire par nous; c'est nient,
Ou pour elle mourir nous fault
(Il n'y ara point de deflault)
Touz .iij. ensemble.
ij* CHEVALIER.
Je vous diray qui bon me semble;
Et s'il vous plaist, nous le ferons :
A celle rocbe la menrons
Qui est assez avant en mer ;
Là lalairons. Certes durer
Deux jours entiers pas n'y pourra,
Que demesaise là mourra;
Et si nous en retournerons,
Et à Temperiere dirons
Qu'est à mort mise.
BAUDOIN.
Par ma foy ! c'est chose bien prise,
Car touz jours y cuert-il ourage ;
Mais aler nous y fault à nage,
Vous le savez.
PREMIER CHEVALIER.
Baudoin, vessel prest avez :
Regardez ! — Touz iiij. ens entrons.
Et d'y aler nous délivrons.
— Entrez ens, dame.
l'bmperbris.
Voulentiers. — Lasse! povre femme.
De quelle heure f u-je ore née
Qui vois à telleilestinée
Par mort honteuse trespasser?
— E, seigneurs ! se ne puis passer
Que mon corps ne faille destruire.
Pour Dieu, faites que bien tost muire,
Je vous em pry.
LE DEUXIÈHE CHEVALIER.
Et toi, Baudouin , en avant, frappe! dépè*
che-toi.
BAUDOUIN.
Seigneurs , sachez , que , vraiment , me
donnât-on un comté , le meilleur qui soit
d*ici au Caire , je n'aurais pas le cœur de
lui faire du mal ou des outrages.
LB PREMIER CHEVALIER.
Ni moi non plus , je n'en ai pas le cou-
rage; rien au monde ne me déciderait à la
voir mourir ou à lui faire du mal. Cepen-
dant je vois bien qu'il faut qu'elle meure
par nos mains; ce n'est rien» sinon, ce sera
à nous à mourir pour elle tous trois ensem-
ble : c'est immanquable.
LB DBUXliHB CHEVAUBR.
Je vous dirai ce qui me semble oppor-
tun; et, si cela vous plaît, nous le ferons:
nous la mènerons à celte roche qui est si-
tuée assez avant dans la mer; là nous l'a-
bandonnerons. Certes , elle ne pourra paa
y vivre deux jours entiers sans mourir d'an-
goisse. Quant à nous, nous nous en retour-
nerons, et nous dirons à l'empereur qu'elle
est mise à mort.
BAUDOUm.
Par ma foi ! c'est bien trouvé , car loo^
jours l'orage y règne ; mais vous le savez» il
nous y faut aller en bateau.
LE PREMIER CHEVAUBR.
Baudouin, vous en avez un tout prêt i
regardez ! — Entrons dedans tous quatre»
et dépêchons- nous d'y aller. — Dame, en-^
trez dedans.
l'impératrice.
Yolontiers.— Hélas 1 pauvre femme, sous.
quelle étoile suis-je née pour être ainsi des-
tinée à aller mourir ignominieusement? -
Eh , seigneurs I si je ne puis passer sans,
qu'il faille détruire mon corps, pour l'a-
mour de Diçu, faites que je meure promp*^
tement, je vous en prie.
392
TllftATRE FRANÇAIS
BAUDOIN.
Gravant! alons sans destry,
Que je vous menray bien trestouz.
Tay fait ce meslier à mes couz
Plus d'an entier.
L*EMPERERIS.
Ha I Dame qui le vray sentier
Des desvoiez es et l'adresse.
Geste dolente pécheresse
Plaine de desconfort sequeurs,
Et à rooy faire ayde aqueurs;
Si te prî. Vierge, de cuer fin,
Et que m'ame par ceste fin
Puisse tellement affiner
Qu'en la gloire qui sanz finer
Durra puist estre.
ij* CHEVALIER.
Ho, seigneurs I jus la nous fault mettre,
Puisque nous sommes arrivé
A la roche. — Dame, estrivé
N'y ait : despoulUer vous convient.
Puisqu'à ce point la chose vient,
Faire l'esluet.
l'empereris.
Seigneurs, puisque autre eslre ne peu;,
A voz grez faire obéiray :
Cy dedans me despouUeray.
— Haa! emperiere, sire chier,
Comment m'estes si dur et fier
Qu'à mort me mettez s^nz raison?
Certes, aucune tralson
Vous a méu , je ne doubt point.
— Ore, amis. Dieu vous le pardoint î
Et je si fas.
premier chevalier.
Dame, nous ne vous poons pas
Maishuit avecques nous garder.
En ceste roche sans tarder
Vous fault descendre
l'empereris.
Seigneurs, puisqu'il m'y faut mort prendre,
Descendre y vueil sanz nul destry.
Priez Dieu pour moy, je vous prij,
Entre vous touz.
premier chevalier.
Piteux vous soit, courtois et doulx,
Dame, li Roys de paradis.
Qui voz meflaiz et voz mesdiz
BADDOmN.
En avant! marchons sans retard, car je
vous mènerai bien tous. J'ai fait ce inêu«r
à mon compte plus d'un an entier. '
l'impératrice.
Ah ! Dame , qui es le vrai sentier et le
port de ceux qui sont égarés, secours œue
malheureuse pécheresse qui est abreoTée
de tribulations, et accours à mon aide:
Vierge , je t'en prie de tout mon conir, h
que par ma mort mon ame puisse tellemest
se purifier qu'elle obtienne la gloire qai (ti-
rera éternellement.
LE deuxième chevalier.
Holà, seigneurs! il nous faut la dëfaar^
quer, maintenant que nous sommes arrivés
à la roche. — Dame, déshabillez -votts, ,
sans faire de difficultés. Puisque la chose
en est venue à ce point-là , il faut s*y rési*
gner.
L*IMPÉRATRICB.
Seigneurs, puisque cela ne peut être an-
trement, je consens à faire ce que vous voih
lec : je me déshabillerai ici dedans. — Ah,
ah! empereur, cher sire, comment pouvez-
vous être dur et barbare envers moi aa
point de me faire périr sans raison? Certes,
vous avez été poussé à cette action par quel-
que traître ; je n*en doute point. — Allons,
amis! que Dieu vous pardonne ! quant à moi
j'en agis ainsi.
LE PREMIER CHEVALIER.
Dame , nous ne |)ouvons vous garder da-
vantage avec nous. Il vous faut, sans plus
tarder, descendre sur cette roche.
L*IMPiRATRICE.
0
Seigneurs , puisqu'il m'y faut mourir, je
veux y descendre sans résistance. Vous tous,
priez Dieu pour moi, je vous en conjure.
LE PREMIER CHEVAUBR.
Dame , que le Roi de paradis vous soil
miséricordieux, courtois et doux; qu'il vous
veuille pardonner aujourd'hur vos mauvai-
AU MOYEN-AOE.
393
ous vueille au jour d'uy pardonner,
t gloire à vosire ame donner
Sanz finement!
BAUDOIN.
itncn l Ainsi soit ! Alons-m'ent
.vaut que orage sourde point»
)t que nous avons vent à point;
Je le conseil.
ij« CHEVALIER.
Lions! par sohait sur le sueil
«"ussions du palais Temperiere !
—A Dieu vous disons, dame chiere,
ijui vous vueilie donner confort I
Prenez en vous bon cuer et fort ;
Gardez, pour chose qui vous touche,
Qu*aiez Dieu touz jours en la bouche :
C*est vostre miex.
PREMIER CHEYAUER.
Seigneurs, se me veez des yex
Plourer, n*en soiez esbahiz :
Pitié m*y fait estre envaïz
Que j'ay, par Dieu!
BAUDOIN.
Ho! descendons : vez cy le lieu
Oit nous entrasmes.
ijo CHEVALIER.
Voire, et où ceste nef trouvasmes.
Cy la primes, cy la tairons ;
Et à l'emperiere en irons,
S'en sui créu.
BAUDOIN.
Jà ne m'en verrez recréu.
Avant ! alons.
PREMIER CHEVALIER.
MoD chier seigneur, nous vous disons
Qu'acompli avons vostre gré,
Et s'a esté fait si secré
Qne jamais parler n'en orrez.
Remarier bien vous pourrez
Quant vous plaira.
l'emperiere.
Taisiez-votts, Brun ; ce ne sera,
Que je sache, jour de ma vie ;
Seez-voQS. N'en ay point d'envie,
Se Dieu m'alst.
l'bmpereris.
Lafise ! se le cuer m'esbahist,
Qu'en ptiis-je mais. Vierge Marie ?
)e solde estre seigneurie
Comme souveraine du monde,
ses actions et vos mauvaises paroles, et don-
ner à votre ame la gloire éternelle !
BAUDOUIN.
Amen! Ainsi soit-il! Allons-nous-en avant
qu'il ne vienne de l'orage , puisque nous
avons un vent favorable; je le conseille.
LE DEUtIÈMB CHEVALIER.
Allons! je souhaiterais que nous fussions
sur le seuil du palais de l'empereur. — Ma
chère dame, nous vous recommandons à
Dieu : puîsse-t-il vous donner des consola-
tions 1 prenez bon courage; et ayez soin,
quelque chose qui vous arrive, d'avoir tou-
jours à la bouche le nom de Dieu : c'est ce
que vous avez de mieux à faire.
LE PREMIER CHEVALIER.
Seigneurs, si vous me voyez les yeux
pleins de larmes, n'en soyez point étonnés:
je suis, par Dieu ! saisi de pitié.
BAUDOUIN.
Holà ! descendons : voici le lieu où nous
entrâmes.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Oui vraiment, et oit nous trouvâmes ce
bateau. Ici nous le primes , ici nous le lais-
serons; et, si l'on m'en croit, nous nous en
irons à l'empereur.
BAUDOUIN.
Vous ne m'y verrez pas le dernier. En
avant I allons.
LE PREMIER CHEVALIER.
Mon cher seigneur, nous vous disons que
nous avons accompli votre désir , et la chose
a été faite si secrètement que vous n'en en-
tendrez jamais parler. Vous pourrez bien
vous remarier quand il vous plaira.
l'empereur.
Brun, taisez-vous; je ne sache pas que
jamais de ma vie cela m'arrive ; asseyez-
vous. Dieu m'aide ! je n'en ai point d'envie.
l'impératrice.
Hélas ! si mon cœur se remplit d'effroi ,
en puis-je mais. Vierge Marie? J'étais habi-
tuée aux hommages comme la souveraine
Il du monde, et (maintenant} je vois l'heure
\
394
THÉÂTRE FRANÇAIS
Et je ne gars l'eure qu'affonde
Par force de tômpeste en mer.
£ I Dame en'qai n'a point d'amer,
Glorieuse Vierge puceiie,
Regarde en pitié moy t'ancelle;
Car, Dame» tu es m'esperance,
Et en toy seule est ma fiance.
Dame, ne soies de moy loing,
Confortes-moy à ce besoing,
Si que je ne chiée ne verse
En ceste fortune perverse.
Dame, de grâce tresorlere,
Dame, de pitié boutilliere,
Souche de vertuz et racine,
La qui boutez point ne deffine ;
Dame, qui seule renlumines
Et à droit sentier ramaïnes
Les orphelins desconseilliez
Et les esgarez essilliez;
Aiez, Dame, de moy mercy,
Si que je ne périsse cy.
Croiftie à terre me vueil mettre;
Ne puis de mesaise plus estre
Sur pié que j'aye.
DIEU.
Mère, je voy que trop s'esmaie
L'empereris, ce n'est pas doubte ;
Car souvent la hurte et la boute
La mer et la fiert de mainte onde,
Si que a bien pou que ne l'afonde.
Alez et si la confortez.
Et ces herbes-cy li portez
Qui vertu telle ont et aront
Que touz mesiauxqui eu buront,
Puisqu'il seront avant confais.
De leur mal seront touz sains faiz
Et tout purgié.
NOSTRE-DAME.
Puisque c'est par voslre congié.
Fil, voulentiers li porteray.
Et de ce bien l'enorteray.
— Or sus! Jehan, mon chierami.
Venez là val avecques my
Sans plus tarder.
SAINT XEHAIf .
Ce qui vous plaist à commander.
Dame, feray benignement.
Vcz me cy tout prest: alons-m'ent,
Puisqu à ce vient.
où je vais par la force de la tempëie ht
abîmée dans la mer. Eh ! Dame enqd il d ji
point d'amertume, Vierge glorieuse, reg»de>
moi avec des yeux|de pitié, moi ta smante;
.car. Dame, ta^es[mon*espéraBGe,^etDac8ih
fiance est en -toi seule. Dame , ne f âoipe
pas de moi, conforte-aioi dans cette néced-
sité, en sorte que dans cette mauTÛse for-
tune je ne tombe ni je ne verse. Dame, tre
sorière de grûce, dame , bout^ière de pi-
tié, souche et racine de vertu, dont la boiié
ne finit point; Dame , qui seule ^éclaires ei
qui ramènes dans le droit sentier les or-
phelins sans appui et les exilés ^rés;
Dame, ayez compassion de moi, que je se
périsse pas ici. Je veux me mettre^ en eroii
par terre; je ne puis plus me tenir sur pied
par suite du malaise que j'éprouve.
DIEU.
Hère, je vois que l'impératrice se tm-
mente fort, et c'est chose naturelle; car sou-
vent la mer la heurte et la frappe, et labi
de mainte onde, en sorte que peu s'en ta
qu'elle ne l'engloutisse. Allez et recoofor-
tez-la, et portez-lui ces herbes-ci qui ootei
auront une vertu telle que tous les lépreox
qui en boiront, s'ils sont confessés aupara-
vant, seront entièrement guéris et délivre»
de leurs maux.
NOTRE-DAME.
Fils, puisque c'est votre volonté, je lu'
porterai volontiers cela, et en même teatfs
je lui donnerai de bons conseils. — AUods.
Jean, mon cher ami, venez là-bas av^ ^^
sans plus tarder.
SAINT JEAN.
Dame, je ferai de bon cœur ce qu'il voo^
plaît de commander. Me voici tout pi^*
allons-nous-en, puisqu'il en est ainsi.
AU MOYEN-AGE.
395
IfOSTRE-DAHE.
SUS 1 anges, il vous convient
17ouz ensemble de cy partir,
t là val avec moy venir
Où Dieu m'envoie.
PREMIER ANGE.
, si irons à grant joie,
t ferons tout vostre plaisir;
sachiez c'est nostre désir,
Vierge royne.
ij* ANGE.
Michiel, chantons par amour fine
Ce rondel-cy par leesce.
RondeL
Humains cuers, de loer ne cesse
lL.'infinie et vraie bonté
De la benoîte Trinité
Et de celle en qui, sanz destresse,
Le filz Dieu prist humanité;
Humain cuers, de loer ne cesse
L'infinie et vraie bonté
Par qui tu as telle noblesce
Qu'à Dieu tu as fraternité :
Donques, pour ceste affinité,
Humain cuer , de loer ne cesse
L'infinie et vraie bonté
De la benoite Trinité.
NOSTRE-DAME.
Empereris, pour la durté
Que sanz cause as ici souffert.
Et pour la prière que offert
M'as si bénigne et si piteuse»
Mérite en aras glorieuse ;
Car en bien touz jours te tenray,
Et ton hault estât te rendray
Haugré celi qui ce t'a fait.
Qui chier comperra son meffait.
Si te diray que tu feras :
Quant de ton somme lèveras,
Dessoubz ton chief ces herbes pren
Qui moult te vaudront, ce t'apren ;
Car n'iert mesel nul, s'il en boit.
Mais que vrai confès avant soit.
Que l'en ne voie et apperçoive
Que plainement santé reçoive
Tout en l'eure : c'est chose voire.
Or m'aies touz jours en mémoire:
)e sui la mère Dieu, Marie,
Qui ci parle à toy comme amie ;
NOTRE-DAME.
Allons! anges, il vous faut tous ensem-
ble partir d'ici, et venir avec moi là-bas où
Dieu m'envoie.
PREMIER ANGE.
Dame, nous nous y rendrons avec beau-
coup de joie , et nous ferons tout ce qu'il
vous plaira; car sachez que c'est notre désir.
Reine vierge.
LE DEUXIÈME ANGE.
Michel, chantons joyeusement ce ron-
deau-ci par amour extrême.
Rondeau,
Cœur humain, ne cesse de louer la bonté
infinie et vraie de la sainte Trinité et de
celle en qui le fils de Dieu se fit homme
sans douleur. Cœur humain , ne cesse de
louer la bonté infinie et vraie par qui tu as
une noblesse telle que tu es le frère de
Dieu: or, pour cette alliance, cœur hu-
main, ne cesse de louer la bonté infinie et
vraie de la sainte Trinité.
NOTRE-DAME.
Impératrice, pour les mauvais traitemens
que tu as soufferts ici sans motif, et pour la
prière si douce et si touchante que tu m'as
adressée, tu recevras une récompense glo-
rieuse; car toujours je te protégerai, et je te
rendrai ton haut rang malgré celui qui t'a ré-
duite à cet état, et il paiera cher son crime.
Je' te dirai ce que tu as à faire : Quand tu sor-
tiras de ton sommeil, prends sous ta tète ces
herbes qui, je te l'apprends, te seront bien
précieuses; car il n'est pas de lépreux, s'il
en boit après s'être préalablement confessé
avec sincérité, qui ne recouvre sur-le-champ
la santé aux yeux de tout le monde: c'est
chose véritable. Maintenant, souviens-toi tou-
jours de moi : moi qui te parle ici en amie, je
suis Marie » la mère de Dieu. Sers mon fils
de tout ton cœur, et tu auras une heureuse
fin, et tu accroîtras par le fait ta réputation.
— Mes amis , nous avons fini ce que nous
avions à faire ici : nous pouvons bien nous eu
396
THiATRB
Et si sers mon 61 de cuer Gn»
Si en venras à bonne fin
Et acroistras ton nom de fait.
— Mes amis, nous avons cy fait :
Nons nous en poTons bien r'aler.
— Or tost I anges, sanz plus parler,
Alex devant.
SAIHT IBHAlf .
Voire, et je vous iray suiant,
Puisque dit l'ay.
PREMIBR AlIGB.
Dame, nons ferons sans delay
Vo vouloir, Gabriel et moy.
— Gabriel, soions, je vous proy,
De chanter d'accort en Tadresce.
Rondel.
Par qui [es] en telle noblesce
Qu'à Dieu tu as fraternité :
Donques pour ceste alBnité,
Humain cuer, de loer ne cesce
L'infinie et vra}e bonté
De la benoite Trinité.
l'empereris.
Ha I Vierge en qui, par charité.
Dieu se fist homme à nous semblable,
Quant hui m'estes si secourable
Que par vous sui de mort délivre.
Certes, Dame, en mon cuer tel livre.
Ce vous promet, en escripray
Que jamais je ne cesseray .
De vous loer et gracier
Et vostre doulx filz mercier :
N'est-ce pas raison et droiture ?
Quant m'avez pris en telle cure
Que, quant je me suis esveillie.
En riens ne me truis traveillie
De doleur nulle qu'aie eue ;
Ains me sens si bien repéue
Que, certes, je n'aysoif ne fain.
Après, ces herbes qu'en ma main
Tien m'avez apporté des cieulx :
Pour ce à ma bouche et à mes yex
Les touche. Vierge, eu vous louant.
E, Diex ! une nef voy venant ;
Jie sçay se cy adressera.
Ou se vent aler la fera
Ailleurs plus loing.
LE MAISTRE MARINIER.
Secourez-nous à ce besoing.
FRANÇAIS
retourner. — Allons ! anges, sans plnsdedb-
cours, allez devant.
SAINT JEAN.
En vérité, je vous suivrai, puisque je lai
dit.
LE PREMIBR ANGE.
Dame , nous ferons sans retard îoir
volonté , Gabriel et moi. ^- Gabriel , je
vous prie , chantons d'accord en chemis.
Rondeau,
Par qui tu as une noblesse teUe que tu
es le frère de Dieu : or, pour cette alliasce,
cœur humain, ne cesse de louer la bonté in-
finie et vraie de la sainte Trinité.
l'impératrice.
Ah ! Vierge en qui, par charité. Dieu se
fit homme semblable à nous, puisque as-
jourd'hui vous m'êtes si secourable que f^
vous je suis délivrée de la mort, certes.
Dame , je vous le promets , j'en écrirai en
mon cœur un livre tel que jamais je oecfr
serai de vous louer et de vous rendre grâ-
ces et de remercier votre doux fils : n'est-
ce pas raisonnable et juste? puisque voos
avez pris un tel soin de moi que du mo-
ment que je me suis réveillée , je ne me
suis pas ressentie de douleur que f aie
eue ; au contraire, je me sens si bien repue
que, certes, je n'ai ni soif ni faim. Après,
vous m'avez apporté des cieux ces herbes
que je tiens a la main : c'est pourquoi,
Vierge, j'en touche ma bouche et mes yeox
en vous louant. Eh Dieu I je vois venir une
barque ; je ne sais si elle abordera ici, ou n
le vent la fera aller ailleurs et plus loin.
LE MaItRE marinier.
Secourez - nous dans cette nécessité ,
ÂV MOYEN-AGE.
397
f>anie des anges souyeraîoe :
contraire trop fort nous maine
Vent et orage.
LA DAME PELBfiINB.
! saint Gliment, oaquel voiage
suis mise et ay empris Terre,
ATueiiiez pour nous à Dieu requerre
Que l'orage qui fait abesse,
Et que le Tent qui yenle cesse.
Si que ne soions si periz,
BAais par vous tensez et gariz
De mort encorre.
l'eSGUIER a la PELERINE.
Pour nous de ce péril secorre,
Maistre, pour Dieu ! de lous pensons.
£n avant de cy ne passons ;
Mais d'ancrer, se le conseilliez,
Soions prez et appa^^eilliez
Cy en ce lieu.
LA PELERINE.
Delez ceste roche, pour Dieu!
Arréstcms sanz plus faire nage,
Tant que soit passé cest orage
Et ce mal temps.
LE MAISTRE MARINIER.
Dame, c'est à quanque je tens.
Ore c'est fait : en vérité,
Dame, nous sommes arresté
Et n'avons garde.
LA PELERINE.
Maistre, vez là qui nous regarde
Trop malement; j'ay grant paour
Qa*il n'y ait gentillec entour
De mal affaire.
l'esgcier.
Que pourroient-il ylec faire?
Certainement g'y vois savoir.
— Et, m*amie I dites-me voir :
Estes-vous toute seule cy?
Qu'i faites-vous, pour Dieu mercy ,
En ytel point?
l'empereris.
Sire, ne vous mentiray point :
La mer m'y a jette et mis
Où sont noiez touz mes amis,
Un frère et vj cousins qu'avoie.
Avec eulx oultre mer aloie :
Dont je me puis foie clamer.
Car tant a fait tempeste en mer
Que nostre nef rompy en deux.
Dame souveraine des anges : le vent et
l'orage nous mènent trop fort hors de no-
tre route.
LA DAME pAlERINE.
Ah 1 saint Clément, pour qui je me suis mise
en chemin et j'ai entrepris ce pèlerinage »
veuillez prier Dieu pour nous que l'orage
qu'il fait s'apaise, et que le vent qui souffle
cesse , en sorte que nous ne périssions pas ,
mais que par vous nous soyons défendus et
garantis du danger de mourir.
l'écuyer de la pAlerine.
Pour nous tirer de ce péril, maître, pour
(l'amour de) Dieul pensons à nous. N'al-
lons pas plus loin que ce lieu-ci ; au con-
traire, si vous le trouvez bon, soyons prêts
et disposés à jeter l'ancre dans cet endroit
même.
LA pAlerine.
Près de cette roche, pour (l'amour de)
Dieu! arrêtons -nous sans plus naviguer,
jusqu'à ce que cet orage et ce mauvais
temps soient passés.
LE MAItRE marinier.
Dame , c'est à quoi je m'occupe. A pré-
sent c'est fait : en vérité , dame , nous som-
mes arrêtés , et nous n'avons rien à crain-
dre.
LA PÈLERINE.
Maître , voilà quelqu'un qui nous regarde
de mauvais œil ; j'ai grand' peur qu'il n'y ait
des malfaiteurs aux environs.
l'ègcter.
Que pourraient-ils faire ici? certainement
je vais le savoir. — Eh, mon amie I dites-
moi la vérité : êtes-vons seule ici? Pour l'a-
mour de Dieu, qu'y faites-vous, dans l'équi-
page où vous êtes?
l'impératrice.
Sire, je ne vous mentirai point : la mer
m'y a jetée et mise , après avoir noyé tous
mes amis , un frère et six cousins que j'a-
vais. J'allais avec eux outre-mer : ce que je
puis appeler une folie , car il a fait une si
grande tempête que notre navire se brisa
en deux. Je ne sais comment j'échappai;
mais la mer m'a jetée ici, où je suis dans un
398 THiATU
Me say comment eschapay d'eulx;
Mais ia mer icy m'a jette.
Où je suis en telle orfanté
Que ne roenjay il a .îij. jours:
S'ay esté en ce point tous jours
Que me veez.
L'BSCtlBA.
Dame» cy plus ne vous seet»
yenez-You»-ent ayecques moy ;
Je feray tant» foy qu*à Dieu doy !
Qae vous seret bien repéue.
Et d'une robe revestue.
Et ne soufferray à nul fuer
Con TOUS race ne que à ma suer ;
M*en doubtez pas.
l'bmpkrbris.
Sire, avec vous iray le pas
Jusqu'en vostre nef voulentiers :
Or me monstrez par quelz sentiers
Voulez que je aille.
L'BSCmBR A LA DAMB.
Voulentiers, m'amie, sanz faille;
Venez par cy. Sa, celle main 1
^— Ma dame, avec moy en amain
Geste femme, que j'ay trouvée
Luec endroit seule et esplonrée.
Compté m'a toute s'aventure,
Qui est assez dolente et dure;
Car noiez sont touz ses amis,
Et l'avoit la mer îleuc mis.
Si que pour la Dieu amistié.
Dame, prengne-vous-en pitié :
Si ferez bien.
LA PELERINE.
E lasse! suer, vien avant, vîen.
Ta pitié le cuer.m'atendrie.
Vez ceste cote et ne detrie,
Et te conforte.
l'expereris.
Certes, je voulroie estre morte.
S'il plaisoit à Dieu, chiere dame.
Je me voy nue et povre femme,
Qui ay touz mes amis perduz :
Dont se j'ay le cuer esperduz
N'est pas merveille-
LA PELERINE .
Ore, Dieux conforter vous vueille!
S'il vous plaist avec nous tenir
Tant qu'à terre puissons venir,
" Je vous trouveray sanz dangier.
FRANÇAIS
tel dénuement que je n'ai pas mangé m
trois jours , et je suis demeurée dans l'èi
où vous me voyez.
l'éccter.
Dame , ne restez pas davaDtage id, T^
nez-vous*en avec moi;jereraitaDt,|i9rb
foi que je dois à Dieu ! que vous semtia
rassasiée, et revêtue d'aae robe. Etj^K
souffrirai en aucune maoiëre que l'oofos
traite autrement que si voos étiez ma sa;
n'en doutez pas.
l'ihpAratricb.
Sire , j'irai avec vons volootiers jW|«
dans votre navire : à présent, inoDtrei4«
par quels sentiers vous voulez que j'aille
l'écoter de la bahe.
Volontiers» mon amie, sans raole;TM
par ici , donnez-moi la main. — Ma to<
j'amène avec moi cette femme , que fl
trouvée là-bas seule et tout en plenrs. Efc
m'a conté au long son aventure» qui^^
assez triste et pénible; car tous ses 9ij
sont noyés, et la mer l'avait mise liC«^
pourquoi, dame, pour l'amour deDieo,3)»
en pitié : vous ferez bien.
la PéLERINB. I
Hélas ! sœur , approche, viens. La j^
que tu m'inspires m'attendrit le cœor. W
cette cotte sans tarder, et prends cours};?
l'impératrice.
Certes, chère dame, s'il plaisait i/^
je voudrais être morte. Je me vofi
femme pauvre et nue, et j'ai perdn loos
amis : il n'y a donc ricnd'étônnanlàcef
j'aie le cœur navré.
LA PÈLERINE.
Maintenant, que Dieu veuille voos fe(^
forter! S'il vous plaît de vous tcnTj^
nous tant que nous puissions venir a ^^
je vous trouverai sans difficulté» f^
AU
Pour l'amour Dieu, boire et mengier;
Jà n*6n doublez.
l'cmpbrbris*
Dame, vous m'offrez grans boutez;
Ne les refuse pas à prendre»
Combien que ne les puisse rendre.
Dieu les vous rende!
I.B XAISTRB XARINIBR.
L'orage est choit, le temps amende :
De ci partir nous esconvient.
Dame, vent à sohait nous vient;
Que dites'vous ?
LA PELERINE.
Partons donques, mon maistre douix,
Sanz plus cy estre.
l'escuibr.
Voire ; et si tost que pourrez mettre
A terre sèche ceste femme,
Maistre, pour l'amour Nostre*Dame, '
Que ri mettez.
LB MAISTRE MARniIER.
Il VOUS sera fait, n'en doubtez ,
Mon amî, pour Tamour de Dieu,
Si tost que je trouveray lieu.
— Bonne femme, sanz plus attendre,
Povez de ceste nef descendre;
Car je voy ville.
l'empereris.
Je vous mercy plus de cent mille
Foiz : c'est raison, dame de pris,
Quant tel soing avez de moy pris
Qae de voz drapz m'avez vestue
Et de voz vivres repéue.
De cy, s'il vous plaist, descendray,
Et de vous congié je prendray,
Dame gentiex.
la PELERINE.
Puisqu'il vous plaist, alez; que Diex
Tiengne vostre cuer en leesce
Et vous amaint à bonne adresce.
Et nous si face !
l'empereris.
Le benoît Jhesus, par sa grâce.
Vous conduie en telle manière
Que vous et voz gens, dame chiere,
A port de salut touz vous maint,
Et à grant joie vous ramaint
En vostre lien f
l'escuibr a la pelerihb.
A D/en, m'amie, à Dieu, à Dieu !
MOTRN-AGE. d9Sf
mour de Dieu , à Iboîre et à manger ; n'en
doutez pas.
l'impératrice.
Dame, vous me proposez de grands ser-
vices; je n'hésite pas à les accepter, bien
que je ne puisse vous en offrir autant. Dieu
vous le rende I
le MAItrE MARINIER r
L'orage est calmé , le temps se remet au
beau : il nous faut partir d'ici. Dame, le ven»
nous vient à souhait; qu'en dites-vous ?
LA pèlerine.
Partons donc , mon doux maître , sans
rester plus long-temps ici.
l'éguter.
Oui, vraiment; et aussitôt que vous pour-
rez mettre cette femme sur la terre ferme,
maître, pour l'amour de Notre- Danie, nlet-^
tez-l'y.
LE MAItRE marinier.
Mon ami, n'en doutez pas, vous serez sa-
tisfait, pour l'amour de Dieu, aussitôt que
j'en trouverai le moment. — Bonne femme,
sans plus attendre, vous pouvez descendre
de ce navire; car je vois une ville.
l'impératrice.
Je vous remercie plus de cent mille fois
(et cela vous est bien dû, ma respectable
dame) pour le soin que vous avez pris de moi
en me revêtant de vos habits et en me re-
paissant de vos vivres. S'il vous platt, je des-
cendrai d'ici, et je prendrai congé de vous,
aimable dame.
LA pAlerinb.
Puisque tel est votre plaisir, allez; que
Dieu tienne votre cœur dans la joie et vous
amène à bon port, et nous aussi I
l'impératrice.
Que Jésus le béni, par sa grâce, vous
conduise en telle manière qu'il vous mène
tous , vous et vos gens, chère dame, à bon
port, et vous ramène avec beaucoup de joie
en votre patrie !
l'éguter de la pèlerine.
Adieu , mon amie , adieu , adieu I — Ma
400
TU&ATRE
— G* est grant pitié de li, ma dame ;
Car je croy qu'elle ait esté famme
De noble affaire.
LA PELERINE.
Voir* elle scet bien c'on doit faire,
Et touz jours se tient en simplesce ;
Ne si n'est mie jiangleresse »
Mais parle à point.
LE MAISTRB HARniIER.
Dame, se cy plus sommes point.
Je doubt que ne fagons que nices;
Tant com le temps nous est propices,
Alons-nous-ent.
LÀ PELERINE.
Je Tacors, sire ; ysnellement»
Maistre, nagez.
l'empereris.
Sire Diex, par qui fu vengiez
Daniel de ses ennemis
Qui orent traitlié qu'il fust mis
Àvecques les lions sauvages,
Sire, et qui des faulx tesmoingnages
Des viellars délivras Susanne,
Ce dit l'Escripture ancienne;
Sire, par ta bénignité,
Regarde ma neccessité,
Car mon miex pourchacier ne say;
Quelle merveille? apris ne Tay.
Or voy qu'aprendre le me fault.
Ou j'aray en touz cas deiïault.
Bien suis cbéue en graut dangier;
Ne say où huy mais herbergier.
N'entre quelles gens je puis estre.
— E, dame! pour le Roy celestre.
Ma requeste ne vous ennuit :
Yueilliez moy habergier ennuit
Tant seulement.
l'ostbsse.
M'amie, si benignement
M'en requérez, si com me semble,
Qu'entre nous deuji jerrons ensemble.
Dont estes née ?
l'empereris.
Ne peut chaloir. Ma destinée
M'est trop dolereuse et pesant.
Et trop me va le cuer cuisant;
Ce sachiez, dame.
l'ostesse.
Par foy ! si me semblez-vous femme
FRANÇAIS
dame, c'est grand dommage pour elle ; ca
je crois qu'elle a été femme de qualité.
LA PÈLERINE.
Oui vraiment , elle sait bien ce que Tm
doit faire, et toujours elle se tient avec mo-
destie ; elle n'est pas non plus bavarde, maà
elle parle à propos.
LE XAItRE MARUflEE.
Dame, si nous restons ici davantage, je
crains que nous n'ayons tort; pendant qie
le temps nous est propice, allons-nous^fi.
LA PÉLERINB.
Sirp. j'y consens; maître, voguez proap-
tement.
l'impératrice.
Sire Dieu, par qui Daniel fut vengé de ses
ennemis qui avaient machiné qu'il Tût nii
avec les lions sauvages ; sire , qui délirm
Susanne des faux témoignages des vieil-
lards, suivant ce que dit l'Ancien Testa-
ment ; Sire, par ta bonté, regarde la néc^
site où je me trouve et dont je ne sais co»
ment sortir; il n'y a rien d'étonoant, car je
ne l'ai pas appris. Maintenant je voisqii
me faut l'apprendre, ou je souRrirai ém
toutes les circonstances. Je suis bien tomba
dans une grande perplexité ; je ne sais (à 1
me loger désormais , ni parmi quelles p»
je puis demeurer. — Eh, dame, poariV
mour du Roi des cieux! que ma requête ne
vous déplaise : veuillez me l(^er pour cette
nuit seulement.
l'hôtesse.
Mon amie, vous m'en priez de si booiie
grâce , à ce qu'il me semble , que bous
coucherons ensemble toutes deux. D'oè
étes-vous native?
l'impératrice.
Cela ne peut vous intéresser. Ma desâ*
née m'est trop douloureuse et péoiUeJ'»
le cœur trop navré; dame, sachez-le.
l'u6te88e.
Par (ma) foi ! vous me paraissez pourtaoi
AC MOTBN-AGE.
40f
Eslre venue de bon lieu.
Dites-moy, pour l'amour de Dieu,
Dont venez-vous?
l'empbrbris*
De mer, oà j'ay joues amis tous
Perdu par force de tempeste.
Sus une roche comme beste
Trois jours entiers, dame, esté ay.
Conques n'y bu ne ne mengay.
Là vint d'aventure une dame
(Que Dieu gart en corps et en ame !)
Qui en sa nef m'en admena
Et ceste robe me donna.
Car nue estoie en ma chemise ;
Et puis ay esté par li mise
Jus à ce port.
l'ostessb.
ITamie, mettez en déport
Les maux que ore avez par fortune ;
Car aux uns est dure et enfrune,
Doulce aux autres, par vérité.
Eo U n'a point d'estableté :
Souvent honneur amaine à honte.
Et il appert bien par le conte
De ce pais, qu'elle a batu
Et tellement jus abatu
Par force de mesellerie,
Qui jamais ne sera guérie.
Que de touz le fait desdaingnier ;
Nalz ne le veult mais compaignier :
Tant est lait mesel devenuz !
S*estoit-il preudomme tenuz.
Vaillant et sage.
l'bhpereris.
Dame, sachiez de son malage
Bon conseil et brief li donrroie,
S*il faisoit ce que je diroie.
Je vous plevis.
l'ostessb.
Si TOUS feroit riche à devis,
Dame, se par vous estoit sain.
A li vous menray par la main,
Se vous voulez.
l'empbrbris.
lime plaist; mais devant alez.
Je vous suivray.
l'ostesse.
VottlcnUers, suer, par Dieu le vray !
Alons, esgardez, yeiAe là.
une femme issue de bon lieu. Dites-moi,,
pour l'amour de Dieu, d'où venez-vous?
L'mpiRATRIGE.
De la mer, où j'ai perdu tous mes amis
par la violence d'une tempête. Dame , j'ai
été trois jours entiers sur une roche comme
une béte, car je n'y ai ni bu ni mangé. Là
vint par hasard une dame (dont Dieu garde
l'ame et le corps 1) qui m'emmena datas son
navire et me donna cette robe, car j'étais
nue et en chemise; et puis j'ai été descen*
due par elle à ce poit.
L'n6TBS8B.
Mon amie, oubliez les maux que mainte^
nant la fortune vous fait éprouver ; car elle
est dure et bourt* ue pôuk* les uns, et douce
pour les autres, c'est la vérité. U n*y a point
de stabilité en elle : souvent elle change
l'honneur en honte. Il y parait bien pat* le
comte de ce pays , qu'elle a frappé et telle-
ment abattu à force de lèpre, dont il ne sera
jamais guéri, qu'elle l'a rendu l'objet du dé-
dain de tout le monde; personne ne veut
plus lui tenir compagnie : tant il est devenu
laidement lépreux ! et (cependant) on le te-
nait pour un prud'homme, vaillant et sage.
L'iMPÉRAtaiGE.
Dame , j% vous le garantis , sachez que je
lui donnerais tout de suite un bon conseil
touchant sa maladie, s'il faisait ce que ]é lui
dirais.
L'nÔTESSB.
Dame, s'il recouvrait la santé pa^ voué, il
vous ferait riche à souhait. Je voul mènerai
à lui par la main, si vous le voulez.
L'iMPiRATRICB.
Je le veux bien; mais allez devant, je vous
suivrai.
l'hôtesse.
Volontiers , sœur, par le vrai Dieu ! Al-
lons, regardez, le voilà*. — Mon chersei-
26
402 TBiATU
— Mon cbier seigneur» comment tous va.
Ne quelle cbiere?
LE CORTB MALAÙE.
Mautaise» voir, mautaise cbiere ;
Mon mal de jour en jour empire.
Si pléast à Ûea nosire sire.
Mourir youkisse.
l'ostbssb.
Pour Dieu» sire! de tous plus nlsse
Tel parler; mais prenei leesoe :
Je tous amain une maiscresae
Qui de ce mal tous gairira.
Se fiiites ce qu'elle dira.
Ce vous promet*
LK COlfTB.
Se de moy garir s'entremet.
Je li donrray, par vérité,
S'elle veult, demi mia conté ;
N'en soit doublant.
l'empbreris.
Sire, je n'en prendray pas tant :
Pour Dieu sera ce qu'en feray;
Et dès maintenant tous diray
Qu'il vous fault faire.
LK CONTE.
Dites, m'amie débonnaire»
Vostre Yoloir.
l'emperbris.
Sire, un prestre vous fault avoir
A qui de cuer vous confessez.
Et dites tout, riens n'y laissez ;
Qu'autrement vous feriez neeni,
S^un tout seul à vostre escient
Laissiez à dire.
LE CONTE.
Dame, ne le prenez en ire,
Avant un po que venissiez.
Par confession adressiez
M'estoie (se Dieu me doint joie l)
Au miex que faire le savoie
De touz les meffaiz que fis onques.
Dont me souviengne jusqu'adonques
Que cy venistes.
l'bmpereris.
S'il est ainsi comme vous dites.
Je le verray isnel le pas:
Sire, ne vous decepvez pas,
Gardez-vous bien.
LE CONTE.
En vérité, je n'y sçay rien
Que n'aie dit.
riANÇA»
gaeur, comment vous va , et quelle miae*
LE COMTE IIALADB.
Mauvaise , en vérité , mauvaise mise;
mon mal empire de Jour en jour. Si tel ââ
le plaisir de Dieu notre sire , je vocubais
mourir.
l'hAtesse.
Sire, pour (l'amour de) Dieu ! qu'use p-
rôle semblable ne sorte plus de votre boi*
che ; au contraire, prenez de la joie: je fois
amène une (femme passée) maltresMqii
vous guérira de ce mal, je vous le prooâs.
si vous faites ce qu'elle dira.
LE comte.
Si elle se mêle de me guérir , je loi
donnerai , eu vérité , si elle le vent, U ini-
tié de mon comté; qu'elle n'en doute poin
L'iMPiRATRiCE.
Sire, je n'en prendrai pas tant : ce'qoefei
ferai sera pour (l'amour de) Dieu; et dés
maintenant je vous dirai ce qu'il vous h^
faire.
LE COMTE.
Ma bonne amie , dites ce que vous ?«-
lez.
l'impératrice.
Sire , il vous faut avoir un prêtre à q»
vous vous confessiez de cœur. Diies-ltti toit
n'oubliez aucun péché ; car autrement vous
ne feriez rien^ si vous en omettiez sdeii-
ment un seul.
LE comte.
Dame , ne vous déplaise , un peu anst
que vous vinssiez ici , je m'étais déchaii^
de mon mieux par la confession (que Dieo
me donne joie ! ) de tous les péchés que
je commis jamais, et dont je me sonveass
alors.
L'iMPiRATRICE.
S'il en est ainsi que vous le dites, je le
verrai tout à l'heure : sire, ne vous abusez
pas, faites-y bien attention.
LE COMTE.
En vérité, je ne sab rien que je n'aie
AD MOTBir-AGE.
103»
L EMPERERIS.
(Tci destrempe l'erbe.)
Bien est, souffrez-Toas an petit :
le saray tost s'il est ainsi.
Tenez» sire; or bayez cecy.
Et l'avalez.
l'ostessb.
De vostre vi&s'en est alez.
Sire, ponr certain tout le mal :
N'avez mais n'amont ny atal
Vessie nnlle ne bocete ;
Mais la char avez aassi nette
Con se elle fust née nouvelle.
Par m'amel vez cy cure belle
Et noble et haulte.
LE CONTE.
Dame» vous avez bien sanz faulte
Desservi que vous amendez
De moy. Or avant I demandez»
Que voulez-vous avoir de moy?
Puisque sain et gari me voy »
Voir, vous Tarez.
l'empbreris*
Sire, de ce fisiit loerez
Ihesu-Grist et sa doulce mere>
Qui de ceste doleur amere
Vous ont gari si nettement;
Je n'en vueil autre paiement»
Ne droit n'est pas» car ce vient de eulz.
— Belle hostesse» alons-m'en nous deux
En vostre hostel.
l'ostbsse.
Alons, m'amie» il n'y a el.
— Sire» nous en alons ensemble;
Fsûtes-li bien» se bon vous semble :
Elle est estrange et povre femme;
Pour Dieu l'ay hebergié» par m'ame !
Ne scay quans jours.
LE CONTE.
]e la feray riche à touz jours»
Ne vous en doubtez pas» m'amie ;
Et vous n'en empirerez mie»
]e vous promet. A brief parler»
Gardez ne l'en laissiez aler
Tant qu'aie à vous .ij. présenté
Ce qui est en ma volenlé
De vous donner.
l'ostesse.
Nanil, monseigneur» sanz doubter,
Hais qu'elle vueille.
l*ihp£ratrics.
(Ici elle fait infuser Pherbe.)
C'est bien » attendez un peu : je saurai
bientôt s'il en est ainsi. Tenez» sire; mainte-
nant buvez ceci, et avsdez-le.
l'hAtessb.
Sire, certainement tout le mal s'en est allé
de votre visage: vous n'avez plus en haut ni
en bas aucune pustule ni aucun bouton; au
contraire » votre chair est aussi nette que
celle d'un nouveau-né. Par mon ame! voici
une belle cure» noble et éclatante.
LE COMTE.
Dame » vous avez » certes» bien mérilé de
moi une récompense. Allons! demandez,
que voulez-vous avoir de moi? puisque je
me vois en bonne santé et guéri» en vérité»,
vous l'aurez.
l'impératrice.
Sire» louez Jésus-Christ et sa douce mère
de vous avoir guéri si radicalement de cette
amère douleur. Je ne veux pas d'autre ré-
compense» et il ne serait pas juste que j*en
eusse » car ceci vient d'eux. — Belle hô-
tesse » allons-nous-en toutes deux en votre
logis.
l'hôtesse.
Allons» m'on amie, je le veux bien% —
Sire, nous nous en allons ensemble. Si vous
le jugez à propos» faites-lui du bien : c'est une
pauvre étrangère ; sur mon ame ! je l'ai hé-
bergée pour (l'amour de) Dieu » je ne sais
combien de jours.
le comte.
Je la ferai riche pour toujours » n'en dou-
tez pas» mon amie ; et vous ne vous en trou-
verez pas mal, je vous le promets. Pour être
bref» gardez-vous de la laisser aller» jusqu'à
ce que je vous aie présenté à toutes deux ce
que mon intention est de vous donner.
l'hôtesse.
Nenni » monseigneur» certainement» pour-
vu qu'elle le veuille.
404
TlliATil£
L£ FRERE A L EMPERIERE.
Las! mesellerie m'acueille;
Trop griément mais m'a accueilli.
Je toy li pié me sont failli;
Me peveat mais porter mon corps»
Qui de pourreture est si ors
Et si puante est ma charongne
Qu'il n'est mais nulz qui ne m'eslongne»
Ne nulz ne se veult vers moy traire.
Las ! chetif ! que pourray-je faire?
Trop grief m'est ceste maladie,
Quant nulz ne truis qui ne me die
Que n'en puis avoir garison
Pour mecine ne pour poison
Que puisse prendre.
l'emperiere.
Or sus» bîaux seigneurs ! sanz attendre,
Je vueil mon frère aler veoir,
Et savoir se riens pourveoir
Lî puis qui vaille.
LE ij* sergent d'armes..
Sire, avec vous irons sanz faille
Entre nous touz.
l'emperiere.
Frère, comment le faites-vous ?
Dites-le-moy.
LE FRERE.
Monseigneur mon frère, par foy l
Ha maladie est si honteuse
Conques mais de si dolereuse
Lèpre ne fu homme abatu.
De touz poîns m'a si abatu
Que je ne cuit de cy lever.
J'ay grant doubte de vous grever ;
Pour Dieu mercy ! ne m'aprouchiez :
De pueur sui touz entechiez
Envenimée.
^'empereris(sû^).
Et pensez-vous qu'il soit riens née
Qui vousvaulsist?
LE FRERE.
Il n'est nul qui m'en garisist,
Ce m'ont dit les cirurgiens ;
Et aussi les phisiciens
Me tesmoingnent pour véritable
C'est maladie non curable
De sa nature.
LE mëssagier.
Le Dieu qui toute créature
Fistau commencement du monde
français
LE FRÈRE DE l' EMPEREUR.
Hélas! je suis en proie àlalèpre;^^
elle m'a assailli trop grièvemeot. Je m(f^
les pieds me manquent; îlsnepeuTeDtfiii
porter mon corps, et ma carcasse est sipw^
rie et si puante qu'il n'est persoDoe qoiti
m'évite, et nul ne veut approcher de m
Hélas! malheureux! que poomi-jefàRl
Cette maladie est bien terrible, puisque ji
ne trouve personne qui ne me dise qu ji
n'en puis guérir, quelque médecine oh pu
tion que je puisse prendre.
l'kmp«rb|ir.
Debout t beaux seigneurs! je veox,sa«
délai, aller voir mon frère, et savoir»^
puis lui procurer rien qui Vaille.
LE DEDXilUiE SERGENT o'iRJIES.
Sire, nous irons 'tous avec vous sas$l
manquer.*
l'empereur.
Frère, comment vous portez-fous?(iii^
le-moi.
LE FRÈRE.
Monseigneur mon frère , sur {m) foi!n^
maladie est si honteuse que jamais homi
ne fut frappé d'une aussi douloareuse lèpre
Elle m'a tellement abattu de tous poiotsqw
je ne crois pas me relever d'ici. J'ai gw»^
peur de vous incommoder; pa«r ï^
de Dieu 1 ne m'approchez pas: je suis \s»
infecté d'un venin puant.
l'ehperehb* .
Et pensez-vous qu'il soit rien au mom
qui vous soulageât?
LE FRÈRE. 1
A ce que m'ont dit les cliirurgi^ns^J
n'est personne qui puisse m'en g"^*^"]'.^ «u
médecins aussi me donnent pour ^^"*^
que c'est une maladie incurable de sa
ture.
LE MESSAGER* . ^^
Mon cher seigneur, que ^e^'^"'^
toutes les créatures au coiWBencemc
AU MOYEN-AGfe.
40^
Vostre honneur acroisse et babonde,
Mon seigneur cbier.
l'ëhperiere.
Or çà ! comment va, messagîer.
De ton voiage?
LE MESSAGIER.
Chier sire, pour vostre messaige
Faire» sachiez de vérité
J'ay jusques à Naples esté.
Là, sire, au roy Robert parlay
Et là Yoz lettres ii baillay,
Lesquelles il reçut à joie;
Et aussi cenlx-ci vous envoie.
Et à voas pioult se recommande.
Et moult de foiz salut vous mande
El amislié.
L*ElfPERIfiRB.
Frère» pour Dieu et pour pitié,
S*oQ ne peut remède en vous mettre
Et qu'ainsi le dient iy maistre,
Prenez en vostre pestilence
Bon cuer et bonne pascience ;
Je vous em pri.
LE FRERE.
Sire, à vos grez faire m'ottry.
Tant com pourray.
XB MBSSAIOœR.
Encore un po parler voulray,
Sire, mais que ne vous desplaise.
Je vous voy assez à mal aise -
Du mal que vostre frère porte,
Et ce forment vous desconforte
Que nul ne li scet procurer
Chose dont il le puist curer
Ke qui sa maladie sanne.
Sire, en la conté de Gelanne,
De Malepel ne de Fondi
N'a mais nulx mesiaux, ce vous di ;
Touz sont gariz par une femme
Qui là est, c'on tient sainte dame.
Kis le conte de Malepel,
Qui estoit droit pourri mesel,
A-elle gari tout à plaîn
Et rendu tout net et tout sain ;
Ce ay-je veu.
PREMIER CHEVALIER.
Mon seigneur, se j'en sui créu,
Tout en Teure la manderez
ït devers elle envolerez
Certain message.
monde, accroisse et augmente votre bon-
neur !
L'EMPEREtR.
Eh bien ! messager, qu*as-tu fait dans ton
voyage?
LE MESSAGER.
Gber sire, sachez en vérité que, pour faire
votre message , j'ai été jusqu'à Naples. Là,
sire , je pariai au roi Robert , et là, je lui
donnai vos lettres. Il les reçut avec joie, et
il vous envoie celles-ci; il se recommande
bien à vous, et vous mande mille fois salut
etamiiié.
l'empereur.
Frère, pour (l'amour de) Dieuet par pitié,
si l'on ne peut apporter du remède à votre
mal et que les docteurs le disent ainsi, pre-
nez votre lèpre en patience et avec courage;
je vous en prie.
lé frère.
Sire, je consens à faire votre volonté, au-
tant que je pourrai.
LE MESSAGER.
Sire , ne vous déplaise , je voudrais un
peu parler. Je vous vois assez mal à Taise
du mal que souffre votre frère, et vous êtes
désespéré de ce que personne ne sait lui
procurer rien dont il puisse guérir et qui
détruise sa maladie. Sire, dans les comtés
de Gélanne, de Malepel et de Fondi il n'y a
plus de lépreux, je vous l'assure; tous sont
guéris par une femme qui est là et que l'on
tient pour sainte. Elle a même guéri radica-
lement le comte de Malepel, qui était tont*à-
fait pourri par la lèpre, et elle l'a rendu tout
net et tout sain ; je l'ai vu.
LE PREMIER CHBVAUEIt.
Monseigneur, si vous m'en croyez, vous
la manderez sur l'heure et vous enverrez
vers elle un messager sûr.
106
TBiATRE FRANÇAIS
L*BXPBRIBRE.
Je tous tien de ce dire à sage»
Et si feray-je mainlenant.
— Messire Orry , venez aTant :
AIez-Toas*ent9 sanz cy songier,
Oii TOUS menra mon messagier ;
Et faites tant, que qu'il aviengae.
Que celle dame avec vous viengne
Dont m'a parlé cy en présent.
Faites-li d'avoir un présent
Grant» bel et riche.
LE CHBVAUBR.
Sire» je n'en seray pas chiche.
— Alons-m'en ; je ne fineray
Tant qu'amenée cy l'aray»
Se Dieu m'ament.
l'empuoerb.
Frère» tenez-vous liement ;
Se Dieu plaist» assez brief arez
Ce par quoy tout gari serez :
C'est m'esperance.
LE FRERE.
E las, frère 1 j'ay grant doubtance
D'avoir fortune si contraire
C'on ne puist celle dame attraire
A cy venir.
l'emperibre-
Or n'aiez [dus tel souvenir»
Qui ne vault preux.
LE MESSAGIER.
Celle qui garist les lépreux»
Messire Orry» monstrer vous vueil ;
Je la voy clereroent de Tueil :
Yez-la là» sire.
ij« CHEVAUER.
A li vois parler» par saint Sire !
Puisque tu me diz que c'est elle.
— Honneur et joye» damoiselle»
Vous soit donnée !
l'empereris.
•Sire» et Diex bonne destinée
Vous doint aussi!
ij* CHEVALIER»
Dame» à vous m'a envoie cy
Le noble emperiere de Romme ;
La cause vous diray en somme :
Son frère est du mal si attaint
De lèpre qu'il est tout destaint»
Et a jà le corps si pourry
j l'bmpersijr.
Je vous tiens pour sage d'avoir dit cda,
et je le ferai maintenant. —Messire Om,
avancez : allez-vous-en» sans rêver ici.oi
mon messager vous mènera ; et faites si bia,
quoi qu'il advienne, que cette dame doit
il m'a parlé tout à l'heure vienne atecTois.
Faites-lui un présent de prix» grand, k»
et riche.
LE CHEVAUXR.
Sire » je n'en serai pas chiche. - AUois-
nous-en ; je ne m'arrêterai pas tant que je
l'aie amenée ici» si Dieu me protège.
L'BMPEREIJt.
Frère » tenez -vous en joie; s'il pbiti
Dieu» vous aurez bient6t de quoi étreest^
rement guéri : c'est mon espérance.
le frère.
Hélas » frère I j'ai bien penr qne b ii)^
tune me soit si contraire que l'on ne poise
décider cette dame à venir ici.
l'empereur.
Allons I n'ayez plus un tel souvenir, cAx
vaut rien.
LE XESSAGER.
Messire Orry, je veux vous montrer «ll«
qui guérit les lépreux ; mes yen la TOteot:
la voilà» sire.
LE DEUXIÈME CHEVALIER*
Par saint Cyr ! je vais lui parler. ^
tu me dis que c'est elle. — Honneur et joie.
demoiselle» vous soient donnés!
l'impératrice.
Et que Dieu » sire^ vous donne aossi noe
bonne destinée !
LE DECXIÈME CHKYALIEK.
Dame» le noUe empereur de Roine ^^
envoyé ici vers vous; en somme, voici p^^'
quoi : son frère est tellement atteint da idsI
de lèpre qu'il est tout blême, et il a d#'*
corps dans un tel état de patréfactioD |I"^
ceux même qu'il a nourris craignent de I^P*
AO MOYEN-AGE.
407
Que ceolx mesmes qu'il a norri
Le redoublent à approuchier;
Et remperiere, qui Ta chier»
Si est enfourmé par parole.
Ainsi com renommée vole.
Que vous garissez de tel msd :
Si vous depri, franc cuer loyal»
Ne vous fiaiites pas plus requerre.
Quant tel seigneur vous mande querre.
Venez à li.
l'bmperbris.
Sire» onques Dieux ne me failli ;
Tant po comme j'ay me souffist :
Loez soit celui qui me fist !
N*onques ne fa de cy à Romme^
Âvecques ce je n ay point d'omme
En qui du tout fier m'osasse »
Fast que voulentiers y alasse;
Je vous dy voir.
ij* CHEVAUER.
Dame, ne vous doubtez d'avoir,
Se venez en ma compagnie.
Tant soit petit de villenie :
levons jur com bon chevalier,
Ains me lairay vif destaillier
Que mal aiez.
r'EMPERBRIS.
Ore puisqu'ainsi nd'apaiez,
A vostre dit m'assentiray
El ce que requérez feray.
Alons-m'en, sire.
ïy CHEVAUER.
Hessagier, va^t'en devant dire
C'en face bonne chiere et banlte,
Qae briément serons là sanz faulte
Moy et la dame.
LE HESSAGIER.
Sire Orri, voulentiers, par m'ame !
Si vois courant.
LE FRERE.
E las! trop me va demourant
La mort quant à fin ne me livre,
A ce que je fusse délivre
De ceste angoisse.
LE HBSSAGUR.
Sire, Diex en vous joie croisse ;
Et en vous, sire, qui ce lit
Gardez voire à po de délit !
N'y a plus, faites bonne cbiere :
procher. L'empereur, qui le chérit, a appris
par la renommée que vous guérissez de
cette maladie : je vous prie donc, cœur firanc
et loyal , de ne pas vous faire prier davan-
tage. Puisqu'un tel seigneur vous envoie
ehercher, venez vers lui.
X'iHPÉRATRlCB.
Sire, jamais Dieu ne me manqua ; le peu
que j'ai me suffit : que celui qui me fit soit
loué t Jamais je n'ai quitté ces lieux pour
aller à Rome. Avec cela je n ai point d'homme
en qui j'oserais me fier entièrement , sup-
posé que je consentisse à y aller; je vous dis
vrai.
LE DECXIÈHE CHEVAUER.
Dame, si vous venez en ma compagnie,
ne craignez pas d'être en butte au moindre
outrage : je vous le jure comme bon che-
valier, je me laisserai tailler en pièces plutôt
que vous ayez du mal.
l'ihpératrige.
Puisque vous me donnez une pareille as-
surance , je consentirai à ce que vous me
diles et ferai ce dont vous me priez. Sire ,
allons-nous-en.
LE DEUXIÈHE CHEVALIER.
Messager, va-t'en devant dire que l'on
fasse bonne et grande joie , car la dame et
moi nous serons bientôt là sans faute.
LE HESSAGSR.
Sire Orry , volontiers , par mon ame ! j'y
vais courant.
LE FRÈRE.
Hélas ! la mort tarde trop à terminer ma
vie, pour que je sois délivré de ce tour-
ment.
LE HESSAGER.
Sire, que Dieu vous donne plus de joie ;
et à vous, sire, qui gardez ce lit avec peu
de plaisir, en vérité ! C'est fini , réjouissez-
vous : le dame sainte et non pas fière, qui,
406 THiATU
La saioie dame, non pas fiere.
Qui, 86 Dieu plaist, vous garira.
Assez briément ici sera ;
Je vous deoonce qu'elle vient,
Et moult bumblenieiit se maintient
En touz estaz.
l'empereris {iic).
Je lo c'on voit isnel le pas
Faire le savoir au saint père.
Afin qu'il voie et qu'il appere
Qne n'euvre pa& d^ mwvais art.
^Hessire Bru^t que Pieu vws gart!
Alesi li dire*
FREKUR CHEVAjUER-
Voulentiers; d'aler-y, chier sire^
Yiml&ireen Teure diligence.
— A vostfe sainte révérence^
Saint père, de par moy soit faitte !
Je vous vîen dire, s'il vous haitte,
Que çeUe dame vient hotm^ «rre
Qu'est aie miessire Orry querre ;
Ce vous fait moo^igneur savoir.
Et, s'il voua plaist, venrez veoir
CcHument sur son frère ouverra.
Et se santé recouvrera
Par son ouvrage.
LE PAPE.
Bia« filx>, ie iray de bon courage;
Car onquea mais; de créature.
Fora que Dieu, qui fëist tel eure
N'oy parler.
PRRHIBR CAI^DINAI».
Je tien, que nul n*ea peut sauner,
SansLgrant grâce de Dieu avoir.
— Saint pcre, alons-y pour veoir
Qu'elle fera.
ij* CARUIf AL.
Alons ; certes, ce ue sera
Que bien à faire.
LE PAPE*
Biaux seigneurs, en grâce parfaire
Vous vueille Dieu de paradis,
El voz mesfaiz et vos mesdiz
Touz vous pardoint !
l'euperiere^
Saint père, et il vie vous doiut
Bonne pour l'amel
LE PAPE.
Ore vcnra par temps la famé
FRANÇAIS
I s'il plaît k Dieu, vous guérira , sera bîentit
ici; je vous annonce qu'elle vient, et qu'elle
se maintient fort humblemeol partout.
l'bkpiuuil.
Je suis d'avis qu'on ailLe sur-to-cbamp le
faire savoir au saint père, afin qu'il vm et
reconnaisse qu'elle n'opère pas avec le se-
cours de la ma^e* — Messire Brun , Dieo
vous garde ! allez le lui dire.
LE PRBWK CHBVAUIR.
Volontiers ; cher sire, je veux sur l'heore
me hâter d'y aller. — Saint père , salât à
votre sainteté ! Je viens , avec voire agré-
ment, vous dire que celte dame que messire
Orry est allé chercher, vient bien vite; mon-!
seigneur vous le i^ande. Et, s'il vous pbit,
vous viendrez voir comment elle opérera sur
son frère, et s'il recouvrera la santé par soo
entremise.
LR PAPE.
Mon fils, je m'y rendrai de bon cœur; car
je n'ouTs jamais parler d'une créature qoi
opérât une pareiUe guérison , si ce n estj
Dieu. I
LE prrhier garmral.
Je tiens que nul n'en peut guérir , sansi
avoir une grande grâce de Dieu^ — Saint
père, allons-y pour voir ce qu'elle fera.
LE DECxiinn caiu^dial.
Allons ; certes, ce ne sera que bien fait.
LE PAPE.
Beaux seigneurs, que Dieu de paradb
veuille vous perfectionner en grâce, et toos!
pardonne tous vos méfait^ et vos mauvaises;
paroles ! ' |
LBRPJSREUR. I
Et qu'à vous, saint père, il vous doone
une vie qui soit bonne à votre ame !
LE PAPE.
La femme qui doit, guérir votre frère Tîea-
àV MOTm-AGB.
409
Ki^i vostre frère doit garir?
J'aj de die teoir gnmi désir »
Par bonne foy !
LE 1IE8SAGIER.
Messeigneurs» saehiez là la ?oy.
Où elle vient tout bellement»
Et messire Orry ensement
Qai la costoie.
l'bmperierb.
Saint père, par foy! je doubtoie
Qu'elle ne venist pas si tost.
Or, nous souffrons de dire mot
Tant qu'elle viengne.
ij* CHEVALIER.
Oame, s'en grâce Dieu me tiengne !
Le pape etl'emperiere ensemble
Povez là veoir: il me semble
Qu'il BOUS attendent.
l'ehpereris.
Au mains les feces vers nous tendent;
Sire, je croy que dites voir.
Alons faire nostre devoir
De eulx saluer.
ij* CHEVAUER.
Diex de sa grâce esvertuer
Yneille toute la compagnie
Que je cy voy acompagnie
Tant noble et digne!
l'ehpereris.
Celle qui des cieulx est royne
Vous soit amie et près et loing,
Hesseigneurs, et à grant besoing
Secours vous face!
LE FRERE.
Chiere dame, par vostre grâce
Quant cy pour moy estes venue,
Vostre aide sanz attendue
Me monstrez, dame.
l'ehpereris.
Youlentiers, mon ami, par m'ame !
Mais avant ij. moz vous diray :
Be tel mal qu'avez, c'est tout vray.
Nuls à droit santé ne recuevre.
Se Dieu de sa grâce n'y euvre;
Ne nul ne peut sa grâce avoir
Tant con soit en pechié, c'est voir.
Si vous diray que vous ferez :
Touz voz péchiez confesserez
De cuer conirict et repentant.
I dra-t-elle bient6t? en vérité , j'ai grand dé-
sir de la voir*
LE HESSAGBR.
Messeigneurs, sachez que je la vois là-
bas : elle vient d'un bon pas; je vois aussi
messire Orry qui est à côté d'elle.
l'ehperecr.
Saint père , par (ma) foi S je craignais
qu'elle ne vint pas sitôt. Blaintenant, ne di-
sons rien jusqu'à ce qu'elle vienne.
LE DEUUÀHH GBBVALIER.
Dame, que Dieu me tienne en grftcel
vous pouvez voir là-bas le pape et l'empe-
reur ensemble : il me semble qu'ils nous at-
tendent.
l'impébatrigb.
Au moins ils tendent leurs laces vera nous;
sire, je crois que vous dites vrai^ Allons
faire notre devoir en les saluant*
LB ABBXIÈHE CHBVALIEB*
Que Dieu veuille fortiler de sa grftoe toute
la compagnie si nobliB et si digne que je vois
ici rassemblée!
l'ihpératrige.
Que celle qui est reine des cîeux soit vo-
tre amie de près et de loin , messeigneurs ,
et vous secoure dans l'adversité !
LE FRÈRE.
Chère dame , puisque vous avez daigné
venir ici pour moi, manifestez-moi sans dé-
lai votre aide, dame.
l'ihpératrige.
Volontiers, mon ami, sur mon ame ! Mais,
auparavant je vous dirai deux mots : la vé*
rite est que personne ne se rétablit parfai-
tement du mai que vous avez, à moins que
Dieu n'y opère par sa grâce ; et il est égale-
ment vrai que nul ne peut avoir sa grâce
tant qu'il est en état de péché. Je vous dirai
donc ce que vous ferez : vous confesserez
tous vos péchés d'un cœur contrit et repen-
tant* Quand vous en aurez agi ainsi, je
410
THÉÂTRE
Quant Tarez fait» je feray tant.
Après la grâce Dieu première.
Qu'à santé revenra entière
Tout vostre corps.
LE FBBEB*
Certes, dame, je m*y accors,
Mais qu'aie prestre.
LE PAPE.
Penancier, alez vous là mettre,
Pour 1 escouter.
PREMIER CARDINAL.
Youlentiers, sire, sanz doubler.
— Or dites ce qui vous plaira.
Sire ; je sui qui vous orra,
Benignement.
LE FRERE.
Chier sire, à Dieu premieremeiït
Et à touz sains et toutes saintes.
Dont il y a plusieurs et maintes.
Et à vous me rens-je confés
De touz mes mesdiz et mefSiiz
Conques fis ; et premièrement...
Ho 1 parler vueil plus bellement.
Que nul nem'oye mais que vous.
Je le feray, biau père doulx,
Très voulentiers.
(Cj îà\i sem[blant] de confesser, [et] Fautre de
donfoer] Talisoluciornlv}
PREMIER CARDIIfAL.
Dame, or vous plaise, en dementiers
Qu'il est vray repentant confès.
Qu'aucun reconfort li soit faiz,
Dame, par vous.
l'empereris.
Tenez, buvez, mon ami doulx ;
Par ce boire-ci sanz respit
Saray se vous avez tout dit,
Vous confessant.
LE FRERE.
I^s I mon mal m'est plus angoissant
Qu'avant ce que fusse à confesse ;
Par ce buvrage point ne cesse
Ne po ne goûte.
l'empereris.
Hesseigneurs, je vous dy sanz doubte
Que li meismes s'est decéu.
— Certes, aucun pechié tëu'
FRANÇAIS
ferai Unt, toutefois après la grâce de Dio,
que tout votre corps reviendra complétt-
ment à la santé.
LE FRÈRE.
Certes, dame, j'y consens, pourvu qoef ik
on prêtre.
LE PAPB.
Pénitencier, allez-vous mettre là-bas pov
l'écouter.
LE PREMIER GARBIHAL.
Volontiers , sire, sans hésiter.— AiloisI
dites ce qu'il vous plaira, sire ; je suis pré(
à vous entendre avec bonté.
LE frArk.
Cher sire , je me confesse d'abord i Dieo
et à tous les saints et les saintes, dont flya
un grand nombre, et puis à Toas, de tousics
péchés que je commis jamais en paroles et
en actions ; et d*abord. . . Oh I je veux parier
plus doucement, afin que nol autre que tous
ne m'entende. Bel et doux père, je le feni
très-volontiers.
(Ici il fail semblant de seoonresMr, et 1*jo1i«^
donner Tabeoludon.)
LE PREMIER CARDINAL.
Dame, veuillez, maintenant quil est coo-
Tessé et véritablement repentant, lui procu-
rer quelque réconfort.
l'impératrice.
Tenez, buvez, mon doux ami;parccue
boisson je saurai sur-le-champ si vous arez
tout dit dans votre confession.
LE FRÈRE.
Hélas! mon mal me tourmcnia encore
plus qu'avant que je fusse à confesse; ce
breuvage ne Ta point fait cesser le nwî*^"^
monde.
l'impératrice.
Messeigneurs, je vous le dis, il n y ^ P^^
douter que lui-même ne se soit deçà* '^
Certes, ami, vous avez dans votre confession
AO MOYBN-AGft.
411
Avez, amis , à confesser»
Qui vostre mal tok à cesser»
Je n'en douM. mie.
LE FRERE*
Est-ce pour cela? Ybit» m'amie.
Ainsi come il pourra aler ;
Car j'ay plus obier, à brief parler»
Pourrir en ceste maladie
Et monrir que ce que je die
A nnl hcHnme» je vous promet»
Une chose qui ou cuer m'e[s]t ^
Mise et reposte.
l'empereris.
Et c'est ce qui santé tous este.
Je vous dy» vous ne garirez
Jusques à tant que dit Tarez;
N*en doublez point.
LE PRERB.
Or, demeure donc en ce point,
Qu'en cest estât morir pourray ;
Mais jà ne le revelleray
A homme né.
l'empèrere.
Frère, je vous voi mal séné,
Qui amez miex ainsi morir
Que vostre pechié regehir.
Hé ! pour Dieu I a visez^vous, frère ;
Ostez-vous de ceste misère,
Hetez tout hors.
LE PAPE.
Se vous ne perdez que le corps,
Biau filz, il ne pourrolt chaloir ;
Mais de Tame perdre voloir
Qui est faicte à la Dieu yroage,
Vraiement, c'est trop grant damage;
Et se elle va à dampnement,
Si fera le corps ensement
Voire tant com Dieu sera Diex :
Si vous pri, biau filz, pour le miex.
Dites tout et n'y faites compte :
Ainsi ferez au dyable honte,
^ les anges esjoirez.
Et ainsi vous vous sauverez
Par my ceste euvre.
LE FRERE.
Puisqu'il faul[t] que je me descuevre.
Devant vous touz diray de fait
L'enormité de mon meffait:
Qtti est, frère, dure et amer.
Onant aie fustes oultre mer,
tû quelque péché : c'est, je n'en doute pas,
ce qui empêche votre mal de cesser.
LE FRiRE.
Est-ce pour cela ? Amie, que la chose aille
comme elle pourra aller; car j'aime mieux,
pour être bref, pourrir dans cette maladie
et mourir que de dire à nul homme, je vous
le promets , une chose que je tiens cachée
dans mon sein.
L'uiPiRATRICE.
Et c'est ce qui vous 6te la santé. Je vous
le dis, vous ne guérirez pas que vous ne
l'ayez révélée ; n'en doutez point.
LE FRÂRE.
Eh bien ! que cela reste donc en ce point,
car je pourrai' mourir en cet état; mais je ne
le révélerai à aucune personne vivante.
l'empereur.
Frère, vous êtes fou, je le vois, de mieux
aimer mourir ainsi que d'avouer votre pé-
ché. Hé ! pour (l'amour de) Dieu! ravisez-
vous, frère; 6tez-vousde cet état misérable,
déclarez tout.
le pape.
Mon fils, si vous ne perdiez que le corps,
cela pourrait être indifférent ; mais von -
loir perdre l'ame qui est faite à l'image de
Dieu, vraiment, c'est trop grand dommage ;
et si elle va à damnation, le corps fera de
même certainement autant que Dieu sera
Dieu : mon cher fils , je vous prie donc de
prendre un meilleur parti , et de tout dire
sans en rien rabattre : ainsi vous ferez honte
au diable, vous réjouirez les anges, et vous
vous sauverez par ce moyen.
le FRÈRE.
Puisqu'il faut que je me découvre, je di-
rai devant vous tous l'enormité de mon
crime : ce qui est , mon frère, dur et amer.
Un jour de l'Ascension, après que vous fûtes
allé outre-mer, j'étais près de votre femme ;
412
TH&ATRB FRANÇAIS
A une Ascension après,
De yostre femme estoie près :
Si me sembla lors si très belle
(Et vraiement si estoit-elle)
Que sa grant biauté convoitier
La me fist. Ne m'en seo gaiuier,
Et Tennemy tant me tempta
Par fol désir qu'en moy enta,
Qu'à yostre honneur garder nequis;
Mais plusieurs foiz je la requis
De villenie et de hontage;
Hais comme dame et bonne et sage
A moy oïr point ne li sist,
Et pour ce emprisonner me fist;
Mais moult bien me fist aourner
Jusques à vostre retourner.
Qu'elle me mistbors de prison.
Lors parfis-je ma uraïson
Quant tant, frère, yous amusay
Que st aigrement l'acusay '
Que la féistes à mort mettre
Sanz raison et d'onneur démettre ;
Car elle estoit pure inocent :
Et pour ce me juge et concent
A morir de mort très cruelle,
Comme escorcbier, «rdèir ou telle
Com yous direz.
l'empbreris-
Ore, amis, cecy buyerez.
Se yous ayez tout confessé.
Gardez que riens n'aiez laissé
Ne retenu.
LE FRERE.
Voir, de riens ne m'a souvenu
Que n'aie dit.
l'ehperbriis.
Or buvez donc sanz contredit
Hardiement.
LE pape.
Dame, je tiens ba[r]diement
Que Dieu vous ayme, et il appert
Quant de tel mal si en appert
L'avez p;ari.
PREMIER CARDINAL.
II li doit bien estre meri :
C'est noble fait.
ij« CARDINAL.
Certes, Diex pour la dame foit
elle me sembla alors si belle (et vraimet
elle l'était) que sa grande beaaté me la k
convoiter. Je ne sus pftis m'en défendre. •>{
le diable me tenta tellement par un desr
insensé qu'il m'inspira, que je ne cber-
chai plus à garder votre honneur; an cot-
traire , je la requis plusieurs fois de cohh
mettre une action vilaine et honteuse; n^t»
en femme de bien et sage , elle ne s'arréu
point à m'écouter, et pour cela elle me k
m^tre en prison. Cependant elle me fit bi^a
traiter jusqu'à votre retour, qu'elle me resdit
la liberté. Alors, frère, j'achevai ma trahisoa
en vous trompant audacieusement et en por-
tant contre eUe une accusation si grave ipe
vous la fîtes sans raison descendre de sa di-
gnité et mettre à mort; car die était complè-
tement innocente : c'est pourquoi je coa-
sens et me condamne à monrir d'une mon
très-cruelle , comme à être écorché, brûlé
ou à subir tel supplice que vous direz.
l'impératrice.
Maintenant , ami , si vous avez tout coo*
fessé, vous boirez ceci. Voyez si vous n'a-
vez rien oublié ou celé.
LE FRÈRE.
En vérité, je ne me souviens de rien qoe
je n'aie dit.
l'impératrice.
Eh bien ! buvez donc hardiment et sans
réplique.
LE PAPE.
Dame, je tiens pour certain que Dieu vous
aime , et cela se voit bien alors que vous
l'avez guéri aussi promptement d'un niai
pareil.
LE PREMIER CARMIIAL.
C'est une noble action : elle doit bien en
être récompensée.
LE DEUXIÈME CARDINAL.
Certes , Dieu fait des miracles ponr la
AU MOYEN- AGE.
413
Miracles, ce n'est oiie double^
Quant tel mal garist et hors boute
Si bien et bel.
l'emperiere.
Ha, frère! comment faz-tu tel
Que pensas telle tricherie
Pour acomplir ta lecherie?
Bien m'as fait de sens esperdu
Quant j'ay par toy celle perdu
Qui si m'estoit bonne et entière,
Qui estoit la grant aumosniere,
Qui les povres Dieu soustenoit,
Qui les bons conseulz me donooit
A mon besoing.
l'E]UȣRER1S.
Mon chier seigneur, je sui de loing,
Si m'en vueil r'aler en ma terre.
Pour ma paine vous vien requerre,
Sire, et en satiffacion
Que vous faciez remission
Vostre frère et lui pardonnez
Son meflait ; et ne me donnez
Autre salaire.
l'emperiere.
Dame, coment le pourray faire?
Jenescé, se Dieu me sequeure.
Mourir youlroie bien en l'eure
Cy devant vous.
l'empereris.
De vous courroucer, sire doulx,
Tellement n'est pas bon, par m'ame !
Se perdu avez une femme.
Cent en arez, se vous voulez;
Ne scé pour quoy vous adolez
Par tel manière.
l'emperiere.
Que dites-vous, m'amie cbiere?
]'ay perdu m'onneur et ma joie;
Car, certes, la meilleur avoie
Qui onques fust née de mère :
Si en suis en doleur amere
Que pour elle despis et hé
Moi, mon empire et quanque j*é ;
Et voy bien que par ses amis
J'en pourray estre à essil mis
Et à nient.
l'empereris.
Très chier sire, puisqu'à ce vient,
dame , il n'y a pas à en douter, puisqu'elle
guérit et chasse dehors si t6tet si bien un tel
mal.
l'empereur.
Ah , frère ! comment as-tu pu concevoir
une pareille scélératesse pour assouvir ta
luxure? Tu m'as bien accablé de douleur
quand tu m'as fait perdre celle qui m'était
si bonne et si dévouée, qui faisait tant d'au-
m6nes , qui soutenait les pauvres de Dieu,
et qui me donnait de bons avis dans mes
nécessités. ^
l'impératrice.
Mon cher seigneur, je suis de loin, et veux
m'en retourner dans mon pays. Pour ma
peine et comme marque de votre satisfaction,
je viens vous prier, sire, d'accorder à votre
frère la rémission et le pardon de son
crime ; ne me donnez pas d'autre salaire.
l'empereur.
Dame, comment pourrai-je le faire? je ne
sais. Dieu me secoure I Je voudrais bien
mourir sur l'heure même ici devant vous.
l'impératrice.
Mon doux sire, sur mon ame ! il n'est pas
bon de se courroucer si fort. Si vous avez
perdu une femme , vous en aurez cent , si
vous voulez ; je ne sais pourquoi vous vous
désolez ainsi.
l'empereur.
Ha chère amie, que dites-vous? J'ai perdu
mon honneur et ma joie; car, certes, j'avais
la meilleure (femme) qui naquit jamais d'une
mère : c'est pourquoi je suis dans une dou-
leur si amère que pour elle je méprise et je
hais moi-même, mon empire et tout ce que
j'ai ; et je vois bien que par ses amis je puis
à cause d'elle être malmené et anéanti.
l'impératrice.
Très-cher sire , puisqu'il en est ainsi, di-^
414
THiATEB
Dites*moy: et l'amiez-TOus tant
Gom TOUS en faîtes le semblant,
Se Diea tous voie?
l'empbriere.
OH ; et faire le dévoie,
Dame^ tant pour les grans honneurs
Gomme aussi pour les bonnes meurs
Qu'en li avoit.
l'empbreris.
Je TOUS deffens, comment qu'il voit,
Maishuy devant moy le plourer;
Je ne le puis plus endurer :
Ghier sire, je sui vostre amie;
Ne me recognoissez-vous mie?
Or me regardez bien en face.
INeu m'a sauvée par sa grâce ,
Et la Dame de majesté
En quel garde y ai puis esté
Parsadouîceur.
l'bmperiere.
Ma chiere compaigne, ma seur,
ITamour, mon solaz, or sui-je aise
Quant je le voy ! Baise-moy, baise
Et si m'acole.
(CjT M pasroent.)
LB PAPE.
De joie ont perdu la parole
Touz ij. et sont en paumoisons :
Alons et si les relevons
Tsnellement.
PREMIER CHEVALIER.
Bien dites, sire, vraiement;
Alons à enlx.
LE PAPE.
Or sus, de par Dieu I sus, touz deux !
C'est assez jeu.
l'emperierb.
Saint père, esté ay decéu.
Yes cy l'empereris ma femme,
Que ne congnoissoie, par m'amel
Loée en soit la Trinité !
— Pour Dieu ! comment vous a esté
Depuis, m'amie ?
l'empereris.
Je ne vous en mentiray mie ;
Mais vous compteray vérité.
J'ay puis eu trop povreté ;
Car, quant à vos gens me baillastes
Et pour mettre à mort me livrastes,
FRANÇAIS
tes-moi : l'aimiez - vous autant , Diea voas
garde! que vous en faites semUant?
l'bhpbrxur.
Oui ; et je devais le faire, dame, tant pour
sa haute position que pour les bomiesqiiafi-
tés qu'elle avait.
L*niPiRATMCB.
Quoi qu'il en soit , je vous défends de
pleurer davantage devant moi. -Je ne pois
plus y tenir : cher sire, je suis vocre amie ;
ne me reconnaissez- vou8*pas? AIIcmisI re-
gardez-moi bien en face. Dieu par sa grâce
m*a sauvée , lui ainsi que la Dame de oa-
jesté en la douce garde de qui j'ai depuis
été.
l'empereur.
Ma chère compagne , ma sœur , mon
amour, ma joie, à cette heure je sois beo-
reux puisque je te vois! Baise-moi, baise et
embrasse-moi.
(Ici iU se pâment.)
LB PAPE.
Tous deux ils sont muets de joie, et eo
pâmoison: allons et relevons- les tout de
suite.
LE PREMIER CHEVALIER.
En vérité, vous dites bien , sire ; allons à
eux.
LE PAPE.
Debout, de par Dieu I debout, tous deux!
vous avez été assez long-temps par terre.
l'empereur.
Saint père, j'ai été déçu. Voici fimpén-
trice ma femme, que, sur mon ame, je ne
reconnaissais pas. Que la Trinité en soit
louéel — Par Dieui ^somment vous êtes-
vous portée depuis, mon amie?
L'mPiRATRICE.
Je ne vous ferai pas de mensonge; aa
contraire , je vous conterai la vérité. Tai eu
depuis beaucoup de misères; car» quand
vous me donnâtes à vos gens et que vous me
livrâtes pour être mise à mort, ik furent toes
AD MOTBll-AGE.
415
Tous furent de si bon affaire
Qu il ne m'endurèrent mal faire.
A une roche me menèrent
Dedans la mer> où me laissèrent.
De là ne povoie bougier.
Là fu»je trois jours sanz mengier
Et de la mer tant debatne
Que je chay toute abatne
Sur la roche» et là m*endormi.
Là vint aussi que fui en mi
Mon somme la Dame des cieulx,
Qui me reconforta trop mieulx
Que je ne vous pourroie dure»
Et me donna les herbes, sire.
Dont f ay pais gari maint mesel.
A ce tiers jour vint un vaissel
De Yonnes(<t€) gens qui me levèrent
Et avec eulx m'en amenèrent
Et me mistrent à sèche terre.
Ainsi depuis j'ay fait mainte erre
Par le pais où j'ai hanté ;
Que j'ay ramené à santé
Touz les mesiaux quanque en trouvoie»
Si tost qu'à boire leur donnoie
On po de Terbe digne et chiere
Que m'apporta la treisoriere
De grâce de son paradis
Et que mist soubz mon chief » tant dis
Que je dormoie.
LE PAPB.
Vei cy grant pitié et grant joie
Et un miracle solempnel.
Or entendez : il n'y a el»
Ensemble touz nous en irons
En mon palais» et là ferons»
Puisque je voy la chose telle»
Feste solempnel, grant et belle.
Alons-m'en» ci plus n'arrestons;
Mais je vueil qu'en alant chantons.
Mes clers voulsisse ici avoir»
Si que féissent leur devoir
De bien chanter.
PHSMIEa SERGENT d'arMES.
le les vois querre sanz doubter ;
Sire» tost les feray venir.
— Seigneurs» sanz vous plus ci tenir
Venez-vous-ent tost au saint père :
Il veult que chantez à voiz clere
Derant li» touz.
de si bon naturel qu'ils ne souffrirent pas que
Ton me fît du mal. Us me menèrent à une
roche dans la mer» et m'y laissèrent. Je ne
pouvais bouger de là. J'y fus pendant trois
jours sans manger» et tellement battue par
la mer qiie je tombai sans connaissance sur
la roche» et là je m'endormis. Au milieu de
mon sommeil survint la Dame des cieux»
qui me réconforta bien mieux que je ne
vous pourrais dire ; elle me donna les her-
bes, sire» avec lesquelles j'ai depuis guéri
maint lépreux. Au troisième jour vint un
vaisseau monté par des gens de bien<|ui me
recueillirent » m'emmenèrent avec eux et
me mirent sur la terre ferme. Depuis j'ai fait
ainsi mainte course dans le pays où j'ai ha-
bité ; car je ramenais à la santé tous les lé-
preux que je trouvais, aussitôt que je leur
donnais à boire un peu de l'herbe précieuse
et rare que la trésorière de grâce m'apporta
de son paradis et qu'elle mit sous ma léte»
tandis que je dormais.
LE PAPE.
Voici grand' pitié et grand' joie et un
miracle solennel. Allons» écoutez ! il n'j .
rien de mieux à faire » nous nous en irom
tous ensemble dans mon palais» et là» puis-
que je vois que la chose est ainsi» nous fe-
rons une fête solennelle » grande et belle.
Allons-nous-en» ne nous arrêtons plus ici;
mais je veux que nous chantions en route.
Je voudrais avoir ici mes clercs» pour qu'ils
Qssent leur devoir en chantant bien.
LE PREMIER SERGENT D ARMES.
En vérité, je vais les chercher; sire» je
les ferai vite venir. — Seigneurs» sans vous
arrêter ici davantage» venez-vous-en promp-
tement auprès du saint père : il veut que»
vous tous» vous chantiez devant lui d'une
voix éclatante.
416
THiATRB FRANÇAIS
LES GLERS.
Si chanterons, mon ami doulx,
Très Youlentiers.
LE PAPE.
Savez qu'il est, mes amis obiers?
Nous avons touz cause de joie :
Si que chantez^ tant c'on vous oie ;
Car je le vueil.
L* UN DES CLERS.
Sirot nous ferons vostre vueil
Benignement : il est raisons.
Sus ! d'accort ensemble disons
Ce motet-cy.
LES CLERCS.
Mon doux ami , nous chanterons trés-to-
lontiers.
LE PAPE.
Vous savez ce que c'est, mes chers anis?
nous avons tous cause de joie : c'est pour-
quoi chantez, qu'on vous entende; car je le
veux.
l'un des clercs.
Sire , nous ferons votre volonté de boD
cœur : c'est raison. — Allons 1 disons en-
semble et d'accord ce motetrci.
EXPLICIT.
riR«
F. M.
AD HOVEN-AGE.
417
; ■^■^^T^
■> ^
UN MIRACLE
DE NOSTRE-DAME
NOTICE.
La pièce suivante est tirée du manuscrit
de la Bibliothèque Royale n** 7208. 4. B.
oii elle commence au folio 69 recto, col. i .
L'intrigue en est la même que celle qui rè-
gne dans le Cymbeline de Sliakspeare, dans
le Roman de la Violette, et dans celui don roi
Flore et de la belle Jehanne. Comme ce der-
nier oavrage est vraiment délicieux et de
peu d'étendue, nous croyons devoir en don-
ner ici le texte, sans l'accompagner d'une
traduction, qui serait très difficile à faire et
qui ne rendrait que fort imparfaitement la
naïveté et la grâce de l'original. Quant aux
autres détails relatifs à la fable sur laquelle
^t basée la pièce qui nous occupe, le lecteur
les trouvera dans la préface de notre édi-
tion da Roman de la Violette.
En ceste partie dist li contes d'un roi ki
ot à non li rois Flores d'Ausai. Il fu molt
boins chevaliers et gentius bon de baut li-
Mge. Cis rois Flores d'Ausai prist à fenme
le fille au prinche de Braibant , ki molt fu
gentius fenme et de grant linage; et molt
estoit bielle pucielle cant il Tespousa, et
gente de cors et de façon; et dist li contes
le die n*avoit ke xv. ans cant li rois Flores
Ieprisi,etilen avoit xvij. Molt menèrent
Wne vie comme jouene gent ki molt s'en-
tf'amoient; mais li rois Flores ne pooit
^^oir nul enfant de li : dont il estoit molt
dolans, et elle ausi en estoit molt courecie.
Celle dame fu molt bielle, et molt ama Dieu
et sainte Eglise, et si estoit si bonne au-
mousniere et si karitavle ke elle paisoit et
reviestoit les povres et lor baisoit pies et
mains; et as mesiaus et as mesielles estoit-
elle si privée et si dévote ke li Sains-Esperis
manoit en li. Ses sires, li rois Flores, aloit
souvent as tournois et en Alemagne et en
Franche et en mains pais là ù il les savoit ,
cant il estoit sans guère , et i fasoit molt
grans despens et molt des'onneur. Or lait li
contes à parler de lui, et paroUe d'un cheva-
lier ki manoit en le marche de Flandres et
de Hainnau. Chil chevaliers fu molt preus
et molt hardis et molt seurs, et ot à fenme
une molt bielle dame de cui il avoit une
molt bielle fille, ki avoit à non Jehane et es-
toit en l'eage de xij. ans.
Molt fu grans paroUe de celle bielle pu-
cielle, carentoutlepaïsn'avoit si biele. Sa
mère disoit souvent à son segnor ke il le
mariast; mais il entendoit si à siuir les tour-
noiemens k'il ne li caloit gaires de sa fille
cant à marier, et tout adiès l'en amousnes-
toit sa famé cant il venoit des tournois. Chil
chevaliers avoit un eskuier ki avoit non Ro-
bins, ki fu li plus preus eskuiers c'on trou-
vast en nul païs ; et par sa proaice et par
son boin los raportoit souvent ses sires io
pris dou tournoiement ù il aloit ; tant ke sa
dame li dist ensi : < Robin , mesires entent
tant à ces tornois ke je n'en sai ke dire : si
en sui trop courecie; car je vosise bien k'il
27
4tS
TfliATRB
mebt painne et kare à ma fille marier. Si te
pri par amors ke» cant tu yeras le point, ke
tu li dies k'il fait trop mal et trop est blas-
més cant il ne marie sa bielle fille; car il n'a
chevalier en cest pais, tant soit rices, kt yo-
lentiers ne le preist. » — c Dame, dist Robins,
TOUS avés bien dit. Je li dirai molt bien; car
ausi me croit-il d*asés de choses, et ausi fera-
il deceste, je croi. » — c Robin, dist li dame,
je te pri en tous gneuredons de ceste be-
songne.» — cDame, dist Robins, g^en sui tous
priiës. Saciés kejou en ferai mon pooir.9 —
cCest asés,> dist la dame. Ne demoragaires
ire li cheyaliers mut à aler à .j. tournoie-
ment loing de son pais. Cant il vint là si fu
ios retenus de maisnie, il et si chevalier k'il
avoit de mesnie; et fu sa baniere portée à Tos-
telson mestre.Li tournois coumencha, et le
Ust li cheyaliers si bien parle bien foit Robin
son eskuier, ke il enporta le Ios et le pris
dou tournoi d'une part et d'autre. Au secont
jour s'esmut H cheyaliers à aler vers son
pals, et Robins le mist à raison molt de fois,
et li blas[ma] molt kll ne marioit sa biele
811e, et pluiseurs fois li dist, et tant kelisires
li dist: cRobin, tu et ta dame ne melaisés en
paise de ma fille marier; mais encorre ne
sai-je ne yoi piersonne en mon païs à cui je
le donnasse. » — t A, sire I dist Robins, il n'a
chevalier en vostre paiis ki volontiers ne le
preist. > — f Robin, biaus amis, il ne valent
riens tout, ne je ne le donroie à nul d'ans; si
ne sai orendroit piersonne à cui je le dounase
fors ke à .j. tout seul homme, et si n'est mie
chevaliers.* — c Sire, or le me dites, dist Ro-
bins, et je parlerai u ferai parler si sotil-
ment à lui ke li mariages iert fais. »
— c Ciertes, Robin , dist li chevalier, au
sanblant ke je te voi faire vosroies-tu bien
ke ma fille fust mariée? ^ — c Sire, dist Ro-
bins, vos dites voir ; car il en est bien tans.t
— c Robin, dist li chevaliers, puis ke tu es si
tangres ke ma fille fust mariée, elle sera asés
tos mariée, se tu t'i acordes.» — cCiertes, sire,
dist Robins, je m'i acorderai yolentiers.9 —
f Le me creantes*tu ensi? i dist li chevaliers,
c Oïl , sire , » dist Robins. < Robin , tu m'as
siervt molt bien, et t'ai trouvé preudommc
et loial, et tel comme je sui m'as-tu fait, et
ai bien par toi acuis .v.c. livrées de tiere; car
FRANÇAIS
il n'a gaires ke ge u'en avoie ke .t.c.Ok ei
ai-ge .H. livrées; si te di ke je me loc moltde
toi : et por çou te donrai-ge ma bielle ilie,
se tu le veus prendre.» — cfla, sire! dist Ro-
bins, por Dieu mierchi ! ke es-çou ke Toosd-
tes? Je sui trop povre piersonne ponratoir
si haute pucielle, ne si riche , ne si bielle
com ma dàmoisielle est, ne je n'afiercpaù
li ; car il n'a chevalier en ceste tierei uot
soitgentiushom, ki ne le prenge yole&tiers.)
— < Robin, saces bien kachevaliers de moi
païs ne l'aura jà ; mais |e le te donrai, sets
vius, et si te donrai avieuc .cccc. limes dem
tiere.» — cHa, sirel dist Robins, espoirTOiB
me mokiés. » — c Robin , dist li chevalim,
saces ciertainnement n'ou fac.»— c Ha, sire!
ma dame ne ses grans linages ne si Toroieit
mie acorder. > — c Robin, dist li chenliers,
riens de ceste chose ne feroie pour ans tons.
Tien, vés chi mon gant ; je te raviesc de xcfic*
livrées de tiere, et le te garandirai par lont)
•— c Sire, dist Robins, je ne le refuserai nie,
cest biaus dons, puis ke je voi ke c'est à cie^
tes. » — c Robin, dist li chevaliers, tn as
droit. » Li chevaliers li balla son gant, elle
raviesti de la tiere et de sa bielle fille.
Tant esra li cheyaliers par ses jonrnéet
k'il vint en son pais ; et cant il fu venos, a
fume , ki molt fu bielle dame , ii fist mok
grant joie et li dist : f Sire, pour Diea! pei-
ses de vostre bielle fille ke elle soitmariée.i
-— c Dame, dist li sires, tant en avés pariéke
je l'ai mariée. » — c Sire, dist la danie,à koi?»
— (Giertes, dame, je Tai donné à tel homoe
ki ne faura jà k'il ne soit preudom : je Tai
douné Robin mon eskuier.»*-cRobiD?lase!
dist la dame. Robins n'a nient, et si n'a si
vallant chevalier en tout cest païs kineie
presist volentiers» Giertes Robins ne raora
jà.» — c Si ara, dame, dist li chevalier; car j>
l'en ai raViestu, et li ai donné aveuc ma fBe
•cccc. livrées de tiere, et tout çou li doi-je
garandir et garandirai. » Cant la dame i
çou, si en fu molt dolante et dist à soos^
gnor ke Robin ne l'aroit jà. c Dame, distli
sires, si ara, veulliés u non veuilles; karjeli
ai en couvent, si li tenrai.» Quant la damées-
tent son segnor, si s'en entre en sa caobre
et coumencha à plorer et à faire grant deid
Apriès le deu? k'elle ot mené elle eoT*
AU MOVEN-AGE.
410
Lesre ses frères et ses ncveus et ses cousins
;iermains» etlor moustra çou ke ses sires vo-
oit faire ; et il dient : < Dame, ke volés-vous
Le nous en façons? nous ne volons pas aler
(Dcontre vo segneur , car il est chevaliers
)reus et hardis et poisans; et d'autre part il
)uet faire de sa fille sa volenté et de sa tiere
^'ila acuise; et saciés-vous bien ke nous
i*en penderons jà esku à col . > — < Non? Lase !
jist la dame, ensi n'aura jamès mes quers
joie se je pierc ma bielle fille. Au mains»
biau segnour» vous pri-jou ke vouslimoustrés
ke s'il le fait ensi,k'il ne fera pas bien ne s'ou-
nour. > — ' f Dame, dient ciU la moustrance fe-
rons*nous volentiers.» U en vindrent aucbe-
Talier, etli ont moustré aukes bien la beson»
goe; et il lor respondi molt courtoisement:
iBiel segn<H*, je vos dirai ke je ferai pour l'a-
mour de vous. S'il vos plaist, je desferai le
mariage en tel manière conme je dirai : vous
iestes riche entre vous et de grant tiere,
Yonsiestes ami proçain à ma bielle fille, cui
je molt aim : se vous li volés donner .iiy. c.
livrées de tiere , je desferai le mariage , et
sera aliours mariée par vostreconsel.» — cEn
noa Dieu ! respondirent cil, nous n'i béons
mie tant à mautë.>«— «Ore, dist li chevaliers,
puis k'il est ensi ke vous ne volés mie çou
faire, ore me laisiés donkes faire de ma fille
montaient.» — # Sire, volentiers,» respon-
dent cil. Li chevaliers manda son kapelain
et amena sa bielle fille et le fist fiancier à Ro-
bin et mist jour d'espouser. Lors au tiere
jonr Robins dis! et pria son segnour k'il le
feist chevalier, car il n'afioit pas kil presist si
hante fenme ne si bielle devant k'il fu st cheva-
liers. Ses sires en ot gra[n]t joie ; si fu lende-
main fais chevaliers, et au tiere jour espousa
lu bielle pucielle à grant fieste et à grant joie.
Qant mesire Bobiers fu chevaliers, si dist
à son segnour ensi : < Sire, vous m'avés fait
chevalier, et voirs est ke je voai por péril de
mort la voie à Saint-Jakeme lendemain ke
)e seroie chevaliers : si vos pri k'il ne vos
^nait, car demain au matin il me couvient
mouvoir si tos comme jou aurai vostre bielle
fiUe espousée , car pour riens je n'enfrain-
droie mon veu. » — 5 Ore, mesire Robier, si
lairésensi ma bielle fille, et vousen irés ensit
eiertes, molt en ferés à blasmer. > — c Sire,
dist-il , je revenrai asés tos , se Dieu plaist ;
car ceste voie il me couvient faire par for-
che.9 Tant keuns chevaliers de la court au
segnorentendi ces parolles, si blasma molt
monsegnenr Robiert cant il laisoit sa bielle
fenme en cel point. Et mesire Robiers li dist
ke faire le couvenoit. f Ciertes, dist li cheva-
liers, ki otà non mesires Rauous, se vousen
aies enû à Saint-Jakeme sans atoucier à vos-
tre bielle fenme, je vous ferai cous avant ke
vous revegniés , et vous en dirai au revenir
bonnes ensengnes ke j'arai eu part de li ; si y
meterai ma tiere contre la vostre ke mesires
vous a dounée, car j'ai bien .iiij.c. livrées de
tiere ausi conme vous avés. i — t Ciertes, dist
mesire Robiers, ma fenme n'est pas de telle
estrasionke elle se mefeist vers moi, et che
ne poroie-jou croire en nulle manière ; et je
ferai la fremalle, s'il vous plaist. > — cOïl, dist
mesire Raous, le me fianciés-vous ensi ?» —
cOil, bien, dist mesire Robiers. Et vous?»— *
c M(H ausi. Or alons à monsegneur et li recor-
dons nos couveneuces. » — cCe veul-ge bien,»
dist mesire Robiers. Et il en vienent au se-
gnor, et fu recordée la fremalle , et le fian«
cierent à tenir de recief •
Au matin espousa mesire Robiers la bielle
pucielle ; et apriès tantos conme li messe fu
dite, se parti de l'ostel et laîsa les noches et
se mist à la voie pour aler à Saint-Jakeme.
Mes or se taist li contes de lui et parolle de
monsegneur Raoul , ki fu en grant pensée
coument il peuust gaegnier la fremalle et
gésir à la bielle dame. Et dist li contes ke la
dame se maintint molt sinplement tant
comme ses sires fu en la voie, et alloit au
moustier volentiers et prioit Dieu k'il li ra-
menast son segnour; et mesire Rauous se
penoit molt d'autre part coument il peust
gaegnier la fremalle, car grant doute avoit
de tiere pierdre. Il parla à la vielle ki
roanoit aveuc la bielle dame, et li dist ensi
ke se elle pooit tant faire ke elle le meist
en lieu et en iestre ke il peuust parler à ma-
dame Jehane à conselet ke il en peuust avoir
sa volenté, il li donroit molt d'avoir si k'il
ne seroit jamès eure k'elle ne fust riche,
c Ciertes , sire , dist li vielle , vous iestes si
biaus chevaliers et si sages et si courtois ke
ma dame vous deveroit molt bien amer par
920
TllÉATRE r^ANÇAtS
amourSyCt jou i mêlerai paine de tout mon
pooir.» Et li chevaliers sache taotos .xl. sols,
s:i li doune pour reube achater. La vielle les
prist volentiers et les mist en sauf, et dist k'elle
parleroit à sa dame. Li chevaliers se parti
de la vielle ; et li vielle remest et mist à rai-
son sa dame, cant elle revint dou moustier,
et li dist ensi : c Dame, pour Dieu ! car me
dites voir : mesires , cant il ala à Saint-Ja-
keme, avoit-il onkes geu aveukes vous?» —
f Pour coi le dites-vous, dame Iliersent ? » —
c Dame, pour çou ke je croi ke vous soies en-
cbore boine pucielle. > — cGiertes,dame Hier-
sent, si sui-je vraiement; car je ne counui
•bonkes femme à tel cose faire.» — c Dame,
idist dame Hiersens, c'est grans damages; car
se vous saviés keles femmes ont tant de goie
cant elles' sont aveukes homme ke elles ain-
ment, vous diriés bien k'il n'est nulle si grans
goie : et pour çou m'esmiervellé-jou molt ke
vous n'amés par amours ausicoume ces autres
dames ki toutes ainment. Et se il vous plai-
soit, de çou vous est-il bien avenu ; car je
counoise .j. chevalier biet et preu et sage ki
Yolentiers vous ameroit , et est molt rices
hom, et est plus biaus ke ne soit li couars
fallis ki vous a laisie ; et se vous l'osés amer,
TOUS avérés can ke vous oserés demander,
et si avérés tant de goie conme nulle dame
plus. >
Tant li dist la vielle de teus parolles , ke
l'aiguillons de nature soumounoit aukes. La
dame li demanda ki cil chevaliers estoit :
«Qui est-il, dame? en non Dié, on le doit
bien noumer : c'est li biaus, li preus, li
hardis mesire Rauous, ki est de la mesnie
vostre père, li plus courtois quers ke on sa-
che.» — c Dame Hiersent, dist la dame, lais-
siés teus parolles ester, si ferés bien ; car
je n'ai pas talent de moi mesfaire, ne si ne
SHipasdel'estrasion.» — «Dame, dist la vielle,
je le Savoie bien : jamès ne sarés ke la joie
espiaut cant hom abite à famé. » Ensi demora
la chose. Mesires Rauous revint à la vielle;
et elle H conta coument elle avoit parlé à sa
dame et çou k'elle li ot respondu. f Dame
Hiersent , dist li chevaliers , ensi doit res-
pondre boine dame ; mais vous parlerés en-
cbore àli, car on ne fait pas au premier cop
sa besoQgne ; et tenés, vés chi .\x. sols pour
akaler une penne à vostre sourcot.» La vidk
prist l'argent, et parla à la dame souTeni;
mais riensne valoit. Tant ala li tans avant ke
on 01 nouvielles ke mesire Robiers revenoit
de Saint-Jakeme, et k'il estoit jà priés de Pa-
ris. Tos fu seue ceste nonvielle ; et mesire
Raous, ki ot paour de pierdre sa lierre, re-
vint à la vielle et parla à li. El elle li dist le
elle ne pooit maître fin à sa besongne; iBè>
elle feroit bien tant pour l'aoïour de li, sîl
le devoit destervir, keelle lemeteroitentel
point k'il n auroit en la mason ke li et a
dame : adonc en porroit-il faire sa volenté^a
par son gré u à forche. Et il li dist ke il ne
demandoit autre chose, c Or, dist la vielle,
mesires venra dedens viij. jotirs, et je fe-
rai ma dame bargnier en sa canbre, et esToie-
rai tonte la mesnie hors de mason et hors
dou chastiel : adont si pores venir bagnier
en sa canbre, et ensi porés-vous avoir tou-
lent de li, uboin gré sien u man grésten*.»
— cYous avésbien dit, » dist-il. Ensi demora
la chose tant ke mesire Robiers manda k1l
venoit, et k'il seroit à Tostel le dieroenche.
Et la vielle fist la dame bagnier le geusdi
devant , et fu li l)ains en la canbre , et la
bielle dame entra ens. Et la vielle nsanda mon-
segneur Raoul, et il i vint ; apriès envoîa la
vielle envoies (sic) toute la gent de Tostel fors
de laiens. Mesire Rauous vint en la canbre
et entra ens et salua la dame; mes elle ne le
respondi pas à son salu, ains li dist ensi:
c Mesire Raoul , vous n'estes mie courtois.
Ke savés-vous ore se il m'est biel de vosire
venue? Ke dehaitait vilains chevaliers ! » Et
mes[ir]e Raous li dist : cMa dame, pour Dieu,
mierchi ! je muir pour vous à doiour. Por
Dieu! aiiés pilé de moi.» — c Mesire Raoul,
dist-elle, je n*en aurai jà mierchi en tel ma-
nière que je soie jà à nul jour vos soi-
gnans; et saciés bien ke se vous ne me lai-
siés en pais, ke je le dirai monsegnour mon
père l'ounour ke vous me rekairés ; car je ne
sui pas telle.» — c Non, dame! est-il donc en-
si?f — c Oïl, voir,» dist-elle. Lors s'aprocha
de li mesire Raous et lenbracha fort entre
ses bras, ke il avoit fors, et le traist fors don
f
* Le copiste a «îpélé ici, par erreur, les Iroii dcr*
iiîcrs mots.
AC MOYEN-AGE.
42 r
aing toute nue et renporleviers son lit; et
1 los com il l'ot forsUrake dou baing , si vit
ne noire take ke elle avoit en la diestre
inné, aukes priés de sa nature ; si pensa
dont ke çou esloientboines ensengnes k'il
voit geu à li. Ensi com il le portoit viers son
it, ses esporons ahoka à la sarge au coron
lu lit, viers les pies; et chei li chevaliers à
oute la dame» il desous et elle deseure ; et
ille se leva en tant* et prist une buse et en
èri monsegneur Raoul par mi le visage si
CA li fait plaie grant et parfonde» et H sans
m ciet à tiere. Et cant mesire Raous se
ienti ensi navré, si n*ot pas grant talent de
losnoiier, ains se leva et s'en ala à tout le
;op fors de la canbre; et fist tant k'il s'en
mi à son ostel, ù il avoit plus d'une lieue ;
si fist sa plaie afaitier. Et la bonne dame
reoira en son baing, et apiela dame Hiersent
eili conta l'aventure dou chevalier.
MoU fist li pères à la bielle dame grant
aparel encontre la venue monsegneur Ro-
inert, si semonst molt de gent, et demanda
monsegneur Raoul son chevalier k'il i venist ;
mais il manda k'il n'i pooit venir, car il es-
toit malades. Au diemenche vint mesire Ro*
biers et fu molt bielement recheus, et li pe*
res à la bielle dame ala kesre monsegneur
Raoul et le trouva blecié , et li dist ke jà
pour çou ne demandroit k'il ne venist à la
fieste. Il atouma son vis et sa plaie al plus
biel k'il pot, et vint à la Geste, ki fu toute
jour molt grans de boire et de mangier et de
baus et de karolles. Cant vint à la nuit, si ala
couder mesire Robiersaveuc sa famé; et elle
le reçat molt joiousement, si comme boine
dame doit faire son segnor. Si furent en goie
^l en fîeste le plus de la nuit. Au matin fu
graos la fieste et fu li mengiers aparelliés, si
roengierent. Quant vint apriès disner, si mist
mesire Raous à raison monsegneur Robiert
et li dist ke il avoit gaegnié sa tiere ; car il
avoii counule sa famé karnelment, à toutes
ces ensengnes ke elle a une noire ensengne
en sa diestre cuise et .J. porion priés de son
^»el. f Ce ne sai-je mie , dist mesire Ro-
biers, car ge n'i ai mie regardé si de priés. ^
■^ « Or vos di-ge dont, fait mesire Raous,
^«f le flanche ke vous m'avés donnée, ke
vous i prendés garde et me faciès droit. »—
c Si ferai*jou , dist mesire Rubiers , vraie-
ment. » Gant vint à la nuit , mesire Robiers
jua à sa famé, et trouva et vit en sa diestre
cuise le tace noire et le porion aukes priés
de son biel juiiel ; et cant il sot çou , si fu
molt dolans. Il vint à lendemain à monse-
gneur Raoul et dist devant son segnor k'il
avoit pierdue la fremalle. Molt fu toute jour
coureciés. Gant il fu anuilié, il s'en vint à
l'estable , et mist sa sielle en son palefroi, et
isi del ostcl , et enporta çou qu'il pot avoir
d'argent, si se mist au chemin vers Paris;
et cant il fu à Paris, .iij. joui*s y segourna.
Si lait li contes à parler de lui , si parolle de
sa fenme.
Ghi endroit dist li contes ke moltfu la
bielle dame dotante et courecie cant elle ot
ensi desmanevé son segnor. Molt pensa por
coi c'estoit , si plora et fist grant deul et tant
ke ses pères vint à li et li dist k'il amast
mius ke elle fust enchère à marier, car elle
li avoit fait honte et tous cens de son linage;
et li conta coument et pour coi. Gant elle
oi çou, si fu trop dolante et nia trop dniment
le fait ; mais riens ne valu , car on set biea
ke renoumée est si enviers toutes fenmes
ke se une famé s'ardoit toute, ne seroit-elle
mie creue d'un tel mesfait cant on li a mis
sus.
ha, nuit , au premier son|pie , se leva la
dame et prist tous ses deniers ke elle avoit
en ses chofres , et prist un ronci et une bou-
che , et se mist au chemin ; et avoit fait cho-
per ses bielles traices , et fu autresi atirés
com uns eskuiiers. Et esra tant par ses jour-
nées k'elle vint à Paris , et aloit apriés son
segnor, et bien afremoit ke jamés ne fineroit
devant k'elle l'aroit trouvé. Si chevauçoit
com eskuiers. Et isi à une matinée hors de
Paris, et s'en aloit le chemin d'Oriiens, et
tant ke elle vint à la tombe Ysoré * ; et là
* SarrRzîn lue par Guillaume d'Orange. Voyez le
manuscrit de la Bibliothèque Royale n^'GOSb, r'259
ro,col.3,v. 1; le manuBciit du Musée Brilannîquc,
Bibliolhéque du Roi, 20. d.xi, folio 193 rerso^ col. 3
{Cicomence comment GuUlaumes fu moitiés et hermi-
tes, et comment il ala aus poisons d la mtr,et comuunt
il fut pris des Sarraiins et menex à Paleme, et com-
ment ilfu délivrés et puis se comba'.i d Ysoré devant
4»
TUiATRK FRANÇAIS
acoDsiny-elle monsegneur Robiert son se*
giioiir. Gant elle le lïi, si en fu moU lie ; si
s*acosta priés de lui et le salua, et il li readi
son salu et li dist : c Biaus amis « Diea vous
doinst joie I » — c Sire , dist-il , dont iestes-
Tous ? > — c Giertes » biaus amis » je sui de
Tiers Haiunau. » — < Sire , et ù alés-yous? >
— € Giertes » biaus amis , je ne sai mie très
bien la ii jou vois ne là ù je demorai; ains
me convient aler là ù fortune me menra» ki
m'est asés divierse , car jou ai pierdu la
riens el mont ke jou onkes mius amai » et
elle m'a ensi pierdu, et si ai pierdue ma tiere
ki asës estoit et grans et bielle ; mais cou-
ment avés*vous non, nekel part vous menra
Dieus? > — f Giertes; sire, dist Jehans, je
cuic ke g'irai versMarselle sour le mer, là ù
il a, espoir, guesre ; si siervirai là aucun
predomme entour cni j'aprenderai d'armes ,
se Dieu plaist, car je sui si mesfais en
mon paîs ke je n'i porai mes en pieche pais
avoir. Et vous me sanblés, sire, chevaliers :
si vous sierviroie molt volontiers , se il vous
plaisoit; ne de ma compagnie ne porés-vous
mie enpirier, > — c Biaus amis , dist mesîre
Robiers , ohevaliers sul-je voirement, et là
ùje cuideroie k'ileus[t] ghesre metrairoie-
jou volentiers; mes or me dites coument vous
avés non. > — f Sire , dist-il , jou ai à non
Jehans. » -— c Ghe soit à boin eur ! > dist li
chevaliers, c Ct coument , sire , avés- vous
non?» — c Jehan, dist-il, g' ai à non Ro-
biers. » — c Mesîre Robiert, or me retenés
donkes à vosire eskuier, et je vous siervirai
à mon pooir. » — t Jehan , je le ferai vo-
leniiers; mais j*ai si poi d'argent ke il me
Paris) ; el les Manutcriltfranfois d^ la BibUolfièque
dm jRot, par M. Paulin Paris, t. I, p. 32.
A Paris , il jT a près de la barrière Sainl^Jaoques ,
au bas du monticule Mont-Souris « et à peu de dis-
tance de la route d'Orléans, une rue qui porte le
nom de Tombe Isoire.
Dans une petite pièce reUtirc aux enseignes de
Paris dans le yti' siècle, que M. Jubinal a publiée
pour la quatrième fois en croyant donner une édi-
tion princepsj on lit :«.... et pour garder noti« Teste
sans débat, nous prendrons Ysoré et Guillaume au
court-nez, en la place Maubcrt. » Mystères inédits
du quinzième sièeie, tome I, p. 374, 375.
convenra mon cheval vendre aiBS tâerc jo«
si ne sai ke (aire de vous retenir. » — f Sir
dist Jehans , or ne vous esmaiiës mie ; ca
Dieus vous aidera, se Dieu plaist ; mes di
tes-nKH ù vous vorés mengier don disner.
— f Jehan , mes disners sera tes fais , ea
je n'ai mie de tous deniers .iij. sous de pt
risis. » — f Sire , dist Jehans , or ne vous e»
maiiés mie , car jou ai priés de .x. livres di
tournois ki ne vous fauront mie ke von
n'en aiiés pour vo despens à vostre volenté.i
— c Biaus amis Jehan , grant mierds ! i
Lors s'en vont grant hoire à Mon-ie-Heii
Illeuc apresta Jehans à mangier son segnor,
si mangierent. Cant il orent mangiet , i
dormi li chevaliers en .j . lit , et Jehans à sa
pies. Cant il orent dormi , Jehane mis( les
frains; si montèrent et se misent au cheoiii.
Si esrerent tant part lor journées k'il viarefil
à Marselle sour mer; mais de guère n'oîrefit*
il onkes parler, si en furent molt dolâoL
Mais à tant se taist U contes d'aus .ij., si re*
tourne à parler de monsegneur Raoul, ki
ot par fauselé gaegnié la tiere monsegoeur
Robiert.
Chi endroit dist li contes ke tant tint nie-
s[ir]e Raous la tiere monsegneur Robiert sans
droite cause plus de vij. ans. Si li prist uoe
grans maladie , et de celle maladie fu aukss
aflis, ke il fu ensi ke sour le point de la mon.
Et douta molt le pecié qu'il ot de h biella
dame, la fille à son segnor, et de son mari
meisme, ki ensi estoient pierdu anbedui par
l'ocoison de son malise. A grant mesaise fa
dou pecié, ki estoit sigranskeil nes'enosoit
confieser. .j. jour avint ke il fu trop desirois
de sa maladie : il manda son kapelaîa , k*il
amoit molt , kar trouvé l'a voit preodouuDe
et loial ; si li dist: c Sire , ki iestes mes pè-
res empriës Dieu, je cuic bien morir de
ceste maladie ; si vous pri pour Dieu ke tous
m'aidiés à conseliier, car grant mesûer ea j
ai ; car jou ai fait .j. pecié si lait et si oskor
ke envis en arai merci. » Li capelains li ds^
k'ii deist hardiement , et il l'en aideroiu
conseliier à son pooir; tantkemesireRaool
li conta tout ensi ke vous avés devant oï.£i
li pria pour Dieu k'il l'en dounast coosei,
k'envis en cuidoit avoir pardou : si c^^
grans li peciés ! t Sire, dist-il, or ne vous «•
AU MOTEN-AGB.
423
aiiés mie; car» se vous volés faire la penan-
le ke je vous engoinderai, je prenderai sour
oi et sour m'arme le peeié, ke vous en serés
lites. » — c Or ditesdout, > dist li chevaliers.
Sire, dist-ily vous prenderés la crois d*ou-
e*mer, et si inouverés à aler dedens cest
I ke vous serés garis » et livesrés plaiges à
ieu ke vous ensi le ferés, et en tous les
as il on vos demandera Tocoison de vostre
oie, vous le dires à tous ceus ki le vous de-
landeront. » -— « Tout çou ferai-je bien, >
islli chevaliers. cSire, ordounés dont boins
higes. » — c Yolentiers , dist li chevaliers,
^ous-meismes demorés pour mi , et je vos
reanc, comme chevaliers, ke je vos en
icuiterai bien.» — c Sire, dist li chape-
ains, de par Dieu I et g^en sui plaiges. » Li
chevaliers tourna à respas et fu tous garis ,
!t pasa li ans k'il n'ala pas outre-mer. Li
chapelains li dist aukes son veut ,. et il tenoit
w&[ corn à trufe la couvenanche ; et tant ke
li kapelains li dist ke , s'il ne Tacuitoit en-
Tiers Dieu de la plegerie ù il Tavoit mis, il
leconteroit au peré à la bielle damoisiellè
ki ensi estoit pierdue par lui. Quant li cheva-
liers oî çou, si dbt au kapelain ke dedens de«
mi-an il mouveroit au pasage de marc, si li
fiancha ensi. Mais or se taist à tant li contes
dou chevalier, et retourne à parler dou roi
Flore d*Ausi dont il s'est grant pièce teus.
Or dist li contes ke molt mena boine vie
li rois Flores d* Ausai et sa famé , comme
joneoe gent ki molt s'entr'amoient ; mais
molt farent dolant et courecié de çou ke il
ne porent avoir nul enfant. La dame en fa-
soit grans proiieres à Dieu , et fasoit canter
maises; mais puis k'il ne plaisoit ù Dieu, che
uepaet iestre. .j. jour vint laiens en l'ostel
>Qroi Flore uns preudom ki avoit son abila-
<^le es grans foriès d' Ausai ^ en molt sau-
nage lieu. Cant la roïneseut k'il fu venus,
si vint à lui et li fist molt grant joie. Por çou
kc preusdom fu , la dame se confiesa à lui
^( li dist tout son airement, et li dist ke elle
*^il moU courecié de çou ke elle n'avoit
^nt nul enfant de son segnor. f A^ damei
^^M prendom, puis ke il ne plaist à Nostre-
Segnour, à soufrir le vos convient ; et cant
" 'i plaira , vos en ares asés tos .j. u .ij. ^ —
' Cieries, sire, dist la dame , je vosroie ke
che fnst jà; car mesires m'en a mains ciere »
et ausi ont li haut baron de ceste tiere , et
m'a jà estet dit ke on dist à mon segnor k'il
me laist et prenge une autre. * — c Voire,
dame , dist li preudom , il feroit mal , ke
cheseroitcontre IKeuet contresainte Eglise.»
— c Ha, sire! je vous prie ke vous priiés à
Dieu pour moi ke je puise avoir enfant de
mon segnour, car grant doutanche ai k'il
ne me lait.» — c Dame , dist li preudons, ma
proiiere i vauroit pan, s'il ne plaisoit à
Dieu ; nepourcant g'en prierai volontiers. >
Li preudom se parti de la dame , et li baron
de la tiere et dou pais vinrent au roi Flore
et li disent k'il renvoiast sa famé, et li dirent
k'il em preist .j.ne autre puis k'il n'en puet
avoir nul enfant ; et s'il né fasoient (sic) lor
consel, il iroient abiter aleurs; car en nulle
fin il ne voroient ke li roiaumes demonist
sans oir. Li rois Flores douta ses barons et
les créi, et dist ke il renvoieroit sa famé et
k'il l'en quesist (<tc) une autre ; et il si firent.
Cant la dame le sot, si fu molt courecié
en son quer ; mais plus n'en osa faire ; ear
bien savoit ke ses sires le lairoit ; et tant ke
elle envoia kerre l'iermite ki estoit ses^
confieseres , et il i vint. Si li conta la dame
tout l'àfaire des barons ki orent pourkacié
son segnor autre femme ke li. # Si vous pri^.
biaus pères, ke vous m'aidiés à conseiller ki^
je porai faire. » — c Dame , dist li preudom ,.
s'il est ensi comme vous dites, soufrir le vou»
convient; car contre vo segneur ne contre
ses bai'ons vous n'avés pooir de fourçoiier. »
— < Sire, dist la bone dame , vous dites voir;
mes se il plaisoit à Dieu , je vosroie iestre
rencluse priés de vous : par coi je fuse ou
serviche de Dieu tous les jours de ma vie ,
et ke jou euse confort de vous. > — c Dame ,
dist li preudom, che seroit trop estrange
chose , car trop lestes jouene dame et bielle ;:
mes je vous dirai ke vous f erés : priés de mon
iermitage a une abéie de blankes nounains ki
molt sont bonnes dames , et là loe-jou ke vous
çn aies. EU elles en auront grant joie pour la
bonté de vous et pour vostre hautaice. » — cSi-^
re , distille , vous avés bien dit : tout ensi le
ferai-jou, puiske vous le loés. » A lendemain
parla li rois Flores à sa famé, et li dist ensi :
c K'il convient ensi moi et vous départir, car
421
TfliATBB FEANÇAIS
VOUS ne poës de moi avoir enfant ; si vousdi
bienke don département il me poise mdt» car
jamès je n'amerai autretant femme comme
je vous ai amée. » Lors coumencha li rois
Flores trop drument à plorer , et la dame
ausi. f Sire, dist-elle, pour Dieumercliil
et ik irai-jott et ke ferai-jou? > — c Dame»
bien , se Dieu plaist; car je vous renvoierai
biel et richement en vostre païs à vos amis. >
— f Sire , dist la dame , cbe u'avenra jà ;
mais j'ai pourvcu une abéie de nounains oii
je serai, s'il vos plaist, et illeukes siervirai-ge*
Dieu toute ma vie; car puis ke je pierc vo
compagnie , je sui celle à cui nus hom n'a-
bitera jamès. > Lors plora li rots Flores , et
la dame ausi. An tier jour s'en ala la roine
en l'abéie , et li autre roine fu venue , si ot
grant fieste et grant joie de ses amis. Li rois
Flores le tint iij. ans; mais honkes n'en pot
avoir enfant. Mes à tant se taist ore li contes
dou roi Flore « et repaire à monsegneur
Robiert et à Jehan ki furent venu à Mar-
sclle.
En ccste partie dist li contes ke molt hi
mesire Robiers dolans, cant il vint à Mar-
selle , de çou k'il n'oï parler de nulle chose
ki fust ou païs; si dist à Jehan : c Ke ferons-
nous? Vous m'avés preste de vos deniers ,
ia vostre roierchi ; si les vos renderai , car
je venderai mon palefroi et m'acuiterai à
vous.» — c Sire, dist Jehans, creés-moi, se il
vous plaist, je vousdirai ke nous ferons : jou ai
biencnchore .C. sous de tournois; s*il vos
plaist, je venderai nos ij. chevaus et en ferai
deniers; et je sui H miousdres bouiengiers ke
voussaciés, si ferai pain françois, et je ne
doue mie ke je ne gaagne bien et largement
mon dépens. » — c Jehan , dist mesire Ro-
biers, je m'otroi del tout à faire vostre vo-
lenté. » Et lendemain vendi Jehans ses .ij.
chevaus .x. livres de tournois, et achata son
blé et le fist muire, et achata des corbelles,
et coumencha à faire pain françois si bon et
si bien fait k'il en veudoit pluske li doi mel-
lour boulengier de la ville ; et fist tant de-
dens les .ij. ans k*il ot bien C. livres de
katel. Lors dist Jelians à son segnour : c Je
lo bien ke nous louons une très grant mason,
et jou akaterai del vin et hierbegerai la
bonne gent. > — c Jehan , dist mesire Ro-
biers, faites à vo volonté, kar je l'otroi, eta
me loc molt de vous. » Jehans looa noe un-
son grant et bielle, et si hierbrega la boue
gent , et gaegnoit asés à plenté , et viesbÉ
son segnour biellement et richemeDt; a
avoit mesire Robiers son palefroi , et aloii
boire et mengier aveukes les plus valhosde
la ville ; et Jehans li envoioit vins et viandes,
ke tout cil ki olui compagnoients'eDesoxir-
velloient. Si gaegna tant ke dedeos iij.
ans il gaegna plus de ccc livres de mei-
ble , sains son harnois, ki valoit bien J. li-
vres. Mes à tant se taist li contes à parler de
Jehan et de monsegnor Robiert , et retour
nera à parler de mons^neur Raoïl.
Or dist li contes ke molt tint court li ck)*
pelains monsegneur Raoul ke il ahst outre*
mer et ke il l'acuistast de la plegerieii ilfa-
voit mis ; car grant paour avoit que il ne le
laisast enchères , et tant ke mesire Raons û
bien ke faire li couvenoit : û apareUa sm
oire , et s'atira molt richement comme dlki
ot bien de coi, si se mist à la voie li qmii
d'eskuiers; et ala tant par ses journées k'il
vint à Marselle sour mer» et sebierbregs
en rOstel François ù mesire Robiers et h
hans manoient. Si tos comme Jehaas le <t
si le counut bien à la plaie k'elle li ot faitf
et à çou ke maintes fois l'avoit veu. Cilche-
valiei*s séjourna en la ville .xv. jours, et
loua son pasage. Ensicon il sejournoitt Je-
hans le traist à consel et li demanda k'O K
deist l'ocoison pour coi il aloit outrenoer; et
mesire Raous li conta toute l'ocoison, ki de
li ne se prendoit garde, si comme li cootes
l'a dit devant. Cant Jehans oî çoo, sise (eut
Mesires Raous mist sou harnas en la nef, et
monta sour mer. Et esta tant la nés ù il es-
toit k'il segouma en la ville .viij.joors.Au
.ix.isme jour s'esmut pour aleraa saint Se-
pucre ; et fist son pèlerinage , et se coatesi
au mius k'il pot. Et li kierka ses cosfieseres
en penitancbe k'il rendist la tiere k'il teaoii
sans raison , au chevalier et à sa fenme. Et
il dist à son confiesour ke cant il venroitea
son païs, k'il en feroit çou ke li qoers li apor*
teroit. 11 se parti de Iherurusaiem (ûc),^
s'en vint en Acre, et atira son pasage coroDe
cil ki avoit grant talent de repatrier en son
païs. Il monta sour mer, si esra tant, ke pr
luit , ke par jour , ke en mains de .iij. mois
[ arîva au port d'Aighe-Morte. Il se parti
lou port et vint droit à Marselle » là ù il se-
ourna .viij. jours en l'ostel mesire Robiet
$tc) et Jehan » ke on apielle ore l'Ostel
François. Onkes mesire Robiers ne le coii-
lat , car à çou ne pensoit mie. Au cief de
ni], jours se parti de Marselle , entre lui et
«neskuier; et esra tant par ses journées
Ic'il vint en son pais, ù il fu recens à grant
joie , comme cil ki estoit rices chevaliers de
rente et de meuble, tant ke ses kapelains
le mist à raison et H demanda se nus li avoit
demandé Tocoison de sa voie. Et îl dist ke
oil , en .iij. lins : à Marselle et à Acre et en
Iherusalem. c Et si me dist cil à cui je me
consellai , ke je rendise la tiere à monse-
gneur Robiert » se jou en ooie nouvielle , u
à sa famé u à ses oirs. > — c Ciertes , dist
li kapelains, il vos loa boin consel. » Ensi fu
mesire Raous en son pals grant pièce à re-
pos et à aise. Mais à lant lait li contes à par-
ler de lui, et retourne à monsegneur Robiert
et à Jehan.
En ceste partie dist li contes ke cant me-
sire Robiers et Jehans orent esté .vi. ans à
Marselle, ke Jehans ot bien aquis le vallant
de .vi. cens livres, et estoient jà entré en la
.vij.isme anée, et gaegnoit Jehans aukes çou
k'il voloit , et estoit si dons et si deboinaires
k'ii se fasoit amer à tous ses voisins; et
aveuc tout çou il estoit si très eureus comme
irop, et maintenoit son segnour si noble-
ment et si ricement ke c' estoit miervelles à
Teoir. Cant la fins des .vij. ans aprocha,
iehans mist monsegneur Robiert son se-
gnour à raison , et li dist ensi : c Sire, nous
avons esté grant pieche en cest pais; si
avons tant conquesté ke nous avons priés de
•vi.c. livres de meuble , ke en deniers , ke
envaselemente d'argent. > — f Ciertes, dist
mesire Robiers, Jehan, il ne sont pas mien,
aios sont sont {êic) vostre; car vous les
avés gaegniés. > — f Sire, dist Jehans, sauve
vostre grase, non sont, mes il sont vostre;
car vous iestes mes drois sires, ne jamès,
se Dieu plaist, ne vos cangerai. » — « Je-
l^an, gran miercis ; je ne vous tieng mie à
^i^rgant, mes à compagnon et à ami. > —
< Sire, dist Jehans, je vous ai tenu tous jours
AU 1I0TE1I«AGIS. 42ft
loial compagnie et ferai adiès. » — < Par
foitl dist mesire Robiers, je ferai cank'il
vous plara ; mais d'aler en mon païs je n'en
sai ke dire , car jou ai tant pierdu ke à en vis
sera restorés mes damages. > — < Sire , dist
Jehans, onkes de çou ne vous esmaiiés, ke
cant vous venrés en vostre païs vous orés
bonnes nouvielles, se Dieu plaist. Et n'aiiés
doute de riens, ke en tous les lius u nous se-
rons, se Dieu plaist, je gaaingnerai asés
pour moi et pour vous. > — c Ciertes, Jehan,
*dist mesire Robiers, je ferai çou-k'il vous
plaira , et irai là ii vous vosrés. > — c Sire,
dist Jehans» et je venderai nostre harnois et
aparellerai nostre voie, si nous en irons de-
dens .XV. jours. > — < Jehan, de par Dieu! »
dist mesire Robiers. Jehans vendi tout son
harnois , k'il avoit molt biel ; si achata iij.
chevaus, .j. palefroi à son segnour et .j. à
lui et .j. cheval à faire soumier. Il prendent
congié à lor voisins et as mius vallans de la
ville, ki molt furent dolant de lor départe-
ment.
Tant esploita mesire Robiers et Jehans
ke dedens .iij. semainnes vindrent en lor
pais; et fist savoir mesire Robiers à son se-
gnor, cui fille il avoit eue, k'il venoit. Li
sires en fu molt liés, car bien cuidoit ke sa
fille fust aveuc lui. Et si estoit-elle , mais çou
estoit à guise d'esquiier. Mesire Robiers fu
bielement recheus de son segnour, cui fille
il ot jadis espousée. Cant ses sires ne pot oïr
nouvielles de sa fille, si en fu molt dolans;
et nekedent il fis[t] bielle fieste de monse-
gneur Robiert , et manda ses chevaliers et
ses voisins; et i vint mesire Raous , ki tenoit
la tiere monsegneur Robiert à tort. Grans
fu la joie le jour et lendemain , et tant ke
misire Robiers conta à Jehan l'ocoison de la
fremaille et de çou k'il tenoit sa tiere à tort.
ffSire, dist Jehans, si l'en apielésde traï-
son , et je serai (sic) por vous la batalle. » —
( Jehan , dist mesire Robiers , non ferés. »
Ensi le laisierent juskes à lendemain, ke
Jehans vint à monsegneur Robiert, et li dist
ensi k'il parleroit au père sa famé, et li dist
ensi : c Sire, vous lestes sires à monsegneur
Robiert apriès Dieu , et il espousa jadis vos-
tre fille; et fu une fremalle faite de lui et de
monsegneur Raous, k'il dist k'il le feroit
426
THiATM FRANÇAIS
coas ançoisk'UrevenistdeSaial-Jakeflrie : de
coi mesire Raous a fait fauseté eocendant»
k'il n*ot onkes part de vostre bielle fille ,
et il en a fait de^oial iraïsoa : toat ensi le
siii-je près de prouver contre son cors. >
Lors saut avant mesire Robiers et dist :
c Jehan biaus amis , nus ne fera la batalle
se jou non, ne ne pendra escu à col. » Lors
tendi mesire Robiers son gage à son segnour.
Si fu mesire Raous molt dolans des gages;
mes desfendre l'en couvenoit , u soi clamer
recréant 4 si tendt avant son gage aukes
couardement. Ensi furent li gage douné , et
li jours de la batalle prounonciés à quin-
saine sans nul contremant. Or orës jà mier-
velles de Jehan , k'il fist. Jehan , ki ot à non
madame Jehane » avoit en l'ostel son père
une soie cousine giermaine , ki estoit bielle
pucielle et si avoit bien xxv. ans. Jehans vint
à lit descouvri la purté, et li conta tout
l'afaire de cief en cief , et se descouvri del
tout à li , et li pria molt ke elle celast cest
afaire juskes à tant k'il en seroit point et
Teure ke elle le feroit cousnoisire à son
père. Et sa cousine, ki bien le reconnut,
li dis[t] ke elle le celeroit bien, ke )à par H ne
seroit descouvierte. Lors fu à madame Je-
hane licanbre sa cousine aparellie; si se fist
madame Jehane en la quinsaine ke la batalle
devoit iestre , bagnier et estuver; si s'aaisa
del plus ke elle pot, comme celle ki bien
avoit de coi ; et fist tallier à son point robes
•iiij. paire d'escarlate , de vairt , de piers et
de dras de soie; si s'aaisa si k' elle revint en
sa grant biauté, et fu tant bielle et tant
avenans comme nulle dame plus. Gant vint
à cief des .xv. jours si fu mesire Robiers
molt dolans de Jehan son eskuier, ke il avoit
ensi pierdu k'il ne savoit ke il estoit deve-
nus; mais pour çou ne laisa-il mie k'il ne
s'aparellast de la batalle conme cil ki avoit
asés quer et hardement.
A lendemain ke li jours de la batalle fu
atierminés vindreut andui li chevalier ar-
mé. Et s'eslongierent li uns de l'autre , et si
s'entre-kuisent as fiers des glaves, et si s'en-
tre-ferirent de si grant aïr k'il s'entre-porte-
rent à tiere, lorchevaus sour lorcors. .j. poi
fu nav[r]és niesir Raous ou costé seniestre.
Mesire Robiers se leva tous premiers , et
vint grant pas à mesire Raool, et le ien
grant cop sour son heaume, si k'il li abaû le
ciercle , et li enbara Juskes en la coiffe de
fier, et li trencha tout; mes la coife hit
fort acier, si ne le navra mie; noopoarcaai
si le fist cancheler si k'il se prist à rarçoide
la sielle. Et se ce ne f nst, il f ust cheus à tiere.
Et mesire Raous, ki fu bons chevaliers,
fiert monsegne[u]r Robiert si grant copsov
son heaume ke tout l'estoune. Et li oos des-
cent sour Tespaole , si li chopa les mâib
del haubierc; mes point ne le navra. Et
mesire Robiers le fiert de tout son pooir;
mais il li gieta l'esku encontre et il l'en abiti
•j. quartier. Gant mesire Raous seiti sa
grans cos si le redouta molt, et vosistbiea
iestre outre-mer, par si k*il fost cuites de la
batalle et par si ke mesire Robiers téà
ariere sa tiere keil lenoit; etnonpourcaaiil
met toute se forche et se pr[o]aiche, elrekieit
monsegneur Robiert molt aspremem,eiK
donne grans cos sour son esku, si k'illi feadi
juskes en la boucle; Et mesire Robiers le
refiert grant cop sour son heaume; mèsl
gieta l'esku encontre, et mesire Robiers i
chopa par mi. Et descend! l'espée sour le
col del cheval , et li treneha le col par m,
et abati tout en .j. mont lut et le cfae?al:
mes tos sali sus mesire Raous , comme d
ki en maint pesant estour ot esté. Et mesire
Robiers descendi, ke onkes à cheval oele
vot rekesre puis k'il fu à pié.
Or sont li doi chevalier venu à ^eskie^
mie, et s'enlre-depaicent lor eskos et lor
heaumes et lor haubiers ai k'il soot doIi
enpirié , et s'entre-sacent le sanc de lor con
as espées trençans. Et si il freisest ai»
grans cos comme il fasoient as premiers,
tos eust li uns l'autre ocis ; car il avoieot a
poi de lor eskus k'à painiaes en pooieot-il
lor puins couvrir. Si n'i a nul d'ans kitoaie
paour n'ait de mort u de honte avoir; aoo-
pourcant la grant proaiche k'il ont en aos
les semont de mener à cief la batalle. Mest-
robiers (sic) prist l'espée à .ij. puins^ et^
monsegneur Raoul de tonte sa forche sour
son iaume , et li chopa par mi si ke Too^
moitiés l'en chéi sour les espaules , et cbop
la coife de fier , et li fist grant plaie eo ^
tieste. Et fu mesire Raous si estounés
AU MOYEM-AGB.
427
p k*il flali à la liere d'un des genous ,
^ il sali aukes tos; sifu mdt à mesciçf
Ht il vit eDsi sa Ueste nue, et ol grant
lour de mort. Et vient à monsegneur Ro-
ert , et le Sert de tout son pooir com il
oit d'esku ; et li copa et descendi li ços
ur le heaume» et li fendi bien .ij. doie,
t li espée ki descendi sour la coife de fier,
molt fu bonne, si ke li espée brisa par
i. Cant mesure Raous vit Tespée brisie et
t tieste nue, si ot grant don tanche de
lort; nekedent il s*abasa à tiere » et prist
ne grant piere à ij. mains , et le gieta apriès
lons^near Robiert de toute sa forche;
lès il se descourna cant il vit la piere ve-
ir, et keurt sus à monsegneur Raoul , ki
oumencha à fuir aval le camp. Et mesire
lobiers li dist ke» s'il ne se claimme recréant,
Tocira. Hadont li dist mesire Raous :
Aies merci de moi , genlius chevaliers , et
reës chi m'espée autant comme g' en ai, et
e le reuc » et me ma-je del tout en la ma-
laie; si te pri ke tu aies pité de moi> et
prie ton segneur et le mien k'il ait pitié.. de
moi etke tu et il me sauvés la vie, et je te
Peog et otroi ta terre et la moie ; car je Tai
tenue contre droit et contre raison , et ke
jou la bielle dame et la bonne disfamai à
tOTL > Quant U sires monsegneur Robiert
oî çou , si dist k'il en avoit asés fait ; si pria
tant mesire Robiers son segnour ke il li par-
•douna son roesfait, et tant en priierent li
aatre chevalier kil en fu cuites par si k'il
iroit outre mer a tous jours.
Ensi conquist mesire Robiers sa tiere et
la tiere monsegneur Raoul à tous jours ausi;
Blés trop fu dolans et coureciés à son quer
de la bonne dame et bielle k'il avoit ensi
pierdue, k'il ne s'en pooit conforter. Et d'au-
^ part il fu si dolans de Jehan son eskuier
t il avoit ensi pierdu, ke ce est miervelles.
^-i ses sires n'avoit pas mains de courrouc
de sa bielle fille ke il avoit ensi pierdue ke
I en n'en snvoit nulles nouvielles ; mais
^me Jebane; ki fu en la canbre sa cousine
giermainne .xv jours molt à aise^ mais cant
^He sot ke ses sires ot venkue la batalle, si
^u molt à aise. Et elle ot fait faire .iiij. paire
j ^ttbes, si com il est devan dit, si viesti
w plusricc : che fu celle de soie , ki fu ben-
dée de fin or arabiois. Si fu tant bielle de
cors et de vis et tant avenans ke au monde
on ne trouvast plus bielle riens , si ke sa
cousine giermainne s'esmervelloit toute de
sa grant biauté. Et elle ot esté bagnie et
tifée et aaisie de tous peins les .xv. jours» si
estoit venue en si grant biaté com à mer-
velle.
Molt fu madame Jehane bielle et bien
seans en la reube de soie bendée d'or. Lors
apiela sa cousine et li dist : c Re te samble-
il de moi? » — c Coi ? dame, dist la cousine,
vos iestes la plus bielle dame du monde. »
— <0r te dirai dont , bielle cousine, ke tu fe-
ras : va , si di tout avant à mon père ke il ne
fâche pas deul , mais soit liés et joians , et ke
tu li aportes boines nouvielles de sa fille, kt
est sainne et haitie , et k'il viegne aveuckes
toi, et ke tu li moustesras. Si l'amainne
ciens , et il me vesra , je croi, volontiers* >
La pucielle li dist ke cel mesage li fera*elle
bien. Elle en vint au père madame Jehane ,
et li dist çou ke sa fille li ot dit. Gant li sires
l'oï, si le tinnt à grant mervelle ; et ala apriès
la pucielle , et trouva sa fiU^ en sa cambre ,
si le reconnut tantos, et li mist ses bras au
col , et plora sour li de joie et de pité , et ot
si grant joie ke à painnes pooit-ii parler à li ;
si li demandait elle avoit si longement esté,
f Riaus pères, dist la dame , vous le sarés
bien à tans. Hés, por Dieu! faites-moi venir
madame ma mère , car g'aimolt grant talent
de li veoir. » Li sires manda sa famé; et cant
elle vint en la cambre ù sa fille estoit, et elle
le vit et connut , si chey pasmée de joie , et
ne pot parler de grant pioche; et cant elle
revint de pasmisons, nus ne poroit croire la
grant joie ke elle fist de sa fille. Si comme
elle estoit en celle joie , li pères à la bielle
dame ala kesre monsegneur Robiert , et li
dist ensi : c Mesire Robiert , biau dus fins»
nouvielles vous sai dire molt joieusesaveukes
vous. » — c Ciertes, dist mesire Robiers, de
joie averoie-jou bien meslier; car nus, sans
Dieu , ne poroit maitre consel à çou ke jou
euse joie; carg'ai pierdu vo bielle fille, dont
j*ai trop gran duel au quer; apriès j'ai pierdu
le varlet et l'eskuhier ki onkes fust au
monde ki plus de bien me fist : c'est Jehans
li bons mes eskuiers. » — c Mesires Robiert,
428
THÉÂTRE PHANCAIS
ttist li sires, or ne vous esmaiiés mie si ; car
des eskuiers vous trouvères asés» mis de
ma bielle fille vous sai-ge bien à dire boines
nouvielles; car je l'ai veue maintenant, et si
saciés ke c'est la plus bielle dame ki soit ei
monde. » Gant mesire Robiers oy cou, si ire-
saut tous de joie et dist à son segnor : c A ,
sire ! por Dieu ! menés-moi veoir se çou est
voirs. » — c Yolentiers , dist li sires : venés-
vous-ent. > Li sires va devant et cil apriès,
tant k'il sont venu en la canbre ù la mère
fasoit enchore grant fieste de sa fille , et
ploroient de joie li une sour l'autre. Gant
elles virent lor drois segnors venir si se le-
vèrent ; et si tos comme mesire Robiers cou-
nut sa famé , si li couru les bras tendus, si
s'entracolerent et baisent menuement, et
pleurent de joie et de pilé. Et furent ensi
entr'acholé Tesrure de .x. arpens de tiere
ansois ke on les peuust desasanbler. Li sires
coumanda ke les tables fusent mises pour
souper, si souporent et menèrent gran
goie.
Apriès souper, cant la fieste ot esté grans,
s'alerent coucier; si jut la nuit mesire Robiers
aveuc madame Jehane sa famé, ki li fist molt
grant joie, et il li ausi; et parlèrent ensanle
de molt de choses, et tant ke mesire Robiers
li demanda ù elle avoit tant esté, et elle dist :
c Sire, molt i aroit à conter : vous le saurés
bien à tans; mais dites-moi coument vous
l'avés puis fait ne ù vous avés esté si longe-
ment. » — c Dame , dist mesire Robiers , ce
vous dirai-je bien. » Si li coumenche à con-
ter tout çou ke elle savoit bien, et de Jehan
son eskuier ki tant de bien li avoit fait, et li
distk'ilestoitsicoureciésdeçouke il Tavoit
ensi picrdu k'il ne fineroit jamès d'esrer
devant ke il l'aroit trouvé , et k'il mouveroit
au matin, t Sire, dist la dame, ce seroit
folie. Et ke sera-che dont ? me volés-vous
dont laisier? » — < Cierles, dame, dist-il,
faire le me couvicnl; car nus hon ne fist
onkesautant pour autre comme il a fait pour
moi. > — c Sire , dist la dame , se il a fait
pour vous, il d fait que sages : il le devoitbien
faire. » — < Dame, dist mesire Robiers, à
çou ke vous me dites vous le counisiés. » —
c Giertcs , dist la dame , je le doi bien cou-
noistre ; car il ne fist piecbà chose ke je ne
seuse bien. > — < Dame , dist mesre {ùc
ftobiers , vous me faites toute esmienrellier
de teus parolles. > — c Sire, dist la dank^,
homkes ne vous esmiervelliés. Se je vou&di-
soie une parolle pour voir et à ciertes, do&i
ne m'en crerés-vous bien ? > — c Dame, di>i-
il , oïl voir. > — c Or me créés dont de
cesti , fait-elle ; car bien saciés vraiement ke
je sui icil Jehans ke vous volés aler kesre,
et si vous dirai coument. Gan je seue ke voas
en fustes aies pour le gran deul ke vous aviés
de çou ke vous cuidiés ke je me fuse mes-
faiteet pourvostre tiere ke vous cuidiésaviÂr
isi pierdue à tous jours, cant jeu ci conter l'o-
coison de la fremalie et le traîsoa ke mesire
Raous avoît faite, si fui tant courecie comme
nulle fenme plus. Tantos je fisc rouegoier
mes cheviaus, et pris deniers en mes cofres
entour .x. livres de tournois, et m'atounidy
com eskuiers, et vos suii juskes à Paris, et
vos trouvai à la tonbe Ysoré , et là m'aconn
pagnai-ge à vous , et nous alanmes ensanle
juskes à Marsaille, et fumes .vij. ans en-
sanble, ù je vos siervi à mon pooir comine
mon droit segnor; si le tiengà bien enploiiê
tout le sierviche ke g*i ai fait. Et saciés pour
voir ke je suis inocense et ginste de loulçou
ke li mauvais chevaliers me metoit sus; et
bien i pert , k'il en a esté en camp hounis et
a recouneut la trayson. » Lors achola ma-
dame Jehane monsegneur Robiert son sc-
gnour,et le baisa en la bouce molt douce-*
ment. Gant mesire Robiers entendi ke ce
fu elle ki si bien l'avoit siervi , si en ot si
grant joie ke nus poroitdire ne penser, et
molt s'esmerviella en son quer coument elle
se peut apenser de çou faire ki tournoit à si
grant bonté : si l'en ama miustous les jours
de sa vie.
Ensi furent ensanble cesij. boines per-
souues; et alerent sour lor tiere manoir, k'ii
avoient grant et bielle , et menèrent bonne
vie comme jouene gent ki molt s'entr aroe-
renl. Et ala mesire Robiers souvent as tour-
noiemens aveukcs sou segnor, decui mesnie
il estoit; et i fist molt de s'ouneur, et i con*
quist grant pris et grant avoir, et fist tact
k'il aquist plus de tiere ke il n'en avoit. Et
cant lor sires et lor dame furent mort, si
orcut toute la tiere. Etfisttantparsaproaiche
AtJ HOYEN-AGE.
429
'il fu doubles bancréset eut bien.iiij.M.
vrées de tîere ; mais honkes ne pot avoir
ul enfant de sa famé : dont il fu molt cou-
eciés. Ensi fu aveuc sa famé plus de .x.
ns puis k'ii ot vencu la batalle contre mon-
egneur Raoul. Apriès le tierme de .x. ans ,
tar la volenté de Dieu , à oui nous soumes
out sousmis , le prist H maus de la mort ; et
noru comme preudom, et ot toutes ses
Iroitures , et fu mis en tiere ù grantounour.
£t sa famé , la bielle dame , en Gst si grant
ieal ke tout cil ki le veoient en orent pité ;
nais en la fin H couvint le deul ou-
blier, si s'en conforta; mais che fu petit.
Holt se démena la dame en savaiveté comme
bonne dame et relegieuse, car elleamoit
moUDîeu et sainte Eglise; si se tint molt um-
lement, etnaolt ama les povres et lor fist
molt de biens, et fu si bonne dame ke nus
ne savoit ea li ke dire ne ke reprendre se
tout gran bien non. Et aveuc tout çou elle es-
toil tant bielle ke caskuns disoit ki le veoit
ke cou estoit li mireoirs de toutes les dames
del monde de biauté et de bonté. Mais à tant
se taistli contes .j. poi à parler de li , et re-
tourne à parler dou roi Flore, dont il s'est
grant pieche teus.
Or dist li contes ke li rois Flores d'Ausai
fa en son pais molt dolans et molt coureciés
de la départie de sa première fenme ; non-
pourcant li autre li fu amenée , ki aukes fu
bielle et gente ; mais il ne le pot avoir d'à-
ses siù quer comme il avoit l'autre, .iiij. ans
fa aveukes li ; mais honkes enfant n'en pot
avoir.Etcant il i ot esté cel tiermine, s! prist
la dame li maus dé la mort, et fu enfouie :
dont si ami furent molt dolent. Si fu fais
ses sicrvices si ke on doit faire à Romme.
£t demora li rois Flores vaives plus de .ij.
ans; et fu enchores jouenes hom , k'il n'avoit
pas plus de .xlv. ans , et tant ke si baron li
dirent ke marier le couvenoit. < Ciertes ,
dist li rois Flores, de che faire n'ai-ge pas
grant talent , car jou ai eu .ij. femmes : hon-
^^ enfant n'en poc avoir. Et d'autre part ,
la première ke j'oi fu tant bonne et tant
bielle, et tantl'amoie de mon quer pour la
grant biauté ki estoit en li ke je ne le puis
oublier : si vous di bien que jamès fenme
^^ prenderai se je ne l'ai ausi bielle et ausi
bonne com elle estoit. Or ait Dieus merclii
de Tame de li! car elle est respasée en Ta-
béie ù elle estoit, che m'a-on fait enten-
dant. > — c Ha , sire ! dist uns chevaliers
ki estoit de son privé consel , il a molt de
bonnes dames aval le païs, ke vous ne
counisiés pas toutes; et encore sai-ge telle
k'il n'a de bonté ne de biauté sa parel el
monde. Et se vous saviés saviés (sic) sa
bonté, et vous veisiés sa grant biauté, vous
diriés bien ke bons eureus seroit li rois ki
poroit avoir le dangier de tel dame ; et sa-
ciés ke elle est gentius fenme et vallans et
riche et de granft tiere. Et si vos conterai
partie de ses bontés, s'il vous plaist. » Et li
rois dist k'il veut bien c'en li die. Et li che-
valiers coumenche à conter coument elle
s'esmut por aler kesre son segnour, et cou-
ment elle le trouva et mena à Marselle,
et les grans bontés et les grans sîervices
k'elle li fist, si comme il a esté dit el conte
par devant, si ke li rois Flores s'en esmier-
vella trop. Et dist au chevalier à consel ke
tel femme prenderoit- il volentiers. c Sire,
dist li chevaliers , ki estoit dou païs à la
dame , je irai à li , s'il vous plaist; si parle-
rai tant à li , se je puis , ke li mariages de
vous .ij. sera fais. > — cOîl, dist li rois
Flores , je véul bien ke vous i alliés , et vous
pri ke vous pensés de la besongne. » .
A tant s'esmut U chevaliers, et esra tant par
ses journées k'il vint ou païs ù la bielle
dame manoit ke li contes apielle ma damo
Jehane. Il le trouva à .j. sien kastiel à sé-
jour ; et elle li fist grant joie , comme celui
cui elle counisoit. Li chevaliers le traist à
consel , et li conta dou roi Flore d'Ausai ki
le mjindoit ke elle venist à lui et il la prende-
roit à fenme. Gant la dame oï ensi le cheva-
lier parler, si coumencha à sousrire (ki molt
bien li avenoit), et dist au chevalier : c Vos-
tre rois n'est pas si sienteus ne si courtois
coume je cuidoie , cant il me mande ensi ke
je voise à li et il me prendera à fenme. Cier-
tes , je ne sui mie soudoiiere pour aler à son
coumant; mais dites a vostre roi, s'il li
plaist, k'il viegne à moi , se il me prise tant
et ainme et se li soit biel se je le veul pren-
dre à mari et à espous ; car li segnor doivent
rekesre les dames , ne mie les dames les
430
THÉÂTRE FRANÇAIS.
segnours. i — c Dame , dist li chevaliers ,
tout çou ke vous m'avés dit li dirai -ge
bien; mais je doue k'il ne le tiegne à or-
guel. » — c Sire chevaliers , dist li dame , il
i notera çou k*il li plaira ; mais en chose ke
je vous aie dite il n'a se courtoisie non et
raison. > — c Dame, dist li chevaliers, de
par Dieu ce soiti je m'en vois à vostre con-
giet à monsegneur le roi , et li dirai çou ke
vous m'avés dit ; et se vous li volés plus man-
der, si le me dites. » — c Oïl, dist la dame:
diles-li ke jo li manc salus et ke je li sai moit
bon gré de Tounour ke il m'a mandé. »
Li chevaliers se parti à tant de la dame ,
et vint au quart jour au roi Flore d' Ausai , et
le trouva en sa canbre, là ù il parloit à son
privé consel. Li chevaliers salua le roi; et
il li rendi son salu, et le fist séir dalès li,
et li demanda nou vielles de la biele dame.
Et il li conta tout çou k'elle li mandoit,
ke elle ne venroit point à li, car elle n'es-
toit point soudoiiere pour aler à la re-
keste de lui ; car li segnour sont tenut à re*
kerre les dames : che li mandoit-elle , et
se li mandoit salus et ke elle li savoit bon
gré del hounour k'elle * li rekairoit. Cant li
rois Flores entendi ces paroUes, si conmen*
cha à penser ; et ne dist mot devant grant
pieche. c Sire , dist uns chevaliers ki estoit
ses mestres conselliers , à coi pensés-vous
tant? Giertes, toutes teus paroUes doit bien
dire boine dame et sage; et si m'ait Dieus ,
elle est et sages et vallans : si vos lo en bonne
foi ke vous regardés .j. jour ke vos pores
ieste ; à li mandés salus, et ke vos serés à tel
jour à li pour faire hounour et pour prendre
à fenme. » — c Giertes, dist li rois Flores, je H
manderai ke je serai à li el mois de Pa^es,
et ke elle s'aparaut pour recevoir tel homme
com je sui.» Lors dist li rois Flores au cheva-
lier ki ot esté à la dame , k'il ineust dedens
tierc jour à aler dire ces nouvielles à b
dame.
Au tierc jour mut li chevaliers, et ^a
tant k'il vint à la dame , et li dist ke li rois il
mandoit k'il seroit à li el mois de Pask^
Et elle respondi ke che fust de par Dieu, et
ke elle en parleroit à ses amis, et ke elle se-
roit aparelie pour faire se volonté si comme ti
honneurs de bonne dame le rekiert. Apriès
ces parolless'en parti li chevaliers, et en Tinà
son segnor le roi Flore, et li conta la response
de la bielle dame si comme vous Tavés oi. Si
atira li rois Flores d'Ausai son otre et s'esmot
i tout grant gent pour aler ou pais à la bîelie
dame. Gant il fu là venus, si le prist et espousa;
Et i ot grant joie et grant fieste. Si renmeea
en son pais, ù on fist molt gran joie de li. Si
Tama molt li rois Flores pour sa grant biâuté
et pour le grant sens et le grant valonr ki ea
li estoit. Et dedens l'anée k'il Tôt prise elle
fu grose, et porta fruit en son ventre tant ke
drois fu; et délivra d'une fille avant et d*6B
fil apriès , ki ot k non Fiorens , et la fille ot à
non Florie. Et fu cil enfës Fiorens moit bians.
Et cant il fu chevaliers, si foli miudreske
on seuist as armes à son tans, si k'il fu edeos
à iestre empereres de Coustantiooble. Et fi
molt preudom, et fist molt d'essart et de do-
lour as Sarasins. Et la fille fu pais roine de
la tiere son père , et le prist à fenme li fin
au roi de Hungrie ; et (u dame de .ij. roijv*
mes. Celle grant hounour otria Diens à b
bielle dame pour bonté et pour sa loiaaié.
Gran tans fu li rois Flores aveuc celle bielle
dame ; et cant il plot à Dieu ke sa fins vint, si
ot si bielle counisanche ke Diens en ot une
bielle ame. Apriès çou la dame ne vescai ke
demi-an, si trespasa dou siècle comme bcHoe
et loiaus , et eut bielle fin et bonne recon-
nisanche. Ichi finist li contes dou roi Flore
et de la bielle Jehane.
EXPUCIT*
F. M.
AD MOTBlf^ACB.
431
UN MIRACLE DE NOSTREDAME
NOMS DES PERSONNAGES.
I/BMPERllRE LOTAIRE.
OSTES , on OSTON.
OGIER, premier cheTslier l'cm-
perierc.
ij* CHETALIER L'BMPERIEBE.
LE MESSAGIER L'EMPERIERE.
ROY ALfXINS.
PREMIER CHEVALIER ALFOKS.
ije CHEVALIER ALFOIfS.
LOTAR , lergent d'armes.
ERN AUT, premier boargoi«
ij«BOI}RG01S.
MJ« B0I3RG01S.
iiij* BOURGOIS.
DENISE, oa LA FILLE.
ROY DE GRENADE.
MUSEHATILT.
SALEMQN.
LADAMOISELLE, ov
ESGLANTINE.
BERENGIER.
DIEU.
NOSTRE-DAMB.
GABRIEL.
MICHIEL.
SAINT JEHAN.
LES CLERS.
Gj commence i.Bftiracle deMostre-Dame, comment
ites, roy d'Espaingne, perdi sa terre par gagîer con-
a Berengicr qui le tray et lî fist faux entendre de
femme, en la bonté de laquelle Oates se fioit » et
|»ui8 le destniit Cales en champ de bataille.
l'bhpbbibrb lotairk.
Ostes, biau niez, quant me pren garde
De vostre estât, et vous regarde
Qu'estes sanz compaigue et sans hoir,
Et que femme soliez avoir
De renom, de los et de pris,
Que mort» ce scet chascun, a pris.
Il m'ennuie et moult me deplait :
Si vous conseil, niez, à court plaît.
Remarier.
OSTES.
Sanz desdire ne varier,
Ghier oncle,'à vostre voulenté,
K*en ay pas moult entalenté
Le cuer ; ne aussi pour ore dame
H'ay-je pas avisé qu'à femme.
Sire, préisse.
L'EMPKRKim.
J'en sçay une trop bien propice,
Ostes niez, que nous irons querrc ;
Aussi me fault^il avoir guerre
A son père, qui tient Espaigne.
Se le royaume pren et gaigne,
La filte à femme vous donrray,
Et d'Espaigne roys vous feray
Etluiroyne.
Ici commence un Miracle de Notre-Dame, com-
ment Olbon , roi d'Espace, peitUt sa terre en ga-
geant contre Beranger qui le trahit et lui fit de faux
rapports au sujet de sa femme, en la bonté de la-
quelle Othon se fiait ; et depui» celui-ci le tua en
cbamp-clos.
l'eHPEREU& LOTHAmE.
OthoD, cher neveu, quand je pense i vo-
tre position, que je considère que vous êtes
sans compagne et sans héritier, et que vous
aviez une femme de renom, de bien et ver-
tueuse, que la mort, chacun le sait, a prise,
cela m'ennuie et me déplaît fort : je vous con-
seille donc> mon neveu, en un mot, de vous
remarier.
OTHON.
Sans vous dédire ni contrarier, cher oncle,
votre volonté, je n'ai pas le cœur très-enclin
à cela ; et pour le moment , sire, je ne con-
nais aucune dame que je pusse prendre pour
épouse.
l'ehpebecr.
Neveu Othon , j'en sais une très-conve-
nable, que nous irons chercher; aussi bien
me faut-il avoir la guerre avec son père qui
tient l'Espagne. Si je prends et gagne le
royaume , je vous donnerai sa fille pour
femme, et je vous ferai roi d'Espagne et elle
reine.
432
THiATEE FEANÇAI8
OSTES.
Puisque a ce vo vouloir s'encline,
Je m'i assenSi chier sire, aussi.
Quant Youlrez-vous partir de ci
Pour y aler.
l'empereur.
Tout maintenant, sanz plus parler;
Car il a jà, je vous dénonce.
Plus d'un mois qu'ay fait ma semonce.
Si ay jà devant biaucop gent :
Pour ce estre me fault diligent
D'aler après.
PREMIER CHEVALIER.
Et nous vous suivrons de si près,
Chier sire, n'en aiez jà doubte.
Que nous serons de vostre rote
Touz jours premiers.
l'empereur.
Or vous mettez, mes amis chiers,
Donques à voie.
ij* CHEVAUER.
Sire, je lo que l'en envoie
Au roy d'Espaigne un mes bonne erre.
Qui lui signiffie que guerre
Avez à li, et qu'il se gart
De vous, et qu'en quelconque part
Que li pourrez faire grevance,
Ly mônstrerez vostre puissance.
€e point conseil.
l'empereur.
Et je m'y assens et le vueil.
— Hessagier, çà vîen. Tu iras
Au roy d'Espaigne et li diras
Que pour le courrouz qu'il m'a fait
Je Firay guerroier de fait
Tellement et si envaïr
Qu'il s'en pourra moult esbahir;
Et li di que je le defy,
Et de tout son povoir dy fy
Contre le mien.
LE MESSAGIER.
Mon chier seigneur, je vous dy bien
Que, se Dieu trouver le me lait,'
Poson qu'il li soit bel ou lait.
En la fourme que le me dites
Li diray tant qu'en seray quittes.
G'y vois en l'eure.
PREMIER CHEVALIER l'bMPERIERE.
•Sanz plus faire cy de demeure.
Nous poons d'aler avancier,
OTUON.
Puisque votre volonté penche vers ceU,|
cher sire, j'y consens aussi. Quand voulez
vous partir d'ici pour y aller?
l'empereur.
A rinstant même, sans parler davantage;
car il y a déjà, je vous le déclare, plus dm
mois que j'ai fait prévenir mes hommes,
et j'ai déjà devant beaucoup de naonde :
c'est pourquoi il faut que je me bâte de la
suivre.
le premier chevàlibr.
Quant à nous, nous vous suivrons de &
près , cher sire , n'en doutez pas , que wm
serons toujours les premiers de votre corps
d'armée.
l'empereur.
Alors, mes chers amis, metlez-voos doBC
en route.
LE DEUILIÈME CHEVALIER.
Sire , je suis d'avis que l'on envoie unt
de suite au roi d'Espagne un messager qui
lui signifie que vous êtes en guerre avec lai;
qu'il se garde de vous , et que partout où
vous pourrez lui faire du mal, vous luimoa-
trerez votre puissance. Voilà ce que je con-
seille.
l'empereur.
J'y consens, et je le veux. — Messager,
viens ici. Tu iras au roi d'Espagne et to loi
diras que pour l'ennui qu'il m'a causé j'irai
lui faire la guerre et l'attaquer tellement
qu'il n'aura qu'à s'en étonner; dis-lui que je
le défie, et que je ne tiens aucun compte
de toutes les forces qu'il opposera aux mien-
nes.
LE messager.
Mon cher seigneur, je vous dis bien qae,
si Dieu me permet de le trouver, je me dé-
chargerai auprès de lui de mon message
dans la forme que vous me dites, que cela
lui plaise ou non. J'y vais sur l'heure.
LE PREMIER CHEVALIER DE l'BMPERSUR.
Sans plus nous arrêter ici , mettons-nous
en marche, en sorte que lorsque nous pour-
AU MOYEN-AGE.
433
Si que lors du messagîer
Pourrons certainement savoir
Qn'H ara fait tout son devoir.
Que tantost sanz terme n'espace
Sur Espaigne la guerre on face,
Et prengneTon cbastiaux et villes
Et n*espergne l'en filz ne filles.
Restes ne biens.
l'shperibrb.
Certes, on n*espergnera riens.
Le feiï partout bouter feray
Où rébellion trouveray.
Mouvons maishuy.
LE MESSAGIER l'eMPERIERE.
Gomme messagier que je sui,
Roy d'Espaigne, vous vien retraire
De par Temperiere Lothaire
Que assaillir venra vostre terre
Et vous mouvera si grant guerre
Qu'il vous toidra vie de corps,
Ou de ce païs foirez hors.
Dès, ci vous dy pour H sanz faille,
Vostre povoir ne prise maille.
Nom pas la fueille d'une ronce :
De par lui ceci vous dénonce
Et vous deffie.
ROT ALPHONS.
Il ne m'ara pas, quoy qu*il die,
Si ligierement come il pense;
Car je metteray diligence
En moy garder.
MESSAGIER l'emPERIERE.
Ne vous est mestier de tarder.
Certes, mal l'avez courroncié ;
De moy vous est pour li nuncié
Hardiement.
PREMIER CHEVALIER ALFONS.
Dya! que tu parles baultement»
Et si es en nostre dangier !
Se lu ne fusses messagier.
Point fusses d'un tel esperon
Qu'il ne te faulsist chapperon
Jamais avoir.
ALFONS.
Corn messagier fait son devoir;
Gardez que vous ne l'atouchiez.
^Mon ami, bien vueil que sachiez,
Quant l'emperiore m'assauldra,.
Le paîs si me deffendra
Bien, se Dieu plaist.
rons savoir certainement du messager qiril
a rempli tout son devoir. Ton fasse tout de
suite la guerre à l'Espagne sans délai ni re-
tard , que Ton y prenne les châteaux et les
villes, et que l'on n'épargne ni fils ni filles,
ni bétes ni biens.
l'empereur.
Certes, on n'épargnera rien. Je ferai met-
tre le feu partout où je trouverai de la ré-
sistance. Partons dès aujourd'hui I
LE MESSAGER DE l'eMPBREUR.
Roi d'Espagne, en ma qualité de messa-
ger, je viens vous annoncer de par l'empe-
reur Lothaire qu'il viendra assaillir voire
pays et qu'il vous fera une guerre telle qu'il
vous 6tera la vie, si vous ne fuyez hors de
cette contrée. Dès ce moment, je vous le
dis positivement pour lui « il ne fait pas
plus de cas de votre pouvoir que d'une
maille, ou que d'une feuille de ronce : je
vous notifie ceci de sa part et vous défie.
le roi ALPHONSE.
Quoi qu'il en dise, il ne m'aura pas aussi
facilement qu'il le pense; car je mettrai di-
ligence à me garder.
LE MESSAGER DE l' EMPEREUR.
il ne faut pas que vous tardiez. Certes,
vous avez eu tort de le courroucer; je vous
Tannonce hardiment de sa part.
LE PREMIER CHEVALIER d'aLPHONSE.
Eh! que tu as le verbe haut, et cepen-
dant tu es en notre pouvoir ! Si tu n'étais
pas messager, tu serais piqué d'un éperon
tel qu'il ne le faudrait jamais avoir de cha-
peron.
ALPHONSE.
Il fait son devoir de messager : gardez-*
VOUS de le toucher. — Mon ami, je désire
que vous sachiez que, quand l'empereur
m'attaquera, le pays me défendra bien, s'il
plaît ù Dieu.
28
434
THiATEE FEANÇAIS
LB HESftAGIEE L EHPEEIERB.
Plus ne vous en tenray de plais.
Puisque dit voua ay mon message.
Or parra com vous serez sage.
Je m'en revoys.
ALFONS.
Seigneurs, Lolhaire à (el congnois
Qu*il venra ci, je n'en doubt point.
Puisque la cbcÂeestà ce point
Con m'a de par li deffié.
Je m'ay tout jours e» vous lé :
Si vous pri que ne me Tailliez,
Maintenant ; mais me conseilliez
Que je feray.
ij* CHEVALKE ALFOU».
Quant est de moy,. je vous dimy.
Sire, l'empereur est si fors
Que s'rt vient à tout sou effors»
Certes, ce pals gasiera
Et toutes voz gens destmira.
Oallre, s'il avient qull vous prengse
(Jà Diei ne sueffire qu'il aviengnet)»
Vous estes mort.
mEHIBR CBEVALIBR ALFONS.
Voir, je sui bien de vosire accort;
Et, pour ce, une chose vueil dire
Qui seroit bonne à faire, sire :
De gens d'armes petit avez.
Et quant doit venir ne savez;
Si vous diray que nous ferons:
Nous trois, en Grenade en irons
Prier vostre frère le cours
Qu'il vous fasse aide et secours;
Mais une chose avant ferez :
Une partie manderez
De voz bourgois de ceste ville»
A qui vous lairez vostre fille
A garder (il y sont tenuz)
Tant que vous soiez revenuz.
En leur disant sur toutes choses
Qu'il tiengnent bien leurs portes closes
Et que nul n'y viengne ne voit
Que l'en ne sache qui il soit
Et qu'il vient querre.
ALFONS.
Et je le VOUS feray bonne erre.
-— Lothart, va-t'en appertement
En l'ostel ou leur parlement
Font les bourgois de ceste ville.
Servant de Bisquarrel, ne Gille
LE HES8AGEB BB l'bBPBBKW.
Je ne vo«s en dirai pas pins loag, péi-
que mon message eat rempli. Ncms verras
maintenant » vous serez sage. Je bb'cb ty-
tourne.
ALRI0I«8B«
Seigneurs , Lotbaire , tel qoe je le cn-
nois, viendra ici, je B'e»doiile pas, poisq»
la chose en est arrivée an point qu'on m\
défié de sa part. Je me soie tottjoafs fiées
vous : je vous prie donc de ne pa^ an'ahai-
donner, maintenant; mais cooseiUesHDMi ce
que je dois faire.
LE BBUZitoB CBSVAUBR*
Quant à moi, sire, je vo«s dirai que Tea-
pereur est si paissant qoe , s'il Tient avec
toutes ses forces, il ravagera certaineneDlce
pays et détruira tout votre maade. En ou-
tre, s'il advient qo'îl veos preaae (ce qu'à
Dieu ne plaise!), vobs éles mort.
LE PEEIIIBK CBEVALIBE D'ALPOeaSB.
En vérité t î® &ais bien de voire avis;
c'est pourquoi, je veux dire une chose qii
serait bonne à faire, sire : vous avez peu de
gens d'armes , et vous ne savez pas quand
ils doivent venir. Je vous dirai ce que boos
ferons : nous trois , nous nous en trons a
Grenade prier tout de suite votre frère qu il
vous donne aide et secours ; maisauparavanc
vous ferez une chose : vcmis manderez une
partie de vos bourgeois de cette ville, et
vous leur laisserez votre fille en ^rde (il
est de leur devoir de le faire) josqo'à ce qoe
vous soyez revenu, en leur disant que par-
dessus tout ils liennenc bien leors portes^
closes, et que nul n'aille ni ne vienne sans
que l'on sache qui il est et ce qu'il vient dier-
cher.
ALPHONSE*
Je le ferai tout de suite. — Lotart, va-l'ep
vite a la maison ou les bourgeois de cette
ville tiennent leur assemblée. Si tu y Irou-
ves Servant de Bisquarrel, ou Gilles le Mar-
quis, ou Martin Drouart^ ou sire Pierre le
AU M0TEN-A6B.
43&
Le Marquis, ne Martin Drouart,
Ne sire Pierre le Monart,
Oa sire Guyniar dit le Viaatre^
Y treoyes» ou bourgois quelque autre»
Di*leur que san« ailleurs aler
Taniost viengnent à moy parler
Et que j*ayhaste.
LOTART, sergent d*annes>
Je ne mengeray pain ne paste
Sî les vous aray fait venir.
Sanz moy plus ci endroit tenir.
Mon obier seigneur, je les vois querre.
— Je Ueng bien emploiée m'erre
Et si ay^je, si com moy semble»
Seigneurs, quant cy vos trais easembk
- Si bien à peint.
PR«S1SR BOOR^OfS.
Pour quoy, Lotart (n'en mentez point),
Le dîtes-vons?
SBR6BNT D* ARMES.
Monseigneur si vous mande à (onz
Que tantost, sanz ailleurs aler,
Vous en venez à li parler ;
Et se plus d'autres en trouvasse,
Aveoques vous les enmenasse.
Sa ! alons-m'ent.
ij« BOUR60IS.
G'iray de cuer et Itement,
Quant est de moy.
iij* BOfJRGOIS.
Aussi feray-je, par ma foy !
Puisqu'il en est si volentis.
J'en suis aussi tout talentis.
— Alons, Lotart*
iiij« BOURGOIS.
Alons! je vueil faire le quart
Puisqu'il nous mande.
PREMIER BOURGOIS.
S'il nous fait aucune demande.
Prenons avis.
LOTART, sergent d'armes.
Mon chier seigneur, sanz plus devis,
Vez ci de voz bourgois partie
Qui touz sont venuz à atie
A vostre mant.
ALFONS.
Ne savez pour quoy vous demant,
Seigneurs ; mais je le vous diray :
Ha fille en garde vous lairay ;
Car il me fault, à brief parler.
Honart, ou sire Guymar dit le Viaulre, ou
quelque autre bouBgeois, dis-leur que, sans
aller ailleurs, ils viennent sur-le-champ me
parler, et que je suis pressé.
LOTART, sergent d'armes.
Je ne mangerai ni pain ni pâte que je ne
vous les aie fait venir. Sans me tenir davan-
tage ici, mon cher seigneur, je vais les cher-
cher. — Je tiens ma course pour bien em-
ployée , et il me semble qu'il en est ainsi,
seigneurs, puisque je vous trouve ensemble
«i à propos,
PREMIER BOURGEOIS.
Lotart, pourquoi dites-vous cela? ne men-
tez point.
LE SERGENT d' ARMES.
Monseigneur vous mande i tous que,
sans aller ailletirs, votls veniez tout de suite
lui parler. Et (il a ajouté) que, si j^en trou-
vais d'autres de plus, j'eusse à les emine-
ner avec vous. Eh bien ! allons-nods-en.
LE BEOXiftHB BOURGEOIS.
Quant à moi, j'irai de .bon oemir et joyeu-
sement.
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
Par ma foi! je ferai de même. Puisqu'il y
est si décidé , j'en ai pareillement le désir.
— Allons, Lotart.
LE QUATRIÈME ROURGBOIS.'
Allons! je veux faire le quatrième, puis-
qu'il nous mande.
LE PREMIER BOURGEOIS.
S*il nous fait quelque demande, concer-
tons-nous.
LOTART, scrgenf d*armes.
Mon cher seigneur, sans plus de discours,
voici une partie de vos bourgeois qui tous
sont venus en hâte à votre commande -
ment.
ALPHONSE.
Seigneurs, vous ne savez pourquoi je vous
appelle ; mais je vous le dirai : Je vous
laisserai ma fille en garde; car il me faut, en
peu de mots , aller vers mon frère à Gre-
436 THÉATRB
A mon frère en Grenade aler
Ly rcqiierre aideels^coui's;
Car sur may veuU venir à cours
De guerre l'empereitr Lolhaire»
Et m*a l'en jà, ne le puis taire,
Fait de par lui la deffiaille :
Si vous pri touz, cornent qu'il aille,
De la ville songnensement
Garder et especiaument
Ha fille aussi.
ij^ BOURGOIS.
Sire, n*en soiez en soucy :
Vostre fille bien garderons.
Et la ville deffenderons
Contre tout homme.
iij* BOURGOIS.
Nous en ferons quanque preudome
En doivent faire.
iiij* BOURGOIS.
Sire, pour Dieu le débonnaire!
Au moins, puisque vous nous laissez.
De retournez {sic) ici pensez
Brief, s'il peut estre.
ALPOlfS.
Au plus tost que me pourray mettre
Au retour, mes amis, sanz faille
Je revenray, comment qu'il aille,
Cy en ce lieu.
ij« CHEVALIER ALPHONS.
Alons-m'en à la garde Dieu,
Sire, sans plus ci séjourner.
Si que brief puissons retourner
Garniz de gens.
ALFONS.
Mes amis, soiez diligens
De vous garder et de bien faire,
Si vient qui vous vueille meiïaire.
Je ne vous say ore plus dire ;
Je vous commans à Nostre-Sire :
A Dieu trestouz.
LA FILLE.
Mon chier père et mon seigneur douh,
A Dieu, qui vous vueille conduire.
Si que ne soit qui vous puist nuire
Ne aucun mal faire !
PREMIER BOURGOIS.
Seigneurs, il fouit qu'en nostre affaire
Mettons diligence, à briefs moz.
Bon fort avons ci ; par mon loz,
FRANÇAIS
nade lui demander aide et secours; car
l'empereur Lothaire veut venir sur moi a
armes, et, je ne puis le taire, Ton m'a dqà
défié de sa part : je vous prie donc toss,
quoi qu'il arrive, de garder soigiieiiaeiiieRi
la ville et ma fille aussi, spéciatemeai.
LE DEUXIÈME BOUROBOIS.
Sire , ne soyez pas inquiet à ce sujet :
nous garderons bien votre fille, el nous dé-
fendrons la ville contre tout bomine.
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
Nous agirons comme prud'hommes doi-
vent agir.
LE QUATRIÈME BOURGEOIS.
Sire , pour (l'amour de) Dieu le dâboi-
nairel puisque vous nous laissez, au raoîas
pensez à revenir ici promptement, si e*«t
possible.
ALPHONSE.
Le plus tôt que je pourrai nse mettre es
route , mes amis , sans faute Je reviendrai
ici même, quoi qu*il arrive.
LE DEUXIÈME CHEVALIER d' ALPHONSE.
Sire, allons- nous- en à la garde de Dieu,
sans plus séjourner ici , en sorte que nous
puissions revenir bientôt en force.
ALPHONSE.
Mes amis, soyez diligens à vous garder ei
à bien vous défendre , s'il vient quelqu'un
qui veuille vous attaquer. Je n'ai maintenant
plus rien à vous dire , (sinon que) je vous
recommande à Notre-Seigneur : vous tous,
adieu.
LA FILLE.
Mon cher père et mon doux seigneur,
(je vous recommande) à Dieu qu'il veuille
vous conduire, en sorte qu'il n'y ait personne
qui puisse vous nuire ou vous faire quelque
mal!
LE PREMIER BOURGEOIS.
Seigneurs, en peu de mots, il nous faut met-
tre de la diligence dans notre affaire. Noos
avons ici un bon fort; si Ton m'en croit, nous
AU MOTBN-AOB.
437
Trestouz ensemble y demourrons»
Ma dame, et vous y garderons
Des eDDemis.
LA FILLB.
Palaqu'en vosire garde m'a mis,
Bian seigneurs , mon père le roy.
Je Yueil foire sanz nul desroy
Quanque direz.
ij* BODRGOIS.
Chiere dame, devant irez ,
Et noas après vous suiverons ;
Et le fort très bien fermerons
Quant serons ens.
LA 71LLB.
Mes chiers amis , je m*i assens.
Je vois devant; or me suivez.
Ne vueîl pas que vous estrivez
Pourrooy de rien.
iij* BOURGOIS.
Chiere dame, vous dites bien.
— Or, avant! puisque dedans sommes,
Tonz ensemble, femmes et hommes.
Fermons ce fort.
iiij* BOURGOIS.
Vous dites bien, j'en sui d'accort.
C'est fait; je ne craing maishuit homme
Qui nous faceassault une pomme
Non une noiz.
HOT DE GRENADE.
Seigneurs, là voi (bien le congnois)
Le roy d'Espaigne, Alfons mon frère.
Faire li voulray bonne chiere,
Puisque je le voy ci venir.
— Frère, bien puissiez-vous venir !
Quel vent vous maine?
ALFONS.
Frère, ce que j'ay le demaine
VEspaigne et la terre perdu :
Dont j'ay le cuer trop esperdu ,
Se ne le m'aidiez à rescourre :
Si vous pri vueillez me secourre
A ce besoing.
ROY DE GRENADE.
Biau frère, de ce n'aiez soing ;
Hais à moydire ne tardez
Comment c'est que vous lé perdez^.
Je vous.em pri.
ALKONS.
)c le vous diray sanz detri,
Ftere: Temperiere de Romme
y demeurerons tous ensembles madame, et
vous y garderons des ennemis.
LA FILLE.
Beaux seigneurs, puisque le roi mon père
m'a mis en votre garde, je veux faire sans
réserve tout ce que vous direz.
LE DEUXIÈME BOURGEOIS*
Chère dame, vous irez devant^ et nous
vous suivrons; et quand nous serons dans
le fort, nous le fortifierons bien.
LA FILLE.
J'y consens, mes chers amis. Je vais de-
vant; maintenant suivezrmoi. Je ne veux pas
que pour moi vous ayez la moindre dispute.
LE TROiSIÈllE BOURGEOIS.
Chère dame, vous pariez bien. -^ Allons,
en avant 1 puisque nous sommes dans ce fort,
femmes et hommes , tous ensemble forti-
fions-le.
LE QUATRIÈME BOURGEOIS.
Vous parlez bien , je suis de cet avis. C'est
fait ; désormais, je ne crains pas plus qu'on
nous attaque que je ne craindrais une pomme
ou une noix.
LE ROI DE GRENADE.
Seigneurs, je vois là-bas le roi d'Espa-
gne, Alphonse mon frère ; je le connais bien.
Je veux lui faire fêle, puisque je le vois ve-
nir ici. — Frère, soyez le bien venu ! Quel
vent vous mène?
ALPHONSE.
Frère, j'ai perdu le gouvernement et le
territoire de l'Espagne : ce dont j'ai le cœur
tout«à-fait désespéré, si vous ne m'aidez à
les recouvrer: veuillez donc, je vous prie,
me secourir dans cette nécessité.
LE ROI DE CfRENADM.
Mon frère, n'ayez à ce sujet aucune in-
quiétude ; mais ne tardez, pas à me dire
comment il se fait que vous perdez rEs|)a-
gne, je vous en prie.
ALPHONSE.
Je vous le dirai sans retard, frère : l'em-
pereur de Rome m'envoya l'antre jour ua
438
th6atbb
M'envoia l'autr'ier un sien homme ;
Bien croy qu'en li moult se fia.
Quant de par li me deffia.
Et pour ce que n'ay pas assez
Gens contre lui , me sui pensez
D*aide vous venir requerre,
AGn que contre ii ma terre
Puisse deffendre.
ROT »E GRBNADS.
Musehaulty va-t'en sanz attendre
Au roy de Tarse et d'Aumarîe,
Et après au roy de Turquie
Et aussi de Harroc au roy ;
Prie chascun que son arroy
Face pour moy venir aidier
A mes ennemis brief vuidier
Hors de ma ten*e.
MUSEHAULT.
Sire, pour vostre amour acquerre
Youlentiers feray ce message ;
Et, sanz plus faire d'arrestage,
Sii'e, g'y vois.
ROY DE GRENADE.
Et vous, Salemon TAubigois,
En Espaigne vous en irez;
Les bonnes ville cercherez,
Et m'en rapporterez Testât.
Or mouvez, sanz plus de restai
Faire, ami chier.
SALEXOII.
Sire» g'i vois sanz plus prescliier.
Puisqu'il vous haite.
ROY DE GRENADE.
Frère, aide vous sera faicte
Par moy si bonne en brief termine
Qu'il fauldra que lempereur fine
Ains qu Espaingne vous puist tolir*
Ne scé se venir assaillir
Vous osera.
ALFONS.
Frère, bien scé que si fera ;
Car trop est fier.
ROY DE GRENADE.
Il n'est ne de fer ne d'acier
Neq'un autre; ne vous en chaut*
Seez ci tant que Museliault
Soit venuz, et lors nous ferons
Tant que nous ne le priserons
Pas un festu.
PRARÇAIS
des siens; je crois bien qu'il se fie beaaooq»
en lui, puisqu'il me défia de sa part. Et
comme je n'ai pas assez de gens à lui oppo-
ser, j'ai pensé à venir vons demander votre
aide, afin que je puisse défendre ma terre
contre lui.
LE ROI DE GRENADE.
Husehault , va-t'en sans attendre an roi
de Tarse et d*Almaria , et après au roi de
Turquie et à celui de Maroc; prie chacon
d'eux de rassembler ses forces pour me ve-
nir aider à chasser promptement mes enne-
mis hors de ma terre.
HUSEHAULT.
Sire , pour acquérir votre amour je feraj
volontiers ce message ; et, sans m'arréier
plus long-temps, sire, j'y vais.
LE ROI DE GRENADE.
Et vous, Salomon TAlbigeois , vous voos
en irez en Espagne ; vous visiterez les bon-
nes villes , et m'en rapporterez l'état. Â(-
lonSt mon cher ami ! en route sans plus de
retard.
SALOHON.
Sire, puisque tel est votre plaisir, j*y vais
sans plus de discours.
LE ROI DE GRENADE.
Frère , je vous porterai bientôt un tel se-
cours qu'il faudra que l'empereur périsse
avant qu'il puisse vous enlever l'Espagoe.
Je ne sais s'il osera venir vous attaquer.
ALPHONSE.
Frère, je sais bien qu'il le fera ; car il esl
trèS'fier.
LE ROI DE GRENADE.
11 n'est pas plus qu'un autre de fer on
d'acier; ne vous en inquiétez pas. Asseyei-
vous ici tant que Husehault soit veau » et
alors nous ferons si bien que nous ne le pri*
serons pas (la valeur d')un fétu.
AU MOYRIf-AOE.
439
L'BMPBUBaB.
Or ça ! mefisagier» di, vieBMu
Du roy d'Espaigne ?
MBSSAGIBa l'VMPBRIBRK.
Sire» oîl« se Dieu oie doint gaaigue!
£t Tayde par vous deffié,
EtsîlyaybienafBé
Qu'avez guerre à li, à un mol;
Et il me respondy tantost
Qu'il ne scel pas que vous ferez,
Mais que si tost pas ne Tarez
Que vous pensez*
l'bvpbribrb.
El avoit-ilde gent assez?
Or le me dy.
LB HBSSAGIBR l'bMPERIERB.
Sire, quant je parlay à li,
Pour vérité, savoir devez
11 n'avoîi que ses gens privez
Et une jonne damoiselle
Qui sa fille est, qui est moult bele ;
N'en ta ville, sire, où esloit
Un tout seul homme armé n'avoit,
Soiez-en seurs.
ij*. CHBVALIER l'bHPERIBRE.
A quel ville estoit-il?
LB MBSSAGIBR l'BMPBRIBRE.
ABurs,
Qui est une bonne cité;
Mais n'est pas moult, en vérité.
De gent peuplée.
ij* CHEVALIBR l'bHPERIERB.
Mon cbier seigneur, s'il vous agrée.
Siège faire devant irons
Touz ensemble, et leur requerrons
Qu'il la vous rendent.
l'BMPBRIBRE.
Je scé bien qu'à ce pas ne tendent ;
Et nientmoins vous avez bien dit.
Alons-y tost, sanz contredit,
Treslont ensemble.
PREMIER CHEVALIER.
C'est bon à faire, ce me semble;
Car com plus tost sur eulx serons»
Et plus grant avanlage arons
A nous combatre.
08TBS.
Or le faisons bien, sanz debatre.
Puisque nous voions ici Burs,
Escrions-les savoir se aux murs
I l'bmpbrbdr.
Eh bien I messager, dis, viens-tu de vers
le roi d'Espagne?
LB HBSSAGBR DE l'eMPBRBUR.
Oui , sire. Dieu me récompense! Je l'ai
défié de votre part, et, en un mot, je lui ai
bien notifié que vous étiez en guerre avec
lui; et il me répondit sur«le-cbamp qu'il ne
savait pas ce que vous feriez, mais que vous
ne l'auriez pas si lot que vous le pensiez.
L EMPEREUR.
Et avait -il beaucoup de monde? dis-le-
moi?
LE MESSAGER DE L'emPERBUR.
Sire , quand je lui parlai, sachez , en vé-
rité , qu'il n'avait que les gens attachés à
sa personne et une jeune demoiselle fort
belle , qui est sa fille ; et en la ville où il
était, sire , il n'y avait pas un seul homme
armé, soyez-en sûr.
LE DBmOÈMB CHEVALIER DE l'eMPEREUR.
Dans quelle ville était-il ?
LE MESSAGER DE L'BMPEREOR.
A Burgos, qui est une bonne cité; mais,
en vérité, elle n'est pas très-peuplée.
LB DEUXIÈME CHEVALIER DE L'EMPERBUR.
Mon cher seigneur , si cela vous agrée,
nous irons l'assiéger tous ensemble, et nous
les sommerons de vous la rendre.
l'emperbur.
Je sais bien que ce n'est pas ce qu'ils en-
tendent (faire) ; et néanmoins vous avez bien
dit. Allons-y promptement , sans réplique ,
tous ensemble.
LB premier chevalier.
C'est bon à foire, ce me semble ; car plus
t6t nous serons sur eux , plus grand avan-
tage nous aurons à combattre.
OTHON.
Maintenant, sans plus de paroles, condui-
sons-nous bravement. Puisque nous voyons
ici Burgos, appelons pour savoir si quelqu'un
4éO
théathe pnANÇAis
Vcnroit aucao parler à nous.
— Ouvrez, ouvrez 1 lost rendez^vous,
Sanz plus attendre !
PRBHIBR BOURGOIS.
Qui estes-vousy qui à nous rendre
Si fièrement nous commandez ?
Vuidiez, que, se plus attendez,
De nos mais vous envoierons,
Ne point ne vous espargnerons;
N'en doubtez goûte.
PREMIER CHEVALIER l'eHPERIERC.
Rendez-vous, rendez; ou, sanz doubte,
Assault dur et fort vous ferons,
Et en Teure vous monstrerons
Quelz gens nous sommes.
ij« BOURGOIS.
Nous ne vous prisons pas .ij. pommes.
Ne scé pour quoy nous menacez;
De bonne gent sommes assez
Pour nous dépendre.
ostes.
Avant! avant! sanz plus attendre,
Traiez aux murs, seigneurs archiers!
Et nous irons en demeutiers
Celle porte-Iâ assaillir.
Et je pense que sanz faillir
Bien tost i*arons.
ij« CHEVALIER.
S'arons mon. Sçavez que ferons?
En traiant et en combalant,
Le feu y. bouterons bâtant
De bonne guyse.
(Yci ce fait la bataille.)
iij« BOCRGOIS.
Puisque la bataille s'atise
Et qu'il sont sur nous si ysniaux,
Gettons-Ieurce's gros mangonniaux
Et ces grans pierres.
iiij' BOCRGOIS.
Vuidiez, vuidiez, pillars et lierres!
Vuidiez, vuidiez apperlement.
Ou vous mourrez Iionteusement !
Fuiez, merdaille!
ij' CHEVALIER.
Je vois bouter le feu sanz faille
A celle porte ardoir, undis
Qu*fl sont à combatre entenliz.
Cest fait : elle art.
des bourgeois viendrait nous parler. — Gb-
vreit ouvrez! rendez-vous vite, sans atiei*
dre davantage 1
LE PREMIER BOURGEOIS.
Qui étes-votts , vous qui nous commandei
si fièrement de nous rendre? Videz la place,
car, si vous attendez davantage, nous vobs
enverrons de nos mets, et nous ne vobs
épargnerons point; n'en doutez noUemeat
LE PREMIER CHEVAUER DE l'bmPEREUR.
Rendez-vous, rendez«vous ; ou, n*en dou-
tez pas , nous vous livrerons on assaut dur
et terrible, et sur l'heure nous vous monu^
rons quels gens nous sommes.
LE DEUXIÈME BOURGEOIS.
Nous ne vous prisons pas (la valeur de
deux pommes. Je ne sais pourquoi vous
nous menacez ; nous sommes assez de bra-
ves gens pour nous défendre.
OTHOEI.
En avant ! en avant! sans attendre davan<
tage, tirez aux murs , seigneurs archers ! ec
cependant nous irons attaquer cette porte-
là. Je pense que sans faute nous TauroDs
bientôt.
LE DEUXIÈME CHEVAUEB.
Certes , oui. Savez-vous ce que nous fe-
rons? en lançant nos traits et en combattant,
/lous y mettrons le feu tout de suite et de ta
bonne manière.
(Ici la bataille se fait.)
LE TBOISIÈME BOURGEOIS.
Puisque la bataille s'échauffe et qu'ils
sont si acharnés contre nous» lançons sur
eux ces gros mangonneaux et ces grandes
pierres.
LE QUATRIÈME BOUBGEOIS.
Fuyez , fuyez , pillards, voleurs! allons •
hors d*ici sur-le-champ , ou vous mourrez
honteusement ! Fuyez, canaille !
LE DEUXIÈMB CHEVAUER.
Je vais , sans y manquer , mettre le feu
pour brûler cette porte , tandis qu ils sont
occupés à combattre. C'est fait : elle brûle-
AD MOTBN-AGE.
441
l'empereur.
Maishuil pour deflendre trop tan
Veoront que n'entrons dessus eulz.
Avant i. et un, deux et deuxl
Entrez touz ens.
OSTES.
A mort ! à mort ceulx de ceens !
Hommes et femmes, touz mourront
Qui rendre à nous ne se youlront
Benignement.
PREMIER GHKTAUER l'EMPERIERE-
Grans et petiz onniement
Mettons à mort*
l'emperibre.
Non, non, je n'en sui pas d'accort:
Je vueil à eulz parler avant.
— Dîtes, seigneurs, je vous demant,
Yous voulez-vous bonnement rendre?
rie vous povez mais plus defTendre,
Bien le veez.
PREMIER BODRGOIS.
Ha, sire! ne nous deveez
Yostre grâce par courtoisie.
Recevez-nous, sauve la vie,
Voz prisonniers.
l'bmperierb.
Si feray-je moult voulentiers ;
Biais que me rendez vostre roy ,
Qui envers moy plain de desroy
A trop esté.
ij« BOURGOIS.
Très cliier sire, par vérité.
Dès qu'il sot que aviez à ii guerre.
Il se parti de cesie terre.
Et tieng qu'en Grenade en ala ;
Au mains, quant il à nous parla.
Le dist ainsi.
l'emperiere.
Bien est. Or me respondez ci :
Jen'acontè à li une bille;
Hais qu'est devenue sa fille,
Dites-me voir?
ij* chevalier l'emperiere.
Se vous ne li faites savoir,
Vous estes mors là où vous estes;
Car l'en vous copera les testes.
Ou voir direz.
iij* BOURGOIS.
Sire , leens la trouverez,
L EMPEREUR.
Désormais ils viendront trop tard pour
nous empêcher d'entrer chez eux* En avant
un à un, deux à deux ! Entrez tous dedans.
OTHON.
A mortl à mort ceux de céans! Hom-
mes et femmes, tous ceux qui ne voudront
pas se rendre à nous de bonne grâce, mour-
ront.
LE PREMIER CHEVAUER DE l'eMPEREUR.
Mettons à mort tout uniment grands et
petits.
l'empereur.
Non , non , je n'y consens pas : je veux
leur parler auparavant. — Dites, seigneurs,
je vous le demande, voulez-vous vous rendre
de bonne volonté ? Vous ne pouvez plus
vous défendre, vous le voyez bien.
LE PREMIER BOURGEOIS.
Ah, sire ! veuillez ne pas nous refuser vo-
tre grâce. Recevez-nous, la vie sauve, pour
vos prisonniers.
l'empereur.
Je le ferai très-volontiers; mais à la con-
dition que vous me livrerez votre roi , qui
a été trop insolent à mon égard.
LE deuxième bourgeois.
Très-cher sire, en vérité, dès qu'il sut que
vous étiez en guerre avec lui, il partit de
cette terre , et je tiens qu'il s'en alla en
Grenade; au moins, quand il nous parla, il
le dit ainsi.
l'empereur.
C'est bien. Maintenant répondez-moi sur
ceci : je ne fais pas plus de cas de lui que
d'une bille; mai$ sa fille, qu'est-elle deve-
nue? dites-moi la vérité.
LE deuxième CHEVAUER DE L* EMPEREUR.
Si VOUS ne le lui apprenez pas, vous êtes
morts ici même ; car l'on vous coupera la
tète, ou vous direz la vérité.
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
Sire, V0U3 lu trouverez céans, honteuse.
442
TIliATRB
Honteuse, morne et esbahie ;
Et certes ne m'en merveil mie:
Non doit-on faire.
Cemperibre.
Or tost, seigneurs ! sanz H mefTaire
(Vous .ij., ci plus ne vous tenez),
Alez et si la m'amenez :
Veoîr la vueil.
I^REllIBil CHEVALIER l'eVPERIERE.
Sire, nous ferons vostre vueil
Incontinent, sanz nul deSault.
— Dame, avec nous venir vous fault.
Sus, sus, bonne erre !
LÀ FILLE.
E Dieux ! com cy a maie guerre !
Or voy-je bien je sui honnie.
— A, biaux seigneurs! sauve ma vie.
Pour Dieu mercy !
ij* CHEVALIER.
Dame, n'en aiea nul soocy :
Nous vous menrons à Temperiere,
Qui de cuer et à lie chiere
Vous recevra.
LA FILLE.
E Diex ! je ne scé a*il ara
De moi pitié.
PREMIER CHEVALIER,
Sire, nous sommes acquittié :
. Vez ci la fille au roi Alfons,
Qu'entre nous ij vous amenons
Com prisonnière.
l'emperere.
Dites^me voir, m'amie chiere,
Où est vostre père ?
LA fille.
Se Diex ait merci de ma mère I
Puisque de mon pepe parlez.
S'en Grenade n'est, sire, alez,
N'en saroie nouvelles dire ;
Car là me dist qu'il aloit, sire,
Quant me laissa.
l'ehperiere.
Oston, biau niez, traiez-vous çà.
Je vueil que vousaiez à femme
Geste fille, qui sera dame
Et royne; et vous serez roy
D'Espaigne, voire ; mais de moy
Tenrez le règne : c'est m'entente,
Or tost alez, sanz plus d'attente,
FRANÇAIS
morne et stupéfaite ; et certes je ne
étonne pas : c'est bien naturel.
oeE
l'empereur.
Allons vite, seigneurs! sans loi faire de
mal (vous deux, ne vous tenez plus ici), al-
lez et amenez-la-moi : je ven la Toir.
LE premier chevalier DE l'eMPEREIS.
Sire, nous ferons votre volonté iiicoa-
tinent , sans faute. *- • Dame , il vous âot
venir avec nous. Allons, allons, vite, et
route !
la fille.
Eh Dieu I comme la guerre est une mai-
vaise chose! A cette heure je vois bies
que je suis honnie. — Ah, beaux seigneers !
que j'aie la vie sauve , pour l'amour de
Dieu!
LE DEUXIÈME CHETAUSa.
Dame , n'ayez aucune inquiétude : doosi
vous mènerons à l'empereur , qui vous re-
cevra de bon cœur et avec joie.
LA FILLE.
Eh Dieu I je qb saia s'il aura pitié de
moi.
LE PREMI^ CHBVAUBR.
Sire, nous nous sommes acquittés (de T<h
tre commission): voici la fille du roi Al-
phonse, que nous vous amenons tous deox
comme prisonnière.
l'empereur.
Dites-moi la vérité , ma chère amie, oà
est votre père?
LA FILLE.
Dieu ait pitié de ma mère ! puisque vous
parlez de mon père , sire , s'il n'est pas allé
en Grenade , je ne saurais en dire des ooa-
velles ; car il me ditqu il y allait» sire, qoaad
il me laissa.
l'empereur.
Othon, mon neveu, venez ici. Je veux que
vous ayez pour femme cette fille, qui sera
dame et reine ; pour vous , en yérité , vous
serez roi d'Espagne; mais vous tiendrez de
moi votre royaume: c'est mon idée. Allons!
rendez-vous vite, sans attendre davantage,
dans la chapelle de céans et épouses-la :
▲0 1I0Y£N-AGE.
443
En la chapelle de ceens
Et i'espousez : c'est mes assens.
Il y a des prestres touz prez.
— Et VOQS, seigneurs, aiez aprez;
Si ranienrez ci Tespousée»
Quant la messe sera finée.
Faites briément.
OSTBS.
Dame, vous plaist-ii tellement
Comme il a dit?
LA FILLB.
Puisqu'il li |daist, nul contredit
N'y ose mettre.
OST£S.
Sa donc» de par Dieu, la main désire !
Dame, je-meismes vous menray
Là oii je vous espouseray
Com macompaigne.
ij' CHEVALIBR l'eMPERIBRE.
Alons après, alons engaigne,
Messire Ogier,
PREMIER CBEYAUBR*
ià ne vous en feray dangier ;
Amis, alons.
l'ehperierb.
Biaux seigneurs, vostre roy Alfons
M'a courroucië ; il a mal fait :
Si vous fault comparer son fait,
Etii-mesmes voir y perdra
Taot qu'en Espaigne voir ne tendra.
Jour que je vive, pié de terre.
Je vous ay pris en fait de guerre :
Rançonnez-vous.
iiij' bourgois.
Très cbier sire, que ferons-nous?
Prenez quanque povons avoir
En deniers ou en autre avoir,
N'y a nul qui ne le vous livre
Benignement; et laissiez vivre
Noz povres corps.
pbbiiibr bocrgois.
Sire, quant est de moy, j'acors
Que vous me baillez un message
Qui viengne veoir mon ménage.
Je me fas fort j'ay de vaisselle
D'argent .ij.c.mars bonne et belle.
Que j'avoie mis en trésor,
Avec .ij,v. florins d'or
Qui sont de mon propre cbatel,
Saoz les meubles d'aval l'ostel :
c'est ma volonté. 11 y a des prêtres tout
prêts. — Et vous, seigneurs, allez après
eux; vous ramènerez ici Tépousée, quand
la messe sera finie. Faites vite.
OTHOlf.
Dame, vous plait-il ainsi qu'il l'a dit?
I4A FILLB.
Puisque cela lui plait , je n'ose y mettre
aucune opposition.
OTHON.
Eh bien , de par Dieu , la main droite ï
Dame, moi-même je vous mènerai là où
je vous épouserai comme ma compagne.
LE DEUXIÈME CHEVALIER DE l'emPBREUR.
Allons après (eux) , allons vite , messire
Ogier.
LB PREMIER CHEVALIBR.
Je ne vous ferai pas d'objections; ami, al-
lons-y.
l'bbpbreur.
Beaux seigneurs , votre roi Alphonse m'a
courroucé ; il a mal fait : il vous faut donc
expier sa conduite , et lui-même il y per-
dra; car, certes, tant que je vivrai, il n'aura
pas en Espagne un pied de terre. Je vous ai
pris par la force des armes : payez-moi une
rançon.
m
LE QUATRIÈME BOURGEOIS.
Très-cher sire, que ferons->nous ? prenez
tout ce que nous pouvons avoir en deniers
et en autres propriétés , il n'y a personne
qui ne vous les livre volontiers ; et laissez
vivre nos pauvres corps.
LB PREMIER BOURGEOIS.
Sire, quanta moi, je consens que vous
me donniez un messager qui vienne voir
mon ménage. Je me fais fort de posséder
deux cents marcs de bopiie et belle vais-
selle d'argent, que j'avais mise en réserve,,
avec deux mille florins d'or qui sont de moa
bien personnel, sans les meubles du logis i
sire, je vous livrerai tout cela sans contes*
talion, et n'ayez point envie de ma mor(;.
444
thAatrb
Sire, toat ce vous liverray
Ne jà voir n'en esiriveray.
Et n'aies de ma mort envie;
Mais me laissiez, sans plus, en vie :
Ce vousrequier.
ij*. BOORGOIS.
Très chier sire, aussi plus ne quier,
Et prenez quanqne j'ay vaillant:
Ce point sni-je trop bien vneillant,
Et bien m'agrée.
ij* GBBTAUBR.
Mon chier seigneur, nostre espousée
Ramenons ; la besongne est faicte :
Or nous fault maishui faire feste
Etnousesbalre.
l'bmpbrxere.
Ce ne vous vueil-je pas debatre ;
Hais, s'il me croit, miex le fera :
Car les nobles assemblera
De ce pals-cy à sa feste.
Si la face bonne et honnestc
Comme nouviau roy : bien le vueil,
Et pour son honneur li conseil,
Et pour son bien aussi li monstre.
Un mot vueil encore dire oulire.
— Bêle nièce, par amour fine
Vous doing ceste couronne en signe
Que dame d'Espaigne serez
Et com royne la tenrez.
Et vostre mari de par moy
En sera chief, seigneur et roy.
— Emprès, entendez ci, seigneurs :
Pour ce qu'il ait amours greigneurs
Enlre Oston vostre roy et vous.
Je vous pardonne et quitte à louz
Raençon et touz maux t^ilens.
Or n'aiez mie les cuers lens
De li amer.
iij* BOURGOIS.
Chier sire, on devroit bien blâmer.
Mes mettre à mort com fol et nice,
Celui qui si grant bénéfice
Con nous faites ne congnoistroit ;
Et à bonne cause perdroit
Et corps et biens.
l'emperiere.
Ore ne vous diray plus riens ;
Mais à vous touz vueil congié prendre
Et aler m'en, sanz plus attendre,
En Romenie.
FRANÇAIS
mais, seulement, laisBes-raoi vivre : je vce
en prie.
LB BBUXIÈBB BOIJRGBMS.
Très-cher sire , moi aussi , je n'en de-
mande pas davantage, et prenez toat ce qie
j'ai vaillant : j'y consens très-volootiefs, et
cela m'arrange bien.
LB DBDXIÈIIB CHBVAUBR.
Mon cher seigneur , nous ramenoBS no-
tre épousée ; la besogne est faite : mainie-
nant il nous faut foire fêle et nous ébattre.
l'empereur.
Je ne veux pas vous contredire sur cesa-
jet ; mats, s'il (Othon) me croit, il feramieu:
car il assemblera à sa fête les nobles de ce
pays-ci, et , comme nouveau roi, il la dos-
nera belle et brillante : je le veux aiosi, k
lui conseille pour son honneur ,et le lui maoïre
aussi pour son bien. Je veux encore dire u
mot de plus. — Belle nièce , par amour ex-
trême, je vous donne cette couronne ea si-
gne que vous serez dame d'Espaigne et q«
vous la tiendrez comme reine, et de par moi
votre mari en sera chef, seigneur et nn. -
Après, faites attention à mes paroles, sei-
gneurs : afin qu'il y ait un plus grand afflour
entre Othon votre roi et vous, je pardoBoe
à tous et vous tiens quittes de rançons et de
tout mauvais vouloir. Maintenant n'ayez pas
le cœur lent à l'aimer.
TROISIÈME BOORGBOIS.
Cher sire , on devrait bien blâmer , a
même mettre à mort comme fba et in-
sensé , celui qui ne reconnatlrait la grande
faveur que vous nous faites ; et ce serait à
bon droit qu'il perdrait corps et biens.
l'bbpbrbdb*
A cette heure je ne vous dirai piusriei;
mais je veux prendre congé de vous tous â
m'en aller dans la campagne de Rome, sans
attendre davantage.
A«r IIOTEN-AGE.
445
OSTES.
Je vous retien de ma mesnie,
Seigneurs. — Et puisqu'il est ainsi
Que vous vouiez partir de cy,
Chier sire, avecques vous irons
Et compagnie vous ferons.
C'est à court plait.
l'empereur.
Puisque le voulez, il me plait.
—A Dieu vous commans, belle nièce ;
le ne scé pas se mais em pièce
Me reverrez.
OSTES.
Sire, un petit m'atenderez.
— Je VOUS pri, dame, çà venez.
Gardez-me cest os-ci, tenez,
Se en riens avez chier m'amistié ;
Car c'est d^in des doiz de mon pié.
Et gardez qu'il ne soit véu
Ne de nul homme appercéu,
Pour chose nulle qui aviengue;
Ce sera la secrée enseigne
Que nous ij. l'un à Tautre arons.
— Maishuit aler nous en pourrons,
Sire : j'ay fait
l'emperere.
Or tost, seigneurs! mouvez de fait,
Alez devant.
iij<' BOURGOIS.
Très chier sire, à vostre commant
Obéirons.
PREMIER CHEVALIER.
Je vous diray que nous ferons :
Ces ij. avec nous s'en venront,
Et ces .ij. autres demourront
Avec ma dame la royne
Et sa damoiselle Eglantine ;
Si souffira.
l'empereur.
C'est bien dit, voirement fera.
Demourez, vous.
PREMIER BOURGOIS.
Très chier sire, sy ferons-nous,
Quant c'est voz grez.
LA FILLE.
le vous ay touz jours mes secrez
Descouvert et dit, Esglantine,
Dès avant que fusse royne;
Vous te savez.
OTHON.
Je vous retiens de ma maison ; seigneurs.
— Et puisque vous voulez partir d'ici , cher
sire , nous irons avec vous et nous vous fe-
rons compagnie. Voilà tout.
l'empereur.
Puisque vous lé voulez, cela me plaît.—
Belle ni^e, je vous recommande à Dieu ; je
ne sais pas sr vous me reverrez de long-
temps.
OTHON.
Sire, vous m'attendrez un peu. — Dame,
venez ici , je vous en prie. Gardez-moi cet
os-ci , tenez , si mon amitié vous est quel-
que peu chère ; car c'est de l'un des doigts
de mon pied. Et prenez garde qu'il ne soit
vu ni aperçu de nul homme, quelque chose
qu'il arrive; ce sera le signe secret que
nous aurons l'un à l'égard de l'autre. —
Maintenant nous pourrons nous en aller,
sire : j'ai fait.
L EMPEREUR.
Allons , seigneurs, en marche ! allez de*
vaut.
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
Très-cher sire, nous obéirons à votre com-
mandement.
LE PREMIER CHEVALIER.
Je vous dirai ce que nous ferons : ces
deux s'en viendront avec nous, et ces deux
autres demeureront ici avec ma dame la
reine et sa demoiselle Eglantine; cela suf-
fira.
l'empereur.
C'est bien dit, cela suffira, en vérité. Res*
tez, vous.
LE PREMIER BOURQKOIS.
Oui , très-cher sire , puisque c'est votre
volonté.
LA FILLE.
Eglantine, je vous ai toujours dit et dé-
couvert mes secrets avant même que je fusse
reine, vous le savez*
446
LA DAMOISELLfi.
Gbtere dame, voire dit avez;
Et, Dieu mercy ! onques si nice
Ne fil que un seul en descouvrisse»
Quel qu'il fust, ne à homme n'a femme.
Pour quoy le dites-vous, ma dame?
Dites-Ie-moy.
LA FILLE.
M'amie, j'ajousle à vous foy :
Pour ce un vous en vueil dire encore.
Qu'est-ce ceci? Or m'en dites ore
Yostre propos.
LA DAMOISBLLB.
Dame, je lien que c'est un os;
Mais s'il est ou d'omme ou de beste
n'en saroie faire monneste
Ne dire voir.
LA FILLB.
Je vous fas en secré savoir
C'est i. os d'un des dois du pië
Mon seigneur» qui par amistié
Le m'a chargié songneusement
A garder : pour ce, vraiement,
Avec mes joyaux sanz demour
Le voulrai porter pours'amour.
Alonsl'i mettre.
LA DAMOISELLE.
Alons aussi. Nous vault miex estre
En vostre chambre, dame, encloses
Que ci endroit, pour plusieurs choses
G'on peut penser.
BERENGIER.
II me faultd'aler avancier
Contre monseigneur l'emperiere,
Puisqu'il retourne ci arrière.
E gar ! je le voy là venir.
— Sire, bien puissiez revenir
En vostre terre |
l'emperiere.
Berengier, au fait de ma guerre
N'avez pas, ce m'est vis, esté;
Vous avez tjop les cops doublé,
A ce que voy.
berengier.
Non ay, très chier sire, par foy!
Mais maladie sanz délit
M'a depuis fait garder le Ut
Une grant pièce.
OSTBS.
Très chier oncles, mais qu'il vous siesse,
THÉÂTRE FRANÇAIS
La bEMOISBLLE.
Chère dame, vous avez dit vrai ; et. Dieu
merci ! je ne fus jamais insensée au point
d'en découvrir un seul, qoel qu'il fût, à nn
homme ou à une femme. Pourquoi le dites-
vous, ma dame?Dites*le*moi.
LA FILLB.
Mon amie , je me fie à vous : c'est poor^
quoi je veux vous en dire encore un. Qu'est-
ce que ceci.^ A présent dites-m'en votre opi-
nion.
LA demoiselle.
Dame, je tiens que c'est un os; mais Je oe
saurais vraiment distinguer ni dire si c'est
d'homme ou de bête.
LA FILLB*
Je vous fais savoir en secret que c'est on
os d'un des doigts du pied de mon mari,
qui, par amitié, m'a chargé de le garder
soigneusement : c'est pourquoi, en vérité, je
veux sans retard le porter avec mes joyaux
pour l'amour de lui. Allons Ty mettre.
LA DEMOISELLE.
Allons-y aussi. Dame, il vaut mieux pour
nous d'être enfermées dans votre chambre
que de rester ici , (et cela) pour plusieurs
choses que l'on peut penser.
BÉRENGER.
Il faut que je me hâte d'aller à la rencon-
tre de monseigneur l'empereur, puisqu'il
revient ici en arrière. Eh regardez! je le
vois venir là-bas. — Sire, soyes le bienvenu
dans votre terre !
l'empereur.
Bérenger, je crois que vous nem'aves pas
aidé dans ma guerre; vous aves firop re-
douté les coups, à ce que je vois.
bérenger.
Non, sur ma foi! très-icber sire ; mais la
maladie m'a fait kmg-temps garder le lit
sans plaisir.
OTHON.
Très-cher oncle , s'il vous platt, je pren*
AU MOYEN^AGE*
447
De vous congté cy preaderay
El en Espaigoe m'en iray
Yeoir ma femme.
BBRB1I6IBH.
Roys Ostesy je vous jur par m'ame
Tel ciiide avoir femme louz seulx
Qu'à li parUsseot plus de deux;
Et qui en ce cas a fiance
En feBEunet il esi plain d'ignorance ;
Et vous dy bien que je me vani
Que je ne sçay femme vivant
Hais que .ij. foiz à li parlasse
Que la tierce avoir n'en cuidasse
Tout mon délit.
OSTBS BERBNQIBR {êtc)m
Par foy ! Berengier» c'est maudit
Dire des dames villenie.
Et> certes, je ne le croy mie ;
Mais tieng que assez en est de bonnes
Et de corps très-belles personnes
Et gracieuses.
IffiRBNGiBR.
Certes» vous parlez bien d'oiseuses*
Je vous diray que je feray :
A la voslre parler iray
Et je mettray j'aray l'accort
D'elle» à tout le premier recort
Que seul à seul li pourray faire.
Or avant, ou mettre^y ou taire !
Gagiez à moy.
OSTES.
Par l'ame mon père I et j'ottroy
Perdre d'Espaigne la couronne,
fiiau sire, se elle s'abandonne
Qu'avec li gisez charnelment;
Mais que aussi vous tout quitteraent
Vostre terre me délaissiez,
Et ce fait-ci m'acomplissez;
Vez ci fermaille.
BBREM61BR.
Et je raccordasse sanz faille.
Se voie scéusse troiiver
Gomment le pourroie prouver;
Mais je ne sçay.
OSTES*
Si ferez bien» je vous diray :
Se tant poez estre avisez
Que un sain qu'elle a me dev.isea&
El où siet ( prenez- vous-en. garde),
Et aussi ce que de moy garde
\
drai ici congé de vous et je m'en irai en Es-
pagne voir ma femme.
BÉRBN6ER.
Roi Otbon , je vous jure sur mon ame
que tel croit avoir une femme tout seul qui
partage avec plus de deux; et celui qui, en
ce cas, a confiance en une femme, est plein
d'ignorance. Je vous le dis bien , je me
vante de ne connaître aucune femme vi*
vante de laquelle, si je lui parlais deux fois,
je n'espère avoir à la troisième tout ce que
je puis désirer.
OTttONé
Par (ma) foi l Bérenger , c'est mal de dire
de vilaines choses des dames. Et, certes» je
ne vous crois pas; mais je tiens qu'il en
est beaucoup de bonnes, qui sont en même
temps très-belles personnes de corps et gra-*
cieuses.
BéRBNGBR.
Certes, vous parlez bien h voire aise. Je
vous dirai ce que je fenii : j'irai parler à la
vôtre , et je parie que j'aurai son consen-
tement dès le premier téte-à-téte que je
pourrai avoir avec elle. Allons, (il faut) pa*
rier ou se taire! Gagez avec moi.
OTHON.
Oui , par l'ame de mon père I et je con-
sens, beau sire, à perdre la couronne d'Es-
pagne, si elle s'abanddnne au point devons
laisser jouir de sa personne; à la condition
que vous me laisserez votre terre en toute
propriété, si vous ne venez' pas à bou( de
celte chose-ci ; voici mon gage,
BiRBNGER.
Pour moi, j'y consentirais sans difficulté;,^
si je savais le moyen de le prouver; mais je^
ne le sais.
oinoN.
- Vous parviendrez bien à le prouver» je
vous dirai comment : si vous pouvez être as%
sez habile pour me décrire un signe qu'elle
a, et m'indiquer la place où il se trouve (re-s
marquez-le bien), et que vous m'apportiei^^
448
THÉÂTRE
M'apportez, par mon serement,
Je vous lairay tout franchement
Joïr d'Espaîgne.
BBRBNGIBR.
Ostes, et je l'accors engaigne
Et vous jur aussi, se je fail,
Ne retenray qui vaille un ail
De ma terre, n'en aiez doubte,
Que ne la vous délivre toute;
Mais que vous ici séjournez
Tant que je soie retournez
De vostre terre.
OSTBS.
Il me plaist; or alez bonne erre.
Gy demourray.
BERBN6IER.
G' y vois et si ne fineray
Tant que g*y soie.
LA FILLE.
Il nous fault d'aler mettre en voie,
Esglantine, jusqu'à Teglise:
Oïr vueil le divin servise
Et Dieu pour mon seigneur prier.
Alons-m*en, sanz plus detrier,
Au moustier droit.
LA DAMOISELLB.
Preste sui, dame, en tout endroit
A voz grez faire.
BBRENGIER.
Penser me fault de mon affaire ,
Gomment je le menray à fin.
Puisque tant ay erré chemin
Que d'Espaigne suis ou pais,
Ne me fault pas estre esbahis.
La royne voy qui ci vient ;
G' est si bien à point qu'il convient.
A li vois parler. — Ghiere dame,
langue vie et salut de l'ame
Dieu vous otlroit!
LA FILLB.
Qui vous maine par ci endroit,
Berengier? Bien vegniez, biau sire.
Si le vous plaist à le moy dire,
Je vous orray.
BBRBNGIBR.
Ma dame, je le vous diray :
De fait me sui cy adressié.
De Romme vîen, où j'ay laîssié
Yostre seigneur, qui ne vous prise
Pas la queue d'une serise ;
Français
j aussi ce qu'elle me garde , je jure que )r
j vous laisserai jouir tout-à-^fait libremcRt de
I l'Espagne.
BÉRBlfGBR.
Othon , j'y consens volontiers et je vous
jure que, si j'échoue, je ne retiendrai pas de
ma terre la valeur d'un ail, soyez-en sûr; car
je vous la livrerai en entier ; et cela à la cdb*
diiion que vous séjournerez ici jusqu'à ce que
je sois revenu de votre terre.
OTHON.
Gela me plaît ; maintenant allez vite. Pour
moi, je demeurerai ici.
BÉRBNGBR.
J'y vais et je ne m'arrêterai pas que jeD>
sois.
LA FILLB.
Églantine , il faut nous meUre en rooie
jusqu'à l'église : je veux entendre le serrice
divin et prier Dieu pour mon mari. Allons-
nous-en, sans plus de retard, tout droit i
l'église.
LA DBM0I8BLLE.
Je suis prête, madame, à faire en tous
lieux votre volonté.
BéRBNGBR.
Il me faut penser à mon affaire, com-
ment j'en viendrai à bout. Puisque j'ai Uot
fait de chemin que je suis arrivé en Espa-
gne , il ne me faut pas être rembarrasse. Je
vois la reine qui vient ici : c'est bien à pro-
pos. Je vais lui parler, — Ghère dame , que
Dieu vous octroie une longue vie et le salat
de votre ame I
LA FILLE.
Qui VOUS mène par ici, Bérenger? beau
sire, soyez le bienvenu. S'il vous plaît de
me le dire, je vous écouterai.
BERENGER.
Ma dame , je vous le dirai : je me sois
rendu ici à dessein. Je viens de Rome, où
j'ai laissé votre seigneur, qui ne fait pas plas
de cas de vous que de la queue d'une ce-
rise ; il a formé une liaison avec une fille qu'il
AD MOTEIf-AGE.
449
D'une garce c'est acointié
Qu'il a en si graût amisCié
Qu'il ne seet de elle départir.
Ce m'a k\t de Rottte partir
Pouk* le vous amnincier et dire.
Car |;raBt dueil en ay et grant ire ;
£t pour ce qtf ainsi a mesprîs»
L'amour de vous m'a si espris
Que nuit ne jour ne pais durer:
Tant me fait grieb maolx endurer
Pour vonsi ma dame!
Lâ"nLLB.
Gomment» Berengier? Par yostre ame
Estes-Tous un si vaiHant homme
Que venez jusques cy de Romme
Pour moy dire si fait langage?
Certes vous ne vostre lignage
Ne sariez dire un seul bien non.
Fors muuvaistié et traïson;
Et pour ce de rien ne vous croy.
Vuidiez, vuidiez de devant moy
Isnel le pas.
BERBIfGIBR.
Dame, pour Dieul ne m'aiez pas
En despit» se à vous me compiain ;
Pour vostre amour palis et tain
Souvent et ay cuer esperdu»
Si que j'en ay du tout perdu
Boire et mengier.
LÀ FILLE.
Alez-vous-enl» faulx losengier,
Hors de cy tost.
BERENGIER.
Je m'en vois sanz plus dire mot.
Dame, quant ne vous vient à gré
Ce que vous dy ci à secré ,
Ains vous desplaist.
LA FILLE.
Retourner à l'ostel me plaist;
M'iray ore plus en avant.
Avec moy retournez avant
Tost, Aglantine.
LA DAXOISELLE.
Ma dame, de volenté fine
Voz grez feray.
BERENGIER.
Haro ! comment me cheviray ?
Lâroyne oir ne me veult:
Dont le cuer trop forment me deult.
^ perdre sui en aventure
aime tant qu'il ne peut s'en séparer. Cela
m'a fait partir de Rome pour vous l'annon-
cer et vous le dire , car j'en éprouve une
grande peine et une grande colère; et puis-
qu'il s*est aussi mal conduit, je me suis tel-
lement épris d'amour pour vous que je ne
puis l'endurer ni joiJtr ni nuit: tant cette pas-
sion , ma dame , me fiiit endurer de cruels
mauxl
LA FILLE.
Gomment , Bérenger ? Par votre ame !
étes-vous un vaillant homme au point de
venir de Rome jusqu'ici pour me tenir un
pareil langage ? Certes ni vous ni votre
race vous ne sauriez dire rien de bien , si-
non des méchancetés et des trahisons : c'est
pourquoi je ne vous crois nullement. Sortez,
sortez de devant moi sur^e-champ.
BÂRERGER.
Dame, pour (l'amour de) Dieu ! ne me re-
butez pas , si je me plains à vous : par snite
de l'amour que vous m'avez inspiré, je pûlis
et rougis souvent et j'ai le cœur éperdu,
en sorte que j'en ai entièrement perdu le
boire et le manger.
LA FILLE.
Allez-vous-en vite d'ici , flatteur menson-
ger.
BÉRENGER.
Dame, je m'en vais sans dire un mot de
plus , puisque ce que je vous dis ici en se^
cret n'est pas à votre gré, et qu'au contraire,
cela vous déplaît.
LA FILLE.
Il me plait de retourner au logis; je n'irai
pas pas plus loin. Retournez -vous -en vite
avec moi, Églanline.
LA DEMOISELLE.
Ha dame, je ferai vos volontés de tout mon
cœur.
BÉRENGER,
Haro! comment réussirai-je? la reine ne
veut pas m'écouter : ce qui me navre le
cœur trop fortement. Je suis exposé à per*
dre entièrement ma terre par suite de la
29
450
TnÉATBB
Ma terre toute par i^ageure
Que j'ay fait, je le voy très bieo.
Se pour may n'ay aucun moien.
Sa voy venir sa damoiselle;
Tempter la vueil, savoir mon se elle
Mepourroit aidîer nulement.
— Damoiselle, i. mot seulement
Vous voulsisse dire en secré ;
Mais que ce fust par vostre gré.
Qu'en dites-vous?
LA DAMOISELLE.
Yostre voulenté, sire doulx.
Me povez séurement dire ;
Jà n'en ara[i] courroux ne ire.
Mais bien le vueil.
BBRENGIER.
Se donner me voulez conseil
De .îj. choses que vous diray,
Or et argent plus vous donray
Que vous ne me demanderez;
Et ce que je vueil bien ferez.
Ce m'est avis.
LA DAMOISELLE.
Je feray de cuer, non envis,
Ce que je pourray pour vous, sire,
Hais que sanz plus me vueilliez dire
Que avez à faire.
BERENGIER-
Ma chiere amie débonnaire.
Se pour moy vouliez traveillier
Tant que me péussiez baillier
Le jouel que plus ayme et garde
La royne, et vous prendre garde
Où siet son sing et quel il est,
Et le me dire, je sni prest
De vous donner .xxx. mars d'or
Dont vous pourrez faire trésor ;
Et pour ce que vous me créez,
Je vous doin ce saoK^y. Yeez :
C'est tout or fin.
LA DAMOISELLE.
Sire, je vous promet à fin
Mettre et faire du tout certain
De ces .ij. choses ains demain
Nonne du jour.
BERBNGIBR.
Or ne le mettez en séjour,
M'amie ; et je ci revenray
Demain, et vous apporteray
FRANÇAIS
gageure que j'ai faite , je le vois trè9-bien ,
si je n'ai aucun moyen pour moi. Je vob
venir par ici sa demoiselle, je veux la ten-
ter pour savoir vraiment si elle ne pour-
rait pas m'aider. — Demoiselle , Je vou-
drais vous dire en secret un mot sealement,
pourvu que vous me. le permettiez. Qu'en
dites-vous ?
LA DEMOISELLE.
Doux sire, vous poavez me dire en toute
sûreté ce que vous voudrez ; je n'en éprou-
verai ni courroux ni colère, an c<Mitraire,
j'y consens.
BÉRENGER.
Si vous voulez me donner votre avis aa
sujet de deux choses que je vous dirai, je
vous donnerai plus d'or et plus d'argent que
vous ne m'en demanderez ; et je crob que
vous ferez bien ce que je veux.
LA DEMOISELLE.
Je ferai de (tout) cœur , et non pas mal-
gré moi, ce que je pourrai pour vous,
sire, pourvu que vous me veuilliez dire,
sans plus , ce que vous avez à faire.
BÉRENGER.
Ma bonne et chère amie , si vous voulez
vous employer pour moi tant que vous me
puissiez donner le joyau que la reine garde
et aime le plus , remarquer où se trouve
son signe et quel il est , et me le dire , je
suis prêt à vous donner trente marcs d'or
dont vous pourrez vous faire une dot ; et ,
pour que vous me croyiez, je vous donne
ce sac-ci. Voyez: c'est deTor fin.
LA DEMOISELLE.
Sire, je vous promets de venir à bout de
vous informer complètement de ces deux
choses demain avant nonne.
BiREMGER.
N'y mettez aucun retard, mon amie;
quant à moi, je reviendrai ici demain, et je
vous apporterai tout ce que je vous ai pro*
At MOTBN-AGB.
IftI
Tout ce que je vous ay promis;
Et certes, raoy et mes amis
Vostres serons.
LA BAMOISBLLB.
Àlez-TOUs-ent, bien le ferons.
— Or ne me fault que esCre songneuse,
Que je sni riche et éureuse.
Hé ! je scé tnen que je feray :
A ma dame boire donray
Encore ennuit un vin si fait
Que pourray veoir tout-à-fait
Son corps partout» quant dormira,
Que jà ne s'en esveillera
Pour remuer ne pour tourner.
Je vois ma besongne atoumer
Miex que pourray.
LA FILLB.
Esglandne, saches que j'ay
Fain de boire trop malement.
Aies me querre appertement
Des pommes et du vin aussi.
Et si le m*aportez icy
To8t,jevouspri.
LA DAMOISKLLB.
Ma dame, je vois sanz detry.
— Yez ci vin et pommes qu'aport.
Or dites, estes-vous d'accort
Que une en pare que mengerez ?
Et après, dame, buverez
De ce vin-ci.
LA VILLE.
Oil, faire le vueil ainsi
Com dit avez.
LA DAUOISBLLE.
Si vous sera fait. Dont tenez,
Si mengiez: elle est de blancdurel,
Et l'ay parée bien et bel
Au miex que say.
LA FILLB.
Orçà I j*en vueil faire l'essay ,
De saveur est et de goust bonne.
Verse, verse, à boire me donne :
J*ay soif trop grant.
LA BAMOISBLLB.
Voulentiers et de cuer engrant.
Tenez, ma dame.
LA PILLB.
Si grant soif n'oy pieça, par m'ame !
ore avoie.
mis ; et certes, moi et mes amis, nous se-
rons à vous.
' LA BBlfOnBLLB.
Ailez-vousFen , nous. ferons bien les cho^
ses. — Maintenant il ne me fout qu'avoir du
soin, et je suis riche et heureuae. Hé! je
sais bien ce que je ferai r je donnerai à boire
aujourd'hui même à ma dame un vin tel que
je pourrai voir tout^-fiiit son corps par-
tout, quand elle dormira , sans la réveiller,
qu'elle remue ou qu'elle tourne. Je vais ar-
ranger mon aCbire le mieux que je pourrai.
LA IFILLB.
Églantine, sachez que j'ai trës-grand'soif.
Allez me chercher sur-le-champ des pom-
mes et du vin, et aportez*-le8-moi vite ici, je
vous prie.
LA DBHOISBLLB.
Ma dame, j'y vaissans retard.— Voici du
vin et des pommes que j'apporte. Mainte-
nant, dites, voulez-vous que je vous en pare
une que vous mangerez ? et après , dame ,
vous boirez de ce vin-ci.
LA FILLE.
Oui , je veux le faire comme vous l'avez
dit.
LA DBMOISBLLB.
Vous serez obéie. Tenez donc et man-
gez : elle est de Galeville blanc, et je l'ai bel
et bien parée le mieux que je sais (le faire).
LA FILLB.
Allons I je veux essayer si, quant à la sa-
veur et au goût, elle est bonne. Verse, verse,
donne>moi à boire : j'ai très-grand'soif.
LA DBMOISBLLB.
Volontiers et de grand coBur. Tenez, ma
dame.
LA FILLB. ^
Sur mon ameJ ilyalong^mpsque je n'eus
si grand'soif comme je l'avais tout à l'heure.
4i»2
THiATAB rHAMÇAIS.
LA DAMCHSBLLB.
Bîeû VOUS en croy , se Diex ne yoîe.
En santé sera, se Dieu plaît.
Se plus en t^iilei, i eoiurt plait,
je Yecsierey*
LA WOJM»
Nanil pas; nais akf Toultay
Reposer ; oar» ee terilé*
Ce vio n'esl jà on obieC noué,
Ce m'esi aTia%
liA ItAlMNmUkS*
Bone» sok à vosire devist
Venes, et je tous eontemy .
Or çà I reposer vous lairay
Tout vostre assez.
LA FILLB.
Vous dites biei^ : of* «OfS laissez,
Alez-vous-enft^
De retourner m'esl pris taleei
Devers damoiselle Esglantine
Savoir mon se de la royne.
Sa maistresse» m'enseignera
Le saing, ne comment il ira
De ma besongne.
LA BAMOISXLLR.
Or vueil-je penser, sans proioogpe,
De gaignier ce c'oa m'a promis.
Avec ce c'en m'a. es mains ums.
Foie seray se je me faing
De faire à ce cop un tel gaing
Com de xxx. mars d'or avoir*
Certainement, je vois savoir
Se encore est ma dame endormie.
Se elle dort, je ne me doubt mie
Que ne puisse bien mon fait faire.
Elle dort : bien va mon affairç;
Oii son saing siet par temps verray.
Et le jouel bien tost aray
Qu'elle garde plus chierement.
(Yei quiert le laiiiç et prent l'os.)
Cest dit : je m'en vois vistement
Devers le conte Berengier.
—Sire, ne me faites dangier
De bailler ce que vous m'avez
Pronis; faine bien le devez :
Yez cy de quoy.
LA nnaeBBLLB.
Je vous en crois bien. Dieu ne garde! A
votre santé, s'il plaît à Dieu I Si vous en vou-
lez davantage, je vcneiai.
Non pas ; maia je venu aller reposer; car,
en vérité, je croii que ce vie n'est déjà
monté à la tête*
et }e vous
re-
Daipe, i votre vdoeséi! veets,
accompagnerai. Aloet t je voue
poser tout à voue aise.
lA mu»
Vous dites bieni : ntinlenant, laissei-noi;
allez-vous-en»
nfaumni.
J'ai envie de retourner vers deneîselie
Églantine savoir, à n'en pas douter, ai elle
m'enseignera le signe de le naine, ea nul-
tresse, et comment ire men aCUre.
LA" MUlûilfiBLUi»
Je veux leainienant soeger sans retard à
gagner ee qii'oa m'j^ promis» pour le join-
dre à ce que l'on m'a mie. entre lea nains.
Je commettrai une folie si je leiaae échap-
per cette occasion de faîve un pareil béné-
fice de trente marcs d'or. Je vais savmr, à
n'en pas douter, si ma dame est encore en-
dormie. Si elle dort., je ne doute pas que
je ne puisse bien exécuter mon dessein. Elle
dort: mon aflEûre va bien; je verrai promp-
tement oiï son signe se. trouve, ei j'aurai
bientôt le joyau qu'elle gprde avec le plot
de SCHU. (/et eUe cherche le signe ei prend l'c$.)
C'est fait: je m'en vais vite vers le ccnnte
Bérenger. — Sire, ne faites aucune difi-
culté à me donner ce que vous m'avez pro>
mis; vous devez bien le faire : voici de quoi
(vous y décider).
ttnptA amie» or parlons teat ooy;
Et vous traies deimoy- phis près*
Cbèoe amie, parhns* nuMMeaanc^ à voix
basse ; et approche»*vous plueprès de moi*
V
AU
Vez d ?oz .XXX. mars touz près.
Que je voas delÎTre en bon gaing.
Or me dites où est sou saing
Tout à ddivre.
LA BAMMSBIXB.
Sire, CQ jouel-d vous livre:
CTest la chose certainement
Qu'elle gardoit pins chieroment
Et où {dus avoit amistté.
Car c'est l'os d'un des doiz du pié
Monseigneur: pour ce l'avoit chicr.
Après» pour vous brief depeschier«
Où son saing siet dire vous vueil,
Voire en l'oreille et à conseil;
Je voua di voir.
(Ci li eomailk.)
BBRBROISII*
Cest quanque vouloye savoir.
Qre de vous congië prendray»
Cy endroit plus ne vous tendray.
H'amie, à Dieu f
LA DAMOISELLB.
Aler puissiez-vous en tel lieu
Que bien aiez !
BBRElfGIER.
Or m'en iray-je baut et liez
Quant j'ay ce que vouloie avoir
Et que je scé ce que savoir
Desiroie plus que riens née.
Ci ne feray plus demourée;
Mais à Romme m'en iray droit.
L'emperiere voy là endroit
Où se siet, et Ostes lez lui.
Diexl qu'il sera jà esbahy
Quant ce que je diray orra !
Mais ne m'en chaut» voit com pourra
Pour li ne me tairay-je mie.
— Aceste noble compaignie
Dont Diez honneur et joie aussi t
Roys Ostesy je me vaut ici.
Se vous ne me faites desrois»
Que je seray d'Espaigne roys.
Dites, congnoissez-vous cest os ?
En vérité dire vous os
(Sire» ne vous courrouciez pas)»
La dame ai véu hault et bas ;
Toute nue» à plain et de fait,
J'ay de elle ma voulenté fait.
De son sain bien vous parleray ;
Voici vos trente mares tout prêts ; je vous
les délivre comme bien gagnés. Dites-moi
maintenant, et tout de suite, où est son
signe.
LA DUOISBLUB*
Sire, je vous livre ce joyaiH}! : c'est cer-
tainement la cbo» qu'elle gardmt avec le
plus de eoin el qu'elle aimait le^ mieux, car
c'est l'os del'undeidoigtsdu pied de monsei-
gneur : c'estpourquoi elle y tenait. Ensuite,
pour vous (^[)éeher promptement> je veusL
vous dire où son signe se trouve > mais c'est
à l'oreille et en secret; je vous dis vrai.
(Ici elle lui parle bâft.)
BÉaniK^Éft.
C'est tout ce que je voulais savoir. Main-
tenant je prendrai congé de vous , je ne
vous retiendrai plus id. Adieu , mon amie.
LA DBMOISKLLI.
Puissiez-vous aller en un lieu tel qu'ir.
vous arrive du bien !
fiiRENGEn.
Je m'en irai donc plein de confiance et.
de joie, puisque j'ai ce que je voulais avoir*
et que je sais ce que je désirais savoir plus,
que chose au monde. Je ne resterai plus ici ^
mais je m'en irai droit à Rome. Je vois là-
bas l'empereur assis» et Othon auprès de
lui. Dieul comme il sera surpris quand il
entendra ce que je lui dirai I mais peu m'im-
porte, que la chose aille comme eUe pourra; .
je ne me tairai point (par égard) pour lui.
— Que Dieu donne honneur et joie à cette-
noble compagnie ! Roi Othon ^ je me vante
ici de devenir roi d'Espagne», si vous me te-
nez votre parole. Dites» connaissez-vous cet
os? En vérité, j'ose vous le dire (sire, ne
vous courroucez pas), j'ai vu la dame de la
téle aux pieds ; j'ai joui d'elle toute nue, en^
plein et réellement* Je vous parlerai bieui
de son signe; ye voua le dinii à l'oreille^ sL
vous voulez
464 THiATRI
En l'oreille le vous diray,
Se vous voulez.
08TIS.
E, Diex ! coin je sui adolex I
Je voy bien f ay perdu ma terre.
Le cuer d'ire ou ventre me serre.
^ Ha, très fauise et déloyal femme ï
Gomment m*as-tu bit tel diffame?
Voir, en ta bonté me ioie
Tant qu'à la meilleur te tenoie
Des femmes; mais ne fineray
Jamais tant qu'à mort mis t'aray
Honteusement.
l'bmpbiiibiib.
Biauxniez, vous ferez autrement:
Avecques moy cy demourrez
Tant qu'autre terre ailleurs arez;
le le vous lo.
08TB8*
Certes» sire» c'est pour nient. Ho !
Ne m'en parlez plus, ne peut estre ;
A mort honteuse l'iray mettre»
Ainsquejefine.
LA FILLB.
Alons nous esbatre» Esglantine,
Aval cesthQStel un tentet;
Car le cuer et le corps A m'est
Pesant et vain.
LA DAMOISBLLB.
Dame, vostre vouloir à plain
Soit fkit I alons.
iij« BOORGOIS.
Dieu mercy ! tant ay des talons
Erré et me sui adrecié
Que j'ay le roy adevancié
Et voy la royne sa femme :
C'est bien à point. — Ma chiere dame,
Je vous vien pour bien acointier
D'une chose dontgrant mestier
Avez, sanz doubte.
LA FILLE.
Lieve sus, mon ami, s'acoute;
Est-ce secré ?
iij« BOORGOIS.
Oit, ne m'en sachiez mal gré;
Car pour vostre bien vous le dy.
Le roy tant courroucîé vient cy
Que, s'il vous tient, soit droit ou tort,
Certes, il vous mettra à mort
Tantost de fait.
rnAiiçAis
OTHOll.
Eh Dieu I comme je sois afBigé ! je rcis
bien que j'ai perdu ma tenre. La colère me
serre le coeur au ventre. «— Ah, trte-faosse
et déloyale femme ! comment m'as-tn fait
une honte pareille? Vraiment, je me finis
tellement en ta bonté que je te tenais pour
la meilleure des femmes ; mais je n'aurai ja-
mais de repos que je ne t'aie mise à mort
honteusement.
L'EHPEBXUn*
Beau neveu, vous ferez autremem : tou
demeurerez ici avec moi jusqu'à ce que
vous ayez ailleurs une autre terre ; je yous
le conseille.
OTHOll.
Certes , sire , c'est inutile. Oh I ne m'en
parlez plus, cela ne peut être; j'irai la li-
vrer à une mort honteuse, avant que je cesse
de vivre.
LA F1LLB«
Éghintine, allons nous ébattre un peu au
bas de cette maison ; car j'ai le coeur et le
corps pesans et sans force.
LA nBMOISBLLB.
Dame , votre volonté soit entièremeni
faite I allons-y.
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
Dieu merci ! j'ai tant marché et je me suis
tellement hâté que j'ai devancé le roi et que
je vois la reine sa femme : c'est bien à
point. — Ma chère dame , je viens pour
vous bien prévenir d'une chose qui vous
importe fort, il n'y a pas de doute.
LA FILLE.
Lève-toi, mon ami, écoute ; est-ce un se-
cret?
LE TROISIÈME BOURGEOIS-
Ouï, ne m'en sachez pas mauvais gré; car
c'est pour votre bien que je le dis. Le roi
vient ici tellenient courroucé que, s'il vou^
tient, soit à tort ou à raison, certes. Il vous
fera mourir tout de suite.
AU liOTSIf*AGS*
45S
LA FILLE.
Lasse, pour quoy? qu'ay-je meffait?
Scez-tu, amis?
iij« BOURGOIS.
Li'autr' ier ot en gageure mis
Son royaume, c'est à brief conte,
Encontre Berengier, le conte»
Pour ce qu'à la court se vantoit
Qu'il n'estoit femme, s'il avoit
De parler à elle loisir,
Qu'il n'en féist tout son plaisir;
Et monseigneur si vous tint, dame,
A si bonne et si vaillant famé
Qu'il va pour son royaume mettre
Que ce ne pourroit de vous esti*e.
Berengier mist sa terre aussi.
Et puis dut venir jusques cy.
Et après retourna à Romme,
Et se vanta devant maint homme
Que de vous, dame, en vérité
Avoit-il fait sa voulenté ;
Et, onltre tout ce, fisi-il dyables
Qu'enseignes apporta creabies :
Dont me merveil.
LA FILLE.
Ha, très doulx Dieu! se je me dueil
Et grant doleur à mon cuer sens,
Qu'en puis-je ? A petit que du sens
N'is quant je voy que renommée
Cuert de moy, dont sui diflaméc
Et à grant tort.
•iij"" BOURGOIS.
Ghiere dame, prenez confort
En vous-mesmes, et regardez
Comment vostre vie gardez :
Je le conseil.
LA FILLE.
Croire m'estuet vostre conseil.
Un petit m'en vois au moustier.
De repos avez bien meslier :
Alez le prendre.
iij' BOURGOIS.
Dame, voulentiers, sanz attendre ;
Car aussi moult traveillié ay;
Six jours a que ne despoullay
Pour cy venir.
LA FILLE.
Je le vous pense à desservir,
Mou ami, dedans brief termine.
Alez-ent avec Esglantine
LA FILLE.
Hélas! pourquoi? en quoi ai-Je méfait?^
Ami, le sais-tu?
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
L'autre jour» sans plus de détsJis, il paria
son royaume contre Bërenger, le comte,
parce que celui-ci se vantait à la cour qu'il
n'y avait pas de femme dont il ne jouit, s'il
avait le loisir de lui parler; et monseigneur,
dame, vous tint pour une si bonne et si hon-
nête femme qu'il paria son royaume qu'il ne
pourrait en être ainsi de vous. Bérenger en-
gagea aussi sa terre ; puis il dut venir jus-
qu ici» et après il retourna à Rome , et se
vanta en la présence de plusieurs que véri-
tablement, dame, il avait joui de vous ; et ,
en outre, ce démon en apporta des preuves
dignes de foi : ce dont je m'émerveille.
LA FILLE.
Ail , très-doux Dieu I si je m'afflige et res-
sens une grande douleur en mon cœur^
en puis-je mais? Peu s'en faut que je ne
perde la raison quand je vois qu'il court
sur mon compte un bruit tel que je suis dif-
famée, et cela bien à tort.
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
Chère dame , prenez courage , et avisez
aux moyens de préserver votre vie : je la
conseille.
LA FILLE.
Il me faut croire votre conseil. Je m'en
vais un peu à l'église. Vous avez bien be-
soin de repos : allez le prendre.
LE TROISIÈME BOURGEOIS.
Dame, volontiers, sans attendre ; car aussi
bien ai-je beaucoup marché : il y a six jours
que je ne me suis déshabillé pour venir ici.
LA FILLE.
Moft ami , je pense vous en récom-
penser avant peu. Allez -vous -en au logis
avec Églantinc. — Je vous le dis sans-
456 THÉÂTRE FRANÇAIS
En maison. — Je vous dy sanz lobes,
Donnez-li une de mes robes
Toute entérine.
liA DAMOllSELLE.
Ha dame» de voulenté fine
Feray vostre conmandement.
— Puisqull li plaist» sire, alpns-m*ent
|snel le pas.
iij*. B0DRG0I8.
Dame» alons ; je ne vous vueil pas
Desdire en riens.
LA FILLE.
£ I mère Dieu, qui de tous biens
Es trésor et de toutes grâces.
Qui les desconfortez solaces
Et les desconseilliez conseilles.
En pitié regarder me vueilles
Et conforter ma lasse d'ame.
Si voir que tu scez que à tort, Dame,
Sui accusée de meffait
Que onques ne pensay ne n'ay fait;
Ains vouidroie, Vierge haultisme,
Miex estre mise en une abisme»
Si que de moy ne fust nouvelle.
Glorieuse Vierge pucelle,
Qui en vous péustes comprendre
Ce que les cieulz ne peuent prendre,
Sî com sapience éternelle
Vous eslut mère paternelle»
Très excellente et souveraine
Qui seconde ne premeraine
Pareille à vous onques n'énstes
Ke n'arez (pour ce estes et fustes
Appellée par vérité
Mère et fleur de virginité,
Qui gloire est à tout paradis) ;
A, Dame ! par signe on par dis
Ou par autre inspiracion
M'envoîez consolacion,
Car avant que de ci me meuve
J*attenderay que par vous treuve
Ancnn confort.
DIEU.
Mère, là voy en desconfort
Estre d'Espaigae la royne ,
Car sanz cause est en mal convine :
Pour quoy de prier ne vous cesse.
Prenez d'aler à li l'adresse
Isncllcmcnt.
plaisanter, donnez-lui une de mes robes
tout entière.
LA DEMOISELLE.
Ma dame, je ferai de bon cq^ur votre com-
mandement.— Puisque cela lui platt» sire, al-
lons-nous-en tou^ de suite.
LE TaOlSIÈMB BOURGEOIS.
Dame , allons-nou&-en ; je ne veux vous
dédire en rien.
LA FILLE.
Eh I mère de Dieu qui es le trésor de tous
biens et de toutes grâces, qui consoles les
afBigés et conseilles ceux qui se trouvent
dans rembarras, veuilles me regarder avec
des yeux de pitié et reconforter ma nuilheo-
reuse ame; aussi bien » Dame, tu sais que
c'est à tort que je suis accusée du méfait que
jamais je n'ai eu dans Fidée ni n'ai cominis;
au contraire , Vierge très-haute, j'aimerak
mieux être mise en un abîme, de manière à
ce qu'on n'entendit plus de nouvelles de moi.
Vierge glorieuse et pure, qui pAtes com-
prendre en vous ce que les cieux ne peu-
vent embrasser, lorsque la sagesse éter-
nelle vous élut pour être la mère de votre
père, très-excellente et souveraine (Dame}
qui n'eûtes jamais ni n'aurez, avant on après
vous , de pareille (c'est pourquoi vous êtes
et fûtes appelée à juste titre mère et fleur
de virginité, ce qui est une gloire pour tout
le paradis); ah, Dame ! par signe ou par pa-
roles, ou par une autre inspiration, envoyez-
moi des consolations; car, avant que je
bouge d'ici, j'attendrai que je trouve par
vous du reconfort.
DIEU
Hère , je vois là-bas la reine d'Espagne
dans le désespoir, car sans raison elle est
dans une mauvaise position : c'est pourquoi
elle ne cesse de vous prier. Mettez-vous en
roule pour aller à elle promptemeot.
AU VOTBlf-AGB.
457
ROSTU-DAIIB.
Filz» à voslre commaademeDt
Obéiray : c'est de raison.
— ^Alons-m'ea sanz arrestoison.
Anges» où priée sui tant.
Gonvoiez-moy vous .ij. chantant
A lie chiere.
GA9RlBt.
C'est bien droiz, doulce Dame cbiere,
Que nous façon vostre plaisir;
Si le ferons de vray désir
Et voulentiers.
mCHISL.
Voife^ et Jeban fera le tiers.
Ay-je bien dit?
SAmT JBHAN.
De moy n'en sera jà desdit.
Or avant I chantons par musique
Ce premier tour.
RondeL
Où prent loyauté son séjour»
Où est charité sanz mesure
Fors qu'en vous» doulce Vierge pure?
Où a virginitez honneur
Recouvré par dessus nature,
Où prent loyauté son séjour.
Où est charité sanz mesure»
Où doit estre aussi le retour
Ne le refuge à créature
A ce qu'en gloire touz jours dure?
Où prent loyauté son séjour,
Où est charité sanz mesure,
Fors qu'en vous, doulce Vierge pure?
IfOSTRE-DAME.
Pour la dévote et la grant cure
Qu'as mis» m'amie» en moy prier,
Vien-je à toy ci sanz detrier.
Oui, ne te doit pas ennuier.
Entens : de robes d'escuier
Secrètement te vestiras^
Et en Grenade t'en iras
Chiez ton oncle : là ton père est.
D'eulx bien servir aiez cuer prest,
Sanz toy faire à nuUui congnoistre ;
Et saches pour t'onnour accroistre,
Combien que moult de paine aras,
En la fin vengie seras
I)e celui qui par fausseté
T'a mis sus la desloiauté
1I0TR]B*DA]1B.
Fils , j'obéirai ù votre commandement :
c'est de raison. — AUonfr-nous-en sans nous
arrêter» anges» où je suis tant priée. Accom-
pagnez-moi tous les deux» en chantant avec
allégresse.
C'est bien juste , douée et chère Dsime ,
que nous fassions ce qui vous plaît; nous le
ferons donc avec zèle et volontiers.
Oui » en vérité , et Jean fera le troisième.
Ai-je bien dit?
SAHIT JEAlf.
Vous ne serez pas contredit par moi. Al-
lons, en avant! chantons en musique ce pre-
mier tour.
Rondeau. -
Où la loyauté prend^slle son séjour , où
est la charité sans mesure» sinon en vous»
douce et pure Vierge? Où la virginité a-
t-elle conquis de l'honneur par dessus la
nature, où la loyauté prend-elle son séjour»
où est la charité sans mesure, où doit être
aussi la ressource et le refuge de la créature
pour qu'elle jouisse de la gloire éternelle?
Où la loyauté prend-elle son séjour, où est
la charité sans mesure» sinon en vous» douce
et pure Vierge ?
IfOTRB-BAMB.
Mon amie, pour |e dévot et graw) soin
que tu as mis à me prier, je viens à toi sans
retard. Oui , cela ne doit pas te faire de
peine. Écoute : tu te vêtiras secrètement du
costume d'écuyer, et tu t'en iras à Grenade
chez ton oncle : c'est là qu'est ton père.
Aie le cœur prêt à les bien servir, sans te
faire connaître à personne ; et sache que »
pour accroître ton honneur, bien que tuau^
ras beaucoup de peine , tu seras vengée à
la fin de celui qui faussement a mis sur ton
compte la déloyauté pour laquelle Othoa
te poursuit. Pense à te mettre prompte-^
ment en route» et que ce soit secrètement
Je ne te dis plus rien. — Allons-nous-en, mes
458
Pour quoy Oston a vers toy guerre .
Pense de toy brier mettre en erre,
Et si le fai secrètement.
Je ne te dy plus. — Alons-m'ent,
Mes amis, en gloire celestre ;
Ycy ne vueil ore plus estre
Ne demourer.
SAHIT JEHAN.
Royne, digne d'onnorer,
Yostre commandement ferons ;
Et nientmoins d'accort chanterons
Tous troys ensemble.
SAINT MICmEL.
Il appartient bien* ce me semble.
Que nous chantons à chiere Ue,
Quant celle est de nous compagnie
Qui nous est gloire.
GABRIEL.
Vous avez dit parole voire :
Or chantons d'accort par amour.
RondeL
Où doit estre aussi le retour
Ne le refuge à créature
A ce qu'en gloire touz jours dure ?
Où prent loyauté son séjour,
Où est charitez sanz mesure.
Fors qu'en vous, doulce Vierge pure?
LA FILLE.
Ha ! Mère Dieu, quant de moy cure
Vous plaist avoir pris, ce m'est vis,
Et que fait m'avez le devis
Qu'à mon oncle en Grenade voise ;
Amoureuse Vierge courtoise.
Puisque vous plaist que ainsi le face,
Mettre me vois, sanz plus d'espace,
En tel habit c'on ne me puist
Gongnoistre et que nul ne me truist.
— E, Diex ! il me vient bien a point !
Nulz de mes gens ici n'a point :
Touz se dorment à remontée.
Penser me fault d'estre aprestée,
Et puis toute seule en iray.
G'est fait : ce chemin prenderay
El si penseray d'errer fort.
— Mère Dieu, soiez-me confort
En ce chemin.
LA DAMOISELLE.
E gar ! pour le corps saint DoniÎD,
Que fait tant ma dame au mousticr
thAatrb français
amis, dans la gloire céleste ; je ne veux i
présent plus être ni demeurer ici.
SAINT IBAN.
Reine , digne d'être honorée , nous fe-
rons votre commandement ; et néanmoins
nous chanterons d'accord tous trois en-
semble.
SAINT UGHEL.
Il convient bien, ce me semble, que nous
chantions avec allégresse, quand nous ac-
compagnons celle qui est notre gloire.
GABRIEL.
Vous avez dit une parole véridique : al-
lons ! chantons d'accord par amour.
Rondeau.
Où doit être aussi la ressource et le re-
fuge de la créature pour qu'elle jouisse de
la gloire éternelle ? Où la loyauté prend-
elle son séjour, où est la charité sans me-
sure, sinon en vous, douce et pure Vierge?
LA FILLE.
Ah 1 Mère de Dieu , puisqu'il vous a pla
de prendre soin de moi, comme je le pense,
et que vous m'avez ordonné de me rendre
à Grenade auprès de mon oncle; Vierge
amoureuse et courtoise, puisqu'il vous plaît
que j'en agisse ainsi , je vais, sans plus de
retard , m'affubler d'un habit tel que l'on
ne me puisse connaître et que nul ne me
trouve. — Eh , Dieu ! je suis bien tombée !
il n'y a ici nul de mes gens : tous dorment
à qui mieux mieux. Il faut que je pense à
m'apprêter, et puis je m'en irai toute seule.
C'est fait : je prendrai ce chemin et je pen-
serai à bien marcher. — Mère de Dieu,
soyez mon réconfort dans ce voyage.
LA DEMOISELLE.
Eh, regardez ! par le corps de saint Do-
minique, que foitma dame pour tant restera
AU lOTEN-ACB
Se elle avoit à dire i. sautier ?
Si y esi'-elle'Ionguemeni.
le la vois qaerre vraiemenl.
E gar ! pas n'est devant l'autel,
Ne aussi n'est-elle à son hostel :
Où est-elle alée?
ij' BOURGOIS.
De quoy estes-vous emparlée,
Esglantine, ma chiere amie?
Je vous voy com toute esbahie.
Me scé de quoy.
LA DAMOISBLLE.
Je m'esbahis que je ne voy,
Sire, ma dame çà ne là.
Puis orains que au moustier ala,
En son hostel ne revint puis :
Pour ce la quier tant com je puis
Et bas et hault.
ij*. BOURGOIS.
Or alons savoir à Ernaut,
Que je voy là, se point l'a veue.
Je ne croy pas que decéue
L'ait homme né.
LA BAMOISELLB.
Ernaut, bon jour vous soit donné !
Dites-nous voir, se Diex nous gart !
Avez-vous véu nulle part
Aler ma dame ?
PBBMIBR BOUBGOIS.
Nanil, Esglantine, par m'ame !
Qu'ia-11? qu'est-ce?
LA DAMOISBLLB.
Par foy i de quérir ne la cesse.
Et si n'en puis nouvelle oïr :
Qui me fait le cuer esbahir
Trop malement.
ij« BOURGOlS.
Haro ! Diex I taisiez-vous! Gomment
Diies-vous? ma dame est perdue ?
Mainte ame en sera esperdue.
S'il est ainsi.
OSTES.
Quel parlement tenez-vous ci?
Seigneurs, je vous voy, ce me semble,
Tris[t]es de cuer trestouz ensemble
A mate chiere.
ij* BOURGOIS.
Mon chier seigneur, nostre très chiere
Royne et dame, vostre famé,
Pie savons s* en li a diffame,
469
l'église? elle y est aussi long-temps que si
elle avait à réciter un psautier. En vérité,
je vais la chercher. Eh, regardez ! elle n'est
pas devant l'autel , elle n'est pas non plus
au logis : où est-elle allée ?
LE BEUXIÈUE BOURGEOIS.
De quoi parlez-vous (seule), Églantine,
ma chère amie? Je vous vois comme tout
ébahie , je ne sais de quoi.
LA DEMOISELLE.
Sire, je m'ébahis de ne voir ma dame ni
de ce côté ni de cet autre. Depuis tantôt
qu'elle alla à l'église , elle n'est pas reve-
nue en son l<^s : c'est pour quoi je la cher-
che tant que je puis, en bas et en haut.
LE DEUXIÈME BOURGEOIS.
Eh bien ! allons savoir auprès d'Ernaut ,
que je vois là , s'il ne l'a point vue. Je ne
crois pas que qui que ce soit l'ait déçue.
LA DEMOISELLE.
Ernaut, qu'un bonjour vous soit donné !
Dites-nous la vérité, Dieu vous garde! Avez*
vous vu ma dame aller quelque part?
LE PREMIER BOURGEOIS.
Nenni, Églantine, sur mon ame 1 Qu'y a-
l-il? qu'est-ce?
LA DEMOISELLE.
Par (ma) foi! je ne cesse de la chercher,
et je ne puis en savoir des nouvelles : c'est
ce qui me navre terriblement le cœur.
LE DEUXIÈME BOURGEOIS.
Haro ! Dieu ! taisez-vous I Que dites-vous ?
ma dame est perdue ? S'il en est ainsi ^
mainte ame en sera désolée.
OTUON.
Quelle conversation tenez-vous ici ? Sei-
gneurs, à ce qui me parait, je vous vois tous
ensemble le cœur triste et la mine abattue.
LE DEUXIÈME BOURGEOIS.
Mon cher seigneur^ (c'est à cause de) noire
irès-chère reine ei mailresse, votre femme.
I Nous ne savons si elle s'est honteusement
460 rutàJUM
Mais perdue est» ce vous àisom :
C'e^t paur quoy tel chiere faisçot ;
Car tristes et doLens ea sommes
Tous eosemble, femmes et hommes ,
A brief parler.
OSTBS.
Me VOUS chaut, ooa, laissiez aler ;
Elle m'a fait perdre ma terre :
Dont le cuer ou y entre me serre,
le la cuidoie preude famme ;
Mais elle m'a fait tel diffame
Que Berengier sa voulenté
A fait d'elle et s'en est vanté
Devant mon oncle en plaine court.
Et je l'en doy bien croire à court,
Car telles enseignes m'en dit
Que n'i puis mettre contredit ;
Et certes, se la puis tenir,
A honte la feray mourir.
Et si sachiez je la querray
T^nt que une foiz la trouveray«
le m'en vois, plus ne me verrez ;
Berengier à seigneur arez.
A Dieu, trestQUzl
LA FILLÇ.
E Die% ( j'ay touz les membres roupz
De ceste erre que j'ay empris.
N'avoie pas tel chose apris ;
Mais puisqu'en Grenade me voy>
Il ne m'en chaut de moy (it«) annoy.
Mon oncle voy là et mon père :
Orfault que devant eulx m'appere;
Mais je vous pri» biau sire Diex,
Dévotement, plorant des yex
Que, quant je seray là venue,
Que d' eulx ne soie cognéue.
— Messeigneurs, Dieu vous doint à touz
Honneur ! Je vieng ici à vous
Savoir se par vostre franchise
Ponrroie avoir aucun servise.
Quel qu'il féust.
BOT DE GRIUIÀDE.
Ami^, il fauldroit c'en scéust
De quoy tu saroies servir
Pour nostre grâce desservir.
Qu'en diras- tu?
LA FILLE.
Sire, je sçay lance et escu
Porter et chevauchier sanz faille,
Quant il est mestier, en bataille.
ruàMçjoB
comportée; mais eUe esl perdue, douiims
le disons : c'est pourquoi noos bmm ne
telle mine; car nous en sommes tristeici
affligés tous ensemble, hommes et Cemnei.
sans en dire davantage*
omoK.
Ne vous en inquiétez pas, laissex-b i-
1er; elle m'a fait perdre ma terre: ce qui
me serre le cœur au ventre* Je la cropû
honnête femme ; mais elle m'a déshonoré
au point que Bérenger ea a joui et s'eo en
vanté devant mon oncle en pleine cour. El
je dois bien l'en croire sans difficaltë, car il
m'en a donné des preuves telles que je ne
puis m'y refuser. Certes, si je pois la teiir,
je la ferai mourir honteusement. Et sadtei
que je la chercherai tant que je Taie troa-
vée. Je m*en vais » vous ne me verrez plus;
vous aurez Bérenger pour roi. Adieu, ?oos
tous!
LA riLLB.
Eh Dieu! j'ai un» les membres roopos
de ce voyage que j'ai entrepris. Je n'svais
pas appris à tant marcher; mais, puisque je
me vois à Grenade» je m'embarrasse peu de
ma peine. Je vois Mhbats mon onde et m
père: il faut maintenant que je parusse de-
vant eux; mais, bean sire Dieu, je ^^
prie dévotement et en plewrant qa« » V*^
je serai venue là. Je ne sois pasreeoiisne
d'eux.— Messéignenre, que Dieu voasdoMe
honneur à tous ! Je viens ici k vous savoir si
vous seriez asseï b«s pour me donner an
emploi, quel qu'il fit.
LE ROI an ORBNADB.
Ami , il faudrait qu'on sût * fl»^ ^.
tu es propre pour mériter nos boases gr
ces. Qu'en diras*tu?
Sire , je sais porter laace st éci »
vaucher comme il faut, qitto^ '' ^*|^ •
soin, en bataille. Je sais aussi, moDcber se*
AU MOTBtt-AOB.
4«1
Je scé smÊÊf ndn Migneor chier,
Devant «■ riche honme treneliier ;
l'ay éttd'esefaaiiçoBnerie
AwmwÊB ftm la aeigncmie.
Le service scé tout en somme
Que Pen doit faire à i. riche homme,
(km priaea ou poy«
ROY DE IIBXIUn.
Ta demeuras donc avec moy :
Ifoy et mon frère serviras;
Et sekni ed qne ta feras
T'arfeftceray;
LA PILLE.
Shre^ se Dieu plaise» je feray
A mon povoir au gré de tous,
Et devons, chier sire» et de tous
Yoz antres gens.
ALFONB.
Se de ce faire es diligens»
A grant honneur venir pourras,
Puisque au grant amer te feras
Et au petit.
ROT DE GRENADE.
Frère, j'ay trop bon appétit
De mengier : envoions-ent querre
Par cet escuier-ci bonne erre.
Aussi desiré-je la guise
Hoult regarder de son servise»
Je vous dj bien.
ALFONS.
Si la verrons. — Amis, çà vien •
Comment as non?
LA FILLE.
Sire» Denis m'appelle Ton,
Non autrement.
ALFOlfS»
Denis» dressiez appertement
Une table ci, sanz songier.
Et nous alez querre à mengier
En la cuisine.
LA FILLK.
Je feray devoulenté fine,
Sire; vostre commandement.
(Test fait, le m'en vois vistement
I/àvoir à mengier pourveoir.
— Çà, monseigneur I venez seoir,
Si vous agrée, en vérité :
Tez ci table et mes appresté,
Sire> pour vous.
gneur, trancher devant un homme riche;
j'ai été plusieurs fois proclamé maître en
fait d'échaMonnem. En somme» je con-
nais le sewice que Vnm doit hire auprès
d'un honune riche f eomme un prince ou
un roi.
LK ROI ni CRBNADB.
Tu demeureras donc avec moi : tu nous
serviras, mm ec mou frère *y et selee ce que
tu feras je t'avancerai.
LA FRfLB.
Sire, s'il pklt à Dieu, je iérai de mon
mieux suivant votre gré , et te vôtre , cher
sire» et celui de tous vos autiw gens.
ALPHOlfSiS.
Si tu mets de la diligence à faire cela ,
tu pourras parvenir à un grand honneur,
puisque tu te feras aimer da grand et du
petit.
LE ROI DE GRBNAI^E.
Frère » j'ai grand'faim : envoyons vite
chercher à manger par cet écuyer-ci. Aussi
bien , je vous le dis , désiré -je beaucoup
voir comment il fait son service.
ALPBONSE.
Nous te verrons. -^ Ami> viensiick Com-
ment t'appelies-Qi ?
LA FlfiLK.
Sire , on m'appelle Denis, et non autre-
ment.
ALpnonsn;
Denis, dressez tout de suite une tri>le ici»
sans rêver, et altes-nous obencher à manger
à la cuisine.
LA FILLB.
Sire, je ferai très-volontiers^ ce que vous
me commandez. C'est fait^ Je m'en vais vite
vous cherchera manger. --^ Allons, monsei-
gneur I venez-vous asseok% si tel est votre
bon plaisir, en vérité r sire, voici la table et
les mets apprêtés pour vous.
462
THiATRB nUlfÇAIS
ROT BE ORBRADB.
Donc vois-je seoir, amis doulx.
— Çà, biau frère I ceé^-vous cy.
— Or avant ! tailliez, mon ami.
Et nous servez.
OSTES.
Certes, du sens sui si desvez
Qa'a po que je n'em*age vis.
î'ay cerchié par tout ce pais,
Hault et bas, devant et derrière,
Et si ne puis ceste lodiere
Que je quier trouver nulle part.
le croy que Diex à elle part :
Ce fait mon, je le voy très bien.
—«Ha ! mauvais Dieu, que ne te tien !
Yraiement, se je te tenoie,
Decops tout te des]»mperoie !
Egar, voiz ! toy et ta créance
Reni et toute ta puissance,
Et si m'en vois droit oultre mer
Gomme Sarrazin demourer
Et tenir laloy Mahommet.
Çà ! qui en toy s'entente met,
II fait folie.
SALBMOn.
A ceste noble compagnie
Doint Diex joie, solaz, honneur !
Pour Dieu, s'a dreit ne vous honneur,
Pardonnez*moy.
ROT DE GRENADE.
Saiemon, bien veignant, par foy !
S'aucunes nouvelles apportes,
Je te pri, point ne te déportes
Que nerles dies.
ALPHONS.
Ains qu'âme blasmes ne iaidies,
Saiemon, se Diex te doint gaiogne,
Dy-nou8, comment va-il d'Espaîgne?
Ne nous mens goûte.
SALBMON.
Non feray-je, sire, sanz doubte.
L'emperiere si Ta conquise.
Et a vostre fille Denise
A Osles son nepveu donnée;
Et fu royne coronnée
D'Espaigne, et Ostes en fu roys;
Hais puis y a si grant desroys
Enz, qu'Ostes a mis à mort
Vostre fille, ne scé se a tort,
LE ROI DE GRBNADB.
Je vais donc m'asseoir, mon doax ami.—
Allons, cher frère! asseyez-vous ici. — Ei
avant t taillez, mon ami, et serves-noos.
OTHOR.
Certes, je suis tellement bcNrs de moi qn'i
s'en faut de peu que je ne devienne foo.
J'ai fouillé partout ce pays , en haut et ei
bas, devant et derrière , et je ne puis trot-
ver nulle part cette coquine que je cherche.
Je crois que Dieu est son complice : il Tesi
en vérité, je le jois très-bien. — Ah! man-
vais Dieu , que ne te tiens-jel Vraiment, si
je te tenais, je te rouerais de coups! EhJ
regardez, voyez 1 je te renie, toi, ma crojance
en ta divinité et toute ta puissance, et je m'ea
vais droit outre-mer y demeurer comme Sar-
rasin et y suivre la loi de Mahomet. Oui, cdni
qui met sa confiance en toi fait une folie.
SALOMON.
Que Dieu donne joie , plaisir et honnev
à cette noble compagnie! Pour (l'amour de)
Dieu, si je ne vous honore pas convenable-
ment, pardonnez-moi.
LB ROI DE GRENADE.
Salomon, sois le bienvenu, par (ma) foi .'
Si tu apportes des nouvelles, je t'en prie, ne
diffère pas de les dire.
ALPHONSE.
Salomon, avant de blâmer oa d'outrager
qui que ce soit, dis-nous (Dieu te fasse pro-
spérer!), comment va l'Espagne? Ne dous
mens pas.
SALOMON.
Je m'en garderai bien , sire, n'en doatex
pas. L'empereur Ta conquise , et a donné
Denise, votre fille, à son neveu Othon ; elle
a été couronnée reine d'Espagne, et Othon a
été roi de ce pays ; mais depuis il y a eu de si
grandes dissensions intestinesqaX)thon a mis
à mort votre fille. Je ne sais s'il a tort, et l'on
ignore ce qu'il est devenu; et le roi d'Es-
pagne actuelest un (individu) qu'on nonioe
Et ne scet-on qu'est devenuz;
Si est roys d'Espaîgne tenaz
Un c'on appelle Berengier,
Qui Ta gaingnie par gagier.
Si comme on dit.
ALFONS.
Certes, or sui-je desconfit
Et toute ma joie est passée,
Puisque ma fille est trespassée;
Bien dire l'ose.
ROT DE GRENADE.
Salemon» va, si te repose :
Je Yoy bien tu es traveilliez.
— Frere« déporter vous vueilliez
De dueil. Puisqu'il est en ce point,
Certes, il ne demourra point.
Que tant de gens d'armes arons
Que assaillir l'emperiere irons,
Tellement que bon li sera
Quant à nous paiz avoir pourra.
— Denis, alez-nous du vin querre.
— Biau frère» je vous vueil enquerre;
Q n'a ci que nous «ij. ensemble :
De cest escuier que vous semble
Et est avis?
ALFOIfS*
Frère, vez ci que j'en devis :
Gracieux me semble en sesfaiz ;
Il est gent de corps et bien faiz ;
Et si croy qu'en une bataille
Feroit bien besongne sanz faille.
Et se saroit bien entremettre
De deffendre li et son maistre
Contre tout homme.
ROT DE GRENADE.
Par foy 1 j'ai en propos qu' à Romme ,
Si li plaist, avec nous venra
Et mon gonfanonnier sera ;
Car il m'agrée et si me plaist
Sur touz mes gens, c'est à court plait.
Qui ceens sont.
ALFONS.
A vérité dire, il ne font.
Nul qui y soit, si biau servise
Comme il fait, ne de telle guise.
U est esveillié et appert;
Quelque chose qu'il face, il pert.
Et semble qu'il n'i touche goûte.
Dieu le vous a donné sanz double,
A mon cuidier.
AU MOYEN-AGE. 468
Bérenger, qui, comme on le dit , Ta gagnée
par une gageure.
ALPHONSE.
Certes, je suis maintenant consterné et
toute ma joie est passée , puisque ma fille
est morte ; j'ose bien le dire.
LE ROT DE GRENADE. *
Salomon, va te reposer : je vois bien que
tu es fatigué. ^ Frère, veuillez faire trêve à
votre douleur. Puisqu'il en est ainsi, certes,
avant peu nous aurons tant de gens d'armes
que nous irons assaillir l'empereur, tellement
qu'il sera enchanté de pouvoir faire la paix
avec nous. — Denis, allez-nous chercher du
vin. — Mon frère, je veux vous adresser une
question; nous ne sommes ici que nous
deux ensemble : que vous semble et que
pensez-vous de cet écuyer?
ALPHONSE.
Frère, voici ce que j'en dis : il me sem-
ble gracieux dans ses actions ; il est gentil
de corps et bien fait; et je crois qu'en une
bataille il se conduirait bien en tout point,
et saurait bien s'arranger de manière à se
défendre , lui et son maître , contre tout
homme*
LE ROI DÇ GRENADE.
Par (ma) foi ! j'ai l'intention , si cela lui
platt, de l'emmener àRomeavec nous et d'en
faire mon gonfalonnier; car il m'est agréa-
ble et me plaît, en un mot , plus que tous
mes gens qui sont céans.
ALPHONSE.
A dire vrai , nul de ceux qui y soilt ne
fait aussi bien le service que lui , ni de la
même manière. U est éveillé et ouvert; quel-
que chose qu'il fasse, il (y) parait, et il sem-
ble qu'il n'y touche pas le moins du monde.
A mon avis , c'est Dieu qui vous l'a donné,
U n'y a pas à en douter.
464
THÉÂTRE PRANÇAU
ROT DE GRENADE.
Alez-me ce Tin-cy vuidier,
Denis» en un autre vaissel»
Et me donnez de ce nouvel
Que vous tenez.
LA FILLE.
Je seroie bien forsenez
Et devroie estre touz confus .
Se vous en faisoie refus.
Tenez» chier sire.
MUSEHAULT.
Mon chier Seigneur, je vous vien dire
Les .iiij. roys qu'avez mandé
Sont à vous si recommandé
Qu'ilz sont prests, eulx et leurs effors,
De venir ; il ne vous fault fors
Sfander leur quel chemin tenront
Et quelle partie il yront :
C'est quanque attendent.
ROT DE GREHADE.
Rêvas à eulz, et dy qu'ilz tendent
Et chevauchent sur Rommenie
Ghascun à tout sa baronnie,
Et que je tantost mouveray
Et au devant d'eulx touz seray
A mon povoir.
MUSEBAULT.
Et je vois faire mon devoir
De m'avancier«
LÉ XESSAGIER l'eMPERIERE.
Chier sire, je vous vien nuncier
tfn fait dont ne vous donnez garde :
le vous dy, ains que gaires tarde.
Six roys vous venront assaillir.
Qui ont entente, sanz faillir.
De vous destruire.
l'emperiere.
Qui sont-il ? vueilles m'en instrmre
Etfsûresaige.
LE MESSAGIER.
Ce que j'ay scéu du message
Qui les .iiij. en est alez querre.
Sire, vous compteray bonne erre.
Le roy de Tarse et d'Aumarie,
Cil deHarroc et de Truquie (sic).
Ces .iiij. sont de venir près.
Le roy de Grenade est après.
Et est celui, ce vous dénonce.
Par qui/aicte est ceste semonce;
Car il a au cuer grant engaigne
LE ROI DB GRENADE.
Denis , allez me vider ce vin-ci dans m
autre vase , et donnez-moi de ce Booteai
que vous tenez.
LA FILLE*
Je serais bien fou et je devrais être honni
si je vous le refusais. Tenez , cher sire.
mjSEHAULT.
Mon cher seigneur , je viens vous din
que les quatre rois que vous avez mandé
vous sont dévoués au point d'être tout
prêts à venir, eux et leur armée; il ne tou
faut que leur mander quel chemin ils m
dront et de quel côté ils doivent aller: c'est
tout ce qu'ils attendent.
LE ROI DE GRENADE.
Retourne vers eux, et dis-leur qu'ils sedi-
rigent et chevauchent sur la campagne de
Rome , chacun avec tous ses barons, et que
sur-le-champ je me mettrai en marche et
serai au devant d'eux avec toutes mes forces.
MUSEHAULT.
Quant à moi, je vais faire mon devoir en
me mettant en route.
LE MESSAGER DE l'eRPERECR*
Cher sire, je viens vous annoncer un f«|
dont vous ne vous donnez pas de garde-
je vous apprends qu'avant peu six rois vien-
dront vous attaquer ; leur dessein arrêté est
de vous détruire.
l'empereur.
Qui sont-ils? Veuille m'en instruire et m
les nommer.
LE MESSAGER.
Sire, jevous raconterai touldesuitecc que
j'ai su du messager qui est allé les chojc
tous les quatre. Le roi de Tarse et (TAlma-
ria, celui de Maroc et de Turquie, ces qua-
tre sont prêts à venir. Le roi de Grenade^^
après, et c'est celui, je vous l'annonce, p
qui cet appel est fait; car il a danslc
un grand ressentiment de ce que vous a
dépouillé du royaume d'Espagne son frcrcj^
phonse, et de ce que vous l'avez mis dans
AU II0VKN*A6E.
465
Pour ce qae du i*egne d'Espaigne
Avez son frere Allons demis»
Et en autre main l'avez mis :
Si vous lo que vous pourveez
De gens d'armes, se vous veez
Que die bien.
l'empereub.
Pour ces nouvelles» amis, tien,
Vez ci cent frans que je te doing;
Et si vueil que prengnes le soing
D'aler aux barons de ma terre
Dire que à moy viengnent bonne erre.
H*y espcrgne ne roy ne conte
Que chascun ne se arme et se monte.
Et s'en viengne à moy sanz séjour.
Et n'espergnenl terme ne jour
De delaier.
LE HBSSAQIBR.
Ne vous en fauit point esmaier ;
Très cbier sire, partout iray
Et vostre message feray
Bien vraiement.
ROT DE GKENABE.
Sanz plus faire sejournement,
Frere, nous fault de cy partir
Et d'aler-nous-en appartir.
Nous et toute nostre ost banie.
Tant que soions en Rommenie.
— Or sus, treslouz !
ALFONS.
Certes, j'ay au cuer grant courrouz,
Frere, quant si me voy au bas
Qu*avec moy mener ne puis pas
Tant gent comme il m'apartenist,
S'Espaigne en ma main se tenist ;
Et si n'aconté-je sanz faille
A toute ma perte pas maille.
Fors que de ma fille la belle ;
Mais c'est ce qui me renouvelle
Ddeur trop grant.
PRBKDBR CHEVALIER ALFONS*
Estre n'en devez si engrant.
Sire ; puisqu'il ne peut autre estre.
Pensez de vous en joie mettre :
C'est vostre mieiL.
ij*. CHEVALIER.
Vous dites voir, si m'aîst Diex !
Oblier tel chose convient.
Et prendre le temps tel quHl vient,
Tout en bon gré.
autre main : je vous conseille donc de vous
pourvoir de gens d'armes , si vous voyez
que je dise bien.
l'empereur.
Pour ces nouvelles, ami, tiens, voici cent
francs que je te donne ; et je veux que tu
prennes le soin d'aller aux barons de ma
terre leur dire qu'ils viennent bien vite.
Que ni roi ni comte n'épargnent rien pour
s'armer et se monter, et qu'ils viennent
à moi sans tarder d'un seul jour.
LE messager.
Il ne vous faut point en être inquiet; très-
cher sire, j'irai partout et je ferai bien vo-
tre message, en vérité.
le roi de grenade.
Sans tarder plus long-temps, frère, il nous
faut partir et nous mettre en marche, nous
et toute notre armée qui est l'assemblée ,
tant que nous soyons dans la campagne de
Rome. — Allons, tous I
ALPHONSE.
Certes, j'ai au cœur un grand courroux,
frère , de me voir tellement bas que je ne
puisse pas mener avec moi autant de gens
qu'il conviendrait, si toute l'Espagne se te-
nait sous ma main; et je ne prise certaine-
ment pas (la valeur d')une maille toute ma
perte, à l'exception de celle de ma fille la
belle : c'est ce qui réveille en moi une trop
grande douleur.
LE PREMIER CHEVALIER D' ALPHONSE.
Il ne vous faut pas en être si afBigé, sire ;
puisqu'il ne peut pas en être autrement ,
pensez à vous mettre en joie : c'est ce que
vous avez de mieux à faire.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Dieu m'aide ! vous dites vrai. Il me faut
oublier cette chose-là, et prendre le temps
en bien , tel qu'il vient.
30
466
TBÉATBB FRANÇAIS
ROY DE GRENADE.
Denis^ je vous Tueil mon secré
Descouvrir et mon ordenance,
Pour ce que vostre honneur avance.
Esté m'avez bon escuier,
Si vous fas mon gonfanonnîer,
t2ui ma baniere porterez;
Or parra comment le ferez
En la bataille.
LA FILLE.
Grant merciz, monseigneur I Sanz faille,
8i fanlt que bataille se face,
Je pense que devant touz passe
Yostre baniere.
ROT DE GRENADE.
Youlentiers verray la manière
De vostre affaire.
PREMIER CHEVALIER.
Sire» ce seroit bon à faire
Qu'envoïssiez devant savoir
Qnelx gens l'empereur peut avoir
Avecqueslui.
ROT DE GRENADE.
Lotart, je ne voy ci celui
Qui y soit miex taillié de toy :
Or y vas pour amour de moy,
Et en enquier diligemment.
Et retourne le plus briément
Qu'estre pourra.
LOTART.
Mon chier seigneur, fait vous sera :
G'y vois le cours.
BBRÈNGIER.
Pour vous faire aide et secours
Vien^je à vostre mant, très chier sire.
Et s'amaine, ce vous puis dire.
Quinze cens de bons bacheliers .
Et iij • mille très bons archiers
Et mil servans.
l'empereur.
Et je le seray deservans,
Berengier, à vous et à eulz.
Seez*vou8 ci; entre nous deux
Attenderons ceulx qui venront.
le verray ceul^qui m'ameront
A ce cop«ci.
OSTBS.
Ë las I chetis I que fas-je cy ?
Je pers mon temps et mon corps; voire,
le f^ers m'ame, je pers la gloire
LE ROI DE 6RBNADB.
Denis, je veux vous découvrir mon secret
et mon plan , afin que votre considéraUoD
s'accroisse. Vous avez été un bon écuyer
pour moi , aussi vous fais - je mon gonfalo-
nier: vous porterez ma bannière; nous vei^
rons comment vous vous conduirez dans la
bataille.
LA FILLE.
Grand merci , monseigneur ! Certaine-
ment , s'il faut livrer bataille, je pense que
votre bannière passera devant tons.
LE ROI DE GRENADE.
Je verrai volontiers comment vous vous
comporterez.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire, il serait bon d'envoyer devant sa-
voir quelles gens l'empereur peut avoir avec
lui.
LE ROI DE GRENADE.
Lotart , je ne vois ici personne qui soit
mieux taillé que toi pour cette besogne:
va-s-y donc pour l'amour de moi, enquiers-
toi de cela avec soin, et reviens le plus vile
que faire se pourra.
LOTART.
Mon cher seigneur, vous serez obéi : f y
vais à la hftle.
BiRENGER.
Très-cher sire, je viens à votre ordre poor
vous faire aide et secours, et j*amène, je pais
vous le dire , quinze cents bons chevaliers,
trois mille très-bons archers et mille ser*
gens.
l'bmpbreub.
Bérenger, je vous en récompenserai, vous
et eux. Asseyez-vous ici; nous attendrons
tous deux ceux qui viendront. C'est pour
le coup que je verrai quels sont ceux qui
m'aiment.
OTBON.
Hélas! malheureux! que faîs*je ici? je
perds mon temps et mon corps, voire
même je perds mon ame , et la gloire des
y
AU lOTEfl-AOB^
467
Des cieulx que je déusse acquerre.
Las ! se le cuer de dueil me serre,
J'ay raison el cause trop bonne.
Bien sui malostrue personne.
Qui en tel servage me met
Que je sers et croy Mahommet,
Qui n'est que droite fanfelue.
Ha, douix Jhesus, plain de value !
Dont m'est venu ce grant oultrage,
Que raoy, qu'as fait à ton ymage
Et donné de crestien nom,
Ne l'ay scéu congnoistre non ;
Mais ay fait euvre si amere
Qu'ay renié toy et ta mère
Par désespoir né de corrouz ?
Hai Sire, qui piteux et doulx
Estes, ce dit Sainte-Escriplure,
A toute humaine créature
Qui se repentdeson meffait.
Pardon vous quier de ce qu'ay fait.
Pardon I las ! comment dire l'ose ?
Certes, je demande une chose
Que vous m'avez bel escondire
Et refuser par raison. Sire :
Pour ce à terre cy m'asserray,
Et mon pechié cy gemiray
Amèrement.
DIEU.
Mère, et vous, Jehan, alons-m'ent
Là jus à ce pécheur Oston ;
Du dueil qu'il a vueil que l'oston.
De cuer contrit gemist et pleure.
Si que plus ne vueil qu'il demeure
En telle lameotacion.
Sa dévote contriccion,
Qui de lermes moulle sa face.
Me contraint que grâce li face.
— Or sus, trestouz I
NOSTaS-BAMB^
Mon Dieu, mon père et mon filz doulz,
Nous ferons vostre voulenté.
— Sus, anges I soiez apresté
De tost descendre.
GABRIEL.
Dame, qui péustes comprendre
Ce que ne pevent pas les cieulx,
Ghascun de nous est ententiex
De voz grez faire.
HICHIEL.
En ce ne povons-nous meffaire :
cieux que je devrais acquérir. Hélas! si
mon cœur se serre de douleur , j'ai (pour
cela) une raison et une cause trop bonnes.
Je suis bien malotru de me mettre en un
esclavage tel que je sers et j'adore Maho-
metv qui n'est qu'une véritable fanfreluche.
Ah, doux Jésus, qui es sans prix ! d'où m'est
venue cette grande folie qui fait que moi,
que tu as fait à ton image et à qui tu as
donné le nom de chrétien, je n'ai pas su le
reconnaître ; mais qu'au contraire j'ai com-
mis un crime si affreux que je t'ai renié, toi
et ta mère , par suite d'un désespoir né de
la colère? Ah ! Siré, qui, comme le dit TÉ-
criture-Sainte, êtes doux et miséricordieux
envers toute créature qui se repent de son
péché, je vous demande pardon de ce que
j'ai fait. Pardon ! hélas ! comment osé-je le
dire? Certes, je demande une chose que
vous avez beau jeu à ne pas i^'accorder et
raison de me refuser. Sire : c'est pourquoi
je m'asseoirai ici à terre , et je pleurerai ici
mon péché amèrement.
DIEU.
Mère , et vous, Jean, allons-nous-en là-
bas, vers ce pécheur d'Othon ; je veux que
pous le tirions de la douleur qu'il a. II gé-
mit et pleure d'un cœur contrit, tellement
que je ne veux plus qu'il demeure en une
pareille lamentation. Sa dévote contrition,
qui mouille sa face de larmes, me contraint
à lui faire grâce. — Allons, vous lousl
NOTRE-DAME.
Mon Dieu, mon père et mon doux fils,
nous ferons votre volonté. — Allons, anges !
soyez prêts à descendre bientôt.
GABRIEL.
Dame, qui pûtes comprendre ce que ne
peuvent (embrasser) les cieux, chacun de
nous est décidé à faire votre volonté.
MICHEL.
En cela nous ne pouvons errer : mainte-
468
TUÉATllK FRANÇAIS
Or en alons nous iij. chaolant,
Jehan, aussi qu'en esbatant :
Je le conseil.
SAINT JEHAN.
Il me plaist aussi et le vueil.
Sus ! commencez, mes amis doulx. *
RondeL
Royne des cieulx, qui en vous
Servir met son entencion,
Moult fait bonne opperacion :
Il acquiert vertuz, et de touz
Ses vices a remission ,
Boyne des cieulx, qui en vous
Servir met son entencion ;
Et Dieu treuve en la fin si doulx
Que de gloire a refeccion»
Où est toute perfeccion.
Royne descieuht, qui en vous
Servir met son entencion,
Moult Tait bonne opperacion.
DIEU.
Ostes, pour la contriccion
Vraie que Je voy estre en loy.
As recouvré grâce. ïaiz-toy.
A Romme tout droit t'en iras ;
Là, ton pechié confesseras,
Puis qu'à repentence es venuz :
Il le fault, tu y es tenuz,
Ou ce que tu fais rien ne vault.
Oultre, tu as un grant deffauU ,
Qu'à tort as ta femme bay
Et jusques à mort envay :
Et pour ce aussi tu la querras.
Et pardon li en requerras.
Plus ne demeure en ceste terre ;
Mais à Romme t'en vas bonne erre.
Et fay ce que t'ay divisé.
— Je l'ay assez bien avisé.
Sus ! alons-m'ent.
NOSTRE-DAME.
Avant! Anges et vous, Jehan,
Alez le chemin que venistes.
Et en alant le chant par dites
Qu*avez empris.
GABRIEL.
Excellente Vierge de pris.
Puisqu'il vous plaist, si ferons-nous.
[Pin] du rondel précèdent.
nant, Jean, allons-nous-en tous les trois ei
chantant , aussi bien qu'en nous livrant a
nos jeux : c'est mon avis.
SAINT JEAN.
Gela me plait aussi et je le veux. ÂUods!
commencez, mes doux amis.
Rondeau.
Reine des cieux , celui qui s'applique à
vous servir, fait une très-bonne opéntioû:
il acquiert des vertus , et obtient la rémis-
sion de tous ses viees, Reine des deux, ce-
lui qui s'applique à vous servir; et à la £d
il trouve Dieu si doux qu'il est repo de
gloire (là) oti est toute perfection. Reine
des cieux, celui qui s'applique à vous ter-
vir, fait une très-bonne opération.
DIEU.
Otbon, eu égard à la vraie conlriiîon qac
je vois en toi, tu es rentré en grâce. Tais-
toi. Tu t'en iras tout droit à Rome; lit»
confesseras ton péché, puisque tu es yenn
à repentance : il le faut, lu y es tenu, oace
que tu fais ne vaut rien. En outre , ta as
(commis) une grande faute , en haîssanu
tort ta femme et en la poursuivant jusqua
la mort : c'est pourquoi tu la cherchées,
et tu lui en demanderas pardon. Ne de-
meure plus en cette terre; mais va-i*en Tite
à Rome, et fais ce que je t'ai prescrit. --i«
l'ai assez bien conseillé. Debout ! allons-
nous-en.
NOTRE-DAME.
En avant I Anges et vous, Jean, preDCïJÇ
chemin par lequel vous vîntes , «^ ^"
lant, achevez le chant que vous avet co •
mence.
GABRIEL.
Viei^e excellente et sans prix , P^^"*
cela vous plaît, nous le ferons.
[Fin] du rondeau pricédent*
kU MOYEN-AGE.
469
Et Diea treuve en la 6a si doulx
Que de gloire a refeccion,
Où est toute perfeccioa.
Royne des cieulx, qui en vous
Servir mect son entencion,
Moult fait bonne opperacion.
OSTES.
Père de consolacion,
Piteux, doulx et misericors.
Ha ! Sire, quant je me recors
Que des cieulx vous estes oultré
El à moy vous estes monstre,
Et vostre doolce Mère aussi,
Et que je vous ay véu cy.
Bien doy bouche, mains et cuer tendre
A vousioeret grâces rendre.
Cy endroit plus ne demourray ;
Mais à Romme seul m'en îray
Tout maintenant.
[lotart.]
Pour acomplir mon convenant,
Messeigneurs, à vous ci retourne ;
Si vous vueil deviser à ourne
Ce pour quoy j'ay esté à Romme.
Il y a d'armes maint bon homme ;
L'empereur y est, n'est pas doubte,
Et plusieurs nobles en sa route.
Je le vi assis en son trosne
Et lez li le marquis d'Ancosne^,
Et le prince aussi de Tarente
Et le conte de Sainte-Rente,
D'Espaigne le roy Berengier,
Et le conte de Mondangier.
Brief, il y a voit, à m'entente.
De grans barons de xx. à trente;
Si ont de gens grant convenue ,
B'atendent que vostre venue
Pour eulx combatre.
LA FILLE.
Messeigneurs, avant ce qu'embatrc
Nous aillons plus en la bataille,
Je vous pri qu'à l'empereur aille
Parler. Je tien par mon recort
Que je vous mettray à accort.
Se g'y vois ; et si vous vueil dire
Qu'encore pouriez veoir, sire.
* Ce tilre est maintenant porté par la famille de
Pracomtal, dont les armoiries sont accompagnées
Et à la fin il trouve Dieu si doux qu'il
est repu de gloire (là) où est toute perfec-
tion. Reine des cieux, celui qui s'appli-
que à vous servir, fait une très-bonne opé-
ration.
OTHON.
Père de consolation, compatissant, doux et
miséricordieux, ah ! Sire, quand je me rap-
pelle que vous êtes descendu des cieux et que
vous vous êtes montré à moi, et votre douce
Mère aussi , et qu'ici je vous ai vu , je dois
bien tendre ma bouche , mes mains et mon
cœur à vous louer et à vous rendre grâces.
Je ne demeurerai plus ici ; mais je m'en irai
seul à Rome à l'instant même.
[lotart.]
Pour accomplir ma promesse , messei-
gneurs, je reviens ici auprès de vous, et je
veux vous raconter de point en point ce
pour quoi j'ai été à Rome. Il y a maint bons
hommes d'armes; l'empereur y est, il n'y a
pas de doute, et plusieurs nobles forment
son cortège. Je le vis assis sur son trône,
et près de lui (se trouvaient) le marquis
d'Ancône , le prince de Tarente, le comte
de Sainte-Rente, Bérenger le roi d'Espagne»
et le comte de Mondanger. Bref, il y avait, à
mon compte, de vingt à trente grands barons;
ils ont une grande multitude de gens , e^
ils n'attendent que votre venue pour com-
battre.
LA F14iL£.
Messeigneurs, avant de nous engager plus
avant dans la guerre, je vous prie de me lais-
ser aller parler à l'empereur. Je tiens pour
certain que je vous mettrai d'accord, si j'y
vais; et je puis vous dire que vous pourriez
encore voir (n'en doutez pas), sire, votre
d*une devise telle que ifbus serions tenté de eroire
qu'elle a été fournie parRabelau, lors deson TOjage
en Italie.
472
THÉÂTRE
Mais contre li baille mon gage»
Présent tout ce noble barnage,
Et l'appelle de tra'ison ;
Car, comme faux et sanz raison
D'une moye suer se vanta
Qu'à 11 charnelment habita :
Dont ma suer prist telle fraeur,
Tel paeur et telle douleur
Que hors du pays s'en foy,
Ains puis nouvelles n'en oy.
Yostre niez Espaigne en perdy.
Qui bon homme estoit et hardy ,
Et de dueil si se desvoya
G' on ne scet où il s'avoya ;
Et pour ce que le cuer m'en serre,
Le tralstre en champ vueil conquerre :
Faites-m'en droit.
OSTES.
Sire, je vous pri cy-endroit
Que le champ faire me laissiez.
— Oncle, ne me recongnoissiez?
Sachiez Oston vostreniez sui,
Qui ay puis souffert maint annuy;
D'oultre mervien.
l'ehperbur.
Ostes, biaux niez, puisque vous tien.
Certes, mon cuer est appaisiez.
Acolës^me tost et baisiez ;
Bien veigniez-vous.
OSTBS.
Sire, je me plain devant touz
Voz barons qu'assemblez voy cy
De ce traître faux icy,
Et dy qu'à tort il lient ma terre :
Si l'en vueil corps à corps conquerre
Et desregnier.
BERENGIER.
Ostes, je croy que au derrenier
Vous vous trouverez decéu.
Il est vérité qu'ay jeu
A vostre femme charnelment.
M'en parlez jà si haultement;
Car je prouveray que c'est voir.
En champ, se l'en voulez avoir
Et il conviengne qu'il se face.
le ne prise vostre menace
De riens, Oston.
l'emperiere.
Or paiz ! ce debat-cy oston.
•— Berengier, soit ou joie ou deulx.
FRANÇAIS
j donne honneur et bonne vie, à vous étalons
les barons que je vois ici ! et qu'il n'en ex-
cepte aucun, hors Bérenger, le roi d'E^spa-
gne ! au contraire, en présence de tootce no-
ble baronnage, je donne mon gage contre luî
et je l'accuse de trahison ; car, comme un
imposteur et sans raison , il s'est vanté dV
voir cohabité charnellement avec une sœnrà
moi : ce dont elle prit une frayeur, one peur
et une douleur telles qu'elle s'enfnit hors
du pays, et que je n'en entendis pins par-
ler. Votre neveu, qui était brave et hardi,
en perdit l'Espagne, et le chagrin l'égara
tellement qu'on ne sait où il alla ; comme
j'en ai le cœur serré , je veux vaincre le
traître en champ-clos. Faites-m'en justice.
OTHOR.
Sire, je vous prie ici de me laisser entrer
dans la lice. — Oncle, ne me reconnaissez-
vous pas? Sachez que je suis Othon, yotre
neveu, qui depuis ai souffert mainte peioe.
Je viens d'ontre-mer.
l'empereur.
Othon, beau neveu, puisque je vous tiens,
certes, mon cœur est soulagé. Embrassez-
moi vite et baisez-moi; soyez le bienvenu.
OTHON.
Sire, je me plains devant tous vos barons
que je vois assemblés ici , de ce traître fé-
lon , et je dis qu'il retient ma terre à tort :
je veux le combattre corps à corps et réfu-
ter son témoignage.
bérenger.
Othon, je crois qu'à la fin vous vous troo-
verez déçu. La vérité est que j'ai cohabité
charnellement avec votre femme. N'en par-
lez pas si haut ; car je vous prouverai en
champ-clos que c'est vrai, si vous voulez le
combat et s'il faut qu'il ait lieu. Othon, je
ne fais aucun cas de votre menace.
L EMPEREUR.
Allons, paix! terminons ce débat -ci.
— Bérenger, soit joie ou douleur, il fani
Il convient que l'un de ces deux
Vous combatez.
BBRENGIER.
Sire, jà plus n'en debatei.
Trop voulentiers, mais j]ue me dites
Pour lequel d'eulx je seray quittes
Avoir aCTaire.
L*EMPERIBRE.
Auquel de vous deux cest affaire
Adjngeray?
OSTSS.
Sire, par droit je le feray,
Car c'est mon fait. — Et je vous pri,
Chier sire, faites-m'en l'oclri,
Qui pris m'avez.
LA FILLE.
Je n'y vueil, puisque vous le voulez,
Point contredire.
OSTBS.
Grant merciz plus de cent foiz, sire,
De cest accort.
l'bhpbribrb.
Or tost ! pour savoir qui a tort.
Seigneurs; alez monter bonne erre.
Et en celle pièce de terre
Là revenez.
OSTBS.
Puisque le congié m'en donnez.
Sire, g'y vois.
BBRBNGIER.
Esgardez, fait-il grant harnoys !
Il m'a jà conquis, ce li semble;
Mais s'en champ povons estre ensemble.
Je li cuit faire tel cembel
Qu'il n'ara pas si le qnaquel.
Je vois monter.
LA FILLE.
Certes, sire, joy compter
A cenlx qui ma seur congnoissoient
Et qui son estât bien savoient
Qu'en Espaigne n'avoit pasfamo
En qui éust mains de diffame;
Et quant la gageure avint.
Et la chose dire on li vint,
Et qu'Espaigne ot Ostes perdu,
Elle ot le cuer si esperdu
Qu'elle se pasma contre terre.
Et la nuit s'en fouy bonne erre
Par divise (sic) înspiracion ;
Car on li ol fuit mencion
AU MOTBN-AGB. 473
que vous vous battiez avec Tun des deux.
BÉRBNGBR.
Sire , ne discutez plus à ce sujet* Très-
volontiers, pourvu que vous me disiez avec
lequel d'eux j'aurai affaire pour être quitte.
l'eupereor.
Auquel de vous deux adjugerai-je cette
affaire?
OTHOlf.
Sire, il est juste que je combatte» car c'est
mon fait. — Et je vous prie, cher sire qui
m'avez pris, de m'accorder cette grftce.
LA FILLE.
Puisque vous le voulez, je ne veux point
m'y opposer.
OTHOlf.
Sire, grand* merci plus de cent fois pour
ce consentement.
l'empereur.
Allons, vite! pour savoir qui a tort, sei-
gneurs; allez prompiement monter à cheval,
et revenez en cet endroit»
OTHOR.
Puisque vous m'en donnez la permission,
sire» j'y ^ais*
BÉRBNGBR.
Regardez, fait -il de l'embarras! il lui
semble qu'il m'a déjà vaincu ; mais si nous
pouvons être ensemble en champ-clos , je
compte l'attaquer de telle sorte qu'il n'aura
pas autant de caquet. Je vais monter.
LA fille.
Certes, sire, j'ouïs conter à ceux qui con-
naissaient ma sœur et qui savaient quelle
était sa manière d'être, qu'il n'y avait pas en
Espagne de femme qui e&t une meilleure
réputation; et quand la gageure eut lieu,
qu'on vint à lui dire la chose, et qu'Othon
eut perdu l'Espagne , elle eut le cœur si
brisé qu'elle se p&ma contre terre. Et la
nuit elle s'enfuit au plus vite, par l'inspira-
tion du ciel ; car on lui avait annoncé que,
si Othon pouvait la tenir, il la ferait piérir
honteusement, sans Tépargner.
474
THÉÂTRE PBANÇAIS
Que, 86 Ostes la povoil tenir,
A honte la feroit fenir,
Sanz espargnier.
PUniER CHEVALIER l'bHPERIERB.
En ce n'éust péa gaignier,
Et si fnst laide convenue ;
Or la chose est advenue.
Se Dieu plaist, bien.
ij* CHEVAUBR.
Certainement, ainsi le tien,
Et pour le miex, à mon cuidier;
Et Biex en vueille en droit aidier
Encore ennuit I
l'bkpbribre.
Nous en verrons, ne vous ennu[i]t.
Qu'en pourra estre.
OSTES.
Dame de la gloire celestre.
Vierge, en qui toute grâce habonde,
Mère, telle c'onques seconde
Ne fu devant toy ni après.
Rose de lis, de biantë cyprès,
Souuef flairant par bonnes ouvres.
Tes yex de doulceur vers moy ouvres
Et en ta pitié me regardes
Et de mort vilaine me gardes.
Dame, en ce champs que je vois faire
He donnes de mon adversaire
Telle victoire qu'il gehisse
Et que de la bouche li isse
Gomment il a par traîson
Tenu ma terre et sanz raison.
Dame, en toy seule est m'esperance ;
Dame, en toy ay si grant fiance.
Et en t'aide tant me fy
Que de ma force je dy fy
Et de mes armes (Dame, entens).
Envers Taïde que j'atens
Avoir de toy.
BBRENGIER.
Ostes, Ostes, puisque vous voy
En champ» jamais n'en partirez
Devant ce qu'à honte mourrez
Et par mes mains*
OSTES.
A» tralstre ! menaces mains,
Si feras sens.
l'empereur.
Or tost, seigneurs 1 c'est mes assens
Que descendez touz deux à terre.
LE PREMIER GHBVAUBR 1« L BMPZUDI.
Il n'eût pu gagner à cela, et c'eut été ooe
vilaine affaire; maintenant, s'il plaît à Dieu,
la chose est venae à bien.
LB DBDZiftME CHETALnCR.
Certainement, je le ^pense ainsi , et (c'es^
pour le mieux » suivant mon opinloo; ei
Dieu veuille prêter son aide au droit eocon
aujourd'hui I
l'bmfbilbur*
Ne vous chagrinez pcûnt, nous verroisa
qui pourra en être.
OTHO!f.
Dame de la gloire céleste , Vierge, ei
qui toute grâce^ abonde. Mère, qui n'eus n
n'auras jamais de pareille, rose de lis, cj<
près de beauté ,^qui répands'^UD parTum di
bonnes œuvres, ouvre vers moi tes yein
de douceur, regarde *moi dans ta pitié ei
garde-moi de mort honteuse. Dame, dan
ce combat que je vais livrer, donne-rooisoi
mon adversaire une victoire telle qu'il coo*
fesse et qu'il lui sorte de la bouche cobf
ment il a par trahison et à tort teou ou
terre. Dame , en toi seule est mon espé*
rance ; Dame , j'ai en toi une confiance s
grande, et je me fie tellement en ton aid<
que je fais fi de ma force^et de'nnes annei
(Dame , écoute-moi) y en les comparant à
l'aide que j'attends de toi.
BÉRBIfOBR.
Othon, Othon, puisque je vous vois dans
la lice, vous n'en partirez jamais que vobs
ne soyez mort avec ignominie et par ©es
mams.
OTHOlf*
Ah , traître! menace moins, tu agî«« ^'
gement.
l'empbreur. . .
Allons vite, seigneurs! ma ^on»^
que vous descendiez tous deux à
AU HOTBIf-AGB.
475
Voz chevaulx renvoies bonne erre
Deliyrëment.
OSTES.
Sire, je feniy bonnement
Vofiire plaisir.
BBREIfGIBR.
Aulre chose aussi ne désir :
C'est fait, jas sui.
l'empereur.
Biaoxseignenrs» il fault qae au Jour d'uy
Yostre prouesce soit yéue
Et que la vérité scéue
Soit de vostre fait, ce me semble.
Il n'y a plus, aies ensemble»
Et face chascun son devoir.
Puisque vous nepovez avoir
Autrement paix.
08TE8.
le te deffy, traître ; huymais
Gars-te de moy.
BERERGIER.
Je ne te prise ce ne quoy :
Contre toy bien me deffendray,
Et assez tost je te rendray
Pris et vaincu.
OSTBS.
Non feras, tant com j'ay escu
N'espée ou poing.
(Cj se combalenl.)
BERBNGIER.
Ne puis plus durer : je vous doing,
Ostes, m'espée et me rens pris
Comme celi qui a mespris
Et qm a tort.
OSTBS.
Certes, Je vous mettray à mort,
Traistre, ains que je cesse mais.
Ne ferez traïson jamais.
Quant de ce champ départirez ;
Car sur le corps n'emporterez
De teste peint.
l'empereur .
Ostes, Ostes, ho I en ce point,
le vous deffens à le destruire;
H nous dira» avant qu'il muire,
Tout son meffiiit.
OBTES.
Puisqu'il vonsplaist, que ainsi soit fait.
— Gebîs, larron !
Renvoyez vos chevaux tout de suite.
OTHON.
Sire , je ferai de bon cœur ce qui vous
plaît.
BÉRENGER.
Hoi aussi , je ne désire rien autre. C'est
fait, je suis à terre.
l'empereur.
Beaux seigneurs, il faut, ce me semble,
qu'aujourd'hui votre prouesse soit vue et
que l'on sache la vérité touchant votre con-
duite. Il n'y a plus à (dire), allez ensemble et
que chacun fasse son devoir , puisque vous
ne pouvez avoir autrement la paix.
otmom.
Je te défie, traître ; dès à présent garde-toi
de moi.
b^rbuger.
Je ne te prise pas le moios du monde.
Je me défendrai bien contre toi, et bientôt
je te rendrai prisonnier et vaincu.
OTHOll.
Tu n'en feras rien, tant que j'aurai écu ou
épée au poing.
(Ici iU combaltent.)
BÉRENGER.
Je ne puis plus résister : Othon , je vous
remets mon épée et Je me rends prisonnier
comme un homme qui a mal agi et qui a
tort.
OTHOB.
Certes, je vous mettrai à mort, traître,
avant que je cesse. Vous ne commettrez ja-
mais de trahison; car vous n'emporterez
point de tète sur le corps.
l'empereur*
Othon , OthoB , ho ! (puisque les choses
en sont) à ce point, je vous défends de le
faire périr; avant de mourir, il nous dira
tout son méfait.
OTHON.
Puisque tel est votre plaisir, qu'il en soit
fait ainsi. — Avoue, larron !
476
THÉÂTRE rRANÇAlS
BBRENGIBR.
Mercy le pry, noble baron:
Mon meffait tout regebiray.
Ne jà de mot n'en mentiray.
Quant je gagay par mon oultrage
Qu'i n'estoit femme, tant fust sage,
De qui ma voulenté n'eusse.
Pour tant que à H parler péusse^
Et je parlay à vostre famé,
Elle vit bien qu'en grant difTame
De moy croire pourroit cheoir,
Si ne me daigna plus veoir
N'escouter, comme bonne et belle.
Lors me tray yers sa damoiselle.
Qui Esglantine avoit à non ;
Et tant li promis et 6s don
Que les enseignes m'apporta
Et du sain aussi m'enorta
Que vostre preude femme porte.
Et où siet, se elle n'est morte ;
Mais onques je ne la y y nue,
Ne par mauvaise convenue
Onques à elle n'abilay,
Jà soit ce que je m'en ventay.
Dontjementy.
OSTES.
'iVaistre, bien m'as anienti ;
Par toy l'ay-je perdue, voir,
Car onques puis ne po savoir
Où elle ala.
LA FILLE.
Sire emperiere, ce faulx-là,
Ke souffrez point que Ostes l'acore ;
Faites-le cy venir encore
Devant vous : assez tost verrez
Une chose dont vous sererez (iic)
Moult merveilliez.
l'euperiere.
Puisque vous le me conseilliez,
Il sera fait. — Ostes, bianx niez,
Je vueil que vous .ij ci vegniez ;
Mais Berengier premier istra.
Qui encores nous congnoistra
Quelque meffait.
08TBS.
Or soit, sire, à vostre gré fait.
— Sus, traître ! ce champ vuidiez ;
N'estes pas pour ce, ne cuidiez,
Quitte de mort.
BÉRERGER.
Je te demande grâce, noble baron : je tp
déclarerai tout mon méfait, et je ue meoti-
rai pas d'un seul mot. Quand j*eus la pré-
somption dégager qu'il n'était femme, quel-
que sage qu'elle fût, dont je ne disposasse an
gré de mes désirs, pourvu que je pusseloi par»
1er, et que je m'entretins avec votre femme,
elle vit bien qu'en me croyant elle poomit
tomber dans un grand déshonneur, et ne
daigna plus me voir ni m'écouter, comoe
bonne et belle (qu'elle est). Alors je m
tournai vers sa demoiseOe, qui avait ood
Églantine ; je lui promis et lui donnai m
qu'elle m'apporta les marques (stipoléesjet
m'informa aussi du signe que porte TOire
respectable femme, et de la place où il est,
si elle n'est pas morte ; mais je ne la vis pu
nue et je ne cohabitai jamais avec elle, bien
que je m'en sois vanté. Alors je mentis.
OTBON.
Traître, tu m'as bien anéanti; par toi je
l'ai perdue, en vérité, car jamais je oepos
savoir où elle alla.
LA FILLE.
Sire empereur, ce fourbe-là, ne souffres
point qu'Othon le tue; faites-le venir eflcore
devant vous : vous verrez bientôt une chose
dont vous serez fort émerveillé.
L*EHP£REDR*
Puisque vous me le conseillez , cela sera
fait.— Mon cher neveu Olhon, jevcuxque
vous veniez ici tous deux; mais Bérenger
sortira le premier, et nous révélera encore
quelque méfait.
OTHON* .
Sire, qu'il soit fait selon voire volonlév-
Debout, traître ! sortez du champs^^'^^
n'êtes point cependant, ne le croyeip" »
quitte de la mort.
AU MOYEN-AGE*
477
LA FILLE.
Très chier sire, par vostre accort
GoDgié me donnez et liseence
Que je Yoas die en audience
Que cy vieng querre.
l'ehpeeibre.
Il me plaist : or, dites bonne erre»
Mon ami chier.
LA FILLE*
Sire, ge y vieng con messagier
Pour eschiver, se je puis, guerre
Et pour la paiz mettre et acquerre
Entre vous et voz ennemis,
Qui se sont en ce pais mis.
Si vouspiaist, .ij. enmanderay,
Et îcy venir les feray ;
Mais il aront, à brief parler,
Dé vous sauf venir et aler ;
Je le conseil.
l'emperiere.
Mandez-les, amis, je le vueil
Et si Tollroy.
LA fille.
Biaux seigneurs, or tost 1 je vous proy,
A noz seigneurs les roys alez,
Et faites tant qu'à eulx parlez.
Dites-leur que sanz detriance
Chascun de ci venir s'avance :
Si verront leur fille et leur niepce
Qu^ilz ont désiré si grant pièce,
A jà de temps.
PREMIEE CHEVALIER ALFOMS- •
Sire, nous ferons sanz contens
Et tantost ce que commandez.
— Messeigneurs, cy plus n'attendez ;
Hais à touz deux vous plaise et siesse
Que veigniez veoir vostre niepce
Et vostre fille.
ALFOlfSE.
Nous jeues-tu d'un tour de quille.
Par moquerie ?
ij« CHEVALIER ALFONS.
Non, sire, par sainte Guérie !
Denis le vous mande par nous.
Qui a pris séurté pour vous
De l'emperiere.
ROT DE GRENADE.
Puisqu'il est en telle manière ,
Frère, alons-y.
LA FILLE.
Très«cher sire, veuillez me donner la
permission et la liberté de vous dire en pu-
blic ce que je viens chercher ici.
l'eupebedr.
Je le veux bien : allons, dites vile, non
cher ami.
LA FILLE.
Sire, je viens ici comme messager pour
empêcher, si je puis, la guerre, et pour met-
tre et amener la paix entre vous et vos en-
nemis, qui ont fait invasion dans ce pays.
Si cela vous plaît, j'en manderai deux et je
les ferai venir ici; mais, en peu de mots, ils
auront de vous un sauf-conduit pour l'aller
et le retour. Je le conseille.
L EMPEREUR.
Ami, mandez-les, je le veux, et j'y con-
sens.
LE FILLE.
Beaux seigneurs, je vous prie, allez vite à
nos seigneurs les rois, et faites tant que vous
leur parliez. Dites-leur que chacun vienne
ici sans retard : ils verront leur fille et leur
nièce qu'ils ont désirée pendant si long-
temps.
LE PREMIER CHEVALIER D* ALPHONSE.
Sire, nous ferons sans objection et tout
de suite ce que vous commandez. — Mes-
seigneurs» n'attendez plus ici; mais veuil-
lez, tous deux, venir voir votre nièce et vo-
tre fille.
ALPHONSE.
Nous joues-tu un tour de quille, par mo-
querie?
LE DEUXIÈME CHEVALIER D'ALPHONSB.
Non, sire , par sainte Guérie I Denis vous
le mand^ par nous , après avoir pris de
l'empereur une sûreté pour vous.
LE ROI DE GRENADE.
Puisqu'il en est ainsi, frère, alloas-v.
478
THÉATRB FRANÇAIS
ALPOMS.
Alons» frère* je vous em pry.
Qttaaque j'ay perdu ne priB UUe,
Mais que yeoir puisse ma fiUe,
Que tant désir.
PREMIER GHEYAUBR ALFOIfS.
Si feres-vou8, au Dieu plaisir.
Suivez-nous, nous alons devant.
— Sire» avançons-nous» or avant!
Alons par cy.
LA FILLE.
Sire emperiere» puisque cy
Sont ces .ij seigneurs-cy venuz»
Or entendez» gros et menuz»
Ce que vueil dire en amistié;
Et vous verrez joie et pitié
Merveilleuse» si com me semble»
Ains que nous départons d'ensemble.
Je m'adresce à vous, sire Alfons,
Qui me sui porté comme uns boms
En servant vous et vostre frère.
S'ay bien véu qu'aviez la chlere
Et les yei sur moy» sanz tarder»
Plus qu'à nul autre regarder»
Sanz avoir de moy congnoissance ;
Mais s'a fait Diex de sa puissance :
Si n'enaiez jà cuer marri.
Yez cl mon seigneur» mon mari»
Ostes» qui est niez l'emperiere.
Me {sic) scé combien vous m'avez chiere ;
Vostre fille sui que laissastes
A Burs» quant à Grenade alastes.
Ne cuidez pas que je devine;
Tenez» regardez ma poitrine :
G'y ay mamelle comme famé;
Du monstrer n'est point de diffame.
Les autres membres secrez tous
Femenins ay» ce savez-vous.
— Ostes» plus parler n'en convient ;
Mais» puisque la chose ainsi vient
Que la trayson est prouvée
Dont je estoie à tort reprouvée »
Loez soit Diex !
ALFOnS.
Fille, plourer me fois des yex •
De pitié et de joie» voir;
Ne l'un ne puis sanz joie avoir
Quant le regart.
OSTON.
Ha» biau sire Diex ! tost ou tart
ALFHMSE.
AUons^y, frère » je vous en prie. Je w
prise pas tout ce que j'ai perdu U Talev
d'une bille» pourvu que je puisse voir ma
fille » que je désire lant.
LE PREMIER CHBVjUJBE d'aLPHORSE.
Vous l'aurez» s'il plait à Dieu» Snivez-
nous» nous allons devant. — Sire, aTançoos-
nous» en avant ! allons par ici.
LA FILLE.
Sire empereur» maintenant que ces deux
seigneurs sont venus ici» écoulez, grands et
petits» ce que je veux dire d'amitié; et avaot
que nous nous séparions» vous seres témoins
d'un spectacle qui vous inspirera de la joie
et de la pitié d'une façon extraordinaire. Je
m'adresse à vous » sire Alphonse , moi qui
me suis fait passer pour homme en vous
servant» vous et vptre frère. Tai bien vo
que vous aviez le visage et les yeux loor-
nés vers moi» sans relâche» occupé à roere-
garder plus que tout autre» et sans me re-
connaître ; mais c'est Dieu qui en est l'ao-
teur par sa puissance : ainsi , n'en ayez p»
le cœur marri. Voici mon seigneur» nos
mari, Othon, qui est neveu de l'empeienr.
Je sais à quel point vous me chérissez; je
suis votre fille que vous laissâtes à Buigos,
quand vous allâtes à Grenade. Ne croyes
pas que j'en impose ; tenez, regardez ma
poitrine : j'y ai des mamelles comme nue
femme; il n'y a pas de honte à les mon-
trer. J'ai » sachez-le » tous les autres mem-
bres secrets du sexe féminin. — Othon» il
n'en faut plus parler ; mais , puisque b
chose en est venue au point que la trahi-
son dont j'étais accusée à tort est prouvée ,
Dieu soit loué !
ALPHONSE.
Fille» en vérité j tu me fais pleurer de
pitié et de joie ; et je ne puis m'empécher
d'avoir de la joie quand je te regarde.
OTHOH.
Ah » beau sire Dieu! tftt ou urd tu récom-
AU NOTEN-AGS.
47»
Rens-ta des biens fais les mérites,
Et de panir les maux t'aquittes.
Aussi bien, osa très donloe suer,
Baise-inoy ; pour toy tout le cuer
En pleur me font.
l'bmperierb.
De pitié larmoier me font.
Or avant, avant! c'est assez.
De plorer maishuy vous cessez :
Diex a ceste assemblée fait.
Or pensons de mettre à effect
Le résidu.
ALFOHS.
Chier sire, j'ay bien entendu
Comment Chtes (n'en vueil pas istre)
A conquis ou champ le traïslre
Qui nous a mis sanz cause en guerre,
DoDt vengence venoie querre
Par l'aïde de mes amis;
Hais je tien que Dieu nous a mis
En la voie» si com me semble,
Qu apaisier nous pourrons ensemble.
Vezcy coaiment je le feray:
Dès maintenant je delairay
AOstes et à sa compaigne
En paiz le royaume d'Espaigne;
Mais le traistre en enmenrons,
Et la damoiselle querrons
Compaigne de son maléfice;
Si ferons de touz .ij. justice
Là où fait ont la tralson.
Et c'est chose bien de raison,
Ce m'est advis.
l'ehpbriere.
Je m'assens à voslre devis,
Alfons, sanz plus avant aler;
Et si vous doing, à brief parler,
Le royaume de Hirabel
Qui m'est eschéu de nouvel.
Et la conté des Yaux-Plaissiez,
Puis qu'à Espaigne renon(;iez
Du tout en tout.
LE ROT DB GRENADE.
Et je pense, ains qu'il soit le bout
D'un moys, li en tel estât mettre
Qu'il sera d'une terre maistre
I)ontilara.iij.H.livres
Chascun an touz franz et délivres :
Telle est m'entente.
penses les bonnes actions, et tu ne manques
pas de punir les mauvaises. Aussi bien, ma
très-douce sœur, baise-moi ; pour toi tout le
cœur me fond en larmes.
l'empereur.
Ils me font verser des pleurs de pitié. En
avant, en avant ! c'est assez. Cesses désor-
mais de pleurer : c'est Dieu qui a opéré
cette réunion. Pensons maintenant à effec-
tuer le reste.
ALPHONSE.
Cher sire , j'ai bien entendu comment
Othon (je n*en veux pas sortir) a vaincu en
champ-clos le traître qui sans cause nous a
mis en guerre, et dont je venais tirer ven-
geance par l'aide de mes amis; mais je
tiens que Dieu nous a mis , ce me semble ,
en voie d'accommodement. Voici comment
je m'y prendrai : dès maintenant je dé-
laisserai en paix à Othon et à son épouse le
royanme d'Espagne; mais nous emmène-
rons le traître , et nous rechercherons la
demoiselle complice de son crime, puis nous
ferons justice de tous deux là où ils ont fait
la trahison. Et c'est, ce me semble, chose
bien raisonnable.
L EMPEREUR.
Alphonse, je suis de votre avis, sans aller
plus avant; et je vous*donne, en un mot, le
royaume de Mirabel qui m'est nouvellement
échu, et le comté des Yaui-Plaissiez, puis-
que vous renoncez à l'Espagne du tout an
tout.
LE ROI DE GRENADE.
Quanta moi, je pense, avant qu'un mois
soit écoulé, le mettre en un état tel qu'il sera
maître d'une terre dont il aura un revenu
annuel de trois mille livres , clair et net :
telle est mon intention.
480
THÉÂTRE FRANÇAIS
L*BHPBRIBRB.
Ore, alons-m'en sanz plus d'atente,
Puisque Dieu nous a apaisies.
Ainçois que vous vous euToisiez»
Avecques moy touz dînerez.
Yez cy Berengier qu*enmenrez;
En voslre voulenté le met.
E» gardez I de li me desmet.
Et le vous baille.
LA FILLE.
Il n'eschappera pas, sanz faille;
Je vueil ordener qui le garde.
— Seigneurs, je le vous baille en garde
Et le vous livre.
LE PEBNIBR CHEVALIER ALVOIfS.
Dame, nous ferons à délivre
Tout vo vouloir.
l'ehpbribre.
Ici ne vueil plus remanoir;
Alons*m'en touz diner bonne erre.
Je voy aussi c*om me vient querre :
Yez ci mes gens, il en est heure.
— Seigneurs, je vueil que sanz demeure
Vous chantez, en nous conduisant.
Un motet qui soit déduisant,
Plaisant et bel.
LES CLBE8.
Sire, nous le ferons ysnel.
— Avant I chantons.
EXPLICIT.
l'ehpbreur.
Maintenant , allons- nous -en sans plus i
retard, puisque Dieu nous a réconciliés
Avant que vous vous en alliez, vous dlnere
tous avec moi. Voici Bérenger que tous em
mènerez ; je le mets à votre discrétion. Eh
regardez 1 je me dessaisis de lui , et vou
le donne.
LA FILLE.
Il n'échappera pas , je vous raasore ; j
veux commettre quelqu'un à sa garde. -
Seigneurs, je vous le confie et tous le livre.
LE PREMIER CHEVALIER D*ALPHOHSB.
Dame , nous ferons entièrement tout «
que vous voudrez.
l'empereur.
Je ne veux plus rester ici ; alions-nous^«i
vite dîner tous. Aussi bien je vob que Toii
me vient chercher : voici mes gens , il ei
est temps. — Seigneurs, je veux que sans
tarder vous chantiez , en nous conduisant ,
un motet qui soit récréatif, agréable et
beau.
LES CLERCS.
Sire, nous le ferons tout de suite. — En
avant I chantons.
FIN.
F. M.
AO MOTBN-AGB.
481
UN MIRACLE
DE NOSTRE-DAME
NOTICE.
Cette pièce est extraite da même manu-
scrit qne les précédentes» c'est-à-dire du
volume 72M. 4. B; elle commence an fo-
lio 84 reaOf an dessous d*une petite minia-
ture.
L'auteur de ce drame en a puisé le sujet
dans le Roman de la Manekine^ de Philippe
de Rei mes, trouvère du xui' siècle, dont les
œuvres sont conservées dans un manuscrit
de la Bibliothèque Royale. L'on trouvera
à la suite de ce Hirade des extraits de ce
roman, qui est encore inédit. F. M.
UN MIRACLE DE NOSTREDÂME.
NOMS DES PERSONNAGES.
LE CONTE.
LE ROY DE HONGRIE.
PREMIER CHEVALIER DE
HONGRIE.
ij« CHEVALIER DE HONGRIE.
RRMON.
LE PAPE.
LE PREMIER CARDINAL.
îj« CARDINAL.
JOirVE,oiiLAFILLE ROYNE.
GUYOT, premier sergent.
JOURDAIN, ij^tergent.
COCHET, le boarrel.
LE PREVOST au roy d'Escoue.
LE ROY D'ESCOSSE.
LA MERE dn roy d'Eicouc.
LEUBRRT on LEUBIN, eMoier.
LE PREMIER CHEVALIER
D'ESCOSSE.
ii« CHEVALIER D'ESCOSSE.
NOS PRE-DAME.
LE HERAUT.
LA PREMIERE DAM0I5ELLB.
YOLENT, ij* damouelle.
GODEFROY.
BON, seGi^uirc.
DIEU.
GABRIEL, premier ange.
MICHIBL, ij« ange.
LE SENATEUR.
LA FEMME DU SENATEUR.
GODEMAN , eacaier.
L'ENFANT.
COLIN, le clerc.
LE CHAPELLAIN.
Cj commence un Miracle de Nostre-Dame , com-
ment la fille du roy de Hongrie se copa la main pour
ce que son père la Touloit espouscr^ et un cslurgon
la garda irij. ans en samulelc.
LE CONTE.
Sire roys, à nous entendez:
Qne pensez ? Vous trop attendez
 marier, si com me semble
Et à tottz voz barons ensemble .
Regsuxies ou femme truissiez
A qui hoir raasle avoir puissiez;
li appartient.
Ici commence un miracle de NoU^e-Dame, com-
ment la fille du roi de Hongrie se coupa la main
parce que son pèit) toulait l'épouser, et un estur-
geon la garda sept ans dans sa muletle,
LE COMTE.
Sire roi , écoutez-nous : à quoi pensez-
vous? Il nous semble à moi et à tous vos
barons, que vous attendez trop long-temps à
vous marier. Voyez à trouver une femme de
qui vous puissiez avoir un héritier mftie; il
lefaut.
31
482
TIlÉATftE FRANÇAIS
PREMIER CHEVALIER.
Il dit voir, sire» il esconvient.
Eslre pieça le déussiez.
Afin q'un filz nous laississiez
Qui tenist après vous la terre,
Et qui uous defTendist de guerre,
S'estoit besoing.
LE ROY.
Seigneurs, sachiez ne près ne loing
Femme nulle n'espouseray.
Se telle n'est com vous diray:
Que semblable soil à ma femme
lYespassée (dont Diex ait Tame !),
De manière , de sens el de vis ;
Car je li juray et plevis
Que jà femme n'espouseroie
Ne ma eompaigne n'en feroye,
Se elle n'estoit de sa semblance.
De son sens et de sa puissance ;
Et se une telle poinl^vez,
Hardiement la me mandez :
Je la prendray.
LE CONTE.
Sire, je vous y respondray :
Vous nous parlez ey d*un affaire
Tel qu'il ne se peut pas bien faire,
C'on vous puist trouver une femme
De biauté ressamblant ma dame.
De façon et de meurs aussy .
Deportez-vous de ce poini-cy.
Car on n'en pourroit recouvrer ;
Et où la pourroit-on trouver?
Je ne scé, voir.
LE ROY.
Conte, je vous fas assavoir
Puisque j'en ay fait serement,
Je le tenray certainement.
Gomment qu'il aille.
LE CONTE.
Puisqu'il vous plaist, vaille que vaille,
Je m'en tairay.
ij' CHEVALIER.
Or nous traions çà ; j'en diray
A vous deux ce que bon m'en semble.
Autre foiz, vous et moy, ensemble
L'avous-nous de marier point,
Dont il nous dit tout en ce point
Con maintenant response avez ;
Et dès lors nous deux, ce savez,
Ënvoyasmes par le pays
LE PREMIER CHEVALIER.
Il dit vrai , sire , il le faut. Vous décrie]
être marié depuis long-tenopsy afin de do»
laisser un fils qui tint la terre après vous
et qui nous garantit de guerre, s'il était bc
soin.
LE BOI.
Seigneurs, sachez que ni près ni loio je
n'épouserai aucune femme, à moins qu'elle
ne soit comme je vous dirai : c'est-à-dire
semblable à ma femme défunte (dont Dlea
ait l'amel), de manières, d'esprit et de
visage; car je lui jurai de n'épouser aœ
femme et de n'en faire ma compagne qu'hâ-
tant qu'elle lui ressemblerait dextérieur,
d'esprit et de puissance. Si vous encoooais-
sez une pareille, envoyez-la-moi hardimeol:
je la prendrai.
LE COMTE*
Sire, je vous répondrai à cela: Vous nous
parlez ici d'une affaire qui ne peut pas tien
se faire , savoir qu'on .vous puisse uou-
ver une femme ressemblant à ma dame de
beauté, de figure et de mœurs. Renoncez à
cela , car on n'y pourrait réussir; et <À
pourrait -on la trouver? En vérité, jene
sais.
LE ROI.
Comte, je vous fais savoir que, puisque
j'en ai fait le serment, certes, je le tiendrai,
quoi qu'il advienne.
LE COMTE.
Puisque c'est votre plaisir , vaille q««
vaille, je me tairai là-dessus.
LE DEUXIÈME CHEVALIER*
Eh bien! retirons-nous à l'écart; je ^oas
dirai à vous deux ce que bon m'en semble
Autrefois, vous et moi, nous l'avons cxcue a
se marier , et il nous a fait , dans cette cir-
constance, la même réponse qac tout
l'heure. Alore, vous le savez, nous envop- i
mes tous deux par le pays des persomi<^ ,
qui ne sont ni sottes ni étourdies: elles on |
AU MOYEIV-AGE.
483
Telz qui ne sontfolz n*esl>:ihys,
Qui ont esté en mainte terre
Pour demander et pour enquerre
S'il péussent femme trouver
G'on péust ressamblant prouver
A la royne trespassée.
Longue saison a jà passée,
Et n'ont fait rien.
PREMIER CHEVALIER.
Vous dites voir, je le sçay bien :
Cest chose aussi qui ne peutestrc.
Brief, il nous y fault conseil mettre
Par quelque voye,
LE CONTE.
Il escon vient c'on y pourvoie :
Ce seroit à nous grant meschief
S'il mouroit et fussions sanz chief
Et sanz hoir venu de son corps.
A mettre y conseil bien m'accors,
Ains que plus tarde.
ij' CHEVALIER.
Seigneurs, vezcique je regarde :
Sa fille est assez sage et belle ,
Et si est jà grant damoiselle;
De meurs ressamble et de faiture
A sa mère miex que painture.
Qui li conseilleroit à prendre,
En feroit-il ore à reprendre
Trop malement?
PREMIER CHEVALIER.
Je croy que non, certainement.
Mais que Diex ne s'en courrouçasi
Et que aussi dire on li osast.
Qui li dira ?
LE CONTE.
Je sui celui qiti le fera
Hardiement, par sainte Crois !
R'alons-nous-ent à li touz trois ;
Si orrez comment parleray.
— Sire, sire, je vous diray
Nulle part trouver ne povons
Femme pour vous; et si avons
Fait chercher jusques oultre mer,
Qui que nous en doye blâmer.
Et puisqu'avoir ne voulez femme
Se elle ne ressemble ma dame
Et qu'en touz cas soit sa pareille.
Je vous lo (mais que Dieu le vueille,
Et sainte Eglise s'i consente)
Que vostre fille, qui est gente
été en mainte teirc pour demander et pour
s'enquérir si elles pourraient trouver une
femme que l'on pût prouver ressemblante à
la feue reine.. H s'est déjàjécoulé une longue
saison, et ils n'ont rien fait.
LE PREMIER CUEVALtER.
Vous dites vrai , je le sais bien : c'est
aussi une chose qui ne peut être. Bref,
il faut nous en aviser par quelque moyen.
LE COMTE.
Il faut y pourvoir : ce serait pour nous un
grand malheur s'il mourait et que nous fus-
sions sans chef et sans héritier issu de son
corps. Je suis bien d'avis d'en délibérer,
sans tarder davantage.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Seigneurs, voici ce que je pense: sa fille
est assez sage et belle; c'est une demoi-
selle déjà assez grande , et , sous le rapport
des mœurs et des traits, elle ressemble à sa
mèpe mieux qu'une peinture. Celui qui lui
conseillerait de la prendre, commettrait-il
maintenant une action trop répréhensible?
LE PREMIER CHEVALIER.
Je crois que non , certainement, pourvu
que Dieu ne s*en courrouce pas et que l'on
ose le lui dire? Qui le lui dira?
LE COMTE.
C'est moi qui le ferai avec hardiesse, par
la sainte Croix! Allons-nous-en tous les
trois à lui ; vous entendrez comment je lui
parlerai. — Sire , sire , je vous dirai que
nous ne pouvons vous trouver une femme
nulle ))art ; et cependant , nous blâme qui
voudra , nous avons fait chercher jusque
outre -mer. Puisque vous ne voulez en
avoir une qu'autant qu'elle ressemblera à
ma dame et qu'elle lui sera pareille en
tous points , je vous conseille (pourvu que
Dieu le permette , et que sainte Église
y consente ) d'épouser , en vérité , votre
fille , qui est une gentille demoiselle et
assez grande ; car nous ne connaissons
^Si THÉÂTRE
Damoiselle et asses d'aage»
Prenez, voire, par mariage ;
€lar plus n'en savons qui ressemble
La royne : si qu'il noii3 semble
Qu'ainsi le fauk*
LB ROT.
Seigneurs, ains que par mon deffaulc
Mon règne sanz hoir demourast
Ne qu'estrange roy s'i boutast,
Je feroye ce que vous dites.
Si croy-je que pieça n'oistes
Parler de fille femme à père ;
Et nonpourquant, mats qu'il m'appere
<2ue du pape en aie l'ottroy,
A la prendre à femme m'ottroy
Sanz contredit.
PRnyiBE CHBVALUR.
Or avant ! puisqu'il a ce.dit,
Il ne nous fault que un homme sage
Qfû face au pape ce message
Tost et isnel.
ij* CDEVALIBE.
Xen baillçray un bon et bel
Et sage assez, à un mot court ;.
Et si scet Testât de la court
De par delà.
LE GORTS.
Faites^leHDOUs venir or çà.
Je VOUS em pri.
PREMIER CHEVAURR*
Je le vois querre sanz detry.
— Remond, je vous truis bien à point:
Tenez-vous^n, sanz tarder point,
Âvecques moy.
REIIOR.
Voulentiers, monseigneur, par foy !
liais quelle part ne pour quoy faire?
Est nul qui me vueille meffaire?
Dites-me voir*
ij* CREVAUER.
Remon, je vous fas assavoir
Pour vostre prouffit vous vi^n querrc<»
Venez-ent avec moy bonne erre.
— Vez ci celui que dit vous ay»
Seigneurs; dites*li sanz delay
Qu'avez à faire.
LE CONTE.
Il fault, mon ami débonnaire.
Que pour le roy au pape alez ;
Et faites tant qu'à H parlez.
FRANÇAIS
personne autre qui ressemble à la reioe: ii
nous semble donc qu'il faut en agir ainsi.
LE ROI.
Seigneurs , plutôt que par ma faute non
trône demeurât sans héritier ^t qu'un roi
étranger ne s'en emparât, je ferais ce qoe
vous me dites. Je crois qu'il y a long-temps
que vous n'ouïtes parler d'une fillequi (ti b
femme de son père; et néanmoins, si l'on
me montre la permission du pape> je con-
sens à la prendre pour femme sans dilB-
culte.
LE PREVIBR CHEVAUBR.
En avant! puisqu'il a dit cela, il ne ooos
faut qu'un homme sage qui remplisse promp-
lement ce message auprès du pape.
LE DEUXIÈME CUEVAUSR.
J'en fournirai un qui est bon et bel et
assez habile, sans en dire plu^; il coidiK
très-bien l'allure de la cour de là4ns.
LE COMTE.
Faites-le-nous venir tout de suite ici, je
vous en prie.
LE PREMIER CREVAUER-
Je vais le chercher sans retard. — Bé-
mond, je vous trouve bien à poiot: veoei-
vous-en avec moi^ sans reiard.
Volontiers, monseigneuir > par (ma) «o* •
mais en quel endroit et pourquoi faire?£si-
il quelqu'un q^i veuille, me Qjtltrfiiier? Di-
tes-moi la vérjtp.
LE niS^X^E, CHEYAIABS.
Rémond, je vous f:|is, s^vpir fl^e je Ti«««
vous chercher pour votre profit? Vend-
vous-en vite avec moi. — Voici celoidonl
je vous ai parlé, seigneurs; diiesJuisaï^
délai ce que vous avez à faîr^*
LE COMTE.
Il faut , mon bon ami , que vous aine»
pouf le roi auprès du pape; et f^*'^ ^J
sorte de lui parler. Vous lui direz qae ^
AV NOTEN-ACE.
4s:>
Si li direz da roy commeni
Il a TOoé (opie nuUenieiit
Fennne n'ara par loariage.
Se ressamblant n'est de corsage
A celle qu'il ot espouaée
Jà pieça, qui est trespassée ;
Et commeiit» par mer et par terre,
Ses gens ont fait cérchier et querre,
£t si n*en treave-on point de telle
Fors nne BUe qu'il a bêle ;
Qa'il consente qu'il ait à Temme
Ceste fille, puisque autre dame
Ne peut-on nulle part trouver
C'on puist si ressamUant prouver
A la royne devant dite»
Ne de quoy soit de son veu quitte
Si bieil cou de sa fille avoir :
Or en faites vostre devoir.
Yes ci la supplication
Qui contient nostre entencion.
Amis, aies.
REMOlf.
MesseigneurSt plus ne m'en parlez,
fen feray quanque je pourray »
A Dieu tous vous commanderay.
Dès maintenant me met à voie.
Diex et ma dame sainte Avoye
Me doint grâce, quant je venray
Au pape et li supplieray.
Que ma sopplicaciou passe.
Et la besongne du roy face!
S'aray bien mon temps emploie»
Mon sens fault estre desploié.
Puisque là voy estre saint père.
Il fiiult que devant li m'appere,
Sans moy plus mettre en négligence.
— A vostre sainte révérence
Soit honneur, très saint père, faite !
(Kr vous plaise une requeste
Que faire entens.
LE PAPE.
S'escripte l'as, si la me tens
Sanz plus riens dire.
BBMON.
Oïl, je rây. Tenez, chîer sire.
Et la veez.
, LE PAPE.
Biaux seigneurs, ne me dé^éez
Conseil : vez ci une grant chose.
Ceste requeste cy propose :
roi a fait vœu de ne jamais prendre de
femme en mariage à moins qu'elle ne res-
semble de corps à celle quil a jadis épou-
sée et qui est morte. Vous ajouterez com-
ment, par mer et par terre , ses gens ont
fait chercher et fouiller, et que l'on n'en
trouve point de semblable , sinon une fille
qu'il a et qui est belle ; (et vous lui deman-
derez) qu'il consente à ce qu'il (le roi) ait
cette fille pour fenune, puisque l'on ne
trouve nulle part nne autre dame que Toor.
puisse prouver aussi ressemblante à la reine
déjà nommée , et quil ne sera aussi bien
d^agé de son vobu qu'en ayant sa fille.
Voici la supplique qui contient nos raisons.
Ami, allez.
RiMORlK
Hesseigneurs , ne m'en parlez plus , je
ferai à ce sujet tout ce que je pourrai* le-
vons dis adieu à tous. Dès maintenant je me
mets en route. Que Dieu et ma dame sainte
Avoie me fassent la grâce que, quand je vien-
drai vers le pape et que je lui adresserai,
ma supplique, elle passe, et que je remplisse
les d^irs du roi ! j'aurai, bien employé mon
temps. Il me faut déployer mon habileté.
Puisque je vois là-baa le saint père , i( faut
que j,e paraisse devant lui , sans y mettre
plus de retard. — Très saint père, honneur
à votre sainte révérence 1 veuillez ouïr une -
requête que j'ai à vous faire.
LE PAPE.
Situ l'as en écrit, remets-la-moi sans par*-
1er davantage.
aÉNOND..
Oui, je l'ai. Tenez, Cher sire, et regar-
dez-la.
LE PAPE.
Beaux seigneurs, ne me refusez pas vos-
conseils: voici une affaire importante. Telle
est la teneur de cette requête : le roi de Honr
486
Le roy de Hongrie une femme
Ot jà pieça (dontDiex aitTame!)
Qui morte est. Le roy veufait a
Que jamais plus femme nara^
Se ressamblant n*est la première.
De façon, de corps» de manière.
Or ne la peut-on trouver tele ;
Mais quoy ? une fille a de celle
Qui trespassée est, ce me semble.
Qui sa mère en touz cas ressemble,
Qn*il me requiert à femme prendre :
Ce peut-il faire sanz mesprendre
Contre la fov?
TllKATRE FRANÇAIS
grie eut autrefois une femme qui est mortf
(Dieu ait son ame !). Le roi a fait ? œn de De-
voir jamais d autre épouse, à moinsqDelle
ue ressemble à la défunte, de figure, de
corps, de manières. On ne peut en troiiTer
une pareille; mais quoi ? il a, ce me semble,
une fille de celle qui est trépassée, laquelle
ressemble en tous points à sa mère. Il oie
demande (la permission) de la prendre ponr
femme : peut-il le faire sans oiTeoser b foi?
LE PREUIER CARDINAL.
Je vous respons, quant est de moy,
11 n'est pas personne commune
En tant comme il est roy, c'est une ;
Ains est un homme singulier,
Si que à tel pot tel cuillier.
Je tien qu*il duit bien c*on li face
Plus qu*à homme d'autre estât graco ;
Et vous, qu'en dites?
ij' CARDINAL.
Pour eslre miex de son veu quittes,
Peut-on ottrier sa demande ;
Mais une autre chose demande.
— Amis, a-il, faites m'en sage,
Plusd'eafanz nez en mariage
Que la fillette?
REUON.
Nanil, et c'est ce qui dehaite
Le peuple et met en grant soussi ;
Car, sire, s'il mouroit ainsi
Sanz avoir masie hoir de son corps,
Meschiez, annuiz, guerrez, descors,
Entre le peuple et les seigneurs
Se mouveroient, les greigneurs
Que vous sachiez.
ij* CARDINAL.
Je lo donc que vous li faciez,
Saint père, ce qu'il vous requiert,
Puisque vostre licence quiert
Du mariage.
PREMIER CARDINAL*
Vous avez droit, sire, aussi fas-je ;
C'est du miex, à bien regarder.
Tant pour le veu qu'a fait garder,
Comme pour faire son devoir,
S'a Dieu plaist, de lignie avoir
LE PREMIER CARDIIIAL.
Quant à moi, je tous réponds que, roi
comme il l'est, ce n'est pas une persoonecoiii-
mune, c'est tout simple; mais un homme eo
dehors de la règle ; en sorte qu'à tel pot tel
cuiller. Je tiens qu'il connient de lui accor-
der une faveur plus qu'à un homme d'an
autre état; et vous, qu'en dites-vous?
LE DEUXIÈME CARDINAL.
On peut lui accorder sa demande pwir
mieux le dégager de son vœu; mais je de-
mande une autre chose. —Amis, apprenw-
le-moi, a-t-il eu de son mariage d'autres eo-
fans que la fillette?
RÉMOND.
Nenni,et c'est ce qui chagrine le peuple^
le met en grand souci ; car, sire, s'il mourait
en cet éUit, sans avoir d'héritier mâle de
son sang , il s'élèverait entre le peuple ei
les seigneurs des difficultés, des désagre-
mens, des dissentions, des guerres, les plus
grandes que vous sachiez.
LE DEUXIÈME CARDINAL.
Je suis donc d'avis, saint père, que vous
lui accordiez sa requête, puisqu'il voosd^
mande votre permission pour ce mariage.
LE PREMIER CARDINAL
Vous avez raison , sire , et je p^^^^
ik
àbten
même; c'est ce qu'il y a de mieux
considérer, tant pour qu'il absent son ^ww.
que pour qu'il fasse son devoir en P^^^^J^
s'il plaît à Dieu, des onfansqui priM'
AU MOTRN-AGR.
4«7
Qui le peuple gart et deffende
Qu'estrange seigneur ne roffende
Ne ne mefface.
LB PAPE.
Or soit fait. Et, sanz plus d'espace,
Je vueifque vous le délivrez,
Et de ce bulle li livrez
Que jelevueil.
ij« CARDINAL.
Sire, je feray vostre vueîl.
—Amis, le saint père gracies,
Et prenant congié le mercies
Sanz detriance.
REHON.
Saint père, Dieu, par sa puissance,
Vous ottroit longue et bonne vie.
Et vous vueille de maie envie
Aussi deffendre !
LE PAPE.
La benéiçon Dieu descendre
Puist sur toyl la moie te doing.
Amis« or va, pren cure et seing
De ton retour.
ij* CARDINAL.
Alons-m'ent là en ce destour ,
Amis, je l'y deliverray
Et ta bulle te liverray.
Or tien, va-t'en.
REMON.
Sire, Dieu vous mette en bon an !
Par vostre congié m'en iray.
— Orsçay-je bien ne fineray
Tant que je resoie en Hongrie.
Hais qu'essoinne ne me desdie,
G'y pense assez briément à estre ;
Car à errer lié me fait mettre
Ce que bonnes nouvelles pprte.
Cest fait. Je voy de cy latrie
Ouverte du manoir le roy :
Bouter me vueil enzsanz desroy,
Combien que soie traveilliez.
— Hesseigneurs, touz vous face liez
Dieu de lassus !
ij* CHEVALIER.
Remon, bien veignant! lieve sus.
Quelles nouvelles?
REMON.
Quelles, sire? bonnes et belles.
Yez ci de quoy.
défendent le peuple contre les insultes et
les agressions d'un seigneur étranger.
LE PAPE.
Eh bien I que cela soit. Et, sans plus de
retard, je veux que vous l'expédiez, et que
vous lui délivriez une bulle à ce sujet con-
tenant mon assentiment.
. LE DEUXIÈME CARDINAL.
Sire, je ferai votre volonté. — Ami, rends
grâces au saint père, et en prenant congé
remercie-le sans retard.
RÉMOND. ,
Saint père , que Dieu , par sa puissance ,
vous octroie une vie longue et heureuse, et
veuille aussi vous défendre des traits de
l'envie !
LE PAPE.
Que la bénédiction de Dieu puisse des-
cendre sur toi! je te donne la mienne. Ami,
à cette heure, va-t'en , aie soin de t'en re-
tourner.
LE DEUXIÈME CARDINAL.
Allons-nous-en là«bas dansée recoin, ami,,
je t'y expédierai et je te livrerai la bulle. Al-
lons! tiens, va-t^en.
RÉHOKD.
Sire, que Dieu vous donne une bonne an-
née! avec votre permission, je m'en irai. —
Maintenant je sais bien que je ne m'arrête-
rai pas que je sois en Hongrie. Si des re-
tards ne me donnent pas un démenti , je
pense y être assez promptement; car j'ai le
cœur à la marche de ce que je porte de
bonnes nouvelles. C'est fait. Je vois d'ici la
porte du manoir royal tout ouverte : je veux.
y entrer sans retard , bien que je sois ha-
rassé. — Hesseigneurs, que Dieu, qui -est
au dessus de nous,, vous comble tou& de
joie!
LE DEUXIÈME GHEVAUER.
Rémond , sois le bienvenu! lève -toi.
Quelles nouvelles!
RÈMOND.
Quelles (nouvelles), sire ? de- bor les et de
belles. Voici de qnoL
488
TIliATRE FRANÇAIS
LE COHTE.
Traions-noas çà plus à recoy»
Et veons que c'est. C'est latin.
Tenez; nient pins que un viel matin
N'y congnois rien.
LE PREMIER CBEYAUBR.
Çà, çà ! je le vous diray bien,
Hais qu'en po Taie pourvéu.
Selon ce que j'ay ci léu.
Le roy sa fille espouser peut;
Car le pape le mande et veult
Par ceste bulle.
îj' CHEYALIER.
Sanz cy faire arrestoison nulle»
Alons-li dire.
LE CONTE.
ÀlonSy sanz plus çy estre, sire,
— Le saint père, de sa puissance.
Vous donne congié et Itscence
De Yostre fille à femme prendre
Par ceste lettre.
LE ROT.
Puisque c'est la chose qui peut estre
Faitte par le gré de l'Eglise,
De moy sera à femme prise.
Je vous promet. Venir la voy :
— Çà, pucelle ! parlez à moy :
Des barons touz de ce paï's
Sui d'espouser vous envays ;
Si sera fait.
LA FILLE.
Père, jà, se Dieu plaist, tel fait
N'avenra qu'en baillons noz foiz.
Vous m'engendrastes une foiz ;
Et, se vous n'estiez pas mon père,
Si espousasies-vons ma mère :
Par ce point devez-vous savoir
Que la fille et la mère avoir
Ne povez mie.
LE ROY.
Il fault qu'il soit fait, belle amie,
Je le vous dy brief sanz ruser ;
Et foie estes de refuser
Chose que vueille.
LA FILLE.
De faire chose dont se deulle, .
Quant mort serez, l'aine de vous,
Pour Dieu vous gardez, père doulx.
De moy arez povre solaz,
S'en la fin en dites : c Haiaz 1 •
f LE COMTE.
RetiroiiS4UMisUipl«iRi l'écart, et voyonsce
que c'est. C'est du latîa. TeBez; )e n'y coa-
nais pas plus qu'ua vieux mâtin.
LE PREIOBR CHEVALIER.
Allons, allons ! je tous dirai bicQ ce qu'il
y a, pourvu que je Taie déchiffré. Selon ce
que j'ai lu ici, le roi peut épouser sa fille;
car le pape le mande et le veut par cette
bulle.
LE DEUXIÈMIK CiœyALIER*
AIlops le lui dire, sans nous arrêter ici le
moins du monde.
LE COMTE.
Allons -y , sire , sans plus demeurer ici.
— En vertu de sa puissance , le saim père
vous donne , par cette lettre, permission et
licence de prendre votre fille pour femme.
LE ROI.
Puisque c'est une chose qui peut se bire
avec le gré de l'Église , elle sera éponsée
par moi, je vous le promets. Je la vois te-
nir. — Ici , pucelle ! parlez-moi : je suis
pressé par tous les barons de ce pays de
vous épouser; et cela sera fait.
L4 FILLE.
Père, s'il platt à Dieu, jamais il n'anîTcn
que nous nous engagions notre foi Ton a
l'autre. Vous m'engendrâtes autrefois; et
vous ne seriez pas mon père, que vous an-
riez épousé ma mère : par ce point loas de-
vez savoir que vous ne pouvez SYolr ta nlw
et la mère.
LE ROI.
Il faut que cela ait lieu, belle amie, je
vous le dis brièvement sans tlétour; rt foos
êtes une sotte de vous refuser à f^^ ""^
chose que je veux.
LA FILLE-
Pour (l'amour de) Dieu, mon doux P**^'
gardez-vous de faire une chose dont ytiut
ame souffre quand vous serez mort. Vo"
aurez peu. de plaisir avec moi, si à
Gn vous en dites : t Hélas ! i cl je I'CJïs qno
AD MOTEIf-AGE.
489
]Et je tien n'en serés pas quittes,
S'a effect mettez ce que dites ;
Kt oultre, si fanlt que j'assemble
Ayec TOUS, quant serons ensemble,
domment arez char si osée
Que devons je soie adesée
0>mme il est de commun usage
Es assemblez en mariage?
Ditefr-me voir.
LE KOT.
CTest pour nient : je vous vueil arotr.
Et n'en parlez plus au contraire ;
Car nulz ne me pourroit retraire
De ce courage.
LA FILLE.
Père, puisque ee mariage
Pïe puis nullement destoumer,
11 fault que me voise atoumer
Dont autrement.
LE BOT.
Vous dites voir; alez briément.
Vous avez robes et joiaux
Des plus riches et des plus biaux :
Faîtes que vous soiez parée.
Et revenez sans demourée
Icy à moy.
LA mLS.
Youlentiers, sire, par ma foy I
— E, Dieux I où a pris ce courage
Mon père, qui par mariage
Me veult avoir et prendre à femme?
Ce me semble si grant diffame
Qu'à touE jours reprouche en aray.
Conseilliez-moy que je feray.
Vierge qui sanz pecbié naquistes
Et sanz pecbié aussi vesquistes
Tant comme fustes en ce monde.
Vierge sur toutes pure et monde,
Ne con^enteiK jà qu'il appere
Que je soie femme mon père ;
Car mies voulroie mort souffrir
Qae mon corps à ce faire offrir.
Tant me semble e$tre orrible chose !
Et avant qu'il soit, je propose
Que ceste main me copperay
Et en la mer la jetteray,
Afin qu'il n'ait plus de moy cure.
Hais je vous depri, Vierge pure,
Une de ce meshaing soie quitte,
Et vers Dieu me tourt i mérite ;
vous n'en sàreE pas quftte , si vous met-
tez ce que vous dkes à exécution. En ou-
tre, s'il fiiut -qàe je m'unisse avec vous,
comment aurez -tous le eorps assez osé
pour vous joindre i m«, oenme c'est Tu-
sage entre époux? Dites-moi la vérité»
LE ROI4
C'est inutile : je veux vous avoir. Et ne
cherchez plus à me contredire ; car personne
ne pourrait me retirer de celte détermina-
tion.
LA nLLE.
Père, puisque je ne puis nullement dé-
tourner ce mariage, il faut bien que j'aille
m'appréter autrement.
LE ROI.
Vous dites vrai; allez vite. Vous avez ro-
bes et bijoux des plus riches et des plus
beaux : faites en sorte d'être parée, et reve-
nez vite ici vers moi.
LA FILLE.
Volontiers, sire, par ma foi ! — Eh, Dieu !
où donc mon père a-t-il pris l'idée de m'a-
voir et de me prendre pour femme? Cela me
semble une si grande infamie que j'en au-
rai des reproches pour toujours. Conseillez-
moi ce que j'ai à faire, Vierge dont la nais-
sance comme la vie dans ce monde fut sans
péché. Vierge pure et chaste, ne consentez
pas qu'il arrive que je sois la femme de
mon père; car j'aimerais mieux souffrir la
mort que d'offrir mon corps pour qu'il en
soit ainsi , tant cette chose me semble hor-
rible I Je me propose, avant que cela arrive,
de me couper cette main et de la jeter dans
la mer, afin qu'il ne se soucie plus de moi»
Mais je vous prie, Vierge pure, de faire en
sorte que je sois quitte par ee mal, et qu'il
me soit un mérite auprès de Dieu; car
j'aime mieux perdre une main que de con-
tracter un mariage qui » pour un peu de
vaine gloire, me livrerait au supplice éter-
nel: c'est pourquoi, sans plus tarder, je vais
m'en débarrasser tout de suite.
490
TIIÉATRS FRANÇAIS
Car j'ay plus chier une main perdre
Qu'à tel mariage moy erdre.
Qui, pour un po de gloire vaine.
Me mette en pardurable paine :
Pour ce, sanz phis terme ne jour,
Délivrer m'en vois sanz séjour
Et sanz respit.
LE ROT.
Seigneurs, je ne sçay se en despit
Ma fille a ce que la vueil prendre ;
Elle me fait ycî attendre,
Si m'ennuie que tant demeure :
Je vous em pri que sanz demeure
La m'alez querre.
PREMIER CHEVALIER.
Mon cbier seigneur, je vois bonne erre,
Puisqu'il vous plaist.
LA FILLE.
Or devera cesser le plait
A mon père dès ores mais
Qu'il me prengne à femme jamais ;
Car, voir, il n'ara riens gnngnié.
S'il espousc un corps meshangnié
Comme je suy.
PREMIER CHEVALIER.
Dame, ne prenez à annuy
Se de venir vous vien haster :
Le roy, ce sachiez, sanz doubler,
Si m*y envoie.
LA FILLE.
Sire, à li aussi m'en venoie.
Toute pensant, ysnel le pas.
Or y alons ysnel le pas
Par ceste voie.
LE ROT.
Fille, tart m'est que je vous voie
Mon espousée.
LA FILLE.
D'une chose moult desguisëe
Et qui trop est contre raison
Parlez, si faites mesprison.
Quelle Tarez-vous gaangnée.
Se prenez une meshangnée ?
Regardez : j'ay perdu un membre.
Or vous pri, pour Dieu,qu'il vous membre
Que une foiz engendrée m'avez ;
Et se Dieu congnoistre savez ,
Doubte arez, ainsque m'aiez pris,
Que de li n'en soiez repris ;
Bien dire l'ose.
LB R(M.
Seigneurs, je ne sais si ma fille est Ikh
de ce que je veux la prendre; elle met
attendre ici, et je suis ennuyé de ce qo'el
demeure tant : je vous en prie , allez sai
retard me la chercher.
LE PREMIER CHBVALISa.
Mon cher seigneur, puisque tel e$t tog
plaisir, j'y vais bien vite.
LA nLLB.
Mon père devra désormais cesser de o
tourmenter pour faire de moi sa reoiine
car, en vérité , il n'aura rien gagné , s
épouse un corps mutilé comme estleniei
LE PREMIER CHEVALIER.
Dame, ne vous formalisez poîntsi jcviei
vous presser de venir : sachez, à n'en p
douter, que le roi m'y envoie.
LA FILLE.
Sire , aussi bien je m'en venais aopn
de lui , toute pensive , à grands pas. ï
bien ! allons-y tout de suite par ce chemii
LE ROI.
Fille, il me tarde que je vousroiefli
femme.
LA FILLE*
Vous pariez d'une chose bien honteuse e
qui est trop contre la raison. Qa'anrff-viHi
gagné en prenant une estropiée? WP
dez: j'ai perdu un membre, ««'''^'""'j
vous prie, pour (l'amour de) D'*"»"^ '^
souvenir que vous m'avez engendrée an^^
fois; et si vous savez connalire Dieu,
craindrez, avant de me prendre, d'être p
par lui; j'ose bien le dire.
AU MOTEN-AGE.
491
LE ROY.
As-tu pour ce fait ceste chose
Que tu ne soîes pas ma femme?
Voir, tu en mourras à clifTame,
Par mon chief ! depitense garce!
— Je vous commans qu elle soit arse,
SeneschaU tost. sanz plus attendre;
Ou, certes, je vous feray pendre,
S'il n'est ainsi.
ij"" CHEVALIER.
Sire» n'en soiez en soussi.
Je ne vous vueil en riens desdire ;
Mais, pour Dieu, refraingniez vostre yrc :
C'est vostre fille.
LE ROY.
Brief, je n*y aconte une bille.
De devant'moy, plus ne tardez ,
L'ostez, alez et si Tardez
Isnellement.
ij* CHEVALIER.
Sire, ù voslre commandement,
Puisqu'il vous plaist, obéiray ;
En riens ne vous contrediray.
— Avant, Guyot, et loy, Jourdain î
Mettez vous .ij. à H la main.
Menez-la là.
LE PREMIER SERGENT.
Sire, tantost fait vous sera.
— Jourdain, il fault que la prenons
Nous deux et que nous l'eumenons
En celle place.
ij* SERGENT.
Or soit donques fait sanz espace.
N'y a plus, venez-vous-eni, dame.
Voir, c'est pitié quant telle famé
Com vous estes, fille de roy,
Convient mourir à tel desroy
Com vous venez.
ij"* CHEVALIER.
Ho, seigneurs! touz coyz vous lonez.
— Guiot, Cochet quérir iras,
Le bouriel, et si li diras
Ce qu'il a cy ù besongnier,
Et qu'il face^ sanz eslongnier,
Apporter cy ce qu'il li fault.
Et qu'il n'y ait point de deffault.
Or va bonne erre.
LE PREMIER SERGENT.
Je ne fincray de le querre,
LE ROI.
As-tu fait cette chose pour ne pas être
ma femme? En vérité , tu en mourras hon-
teusement, (je le jure) par ma tête, entêtée
coquine! — Sénéchal, je vous commande
que, sans attendre davantage, elle soit vite
brûlée ; ou, certes, je vous ferai pendre, s'il
n'en est pas ainsi.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
« Sire, n'en soyez pas en peine, je ne veux
vous dédire en rien; mais pour (l'amour
de) Dieu , retenez votre colère : c'est votre
fille.
LE ROI.
Bref, je n'en fais pas le cas d'une bille.
Ne tardez pas davantage; 6tez-la de devant
moi, allez et brùlez-la sur*le-champ.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Sire, puisque tel est votre plaisir, j'obéi-
rai à voire commandement; je ne vous con-
tredirai en rien. — En avant, Guyot, et
toi, Jourdain ! mettez la main sur elle ; me-
nez-la là.
LE PREMIER SERGENT.
Sire, cela sera bienlôt fait. — Jourdain, il
faut que nous la prenions tous les deux et
que nous l'emmenions en cet endroit.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Gela sera fait sans délai. C'est fini» ve-
nez-vous-en, madame. En vérité, c'est pitié
qu'il faille qu'une femme comme vous êtes,
fille de roi, meure misérablement ainsi que
cela va vous arriver.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Holà, seigneurs! lenez-vous tout cois. —
Guyot, tu iras quérir Cochet, le bourreau,
et tu lui diras ce qu'il a ici à faire , qu'il
fasse apporter ici, sans retard , ce qu'il lui
faut, et qu'il n'y manque pas. Allons , va
vite.
LE PREMIER SERGENT.
Sire , je ne cesserai pas de le chercher
492
Sire, tant que tronvé Taray.
fin gâ mlsoii qaerre l'iray
Prenieremem.
TBÉATRE FRANÇAIS
que je ne l'aie trouvé. Je Tirai chercher dV
bord dans M maison.
LA FILLB.
V^ay Diex, tpii san^ comineiieeinent
El sanx fin es en trinité
Une essance» une déité ;
Qui homme à ton semblant féis»
Et en paradis le méis
TerrestCt oà povoit à délivre,
Sant mort, ea santé touz jours vivre
(Mais de ce lieu, pour son meffaiti
Fu chacié et mis hors de fait;
Et depuis, pour li pardonner
Son meffait, voulz ton filz donner,
Lequel de nostre humanité
Yoult, par excellent charité.
Sa déité sa jus couvrir
Pour nous des cieulx rentrée ouvrir,
Et pour faire à Dieu d'omme accorde);
Ha I père de miséricorde.
Confortez la triste et dolente
Qui se complaintet se lamente
Et est en grant confusion
Et en grant desolacion.
Très douice mère Dieu, comment
Me pourroit-îl estre autrement
Que grant doleur en moy n'appere ?
Je voy que de mon propre père
Je sui condampnée à ardoir ;
Celui qui plus déust avoir
Par nature de moy pitié,
M*a en si grant ennemistié
Qu*il commande que je soie arse,
Con fusse une murtriere garse.
Lasse ! n'est-ce pas cruauté?
Si est, et povre feanlté,
Mesmement que c'est sanz mefTait,
Mais pour pechié fouir de fait
Me suis copée ceste main.
Très doulx Diex, encores miex l'aim
Avoir perdue et mort sentir
Que mon père me cognéust
Ne chamelment & moy jéust ;
Et se pour ce mourir me fault,
Doulx Diex qui est lassus en hault,
Quoy que le corps soit mis en cendre,
Doulx Dieu, vueilles m'ame deffendre
Des ennemis.
LA FILLBv
Vrai Dieil , qfui satni commètocement et
sans fin es eift trots |)ersohnes nite essence,
une divinité ; toi qui fis l'homme à ta res-
semblance, et le mis dans le paradis ter-
restre , où il ponnit à son aise vivre too-
jours en santé sans mourir (mais à cause de
son crime» il en fat réeUement chassé et mb
dehors ; et depuis, pour loi pardonner soi
méfait, tu daignas donner ton fi1s,leqod,
animé par une cha.rité infinie; voulut dégiiêer
sa divinité ici-bas pour nous ouvrir Teotrée
des cieux et pour réconcilier Thomme arec
Dieu); ah I père de miséricorde, réconforta
la malheureuse afBigée qui se plaint e( se
lamente et qui est dans une grande coora-
sion et dans une désolation profonde. Très*
douce mère de Dieu, comment poumit-il
se faire que je ne fusse pas dans une très-
grande douleur? Je vois que je sais coa«
damnée au feu par mon propre père ; ce-
lui qui naturellement devrait avoir davaD-
tage pitié de moi, m'a prise tellement et
haine qu'il me condamne à être brûlée,
comme si j'étais une misérable homîdde.
Hélas 1 n'est-ce pas une cruauté? Certes,
oui , et c'est un pauvre hommage , sartoot
puisque c'est sans avoir commis de méfait,
mais pour fuir réellement le péché, que je
me suis coupé cette main. Très-doux Dieu,
j'aime encore mieux l'avoir perdile et sobir
la mort que d'être connue par mon père et de
cohabiter charnellement avec lui; et s'il me
faut mourir pour cela, doux Dieu qui es là-
haut, bien que le corps soit mis en cendres,
doux Dieu, veuille défendre mon ame des dé*
mons.
AU MOTBN-AGK.
403
LE BOURRBL.
j'ay à ci venir trop mis,
Sire, ne vous vueille desplaire.
De qui voulez justice faire?
Ditefr-le-moy.
ij*^ CHKVALIBR.
Me te haste pas ; tien te coy.
— Seigneurs, sachiez» vouloir ne cuer
rt'ay de consentir à nul fuer
Que ceste damoiselle muire,
£t me déust le roy destruire
Et mon corps ardoir ou noier.
De pitié m'ont fait larmoîer
Ses complains et ses doulx regrez ;
Si vueil que vous soiez engrea,
Sanz ce que cy. plus la tenez»
Mais qn'en ma prison la menez.
Encore ennuit ordonneray
Comment» se puis» ly sauveray
La vie. Alez.
LK PBBIUBR SBRGBNT.
Puisqu'il vous plaist» plus n'en parlez ;
Je tien que bien dittes» par m'ame!
— Levez sus de cy, levez» dame»
Venez-vous*ent.
LA FILLB.
Sire, à vostre vueil bonnement
Obéiray.
if CHBVALIBR.
Ta feras ce que ledtray»
Cochet, et riens n'y perderas e
Un grant feu cy m'alumeras,
Comme s'ardisses une famme ;
Et se» d'aventure, aucune ame
Te dit : c De qui fait-on justice ? >
Ne soies de respondre nice ;
Mais en appert et en recoy
Dy que arse est la fille le roy
Pour son meHait.
LB ROT {sic).
Sire» en l'eure vous sera fait»
Puisque vous le me commandez»
Ainsi que vous le demandez.
Or çà ! je me vueil entremettre
De la Ipche eslire et la mettre
Aussi comme entasser se doit»
Afin que le feu partout voit
Et par tout arde.
ij* SBRGBMT.
Sire» mise est en sauve-garde
L9 ROURRVAU.
Si j'ai tardé à ^eoir ici, siroj ne vousçour-
roucez pas. De qui VQiile^-vou^ faire jus-
tice? dites-le-mpî.
LB DBUXIÈIIB CHBVAUBE.
Ne te hâte pas; tiens -toi coi. -* Sei-
gneurs » sachez que je n'ai ni la volonté ni
le cœur de consentir en aucune manière à
ce que celle jdemoiselle meure » dût le roi
me détruire et brûlfu* ou noyer mon corps.
Ses plaintes et ses doux regrets m'ont fait
verser des lar0i^s«Aiosi»je veux que, sans la
tenir ici davantage» y^u&.la meniez d^^ns ma
prison. Je m'arrangerai encore aujourd'hui
de manière à lui s^mvf^F la.vjf.. Allez.
LB PABMIBB. SERGBIfT.
Puisque tel e6t voire plaisir» qu'il n'en
soit plus question » je tiens que vous parlez
comme il faut» par mon ame ! — Del)outI le*
vez-vous» dame» venez-vous-en»
LA FIIOA.
Sire» j'obéirai volontieirs à votre volonté.
LB. DBUXlAllK CHBVAUBII.
Cochet» tu feras ce que je te dir$i« et tu
n'y perdras rien : tu allumerasiici un. grand
feu» comme si tu brûlais une femme; et si»
par hasard» quelqu'un, te dit : c De qui fait-
on justice? > ne sois pas embarrassé à ré-
pondre ; au contraire» dis publiquement et
en secret que c'est la fiUe du roi qu'on
brûle pour son méfait.
LB BOUBBBAD.
Sire » puisque vous me . le commandez »
cela vous sera fait ainsi que vous le de-
mandez. Allons I je veux m'appliquer à
choisir des bûches et à les placer comme
il faut » afin que le fea aille et prenne par-
tout.
LB nZUXIÈMB SERGBNT.
Sire» la fille du roi est en sauvegarde en
494
En vostre ostel la fille au roy,
Moult esbahie et sanz arroy
Fors de tristesse.
ij' CHEYAUBR.
Taudis que le bourrel adresce
Son feu, tenez-vous ci touz deux ;
Osier li vois, se puis, ses deulx ,
Et par mer l'en envoieray,
Et à mon povoir li donrray
An cuer Icesce.
LE ROT.
Seigneurs, je voy là grant feu : qu'est-ce ?
Alez-y savoir, je vous pri.
Et me rapportez sanz detry
Que c'est c'on art.
LE PREMIER CHEVALIER.
Je vois, sire, se Diex me gare.
— Sire, de savoir sui engrans
Pour quoy on a fait feu si grans
Ici endroit.
îj' CHEVALIER.
Commandé m'a, soit lort ou droit.
Le royque sa fille ardoirface;
Et je l'ay fait. Jamais en face
Ne la verra.
PREMIER CHEVALIER.
Certes, mal encore en venra.
Pour li m'en vois triste et dolent.
De le dire au roy n'ay talent.
Ha ! Jouye doulce et courtoise,
De vostre mort, certes, me poise ;
Se je le péusse amender!
Dieu ce meffait vueille amender ?
Si fera-il.
LE ROT.
Vien avant; dy-moy, qu'i a*il?
Qu*i as esté.
LE PREMIER CHEVALIER.
Je n'en puis savoir vérité;
Hais vostre senescbal y est:
Mandez-le, il vous dira que c'est
De point en point.
LE ROT.
Tu qui as ce doublet pourpoint,
Vaz bien tost mon senescbal dire
Qu'à moy viengne sanz contredire
Parler un poy.
RBMOIV.
Je vois, très chier sire, par foy !
• • Cy endroit plus ne vous tenez,
THÉÂTRE FRANÇAIS
votre maison , tout ébahie et ploogêeu:
la tristesse.
LE DEUXIÈME CHEVAUEB.
Tandis que le bourreau attise soo k
vous deux tenez-vous ici; je vais, si je pQ
dissiper son chagrin; je la ferai éclup{
par mer , et , autant que je le poomi,
lui donnerai de la joie au cœur.
LE ROI.
Seigneurs , je vois là un grand fe
qu'est-ce? Allez , je vous prie , le savoir,
rapportez-moi sur- le- champ ce que c
qu'on brûle.
LE PREMIER CHEVAUEB.
J'y vais, sire. Dieu me garde! — Sk
désire savoir pourquoi on a fait ici on
grand feu.
LE DEUXIÈME CHEVAUEB.
Le roi m'a commandé, à tort oa àraisoi
de faire brAler sa fille, et je l'ai fait. Jaaa
il ne la verra en face.
LÉ PREMIER CHEVALIBB.
Certes, il en arrivera encore malhear. J
m'en vais triste et afBigé à cause d'elle. 1
n'ai pas le courage de le dire au roi Afi
douce et courtoise Jouye, certes, jéprouv
du chagrin de votre mort , et je yo^àm
pouvoir y remédier. Que Dieu Teuille p
donner ce méfait! Il le fera.
LE ROI.
Approche ; dis-moi, toi qui y as été, qa;
a-t-il?
LE PREMIER CHEVAUBB*
Je ne puis en savoir la vérité; mais îo«
sénéchal y est : mandezJe, il vous dira*
point en point ce que c'est.
LE ROI.
Toi qui as ce pourpoint doublé, vap«^Pl
tement dire à mon sénéchal qtt« ^^^^^
sans faute me parier un peu. i
RÉMOND. , . I
Par (ma) foi! j'y vais, moo tres-cn
sire. — Sénéchal , ne vous tcaci pins ic ,
AU M0TBN-A6B.
496
i^eneschal; mais au roy venez
Tost: il vous mande.
ij* CHEVAUER.
i yray de voulenté grande,
uisque c'est, amis, son commant.
— Sire, je vien à vostre mant :
G'y sui tenuz.
LE ROY.
I3y-ine voir» puisqu'es cy veouz :
Est ma fille arse ?
ij« CHEVALIER.
Sire, oïl. Miex amasse en Tarse
Avoir esté prisonnier pris
Que ce que éust telle mort pris;
Mais je ne vous osay desdire.
En gloire avec Dieu, nostre Sire,
Soit rame d'elle 1
LE ROT.
Ha I mère Dieu , Vierge pucelle.
En ses laz m'a bien Sathan pris !
J'ay trop vilainement mespris
D'avoir fait sanz cause mourir
Celle que tenser et garir
De mort encontre touz déusse,
S*en moy raison ne sens eusse :
Dont se pour li me desconforte,
J'ay droit ; car je doubt ne m'emporte
£n enfer l'ennemi touz vis.
Haïr doy bien^ ce m'est avis.
Qui de elle prendre m'enorta
Et nouvelles m'en apporta
Premièrement.
LE CONTE.
Sire, sire, qu'est-ce? comment
Vous pensez-vous à démener?
Voulez touz jours tel dueil mener?
Autrement Taire vous estent.
Puisque ceste chose on ne peut
Amender. C'est tout dit en somme ;
Laissiez se dueil, monstrez-vons homme.
Et l'oubliez.
LE ROT.
Conte, jamais ne seray liez,
Et j'ay bien cause en vérité :
J'ay fait trop grant iniquité
Contre Dieu, si m'aviseray
Comment à Dieu m'apaiseray
De mon meflait.
mais venez promptement auprès du roi : il
vous mande.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Je m'y rendrai de très-bon cœur, puisque
c'est, ami, son commandement. — Sire, je
viens à votre ordre : j'y suis tenu.
LE ROI.
Dis-moi la vérité, puisque tu es venu ici :
ma fille a-t-elle été brûlée?
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Oui, sire. J'eusse préféré être prisonnier
à Tarse plut6t qu'elle subit une pareille
mort ; mais je n'osai vous contredire. Que
son ame soit en gloire avec Dieu, notre Sei-
gneur !
LE ROI.
Ah ! mère de Dieu , Vierge pucelle , Sa-
tan m'a bien pris dans ses lacs! J'ai très-
vilainement agi en faisant mourir sans cause
celle que j'eusse dû défendre et garantir de
mort contre tous, si j'eusse eu en moi de la
raison et du sens : c'est pourquoi , si je me
désole à son sujet, j*ai raison ; car je crains
que le démon ne m'emporte tout vivant en
enfer. 11 me semble que je dois bien haïr
celui qui me conseilla de la prendre et qui
m'en parla le premier.
LE COMTE.
Sire, sire, qu'est-ce? comment pensez-
vous vous conduire? Voulez-vous toujours
nourrir une douleur pareille ? Il vous faut
agir autrement , puisque cette chose est ir-
réparable. C'est tout dit en un mot; laissez
ce chagrin , montrez-vous homme , et ou-
bliez-le.
LE ROI.
Comte , jamais je n'aurai de joie , et j'ai
bien des raisons pour qu'il en soit ainsi: j'ai
commis une grande iniquité contre Dieu,
et j'aviserai à obtenir de lui le pardon de
mon méfait.
496
THÉATBB rRAffÇJUS
LB COBTB.
Sire, ce sera le miex fait
Que puissiez faire..
LE PRETOST AU BOT d'eSCOSSE.
Très chier sire,, mais que desplaire
Ne vous vueille, je vous diray
Nouvelles ; pas n'en mentiray»
Hais est tout voir.
LE BOT d'eSCOSSE.
Prévost, je le vueil bien savoir.
Dites, amis.
LB PRBVOiT.
Hyer, chier sire» m'estoie mis,
Avec de mes gens .iij. ou quatre,
Jusques sur le port pour esbatre.
Ainsi .que je fu là, avint
Qu'une nasselle par mer vint
Sanz gouvernement par mer nul,
Sanz trait de cheval ne de mul,
Sanz mast, sanz aviron, sanz voille,
Quel qu'il fust, de soie on de toilie ;
Et si s'arriva droit au port.
Et je, qui estoie en desport,
ITen alay là sanz attendue.
Quant à rive la vy venue.
Dedans n avoit q'une pucelle ;
Mais je croy que c'est la plus bêle
Créature, se Dieu me gan,
C'on péust trouver nulle part.
Et ne demandez pas comment
Elle est vestue richement,
Car nulle royne terrestre
Ne pourroit plus richement estre.
En mon hostel l'en amenay.
De son estât li demanday
Et qui l'avoit çà amenée .
Et de quelles (feus estoit née ;
Hais riens ne m'en a volu dire.
Tontesvoies je peoae» sire.
Que, s'il vous plaist^ cy l'amenroye-
Et si vovft la preeentcroye
Pour sa biauté.
LE BOT d'BSGOSSB.'
Prévost, se Dieu vou&doint santé.
Puisque si belle est coa vous dites,
KailiBS>tâ6tet ne me.desdjias;
Alezilaquerre.
LE PBBV08T.
Sire, pour vostre amour acquerre,
Vostre commandement feray :
LB COMTE.
Sire, ce sera ce que vo«s pourret faire i
mieux.
* LB PRÉVÔT DO BOl b'ÉCOSSE.
Trës^her sire , pourvu que cela neio
déplaise pas, je tous dirai des Douyelles;
ne vous mentirai point, an conuiûre.to
cela est vrai.
LE BOI d'écossb.
Prévôt , je désire bien le savoir. Dite
ami.
Hier, cher sire , j'étais allé, avec trûi
quatre de mes gens, jusque sur le portpoi
m'ébattre. Pendant que j'éuis là , il adri
qu'une nacelle vint par mer sans éiregoi
vernée par personne , ni tirée par un cb
val ou un mulet, sans mât, sans aviron,»
voile, quelle qu'elle fût, de toile oa desoii
et elle arriva droit au port. Et moi, qoiéia
à m'amuser, je m'en allai là sans auenh
quand je vis qu'elle était venue à lariit
Il n'y avait dedans qu'une jeune fille; m
Dieu me garde ! je crois que c'est b pl«
belle créature qu'on puisse troarer en qid
que endroit que ce soit. JEt ne dcmanik
pas si elle est richement vêtue : nulle reii
sur la terre ne pourrait l'être davantage '
l'emmenai dans mon logis, h qucstionai
sur sa position et lui demandai qui Fara
amenée ici et quels étaient ses parais
mais elle n'a rien voulu m'en dire. Tonu
fois, sire, je pense que, s'il vous pWsA J
l'amènerais ici et je vous la préscnieni
pour sa beauté.
LE BOI D icosff- ^ .
Prévôt, Dieu vous donne santé, pj
qu'elle est si beUe que ^onsledues»JI^^
la chercher; faites vile et ne me conireu
pas.
LE PBÉVÔT. -^^1
Sire, pour aequérir votfe ^^''^^,^^.
ce que vous me commandei: je ^^
AI} MOYBN-AGE.
497
En l'eure la vous ameneray.
— Vez-ci ce que vous ay dit, sire ;
A vostre avis, me vueilliez dire,
Est-elle belle?
LB ROT.
Levez sas, levez, damoiselle I
Vous soiez la très bien venue.
Grant joie ay de vostre venue ,
Se Dieu me voie.
LA FILLE.
Mon ehier seigneur, honneur et joie,
Vie de bien en miex touz dis,
Vous oclroit Diex de paradis
Par son plaisir I
LB EOT d'eSCOSSB.
Sus, sus ! j'ay de savoir désir,
M'amie, dont vous estes née
Et qui vous a cy amenée
En Geste terre.
LA FILLE.
Pour Dieu ! vous déportez d'enquerre.
Très chier sire, de mon anceslre
Ne de quelles gens je puis estre.
S'en estrange lieu m'a mis Diex^
Une autre foiz me fera miex,
Quant li plaira.
LB ROT d'BSGOSSE.
M'amie, voirement fera.
Au moins me direz vostre nom :
Je tien que de gens de reiiom
Estes estraicte.
LA FILLE.
Qaoy qu'estrange soie ore faicte,
Chier sire, j'ay nom Berthequine.
Or vous suppli, par amour fine,
Que plus avant ne m'enquerez;
Car par moy rien plus n'en sarez,
N'omme vivant.
LE ROT.
Je m'en tenray d'ore en avant,
Jà pour ce ne vous esmaiez.
~-Here, je vueil que vous l'aiez
En vostre garde.
LA MERE AU ROT.
Filz, se elle*mesmes ne se garde,
Je ne la pourroie garder.
Ace point devra regarder.
Se fait que sage.
LA FILLE.
Dame, se Dieu plait, mon courage ,
nerai sur l'heure. — • Voici ce que je vous ai
annoncé , sire ; veuillez me le dire , à votre
avis, est-elle belle?
LE ROI.
Debout! levez -vous, demoiselle ! soyez la
très-bienvenue. Dieu me protège! j'éprouve
beaucoup de joie de votre venue.
LA FILLE.
Mon cher seigneur, qu'il plaise à Dieu de
paradis de vous octroyer honneur, joie et
vie, toujours de bien en mieux !
LE ROI D*ÉC088».
Debout, debout 1 m'amie, j'aî le désir de
savoir d'où vous êtes née et qur vous a ame-
née en cette terre.
LA FILLE.
Pour (l'amour de) Dieu! très -^ cher sire,
dispensez- vous de vous enquérir de mes an-
cêtres et de quelles gens je puis être (issue).
Si Dieu m'a mise en pays étranger, une au^
trefois, quand cela lui plaira^ H me traitera
mieux.
Lfi ROt n'icossÊ.
H' amie, certainement il le fera. Au moins,
vous me direz votre nom. Je tiens quejvous
êtes née de gens illustres.
LA FILLE.
Bien que je sois maintenant devenue
étrangère , cher sire , j'ai nom Béthequine.
A présent, je vous supplié, par amour ex-
trême , de ne pas m'interroger plus long-
temps ; car ni vous ni homme vivant n'en
saurez rien de plus.
LE ROI.
Je m'en abstiendrai dorénavant, ne vous
en tourmentez plus. — Ha mère, je veuxque
vous l'ayez en votre garde.
LA MÈRE nir ROI.
Mon fils, si elle-même ne se garde, je ne
pourrais la garder. Elle devra faire attention
à ce point, si elle agit sagement.
LA FILLE.
Dame , s'il plaît à Dieu , mon cœur ne
32
498
THÉÂTRE FRAIIÇAIS
À mal faire ne tournera;
Mais sui odie qui vous sera
Gom chamberiere.
LB ROT d'bSCOSSE.
]^on serez pas, m'amie cbiere ;
Mais TOUS serez sa damotselle.
Tant quant, une bonne nouvelle
Vous puist venir 1
LA FaLB.
A Dieu en vueîUe souvenir I
Chler sire, îl m'en fnst bien besoing;
Mais ne peut estre, car trop loing
Sui de non lieu.
LB ROT d'bSGOSSB.
Se loing en estes, de par Dieu !
Par aventure vous avez
Des amis que pas ne savez
Bien près de vous.
LA FILLB.
Ceulx que g*y ay. Dieu les gart touz
De mai, d'annuy et d'encombrter !
£t vous, cbier sire, le premier.
Pour tant que moy vous a pléii.
Ce me semble, avoir recéu
Eb vostre grâce!
LB ROT d'bSGOSSB.
11 n'est rien que pour vous ne face,
M'amie, c'est à brief propos.
Un po vois prendre de repos;
Avec ma mère demovrez
Geens : ce sachiez, vous n'arez
Pis qu'elle ara.
LA nLLB.
Je feray ce qu'il lui^pligiira,
Et à vous, sire. : ,
LA HERE AU ROT.
Damoiselle, je vous vueil dire
Que vous estes une musarde
Et une avolée coquarde.
Comment cuidez-voiâ estre amée
D'un roy de telle renommée
Qu'est mon filz et de tel puissance?
J'ay bien véu la contenance
Qu'entre vous deux vous avez fait
De regart, de parler, de fait.
Dame esmoingnie et sauvage,
Qui ne scet de vostre lignage
Ne de vous aussi qui vous estes,
Et pareille à mon Glz vous faites 1
Ostez, osiez 1
tournera point à faire mal; mais je im»
virai en qualité de chambrière.
LB ROI n'ittOBSÉ.
Non pas, ma chère amie; mais tous si
rez sa demoiselle. En tons les cas, qo'n
bonne nouveUe vm» paisse venr!
LA FILLE.
Que Dieu veaiHe s'en scatenir! ch
sire, j'en aurais bien besoin; mais eeiai
peut être , car je t«is trop lois de dm
pays.
LE ROI D*iC088B.
De par Diea I si vous en êtes IoId, to^
avez peut*étre bien prés de voos des là
que vous ne conaaissez pas (emm té).
LA FILLE.
Ceux que j*y ai^cfueDiculesprésmeW
de mal, de peine et de tribilattoDsI ei m
cher sire, le pnemier, pour avoir bien tobK
à ce qu'il me semble, me recevoir et t<
bonnes grâces 1
LB ROI tUMêàM.
Pour tout dire an un moi, il d'«* ^
que je ne fasse pour voas, m'amieJew
prendre on peu de repas; dcmeaw eéa
avec ma mère : «acfaez qtic vw» ^^^
pas traitée plus mal qu'elle.
LA TlIXiB-
Je ferai ce qu'HIui ptaiwi «t » ^«'^
LA MteB nu RM-
Demoiselle, je veux yèm*rè^^^J^
êtes une coureuse et une BUeeftoûiée. Con
ment vous imaginez-voas être aimée »
roi renommé et puissant , «1 ^ ''*^ ^
fils? J'ai bien vu comment voas ▼•«« «*
comportés l'un vis-à^is de l'autre en paw
les, en regards et en ùdti^fas. 1i^^ f^
chotte et étrangère, personne ne sait m q
est votre lignage ni qoî ^ons étt». «*^
vous comparez i mon fils! wrie*» 8«r es.
AD MOYBN-AGB.
499
LA VOJLE.
Certes» ami dame» ae donbftez :
Ma pensée oncques ne m'enfteate
Ne fa à ce. Lasse» doleste!
Certes» je seroîe bien foie
Se de ce tenoie parole.
Me soi pas digne d'estre amée
De lui ne s'amie elamée»
STowpies» certes» je n*y pensay :
Je ne y^ii pas tant» bien le say ;
Et vous avez dit vérité»
Que ne sa^ez mon parenté ;
Et» se j'ay une main perdue»
Tant sui-je plus povre esperdue
Sanz reconfort.
LA «B&B.
Or pkNirez ileuc bien et fort ;
Il ne^n'en chaut.
LE ROT n'BSOOSflB.
N'ay peu dormir» tant ay chaut.
— Qu'est-ee là? Qu'avez» Betheqnine,
Qui si pleurez? Par amour fine»
Diteft-le^noy.
LA FILLE.
Sire» j'ay cause» en bonne foy»
Se je pleure et fas mate diiere :
On ne m'a pas ceeos moult chîere»
Ce m'est avis.
LE ROT B^BSGOSSB.
Et qui? faites-m'en tost devis;
Savoir le viieîl.
LA FILLE.
Sire» de nullni ne me dneil;
Hais ma chiere dame m'a dît»
Yostre mère» par grant despit
Qui me fait estre si osée
Qui sui une garce avolée»
Qu'améecuide esire de vous.
Certainement» mon seigneur doulx ,
Onques n'y pensay» Dieu le scet«
Je ne sçay pas se elle me faet;
Mais» comme dame à moy irée ,
M'a appellée esmoignonnée»
Et c'on ne scet de mon ancestre»
Qui il est ne qui il peut estre.
Et lelz paroles mal me font
Tant que tout ou ventre me font
Le cner en lermes.
LE ROT D'eSGOSSE.
Par mon chief I ainçois que li termes
LA FILLE.
Certes» ma dame» ne craignez rien : ja-
mais ma pensée ni mes intentions n'ont visé
à cela. Hélas» malheureuse ! je serais» cer-
tes» bien folle d'en parler. le ne suis pas
digne d'être aimée de hii ai d'être appelée
son amie» et» certes» jamais Je n'y songeai : je
ne vaux pas tant, je le sais bien ; et vous avez
dit la vérité en dédaram que vous ne con-
naissez pas mesparens; et si j'ai perdu une
main» je n'en suis<pie plus malheureuse et
sans consolation.
LA MÈRE.
Maintenant» pleurez ici et bien fort»- cela
m'est indifférent.
LE ROI d'^qossb.
Je n'ai pu dormir» tant j'ai chaud. —
Qu'est-ce que oela ? Qu'avez -vous» Bétbe-
quine» pour pleurer ainsi? Par amitié» di-
tes-le-moi.
LA riLLE.
Sire» réellement j'ai raison de pleurer et
d'être triste : je crois que l'on ne me chérit
pas beaucoup ici.
LE ROI n'icoasB.
Et qui? dites- le-moi awr-Ie-champ; je
veux le savoir.
L^ FILLE.
Sire » je ne me plains de personne; mais
ma chère dame, votre mère» m'a demandé
fort aigrement qu'est-ce qui .me rendait pré-
somptueuse , moi qui suis (dit -elle) une
vile créature, au pomt. de me croire ai-
mée de vous. Certainement» mon doux sei-
gneur» jamais je n'y pensai » Dieu le sait.
J'ignore si elle me haït ; mais» comme une
dame irritée contre moi» elle m'a appelée
manchette et (m'a reproché) que l'on ne con-
naît pas l'auteur dema race»^ui U eston qni
il peut être. Ces paroles me font un mal tel
que le cœur me font en hinnes tout entier
an ventre.
LE ROI n'icossE.
Par ma tête ! avant que le terme de huit
500
THÉÂTRE
De huit jours, non pas de vj, se passe,
Se j'ay de vie tant d'espace,
Estai et non arez assez.
De ce qu'elle a dit vous passez
Par amour, douice Bethequine ;
D'Escosse vous feray royne,
Foy que doy Dieu I
LA FILLE.
Sire, je suy de trop bas lieu :
Tel estât ne m'appartient mie.
Que dira vostre baronnie,
S'une meshaingnie prenez?
Il diront qu'estes forcenez
De cecy faire.
LE ROT d'eSCOSSE.
Dame, à qui qu'il doie desplaire,
Je vousains tant de bonne amour
Qu'il sera fait et sanz demour.
— Venez avant, venez, Lambert;
Savoir vueil con serez appert.
Alez tost, sanz estre esbahys,
Dire au vesque de ce pays
Qu'à moy viengne à ï'ostel de Ghestrc,
Et que là marié vueil estre
A ce jour d'huy.
LEMBERT, escuîer.
Sire, se Dieu me gart d'anuy,
G'y vois, et si ne fineray
Tant que mené je li aray
Et dedens mis.
LE ROY d'ESCOSSE.
Seigneurs, qui estes mes amis.
En l'oslel de €heslre adresciez
Geste dame, et là la laissiez,
Et revenez à moy icy.
Or vous délivrez, sanz nul sy.
Je vous em pri»
LE PREMIER CHEVALIER d'ESGOSSB.
11 VOUS sera fait sanz detry.
Mon seigneur chier.
iy CHEVALIER b'SSGOSSE.
Çà, dame, çà ! sanz plus preschier,
Venez«vous-ent, puisqu'au roy haitte.
Onques mais si grant honneur failte
Ne fu à femme comme arez.
Qu'au jour d'uy royne serez
De touz clamée.
LE PREMIER CHEVALIER D*ESCOSSE.
Il pert bien que de cuer amée
L'a loyaument.
FRANÇAIS
jours, non pas de six, se passe, n jctis.
vous aurez une position et un nom isoub
Oubliez de grâce ce qu'elle vous a diti dotée
Bethequine; je vous ferai reine d'Éoosse,
par la foi que je dois à Dieu !
LÀ FILLE.
Sire , je suis de trop basse extnctid
une position pareille n'est pas faite pM
moi. Que diront vos barons, si vouspn
nez une estropiée ? ils diront qneTOnsiifl
fou.
LE ROI n'ÉGosse.
Dame , quel que soit celai à qui cehde
plaise* je vous aime d*un amour tel qoeccli
sera fait sans retard. — Approchez, le»
bert , venez ; je veux savoir combien m
serez intelligent. Allez vite, sans être îDti
midé, dire à l'évéque de ce pajsqo'ila
rende auprès de moi à rb6tel de Cbesttr
et que là je veux être marié aajoard'biii-
LEMBERT, écuîer.
Sire, Dieu me garde de chagrin! j'y t«
et je ne m'arrêterai pas que je ne l'y»
mené et fait entrer.
LE ROI n'écossE.
Seigneur^ , qui êtes mes amis, condoise
cette dame à l'hôtel de Cbester, et, aprèsi|
avoir laissée, revenez ici auprès de moi. Al
Ions ! dépêchez-vous, sans répliquer, je to»
en prie.
LE PREMIER CHEVALIER DÏCOSSB.
Mon cher seigneur, vous sereaobeisî»
relard.
LE DEUXIÈME CHBVAUB» D^COSSB-
Allons, dame, allons! «ans^scoa™
davantage, venez -vous -en, pw^"^
plaît au roi. Jamais on ne fit à m ic««^
le grand honneur que vous aore*, csr
serez aujourd'hui proclamée rein« F
le monde.
LE PREMIER CHBVAUBR D *COSSB.
Voilà bien la preuve qu'il l'a aimce
cœur et loyalement.
AU MOTEff-^ACB.
501
ij* CHEVALIER.
Nous avons ci fait; r*alons-in'ent
Devers le roy.
LE PREUIER CHEVALIER.
De ce nous fault mettre en arroy.
Or avant ! n'y ait séjourné i
— Sire, à vous sommes retourné
Tost> ce me semble.
LE ROT.
C'est voirs; or en alons ensemble,
Tant que de Ghestre soions près.
Je vois devant, venez après
Et me suivez.
LA MERE AU ROT.
Bien est mon filz du sens desvez,
Qui femme prent par mariage
Cou ne congnoist ne son lignage ;
Mais est venue d'aventure.
C'est si deffaitte créature
Que d'un braz la main a perdue.
De dueil en sui trop esperdue.
Comment l'a peu tant amer.
Haloite soit l'eure qu'en mer
Ne noya quant elle y estoit !
Royne sera, or voit, voit.
Pour mon honneur aux noces vois ;
Mais, certes, ains qu'il soit i. mois,
De touz poins je les laisseray
Et loing d'eulx demeurer iray,
Puisqu'ainsi est.
LEMBERT.
Sa, menesterez! estes^vous prest?
Faites mestier.
PREMIER CHEVALIER.
Sire, huimais ne vous est mestier
Fors que de faire lie chiere ;
Ne vous aussi, ma dame chiere.
Je vous di voir.
LE ROT d'eSGOSSE.
Pour ce que puisse miex avoir
Les nobles d'Escosse à ma feste,
Et que faite soit plus honneste,
De huit jours la voulray retarder
Et les nobles partout mander
Qu'il viengnent cy.
ij« CHEVALIER.
Chier sire, c'est bien dit ainsi
Et est grant sens.
LA MERE.
Biau filz, un petit mal me sens :
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Nous avons terminé ici; allons*nous-en
vers le roi.
LE PREMIER CHEVALIER.
11 faut nous mettre en mesure de le faire.
Allons ! en avant I pas de retard ! — Sire ,.
nous sommes, ce me semble, promptement
revenus vers vous.
LE ROI.
C'est vrai ; maintenant allons-nous-en en-
semble, tant que nous soyons près de Gbes-
ter. Je vais devant ; venez après et suivez-
moi.
LA MÈRE DU ROI.
Mon fils est bien fou de prendre en ma-
riage une femme que l'on ne connaît pas,
elle ni sa race ; mais qui est venue par ha-
sard. C'est une créature tellement difforme
qu'elle a perdu l'une de ses mains. Je suis
bien navrée de ce qu'il a pu tant l'aimer.
Maudite soit l'heure qu'elle fut en mer sans
s'y noyer ! Elle sera reine^ en dépit de tout.
Pour mon honneur je vais aux noces ; mais,
certes, avant qu'il soit un mois, je les aban-
donnerai tout-à-fait et j'irai demeurer loin,
d'eux, puisqu'il en est ainsi. *
LEMBERT.
Eh bien, ménétriers! êtes -vous prêts ^
faites votre métier.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire , désormais il ne vous Taut que vous
livrer à la joie ; et vous aussi , ma chère
dame. Je vous dis la vérité.
LE ROI d'Ecosse.
Pour mieux avoir les nobles de l'Ecosse
à ma fête, et afin qu'elle soit plus écla-
tante , je veux la retarder de huit jours et
mander partout aux nobles qu'ils viennent
ici.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Cher sire, c'est bien dit ainsi et c'est fort
sensé.
LA MÈRE.
Mon cher fils , je me sens un peu mal : je
502
THÉÂTRE FRAKÇAIS
Je VOUS pri plus ne me tenez
Ici; mais congié me donnez
Que je Yoise au cbastel de Gort
Reposer et prendre déport
Trois jours ou quatre.
LB ftOT d'bSGOSSE.
Dame» bien voeil qu'ailliez esbatre ;
Hais n'y faites pas tant demonr,
Qu'à nostre Teste» par amour,
Ne soiez cy.
IfOSTRE-DAUE (stc).
De ce ne soiez en soussi :
G' y pense estre» s'il plaist à Dieu.
— Puisque je sui hors de son lieu.
Hais em pièce ne m'y verra ;
Face tel (este qu'il voulra :
Riens n'y aconte.
LE HERAUT.
Or oiez, seigneurs, roy et conte,
Chevaliers et ceulx à qui duit,
La cause qui ci m'a conduit.
Savoir vous fas, et n'est pas double.
Qu'à quinzaine de Penthecouste,
Lez Senliz le tournay sera;
Un puissant roy si le fera,
Qui n'iert pas de chevaliers seulx ;
U ara les François et ceulx
Qui se dient de Picardie,
Et s'ara d'autres, quoy c'on die ;
Siques qui acquerre voulra
Honneur, viengne et il trouvera
A qui se pourra donoier,
S'il a désir de tournoier
Ne d'avoir pris.
LEMRERT.
Honseigneur, un tournoy est pris
A faire après la Penthecouste :
D'un roy qui de gent a grant route,
Ainsi comme dit un héraut
Qui là hors l'a crié bien haull
Trestot en Teure.
LE ROY d'eSCOSSE.
Or me dy, se Dieu te sequeure.
Se fera-il?
LEMBBRT.
Puisque heraultle crie, oA.
Et dit qu'il sera lez Senliz,
En la terre des fleurs de liz;
Je vous dy voir.
vous prie de ne plus me retenir ici; nuis dt
me donner la permission d'aller au chàiea
de Gort me reposer ei prendre de b &
traction trois •« fiiatre Jours.
LB ROI ft'iOWSB.
Dame, je venx bien que vous allia loos
ébattre ; mais n'y demevrez pas ioDg-(eoips,
afln que, par amour (pour moi), vous soy»
ici à notre fête.
LA IIÉIIB.
Sire , ne soyei pas en peine à cesojet:
je compte y être, s'il plaît à Dieu. — Poisr
que je suis hors do lieu on il est, il ne
m'y reverrfl pas de long-temps; qvîi fisse
telle fête qu'il voudra : je n'es tiens aociu
compte.
LB BÉRAOT.
Écoutez, seigneurs, roi et comte , cheia-
liers, et ceux à qui cela importe, la caoseqoi
m'a conduit ici. Je vous fais savoir, et 3 l'y
a pas à en douter, que, dans la qoinzaioe
de la Pentecftte, le tournoi autu lieu près de
Senlis ; il sera maintenu par un roi puissaot,
qui ne sera pas sans chevaliers; il aura h
Français et ceux qui se disent de Picardie,
et il en aura d'autres , quoi qu'on en dise ; en
sorte que celui qui voudra acquérir de ITiob-
neur, peut venir, et il trouvera conlrc qw
jouter, s'il a le désir de s'essayer et d'ohe-
nir le prix.
LEMRERT.
Honseigneur, un tournoi est fixé pour
avoir lieu après la Pentecôte ; il cstdoiure
par un roi qui a une grande suiie de geiKt
ainsi que l'a dit un héraut qui touti''*«^
la crié bien haut là dehors.
LE ROI n'ÉCOSSB'
Dieu te secoure I dis-moi, se/era^-^'
LSMBfiRT.
Oui , puisque le héraut le «««• ^ ^^^
i.Eiil*'
que ce sera près de Seolis, en la ler»*
fleurs de lis; je vous dis vrai.
AU MOTEN-AGE.
Ô03
LE ROT DESCOSSE.
Me lairoie pour grajoi avoir
Que n'y voise certaineoieat;
Xlore y vueil du conuoencement
Jusqu'en la fin*
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire» je vous prî de cuer fin
Que V0I4S me faciez ceste grâce
Que compagnie je vous face :
Si verray France.
LS ROT d'ESCOSSE.
Il me plaist» amis, sanz doubtance;
Mais ce que je dîray ferez:
Dès maintenant mes gens yrez
Ordener et moy pourveoir
Du harnoys qu'i me fault avoir
Pour ce voiage.
LE PREMIER CHEVALIER.
Se je dévoie mettre en gage
Ma terre toute, très chier sire,
Si feray-je sanz contredire
Ce que dites. Sire, g'y vois
Ordener et gens et harnoys
Et quanque il fault.
LE ROY D*ESGOSSB.
Or gardez bien par vous deffault
De riens n' y ait.
LÀ FILLE.
Mon chier seigneur, en mal dehait
Me mettez et en grant efTroy
Qui voulez aler au tournoy
Si loing qu'est le pals de France.
Je ne gart l'eure, sanz doubtance,
Se INeu plaist, que doye enfanter.
Pour Dieu vous pri, monseigneur chier,
Souffrez-vous-ent.
LB ROY d'eSCOSSB.
Ce ne peut estre, vraiement.
Dame ; puisque je l'ay dit, g^yray.
Mon matetre 4'<»stel vofis lairay
Et mon prevost ; ces .ij. seront
Qui du tout vous gouverneront.
Il bouffira.
LE FRSMISR CMEVAUEE-
Monseigneur, quant il vous plaira,
Mouvoir povez d'ore en avant.
Vostre harnoys s'en va devant
A bon conduit.
LE ROY n'Eficps^R.
Ce point y affiert bien et duit*
LE ROI n'ÉCOSSE.
Je ne me priverai pas, quoi qu'il m'en
coûte, d'y aller ; je veux y être dè& le com-
mencement jusqu'à la fin.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire , je vous prie de tout mon cœur de
me faire la grâce de vous accompagner: ainsi
je verrai la .France.
LE ROI n'iicossE.
Je le veux bien , ami , n'en doutez pas;
mais vous ferez ce que je vous dirai : dès
maintenant, vous irez faire préparer mes
gens et pourvoir aux choses qu'il me faut
avoir pour ce voyage.
LE PREMIER CHEVALIER.
Dussé-je mettre en gage toute ma terre ,
très-cher sire, je ferai sans contradiction ce
que vous dites. Sire, je vais commander les
gens, les équipages et tout ce qu'il faut.
» •
LE ROI n ECOSSE.
Et prenez bien garde que rien n'y man-
que par votre faute.
LA FILLE.
Mon cher seigneur, vous me mettez bien
mal à mon aise et dans un grand effroi en
voulant aller au tournoi aussi loin qu'est le
pays de France. ?i'en doutez pas, je suis
au moment où, s'il platt à Dieu , je dois en-
fanter. Je vous prie, pour (l'amour de) Dieu,
mon cher seigneur, de vous en désister.
LE ROI »'ÉC06SE.
En vérité, dame, cela ne peui éti*e ^ puis-
que je l'ai dit , il me £aut y aller. Je vous-
laisserai mon maître d*h6tel et mon prévôt;:
ces deux (hommes) seront là pour vous pro-
téger. Gela suffira.
LE PREMIER CHEVALIER.
Honseigneur, quand il vous plaira , vous
pouvez dorénavant vous mettre en route.
Vos équipages s'en vont devant bien escor-
tés.
LE ROI d'Ecosse.
Ce point-ci est bien nécessaire. — Mai-
&04
TIléATRB FRANÇAIS
— Haistre d*osieI, venez avant,
Et vous, prevost. D'ore en avant
Ha compaigne vous baille en garde
Preste d'enfanter. Or regarde
Ghascun à faire ent son devoir,
Si qu'il y putst honneur avoir
Quant Dieu m'ara cy retourné ;
Et si vous pri» quant sera né
L'enfant et délivre en sera
La mère, ce que en ara
Dessoubs vos seaulx me rescripsiez.
C'est tout. — -Çà, dame I et me baisiez:
Aler m'en vueil.
LA FILLE.
Certes, s4l en fust à mon vueil,
Sire, ne vous en alissiez
Tant que mon enfant eussiez
Véu sur terre.
ij' GHEVAUER.
Sire, pour touz vous vueil requerre
Que ne soiez pasengaigniez
Se de nous estes compaigniez
Deux liues ou .iij.,8ire, au mains,
Ou tant qu'aiez voz gens attains;
Pour bien le dy.
LE BOT d'eSCOSSE.
Amis, pas ne vous en desdy.
Alons-m'en tost. — Ho ! c'est assez.
Seigneurs, plus avant ne passez;
Ne le vueil point.
LE PREVOST.
Puisque le voulez en ce point.
Sire, à Dieu vous commanderons;
De ma dame penser yrons
Pour vostre honneur.
LE ROT d'eSGOSSE.
Vous dites bien. Alez, seigneur;
A Dieu, trestouz.
ij* CHEYALIBR.
Dame, le roy nous a de vous
Garder prié sougneusement :
Si vous prions fiablement
Que quanque vous voulrez avoir,
Vous le nous faciez assavoir
Hardiement.
LA FILLE ROTNE.
Seigneurs, sachiez certainement
Selon mon esiat me tenray
Le plus simplement que pourray,
tre d'hôtel, approchez , et vous, prévôt. A
partir d'aujourd'hui je vous donne en garde
ma compagne, qui est prête d'enfanier.
Maintenant que chacun s'applique à Etire soi
devoir en ce point, afin qu'il en soit réco»
pensé quand Dieu m'aura ramené ici;€i
je vous prie , quand l'enfant sera né et qo
la mère en sera délivrée , de m'appreM^i
par lettres closes ce qu'A en sera. C'est tm
— Allons, dame ! baisez -moi : je Teox par
tir.
LÀ FILLE.
Certes, si ma volonté eût été suivie, set
vous ne vous en seriez allé que lorsque im
auriez vu mon enfant sur terre.
LE DEUXIÈME CHEVAUBR.
Sire, au nom de tous, je yeox vous fré
de ne pas vous courroucer si nons vous %•
compagnons deux ou trois lieues , sire, ai
moins , ou tant que vous ayez atteint ta
gens. Je le dis pour le bien.
LE ROI D'iCOSSB.
Amis , je ne le vous défends pas. Ahm^
nous-en vite. — Halte, seigneurs» n'allei p
plus avant, je ne le veux point.
LE PRÉVÔT.
Puisque vous le voulez ainsi, sire, wnë
vous recommanderons à Dieu; nous îrm
nous occuper de ma dame pour votre hoa^
neur.
LE ROI D éCOSSB.
Vous dites bien. Allez , seigneur; adlea.
VOUS tous.
LE BEOXIÈHB CHBVALBn.
Dame, le roi nous a priés de toos garder
soigneusement : ainsi nous vous prions eo
confiance que tout ce que vous voodrei
avoir, vous nous le fassiez savoir hardiffieBi*
LA FILLE REUfS.
Seigneurs, soyez certains que je me tirs-
drai , selon mon rang , le plus simplemefli
que je pourrai, jusqu'à ce que monseigo^oi
AU MOTEN-AGR.
505
Tant que monseigneur du tournoy
Retourné sera cy à moy
Et que Tarons.
LB PREVOST.
Commandez, dame ; nous ferons
Quanque direz.
LA FILLE.
Seigneurs, s'il vous plaist, vous irez
Jusqu'à l'église Saint-Andry.
Là requerrez que sanz detry
Soit pour monseigneur célébrée
Une haulte messe ordenée,
A6n que Diex de mal le gart.
En meilleur garde, ce regart,
Ne le puis mettre.
ij* CHEVALIER.
Nous y alons sanz plus cy estre.
Ma chiere dame.
LA FILLE.
Damoiselles, je croy, par m'ame!
Que je me muir : tant sui malade !
J'ay le cuer si vain et si fade
Qu'avis m'est de touz poins me faull :
Tant m'a pris ce mal en sursault !
Que feray-je ? Diex 1 les rains ! Diex I
Confortez-moy, Dame des cielx :
Trop sans d'angoisse.
LA PREMIERE DAMOISBLLE.
Avant que ce mal plus vous croisse.
Ma dame, apuiez*vous sur moy
Et vous en venez tost : je voy
Que traveilliez certainement.
En vostre chambre appertement
Or tost enurez.
LA FILLE ROTNE.
Diex, le ventre I Diex, les costez 1
Trop sens d'angoisse et grant ahan.
Amy Dieu, sire saint Jehan,
Et vous. Mère Dieu débonnaire,
Jettez-me hors de ceste haire.
Certes, je muir, bien dire l'os.
Diex! or me prent l'angoisse au dos.
Que pourray faire ?
ij« OAMOISELLE.
E, doulce Vierge débonnaire.
Port de salut aux desvoiez,
Vosire grâce à nous envoiez.
Et si ma dame secourez
Que Dieu et vous, Dame, honnourez
En puissiez estre.
soit revenu du tournoi ici auprès de moi et
que nous l'ayons.
LE PRÉVÔT.
Commandez , dame ; nous ferons tout ce
que vous direz.
LA FILLE.
Seigneurs , s'il vous plaît , vous irez jus-
qu'à Téglise Saint-André. Là vous prierez
que sans retard Ton célèbre une grand' messe
pour monseigneur, afin que Dieu le garde
de mal. Je ne puis, à mon avis, le mettre
en meilleure garde.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Ma chère dame, nous y allons sans demeu-
rer davantage ici.
LA FILLE.
Demoiselles, sur mon ame!je crois que je
me meurs : tant je suis malade ! J'ai le cœur
si faible et si affadi que je crois qu'il me
manque en tous points : tant ce mal m'a pris
en sursaut! Que ferai-je? Dieu! les reins!
Dieu ! Reconfortez-moi, Dame descieux: je
souffre trop.
LA PREMIÈRE DEMOISELLE.
Avant que ce mal n'augmente, ma dame,
appuyez -vous sur moi et venez -vous- en
vite : je vois que certainement vous êtes en
travail. Allons ! entrez sans balancer et tout
de suite dans votre chambre.
LA FILLE REINE.
Dieu, le ventre! Dieu, les c6tésl Je sens
trop d'angoisses et trop de douleur. Ami de
Dieu, sire saint Jean, et vous, bonne Mère
de Dieu , tirez-moi de ce supplice. Certes,
je meurs, j'ose bien le dire. Dieu ! mainte-
nant le mal me prend au dos. Que pourrai-
je faire ?
LA DEUXIÈME DEMOISELLE.
Eh, douce et bonne Vierge, port de salut
pour les égarés, envoyez-nous votre grâce et
secourez notre maîtresse de telle sorte que
Dieu et vous , Dame , vous puissiez en être
honorés.
A06
TfliATRB FBA1IÇA18
LA FILLE.
£, Mère au très doulx Roy eelesire I
Or 8ui-je à ma fin, bien le Toy.
Doulce Vierge» coofortez-moy»
Je vous tu prie.
LA PREMIERS DAMOISBLLB.
Or paiz, de par le Fils Marie I
Dame, cessez-vous de crier.
Je Toas dy, sanz plus décrier,
Je ne scé se vous le savez,
Demandez quel enfent avez ;
Car il est né.
LA FILLE.
Puisque Dieu m'a enfant donné.
Je vueil bien quel il est savoir,
Filz ou fille : dites-m'en voir,
M'amie chiere.
ij* DAMOISBLLE.
Dame, laites-nous bonne chiere»
Que vous avez i. très biau filz,
Soit^n voz cuers certains et fiz :
Regardez cy.
LA FILLE.
La Vieiige de cuer en gracy ;
Certes, je Tay bien acheté.
Couchez-me tost, qu'en venté
Je tremble toute.
LA PREVIERE OAHOISBLLB.
Vez ci le lit prest (n'aiez doubte.
Ma dame), où je vous coucheray.
— Tandis que l'assemilleray,
Voient, alez sanz detry
Dire à Lembertqu'à Saint-Andry
Voit au maistre d'ostel bâtant
Dire que un filz, n'en soit doublant,
Avons nouvel.
ij* DAMOISELLE.
Je le feray de cuer ysnel.
— Lembert, mon ami doulx, alez
Dire au maistre d'ostel que nez
Nous est un biau filz de ma dame :
Grant joie li ferez, par m'amel
Je n'en doubt mie.
LEMBERT.
Voulentiers, Volent, m'amie.
Ë, Diex ! qu'il en sera joieux !
—Je vous truis bien à point touz deux.
Je aloie à vous.
LA FILLE.
Eh, Mère du très-doux Roi des den!
maintenant je suis à ma fin, je le feis bien.
Douce Viei^e, reconforiez^moi, je tous ei
prie.
LA PREMIÈRE BEMOiSBLLE.
Allons, paix, d« par k Fils de Ihrie!
Dame, cessez de CFÎer. Je vous le dit sans
plus tarder , Je ne sais si vous ea étei in-
struite , demandez quel enfiint voas ivez;
car il est né.
LA FILLE.
Puisque Dieu m'a donné un enfant , je
désire fort savoir quel il est, fils ou fille: di-
tes-m'en la vérité, ma chère amie.
LA DEUXIÈME DEMOISELLE.
Dame, faites- nous bon visage , car vous
avez un très-beau fils, que votre.cœor en soit
sûr et certain : regardez ici.
LA FILLE.
J'en remercie la Yi&rg^ de ((ont ooo]
cœur; certes, je l'ai bien acheté. Couckei-
moi vite, car, en vérité, je tremble toaie.
LA PREMIÈRE DEM<M8BLU.
Voici tout prêt le lit (n'en doutes p«, ma
dame) où je vous coucherai. — Tandis que
je l'endormirai , Yolande , aUez sans reurd
dire à Lembert qu'il aille tout de saite i
Saint-André dire au maître d'hAtel que aoos
avons (qu'il n'en doute pas) nn fils nouveau.
né.
LA DEUXIÈME DEMOISBUB.
Je le ferai de grand cœur, - Lembert»
mon doux ami, alleat dire au maître d'hôtel
qu'il nous est né un beau fils de ma darne
Sur mon ame I vous lui causerei une grande
joie; je n'en doute pas.
LEMBERT-
Volentiers , Volande , mon aœi«- ^
Dieu ! qu'il en sera joyeux ! — '« ^
trouve bien à point tous deux : j'aU*'*^
vous.
AU MOTEN-AGB.
507
ij* CHBVAUfiR.
Pour q«€y« Lembert» omhi «ni doulx?
Ne le Bcms eeies.
LBHBB&T.
Je TOUS apport bonnes nouvelles,
El û som vraies, j'en sui is :
l<ai reyne a eu un ib
Tout maintenant.
ij' CaUTAUBR.
Tb seîez le tràs bien venant ;
Grant joie ay de ee que t'oy dire.
— Prévost, aler nous fauk escripre
Et ces nouvelles envoier
Au rey pour son cuer avoier
En plus gnM joieé
LB PHBVOST.
Vostre voulentez est la moye.
Alons, sire ! ici m'asserray,
Je mesmes les lettres feray;
rTest mestier c'on les me divise.
C'est bit; scellez à vosure guyse :
Il souffira.
ij'CBBVAUBR.
Cest scellé ; qui la portera?
Or y verrons.
LB PREVOST.
Je lo que nous y envoions
Lembert; il est assec appert.
— Venez avant, venez, îstsûbert^
A nous parler.
LEMBERT.
Voulentiers, sanz ailleurs aler
Mais que à vous droit.
if Q&BVALIBR.
Mouvoir vous fault de cy endroit,
Lembert, et vous à voie mettre
Pour porter au roy ceste lettre,
Amis ; et quant li baillerez,
De par ma dame li direz
Qu'die gist d'un filz ; ce li mande
Et que à li moult se reoesimande
Et nous auaai.
Si t^stqne partiray deey,
Sachiez d'errer ne fineray
Tant que baiUiée li aray
Et mise ou poing.
LE PREVOST.
Nous vous prions qu'en aiez seing
Et diligence.
LE DEDXiiJiB CHEVALIER.
Pourquoi , Lembert , mon doux ami? ne
nous le cache pas.
Je vous apporte de bonnes nouvelles, et
elles sont vraies, j'en suis certain: la reine a
eu un fib à l'instant même.
LE DEUXliHB CHBVAUER.
Sois le très ^ bien venu; j'éprouve une
grande joie de ce que je t'entends dire* —
Prév6t, il nous faut aller écrire et envoyer
ces nouvelles au roi, pour réjouir davantage
son cœur.
LB PRÉVÔT.
Votre volonté est la mienne. Allons, sire I
je m'asseoirai ici , j'écrirai les letures moi-
même; il n'est pas l)esoin qu'on me les
dicte. C'est fait ; scellez à votre guise : cela
suffira.
LE DBOXIÈMB CHBVAUBR.
C'est scellé; qui la portera? maintenant
nous y aviserons.
LB prév6t.
Je suis d'avis que nous y envoyions Lem-
bert; il est assez prompt.-*- Approches, Lem-
bert, venez nous parler.
LEMBERT.
Volontiers , sans aller ailleurs que vers
vous tout droit.
LB BBDXIÈMB GHEVALVE.
Lembert, mon ami, il vous faut partir de
céans tout de suite et vous BMitre en route
pour porter cette lettre au roi; et quand
vous la lui donnerez , vous lui direz de la
part de ma dame qu'elle est accouchée
d'un fils : elle le lui fait savoir et se re-
commande fortement à lui , et nous de
même.
lbubbrt.
Aussitât que je serai ipuA d'îei, sachez
que je ne cesserai de marcher que je ne U
lui ai donnée et mise entre les mains.
le prévôt.
Nous vous prions d'y mettre soin et dili-
gence.
608
THÉATRB FRANÇAIS
LBMBBRT.
Je VOUS promet, la négligence
N'en sera pas moîe^ que puisse ;
Ne fineray tant que le truisse.
A Dieu, irestouz.
ije CBBTALIBR.
Lembert, à Dieu, mon ami doulx.
— Or s'en va-il.
LBMBBRT.
Sera-ce bon, je croy que oïl,
Qu'à la mère au roy me transporte
Et que ces nouvelles li porte?
Je tien que j'en amenderay
D'aucun bon don ; et pour ce yray,
Je ne me delaieray point.
Je la voy là : c'est bien à point;
Devant li me vois enclin mettre.
— Ha dame, Dieu le roy celestre
De mal vous gart.
LA MBRB.
Lembin, biau sire, quelle part
En alez et dont venez-vous?
Je vous em pri, dites-le-nous.
Et qui vous maine.
LBMBBRT.
Chiere dame, soiez certaine
Je m'en vois au roy mon seigneur
Dire4i la joie greigneur
Dont s'ame fust pieça touchiée,
Que d'un filz ma dame acouchée
E[s]t de nouvel.
LA MBRB.
Diz-tu voir, Lembin? ce m'est bel,
Foy que je doy sainte Bautheuch I
De la joie qu'en ay, t'esteut
Maishuit avec moy demourer :
Je te vueil donner à souper.
Portes-tu lettres?
LBMBBRT.
(Kl, que baillié m'ont les maistres
D'ostel, ma dame.
LA MBRB.
De ce que tu m* as dit, par m'ame !
Ay moult grant joie et le cuer lié.
^Or tost I s'il est appareillié.
Je vueil qu'il souppe, Godefroy;
Et de ce bon vin dont je boy
Ly apportez.
GODBFFROT.
Ma dame, un po vous déportez :
LBMBBRT.
Je vous promets que la négligence» autant
que je le pourrai, ne sera pas de mon fait ;
je ne m'arrêterai pas que je ne le troave.
Adieu, vous tous.
LE DBUXIÈME CHBVALiBn.
Lembert, adieu, mon doux ami. — Main-
tenant il s'en va.
LBMBBRT.
Sera-ce bon, je crois que oui, que je me
transporte chez la mère du roi et qne je lai
porte ces nouvelles? Je tiens que j'y gagne-
rai quelque bon cadeau : c'est pourquoi j«
veux y aller sans retard. Je la vois là-bas :
c'est bien à point; je vais lui foire la révé-
rence. — Ha dame , que Dieu , le roi des
cieux, vous garde de mal!
LA MÈRB.
Lembin , beau sire , en quel endroit al-
lez-vous et d'où venez- vous? Je vons prie
de nous le dire , aussi bien que ce qui voos
mène.
LBMBBRT.
Chère dame , soyez-en certaine , je m*en
vais auprès du roi mon seigneur lui annon-
cer la plus grande joie dont son ame ait été
depuis long-temps aflectée, car ma dame est
nouvellement accouchée d'un fils.
LA MÈRB.
Dis-ta vrai, Lembin? J'en suis charmée,
par la foi que je dois à sainte Bathilde!
Pour la joie que j'en ai , il te faut au-
jourd'hui demeurer avec moi : je veux te
donner à souper. Portes-tu des lettres?
LBMBBRT.
Oui, ma dame; ce sont les maîtres d'hôtel
qui me les ont données.
LA MÂRB.
Sur mon ame I j'ai une très-grande joie
et le cœur enchanté de ce que tu m'as dit.
— Allons ! si le souper est prêt, Godefroy,
je veux qu'il soupe ; et apportez-lui de ce
bon vin dont je bois.
GODBFROT.
Ma dame, patientez un peu : c'est comme
AU MOYEN-AGE.
509
Ce vauU fait. Yeez, je mect la table.
Çàl je vueîl estre entremettable
De ii servir.
LA MBRE.
S'a mon gré le veulz bien servir,
Apporte-li cy un bon mes.
Yien avant, s'acoute et ii mes
De ce que t*ay baillié en garde,
Si qu'il ne s'en doingne de garde,
Dedans son vin.
GODBFFROT.
Youlentiers, dame» et de cuer On ;
Veï cy de quoy.
LA MERE.
y erse cypour l'amour de moy.
— Je vueilque vous buvez, Lembin,
Et me direz ce est bon vin ;
Tout vous fault boire.
LSMBIII.
Cbiere dame, par saint Hagloire !
Je ne bu si bon vin pieça ;
Ce remanant buray or çà,
Puisqu'il vous haitte.
LA MERE.
Vez cy viande bonne et nette,
Dontmengier vous convient, Lembert.
Or monstrez con serez appert
De bien mengier.
LEMBERT.
Je n'en feray mie dangier,
Chiere dame; et vous, que ferez ?
(Cy inenjue.}
— Amis, à boire me donrez,
S'il vous agrée.
LA MERE.
Verse ci bonne haneppée»
Car je le vueil.
GODEFFROY.
Buvez: le hanap jusqu'à l'ueil,
Lembin, est plain.
LEMBERT.
Yez ci bon vin. Çà, vostre main !
Je vous jur et créant, ma dame,
De vous feray demain ma femme
Par mariage.
LA MERE.
Yoire, mais qu'il n'y ait lignage.
— Il est yvre, je le promet.
Maine*le coucbier et le met
En un bon lit.
si c'était fait. Yoyez , je mets la table. Al-
lons ! je veux m'occuper à le servir.
LA MÈRE.
Si tu veux le bien servir à mon gré, ap-
porte-lui ici un bon mets. Approche, écoute,
et mets-lui dans son vin de ce que je t'ai
donné à garder , de manière à ce qu'il ne
s'en aperçoive pas.
GODEFROY.
Yolontiers, dame, et de tout mon cœur ;
voici de quoi.
LA MÈRE.
Yerse ici pour Tamour de moi. — Lem-
bin» je veux que vous buviez, et vous me
direz si ce vin est bon ; il vous faut tout
boire.
LEMBIN.
Chère dame , par saint Magloire ! il y a
long-temps que je ne bus d'aussi bon vin; je
vais boire ce reste, puisque cela vous fait
plaisir.
LA MÈRE.
Yoici de la viande qui est bonne et ap-
pétissante ; il vous faut en manger, Lem-
bert. Allons! montrez- nous que vous vous
acquitterez bien de cet office.
LEMBERT.
Je ne ferai pas de difficultés, ehèredame;
et vous , que ferez-vous ! {Ici il mange.) —
Ami , vous me donnerez à boire , si vous
le voulez bien.
LA MÈRE.
Yerse ici un plein hanap, car telle est ma
volonté.
GODEFROY.
Buvez : le hanap , Lembin , est plein jus-
qu'à l'œil.
LEMBERT.
Yoici de bon vin. Allons, votre main ! Je
vous jure et vous assure, ma dame, que de-
main je ferai de vous ma femme par le ma-
riage.
LA MÈRE.
Oui' vraiment , pourvu que nous n'ayons
pas d'enfans. — Il est ivre, je te le pro-
mets. Mène -le coucher et mets-le dans un
bon lit.
610
THÉÂTRE FRANÇAIS
«OMFFIIOT.
Lembeit, il vous fault par ddk
Venir coucbîer.
LBV8BRT.
Si feray-je, moi ami ehi«r,
Moy et ma dama.
«ODBFFROT.
Voire, avssi eai-ce vostre femne.
Alons devant.
LEMBBRT.
Alons, mon ami, or avant I
— Venei couchier aussi, ma belle ;
Hurtez bellement, je chanoeUe.
Qui estes-vous?
GODBFFROT.
Çà I couchiez-vous, mou ami doiltt,
Ett ee lit; je vous couverray.
— ^Ains que m'en parle je verray
Sa contenance et son effort.
Par m'ame ! c'est bien doniii fort ;
Je le vDÎs h ma dame dire.
-^Ma dame, Lembin m'a fait rire ;
Certes, il est à grant mescbief .
Plus tost n'a pas eu le chief
Sur le lit qu'il s'est «ndormy.
•Diex ! eom 41 sera estonrdy
Demain, ee oroy !
iiA KBRB.
Or paiz, et te tais cy ^eut coy !
Je le vneil aler visiter.
Puisqu'il dort si bten, sani doubler,
Je verray quelz lettres il perte,
Ains que jamais passe ma porte.
Je les tien; dormir le lairay ;
Avec moy les emporteray.
— Or tost, Godeffroy ! sanz relraire
Vaz me querre mon secrétaire
Ysnellement.
GOnSFFROT.
Dame, voulentiers vraiement.
— Haistre, Bon, plus ne vous tenez
Gy ; mais à ma dame venez
Tanlost bonne erre.
LB SEGRBTAIRB.
Alons, puisque m'envoie querre.
— Dame, vous m'avez fait mander :
Que vous plaist-il à commander?
Diies-le-moy.
LA MBRB.
En secré vueil savoir de toy
«OftBraOT.
LembeK, il vens fMil par pkaair vom ve-
nir coucher.
unnBRT.
Oui, aM>n cher ami, ma dame et
OO0BFROT.
Oui , en vérité ; aussi bien eai-ee vocre
femme. Allons devant.
LEIIBBIIT.
Allons , mon ami , en avant 1 — Ma belle ,
venez aussi vous coudier ; heertet douce-
ment, je chancelle. Qméles-V0B8?
GOnSFROT.
Allons ! mon doux ami, ooiicbe»^voa8dais
ce lit, je vous couvrirai. — Avant de m'en al-
ler, je verrai sa contenance et ses grimaces.
Par mon amel il dortfortbien ; je vais le dire
à ma dame. — Ma dame, Lembin m'a fait
rire ; certes, il est bien pris. Il n'a pas ea
plus t6t la tête sur le lit qu'R s'est endonu.
Dieu 1 comme demain, à ce que je (rois, il
sera étourdi !
LA UÈBA.
Allons, paix, et tiena^léi coi ! Je renx al-
ler le visiter. Puisque dort si bien, sans hé-
siter, je verrai de quelles lettres il est por-
teur, avant qu'il passe jamais ma porte. Je
les tiens ; je le laisserai dormir» après les
avoir emportées. — Allons, Godefh>y , sans
répliquer, va me chercher mon secrétaire
tout de suite.
Maître,
venez
GOMFMK.
Dame , volontiers , en vérilé.
Bon , ne vous tenez iplos ici ;
bien vite vers rmi dame.
LB SBORÉTAffiB.
Allons-y, puisqu'elle m'envoie ohercher.
— Dame , vous m'avez fait mander : que
vousplaU4l de m'ordonner? dites-l»4noi.
LA HtRS.
Je veux savoir en seeret de loi ce qull va
AD MOTKII-AOB.
511
Qu'il a «serîpt en ceste lettre,
Sanz trespasser ne sanz y neUre
Mot ne demy-
LB SBCRETAïaS.
Il y a : c Mon très chier amy
Et seigneur» je me recommans
A vous, et de saluz tous mans
Tant corn je puis, et fas savoir
Que vous avez un nouvel hoir
Masie, que Dieu fist de moy naîstre
Le jour c'en escript ceste lettre,
Qui vous ressamble de faitture
Miexque nulle autre créature.
D'autres choses fais cy restât.
Rescripsez-moy de vostre estât,
Par ce message. >
LA MBRB.
Ci ! que de ce nouviau lignage
Puist-il estre courte durée !
—Or tost fay«m'en sanz demeurée
Une autre telle con diray.
Ne doubtes, bien te paieray ;
Fay mon plaisir.
LB 8ECRBTAIRB.
Chiere dame, de grant désir
Vostre vouloir acompliray.
Avant! devisez, j'escripray
Lettre assez grosse.
LA MBRB.
Tu mettras : t Au roy dflscosse,
Noslre chier seigneur, révérence,
Salut et toute obédience.
Nous vous mandons que la royne
Vostre femme gist de jesine : .
Dont point de feste ne faisons.
Car deviser se vous savons
QueHe chose est sa portévre.
Tant est bidense créature !
N'onqnes^ voir, ne l'engendra homme.
Ars rénssîons, c'est tout en somme,
Ne fnst pour vous ; si nous mandez
Qu'en ferons, si le commandez:
Nous Tarderons, il n'y a el.
De par les graas mais très d'ostei,
Les vostres tonz. »
LB SBGRBTA1RE.
écrit dans cette lettre, sans omettre ni ajou-
ter un mot ni la moitié.
LB SBCRÉTAIIB.
Il y a : ff Mon très*cher ami et aeigoellr, je
me recommande à vous, et vous transmets
autant de saints que je le puis. Je vous fais
savoir que vous avez un nouvel héritier
mâle, que Dieu fit naître de moi le jour
qu'on écrit cette lettre, et qui vous ressem-
ble, quant aux traits, plus qu'aucune autre
créature. Je ne vous parle de nulle autre
chose. Par le retour du messager, écrivez-
moi au sujet de votre santé.»
C'est fait.
LA MiEB.
Là I puisse cette nouvelle race Acre de
courte durée I —Allons! fais-nm sans retard
une autre lettre comme je te dirai. N'aie
pas peur, je te paierai bien ; fais ma vo-
lonté.
LB SBGRÉTAIRB.
Chère dame, j'exécuterai de grand eœur
votre volonté. Allons I dictez, j'éorirai en as-
sez grosses lettres.
LA MÈRB.
Tu mettras: c Au roi d'Ecosse, notre
cher seigneur, respect, salut et obéissance
entière. Nous vous mandons que la reine,
votre femme, est en couches : ce dont nous
ne faisons point de fête, car nous ne savons
dire quelle chose est sa portée , tant c'est
une hideuse créature ! et, en vérité, jamais
elle ne fut engendrée par un homme. En
somme, nous l'eussions brûlée, si ce n'eût
été pour vous;, mandez -nous donc ce que
nous en devons faire, et commandez : nous
la brûlerons, il n'y a pas d'antre parti à
prendre. De la part des grands maîtres d'hô*
tel, tout à vous.»
LA MBRB.
Bien est, mon ami doulx.
LB SBCRÉTAmB.
C'est fait.
LA «ÈRB.
C'est bien, mon doux ami. Allons, ferme*
512
Or la clos sans dîlacîon,
Et fay la superscription ;
Puis la me baille.
LE SECRETAIRE.
Tost m'en delivreray sanz faille.
Dame, tenez.
LA HERE.
Vous estes clerc gent et senez ;
Hardiement alez esbatre.
Scellée sera sanz debatre
Du scel qui est en ceste lettre»
Et si riray en Tesiui mettre
Où je pris ceste maintenant.
Ha besongne est trop bien venant.
Tant con Lembert encore dort
Et ronfle en son lit bien et fort,
Me vueil de mon fait délivrer.
C'est fait : voit sa lettre livrer
A qui vouldra.
LEMBERT.
Il est jour, lever me fauldra
Et aler-m*en sanz plus attendre.
A ma dame vois congié prendre :
C'est raison. — Chiere dame, à Dieu !
Grans merciz ! j'ay en vostre lieu
Esté tout aise.
LA MERE.
Lembert, je vous pri qu'il vous plaise
Par cy venir au retourner ;
Quoy que soit vous voulray donner.
Et gardez que ne sache nulz
Que vous soiez par cy venuz ;
Je vousem pri.
LEMBERT.
Ma dame, et je le vous ottry ;
Jà par moy ne sera séu.
A Dieu. — Tant que j'aie véu
Le roy et qu'à Senliz seray,
De cheminer ne ces&eray,
Ains y vueil mettre cure et paine.
Avis m'est qu'en my celle plaine
Le voy là ; c'est mon : à ly vois.
Plus l'aprouche, et miex le congnois.
— Mon seigneur. Dieu par bonté
Vous doint joie, honneur et santé
Et bonne fini
LE ROT d'eSCOSSE.
Bien puisses-tu venir, Lembin I
THÉÂTRE FRANÇAIS
la sans retard, et mets la suscription; p
donne-la-moi.
LE SECRÉTAIRE.
Je m'en acquitterai promptement et si
faute. Dame, tenez.
La mère.
Vous êtes clerc gentil et sensé ; allez sa
crainte vous ébattre. Elle sera scellée sai
difficulté avec le sceau qui est en cette k
tre, et j'irai la mettre en l'étui où je pi
celle-ci tout à Theure. Mon affaire Tabiei
Pendant que Lembert dort encore et
bien et fort dans son lit, je veux en
C'est fait. Qu'il aille livrer sa lettre à
il voudra.
LEMBERT.
Il est jour, il faudra me lever et m'eo)^
1er sans plus attendre. Je vais prendre coiifi
de madame : c'est juste. Chère dame, adleol
grand merci I j'ai été très-bien traité cba
vous.
LA MÈRE.
Lembert, veuillez , je vous prie , venir id
à votre retour; je veux vous donner quoi
que ce soit. Et prenez garde que personae
ne sache que vous êtes venu ici, je vousca
prie.
LEMBERT.
Ma dame, je le veux bien ; personne ne k
saura par moi. Adieu. —Jusqu'à ce que je
sois à Senlis et que j'aie vu le roi, je neces-
serai de marcher; au contraire, je feux fflî
appliquer soigneusement. Je crois que J^
vois là-bas au milieu de cette plaine; ou»,
vraiment : je vais à lui. Plus j'approche de
lui, mieux je le reconnais. — Monsc»gD<îur,
que Dieu par sabonlé vous donne joie, m-
neur, santé et bonne fini
LE ROI d'écossb.
Sois le bienvenu, Lembin! Pieu leJûO"^
Se Dieo te doint bonne sepmaine,
Dy-moy verilé : qui te maine
Par cy endroit?
LIMBERT.
Sire» je vien d'Escosse droit.
Vax maistres d'ofilel, voz amis»
M'ont de venir à vous commis
Et voas envoient ceste lettre.
Ce qu'ils ont volu dedans mettre
Nesçay-je pas.
L£ ROT d'bSGOSSB.
Ouvrir la vueil ysnel le pas
Et verray qu'il y a escript.
Ha» très doulx père Jhesu-^Crist I
Bien doy avoir cuer esperdu :
J'ay honneur à tous jours perdu.
Gomment à si très belle femme
Est advenu si lait difTame»
Biaux sire Diex?
LB PREMIER CHEVALIER.
Monseigneur» je vous voy des yex
Pleurer et les termes cheoir ;
Sire» que povez-vous avoir?
Dites-le-nous. '
LE ROT d'eSCOSSE.
J'ay tant de dueil et de courrouz»
Certes» que je ne le sçay dire.
Je meismes vueil icy escripre ;
Pourveez-moy» mon ami chier»
D'enque» de penne et do papier;
Avoir m'en fault.
LE PREUER CHEyALlBR.
Assez en arez sanz deffault.
Yez cy enque et escriptouere
Et papier^ Faites bonne chiere»
Pour l'amour Dieu.
LE ROT d'eSCOSSB.
Onques mais je ne fu en lieu
Où je fusse autant courrouciez.
Escripre tout seul me laissiez ;
. Traiez-vous là.
LE PREMIER CHEVALIER.
Je feray ce qu'il vous plaira»
Mon seigneur chier.
( Icy escript le roy.)
LE ROT d'eSCOSSE.
Lembert» pour toy brief depeschier»
Ce mandement reporteras
AU MOTEN-AGS. 513
une bonne semaine ! Dis*moi la vérité : quelle
affaire t'amène par ici ?
LEMBERT.
Sire» je viens directement d'Ecosse. Vos
maîtres d'hôtel » vos amis» m'ont chargé de
venir vers vous et vous envoient cette lettre.
Je ne sais pas ce qu'ils ont voulu y mettre
dedans.
LE ROI D* ECOSSE.
Je veux l'ouvrir tout de suite » et je ver-
rai ce qu'il y a d'écrit. Ah I Jésus -Christ »
mon très-doux père» je dois bien avoir le
cœur navré: j'ai perdu l'honneur à jamais.
Beau sire Dieu» comment une chose si hon-
teuse est -elle arrivée à une aussi belle
femme ?
LE PREMIER CHEVALIER.
Monseigneur» je vous vois pleurer et les
kirmes tomber de vos yeux ; sire» que pou-
vez-vous avoir? dites-le-nous.
LE ROI d'égosse.
Certes» j'ai tant de douleur et de colère»
que je ne sais le dire. Je veux écrire ici
moi-même ; procurez-moi» mon cher ami,
de l'encre» une plume et du papier: il m'en
feut.
LE PREMIER CHEVALIER.
Vous en aurez assez» sans faute. Voici de
l'encre, une écritoire et du papier. Tenez-
vous en joie» pour l'amour de Dieu.
LE ROI n'ÉCOSSE.
Je n^ai jamais été nulle part où je fusse au-
tant courroucé. Laissez-moi écrire tout seul;
retirez-vous là-bas.
LE PREMIER CHEVAUER.
Mon cher seigneur» je ferai ce qui vous
plaira.
(Ici le roi écrit.)
LE ROI D ECOSSE.
Lembert» pour t'expédier promptement,
tu reporteras cet ordre à mes gens» et tu leur
33
514
A mes gens, et si leur diras
Qu'il ne facent en nulle gnise
Fors ainsi con je le divise
Icy dedans.
LBVBERT.
Se jamais n'aie mal es dens,
Mou chier seigneur, bien leur diray.
Ici plus ne sejourneray ;
Je m'en vois, sire.
LE ROY D'ESGOSSE.
Or, vasl et leur saches bien dire
Ce que t'ay dit.
LBMBERT-
Sy feray-je sanz contredit.
— Ormefauil-il d'errer penser
Ferme et fort, et ne vueil cesser
Tant qu'au chaslel de Gorl m'appere
Que g'y voie du roy la mère,
Qui m'a fait de donner promesse :
Dont elle m'a mis en leesce.
Je vois savoir que me donrra
Ne quelle bonté me fera,
Ains que plus tarde ne demeure.
Hé ! g'y seray d*assez bonne heure.
Devant moy voy le chastel estre :
Dedans me vois bouter et mettre ;
G'y seray bien venuz, ce tien.
-- Ha dame, Diex y soiti je vien :
Aray-je boire?
LA MERE.
Oïl, Lembin, par saint Magloire !
Que fait le roy?
LEHBERT.
Bien, ma dame, foyque vousdoy!
Au moins pour lors que le laissay ;
Mais de son estât riens ne say
JHe comment la feste se passe.
Car je n'oy d'eslre à court espasse
Que tant comme ma lettre fist
Et qu'il la me bailla et dist
Que songneux fusse et diligens
De la rapporter à ses gens
De par de çà.
LA MERE.
Ne peut chaloir. — Çà, le vin, çà,
Et desespices!
GODBFFROT.
Madame, je seroie nices
TUÉATRE FRANÇAIS
diras qu'ils ne fassent rien autm
ce qui est prescrit là-dedans.
que
LEHBERT.
Que je n'aie jamais mal aux dents ! moe
cher seigneur, je le leur dirai bien . Je se
resterai plus ici; je m'en vais, sire.
LE ROI d'ÉCOSSB.
Allons, va I et sache bien leur répéter ce
que je t'ai dit.
LBMBERT.
C'est ce que je ferais sans y OMUiqaer. —
Maintenant il me faut penser à marcher
fort et ferme, et je ne veux m'arrèterque
lorsque je serai arrivé au château de Gart et
que j'y verrai la mère d« roi» qui m'a pronm
un présent; ce qui m'a rendu joyeux. Avaoi
qu'il soit plus tard, je vais savoir ce qo'elle
me donnera et à quel point elle sera libé-
rale à mon égard. Eh 1 j'y serai d'assez
bonne heure. Je vois le ch&teau devant moi:
je vais m'y glisser; je tiens pour certain
que j'y serai bien reçu, -r^ Ma dame, qae
Dieu soit céans ! me voici : aurai-je k boire?
LA MÈRE.
Oui , Lembin,. par saint Magloire ! Com-
ment se porte le rot?
LEMBERT.
Bien , ma dame , par la foi que je vous
dois ! au moins il en était ainsi quand je le
laissai ; mais je ne sais rien de sa position
au tournoi , ni comment la féie se passe ;
car je n'eus pour rester à la cour que le
temps qu'il prit à faire ma lettre , a me la
donner et à me dire que je fusse soigneux
et diligent à la reporter à ses hommes de
l'autre côté du détroit.
LA MÈRE.
Cela ne fait rien. — Holà, le vin, holà , et
desépicesl
GODBFROT.
Ha dame, je serais un imbécile si je re-
IBMBUVr*
Ghiere dame» ne voss desplaise,
Se ci ne sai plus longuement,
Je m'en vois dormir ; yraiemenc,
Je n'en puis plus.
Or aies, Lembert ; que Jbesus
Yotts doinli amis> bon semme prendre!
— Alez avec li sans attendre
Tost, Godeffroy.
GO]»r»OT.
Voulentiers, ma dame, par foy l
— Lembert, alons .
LBMBBRT.
Je VOUS pri que des pies bakms
Pour y aler.
GODEFFROY.
Or reposez sau plus parler ;
Puisque couchié estes, Lembert,
AU MOYBN-AGB.
Se jedisoie: t Non feray. >
En l'eure vous en porteray ;
Querre le vois.
UWBnRT.
Que peut ce estre? je n'oy des moys
Si grant sommeil comme il m'est pris
Puis que l'entray en ce pourprîs,
£t si ne scé dont ce me vient.
— Ha dame, dormir me convient
Avant toute beuvre.
LA xsan.
11 ne fault mie qu'i requeuvre«
Une foiz avant buverez
Et des espices mangerez,
Foy que doy m'ame !
GODBFFaOT.
Prenez les espices, ma dame.
Devant le vin.
LA MERE.
Sa ! j'ay pris : or porte à Lembin,
S'en prendera.
LEMBERT.
Je ne sçay se bien me fera ,
Tant ay sommeil I
LA MERE.
Mais que nous arons beu, je vueil,
Godeffroy, que couchier le maines ,
Et que de li couvrir te paines,
Et qu'il dorme aise.
(Tci boivent sanz riens dire.)
515
fusais de vous obéir. Je vous en apporterai
sur rheure ; je vais les chercher.
LBUBBIIT.
Qu'est-ce que cela peut élre? voici plu-
sieurs mois que je n'ai pas eu une envie de
dormir aussi violente que celle qui m'a pris
depuis que je suis entré dans cet apparte-
ment , et je ne sais d'où cela me vient. —
Ha dame, avant tout il me faut dormir.
LA MÈRE.
Je ne veux pas m'y oppoter. Auparavant
vous boirez un coup et vous mangerez des
épices, par la foi que je dois à mon ame 1
GOOEFBOY.
Ma dame , prenez les épices avant le
vin.
LA MàRB.
Allons! j'en ai pris : maintenant présente
à Lembin, il en prendra.
LEMBERT.
Je ne sais pas si cela me fera du bien ,
tant j'ai sommeil !
LA MÈRE.
Dès que nous aurons bu, je veux, Gode-
froy, que tu le mènes coucher, et quetu aies
soin de le couvrir , de manière à ce qu'il
dorme à son aise.
(Ici ils boivent saut rien dii'e.)
LBMBBRT.
Chère dame, ne vous déplaise, si je n'ai
pas à rester plus long-temps ici , je m'en vais
dormir ; en vérité, je n'en puis plus.
LA MÈRE.
Eh bien! sdiez, Lembert; que Jésus vous
donne un bon somme» mon ami ! — Grode-
froy, allez vite sans retard avec lui.
goOefroy.
Volontiers, ma dame, par (ma) foil — Al-
lons, Lembert.
LEMBERT.
Travaillons des piedSi je vous prie, pour y
aller.
GOBEFROY*
Allons! reposez -vous sans parler ^da-
vantage ; Lembert, puisque vous êtes cou-
516
THÉÂTRE
Bt qii6 VOUS esles bien couvert,
Yci vous lais.
LÀ HBRB.
Tu n'as pas fait trop grani relais
Avec I/embert.
GOBBFFROT.
Puisque coucbié Tay et çouveH,
Ha dame, n'est-ce pas assez?
Il n'a mestier (tant est lassez!)
Que de i*epos.
LA MKRE.
Bien est; or entensmon propos:
J'aray encore un po à faire
De maistre Bon, mon secrétaire ;
Va le quérir.
GODEFFROT.
Je vois sanz moy plus ci tenir.
Ma dame chiere.
LA MERE.
Et je vois savoir quelle chiere
Fait Lembert tout secréement.
Bien va; puisqu*^!! dort vraiement.
Sa boiste et ses lettres prenray.
Et ce que devisent saray
Bien tost, ce puis.
GODEFFROT.
Maistre Bon» bien à point vous truis.
Encore à ma dame venir
Vous fault sanz vous plus ci tenir,
Puisque vous mande.
LE SECRETAIRE.
Si iray de voulenté grande»
Godefroy, car g'y sui tenuz.
— Chiere dame» je sui venuz
A voslre mant.
LA HERE.
Maistre Bon, à savoir deroant
Que cesie leltre-cy divise.
Lisez-la-moy, que la divise
En puise entendre.
LE SECRETAIRE.
Voulentiers, dame, sanz attendre.
— f A noz feaulx maistres d'ostei.
iJn mandement vous faisons tel :
Pour ce que mandé nous avez
Que dire à droit ne nous savez
Quel hoir la royne a en»
Dont elle gist ou a géo
(Tant est hideus à regarder ! },
FRANÇAIS
ché et bien couvert , je vous laisse ici.
LA MtaB.
Tu n'as pas fait une trop longue panse
avec Lembert.
GODBFROT.
Ma dame, je l'ai couché et couvert : n'esc-
ce pas assez? Il est si las qu'il n'a besoin que
de repos.
LA HÈRE.
C'est bien; maintenant écoute -moi: j'ai
encore quelque chose à faire avec mon se-
crétaire, maître Bon; va le chercher.
GODEFROT.
Ma chère dame » j'y vais sans me tenir
plus long-temps ici.
LA MÀRB.
Et moi je vais savoir secrètement quelle
figure fait Lembert. Tout va bien ; puisqu'il
dort tout de bon , je vais prendre sa boite ei
ses lettres, et je saurai bientftt» si je puis, ce
qu'elles portent.
GODEFROT.
Maître Bon, je vous trouve bien à propos.
Il vous faut encore venir sans tarder auprès
de ma dame , elle vous mande.
LE SBCRiTAIRE.
Je vais y aller de bon cosur, Godefroy , car
j'y suis tenu. — Chère dame, je suis venu à
votre commandement.
LA HÈRE.
Maître Bon, je voudrais savoir ce qae
cette lettre porte. Lisez-la-moi» que je puisse
en entendre la teneur.
LE SECRiTAIRE.
Dame, volontiers, sans retard. — c A nos
féaux maîtres d'hôtel. Nous vous faisons ce
commandement : comme vous nous avez
mandé que vous ne savez nous dire positi-
vement quel enfant la reine a eu» qu'elle
soit en couches ou qu'elle en soit relevée
(tant son aspect est hideux ! ), faites-aous
garder dans quelque lieu écarté la mère
AU
Que vous le bous faciez garder
Et la mère en aucun desiour,
Car veoir à nostre retour
Les desirons. •
LA HKIIB.
Est^e cela? Noos en ferons
Une autre, moy et vous» en Teure.
Avant! escripsez sanz demeure
Ce que je vous deviseray.
Voir» miex vous sattîfBeray
Que ne pensez.
LE SECRETAIRE.
Chiere dame» j'aray assez
Tant Gon Dieu vie vous donra.
Divisez ce qui vous plaira,
Prest sui d'escrîpre.
LA MERE.
Mettez : ff Le roy d'Escosse et sire.
Maistre d'ostel» point ne tardez,
Ces lettres veues» que n'ardez
La Beihequine et sa portée
Sanz attendre heure ne journée;
Car» se son fruit n'ardez et elle
Et oïr en povons nouvelle»
Sachiez si tost que nous serons
Retourné» pendre vous ferons ;
N*en doublez point. >
LE SECRETAIRE.
Marie ! c*est le plus fort point
De la besongne.
LA MERE.
Avant ! ploiez-la sanz prolongne
Et la cloez.
LE SECRETAIRE.
Youlentiers» quant le me loez .
Yez la ci close.
LA MERE.
Or ne m'y fault-il que une chose :
C'est le seel; bien l'i mètteray
Et cy dedans le bouteray .
Youc (sic) ! et sanz moy plus déporter,
Yois tost à Lembert reporter.
La Manequine maie joye
Ara» se fas ce que queroie.
Fait ay par temps.
LEMRERT.
Se autrement à errer n'entens»
Je pourray viileuie avoir ;
Il m'en fauit faire mon devoir.
■eVEN-AOB. 517
et l'enfant» car nous désirons les voir ik no-
tre retour. >
LA MÈRE^
Est-ce cela ? A l'instant même » moi et
vous nous en ferons une autre.. Allons!
écrivez sans retard ce que je V4>us dicterai.
En vérité» vous serez plus Satisfait que vous
ne le pensez
LE SECRÉTAIRE.
Chère dame » j'aurai assez tant que Dieu
vous prêtera vie. Dictez ce qu'il^vous plaira,,
je suis prêt à écrire.
LA MÈRE.
Mettez: ff Le roi et sire d'Ecosse. Maître
d'hêtel» ne tardez point» après avoir vu ces
lettres» de brûler la Bétbequine et sa pro-
géniture sans attendre un seul jour ni même
une heure; car» si vous ne b brûlez pas» elle
et son fruit» et si nous pouvons en appren-
dre nouvelle» sachez que» aussitôt que nous
serons de retour» nous vous ferons pendre ;
n'en doutez point.»
LE SECRÈTAmS.
Marie ! c'est le ptus'fort de l'affaire.
LA MÈRE.
Allons! pliez-la sans commentaire et fer->
mez-la.
LE SECRÉTAIRE.
Yolontiers» puisque vous me ^ordonnez.-
La voilà close.
LA MÈRE.
Maintenant il n'y manque plus qu'une
chose: c'est le sceau; je l'y mettrai bien et .
je le placerai iti dedans. Yoilà ! et sans m'a-
muser davantage, je vais vite reporter (cela)
à Lembert; La Manequine aura une joie de
mauvais aloi, si je réussis. J'ai fini à tem|^.
LEMRERT.
Si je ne m'applique à voyager autre-
ment, je pourrai avoir des reproches; il
me faut remplir mon devoir en ce aoint.
518
TIIÉATRB
— Ha dame, prendre vien congté ;
De ce que j'ay beu et mengié
Je vousmercy.
LA MERE.
Lembert, puisque tn pars de cy,
Ne sçay quoy favoie promis ;
Vez cy cent florins, tien, amis,
Ayde-t'en.
LEMBERT,
Grans merciz, ma dame I en bon an
Vous melte Diex !
LA MERE.
Va-t'en, va ; je te feray mlex
Une autre foiz.
LEMBERT.
A Dieu, ma dame, je m'en vois.
Me sera mais rien qui me tiengne
Jusqu'à tant qu'à Bervic viengne.
La cité voy, tant en sui près;
De m'y bouter vueil estre engrès.
— Messeigneurs, Dieu qui de Marie
Yoult faire sa mère et s'amie
Vous soit amis !
\B' PREVOST.
Lemberi, amis, et il t'ait rois
Huy en bonjour!
ijc. CHEVALIER d'eSCOSSE.
Lembert, dites«nous sanz séjour
Comment fait monseigneur le roy,
Et comment il va du tournoy,
S*en savez rien.
LEMBERT.
Du roy» messeignettrsy vous dy bien
Que je les (<ic) laîssay en bon point;
Mais du tournay ne sçay-je point;
S'il se 6st on nom, c'est à court ;
Car de monseigneur à la court
Ne fu que tant qu'il fist ma lettre
Ly-meismes, sanz autre commettre.
Tenez, sire, je la vous baille ;
Mais de tant me charga sanz faille
Que vous die que ne laissiez
Pour riens que vous n'acomplissiez
Ce qu'est escripi.
ij' CHEVALIER.
Ha ! très doulx père Jhesu-Crist,
Vez-ci lettre ou a trop dor mot.
FRANÇAIS
— Ma dame, je viens prendre eongé; je
vous remercie de ce que j'ai tw ec mangé
chez vous.
LA MÈRE.
Lembert, puisque ta pars de céans. Je t'a-
vais promis quelque chose : voici cent flo-
rins; tiens, mon ami, faisan usage.
LEMBERT.
Grand merci, ma damel que Dieu vous
mette en bonne année!
LA MÈRE.
Va-t'en, va; je te donnerai plus une an-
tre fois.
LBMBIRT.
Adieu» ma dame, je m'en vais. Rien ne
m'arrêtera jusqu'à ce^ que je vienne à Ber-
wick. Je vois la ville, tant j'en suis près; je
veux me hàler d'y entrer. — Messeigneurs,
que Dieu qui de Marie voulut faire sa mère
et son amie, soil votre ami !
LE PRÉVÔT.
Lembert, mon ami, qu'il te mette aujour-
d'hui en un bon jour!
LE DEUXIÈME CHEVALIER d'ÉCOSSB.
Lembert, dites-nous sans retard comment
se porte monseigneur le roi, et comment le
tournoi se comporte, si vous en savez quel-
que chose.
LEMBERT.
Quant au roi , messeigneurs , je vous as-
sure que je le laissai en bon état; mais re-
lativement au tournoi, je vous dirai en peu
de mots que je ne sais pas s'il se fit ou non;
car je n'ai été à la cour de monseigneur
que le temps qu'il mit à faire lui-même ma
lettre, sans confier ce soin à un autre. Tenez,
sire, je vous la donne; mais il me chai^ea
de vous dire que vous ne manquiez pour
rien au monde d'accomplir ce qui y est
écrit.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Ah! très-doux père Jésus-Christ, voici
une lettre où il y a des mots bien durs
AU MOYBN-AOE.
519
— Yeiiei afant» veoec» prevost;
Tenet, lisez.
Voulentiers» se j'eo 8ui aisies^
Las ! Yex ci chose trop amere,
Qae Doas ardons et fitz et mère.
Hé, biaax sire Diex qai ne ment !
Esbaliiz s«is que estre ce peut ,
Trop m'en merveil.
ij* CHBTALIER d'bSCOSSB.
Certes, se voir dire vous vueil,
Prévost, c'est nostre mort escripte ;
Car, se d'ardoir on les respite,
Ec ne fisiisona son mandement.
Mourir nous fera laidement ;
Se noua les ardons, mal sera ;
Car le peuple sur nous courra :
Ainsi n'y puis-je regarder
Qae de mort nous pnissons garder,
Se Dieu n'en pense.
LE PREVOST.
E las ! vez ci dure sentence.
Voir, je plaîn le fliz et la dame
Adtant com je fas moy, par m'ame !
Et plus assez.
LA FILLE.
Seigneurs, dîtes*moy que pensez.
A-41 que bien en ce pals?
Faire vous voy comme esbahiz
Trop mate chiere.
îj« CHEVALIER.
Qu'en povons-nous, ma dame chiere?
Si devrez-vous faire, pour voir.
Le roy, sur corps et sur avoir,
Nous mande que point ne lardons
Que vous et vostre filz n' ardons
Sanz demourée.
LA riLLE.
Ha, mère Dieu, Vierge honnourée !
Me dites-vous voir, mes amis?
A-il en ceste lettre mis
Tel mandement?
LE PREVOST.
Chiere dame, oïl, vraiement;
Et y a qu'i nous fera pendre.
Et n'acomplissons sanz attendre
Ce qu'i nous mande.
LA VILLE.
Or me ressourt angoisse grande.
E, très douice Vierge Marie !
— Prévôt , venez , avancez; tenez , lisez.
LE PRÉVÔT.
Volontiers, si je le puis. Hélas ! voici une
chose bien terrible, s'il nous faut brûler le
fils et la mère. Eh, beau sire Dieu qui ne
mens pas 1 je suis tout étonné de ce que ce
peut être, je m'i'n émerveille fort.
LE DEUXIÈME CHEVALIER d'ÉCOSSE.
Certes, prévôt, à vous dire vrai, c'est no-
tre mort qui est ici écrite ; car, si on diffère
de les brûler, et si nous n'exécutons pas son
ordre , il nous fera mourir honteusement»
Si nous les brûlons, ce sera un mal ; car le
peuple courra sur nous : ainsi je ne vois pas
comment nous pourrons nous garantir de la
mort, si Dieu n'y pourvoit pas.
LE PRÉVÔT.
Hélas! voici une dure sentence. En vérité»
je plains le fils et la dame autant et encore-
plus , sur mon ame , que s'il s'agissait de
moi.
LA PILLE.
Seigneurs, dites-moi ce que vous pensez.
Tout ne va-t-il pas bien dans ce pays? Je
vous vois tout stupéfaits et le visage morne.
LE nBUXIÈME CHEVALIER.
Nous n'en pouvons mais, ma chère dame;
et, en vérité, vous devrez en faire autant.
Le roi nous mande , sous peine de perdre
nos biens et notre vie, de ne pas différer à .
faire brûler votre fiés et vous.
LA FILLE.
Ah, mère de Dieu , Vierge honorée! mes
amis, dites-vous la vérité? A4-il mis un or-
dre pareil dans celle lettre?
LE PRÉVÔT.
Oui vraiment, chère dame ; et il y a qu'il
nous fera pendre, si nous n'aceomplissons^
pas sans retard ce «pi'îl nous mande.
LA FILLE.
A cette heure je suis de nouveau en proi«
à une vive douleur. Eh, très-douoe Vierg
520
TtléATRR niAllÇA»
Je croy qu'il ne soit femme en vie
Plus mal forlunée de moy.
E, douix roy d'Escossel et pourquoy
M'avez jugée à telle mort
Gom d'ardoir? Certes» c'est à.tort;
Car je ne sçay en dit n'en fait
Que je vous aie tant meffait
Que ainsi par vous mourir déusse.
Encore, se seulle morusse,
N'en fusse pas si adolée ;
(Cy baise son filz.)
Mais de ceste doulce rousée
Qui est un si pur inocent
Yostre voulenté si consent
Qu'il soit ars et la mère ensemble.
Ha, bon roy I par foy ! ce me semble
Trop dure chose et trop amere
Q'un tel inocent et sa mère
Soient ars. Diex ! le cuerme fent
De douleur. Ha, mon doulx enfent!
(Cjr le baîse.)
— Doulx fiiz, est«ce par vos dessertes
Ne par les moies? Nanil, certes :
Et pour ce je tien c'est envie.
— E, biaux seigneurs! ma povre vie
Respitez, qu'ainsi pas ne fine
Ne cest enfant ; par amour fine
Et pour Dieu le vous vueil i^uerre.
Le cuer pourli de dueil me serre.
Quant je voy qu'il déust tenir
Gomme roy terre au parvenir.
S'envie n'i méist discorde :
Si vous pri pour miséricorde
Souffrez que loing de ceste terre
Je puisse aler noz vies querre
Gom povre femme.
ij« CHBVALIBR.
Que ferons-nous de ceste dame.
Dites, prevost, en amistië?
Elle m'a fait si grant pitié
En faisant ses doulces clamours
Que le cuer me font tout en plours;
Et si fait l'enfant vraiement :
Si vous pri, regardons comment
Nous en ferons.
LE PREVOST.
Sire, bien nous en chevirons
A nostre honneur, se me créez.
Se je dy bien, ne recréez
De mon conseil.
Marie , je ne crois pas qu'il y ait en lie me
femme plus infortunée que moi. Eh, don
roi d'Ecosse ! pourq«oi m'avei*fOQi con-
damnée à moorir par un supplice oonne
celui du feu ? Certes, c'est à tort; car je ne
sache pas vous avoir offensé en paroles et
en actions, au point de mériter qie tou
me mettiez aipsi à mort. Encorci si je doi-
rais seule, je n'éprouverais pas tant de du*
grin {Ici elle bai$e $oh fiU.); mais to»
volonté est que cette douce rosée, cet in-
nocent sans tache, soit brûlé avec sa mère.
Ah, bon roi! par (ma) foi! ce me semble
chose trop dure et trop douloureuse qu'on
tel innocent et sa mère soient brûlés. IKenl
le cœur me fend de douleur. Ah, mon dou
enfont ! (/ci eUe le boite.) — Doux fils, eswe
par suite de voscrimes ou des niiens?Neiuiii
certes : c'est pourquoi je tiens que c'est par
envie. ~ Eh , beaux seigneurs, épargnei
ma pauvre tie, que je ne meure pas ainsi.
ni cet enfant noa plus ; je vous en prie ponr
l'amour de Dieu et de moi. J'ai le cœur serré
de chagrin i son sujet , quand je vois que
plus tard il devrait tenir le pays comme roi,
si l'envie n'y mettait opposition : je tous en
prie donc, au nom de la pitié, souffrez que
loin de cette terre je puisse aller chercher
mon pain comme une pauvre femoie.
LB DEUXIÈME CHBVAU&S*
Prévôt, dites -moi en ami, que ferons-
nous de cette femme? die m'a inspiré taj»
de pitié par ses douces lameniaiious que le
cœur me fond tout en larmes; et, trsj
ment, l'enfant a produil sur moi le m«»
effet : je vous prie donc de voir comme»
nous ferons.
LB PBÉVÔT. .
Sire , nous nous en tirerons Ken « '
tre honneur, si vous m'en croye«. ^J
dis bien , ne repoussez pas taon aT
AD MOTBN-AGB.
521
fj« CHBVALIBR d'bSCOSSB.
Nanil ; mais assentir m'y voeiL
Prévost /or dites.
LB PRBYOST.
De sa mort serons trop bien quittes,
Se nous faisons en ceste guise :
Qu'en an batei soit en mer mise
Ou en une vielle nacelle»
Et n'y ait que l'enfant et elle,
Et n'ait gonTemail n'aviron
N'autres gens entour n'environ ;
Ainsi par my la mer s'en voit
Au Dieu plaisir, qui la convoit
Où li plaira.
ij* CHETALIBR.
Vous dites bien ; ainsi sera.
— Dame, pour vos piteux regrez.
De vous dire sommes tout prez
Que d'ardoir vous espargnerons;
Haïs une autre chose ferons :
Il vous faudra, soit lait ou bel,
Que vous entrez en ce batel.
Vous et l'enfant; et si n'arez,
Qaant esquippëe en mer serez,
Gouvernement ce n'est de Dieu :
Ainsi relenqairez ce lieu ;
Le voulez-vous?
LA FILLB.-
Puisqu'il [vous] plaist, messeigneurs
doulx,
Je vous oiercy plourant des yeux.
Puisqu'à mourir vient, j'ayme mieux
Qne noyons en la mer parfonde
Que prendre à la veue du monde
Par ardoir mort.
LE PREVOST.
Dame» vous n'avez mie tort.
Or avant I vostre enfant prenez
El faites tost, si en venez
Ysnel le pas.
LA PREMIÈRE DAHOISELLE.
Ha, chiere dame débonnaire !
Départir de vous tant me grève
Qu'a po que le cuer ne me crevé.
Certes, mie ne vous lairay ;
Avec vous vivray et mourray.
Amée m'avez de cuer fin ;
Et puisque de vous voy la fin,
Certainement je seray celle
Qui enterray en la nascelle
LE DEUXIÈIfE CHEVAL1BR D*iC08SB.
Nenni; au contraire, je veux m'y ranger.
Allons, prév6t, paries.
LE PRÉVÔT.
Nous serons entièrement quittes de sa
mort , si nous agissons de cette manière :
qu'elle soit mise en mer dans un bateau
ou dans une vieille nacelle , et qu'il n'y ait
qu'elle et l'enfant, sans gouvernail ni avi-
ron ou qui que ce soit autour d'eux ; qu'elle
s'en aille ainsi sur la mer au gré de Dieu,
qui la conduise où il lui plaira.
LB DEUXIÈME GHEVAUER.
C'est bien parlé ; il en sera ainsi. — Dame,
en raison de vos plaintes qui nous ont in-
spiré de la pitié, nous sommes tout prêts à
vous dire que nous ne vous livrerons pas au
feu ; mais nous ferons autre chose : il vous
faudra, que cela vous plaise ou non, entrer
dansée bateau, vous et votre enfant; et,
quand vous serez en mer, vous n'aurez d'au-
tre protection que celle de Dieu : ainsi vous
quitterez cet endroit ; le voulez-vous ?
LA FILLE.
Puisque tel est votre plaisir, mes doux sei-
gneurs, je vous remercie les larmes aux
yeux. Puisqu'il me faut mourir, j'aime mieux
que nous soyons noyés dans la mer pro-
fonde que de périr par le feu à la vue de
tous.
LE PRÉVÔT.
Dame , vous n'avez pas tort. Allons , en
avant ! prenez voire enfant , faites vite et
venez-vous-en promptement.
LA PREMIÈRE DEMOISELLE.
Ah, ma chère et bonne damel j'éprouve
tant de peine de me séparer de vous que peu
s'en faut que le cœur ne me fende. Certes,
je ne vous abandonnerai pas; je vivrai et
mourrai avec vous. Vous m'avez aimée de
tout votre coeur ; et puisque je vois votre
fin , certainement j'entrerai dans la nacelle
aussitôt que vous, et je mourrai si vous mou-
rez : tant je vous aime d'une amitié sincère !
522
TUéATAB
Auni xmi cornue vous farei*
Et si mourray se vous nurarei:
Tant vous ayme de boane anovr I
Entrer cy dedens sans demour
Yneil, pmqa'y estes.
ij*. CHBVALIBa.
M'amie, frant folie faites;
Ne scé comment vous abelist :
Se v»t lere et mer s'orgtteillist,
Yons noierez ysnel le pas.
Pour Dyeu mercy I n'y alez pas;
Gréez conseil.
LA PREMIERE DAMOISELLE.
Sire, aler avecques li yueil
Et moy pour elle à mort offrir.
S'il iaiilt que la doie souffrir :
Tant l'aime, voir!
LB PREVOST.
M'amie, je vous fos savoir
De ce faire vous tien pom'sote.
— BoatoBS ce i>atel si q«f il flote.
Hol la mer de nous le départ.
Sire, alons*nous-ent d'autre part
Vers noz hostiex.
ij* CHEVALIER d'ESCOSIB.
Alons! à Dieu, dame gentiex,
Qui vous soit aide et confort!
Et, si li plaist, vous vueille à port
Saifie mener !
LA FILLE.
Mère Dieu, de dueil démener
Ay*je cause ? Certes, oïl,
Quant cy me voy en tel péril
Que ne gars l'eure qu'en mer verse.
Ha, Fortune ! tant m'es perverse
A bon droit se de toy me plains
Et com dolente me complains,
Qui m'as mis ou hault de ta roe
Et m'as puis jeué en la boe;
Mais pis, car sanz gouvernement
Suy de faauke mer en tourment
Qui trop malement sur nous queurt.
— Biau fliz, se Dieu ne nous sequeurt.
Vous ne moy ne povons durer
{te ceste mer cy endurer;
Et s'il estoit que je scéusse
De certain quen séur lien fusse ,
Si ay-je bien cause de pleur
Et assez angoisse et doleur.
Et tout pour vous, mon enfant chicr :
FRANÇAIS
Je veux ealper céans
vous y êtes.
sansraiard, p«si|k
Mon amie, vous fuies une grande fioiie
je ne sais pas eoomient cela peat vm
plaire : si le vent s'élève et la mer s*eafe
vous vous noyerez tont de smte. Pour Ti
mour de Dteul n'y aUes pas; croyes M
avis.
LA PmiIÈRE BBaOWBLLB.
Sire, je veux aller avec elle et m'expoaj
pour elle à la moK, s*M me fout h sabri
tant je l'aime, en vérité 1
LE PRÉVIT.
Mon amie, je vous fais savoir que je loa
tiens pour une sotte, si vous fût» cd^
— Mettons ce bateau à lot. Holà ! b oerlj
sépare de nous. Sire , allom-ooiis-ei
I autre c6té vers nos logis.
LE BBOXlÈn GmvAun tt'iCOSK.
Allons! (je vous recommande) i
gentille dame; qu'il vous aide et vous o»
sole , et , si tel est son plaisir, qu'il vnit
vous oonduire saine et sauve an port!
LA PILLE.
Mère de Dieu , ai-je sujet de m'alBipr
Certes , oui , puisque je me trouve Asm
péril tel que je ne vois rbeure que je ci
vire en mer. Ah, Fortune ! ta m'es si
traire que j'ai bien raison 'de te bire
reproches et de me plaindre amèreniat
ce que tu m'as mis au haut de ta rose
me jeter ensuite dans la fange; maisîlT
pis, car je suis abandonnée sans pilota à
tourmente en pleine mer, qui court terri
ment sur nous. — Cher Ms, si Diea ne
secourt pas> ni vous m moi , nous ne
résister ni endurer cette mer ; et même si
pouvais savoir, à n'en pas douter, qw
suis en lieu sûr, j'aurais encore btes raéoj
de pleurer et j'éprouverais assexd'asgoiss^
et de douleur, tout cela pour vous, moi ebd
enfant : je ne puis ni vous lever ni toi
coucher, et je ne sais de quoi vous noiffii'
— Ah, Vierge de qui Dieu voulut naître !b«
AV UOTBR-AGE.
[e VOUS sçay lever ae coocbier,
le si ne vous sçay de quoy paistre«
-Ha, Vierge de qui Dieu volt naiscre I
523
le nous aidier ne soies lente ;
leconfortes cesie dolente
\i menés à port de salut,
'leur de qui le fruit tant valut,
{u'il Tu souffisant pour le monde
etter de la prison parfonde,
îettez-nous de ce péril. Dame,
Dt faites corn piteuse femme.
Herge» périr ne me laissiez;
tais à droit port nous adressiez
De sauveté.
NOSTRE-DAME.
Fil, pour l'infinie bonté
Qui en vous est, soiez d*accort
Que nous aillons donner confort
Celle dame-là sanz attente.
Que paour de noier tourmente
En celle mer.
DIEU.
Hère, vous la devez amer^
Car je voy qu'elle le dessert :
Yous et moy de cuer prie et sert,
Et porte en très grant pacience
Le mechief, Tinconvenience
Et la dure maléurté
Qui« sanz abatre. Ta liurtë
Et encore la liurte fort.
Sus! alons li Taire déport,
Sanz plus attendre.
ROSTRE-DAIIE.
^oges, pensez de jus descendre,
Et chantez, en nous convoiant,
Si hault c*on vous soit cler oyant
Que chanterez.
LE PREMIER ANGE.
Dame, quanque commanderez
De cuer ferons.
ij' AUGE,
('abriel, orçà! que dirons
En là alant ?
LE PREMIER ANGE.
KoQ ami, nous irons disant
^ roadel-ci sanz retraire.
Rondel.
Très doulce Vierge débonnaire,
Séjour de vraie humilité.
mets pas de lenteur à nous aider; recon-
forte cette malheureuse et mène-la au port
de salut. Fleur dont le fruit eut tant de va-
leur qu'il suffit pour arracher le monde à la
profonde prison , Dame , tirez-nous de ce
péril, et agissez en femme miséricordieuse.
Vierge, ne me laissez pas périr; mais diri-
gez-nous droit au port de salut.
NOTRE-DAMS.
Mon fils , au nom de la bonté infinie qui
est en vous, consentez à ce que nous aillons
reconforter sur-le-champ cette dame, que
tourmente la peur d*étre noyée dans cette
mer.
DIEU.
Ha mère, vous devez l'aimer, car je vois
qu'elle le mérite : elle prie et sert de cœur
vous et moi, et supporte avec beaucoup de
patience le malheur, l'embarras et la rude
infortune qui, sans l'abattre, Ta frappée et
la frappe encore. Debout! allons la soula-
ger sans plus de retard.
NOTEE-DAME.
Anges, pensez à descendre, et chantez, en
nous accompagnant, si haut que l'on en-
tende clairemeut ce que vous chanterez.
LE PREMIER ANGE.
Dame , nous ferons de bon cœur tout ce
que vous commanderez.
LE DEUXIÈME ANGE.
Gabriel, eh bien ! que dirons- nous en al-
lant là-bas?
LE PREMIER ANGE.
Mon ami, nous dirons ce rondeau-ci tout
d'une haleine.
Rondeau,
Très-douce et bonne Vierge, séjour d'hu-
milité véritable, en qui Dieu prit humanité ;
524
TBiATftB
En qai Dieu prist humanité ;
Pour les humains d'enfer retraire
SofTri TO fll mort à ville :
Très douice Vierge débonnaire.
Séjour de vraie humilité.
Pour ce à chascune et chascun plaire
Doit qu'il vous serve, en vérité.
Et qu'il die par charité :
Très douice Vierge débonnaire ;
Séjour de vraie humilité.
En qui Dieu prist humanité.
DIEU.
Pour ce qu'en ta nécessité.
Belle amie, m'ayde as quis
Et de cuer ma mère requis
Qu'elle te gardast de noier,
Me te vueil-je point denoier
Que n'acomplisseta requeste.
Ne crain plus de mer la tempeste,
Gonfortes-toy.
LA FILLK.
Sire, sire, raison pourqiloy?
N'est merveille se je la doubte.
le voy puis çà, puis là, me boute:
Une heure hausse, une autre abesse.
De paour ay telle tristesce
Ne sçay que faire ne que dire.
Qui estes-vous qui parlez, sire.
Si seurement ?
DIEU.
Je sui qui fis le firmament,
Je sui qui toutes choses fis
De nient, je sui celui qui père et filz
Sui de ma fille et de ma mère,
Je sui celui qui mort amere
En croiz souffri pour toy, retien;
La fontaine sui de tout bien,
Sanz commencement et sanz fin,
Qui par amour et de cuer fin
Vien cy pour toy donner confort.
Aiez en Dieu bon cuer et fort :
Passé as ton plus grant mescfaief.
Ne t'en diray plus, mais que à chief
Venrasde ce pais (sic) briefment.
— Anges et vous, mère, alons-m'ent
Es cieulx arrière.
ROSTRE-DAME.
Belle amie, fay bonne cbiere;
Je te dy, ne te doubte pas,
Que bricfnicnt en estât seras
niAIIÇAlS
pour retirer les bommes de l'enfer votre
sonfirit une mort ignominieuse : c'est
quoi., très-douce et bonne Vierge,
d'humilité véritable , il doit plaire i
et i chacune, en vérité, de voussenir
de dire par charité : Très-douce et faov
Vierge, séjour d'humilité véritable, es ^
Dieu prit humanité.
DIEU.
Belle amie , attendu que tu as récb
mon secours dans ta nécessité et que ti
prié ma mère de te garantir d'être Doyéej
ne veux point différer d'accomplir u i
quête. Ne crains plus la tempête de b ié
rassure-toi .
LA FILLE.
Sire, sire, j*ai bien raison de la cntiéj
il n'y a pas à s'en étonner. Je vois qa'ej
me pousse çù et là : un moment elle m'e
un antre elle m'abaisse. La peur me d(
une telle tristesse que je ne sais queb
ni que dire. Qui êtes-vous, sire, yous
parlez avec tant d'autorité?
Je suis celui qui fit le firmameat, je
celui qui fit toutes choses de rien ; je
le père et le fils de ma fiUe et de ma bj|
je suis celui, retiens -le, qui sonTEntp!
toi sur la croix une mort doalonrei^
je suis la fontaine de tout bien, saisft|
commencement , qui par amour et det^
cœur viens ici pour te réconforter. Aie |
Dieu un cœur bon et ferme : tu as pa^sê
plus fort de tes tribulations. Je ne t*efi d^
plus rien , sinon que tu sortiras bieni^
ce pas. — Anges et vous, ma mère, reu»
nous aux cieux
NOTaS-DAHE.
Belle amie , du courage ! je te db (pi
sois-en sAre, tu seras bieniftt dans aoe ff^
lion aussi liante que celle où tn rosps^^
kV MOTEH-ACB.
535
Lttssi hauU comme onques tu fus.
['aies pas cuer Ters Dieu confus.
M'amie» à Dieu.
PRBIOBR ANGB.
lichiel» au partir de ce lieu.
Chanter noua bulc.
ij* AR«B.
»i chanterons doue sanz deffault.
)r avant ! disons sanz nous laire.
RandeL
Pour ce à chascune et cbascun plaire
Dloit qu'il vous serre, en vérité,
Et qu'il die par charité :
Très dontce Vierge débonnaire, '
Séjour de vraie humilité.
En qui Dieu prist humanité.
LA FaLB.
Sire Dieu, de la grant bonté
Qui par vous m'a cy esté faitte
Mon cuer à vous loer s'affaitte :
C'est drois» quant il vous à pléu,
Sire, que vous aie véu
Et celle qui vous a porté,
Qui si doulcement conforté
M'a, Sire, et vous qu'il m'est advis
Qu'en gloire soit mon corps raviz.
Ce que m'avez dit bien perçoy;
Car à seiche terre me voy
Estre arrivée.
LB SENATEUR.
Tons soiez la très bien trouvée.
Dame. Vous venez*vous embatre
En ceste cité pour esbatre.
Ou pour quoy querre?
LA HLLE.
Sire, pour Dieu vous vueîl requerre
Et pour pitié ne me rusez
N'a moy rigoler ne musez ;
Car en moy n'a ris ne jeu, certes.
J'ay fait puis un po trop de perles,
Et si gransque n'espère mais
Que je les recuevre jamais,
Se à Dieu ne plaist.
LB SENATEUR.
•^we, je vous dy à court plait,
De TOUS rigoler n'ay courage ;
Car je croy que de hault lignage.
^ vostre semblant et maintien,
Estes esiraitie ; ainsi le tien :
N'aie pas le cœur ingrat envers Dieu. Adieu,
mon amie.
LB PREMIER ANGE.
Michel, en quittant ce lieu, il nous faut
chanter.
LE INBDXI6ME ANGE.
Nous chanterons donc sans y manquer.
Allons, en avant! chantons sans retard.
Rondeau.
C'est pourquoi il doit plaire à chacun et à
chacune, en vérité, de vous servir et de dire
par charité : Très^ouce et bonne Vierge, sé-
jour d'humilité véritable, en qui Dieu prit
humanité.
LA riLLE.
Sire Die^ , mon cœur s'apprête à vous
louer de la grâce signalée qui m'a été faite
ici par vous : c'est raison, puisqu'il vous a
plu, Sire, que je vous aie vu ainsi que celle
qui vous a porté. Elle et vous, Sire , vous
m'avez si doucement consolée qu'il me sem-
ble que mon cœur est ravi en gloire. Je
reconnais bien la vérité de ce que vous m'a-
vez dit, car je me vois arrivée sur la terre
ferme.
LE SÉNATEUR.
Je suis heureux de vous trouver, dame.
Vous venez dans cette ville pour vous ébat-
tre, ou pour chercher quelque chose?
LA FILLE.
Sire, pour (l'amour de) Dieu, je veux vous
prier, au nom de la pitié, de ne pas me trom-
per ni de ne pas vous moquer de moi ; car,
certes, il n'y a en moi nul sujet de rire ou de
jouer. Depuis peu j'ai fait trop de pertes, et
de si grandes que je n'espère pas les répa-
rer jamais , à moins que Dieu n'en décide
autrement.
LE SÉNATEUR.
Dame, je vous le dis en uu mot, je n'ai pas
l'intention de me jouer de vous; car à votre
extérieur et à votre maintien , je crois que
vous êtes issue de haut lignage; je le pense
ainsi : c'est pourquoi je vous mènerai en mon
526 TH^ATRB
Pour ce en mon hûslel vous menmy
Et SI vous y hebergeray,
S'il vous agrée.
LA FILLB.
Pour DieUt sire! en ffiielle contrée
Sui-je venue ?
LB SBNATBim.
Dame, vous estes descendue
A Rome droit.
LA FILLE.
Or me vueille Diex orendroit
Gonseillier et reconforter !
— Biau filz, nous avons à porter
De haire assez.
LE SENATEUR.
Je voy les corps avez lassez :
Yenez-vous-ent avec rooy, belle,
Et vous et vostre damoiselle ^
N'y povez avoir deshonqeur :
De ia ville sui sénateur
Et si ay femme.
LA FILLE.
Vous et li gart Diex de diffame i
Or alons dont.
LE SEMATEUR.
Ne ferez pas chemin trop long :
Dame, nous y serons en Teure.
Yez-cy l'ostel oit je demeure.
— Dame, faites-nous chiere lie :
Je vous amaine compagnie.
Regardez quelle.
LA FEMME DU SENATEUR.
Elle me semble bonne et belle.
Monseigneur, foy que doy à Dieu I
— Bien veigniez, dame, en noslre lieu,
Et vous.m'amie.
LA FILLE.
Dame, humUe vierge Marie
Soit de TOUS et du seigneur garde !
Certes, quant je pense el regarde
Comment de mon estât je change
Et que suis en pais estrange,
Ne scé comment me dure vie ;
Car je soloie estre servie.
Et il me fauU devenir serf^.
Se je vueil vivre, et que je serve.
Ce qu'apris n'ay.
LB SBRATBUR.
M'amie, je vous releni'ay
FRANÇAIS
logis et vous hébergerai , si ceb roa
agréable.
LA nLLB.
Pour (l'amour de) Dieu, sire! M(|i
contrée suis-je venue?
LB SÉNATBUE.
Dame, vous êtes descendue loM dro
Rome.
LA FILLB.
Que Dieu veuille ici me conseiller ei
réconforter! — Mon fils, noosaToosàs
porter assez de tribulations.
LE SÉNATEUR.
Je vois que vous êtes lasse : belle,
nez-vous-en avec moi, vous et voire i
moiselle; vous ne pouvez en être dd
norée : je suis sénateur de la Tille et,
une femme.
LA FILLE.
Que Dieu garde d'outrage vous a el
Allons-nous-en donc.
LE SÉNATEUR.
Vous ne cheminerez pas trop loV
ment : dame , nous y serons tout de»j
Voici le logis ou je demeure. -Baiw.^
tes-nous bon visage : je vous amène coa^
gnie, regardez de quelles gens.
LA FEMME DU 8ÈRÂT»»'
Monseigneur, par la foi que je dois a W
elle me semble bonne el belle. -
ainsi que vous , m'amie . soyci les m
nues en notre maison.
UL FILLE*
Dame , que l'humble f iei«e Ib"^
garde, vous et voire mari! ^*'*M. ,
pense et regarde conabien »« ^^\L
changée et que je 8..«d««»»IjP,,
ger, je ne sais comment m w .^
jéiais accoutumée à être ser»ie, e
faut devenir servaate, m J« "*.
faire un service <jue je n'ai p» W
M'amie, je VOUS retiendrait»
AU 1I0YKN*AGS.
627
Vouleoliers, se» pour desservir
Argent» vous pensez à servir.
Qu'en dites-vous ?
LA FILLE.
Gram mercis. De quoy, sire douUi
Senriray-je ?
LE SENATEUR.
À ce point vous responderay-je :
Vous arez office ligiere;
Vous serez» saaz plus, claceliere
De ceens : c'est Ugîer office
Et à femme trop bien propice.
Vostre enfant nourrirez emprès.
De Yoelre damoiaeUe après
Je vous diray qu'il en sera :
En un mien autre bostel venra,
Ou elle sera comme dame»
Se elle vetrii estre preude femme.
Est-ce assez dk?
LA PREMIERS DAMCiaBLLB.
Sire, n'y mai nul eoMredtt»
S'il piaist ma dame»
LA FILLE»
11 me piaist, et de corps et d'ame»
Mon ebier seigneur» vous serviray^
Par m'ame ! au miex que je pourra y.
N'en doubtez point.
LA FBaUtt AU SSNAIUUII.
Pobqm noua sommes à ce^ point»
Monseigneur» or en amenez
La damoiselle oà dît^vez
bneUemenL
I£ SBRAtBUR.
Or sa, damoiseile ! alons-rm'ent
Ysnei le pas.
LA dahoisblle.
Sire, ne refuaeray pas
Ay aler.
IJB HOT n'BSGÛSSfi.
Godemra, entens me parler:
En Escosse à mes gens iras,
Mon retour safvoii^ leur feras
Ëcque les truisse.
GODEUAN» cscuier.
Sire» ne fineray que puisse
I>e foire tant que seray quittes
T>e leur dire ce que me dittes.
ADien ! je nv'en vois pié bâtant.
— Dieu merey ! or ay-je ervé tant
Qu'en Esoosse sui arrivé.
pour gagner de l'argent » vous pensez à ser-
vir. Qu'en dites-vous?
LA FILLE.
Grand merci. Poux sire» quel service fe-
rai-je?
LE SiNATEDR.
Je vous répondrai sur ce point : vous au-
rez des fonctions faciles ; vous serez» sans
plus » célerièré de céans : c'est un service
aisé et convenable pour une femme» En-
suite vous nourrirez votre enfant. Après» je
vous dirai ce qu'il en s^ra de votre demoi-
selle : elle ira dans un autre logis à imi» où
elle sera comme la maîtresse » si elle veut
être honnête femme. En ai-je assez dit ?
LA PREMIÈRE nEMOISBLLB.
Sire , je n'y inet& aucuDC^ opposition » si
cela plaltàmadiame.
LA FILLE.
Cela me platt» mon cher seigneur, et,
sur mon ame 1 je vous servirai de toiues mes
forces le mieux que je pourrai» n'en doutez
point.
LA FEMME ^U SàMATBUR.
Puisque nous en sommes là-dessus» mon-
seigneur, allons l emmenez promptement la
demoiselle oii vous avez dit.
LE SÉNATEUR.
Allons , demoiselle» altons*uous-en vite.
LA OBMOISBLLB»
Sire, je ne refiiserai pas d'y aller.
LE ROI B'ÉCOaSK.
Godeman» écoule-moi : tu iras en Ecosse
auprès de mes gens , tu leur feras savoir
mou retour, et (qu'il faut) que je les trouve.
GODEMAM» QQuyoi\
Sire , selon mon pouvoir» je n'aurai pas
de repos que je ne leur aie répété ce que
vous médites. Adieu! |e m'en vais bon pas.
— Dieu merci ! j ai (ant marché qu'à cette
heure je suis arrivé en Ecosse. — Messei-
gneurs» je vous ai trouvés ici bien à propos.
528
thAatre
^— Messeigneurs, bien à point trouvé
Vous ayci. Le roy vouis salue
Et TOUS fait savoir sa venue ;
De cy est près*
ij* CHBVAUER d'ESGOSSE.
Godeman, et nous sommes prestz
D*aler à lui.
LE PREVOST.
Ce sommes mon; n'y a celui.
Or avant! mettons-nous à voie.
Ne fineray tant que le voie.
Est-il tout sain ?
GODBMAll.
O1I9 sire» par saint Germain !
La Dieu mercy ! .
ij* CHEVALIER.
Prévost, par foy ! je le voy ci ;
De venir tost ne vous faingniez.
— Mon très chier seigneur, bien vegniez
Et voz gens touz.
LE ROT b'eSGOSSE.
Maistre d'ostel^ avançons-nous
Tant que soions en mon manoir.
— Or çà ! vous .ij., dites-me voir :
Gomment va-il de la royne
Et de son fruit? tout le convine
En vueil savoir.
ij* CHEVALIER.
Sire, ardoir la féismes, voir,
Ainsi con le nous escripsistes.
Et, certes, grant pecbié féistes
De la faire ardoir, j'en sui fis ;
Mais plus grant pechié fu du filz :
Tant estoit belle créature !
Miex vous ressembloit que painture
G'on scéust faire.
LE ROT d'eSGOSSE.
Ne vous mandé pas ainsi faire,
Mais qu'ilz fussent en une tour
Touz ij. jusques à mon retour
Très bien gardez.
LE PREVOST.
Vez cy la lettre : regardez
Se voir disons.
LE ROT R'eSCOSSE.
E, Diexl si est grant traîsons !
Qui s'en est osé entremettre?
Ne me mandastes-vous par lettre
Que dire à droit vous ne saviez
Quel enfant d'elle en aviez,
FRANÇAIS
Le roi vous salue et vous fait savoir son »
rivée; il est près d'ici.
LE DSUXIÈHS CHEVALIER D'iCOSSC.
Godeman, nous sommes prêts d'aller
lui.
LE PRÉVÔT.
Oui 9 nous le sommes tous. Allons , e
avant ! mettons-nous en route. Je ne m's«
réterai pas que je ne le voie. Est-il en boaa
santé?
€K>DEMAII.
Oui , sire , par saint Genaain ! IM
merci I
LE DEUXIÀVE CHEVALIER.
Prévôt, par (ma) foi! je le toîs ici; i
balancez pas à venir promptement. -- Mo^
très-cher seigneur, soyez le bienTenu, aîQ
que tous vos gens.
LE ROI n'icossB.
Maître d'hôtel, avançons tant que no^
soyons en mon manoir.— Allons, Tonsdeia
dites-moi la vérité : comment tom la reii^
et son fruit? je veux savoir tout ce qui 1^
concerne.
LE DEmUÈME GHBTAUBR.
Sire , en vérité , nous la fîmes bràler
ainsi que vous nous l'écrivîtes. Et • certes
j'en suis sûr , vous commîtes un grand ji
ché en la faisant brûler ; mais c*en foi u
bien plus grand relativement au* fils : tai
c'était une belle créature ! Il vous ressem
blait mieux que peinture qu'on sût faire.
LE ROI n'icoasB.
Je ne vous mandai pas de faire cela, msi
de les tenir dans une tour tous les deoi
très-bien gardés, jusqu'à mon retour.
LE PRÉTÔT.
Voici la lettre : regardez si nous dison
vrai.
LE ROI n'ÉCOSSB.
Eh , Dieu ! voilà une grande trahison
Qui a osé s'en mêler ? Ne me mandàies-voai
pas par lettre que vous ne saviez au jost(
dire quel enfisnt vous aTÎez d'elle, ec que
si ce n'eût été la crainte de m'ofleaser,
AU MOlliN-AGE.
â20
Ety ne Tust pour moy mesaisîer,
Ars les eussiez en un brasier?
Je vous rescrips c'on retardasl
Mère et filz et c'on les gnrdasi
Tant que venisse.
ij* CHETAUfiR.
Sire, ce n'est pas noslre vice.
Si m'atst H Père hauliismes ;
Voir est que nous vous escripsimes
Que ma dame un hoir masle avoil
Qui de fourme vous ressembloit :
C'est le contraire.
LE ROT d'bSCOSSB.
Lemberty dy-me voir sanz relraire,
Ou tu mourras, certes, à rage.
Quant à moy venis en message.
On fu ta voie?
LEMBBRT.
Mon chier seigneur, se Dieu me voie.
Du droit chemin ne destournày
Onqnes, fors tant que je tourna y
A vostre mère pour li dire
Que ma dame avoit un fiiz, sire :
De quoy ma venue ot tant chiere
Qu'elle me fist moult bonne chiere;
Celle nuit jus en son bostel.
Au retour de vous autretei.
Monseigneur, fis.
LE ROT b'bSCOSSE.
Certes, par elle et femme et fis
Ay perdu, si comme je croy.
— Alez la querre, je vous proy,
Maistre d'ostel, et vous, prevost,
Et la m'amenez cy bien tost,
Sanz li riens dire.
ij* CHEVALIER.
Nous le ferons voulentiers, sire.
— Prevost, alons.
LE PREVOST.
Soit, sire ! ^ Avant ! des piez baioiis
Touz ij. ensemble.
ij* CHEVALIER.
Seoir la voy là, se me semble :
Mous sommes venuz bien à point.
— Dame, ne vous mentirons point,
Monseigneur est venu de France,
S'a de vous veoir desirance :
Si vous prie, ne vous tenez
Qu'avec nous à li ne venez
Comme s'amie.
vous les auriez fait brûler dans un brasier?
Je vous écrivis qu'on suspendit l'exécution
de la mère et du fils, et qu'on les gardât jus-
qu'à ma venue.
LE DEUXlàME CHEVALIER.
Sire (que le Très-Haut m'aide) , ce n'est
pas notre faute; la vérité est que nous vous
écrivîmes que ma dame avait un héritier
mâle qui vous ressemblait de formes : c'est
le contraire,
LB ROI d'Ecosse.
Lemben, dis-moi Fentière vérité, ou, cer-
tes , tu mourras dans les tourmens. Quand
tu vins en message auprès de moi , par où
passas-tu?
LEMBERT.
Mon cher seigneur, Dieu me garde ! Je ne
me détournai pas du tout du droit chemin ,
sinon que j'allai, sfare, vers votre mère pour
lui dire que ma dame avait un fils : ce qui
lui rendit ma venue si agréable qu'elle me
fit très-grande fête; cette nuit-là je couchai
dans son Ic^is. En revenant d'auprès de
vous, monseigneur, je fis de même.
LE ROI D^ESCOSSE.
Certes , comme je le crois , c'est par elle
que fai perdu et ma femme et mon fils.— AI*
lez la chercher, je vous en prie, maître
d'hAtel, et vous, prévftt, et amenez-la-moi
ici bien vite, sans lui rien dire.
LE DEUXlàME CHEVALIER.
Nous le ferons volontiers, sire. — Prévôt,
allons-y.
LE PRÉVÔT.
Soit , sire I — En avant ! travaillons des
pieds tous deux ensemble.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Il me semble que je la vois assise là*bas :
nous sommes venus bien à propos. — Dame,
nous ne mentirons point, monseigneur est
venu de France , et il a le désir de vous
voir : je vous prie donc de ne pas différer à
venir vers lui avec nous comme son amie.
34
G30
TRÉATBB FRANÇAIS
LA lfBRC«
Ce ne tout refusé-je mie,
Acomplir vueil vostre rrquesie.
A Ions; deli veoir me baille.
— Filz, bien vegniez.
LB ROT b'bSCOSSB.
Dame, près de moy vons joingniez.
Je vous jur, ou voir me direz.
Ou maintenant arse serez.
"Comment Tu ceste lettre faitte
Et une autre qae n'ay pas Iraiue
Ne ayant mise ?
XA inn AU ROT D*BSCOSSB.
Me tenez«Toas pour ce si prise?
Certes, mentir n en detgneray :
La vérité vous en diray.
J'avoie grant dœil qu'aviez pris
Une femme de si bas pris
Que ce p'estoit que une avolëe
C'on ne savoit dont estoit née.
Que la mer cy jettée avoit.
Encore si mescbant estoit
Qu'elle avoit perdu une main ;
Et, pour le dueil que soir et main
Avoie d'elle, ay«|e bracié
Ce dont sa mort ay pourcbacié.
Il n'appartient point non à roy
Avoir femme de tel arroy*
Marier, biau filz, vous |)ourrez
Plus baultement quant vous voulrez,
Puisqu'elle est morte.
ROT d'bscossb.
Est-ce quanque de vous emporte ?
Par mon chief ! j'en seray vengiez,
Ains que mais buvez ne mengiez;
Jamais ne ferez traison.
— Alez la me mettre en prison ;
Alez, faittés tostsanz attente.
N'en paVtira mais, c'est m'eniente,
Jour que Je vive.
PREMIER CHEVALIER.
Mon très cbier seigneur, pas n estrive
De faire ce que commandez.
^-DamCi pardon li demandez
De ce meffait.
ROT n BacoasB.
Jà pardon ne l'en sera Tait,
Se Dieu m'aîst.
LA MkRB.
Je ne vous refuse pns cela , je veBi ac-
complir votre reqnéle. Allons, je soisjofnse
de le voir. — Fib, soyez le bienvenu.
LB ROI n'icossB.
Dame, approchez-vous de moi. Je rm
jure que, ou vous me direz b vérité, oi
vous serez brfilëe. Comment s'est faite cette
lettre, ainsi qu'une autre que Je n'ai ai m-
cëe ni expédiée?
«
LA M&RB m ROI n'icossE.
Est-ce pour cela que vous me tenez aiia
prisonnière? Certes, je oe daignnai ps
mentir sur ce sujet : je vous dirai bi Térifé.
J'avais beaucoup de chagrin de oe que tous
aviez pris une femme de ai bas étage, qvi
n'était qu'une coureuse , dont on ne cofi-
naissait pas l'extraction et que la meranii
jetée ici. En outre elle était si médiaiie
qu'elle avait perdu une main; et, ea rasci
du chagrin qu'elle me faisait éprouver soirei
matin , j'ai comploté ce qui a ameié sa
mort. Il ne convient point à un roi d'avcr
une femme de telle sorte. Mon cher i^»
vous pourrez vous marier plua bantenen
quand vous voudrea* puisqu'elle est mort^.
LB ROI n'icossB.
Est-ce tout ce que je puis obtenir de taaé
Par ma tète ! j'en serai vengé avant qœ fossi
ne mangiez ou que vous ne buriez dani-
tage; jamais vons ne feres de irabisoB.-
Allez me l'incarcérer; allez, faites vile et
sans retard. Elle ne sera pas élargie laoïqM
je vivrai: c'est mon intention.
LE PREMIER CUEVAUER.
Mon très-cher seigneur, je ne refuse paâ
de faire ce que vous commandez. — Daise^
demandez-lui pardon de ce méfait.
LE ROI n'icosan.
Dieu m'aide I il ne lui sera jaauùs |n^
donné.
AU VOYBN-AGB.
531
VRKMBI CIICfAIJCB.
Alooft-m'ea donc, puis qu'es son die
Se tieut si feme.
MOT »'l8CQfl8B.
Se die t'esefaappe, je t'aflermey
Pour U mourras.
LA muiB.
Filit s'il te plaist, parler m'ourras
Une autre foiz*
ROT d'bscosbb.
Et vous« foy que doy sainte Foiz !
Puis qu'uTez ars ma femme en cendre
Et nuMi fiiz, je vous feray pendre
Touz deux aussi.
ij* CHBTALIER.
Ha, ebier sire! pour Dieu, mercy!
Se nous mourons, c'est mal fait.
Entendez comment l'avons fait :
Quant on nous bailla celle letlre
De ma dame et de son filz mettre
A mort, nous fusmes touz pensis ;
Mais le prevost^ qui fu sensis,
Dist qu'ainsi pas ne le ferions.
Mais qu'en la mer nous les mettrions,
Et ainsi les lairions aler
Sans ostilz pour les gouverner.
Comme avirons, voille ne mat.
Au départir fu chascun mat,
Dolens et tristes.
BOT d'escosse.
Puisqu'il est ainsi con vous dites,
Tespoir que Diex sauvée l'a.
Et puisque j'en sçay jusques là.
De mourir vous respîteray ;
Mais avecqnes moy vous menray
Pour la quérir.
1.B PREVOST.
Et nous irons de grant désir,
Sire ; mais oà pourrons aler
Que puissions de elle oïr parler ?
Si est le fort.
LE ROT d'escosse.
Seigneurs, je pren en Dieu confort.
Et U faa veu et à saint Pierre
Qu'à Rome je l'iray requerre
Et deprier tout avant ouvre
Que de elle avoiement recuevre.
Se elle eat en vie ne son fila.
AloBS-^m'en, alons ; je suy 0z
Dieu m'aydera.
LE PREBIEB CHEVALIER.
Allons-nons-ea donc, puisqu'il persiste si
fortement dans ee qu'il a dit.
LB MM d'ÉGOSSB.
Si die t'échappe, je t'aflrroeque tu mour-
ras à sa place.
LA HÈRE.
Fils , s'il te platt , tu m'éeonterns parier
une autre fois.
LE ROI n'ficossE.
Et vous, par la foi que je dois à sainte
Foi ! puisque vous avez mis en cendres ma
femme et mon fils, je vous ferai pendre tous
deux aussi.
L8 BBCXlteB CHEVALIER.
Ah, cher sire, miséricorde, pour (l'amour
de) Dieu ! Si nous mourons , c'est à tort.
Écoutez comment nous avons agi : Quand on
nous donna cette lettre (qui nous ordonnait)
de mettre à mort ma dame et son ftls , nous
fûmes tout pensifs; mais le prévôt^ qui
fut sensé , dit que nous ne le ferions pas,
mais que nous les mettrions en mer et que
nous les laisserions aller ainsi sans agrès
pour se gouverner , comme avirons , voiles
ou mât. A leur départ chacun fut abattu,
triste et chagrin.
LE ROI n'icossE.
Puisqu'il en est ainsi que vous le dites ,
j'espère que Dieu Ta sauvée. Et puisque j'en
sais jusque là , je surseoirai à votre exécu-
tion; mais je vous mènerai avec moi pour
la chercher.
LS PRÉVÔT.
Sire, nous le ferons de tout notre cœur ;
mais où pourrons-nous aller pour avoir de
ses nouvelles? Cest là le principal.
LE ROI d'Ecosse.
Seigneurs, je prends courage en Dieu, et
je lui fais vœu ainsi qu'à saint Pierre d'aller
en pèlerinage à Rome et de le prier avant
tout de me mettre sur la voie de ma femme,
si elle est en vie ainsi que son fils. Allons-
nous-en, allons; je suis convaincu que Dieu
m'aidera.
^32
TUÉATRE rnAlfCAlS
ij' CHEVALIER.
S'il lui plaist, voiremeût fera ;
Je n'en doubt goûte.
LE ROT DE HONGRIE.
Seigneurs» je vuéil aler sans double
Moy confesser à Romme au pape»
Ains que mort me prengne, ne hape.
Je senz mon cuer trop empeschié
Pour ma fille de grant pechië,
Que j'ay fait sanz cause mourir;
Si en vneil aler requérir
Remission.
ij* CHEVALIER HE HONGRIE.
Sire, c'est vostre entencion»
Je le yoy bien, qu'elle soit morte ;
Mais, pour vérité, vousennorte.
De la faire ardoir n'oy talent :
Ainçois en un petit cbalent
Tonte seule en mer Tenvoyay,
£t ainsi envoie Tay
Au Dieu vouloir.
LE ROT HE HONGRIE.
E[s]t-il voir, amis ?
ij*. CHEVAUER.
OtI, voir;
Mais sachiez, sire, que puis de elle
Ne fu^iui me déist nouvelle ;
Je vous dy bien.
■LE ROT DE HONGRIE.
Or va miex. Mon ami, je tien
Que Diex où que soit l'ait sauvée,
Et qu'encore sera trouvée.
— ^Vous et vous qui estes my homme,
Avecques moy venrez à Romme :
C'est mes assens.
LE PREHIER CHEVALIER DE HONGRIE.
Sire, de bon cuer me consens
A y aler.
^E ROT DE HONGRIE.
An avant ! mouvons sanz plus parler ;
Tart m'est qu i soye.
LE SENATEUR.
Sire, se Jhesns vous doint joie.
Qui est ce seigneur qui ci vient ?
Il se porte et si se maintient
En grant arroy.
PREMIER CHEVALIER d'eSGOSSE.
Amis, c'est d'Escosse le roy.
Je vous promet.
LE DEQXliME CHIVAUBR.
Si tel est son plaisir, en vérité, il le fera ;
je n'en doute nullement.
LE ROI DE HONGRIE.
Seigneurs, je veux aller sans y manquer
me confesser au pape à Rome, avant que la
mort ne me prenne et ne me happe. Je sens
mon cosur trop bourrelé du péché que j*ai
commis en faisant mourir ma fille sans
cause; je veux en aller demander la rémts-
siou.
LE DEUXIÈME CHl^VALIBH DE HONGRIB.
Sire , je le vois bien , c'est votre idée
qu'elle est morte ; mais en vérité, je tous k
dis, je n*eus pas l'intention de la faire brâ-
1er : au contraire, je l'envoyai en mer toute
seule dans un petit bateau , et ainsi je Fai
abandonnée à la volonté de Dieu.
LE ROI DE HONGRIE.
Est-ce vrai, mon ami ?
LE DEUXliME CHEVALIER*
Oui, vraiment; mais sachez, sire, que de-
puis je n'ai trouvé personne qui m'en don-
nât des nouvelles ; je vous le dis bien.
LE ROI DE HONGRIH.
Allons, cela va mieux. Mon ami, je tiois
que Dieu l'a sauvée quelque part, et qu'elle
sera retrouvée. —Vous et vous qui êtes mes
hommes, vous viendrez à Rome avec moi :
je l'ai décidé.
LE PREMIER CHEVALIER DE H0N6RIK.
Sire, je consens de bon cœur à y aller.
LE ROI DE HONGRIB.
En avant 1 mettons- nous en route sans
plus parler ; il me tarde que j'y sois.
LE SÉNATEUR.
Sire, que Jésus vous donne joie 1 quel est
ce seigneur qui vient ici? Il s'avance et se
montre en grand équipage.
LE PREMIER CHEVALIER D'icOSSB.
Ami, c'est le roi d'Ecosse, je vous assure.
AU HOYSH-AeB.
533
LE SENATEUR.
Sire, toQz mes biens vous soabzmet.
Paisqu'en ceste ville venez,
Je vous pri» mon hostel prenez :
Je sui celui qui diligens
Seray d'aisier vous et voz gens
Bien, n'en doublez.
LE ROT d'eSCOSSE.
Doulx sires, qui telles boutez
M'offrez» je vous tien à conrtoys.
Ëstes-vous marchant ou bourgoys
Ou du commun?
LE SENATEUR.
Sire, des sénateurs sui l'un :
C'est de la ville conseillier.
Devant vous vois appareillier
Chambre et estables.
LE ROT d'eSCOSSE.
Puisque m'estes si amiables.
Or alez; nous vous suiverons.
Ne moy ne mes gens ne prendrons
Point d'autre ostel.
LE SENATEUR.
Dame, or tost ! ne pensez à el
Fors comment nous receverons
A honneur un hoste qu'arons
Tout maintenant.
LA FEMME AU SENATEUR.
Monseigneur, bien soît-il venant!
Qui est-il, sire?
LE SENATEUR.
Dame, je le vous puis bien dire :
C'est le roy d'Escosse sanz doubte;
Nous avons li et sa gent tome
A noz despens.
LA FEMME.
De par Dieu ! monseigneur, je pens
Que nous porterons bien le fais ;
Et si serons touz aises fais,^
S'en sui créue.
LE SENATEUR.
Je sçay qu'estes bien pourvéue
Assez de linge et de vaisselle
Et d'autres choses. Comme celle
Qui scet bien qu'à tel seigneur TauU,
Gardez que de riens n'ait defTault
Qu'il vueille avoir.
LA FEMME.
Monseigneur, non ara-il, voir ;
N'en doublez mie.
LE SÉNATEUR.
Sire, je mets tous mes biens à votre dis-
position. Puisque vous venez dans cette
ville , je vous en prie , prenez votre loge-
ment chez moi: j'aurai soin, n'en doutez-
pas, de vous bien traiter, vons et vos gens.
LE ROI d'écosse.
Doux sire, qui m'offrez ainsi vos services,
je vous tiens pour courtois. Ëtes-vous mar-
chand, ou bourgeois, ou du peuple?
LE SÉNATEUR.
Sire , je suis l'un des sénateurs, c'est-à-
dire l'un des conseillers de la ville. Je vais,
devant vous apprêter chambre et écuries.
LE ROI D* ECOSSE.
Puisque vous êtes si aimable pour moi^
allez donc; nous vous suivrons, et ni moi
ni mes gens nous ne prendrons d'autre lo-
gis.
LE SÉNATEUR.
Dame , allons ! ne pensez à rien autre
qu'à recevoir avec honneur un hôte que-
nous aurons tout à l'heure.
LA FEMME DU SÉNATEUR.
Monseigneur, qu'il soit le bienvenu ! Sire,
qui est-il?
LE SÉNATEUR.
Dame, je puis bien vous le dire : c'est, n'en
doutez pas , le roi d'Ecosse ; nous Pavons ,
lui et tout son monde, à nos frais..
LA FEMME.
De par Dieu ! monseigneur, je pense que-
nous supporterons bien ce faix, et que^
nous serons tous contons , si l'on s'en rap--
porte à moi.
LE SÉNATEUR.
Je sais que vous êtes suffisamment pour-*-
vue de linge, de vaisselle et d'autres choses..
Gomme vous savez ce qull faut à un teljBei*>
gneur , prenez garde que rien de ce qu*it
souhaitera ne lui manque.
LA FEMME.
Monseigneur, en vérité, rien ne l\ii man-
quera ; n'en doutez point.
634
TIIÉATUE FRANÇAIS
LÀ riLLE.
E, 1res doulce Vierge Marie !
Dame, comment me clieviray?
Sele roy me treuve^ j'any
Honle dn corps« j'en ay grani double.
Miex irault qu'en ma chambre me boute
Et là me tiengne toute coye
Que ce qu'il me treuire ne voye.
Voir, j'ay de li paour trop grant :
Pour ce de moy mucîer engrant
Vueil en l'etire estre.
ROY D ESC088B.
Sa, biaux hostea ! je me tien mettre
En tostre bostel, mais qn'îl Yonssiesse.
Icy Yueil seoir une pièce :
D'errer siii las.
LE SENATEUR.
Monseigneur, par saint Nycoias 1
Vous soiez li très-bien Yenuz,
Et ne Yous soussiez : se nulz
A rien de bon, yous en arez;
De quanque yous demanderez
Je fineray.
LA FEMME AU SENATEUR.
De YOUS serYÎr me peneray,
Ghier sire, aussi.
ROY d'bsgos&e.
M^amie, la Yostre merey 1
Or me dites Yoir, par YOStre ame!
Estes -YOUS de ceens la dame?
Je croy que oil.
LA FEMME.
Se je respondoie nanil.
Je fauldroie à Yerité dire ;
Car ui^ (oiz m>spoosa, sire,
D'annel beooit.
L« SENATEUR.
Sire, puisqu'elle le congnoit.
Je confesse qu'elle dit Yoir;
Car elle me Youloit aYoir
A toutes fins.
LA FEMME.
Diex! que yous, hommes, esiea fma!
Certes, je n'y pensoie mie.
Sire ; mais une seue amie
Se trait Ycrs ceuU de mon lignage
](;t fist tant que le mariage
Se consomma.
I LA FILLE.
£b, très-douce Vierge Marte! Dan
comment m'arranger? Si le roi me u*oqi
je serai honme» J^en ai grand'peur. Il t:
mieux que je m'eoferaae en ma chambre
que je m'y tienne coi, plulte qu'il me irou
et me Yoie. En vérité, j'ai trop grand'pe
de lui : c'est pouiquoi je Yeux me hàier d'
1er me cacher à TiasUPt nuéme.
LE ROI »'ÉC098E.
Holà, bd hôte I Je Tiens m'élablir en ?o(
logis , pourm que cela tous conYieDoe.
▼eux m*asseoir ici un instant : je sois bs (
marcher.
LB SÉNATEUR.
Monseigneur, par saint Nicolas Isojeil
très -bien Yen u, et ne yous mette2 pase
peine : si quelqu'un a rien de bon , voose
aurez ; je yous satisferai sur tout ce que toi
demanderez.
LA FEMM9 hV SENATEUR.
Cher sire , je m'appliquerai aussi i vo«
senrir.
u ROI M'teOSiB.
M'amie, je yous remerciai Maî»t«*fDti
dites- moi la Yérité, par Yotreamel î\»
YOUS la dame de céans? le crois que ooi'
LA rBMM*
Si je répondais nenni, je maDqoerais i b
Yérité; car autrefois, sire , il m'épousa d'ut
anneau bénit.
LE StifATEOR.
Sire, puisqu'elle le reconnaU, jcconfese
qu'elle dit Yrai; car elle me Yoobît aroir «
toute force.
LA FEMME.
Dieul que yous autres hoo«n« ^
êtes fins 1 Certes , je n'y pensais |»«i ^
mais ce fut une de ses aoûes qui recfeerco
ceux de ma famille et 6t miV^^^'
triage se coQsoinma.
AL* HOTEN-AGE.
Ô3S
LA FBIIBB {$i€).
E, gar couuMDt ma chose Ya !
HoljeUiYoy.
(Ici jette l'aunel et s'en jeue.)
LE EOY h'kSGOSSB.
Qui ea ce Yalletoo? Pur foy !
H a un gracieux YÎsage,
Et SI est appert de son aage.
Qui est-il fils?
LB SENATBDR.
On me met sus que je le fis.
— Di*je Yoir , femme ?
LB BOY b'BSCOSSE.
Vien aYant, mon enfant. Par m'ume !
Ta es bel et doui, dire l'ose.
Or sus ! donnes-moy celle chose
Que tiens; çàYien.
LA FBIIMB.
Donnea-li, biau filzt donnez.
l'bnfant.
Tien;
Est-il belle ?
LE ROY d'eSCOSSE.
Oîl, par la Vierge pucelle !
E, Diex î c'est Tannel que une foiz
Donnay, moult bien le recongnoîx,
A m'amie que j'ay perdue.
— Ha, dame f qii'es-tu dcYenue?
Pour loy suî triste et en douleur
Par cesie enseigne.
LE SENATEUR.
Sire, qu'avez- Yous qu'il conveigue
Que les lermes des yeux yous cheent ?
Ne Yoz honneurs point ne decheent,
Ne mal n'aYCz.
LE ROY d'eSCOSSE-
Ha» biaux bostes! yous ne saYez
A quoy je pense maintenant»
Engendrastes*Yous ceU enfant,
Par Yostre foy !
LE SENATEUR.
Oil, mon chier seigneur. Pour quoy
Le demandez?
LE EOY h'bSCOSSK*
Par celle foy qu'à Dieu devez ,
Et par Yosure crestientë,
Dites-m'en pure Ycrilé
Sans alentir.
LENFANT.
Eh, voyez comment mon joujou va ! Oh I
je le vois.
(Ici il jelle Tanneau et joue aTec.)
LE BOl n'éCOSSB.
Quel est cet enfant? Par ma foi I il a un
gracieux visage, et pour son âge il est éveillé .
De qui est-il fils?
LE SiNATEUR.
On le met sur mon compte. -^ Femme ^
dis-je vrai?
LE ROI n'tf COSSE.
Approche, mon enfant. Par mon ame! lu
es bel et doux, j'ose le dire. Allons ! donne-
moi l'objet que tu liens; viens ici.
LA YEUME.
Donnes-le-lui, beau fils, donnez.
l'enfant.
Tiens ; est-ce beau ?
LE ROI d'égossb.
Oui, par la sainte Vierge! Eh, Dieu! c'est
l'anneau que je donnai autrefois à mon amie
que j'ai perdue ; je le reconnais bien. — Ah,
dame! qu'es -tu devenue? Je suis triste et
accablé de douleur à ton sujet à la vue de
ce gage.
LE SÉNATEUB.
Sire, qu'avez -vous pour que les larmes
tombent de vos yeux? Votre puissance ne
baisse pas, et vous n'avez aucun mal.
LE ROI B'iCOSSB.
Ah, bel hôtel vous ne saVez pas à quoi je
pense maintenant. Par votre foi ! étes-vous
le père de cet enfant?
LE SÉNATEUR.
Oui, mon cher seigneur. Pourquoi le de-
mandez-vous?
LB BOl B'icOSSB.
Par la foi que vous devez à Dieu; et par
votre qualité de chrétien, dites-m*en la vé-
rité sans retard.
&J6
tii£atrb français
LE SENATEUR.
Voulentiers, sire, et seni menlir*
11 a bien .lij. ans, voire qnatre.
Que sur la mer m'aloie esbatre ;
Là vy venir une nasselle
A tout une dame très belle;
Mais elle n'avoit que une marn.
Et estok entre soir et main.
Je ne scé dont elle venoit;
Mais aviron ne mat n'avoit :
Merveille oy quen mer ne noya.
Et quant je vy ce, j*alay là.
Si la trouvay comme esgarée.
Moult dolente et moult esplourée ;
En ses braz cel enfant tenoit.
Dont nouviaument jeu avoit*
Je ne scé qu'en mer li avint;
Mais pitié de elle au cuer me vint
Si grant que je Ten amenay.
Seens depuis gardée Tay
Moult , chiere dame ; et à voir dire.
Elle est Temme de grant bien, sire.
Et po parliere.
LE ROY d'eSCOSSE.
Pour Dieu ! se riens y vault prière,
M'ostesse, je vous vueil requerre
Que vous l'ailliez où elle estquerre
Et amener.
LA FEMME.
Pour vostre amour m* en vueil pener,
Chier sire, et si ne demoiirray
Point que cy la vous amainray.
Vez-la ci, sire.
(Ici ira le roy acoler sa femme sans riens dire, et se
pasmeront.)
LE SENATEUR.
L'un ne l'autre ne peut mot dire :
Tant ont les çners de pitié plains !
Après orrez-vous uns complains
Doulx, sanz demour.
LE ROY n'ESCOSSE.
Ma doulce compaigne, m'amour.
Mon bien, ma joie, mon solaz,
Pour Dieu ! comment t'est-il ? Helaz f
Assez m*as fait souffrir mescief;
Mais ne m'en chaut: j'en suis à chief,
Quant je te tien.
LA FILLE.
Mais moy, mon chier seigneur, combien
Cuidez-vous que j'en aie eu?
LE SftRATBOR.
Volontiers, sire, et sans mentir. B y a bia
trois ans , voire même qaatre , q«e j'allais
m'ébattre sur la mer ; là }e vis venir use
nacelle avec une très-belle dame (dedans);
mais elle n'avait qu'une main, et c'était vers
le milieu du jour. Je ne sais d'où elle ve-
nait ; mais elle n'avait ni aviron ni mit. Je
m'étonnai qu'elle ne se fût pas noyée dans
la mer. Quand je vis cela, j'y allai et je
la trouvai comme dans l'égarement , tonte
chagrine et fort éplorée ; elle tenait entre
ses bras cet enfant dont elle était nouvelle-
ment accouchée. Je ne sais pas ce qu'il
lui advint en mer; mais elle m'inspira ane
telle pitié que je l'emmenai (avec moi). De-
puis, je l'ai gardée céans comme une dame
qui nous était très-chère; et, & vrai dire,
sire, elle est grandement femme de bien et
peu parleuse.
LE ROI n'icossE.
Pour (l'amour de) Dieu I si une prière a
quelque pouvoir (sur vous), mon hôtesse, je
veux vous prier de l'aller chercher où elle
est et de l'amener.
LA FEMME.
Pour l'amour de vous je veux m'en occu-
per, cher sire, et je ne tarderai point i vous
I amener. La voici, sire.
(Ici le roi ira eokbrasser sa feiunie sans rîen dire, et
ils se |>àraeront.)
LE SÉNATBOR.
Ni l'un ni l'autre ne peuvent dire un mot:
tant ils ont le cœur plein de pitié 1 Bien-
tôt, vous entendrez de douces plaintes.
LE ROI n'icossE.
Ma douce compagne , mon amour , mon
bien, ma joie, ma consolation, pour (rameur
de) Dieu! comment vas-tu? Hélas! tu ni*as
fait souiïrir assez de tribulations; mais peu
m'importe : j'en suis à bout, puisque je te
tiens.
LA FILLE.
Mais moi , mon cher seigneur, combien
pensez-vous que j'en aie- eu? On vouhit oi
A» HOTBlf-AGB.
537
CoD me ?ouU ardoir sanz desserte,
Et iDOD fils aussi mettre à perte ;
Et puis, quant je fu respitëe
Et que je fo en mer boutée
Sans avoir qui me gouvemast,
Guidiez-fons que point me gre?ast?
Car souvent la mer par mainte onde
Joooit de moy comme a la bonde
Et me jettoit puis çà, puis là»
Jusqu'à tant que Diex m'amena
An port où me prist se seigneur»
Qui m'a fait voir bonté greigneur
Que desservir ne li pourroye;
Mais tournez sont mes pleurs en Joie»
Quant je vous voy.
LE ROY d'bSCOSSE.
H* amie» ainsi est-il de moy:
Et pour ce vueil, sanz plus attendre»
Aler ent à Dieu grâces rendre
Età saint Pierre.
LA FILLE ROTNE.
Aussi vueil-je. Alons-y bonne erre»
Monseigneur» tantost.y serons.
Sachiez le pape y trouverons;
Car faire y doit le Dieu servise
Et le saint cresme : c'est la guise»
Pour ce qu'il est le jeudy saint»
Que Diex après la cène saint
Le drap dont les piez qu'il lava
A ses apostres essuia ;
Et pour l'absolte aussi qu'il donne
Des péchiez à toute personne
Vray repentant.
LE ROT n'ESCOSSE.
Or sus ! sanz plus ci estre estant»
Seigneurs» mouvez.
LE PREMIER CHEVALIER DE HONGRIE.
Sire» grant joie avoir devez
Queaujourd'ui nous sommes à Romme ;
Car le pape, qui est preudomme,
Kn l'église Saint-Pierre ira,
Où l'absolte au peuple fera,
Si comme on dit.
ij* CHEVALIER DE HONGRIE.
C'est pour ce qu'à la sene fist
A ce jour Jhesus li grans maislres,
Où il fist ses apostres prestres;
Et» pour celle solempnité»
Fait hui le pape, en vérité»
Tout le servise.
brûler sans que je l'eusse mérité » et faire
aussi périr mon fils; et puis» quand ma
mort fut différée et que je fus mise en
mer sans pilote , croyez-vous que je n'é-
prouvasse poiqt de peine? Souvent les on-
des de la mer jouaient avec moi comme avec
une bonde et me jetaient de c6té et d'autre»
jusqu'à ce que Dieu m'amena au port où, me
prit ce seigneur» qui m'a montré plus de
bonté que je ne pourrais l'en récompenser;
mais mes pleurs sont changés en joie» puis-
que je vous vois.
LE ROI n'icossE.
M'amie» il en est de même de moi : c'est
pourquoi je veux» sans attendre davantage»
m'en aller rendre grâces à Dieu et à saint
Pierre.
LA FILLE REINE.
Je le veux aussi. Allons-y bien vite» mon-
seigneur» nous y serons bientôt. Sachez que
nous y trouverons le pape ; car il doit y cé-
lébrer le service divin et y consacrer le saint
chrême : c'est l'usage» vu que nous sommes
au jeudi-saint» où Dieu après la cène cei-
gnit le drap dont il essuya les pieds de ses
apêtres qu'il lava. Le pape doit aussi don-
ner à toute personne vraiment repentante
l'absolution de ses péchés.
LE ROI d'Ecosse.
Allons» debout ! sans plus de retard» sei-
gneurs» mettez- vous en route.
LE PREMIER CHEVAUER DE HONGRIE.
Sire» vous devez avoir une grande joie de
ce que nous sommes à Rome aujourd'hui;
car le pape , qui est prud'homme » ira à
l'église Saint-Pierre, où il fera l'absoute au
peuple, comme on le dit.
LE DEUXIÈME CHEVALIER DE HONGRIR.
C'est parce que ce jour-là Jésus» ce grand-
maitre» fit la cène» où il ordonna prêtresses
apôtres; et vraiment» c'est pour cette so-
lennité que le pape fait aujourd'hui tout le
service.
538
THéATm FRANÇAIS
LE ROY DE UOMGRII.
Je VOUS dy Yoaleotë m'eat prise
Que ne burray oe mengeniy
Tant qu'au aerviae esté aray :
Pensons d'aler.
LB PAPPB.
Vien aYant, entens-me parler.
Colin» vas-me de l'iaue querre
Taniqne m'emples les fons Saint-Pierre.
Or le fay brief.
LB CLERC.
Ce n'esi pas commandement grief:
C'y YOÎSy saint père.
LA FILLB.
Monseigneur, je Yoy là mon père;
SuÎYez-moy: certes à li yoîs.
— Très-chier sire, bien vous congnoys;
Regardez-moy.
LE ROI DE HONGRIE.
Ma doulce fille ! Et, Diex ! pour loy
Ay souffert en yIJ . ans passez
Pêne et doulonr et mal assez,
Annuy, courroux et grant mesaise.
Acole-moy, fille, et me baise.
Comment t*est-il?
LA FILLE.
Bien ; mais j'ay puis en maint péril
Esté que yous ne me Yéistes,
Et depuis que yous me perdistes
Ay-je eu grant estât aussy :
Le roy d'Escosse, que ycz cy,
Seue mercy, m'a espousée ;
Pour lui sui royne clamée
D'Escosse et dame.
LE EOT DE HONGRIE.
Sire, puisqu'elle Yostre femme.
Je YOUS puis bien tenir pour filz.
Estes-Yous ne certain ne filz
Dont elle est née?
LE ROT n'EacossB.
Nanil, par la Royne honnonréêl
De son lignage rien ne sçay ;
Mais, s'il Tonsplaisi, je le aaray
A oesie foiz.
LE ROT Mt HONGRIE.
Biau filz, de Hongrie soi roys ;
Sa mère anssi en fu royne»
Qui fu dame de franche orine,
Courtoise et sage.
LE r6i de HONGRIE.
Je YOUS le dis , il m'a pris envie de De
boire ni manger qne je n'aie été an serrice :
pensons à y aller.
LE PAPE.
Approche , éconie«>nioi parler. Colin , n
me chercher de l'ean jusqu'à ce cpie tu aies
rempli les fonts de 8ainl«Pierre. Allons,
faisYite.
. LE CLBRC.
Ce n'est pas un ordre pénible k (exécHter) :
j'y Yais, saint père.
LA FILLB.
Monseigneur, je tois mon père là - bas;
suiYCz-moi : certes , je Tais à loi. — Très-
cher sire , je yous connais bien ; regardai-
moi.
LE ROI DE HONCRIE.
Ma douce fille! Eh, Dieu! j'ai souffert
pour toi, ces sept dernières années, assez
de peines, de douleur, de mal, d'ennui, de
chagrin et de grandes contrariétés. Fille,
presse-moi dans tes bras et baise-moi. Com-
ment Yas-tu ?
LA FILLE.
Bien ; mais depuis que yous m'aTez Yue
j'ai été en maint péril , et depuis que Toas
me perdîtes j'ai eu anssi une haute posi-
tion. Le roi d'Ecosse, que vous Yoyez ici,
m'a épousée : grftces lui soient rendues! à
cause de lui je suis appelée reine et maî-
tresse d'Ecosse.
LE ROI DE BONORIB.
Sire, puisqu elle est YOtre femme, je puis
bien vous regarder comme mon fils. Sa-
vez-YOtts d'une manière oertaine d'où elle
est issue?
LB ROI n'ÉGoasB.
Nenni, par la Vielle honorée I je na sais
rien de son extraction; maiai s'il yo«s plaît,
je le saurai eetie fois.
LE ROI Wt B0II6RIB*
Mon cher fils, je suis roi de Hongrie sa
mère en était anssi reine : c'était «ne femme
de race noble, courtoise et sage.
AU ]AOTEN*AGE.
530
LE ROY DESCOSSE.
Sire, puisque sçay son liguage.
Plus grant joie ea «y que (levant ;
Onques mais jour de mon yivanl
Ne le seu mais.
I.S PREMIER CHEVALIER d'eSCOSSE.
D*aler nous avançons liuymais,
Messeigneurs, n voulei venir
A ieaips po«r le servise oîr :
Il esl banlte heure.
LA FILLB,
Il dit Toir : aloos sans demenve,
De ceci bien recouvrerons ;
A parler pas ne partirons
Si lest d'ensemble.
LE PREMIER GHETALIBR DE HONGRIE.
Le pape yoy là, se me semble.
Où se siet: c'est trop bien à point.
Son service encore n'a point
Encommencié.
I.E CLERC
Saint père» sachiez j'ay laissié
Les Tonz tous vuiz. Dire vous vicn
Une chose doQt moult me crien :
A la rivière n'ay peu
Puiser, pour povoir qu'aie eu.
Goûte d'yaue ; ains la me toloit
Une main, qui touz jours yenoit
Ep Botaut jusques à ma seille :
Pont j'ay eu trop grant merveille ;
Et quant j'ay véu qu'autrement
It'en cheviroye nullement»
En mon siau Fay laissie entrer
Pour la vous, saint père, apporter :
Vez la ci, je ia vous apport;
(Ntes, s'il vous plaint» 89nz déport.
C'en en fera.
LE PAPB>
Je tien que Dieu nous monsterrà
(Met cy) par elle aucun miracle
Défait qui m'est encore ostacl^
Et noft scéu.
LA nLLK.
Cette main que yens ay vëii
Bailler el qne tenir tous Toy
ra, saint père, jadis de moy ;
De ce braz-ci la me co|^y
Petir mon peie, que je n'osay
Contredire de son vouloir».
LE uoi d'Agossb.
Sire, puisque je sais quelle est sa famille,
j'éprouve à son sujet plus de joie qu'aupa-
ravant; je ne le sus jamais de oia vie.
LE PRMmKR GHMVAUME D*iC08SB.
Hesseigneurs , hâtons*nous maintenant,
si vous voulez venir à temps pour entendre
le service : l'heure est avancée.
LA nLLR*
Il dit vrai : alions^y saas retard» nous
nous en troaveroas bien ; (si nous conti-
nuons) à parler» nons ne nous séparerons
pas de si tôt.
LE PREMIER eMBVALRR DE HORGRIB.
A ce qu'il me semble. Je vois le pape là-
bas , où il est assis : c^est fort à propos. Il
n'a pas encore commencé son senrice.
LE CLBRC.
Saint père» sachez que j*ai laissé les fonts
tout vides. Je viens vous dire ane chose qui
me fait grand' peur : quelque force que j'y
aie mise, je D*ai pu puiser à la rivière une
(seule) goutte d'eau ; mais une main, qui
toujours venait en flottant jusqu'à ma seille»
m'empêchait d'en prendre : ce qui me sur-
prit étrangement ; et quand j'ai vu qu'au-
trement je n'en viendrais nullement à bout,
je l'ai laissé entrer en mon seau pour
vous l'apporter , saint père : la voici » je
vous l'apporte ; dites » s'il tous plaît , sans
retard» ce qu'on en fera.
LE PAPE.
Je crois que Dieu nous montrera (mets-la
ici) par cette main quelque miracle au sujet
d'un fait qui m'est encore inexplicable et
ignoré.
LA FaLE.
Cette anaÎA que je vous ai vu donner et
que je vous voia tenir fut, saint père» autre-^
fois la mienne ; je me la coupai de ce bras^
ci à cause de mon père, dont je n'osai con«
tredire la volonté» qui était de m'avoir pour
femme ; n'en doutez pas.
640
THiATEB PRA1IÇAI8
Qui me youloit à femme avoir;
Ce n'est pas double.
LE PÀPB.
Traî-te çà, ma fille, s'acoule.
Où fus-tu née, dy-le-moy,
Et de quelx gens es, ny à quoy
Tu la cognois?
LA PILLB.
Saint père, à la façon des dois.
Le roy de Hongrie est mon père
Et royne aussi fu ma mère.
Vez-le là» faites4e venir.
Se je mens, faitesHmoy punir:
Je le Yueil bien*
LE PAPE.
Belle fille, or entens: ça vien.
Tu te méis en grant péril.
Je le demans, combien a-il
Que la copas ?
LA PILLE.
Saint père, n'en mentiray pas:
Il a vij. ans, voire, passes ;
Et sachiez j*ay plus chier d'assez
Qu'en mon corps ce meshaing appere
Que eusse esté femme à mon père
Ne qu'il faulsist que le congnusse
Me li moy, ne qu'e[n]fans eusse
De sa semence.
LE PAPE.
Or paiz, touz I et faites scillence.
Et priez Dieu dévotement
Qu'il nous face demonstrement
Se c'est la main que ce copa
Geste dame, si con dit a.
^Çà, se braz ! sa, ma fille belle 1
Je vueil espronver se c'est elle ;
Tost le verray.
LA PILLE.
Sire, mon braz deslieray,
Si verrez dont elle parti
Quant de la coper m'aparti.
Veez, saint père.
(Cy iouclc(/te) le pape la main au braz.)
LE PAPE.
Royne des cieulx, de Dieu mère,
Yez ci miracle trop appert :
La main s'est rejointe, et n'y pert
Goule c'onques pariist du braz.
— Fille, ton cuer en grant solaz
Doit bien ore oslrc.
LE PAPE.
Viens-U, ma fille, et écoute. Dis«oi,oè
fus*tu née , quels sont tes parent, et à quoi
la connais-tu ?
LA PILLE.
Saint père , à la fiiçon des doigts. Le roi
de Hongrie est mon père, et ma mère ma
fut reine. Voyez*le là- bas, faitel-leT^
nir. Si je mens, faites-moi panir: je le Ten
bien.
LE PAPE.
Ma chère fille, écoute-moi : Tiens ici. Tu
te mis en grand danger. Je te demasde,
combien y a-i-îl que tu la coupas?
LA FILLE.
Saint père, je ne mentirai pas:eoféri(é,
il y a sept ans passés ; et sachez qoe j'aine
infiniment mieux que cette mutilatioo p-
raisse sur mon corps que d'atoir été b
femme de mon père, forcée de le coDMttre
et d'avoir des enfans de ses oeuvres.
LE PAPE.
Allons, paix, vous tous ! faites silence, ei
priez Dieu dévotement qu'il nous manifeste
sf c'est la main que cette dame se coopi,
ainsi qu'elle l'a dit. - AUons, ce bras! al-
lons, ma chère fille I je veux éprouver «
c'est elle; je le verrai bientôt.
LA PILLE.
Sire, je vais délier mon bras, et vous ver-
rez d'où elle partit quand je me pris ^ "
couper. Voyez, saint père.
(Ici le pape touche la nuuD fto bras.)
LE PAPE.
Reine des cièux, mère de Dieu, voici m
miracle bien éolatant : la main s'est rejoia'*»
et il n'y parait en rien qu'elle ait jamais ««
séparée du bras. - FiUe, à celte bcare /<*
cœur doit bien être dans un grand pb»'*
AU MOTEN-AGB.
541
LA FILLB.
Loez soit Diex, le Roy celestre !
Contre les mescbiez grant et troubles
Qn'ay porté me rent à cent doubles
Aajourd*uy noble guerredon :
Trouver m'a fait mon compaignon
Qui de son bien me golousa
Tant que par amour m'espousa ;
Si ne savoit-il qui je estoie,
Quant me prist, ne quel non j*avoic.
De ceste treuve cy endroit
Se j*ay joie» j'ay trop bien droit :
le servoie comme mescbine,
On me servira con royne.
Après, mon père voy cy près
De moy festoier cy engrès
Qn*il ne scetque faire me doyc :
Ce m'est une seconde joie.
Car ne le vy mais puis vij. ans ;
Hais celle que plus sui sentans
Et que plus à mon cuer amain,
Cest que recouvré ay ma main
Et que du tout m'en puis aidier
Aussi que faisoie au premier :
Dont je graci le Roy de gloire
Et sa très douice Mère encore
*
Et touz les sains.
LE PaEMIER CARDINAL.
Saint père, on en doit les sains
Sonner de joye.
ij« CARDIlfAL.
Vous dites voir, se Dieu me voie ;
Et hault chanter.
LE PAPE.
Seigneurs, pensons de nous haster
D'aler endroit en ma chappelle.
Tandis que la chose est nouvelle,
Et avant que nous aions presse :
Là, pourrons chanter par leesse,
A nostre aise et dévotement.
— Va^K dire, vaz appertement,
A mes chappellaims (sic) que cy viengnent
Et que compaignie nous tiengnent;
Si chanteront à haulte alaine
En alant une belle antaine,
Vas-les-me querre.
LE CLERC.
Saint père, voulentiers, bonne erre.
-«Seigneurs, cy plus ne vous tenez;
LA PILLE.
Que Dieu, le Roi des cieux, soit loué i en
compensation des grandes et rudes tribula-
tions que j'ai supportées il me donne aujour-
d'hui une noble récompense: il m'a fait
trouver mon compagnon qui me combla de
tant de bien qu'il m'épousa par amour ; et,
quand il me prit, il ne savait pas qui j'étais,
ni quel nom je portais. Maintenant si j'é-
prouve de la joie de cette rencontre , j'ai
bien des motifs pour cela : je servais comme
domestique , ( à présent ) on me servira
comme reine. De plus, je vois près d'ici mon
père si empressé de me faire fête qull ne
sait comment s'y prendre : c'est pour moi
une seconde joie, car je ne l'ai pas vu de-
puis sept ans ; mais celle que je ressens da-
vantage et qui me touche le plus au cœur,
c'est que j'ai retrouvé ma main et que je
puis m'en servir tout aussi bien qu'aupara-
vant : ce dont je rends grâces au Roi de
gloire « à sa très -douce Mère et à tous les
saints.
LE PREMIER CARDIlfAL.
Saint père, il faut de joie en faire sonner
les cloches.
LE DEUXIÈME CARDINAL.
Dieu me protège! vous dites vrai; et il
faut aussi chanter d'une manière solennelle,
LE PAPE.
Seigneurs, pensons à nous hâter d'aller
maintenant en ma chapelle , tandis que la
chose est récente, et avant qu'il y ait presse ;
là nous pourrons chanter une hymne de
joie, à notre aise et dévotement. — Va dire,
va tout de suite, à mes chapelains qu'ils
viennent ici et qu'ils nous tiennent com-
pagnie; ils chanteront en allant une belle
antienne à haute voix. Va me les chercher «
LE CLERC*
Saint père, volontiers, (j'y vais) bien vite.
— Seigneurs , ne vous tenez plus ici ; ve.
542
Devant le saint père venez
Touz : il vous mande.
l'uh roui Tooc.
Si yronSt pniaqall nom demande
C'est de raison.
LS rAFB*
Tost, seigneurs I Sans nrresioison.
En nlam jvsqu^à ma chappelle,
Chantex->me nne louenge belle
De la mère Jbesu le roy»
Avant I meties-vons en arroy.
Qtti l'emprendra ?
LB CHAPPELADI.
Je soiqni la eommeneera,
Qttanivous plaisttsire.
UrLlCIT.
TniATRB PBAKÇAIS
nés tous devant lesniot père : il vous oissje
L'on roim tous»
Nous ironSv puisqu'il nous deaiande: ce
juste.
tJi»Art.
Vite , seigneurs I En nllaut jusqn'i s
chapelle, chantesHUoi sans retard une beU
hymne à la louange de la mère du roi J<
sus. En avant I nmltei-vous «i ordre. Qt
commencera ?
Lv auraLAiii.
Cest moi qui commencerai» quand 0 voi
plaira, sire.
FIN.
F, M.
ROMAN DE LA MANEKINE.
(■AxuKcmT DB LA BiBLuyniQiTB EoTAiB H* 7609 — 3, fol. 3 recto, col. f .)
L'auteur de cet ouvrage débute ainsi :
Phelippes de Rfan ditier
Veut un roumaos» ù delitîer
Se poff^nt mil cil qui l'orrooti
Cl bien «scept qu'il i porponl
Am4» de l»îen olr ei prendre.
8e il k ckon ▼oebni entend* e i
Msîi l'aueune e«l ci qvî h d«eiUe
Pe Hea 9lr, pour Dieii ! ne ?oelle
Ci d«i»«rery sochoie toî^i s'en.
Ce n'e^t courtoisie ne seu
De nul eontéur def tourber.
Autant ameroîe tourbcr
En .î. marès, comme riens dire
Devant aucune gent qui d'ire,
D'envie, d'orgueil sont si plein
Que tenu en sont pour ?llain.
Par tel gent sont luit révélé
Li mal qui amont sont levé.
Car du bien qu'il eeeunlM taiseni.
Et pour cou que il poime plaiseui,
Leur Toel ençoi» que je coaunans
La metere de mon roussane
Priier de ci que il s'en toiaeot
Ou qu'il ne teoceat ne ne noîsenc ;
Car biaus contea si ost perdus,
Quant il n^est de cuer entendus
M éismement à cbîaus qui l'oenl :
Pour cou leur requier-jou qu'il cent
Ce conte que je met en rime.
El se je ne $ui leonime,
Merveillier ne s'en doit mie ;
Carmoll petit aalde elergie,
Ne onques mais rime ne fis ;
Meis ore m'en sui entremis
Pour çou que vnde est le matera
Dont je voel eestOTÎme fere,
• AIÎ
N'iln*est mie droit c*on te laîte
De remembrer eoM ^uî plaîie.
Dès or Toel-jou à Pî«u prîîer
Que il me doin^i bien definer
Ce conte que j'ai ci empris
Et par moi est en rime mît»
Et a trettout ebîaut grant bient doigne
Qui loeront cette betoîgoe.
Dès or mais tous commeoeeraî»
Que jâ de mot n'en mentirai,
Se n*ett pur ma rime alougieri
Si droit com je porrai lignieft
Jadis arint qWû ert .j* rois
Qui molt ftt sagea et courtois i
Toute Hoogrie oi en demaîiie»
Feme aTOÎt qui «'eri pas f ilaine ;
Fille estoit au roi d'Ermenie i
De grant biaut4 iert tl garnie
Et de bonté» ti opm j'entent,
Que on erratt avant lone laot
Que ta parelle f«tt trouvée.
A li deviter demottréf
Ne Toel faire ; trop demonrroie.
Aler m'en voeil U droite voie
Ainti comme je iriût ou epntei
Qui ainsi me retrait et conie
Qu'il furent enaanle •<• w,
Qu*avoir ne parent nnt enfant
Fors une fille tenleoenl i
Mais cele, eu mien eneeient»
Fu la plus beln ^pi eine ftist
Qin d'onune ennoéue futi.
La damoisiein m non ioie^
Por mainte gant qui «joie
Fu ou paît pour ta naittenra i
Et Diexy qui* loua ka bons avanee«
Mist en U qoanque maître i dut
Neture, qui pat ne reomt»
Ançois i mist tant i devisa i
Bieuté» bonté 9 sens et franeite.
Onques feme de aon enge
Ne fu tenqe pour si toge.
Dont vint la mort» qui jà n Vrt la^se
De muer baiite eosa en basse ,
Ne n'espargne reî na reine,
Ançois flùt de bien tans bruine :
Bruine fait bien de bien tans
Quant elle &it de liée dolanat
Ne jâ ne prendra raenobon
De nului qu'ele ail en pritnn.
Fors que le eoranny pela et toint,
Joiel dont cascunt te plaint.
N'a mie atendn U vielleoe
De la rOlne» ançois s'odrece
Vert lis al ai l'a mnpainta
Qu*ele la fait et pale al teinle ;
La eoulour qui eatoit ti b^le
Rient n'i veutisi roee nonvele .
Au lit ett du tout aeanoie.
Or ne quidîéa mia qu'il siée
A cbiaus du pals ne ou roy »
Qui pour li demainont detroi :
Devant li est, patlir n'en puet ;
De pleurer tenir na ta puet»
Quant ne troeva fuaiaiian
Qui saoe du garir rien»
•J. jour li dist t m Mn dama eîere,
Molt me fait atal ieala eiere
Que je voi en voua ti pâlie*
Par eege ne deniaeiés mie
Issi lott départir da moi. a
Ele li a dit : « Sira» avoi 2
Ne viellece ne joneté
Ne tolent la Dieu valante i
Souvent fiiit la biara preanere
Que les gens enidenl darraniara.
Quant Diex le vont at jou la voaih
De sa volenlé ne me deoll.
Je sai molt bienatorir m'ealuet
Nf eutrement eatre ne pnati
Mai9 par celé 1res gtont eatonr
Que m'avés monsirée maint jor,
Youspri que ate donés .i. don
De tous mes biena en gfaarveden. ■
— « Certes» danw» li roît rasponi ,
Il n'est Bule rione en ees| mont
Que nus bom poisi taisa pour femme
Que je ne faee pour voue, domo ;
Mais dites vœtva valonlé i
Du faire sui en volamé.
Sur ma loialté la voua jur • »
— « Or en sn^je bien aatonr»
Sire : ti vont reqniar et pvoi
Que vous jamais fomma apréa moi
Ne voelliés prendre à net«nji*r;
Et se li prince ai li aonionr
De ce paît na voalanl mie
Que li roîalmesde Hongrie
• Demeurt à MfiUe^aprét vont»
Ançois vont requièrent que vaut
Yottt mariés pour fil at air»
Bien vont otroif te van» avoir
Poét femmf de mon «anUpt»
Qu*à U vont alét ottanlant ;
543
541
THÉATRI FRANÇAIS
Et dei attires bien tous gardéi,
Se vous moo eonvenant gardés. »
— « Gertea, dame, jou FoUroi bien ]
3k ne mefferai de rien. »
Quant la reine ot çou pourquls,
Son penaé et son cuer a mis
A s*anie , si se confessa ;
Bien sent la mort qui l'apressa :
Se droitures a demandées,
Et on li a toutes données ;
Puis est du siècle trespassée.
Pour H s*est mainte gens lassée
De pleurer. Meismementli rois
Se pasma sur li mainte fois,
Ne nus ne le puet eonfbrter.
Quant derant U en voit porter
La roine en bière morte,
Itolt se plaint, molt se deseonferle;
Ains plus grans deuls ne fu réw
Que cil qui par U fu meus.
Enfete fil noblement.
Sa tombe fu faite d'argent.
D'or et de pîeres preeîeuses,
Boines, cieres et preeîeuses.
Li due, li prélat, sans mentir.
Qui furent à li enfoir
I fiirent d' jroire entailliet
M enreilleusement souttlUet ;
Deus et .ij . easank parolent.
Et saule que de doel s'afiblent.
Quant on ot eanté le senrice,
Retorné s'en aont del egUie.
De tous i ot qui s*en alerent ;
Mais li grant sîgneur demourerenl
Por reeoaforter lor signour.
Qui le cuer a plain de dolonr.
Toutes mors oublier eonvient.
Li rois le eonTenent bien tient
Qu'il aToit fet à la rolne.
Après sa mort fii loue termine
Ayoeques sa fille Joie,
Qui l'a moût amée et eierie i
Pour Tamour qu'il ot à sa mère
Ne li moostra pas vie amere.
Et moltl'ama de grant amour.
La damobiele caseun jour
Crut en sens et en grant biaulé.
En valeur et en loialté.
•XTÎ. ans ot, molt fu bêle et gente i
En la yirge Marie entente
Mist de serrir et d'onnourer;
Tous les jours Taloit aourer
D^orisons que elc savoil ,
A une ymage qu'elea^oii.
Qui en sa sanlanoe ert pouriraite.
Ensi se dedubt et aflâite.
Le conte de li tous lairai ;
Des barons du pals dirai.
Qui ensanle ont pris pallement ;
Molt i assanla de grant gent.
Ouant il furent assanlé tout.
Si ont ellit le mains estout
Et le plus sage pour moustrer
Ce qui les a fàitassanler :
« Seigneur, fait-il, escoutés-moi.
En eest pals avons .î. roj
Qui ot feme molt boiné et sage ;
En se mort avons grant damage.
De celé femme n'a nul boir
Fors une fille, au dire voir.
Qui est molt bone et molt courtoise ;
Et nonpourquant & briquetoiae
Ert li roîalmes de Hongrie,
Se feme l'avoit en baillie :
Por c'esl-il bon que nous alons
Au roi et de euer li prions
Qu'il pregne feme à nostre los. •
Il respondent tout s « C'est bon los.»
A ce conseil trestout s'aoordeot.
N'en i a nul qui s'en deseordent ;
Au roi sont venn au tiere jor
La où il tenoit son sejor*
Si li requièrent que il femme
Pregne pour Tounour du roîalme.
Il lor dist: « Signer, non ferai.
Jamais femme ne prenderai i
Car k ma femme eue en couvant
Que jamais jor de mon vivant
Feme espousée n'îeri de moi.
Se ensi n*est, mentir n'en doi.
Que je trouvaisee son pareil
De biauté, de feit, d'apareil.
Et je ne quie mie que une
En trouvast-on desona la lune ;
Mau s'ele puet estre trouvée.
Pour le pourfit de la contrée
Yés moi prest etentalenté
De feire vostre voleaté. »
Quant li baron ont entendu
Ce que li rois a respondn.
Sont .xij. messages ellis,
Courtois et sages et dlia.
Qui plusenrs langage mvoieiii.
La rolne véu avoient.
AC MOYBN-AGB.
5f5
Norrîs les ot et alevés (
Si se tinrenl mains açrevês
Des grans paines qu'il endurerenl,
Por çou que son por querre alerenl.
Et cil •«]•» toit doiet doi.
Par le commandement le roi
Et par les barons de la terre
Vont en maint lieu la muse querre.
Quant il orent or et argent
Et garnisons à lor lalenC,
S*ont devise qu'il le querronl
.1 . an et puis si reTenront.
Vers orient en Tont li .Ti.«
En trois parties se sont mis;
Et H autre vers occident
S'en Tont maint pals reTerchani»
Fille à roj et à maint conte
Virent» dont il ne tinrent coqte.
Maint duel, maint anui et maint grief
Orent; mais ne Tinrent à chief
De la quesle qu'enpris aroient,
Estoit çou dont grant doel a voient.
Se je contoie leur anuis^
Del escouter seroil anuis.
Quant il ont en- maint lieu eerkié.
Maint pals quis et reverchié,
Ne ne poeenl olr nouTcles
Qui leur soient bones ne bêles,
Au chief del an sont rerenu.
Non ensi com erent méu :
Riche s'esmurent et joiant,
PoTre revienent et dolant ;
En .ij . nés en erent tourné»
Maïs en .Ti. en sont retourné*.
A .1. Noël trocTent le roj
Et tous ses barons ayoec soi ,
Où il tenoit grant court pleniere<
Gent i ol de mainte manière»
Dames et mainte damoisiele
Qui euidoit estre la plus bele<
Au dbner vinrent li message»
S'ont au roi conté leur musage)
Et li baron» quant il l'olrent,
De çou mie ne s'esjoirent ;
Maîsli message n'i ont coupes.
Ne furent pas paie d'estonpes )
Blanc argent orent et rouge or>
Dont cascnns pnet fairetresor^
D'aus vous lairai } dirai du roj
Et des barons qui sont od soi.
Od li furent maint archeTesque
Et maint abbé et maint evesque.
Laiens estoit bêle Joie»
Mainte dame ol en sa eompaignie ;
Al mangier seoit la dansele.
Uns des barons del escuele
Le servi» cui Dieus destourbier
Doiust ! qu'il avinl grant eneonbrier
A la damoisele par lui »
Ainsi com vous orrés ancui.
A ce baron forment pesoit
De çou que li rois G\ n'avoil»
Les messages avoit ois
Dont il n'estoit mie esjols;
La damoisiele a regardée»
Qui ert blance et eneoulourée :
Avis li est ce soit sa mère»
Fors que de tant que plus jone ère.
Quant par laiens ont tuit mengié»
A conseil se sont tuit rengié
Tout li baron de la contrée ;
Et li quens» qui avoît portée
L'escuele bêle Joïe»
Lor dist : « Se Dix me benele^
Signeur» li rois jamais n'aura
Femme n'oki ne le trouvera
Tele comme il le veut avoir»
S'on ne fait tant» au dire voir»
Que il puist sa fille espouser :
Ou monde n'a fors li son per ;
Mais se li prélat qui ci sont»
Qui en grant orfenté seront
Se malvais sires vient sor aus»
Voloient faire que loiaus»
Fusl li mariages d*auk deus»
Je croi que ce seroît li prèus
A tous chiaus de cesie contrée. »
A tant a sa raison fînée.
De tes i a qui s'i acordent
Et de tes qui molt s'en descordent.
Longuement entr'eusdesputerent»
En la fin H clerc s'aeorderent
Que il le roj en prieroient
Et sur aus le pecié penroient ;
A l'apostole monterront
Le grant pourfit por quoi fait l'ont.
A tant en sont au roi Tenu»
Se l'ont à .i. conael tenu»
Et li dieut : « Biaus sire cién»
Por çou que vous nous tenés eiers»
Vaudriiens-nous de vous aToir
Hoir qui ce règne doie avoir;
Mais vous avésfait serement
Femme n'aurés» fors d'un sanlant
35
546
TnÊATRS FRANÇAIS
A celc qu'éusles première.
Bien reéa qu'en nule manière
N'en poet-on nit une trouTer,
Fors une que deTét amer :
Çou ett Tottre fille la sage.
Si TOUS prions qu'en mariage
Le prendés, nous le tous loons
Et sur nous Taflàire prendons.
Prions TOUS ne tou^ en soit ffrief^
Car on doîlbien faire un meschief
Petit pour plus grant remanoir. »
— « Signer, ce disl li rois, pour Toir,
Saciés pour riens ne le feroie ;
Trop durement me meflTeroie. »
— <« Siferés : sire^-vos elergiés
Velt que ensi vous le laciéa ;
Et se TOUS ne le volés fiiirey
Vo homme tous seront eontrairo. »
Quant li rois voit que si baron
Voelent qu'il facenl dusqu'en son
Tout lor bon et lor Tolenté».
Si leur a respit demandé»
Sans plus, dusc'a la Candelier;
Adonc si reriegnent arrier.
Si lor dira qu^il Toira faire
U del escondire ou du faire.
11 li otroient tout ensi }
Du consel se sont départi,
A lendemain se départirent,
Vonts'entet au roy congié prisent.
Li rois od sa fille demeure,
Molt le cierist et molt l'ounenre.
.1 . jor Tint li rois en sa cambre, .
Qui esloit paTée de Tambre ; •
La darooisiele se pinoit.
Ele se regarde , si Toit
Son pore qui est datés li ;
De la honte que ele a rougi :
« Sire, dist-ele, bienrigniés. »
— « Fille, iait-il, boin jour aiiés. »
Li pères a sa fille prise
Par le main, et lés lui assisse ;
Moitié regarde enlentieuement,
Et Toit c'onques plus soutilnent
Nature feme ne fourma,
Fors Joïe, qu'ele aourna
De plus grant biauté que Elayne,
Dont as Troiiens crut tel peine
Qu'il en fiirent toutperillié.
Mort et Taincu et escillié :
Dont ce fu tristeurs et dolors ;
Mais aTenu est as pluisours
I Que par feme ont esté destrutt
Li plus sage et li miex estmit
Et tel qui eoupes n'i a:Toient.
Les femmes pour qu'il empreooienl
Les folies et les outrages.
S'en toumoit sur euls U damages
Et sur eles tout ensement;
Car on retrût et dist soorent :
« SouTent compère autrui peeié
Teuls qui ni a de riens pecié. »
Ausi fist Joïe la bêle;
Car ses pères del estineele
Dont Amors seit si les siens batre
Le* fait en son cemin embatre
Si soutifanent qu'il ne s'en garde.
Fors que de tant que il l'esgarde
Plus Tolentiers c'ainc mais ne fist.
Raisons, qui d'autre part se mîst,
Li dist que il d'iloc s'en Toise,
Qu'il ne chiée en briquetoise.
Issi a fait, congié demande ;
Et ele à Jbesu le commande.
A tant de sa fille se part ;
Mais od lui emporté le dart
D'Amours, qui grant anui li ftltf
Car si soutilmeni li a trait
Par mi les iez que dusc'al cuer
Le feri ; mais ains puis à nul fiier
N'en pot trouTerla garison.
S'en eut mainte grant marison.
Un jour k dementer se prîst
Por Raison qui en li se mist.
Et dist : « Pour fol me pub tenir,
Quant à cou ne doi aTenir
Que mes fols cuers aime etcofoile.
Par outrequiderie esploite
Amors, qui ensi me demaine ;
Car d'une amor qui est Tilaine
Et eneontre toute raison
Me fait amer, ou Torille ou non.
Je sai bien que celé est ma fille»
Dont li pensera si fort m'cseille.
En cel pensé, qui n'est pas gens,
M'ont mis mi baron et mes geo* t
Si m'ont en tel folie empaint
Dont li miens cuers souspire et pliiB<-
Et pour quoi ne souspiré-giéP
En ai-ge des prelas congié
Et proiere que je la pMg»* i y
• Le minatcrilforu/^*, ce %4i »«•■••■'*• ^
du eopîstc.
AI) MOYEN-AGE.
547
Mais que il en moi ne remaigne,
Bien puis alegier ma dolour
Al gré des plus graos de m'ounour .
L'auUr*ier otroier ne lor Taus»
Je fis que nices el que faus.
Que fausP non ù», ains fis que sages (
Car ce n*est raie li usages
Que nus doîe sa fille prendre.
A folie me font entendre,
A folie» Toir, ce me font mon ;
Car je n'i toI nule raison.
Donques ne la prendrai-je mie :
Ce aeroit outrequiderie,
Por que raison ne droit n*i roi.
Legierement osier m*endoi
Mon cuer, qui tous joi*s à li pense ;
Mais dés or li mech en deffense. b
Ainsi li rois par lui deyise ;
Mais Amours, qui en li s*est mise,
Li reporte une autre noTcle ;
Car la grant bîauté de la bêle
Li dist et son contenement,
Si que toul li met à noient
Le pensé qu*il avoit oraîns :
Ne l'en souvient, que c'est du maîna ;
Si est espris ne puet estaindre,
El fol Toloir le convient maindre :
Ensi a contraire Toloir.
Sens et Amours lefontdoloir,
Qui dedens sen cuer se corobatent
Si que le roi souvent embatent
Une eure en sens, Tautre en folie,
C'A mors de fol voloir le lie.
Et Sens le rassaut d'autre part
Et li monstre que il se gart
De cbou qu'Amors li loe à faire.
Car tost en aroit* grant contraire;
Mais c*est pour noient, ne li vaut,
Qu'Amors si asprement l'assaut
Queçou que Sens li' monstre et dist
Li met du tout en contredit.
Et quanl voit que li rois plaise
Vers Amours et lui entre-laisse,
Dolans du roi se départi ;
Mais Amours pas ne s'en parti,
Ains est lié quant Sens s'enfuit,
C'ore est li rois en son estruit ;
Si le demaine à son voloir, '
Sovent li fait le euer doloir.
Tant Ta destrainl et démené
' J voit y Mf*
Que le roj a à cbou mené
Que il en pallera 4 sa fille,
Pour qui Amour son cuer essille.
En sa cambre és-le vous venu.
Gom son père l'a recbéu
La damoisele boinement ;
Et li rois par le main le pront,
Sour une keute-pointe bêle
S'assiet, et lés lui la pucele;
Avoec aus n'a qui noise faice.
• Bêle fille, or ne ^ous desplaee.
Fait li rois, çou que tous vœil dire,
Ne jà n'en aiésâu cuer ire. »
— « Certes, sire, de vo voloir
Olr ne me doi pas dolo&r.
Ditea-moi ce que bien tous en.
Car ma volentés me requiert
De tout quanque fille doit faire
Pour père ne soie contraire. »
— « Ma fille, TOUS re'spondéi bien.
Et je ne vous dirai jà rien
Que ne doiés faire pour moi ;
Car par le gré et par l'otroî
De mes barons baron tous doîng,
Qui n^est mie de tous trop loing.
J'euch à Tostre mère en couTant
Que jamais jour de mon TiTant
Femme après li n'espouseroie,
Scjou son pardue trouToie;
Mais el ne puet estre troTée,
Fors TOUS, n'i a mestîér celée ;
Et mi baron ne voelent mie
Que li roialmes de Hongrie
Demeurt sans hoir malle après moi :
Por ce ai du clergié l'otroi
Que de moi aoiés espousée.
Rolne serés couronnée
Au Noël* Ne l' vaucb otroier,
Ains lor dis que à la Candelier
Qui vient lor en responderoic
Selonc ce que consel aroie;
Et j'ai or bien consel du faire,
Mais que il à tous Toeille plaire.»
Li damoizielc ot et entant
Çou que ses pères Ta contant;
Mais en Dieu a mise s'entente.
Se ne li plaist ne atalente
Çou dont ses père li parole,
Ains li dist : « Pères, tel parole.
S'il TOUS plaisty poés bien laissîer ;
Car ce ne me porroit plaisier
Nus que ce më sanlaat droiture
&48
TlléATBB
Que DUS liom péusl s'engereure
Espousar tdonc noslre loy ;
Kl tout cil sont plaîn de derroy
Qui contre Dieu consel vous daunent
Et de tel eose tous semouuent.
Por riens ne m'i acorderoiei.
La mort ayanl en soufFerroie :
Ne suî mie tenue à faire
Ce qu'a m'ame seroit contraii'o.
Mîex TOUS Tient prendre penitance
DucoTcnt et de la fiance
Que TOUS à ma dame féiste».
Car fol conTent li praméistes.
Seprenés feme à Tostre los»
U monde n'a home si os,
Se TOUS rolés sa fille af oîr.
Qui n'en soi t liés, au dire voir r
Si TOUS pri qu'en pais me laissié».
Mescuers n'ert jâà çou laissiés
Pour nnlui que prenge mon père ^
Car qui s^ame pert, trop compei*e. »
Quant li rois ot que riens n'esploite
De la riens que il plus couvoite»
Plus engrans en est que deTsnt ;
Se li respont iréement ;
« Certes, fille, je le ferai»
Puisque je le congié en aï.
Folament respondu m'avés;
Mais bien sai que miex ne saTes.
Se mon Toloir ne Toles faire,
Tost TOUS tournera à contraire i
Ne TOUS em prierai jamais.
La Candelier est assez prés»
Que tuit mi baron rcTenront »
Et bien sas qu'il me prieront :
Adonques tous espouseraî»
DcTant la plus ne tous dirai. »
Ains qu'ele plus li respondist»
Lî rois hors de la cambre en îst;
Onquos congié n'i demanda»
La damoisiele demeura
En sa cambre, plaine de duel;
Morte Toldroit estre son Toel :
ft Lasse ! dist-ele» mar fiii née»
Quant je sui ore a ce menée
Que mes pères m*espousera»
Jà pour raison ne le laira,
Puisque il l'a si en gros pris
Et que si homme l'ont empris ;
Mais mies ameroie morte estre.
Car e'est contre le Roj celestrc»
Ne par raison nus ne puet faire
FRANÇAIS
Ce qu'il me^ f oldront faire ftire.
Bien pens faire le me feront,
Jà pour mon dit ne le lairont»
S*aucune chose en moi ne voient
Par quoi de ce Toloir recroient. •
En tels Toloirt» en tes penser»
Est li tans si avant passés
Que Tenue est la Candelier»
Si baron et si chcTalier
Et li prélat de la contrée.
Sans plus faire de demeurée.
Sont trestout à court rcTcnu $
A joie furent retenu
Du roi, qui grant gent assambla,
El tant que i) à tous sembla
Qu'ainques mais ne tint si grant coort;
Tous biens, toute riqueee i Mari;
Cascuns tant comme il Tcut en a.
Li rob ainsi le commanda,
Que bien cuide lues acomplir
Le Tolenté de son désir,
Del escondit ne li caloît
Que sa fille fait li aToit,
Car il me toit en son pourpentf
Que pensés de feme c'est Tens.
Bien li cuide oster son corage
A la requeste du bamage
Et des prelas qu'ilueques sont»
Qui au roi sont Tenu ; si l ont
Requis que il Joie pregne
Et que leur consel ne desdaigne.
Li rois leur respont Tolenlîers
Le fera, puisqu'il est mestiers
Et que communalment li lœot.
Molt en sont lié tout cil qui roeot
Que li rois est entalentés
De &ire les lor Tolentés,
Si li dient qu'il iront querre
Joie; « Ne nul respit querre
Ne Tolons de ces espousaîUes,
Que eles ne tournent a failles. •
Orquident bien tenir ou pobg
Tel cose dont il sont molt loiog.
Joie ot illoeques t remis
Une espie, qui embramia
Fu de tout lor conseil aprendce;
Kt si tost eom il pot entendre
Le consel qu'il orent éu>
Es-le TOUS ariere venu
A Joîe ; si li reconte ^.
* Le manoMrit porte ne, oc qu ai éfidenattl vt
rear de rancien copiste.
AU MOTBN-AGB.
54S
Ainsi com li rois «t lî coDte
Le yienent qnerr« pour le roj.
Quant ele l'ot, en tel effroi
Est qu'ele ne scet qu'ele face.
En petit d*eure fu sa iaice
Des iaitnes de ses iex couverte.
Or est-ele séure et certe»
Se ele ne troeTe occoison.
Petit li Taurra sa raison;
Mais ele ne 's atendra mie;
El n'a soiç de leur compaignie.
De ses pucelesse départ,
Nule d^eles n*en prist regart,
Et ele s'est d'eles emblée,
De cambre en cambre en est alée ;
Âins ne fins dusqu'ele yint
Ea une quisine qui tînt
D'une part an mur de la sale,
El de! autre partie avale
Lî seaus en une rivière
Qai ert rade de grant manière;
De la mer estoit assés prés.
Tuit li quisinier on paies
Estoient aie pour véir
Leur signeur sa fille plevir.
Si que tonte seule estoit Joie
Deseur tous triste et esbahie. *
Un grant coutel à quisinier,
Qui sert de la car despicier,
A sourie dreceoSr trouvé ;
Par maintes fois Font esprouvé
Ses maistres pour bon et taillant :
D*un cisne merveillous et grant
En colpasl à .1. cop l'esquine.
En sa main le prent la meschine.
Et pense que elle eolpera
Son puing, et caoir le laira
Et (lie) l'iawe qui est apelée
Yse la parfonde et la lée .
Dont se commence à dementer :
« Lasse ! or me puis-je bien vanter
C'a malvais port sui arrivée ;
Car se jou ai nui main colpée.
De moi nule pitié n'aura
Li roisy car vraiement saura
Que colpée l'arai pour lui
^condire. Lasse ! mar fui !
Bien sai qu'il me fera ardoir ;
Autre trezor n'en aurai, voir.
Bien sui foie, qui moi ocirre
Voel à dolor et & mar lire;
Etse ine puis bien respiier
De cesle dolour escbiever.
Gomment ? par espouser mon père.
Mon père ! lasse ! vie amere
AToir, pour peur, de m*ame !
Virge Marie, douce dame,
Conseu vous demanc et requier ;
Yoelliés-enl vostre fil proier.
Puisque de cuer requier aïe.
Bien sai que je n'i fourrai mie. •
Ensi se demaine et tourmente
Joie la bêle jouvenle ;
En cel pensé a atendu
Tant qu'ele a ol le bu
De cbiaus qui en sa cambre estoient.
Qui au roj mener le voloient ;
Or voit bien n'i a plus caloigne i
Son puing senestre * tant alonge
Qu'ele le met seur la fenestre.
Le coutel tint en sa main déstre :
Onques mais fème ce ne fist;
Car le coutel bien amont mist.
S'en fiert si son senestre puing
Qu'ele Ta fait voler bien loing
En la rivière là aval.
De la grant dolor et du mal
Que ele senti s'est pasmée.
Ains que ele se fîist relevée.
Englouti sa main .j. poissons
Qui est apelés esturjoos ; ^
Molt en estoit liés par sanlant,
Aval l'ewes'en va jouant.
Del estuijon ci vous lairai.
Et à Joie revenrai.
Qui de paamisons releva.
Son moignon, qui molt lî greva,
Entortillie d'un cuevre-cbief
A Tautre main à grant mescbief.
Sa conlpr, qui esloit vernMÛlIe,
Pâli: ce ne fu pas merveille.
De la quisine en est issue.
En sa cambre en est revenue.
Où .iiij. conte Tatendoienl;
Molt en sont lié quant il le voient,
Silidient: «Madamoisele,
Upe nouvele boine et bêle
Vous aportons ; mais soies lie :
Eolne serés de Hongrie.
Li rois ou palais vous atent ;
Par nous vous mande qu'crrammeut
Venés à lui, n'i demorés.
Le nuiniucnt porte, k tort, df sire.
560
THiATRI
Bien doi de TOUS estra honnourés
Lî roU et tout cil du pals.
Que tant ont poureecié et quîs
Que d'or aurés u cief couronne :
Qui ce Youa fait, biau don VDua donne.
Or en Yonés» car tuitYOua mandent
Li prélat qui là tous étendent ;
Ce lignage départiront,
Tous et le roy marieront. »
Ainsi qu'on a pu le voir, le miracle est
Gdèlement calqué sur le roman : aussi
croyons- nous devoir terminer ici l'extrait
que nous donnons de celui-ci^ : il suffira,
nous l'espérons du moins, pour faire ju-
ger du style et du faire de Philippe de Rei-
mes**.
Le Roman dé la Manekine se termine, au
folio 66 recto, par ce paragraphe :
Par ce rommanspoéa aaYoir,
Voua ki le aena deYés avoir.
Que caacune nécessité
G'on a en sa camalité
Ne*se doit-on pas desperer,
Mais tous jours en bien espérer
Que de 90U qui griefmeot nous point
Nous remetra Dix en bon pobit.
Anemis est*** moût epgigneus
Et de nous aYoir couvoiteus.
Si fait sen pooir de nous mettre
£n desespoir pour nous demetre
Hors de priiere et d'espérance.
Que Dius nous ost nostre groYance !
Se Yous tentation aYes
Ou aucun grief en yous saYÔs,
* Ist Bamuityne Club, à Edinbargh, Tient de charger
M. Fraiicî«|oe Michel de la publication de ce roman, qai lera
iaipriané ^ Paiît, en «n Tolame in-4 .
** Voyes, en oatre,nir Philippe de Reimea et nir let on-
Tragea, rarticle que l'abbé de la Rue a coniacré à ce trouvère
dana sei Essais historiques sur les Bardes, les Jon-
gleurs et les Trouvères normands et anglo-normands»
i.U,p. 366-374.
*** Lemanucrit porte anemi sont.
FRANÇAIS
Prendés garde à la Manequine,
Qui en tant d'anub fu si fine
Que par deus fois ùi ai tentée s
N'on(|ues puis n'eut cuer ne pensée
De cheoir en nul dcseapoir,
Ains ert loua jors en IXeu espoir
Et en sa beneoile mère.
Qui de pitié n'est mie aYere.
Tant se tint enbien« tant peia
Q'assés plus (pi'ele ne pria
Li rendi Dix en petit d'enre :
Pour çou lo que cbascuna labenre
A soi tous jors en bien tenir.
Car si grans biens en puet Yenir
Qu'il n'est nus ki le séust dire
Ne clers qui le séust descrire ;
N'il n'est riens que Dix bée Isnt
Gomme le fol deseq^rant.
Car icil qui se desespoire
U semble qu'il ne Yoelle croire
Que Diex n'ait paa tant de pootr
Qu'il poist aléser son doloir.
Moût est fox qui en a redou t.
Car Dix puet bien restorer tout;
Toutes pertes et tous tormens
Et tous pecbiés, petis et grans,
Puet bien Dix et Ycut pardonner.
Mais que on li Yoellc donner
Le cuer et c'on se fie en lui
Et que on croie que sans lui
Ne puet Yenir biens en ce monde :
Nus biens n'est, se Dix ne Fabondc.
Il fait bon tel maistre servir
Et sa Yolenté pouraivii* :
Se li prions que tex nous face
Qu'il nous Yoelle doner sa grasce
Et que de desespoir nous gart,
Que nous n'aillons à malc part;
Et YOUS, priiés Dieu qui tout Yoit
Que il celui grant joie otroît
Qui de penser se Yaut limer
Pour la Manequine rimer;
Dix li doinst joie et bone Yie!
jimen cascuns de yous en die.
Ici endroit Pbelippes fine
Le Rommantde la Manekine.
ExplicH le Romani de la Uanekine.
AD MOYBN-AGB.
551
UN MIRACLE
DE NOSTRE-DAME
NOTICE.
Nous avons tiré ce miracle du même to-
lame qui nous a fourni la plupart des pré-
cédens, c'est-â-dire du manuscrit 7208. 4.
B, où il commence au folio 139 recto. Il y
est précédé de deux autres pièces^, que
aous n'avons pas données ici • parce que la
preflûère ne nons a pas semblé assez inté-
0
* En Yotci les titres :
Cy commence un Miracle tie Nostrc'Dame, de saint
Jehan ie Paulu^ hernute,quipar Umptaeion tTen-
oeciêi UifiAe d'un ray et iajetia dans unpuiz;
ressante pour devoir occuper une place dont
il nous faudra désormais nous montrer avare,
et que l'autre paraîtra bientôt, publiée par
nous, dans une petite collection d'anciennes
pièces dont s'occupe depuis quelques mois
le libraire Silvestre. F. H.
et depuis par sa penanee la resuseita Nostre^Dame.
Folio 103 recto.
Cy commence un Miracle de Nostre - Dame , de
Berthe, femme du roy Pepùiy quily fu changée ; ei
puis la retrouva» Folio 117 reoto.
UN MIRACLE DE NOSTRE-DAME.
NOMS DES PERSONNAGES.
OSARHB.
ROY THIERRY.
\sk MERE DU ROY.
BinilS, danoîwUe.
RRMiER , ckarboBDÎer.
LA CHARBONNIERE.
lf08TRE:.DAMB.
DIEU..
SAINT JEHAN.
LE PREHIER ANGE.
IIICflIEL, g' ange.
AUEANDRE.
RAINFROY.
GOBIN.
LE PREMIER CHEVALIER.
g« CHEVALIER.
L'OSTELLIER DE JERUSALEM.
DAME SEBILLB, ottelliere.
LE PREMIER FIL.
RENIER, ij'fil.
uj* FIL.
GROSSART, premier sergent
d'armet.
LUBIN , premier renenr.
RIGAUT, ij^'aeiigeiit.
y VENEUR.
LE MESSAGIER.
PILLE.AVA1NE.
PIERRE LE PAGE, Ubellîon.
LE VALET ESTRANGE.
Cj commeDoe un Miracle de Nostre-Dame , du
rojTbîeiry , à qui sa merc fist entendant que Osannc,
aa femme , avoît eu .iij. chiens; et elle avoit eu iij
filz : dont il la condampna à mort; et ceulx qui la
dorent pugnir la mirent en mer; et depuis trouva le
roj set enfans et sa femme.
OSANNB.
Mon très chier seigneur, s'il vous pldist,
Ne vous puis longues tenir plaît;
Plaise-vous un po espartir
Ici commence un Miracle de Notit2-*Dame au
sujet du roi Tbierry, à qui sa mère fit entendra
qu'Osanne, sa femme, avait eu trois chiens, pen-
dant qu*eUe avait eu trois fils : par suite de quoi il
la condamna à mort ; et ceux qui durent la punir
la mirent en mer ; et depuis le roi trouva ses enfans
et sa femme.
OSANNE.
Mon très-cher seigneur, s'il vous plaît, je
ne puis longuement causer avec vous; veuil-
lez vous décider à partir d'ici et à aller ail-
552
THEATRE
A VOUS de ci endroit partir
Et aler en autres parties»
Car je doubt bien que deux parties
De mon corps faire ne me faille.
Ha,Diex! vraiement, je travaille
D'enfant, chiersire.
ROT TUERET.
Dame, je ne vous sçay que dire;
Je m'en vois sanz pluz de demeure.
La Mère Dieu vous doint bonne heure !
— Hère, tenez-vous avec elle.
Et vous et vostre damoiselle:
Compagnie li convient-il
Pour garder son corps de péril,
Vous le savez.
LA MERE AU ROY.
fiiau filz, vérité dit avez :
On compaigne bien mendre dame ;
Hais nç nous envolez plus ame.
Par amour, pour estre avec elle :
Entre moy et ma damoiselle
Serons assez.
LE ROT.
Hère, se à tant vous en passez.
Me vous envoieray plus ame ;
Hais comment pourray savoir, dame.
Quel enfant elle aura eu?
Quant sera né, or soit véu ,
Je vous en pri.
LA MERE AU ROT.
Je mesmes avant, sanz detri,
Btau filz, en seray messagiere.
Alez et faites bonne cbiere.
— Dame, or sa ! comment vous sentez?
Ce dos, ces reins ne ces costez
Yousdoulent-il?
OSANNE.
3'tl me dénient? certes, oïl ;
Et y sens tant mal et angoisse
Qu'il n'est fors Dieu qui la congnoisse.
— E, Hère Dieu ! secourez-moy !
Diex, les reins ! Dieu ! je muir, ce croy :
Tant sens de peine et de labite I
Ha, dame sainte Marguerite I
Et vous, glorieux saint Jehan I
En ceste paine et cest ahan
He secourez.
LA MERE.
Dame, en voz grans maulx labourez;
S*en estes malade plus fort,
FRANÇAIS
leurs, car j'ai bien peur que mon corps m
se sépare en deux parties. Ah, Diea! enié-
rite, je suis en mal d'enfant, cher sire.
LE ROI TmERRT.
Dame , je ne sais que vous dire; je n'eo
vais sans plus tarder. Que la Mère de Diea
vous rende heureuse 1 — Hère, teoez-Toos
avec elle, votre demoiselle et voii8:TOosle
savez, il lui faut de la compagnie poor g^
rantir son corps de péril.
LA MÈRB DU ROI.
Cher fils, vous avez dit la vérité : on Usa
bien compagnie à une dame d'an nof
moins élevé ; mais , de grâce , ne doos en-
voyez personne pour être avec elle : ma de-
moiselle et moi, ce sera suffisant.
LE ROI.
Hère , si vous vous en chargez , je w
vous envemii plus personne; mais com-
ment, dame , pourrai-je savoir qoel enfaoi
elle aura eu? Quand il sera né, qu'on le
voie; je vous en prie.
LA MÈRE DU EOI.
Uoi-méme , sans tarder, mon cher fils,
je serai la messagère de cette noofelle. Al-
lez et tenez-vous en joie. — Dame, çh bien!
comment vous sentez-vous ? Ce dos, ces reins
et ces cfttés vous font-ils mal?
OSAHNE.
S'ils me font mal? certes, oui; eij'yscw
tant de douleur qu'il n'y a que Dieu qm
le sache. - Eh , Hère de Dieu / secon-
rez-mpi. Dieu, les reinsi Dieu 1 je crois qje
je meurs : tant je sens de souffrance et de
faiblesse I Ah , dame sainte Margoerilc. ei
vous, glorieux saint Jeani secoureï-
dans cet état de douleur et de lortore.
f A mARE
Dame, aidez-vous au milieu de vos m»»
cruels; si vous en souffrei dawn(age. F
AV
Prenez en vous bon citer et fori,
Puisqu'à ce vient.
LA DAMOISBLLB.
Très chieire dame, il Tesconvient
Que un petit encore endurez.
Li'eure garde ne vous donrez
Que Dieu si grant bien vous fera
Qu'à joie vous délivrera,
J*en sui certaine.
OSANNB.
Certes, je seuflre tant de peine
Que*vie humaine en moy defFault
Et que la parole me fault;
Je me muir, voir.
LA MKRB DU ROT.
Or, Betbis, je vueil savoir
Maintenant se tant m'amerez
Q'une chose poyr moy ferez
Que vous diray.
LA DAMOISELLB.
Quoy, dame ? dites, je feray
Quanque vous me commanderez ;
Si que je croy gré m'en sarez.
Se le puis faire.
LA MERE DU ROT.
Ceste femme ne me peut plaire
Ne ne plut onc en mon aé,
Jà soit qu'a mon filz espousé.
Ne scé se ce fu de par Dieu,
Car n'est pas venue du lieu
Que déust estre sa compaigne ;
S'en ay au cuer dueil et engaigne,
El ce n'est mie de merveilles.
Je vueil que tantost t'apareilles,
Tantdis comme elle est en ce point»
Qu'elle n'ot ne ne parle point.
Que ces enfans ici me portes
Au bois, et là ne te déportes
D'eulx touz les gorges si serrer
Et après de les enterrer.
Si que jamais n'en soit nouvelle.
Au revenir je seray celle
Qui te pense à donner, par m'ame!
Tant que te feray riche femme
Pour touz jours mais.
LA DAMOISELLB.
Vostre vueil feray, dame; mais,
Pour Dieu mercy ! qu'il soit secré,
Rt aussi que m'en sachiez gré
Çà en arrière.
BOTBN-AGE. 553
nez en vous de la force et du courage, puis»
qu'il le faut.
LA DEMOISELLE.
Très-chère dame, il faut que vous souf-
friez encore un peu. Au moment où vous y
penserez le moins , Dieu vous fera la grâce
de vous délivrer heureusement, j'en suis
'certaine.
OSANnE.
Certes , je souffre, tant que la vie s'éteint
chez moi et que la parole me manque ; en
vérité, je me meurs.
LA MÈRE DU ROI.
Allons, Béthis , je veux maintenant savoir
si vous m'aimerez au point de faire pour
moi une chose que je vous dirai.
LA DEMOISELLE.
Qu'est-ce , dame ? dites , je ferai tout ce
que vous me commanderez ; en sorte que,
je le crois , vous m'en saurez gré, si je puis
le faire.
LA MÈRE DU ROI.
Cette femme ne peut me plaire et ne me
plut jamais de ma vie , bien qu'elle ait
épousé mon fils. Je ne sais si ce fut de la
part de Dieu, car elle n'est pas issue d'as-
sez bon lieu pour être sa compagne ; j'en ai
du chagrin et de la colère au cœur, et il n'y
a pas à s'en étonner. Je veux*, tandis qu'elle
est en cet état, qu'elle n'entend ni ne parle,
que tu me portes au bois ces enfans«ci , et
que tu ne mettes aucun retard à leur ser-
rer la gorge à tous et à les enterrer, en
sorte qu*il n'en soit jamais question. Par
mon ame ! je veux tant te donner à ton re-
tour que je ferai de toi une femme riche à
jamais.
LA DEMOISBLLB.
Dame, je ferai votre volonté; mais, pour
(l*amour de) Dieu I que cela soit secret, et
de même sachez-m'en gré plus tard.
664
thAatre prarçais
LA MBRB«
M'en double pas, m'amie chiere ;
Si saray-je, je te promet.
Or aTant I à voie te met
Appertement.
LA DAMOISBLLB.
Je m'en vois délivrer briefment ;
Tost revenray.
LA MERE AU ROT.
Puisqu'elle s'en va, querre iray
Trois des chiens qu'a eus ma chienne :
Dont mourir à honte prochaine,
Se je ne fail, feray ma bruz :
Mon filz a trop esté ses druz ;
Pardyable Tait-il tant amée!
£,garl encore gist pasmée
Com la laissay : c'est bien à point.
Ne la quier mouvoir de ce point
Ne li riens dire.
LA DAXOISBLLE.
Or çà I il fault que je m'atire
A ces enfans exécuter,
Et puis les en terre bouter;
En ce bois suis assez parfont.
E gar ! ces enfans-ci me font
Feste et me rient par accort;
Et comment les mettray-je à mort,
Quant me rient si doulcement?
Je n'en feray riens, vraiement,
Quant me font signe d'amistié.
--rDouIx enfans, pleurer de pitié
Me faites. De vous que feray ?
A mort pas ne vous metteray ;
Gar je tien, se vous y mettoye.
Pire que murtriere seroye;
Et se 4 i'ostel je vous reporte.
Du corps seray honnie et morte;
Siques ne je ne vous feray
Mal, ne ne vous reporteray;
Mais de feuchiere et d'erbe vert
Serez ici par moy couvert :
Je n'i scé miex ore trouver.
C'est fait : Dieu vous vueille sauver !
Je vous lais et si m'en iray ;
A ma dame entendre feray.
Afin de plus s'amour acquerre,
Qu'ocis les ay et mis en terre.
Si ! je revien.
LA MERE DU ROT.
Bethis, comment va?
LA MÈRE.
N'en doute pas , ma chère amie ; je
manquerai pas, je te promets- En a
mets-toi en route sur-le-champ.
LA DEMOISELLE.
Je vais m'en acquitter tout de suite; ,
reviendrai bientôt.
LA MÈRE DU ROI.
Puisqu'elle s'en va, j'irai chercher Cra
des chiens qu'a eus ma chienne; et par la
si je réussis , je ferai prochainement bmi
rir ma bru. Mon fils en a été trop éprâ
il faut que le diable s'en mêle pour qi1
l'ait tant aimée. Eh, voyez! elle est n
core évanouie comme je la laissai : c'ei
bien à point. Je ne veux ni la tirer de oj
état ni lui rien dire.
LA DEMOISELLE.
Allons I il faut que je m'apprête à exécoia
ces enfans , et puis à les mettre en tent;
je sjuis assez enfoncée dans ce bois. El»
voyez I ces enfans s'accordent à me fain
fête et à me sourire ; et comment les met'
trai-je à mort , alors qu'ils me sourient t
doucement? En vérité , je n'en ferai rieM,
puisqu'ils me donnent des témoignages d>
roitié. — Doux enfans, vous me faites pleii
rer de pitié. Que ferai-je de vous? Je u
vous mettrai pas à mort; car je tiens, i
je vous y mettais, que je serais pire qu'osé
homicide; et A je vous reporte au logisi
je serai maltraitée et punie de mort Eh
bien I je ne vous ferai pas de mal et œ
vous reporterai pas ; mais vous serez cou-
verts ici par moi de fougère et d'herbt^
vertes : je ne sais pour le moment rien faire
de mieux. C'est fait : que Dieu vous veuille
sauver ! Je vous laisse et m'en irai ; je ferai
entendre à ma maîtresse, afin d'acquérir
davantage son amour, que je les ai ti^ ^
mis en terre. Allons! je reviens.
LA M&RE DU ROI.
Béthis, comment ça vaH-il?
AD MOYBN-AGB.
655
LA DAMOISBLLE.
^^' Gomment? bien.
^ - J'ai fait ce que onques ne fisc femme,
^P- Pour Tostre amour. Qu'est-ce, ma dame ?
Ne mut-elle puis de ce point?
Dites, ne ne parle-elle point?
r. £ Ne scé se m'ot.
LA MJUUB DU ROT.
BeChis, elle ne dist pui mot.
"'^ En tel estât trouvée Tas
^ Comme estoit quant tu t'en alas:
^^'^' Dont me merveil.
OSARNE.
Pour Dieu ! monstrez-moy, veoir vueil
Le fniit qui de mon corps est né;.
Puis que Dieu m'a enfant donné,
Que je le voie.
LA MERE DU ROT.
C'est bien raison c'on le vous doie
^., Honstrer. Tenez, pour Dieu, merci!
Dame, regardez : vez le ci.
En devons-nous bien faire feste
. Et joie avoir? Par ceste teste !
Se je estoie comme du roy,
Mourir vous feroye à desroy
Tel que seriez arse en un feu ;
Et je promet à Dieu et veu
Que ci n'ailleurs n'arresteray
Tant que monstre je H aray
Vostre portée.
os ANNE.
E, Mère Dieu, Vierge honnourée.
Secourez-moi : je sui trahie !
Bien voi c'on a sur moy envie ,
Et ne scé pour quelle achoison
On m'a fait ceste traïson ;
Car, certes, ce ne pourroit estre
Que homme péust en femme mettre
Ne engendrer autre créature
Que telle q'umaine nature
k ordené ; et on me monstre
Que mère sui de plus d'un monstre,
Les quelx ontsemblance de chien.
Ha, biau sire Diex ! lu scez bien
Conques ne pensay tel oultrage
Qu'aie brisié mon mariage;
Et je t'en appelle à tesmoing.
Sire; et te pri qu'à ce besoing
Me vueiiles secourre et aidier,
LA HBMOISELLE.
Gomment? bien. Pour l'amour de vous,
j'ai fait ce que jamais femme ne fit. Qu'est-
ce, ma dame? dites, ne bougea-t-elle pas
depuis ce moment, et ne parla-t-elle point?
Je ne sais si elle m'entend.
LA MÈRE DU ROI.
Béthis , elle ne dit pas un mot depuis.
Tu l'as trouvée dans le même état qu'elle
était quand tu t'en es allée : ce dont je m'é-
merveille.
OSANNB.
Pour (l'amour de) Dieu I montrez-moi le
fruit qui est né de mon corps , je veux le
voir; puisque Dieu m'a donné un enfant,
que je le voie.
LA MÈRE DU ROI.
C'est bien juste qu'on doive vous le mon-
trer. Tenez, miséricorde, bon Dieul dame,
regardez: le voici. Devons -nous bien en
faire fête et en avoir de la joie? Par cette
tétel si j'étais le roi , je vous ferais mourir
sur un bûcher; et je promets à Dieu et lui
fais vœu que je ne m'arrêterai pas ici ni ail-
leurs tant que je lui aie montré votre por-
tée.
OSANNE.
Eh , Mère de Dieu , Vierge honorée , se-
courez-moi : je suis trahie! Je vois bien que
l'on a de l'envie contre moi , et je ne sais
pour quelle cause on m'a fait cette trahi-
son ; car, certes, il ne pourrait arriver qu'un
homme pût mettre dans une femme ou en-
gendrer une autre créature que celle que la
nature humaine a ordonnée ; et l'on me mon-
tre que je suis la mère de plus d'un mons-
tre, lesquels ressemblent à des chiens. Ah,
beau sire Dieu I tu sais bien que jamais je
ne songeai à être criminelle au point de vio-
ler la foi conjugale; je t'en prends à té-
moin. Sire; et je te prie de vouloir biei^
me secourir et m'aider dans cette néces-
sité, car tu sais que j'en ai besoin, beau siro
Dieu.
556
THiATRg FRANÇAIS
Si com tu 8cez qu^il m'est mestier,
Biau sire Diex.
LA MERE nu ROT.
Je vous ay pieça dit, biau 6ex,
Qui ne croit à mère et à père
Il ne peut qu'il ne le compère.
Espousée avez une femme
Que royne avez fait et dame :
Dont tout le monde se merveille.
Car n'estoit pas vostre pareille
Ne de lignage ne d'avoir,
N'aussi de meurs, je vous di voir;
Et quant son mal je vous ay dit,
Vous m'avez touz jours contredit,
Et m'en avez souvent tenu
Mal gré : dont il a convenu
Que je m'en soie déportée.
Or tenez ! vez ci sa portée:
En devez-vous grant joie avoir?
Certes, elle est digne d'ardoir,
Quant teulx .iij. cheaux vilz et ors
Sont nez et issuz de son corps,
Con je voi ci.
LE ROY.
Hucez, mère, pour Dieu mercy !
Je vueil avecques vous aler
Où elle est et à vous parler.
— Gomment jeues-tu de tieulx faiz ?
Est-ce l'onneur que lu me faiz,
Faulse, mauvaise sodomite?
Je t'afy, tu n'en es pas quitte.
Or ne fu-il onques mais femme
Qui à roy féist tel diUTame.
E[s]t-ce pour ce que tant t'amoie
Que ma compaigne fait t'a voie
Que tu m'as fait ceste laidure.
Qu'en lieu d'umaine créature
Sont nez de ton corps ces cheaux?
Faulse plus que autre desloyaux,
Jamais avec toy, se Dieu plaist,
N'auray compagnie ne plait;
Jetereni.
OSANIfE.
Yueiiliez avoir de moi merci,
Chier sire; certes, nepeutestre
Voir le fait que sus me voy mettre
De vostre dame.
LA MERE BU ROY.
Escoutez de la faulse femme!
LÀ M&RB nu ROI.
Voici long-temps que je vous ai dit, eh
fils , que celui qui ne croit ni son père g
sa mère ne peut que le payer. Vois m
épousé une femme que vous avez faite reii
et maîtresse : ce dont tout le monde s'éoMi
veille ; car elle n'allait pas de pair av^
vous ni pour la naissance ni sous knii
port de la fortune et des mœurs noo plœ
je vous dis la vérité; quand je tous ai m
parlé d'elle , vous m'avez toujours costn
dite et vous m'en avez souvent gardé m
cune : ce qui m'y a fait renoncer. Eh \m
tenez ! voici sa portée : eo derex-Toi
avoir beaucoup de joie? Certes, eDeoe
rite le feu pour avoir donné naissance!
ces trois chiens, vils et dégoùlanSiqiKJi
vois ici.
LE ROI.
Ha mère, cachez -les, pour l'amour d^
Dieu ! Je veux aller avec vous où elle este!
vous parler. — Comment l'amuscs^n à ik
pareilles choses? Est-ce l'honneur qoe (i
me fais , trompeuse et méchante sodoœitt'
Tu n'en es pas quitte, je t'assure. II n'y eut
jamais de femme qui fit un pareH ottWj«
à un roi. Est-ce parce que je l'aimais as
point d'avoir fait de loi ma compagne, qw
tu m'as fait l'outrage de donner le jnnr*
ces petits chiens, au lieu d'une créature bfr
maine? Femme plus fausse que toute autw
déloyale, s'il plaît à Dieu, jamais je n'aura'
avec toi de rapports en paroles ni en acuoo,
je te renie.
OSAIVIIB.
Cher sire, veuillez avoir pitié de m\
certes , l'action que je me vois impn^r
votre mère ne peut pas être vraie.
LA MÈRE DD ROI.
Écoutez la menteuse i Celui qui J«<a^'^
AU VOTBN-AGB.
557
Qui la croit bien est decéiiz :
Yez ci qui les a recéuz.
— Di-jevoir?dî.
LA DAMOISBLLB.
Dame, oil; pas ne vous desdi.
— Sachiez de li sont nez^ chier sire,
A grant paine et à grant martire
Qu'elle a souffert.
LB ROT.
Mère, celé soit et couvert
Ce fait^ci, et je vous em pri ;
Mais nient moins vueil que sanz detri
L»a faciez, pour sa mesprison,
Mettre en si très maie prison
Com vous li pourrez pourveoir,
Car jamais ne la quier veoir.
De ci m*en vois et la vous lais :
Ordenez-en, si que jamais
N'en soit nouvelle.
LA MERB.
Puisqu'il vous piaist, je seray celle,
Biau filz, qui vous en chemiray,
Si que vostre honneur garderay,
Et tellement que on ne sara
Que elle devenue sera.
Je vous promet.
LB ROT.
C'est bien dit ; je la vous commet.
De ci m'en vois.
LA MERE DU ROT.
Osanne, n'arez pas un mois
Pour vous efforcier de jesine.
Maintenant, sanz plus de termine.
Ne sanz vous plus ici tenir,
Vous fault en autre lieu venir
Où vous menray.
OSANIfB.
Puisqu'il le fault, dame, g'iray.
Soit pour ma mort ou pour ma vie.
S'on a ore sur moy envie,
Tespoirq'un autre temps venra,
Se Dieu piaist, qu'elle cessera
Et que miex ira ma besongne.
Alons-m'en, alons sans eslongne ;
A Dieu m'atens,
LA MBRB DU ROT.
Or avant ! entrez ci dedans
Appertement.
OSANRB.
Puisqu'il ne me peut autrement
bien trompé : voici celle qui les a reçus. —
Dis-je vrai? dis.
LA hbmoisellb.
Oui, ma dame ; je ne vous dédis pas. —
Cher sire, sachez qu'elle les a mis au jour
avec beaucoup de peine et de grandes dou-
leurs qu'elle a souffertes.
LE ROI.
Ma mère, que ce fait-ci soit celé et tenu
caché , je vous en prie ; mais néanmoins je
veux que, pour son crime, vous la fassies
mettre dans la prison la plus dure que vous
pourrez lui procurer, car je ne veux plus
la voir. Je m'en >ais d'ici et vous la laisse:
ordonnez-en, de manière qu'il n'en soit
plus parlé.
LA RARE.
Puisque tel est votre plaisir, cher 61s, c'est
moi qui vous en débarrasserai de manière
à garder votre honneur, et tellement qu'on
ne saura ce qu'elle sera devenue, je vou»
promets.
LE ROI.
C'est bien dit ; je vous l'abandonne , et
m'en vais d'ici.
LA MiRB DU ROI.
Osanne , vous n'aurez pas un mois pour
vous relever de couches. Maintenant, sans
plus tarder, ni sans plus demeurer ici, il
vous faut venir dans un autre lieu où je voua
mènerai.
OSARRB.
Puisqu'il le faut, dame, je m'y rendrai,,
que ce soit pour ma mort ou pour ma
vie. Si Ton a maintenant de l'envie contre-
moi, j'espère qu'il viendra un autre temps,,
s'il platt à Dieu, où elle cessera et où mes
affaires iront mieux. Allons-nous-en, alloua
sans retard ; je m'en remets à Dieu..
LA RÈRB nu ROU
Allons, en avant 1 entrez ici dedans tout
de suite.
OSAIflIB.
Puisqu'il ne peut rien m'arriver^sinonde
668
TDÉATRB
Venir se n'est au pis du miex,
Quant à ores, loez soit Diex
De quanque j'ay 1
LA MERE DU ROT.
Je ne scé se estes pie pu jay»
Ou mauviz ou coulon ramage ;
Mais puisque vous estes en cage,
Cest huis à la c\e( feraieray
£t la clef en emporteray.
Afin que nulz à li ne viengne.
Je m'en vois. Ilecques se tiengne,
Et runge le mur se elle a fain ;
Car dès ore mais po de pain
Et po d*yaue ara pour son vivre
Gha3cun jour, afin que délivre
Plus tost en soie.
LE .CHARROlflflER.
Ef gstrl j'oy vers celle houssoie,
Ce m'est avis, enfans crier:
C'y vueil aler, sans detrier.
Dont viennent-il ore en ce bois?
Il sont plus d'un, et à leur vois.
Que venir de ci endroit sens,
Semblent qu'ilz soient inocens.
Certainement, ains que soit soir,
G'iray tant qu'en saray le voir.
Escoute comme ilz crient fort!
. Pour certain j'ay à ce mon sort
Qu'avec eulx n'ait père ne mère.
Ne fineray tant qu'il m'appere
Et que veoir les puisse en face.
Je croy qu'ilz sont en celle place:
C'y vois ; se sont mon, vez les ci.
Et sont trois, sire Dieux, merci!
Il sont de feucbiere couvers.
De lonc, de lé et de travers
Vueil regarder si venr'oit ame;
C'est nient, n'y voy homme ne femme.
— Enfans, n'avez gaires d'amis.
Quant on vous a ci-endroit mis.
Par foy ! j'ay de vous grant pitié
Et telle que, pour l'amistié
De Dieu, je vous emporteray
Touz trois et norrir vous feray.
Ne demourrez plus en ce bois ;
Puisque vous tien, à tout m'en Vjois.
— Je vous truis bien à point, ma famé.
E! gardez que vous apport, dame;
Je les vous doins.
FRANÇAIS
mieux au pis, quant à présent, que Diea soâ
loué de tout ce que j'ai 1
LA MERE nn ROI.
Je ne sais si vous êtes pie oa geai,
alouette ou pigeon ramier ; mais maÎRie-
nant que vous êtes en cage, je fermersi
cette porte à clef, et j'emporterai celle-d .
afin que nul ne vienne auprès d'elle. Je
^m'en vais. Qu'elle se tienne ici, et qu elle
ronge le mur si elle a faim; car désoni»is
elle aura peu de pain et peu d'eau pour a
nourriture de chaque jour, afin que feu sob
plus t6t débarrassée.
LE CHARBONNIER.
Eh, voyez ! j'entends , à ce que je crois,
des enfans crier par ce taillis : je veux y al-
ler sans délai. D'où viennent41s pour être
maintenant dans ce bois? Ils sont plus (f bd,
et à leur voix, que j'entends venir de là, û
me semble que ce sont de petits enfans.
Certainement, avant ce soir, j'irai tast
que j'en saurai la vérité. Écoute oomoe
ils crient fort ! Je tiens pour certain qu'a-
vec eux il n'y a ni père ni mère. Je œ
m'arrêterai pas que je ne m'en assure et qoe
je ne puisse les voir en face. Je crois qaib
sont en cet endroit: j'y vais; ce sont eui>
les voici, et ils sont trois, miséricorde, boo
Dieu! Ils sont couverts de fougère. Je veox
regarder en long , en large et en travers s*il
viendra quelqu'un; c'est inutile , je ne vois
ni homme ni femme. — Enfans, vous n'a-
vez guère d'amis, puisqu'on vous a déposés
en ce lieu. Par ma foi ! j'ai grandement pitié
de vous , tellement que , pour l'amour de
Dieu , je vous emporterai tous trois et vous
ferai nourrir. Vous ne demeurerez plus eo
ce bois; puisque je vous tiens^ je m'en vais.
— Ma femme, je vous trouve bien à propos.
Eh I regardez , dame , ce que je vous ap-
porte ; je TOUS les donne.
AU MOTBN-AGB.
559
LA CHARBONNIBRE.
Vous nous pourveex bien de loing,
Renier, qui m'aportex ici
Trois enfons. Et, pour Dieu merci»
Dontviennent-il?
LB GHABBORiaBR.
Lie vcMiIez-YOUssaToir?
LA CHARBOimiBBB.
Oil,
Je TOUS em pri.
L9 CHARBORIflER.
Je le Yous diray sanz deiry :
Ainsi corn par le bois passoie
Pour m'en venir yers la houssoie,
Oy de ces enfans les yois;
Et, sanz plus dire, là m'en vois,
Pour ce que u*op forment crioient.
Si les trouvay où ilz estoient,
Touz trois de feuchiere couvers.
Couchiez l'un delez l'autre envers
Sur l'erbe vert et arengiez ;
Et pour la doubte que mengiez
Des bestes sauvages ne fussent
Ou de mesaise ne morussent,
Ne m'a fait pitié déporter,
Mais contraint de les apporter,
En bonne foy.
LB GHARBOinVIBRE.
Loé soit Diex l Renier, bien voy ,
Puisqu'ainsi est , nous en ferons
Noz enfans et les norrirons ;
N'enavons nulz, bien m'y accorde:
Ce sera grant miséricorde;
Pour Dieu soit tout !
LA CHARBONNIER.
Vous dites voir ; mais je me doubt
Que crestiens ne soient pas.
Si que je lo que ynel le pas
Moy et vous ne nous déportons
Qu'à l'église ne les portons
Et les façons crestienner ;
le le vous suppli et requier,
Ne laissons pas.
LA CBARBOIfNURE.
Ce ne vous refusé-je pas,
Sire Renier : c'est bon conseulx.
Prenez-en un, j'en prendray deux ;
Alons*m'en, sus !
LA CHARBeniflkRB.*
Vous vous pourvoyez bien d'avance» Re>
nier, pour m'apporter ici trois enfans. Et»
pour 1 amour de Dieu, d'où viennent-ils?
LB CHARBONNIER.
Le Toulez-vous savoir?
LA CHARBONNIÈRB.
Oui, je vous en prie.
LE CHARBONNIEB.
Je vous le dirai sans retard : comme je
passais par le bois pour m'en venir vers le
taillis, j'entendis les voix de ces enfans; et,
pour être bref, j'y allai, car ils criaient
très-fort. Je les trouvai là où ils étaient ,
tous trois couverts de fougère , couchés à
l'envers l'un à côté de l'autre et arrangés
sur l'herbe verte ; et craignant qu'ils ne fus-
sent mangés des bétes sauvages ou qu'ils
ne mourussent de misère, en vérité, je n'ai
pas balancé à les apporter.
LA CHARBONNiiRB.
Dieu soit loué l Renier , je le vois bien »
puisqu'il en est ainsi , nous en ferons nos
enfans et nous les nourrirons; je le veux
bien , car nous n'en avons pas : ce sera une
œuvre de grande miséricorde, le tout pour
Dieu.
LE CHARBONNIER.
Vous dites vrai ; mais je crains qu'ils ne
soient pas chrétiens : je suis donc d'avis que
sur-le^^hamp vous et moi nous ne différions
pas à les porter à l'église et que nous les fas-
sions baptiser; je vous le demande et vous
en prie, n'y manquons pas.
LA CHARBONNIERS*
Je ne vous refuse pas, sire Renier : c'est
bon conseil. Prenez-en un, j'en prendrai
deux; allons-nous-en, en route I
660
THÉÂTRE FRANÇAIS
U CHARBONRIBR.
Alons! je a'en vois point en sus,
Passez devant.
OSANIIB.
£9 Hère Dieo ! trop m'est grevant
La paine que je seufTre et port
En ceste prison» et à tort.
— Biau sire Diex, à toy m'en plaing;
Je n'en pois mais se me complaing.
Estre soloie une royne.
Et il n'a si povre meschine
En ce monde comme je sui
Ne qui tant ait mescbief n'ennuy
Con je sueffire en ceste prison ;
Car, chascun jour, de livroison
N'y ay q'un poi d'yaue et de pain.
E, Mère au doulx Roy souverain I
Ce m'est moult petite livrée.
Après, pour punir, sui livrée
A la personne de ce monde
Qui plus me het. Dieu la confonde !
Et qui plus m'est grant ennemie.
Ha, roy Tierry I ne vous ay mie
Desservi que tel me fussiez
Qu'4 celle baillié m'eussiez
Pour justicer qui tant me het
Et sanz raison, si com Diex scet.
Et qui tant m'est perverse et dure.
Qui tant me fait souffrir laidure.
Et m'a fait puis un an en çà ;
Onques journée n'en cessa
Que ne m'ait fait honte et meschief
Assez, et dit que par tel chief
Fera mon corps aler à fin :
Pour ce. Mère Dieu, de cuer fin
A vous dévotement m'ottri.
Et tant comme je puis vous pri
Qu'en ceste grief peine et bataille
A vostre aide pas ne faille
N'a vostre grâce.
NOSTRB-DAMB.
Chier filz, ains que plus avant passe
Heure ne terme de ce jour,
Plaise vous qu'alons sanz séjour
Conforter en celle prison
Celle qui est sanz mesprison,
Que si dévotement me tent
Cuer et corps et à moy s'atent
Que la sequeure.
LE CHARBONNIER.
Allons I je n'en vois point d'antre, |m>
sez devant.
OSAIIIIE*
Eh, Mère de Dieu! elle m'est Ui)p dire
la peine que je souffre et subis dans ceue
prison , sans l'avoir méritée. — Beau in
Dieu, c'est à toi que je m'en plains; jp
n'en puis mais si je gémis. Tétais accou-
tumée à être reine , et il n'y a pas di»
le monde de fille aussi pauvre que moi oi
qui ait autant de peines et de cbagrio qoe
j'en souffre dans cette prison ; car, chsque
jour, l'on ne m'y donne pour aliment qu'on
peu de pain et d'eau. Eh , Mère du don h
souverain Roi ! ce m'est une bien petite p
vision. En outre, je suis livrée, pourélrepo-
nie, à la personne de ce monde qui me bit
le plus et qui est ma plus grande ennemie,
que Dieu la confonde! Ah, roi Thierry 1 je
n'ai pas mérité que vous fussies crael à
mon égard, au point de chaiyer de me pu-
nir celle qui me hait tant et sans raiMo ,
Dieu le sait, qui est si acharnée contre moi,
et qui me fait tant souffrir d'onu^ges d^
puis un an; elle n'a pas cessé on senljoar
de m'accabler d'injures et de mauvais mi-
temens, et elle dit qu'en agissant ainsi die
me fera périr : c'est pourquoi , Mère de
Dieu, je me recommande déTOtemeata
vous d'un cœur plein d'amour, et je tous
prie tant que je puis de ne pas me rO^
votre aide dans cette peine cruelle «t dao^
cette lutte.
IfOTRE-DAMB.
Cher fils, avant que le jourct rhcorencs'^
coulent davantage , si tel est votfe W^^
nous irons , dans cette prison 1 ^T^
cette femme innocente qui me tend si dét
ment son cœur et son corps et qo' <^™
sur moi pour la secourir.
AU MOYKN-AGE.
561
DIEU.
Il me plaist. Alons sanz demeuro,
Mère ; je vueil ce que voulez.
Le sien corps est trop adolez ;
Et, pour voir, sanz cause n'est pas.
— Sus» anges ! descendez bon pas,
Jehan et vous.
SAINT jehaH.
Vray Dieu, père de gloire, nous
Touz ferons sanz contredit
Vostre vôloir; or nous soit dit
Quel part irons.
DIEU.
Ce chemin devant nous tenrons.
— Anges, alez vous .ij. devant»
Et Jehan vous ira suivant
Et nous après.
LB PREMIER ANGE.
Sire Dieu, nous sommes touz presiz
De voz grez faire.
NOSTRS-DAME.
Il ne nous convenra pas taire ;
En alant un chant de musique
Gracieuse à voiz angelique
Yueil que chantez.
ij« ANGE.
Puisque telle est vo voulentez,
Si ferons-nous, ma dame chiere.
— Avant 1 disons à liée chiere
Ce rondel*ici par amour.
LE ROT (sic).
Moult emploie bien son labour
Qui vous sert, Vierge précieuse,
De cuer et pensée songneuse ;
S'ame met hors de la paour
Qu'en peine ne voit ténébreuse*
Moult emploie bien son labour.
Qui vous sert, Vierge précieuse, ^
Et si acquiert de Dieu l'amour;
Après li estes tant piteuse
Que es cieulx a vie glorieuse.
Moult emploie bien son labour
Qui vous sert, Vierge glorieuse,
De cuer et pensée songneuse.
DIEU.
Fille, ne soies paoureuse
De nous, se ensemble ici nous vois;
Je croi bien pas ne nous congnois.
Ne te met plus en desconfort:
Cy vien pour toy donner confort,
DIEU.
Je ie veux bien. Allons-y sans relard ,
Hère ; je veux ce que vous voulez. Son
corps est trop endolori ; et , à vrai dire ,
ce n'est pas sans cause. — Allons, anges 1
descendez bon pas, Jean et vous.
• SAINT JIBAN.
Vrai Dieu, père de gloire, nous ferons
tous sans contredit votre volonté ; mainte-
nant dites-nous où nous irons*
DIEU.
Nous suivrons ce chemin devant nous. —
Anges, allez vous deux devant, Jean vien-
dra à votre suite et nous après.
LE PRBilIBR ANGE.
Sire Dieu, nous sommes tout prêts à faire
vos volontés.
NOTRE-DAME.
Il ne faudra pas nous taire; je veux
que vous chantiez en vous en allant un gra-
cieux cantique avec vos voix d'anges.
LE DEUXIÈME ANGE.
Puisque telle est votre volonté , nous le
ferons, ma chère dame. --En avant! disons
avec allégresse et amour ce rondeau-ci.
Rondeau.
Vierge sans prix, il emploie bien sa peine
celui qui vous sert avec soin de cœur et
de pensée ; il délivre son ame de la peur
d'aller au ténébreux séjour. Vierge sans
prix, celui qui vous sert emploie bien s:t
peine, et il acquiert l'amour de Dieu; après
vous êtes si miséricordieuse à son égard
qu'il a une vie glorieuse dans les cieux.
Vierge glorieuse , il emploie bien sa peine
celui qui vous sert avec soin de cœur et de
pensée.
DIEU. •
Fille, n'aies pas peur de nous, si tu nous
vois ensemble ici; je crois*bien que tu ne
nous connais pas. Ne te désespère plus : je
viens pour le donner des consolations, moi
qui suis le fils, le frère, l'ami, l'époux et le
36
^2 th£atrb
Qai sui de ma fille et ma mere
Filz, frere,ami, esponx et pere.
Or me peuz congDoistre par temps,
Se tu bien ma parole eutens
Et en toy la scès concepvoir,
Qui je sui et appercevoir;
Ce n'est pasdoubte.
NOSTRE-DAMB.
Osanne, m'amie, or escoate:
Pour ce que tu as l'espérance
Mis en moy et eu fiance
En ta grant tribulacion.
Te vien-je consotacion
Faire pour ton cuer esjoïr ;
Et se plus ouUre veulz oïr,
Je le dy garde ne donras
Que de ceulx vengée seras
Qui en ceste peine t'ont mis.
Dieu te sera touz jours amis.
Se bien l'aimes en vérité;
Et, se plus as d'aversîté,
Seuffre-la pour Dieu doucement :
Ton prouffit feras grandement.
Plus ne te diray quant à ore.
Or sus ! touz .iij. dites encore
Ce chant qu'avez dit en venant.
Et nous en r'alons or avant
Sanzpluscyestre.
LB PREMIER ANGE.
Dame de la gloire celestre,
Voulentiers, puisque bon vous semble.
— Alons, Michiel I prenons ensemble
Et ne faisons ci plus demour.
Bondel.
El si acquiert de Dieu l'amour;
Après li estes si piteuse
Qu'es cieulx a vie glorieuse.
Moult emploie bien son labour
Qui vous sert, Vierge précieuse,
De cuer et pensée songneuse.
OSANNE.
Ha ! doulce Vierge glorieuse,
Trésor d'infinie bonté.
En qui, par vraie charité.
Dieu se fist homme à nous semblable,
Quant huy m'estes si secourable
Que m' estes venu conforter
Et si doulcement enorter
De bonne pacience avoir.
Je doy bien mettre paino, voir,
FRANÇAIS
père de ma fille et de ma mère. Si tu en-
tends bien ma parole et qne tn Mches b
concevoir, lu pourras me connaître on joar
et comprendre qui je suis; il n'y a pas à en
douter.
NOTRE*DAMB.
Osanne, mon amie, écoute: auendaqoeu
as mis en moi ton espérance et eacoaGaocc
dans ta grande tribulation, je viens te doo<
ner des consolations pour réjouir ton cœur
et si tu veux en apprendre davantage Jeu
dis que, sans t'en occuper, tu seras TeDgé<
de ceux qui t'ont mise en celte pcine-EnTé
rite. Dieu sera toujours ton ami, si tu j'ai
mes bien ; et si tu as d'autres ad^ersil^
souffre-les avec résignation pourrarooarA
Dieu : tu feras par là grandement ton p
fit. Je ne te dirai plus rien quant à présent
■— Allons ! répétez tous trois ce chani qw
vous avez fait entendre en venant, et alloos'
nous-en sans plus rester ici*
LE PREMIEE ANGE.
Volontiers, Dame de la gloir« célesie
puisque bon vous semble. — Allons, ■'
chel, commençons ensemble cl ne demen
rons plus ici.
Rondeau.
Et il acquiert l'amour de Dicn; ap«
vous êtes si miséricordieuse à son epra
qu'il a dans les deux une vie gloneuse.
Vierge sans prix, il emploie bien sapc»J
celui qui vous sert avec soin de cœur c
pensée.
OSANRE. , .^
Ah ! douce et glorieuse Vierge, trésor
bonté infinie, en qui Dieu, mu par une c ^
rite véritable , se fit homme semWaD
nous, puisque aujourd'hui vousm èu»^^^
rable au point d'être venue >n^^" ^^ ^
m'exhorter si doucement à ^"^^j^J^^it
tience, en vérité, je dois.bicn rnction^^ ^^
vous louer et de vous rendre grâ ^^^. .^
remercier votre^doux filsj.awssi
At] IIOYBN-AGE.
563
À voua louer et gracier
Et Toetre doulx filz merciel* ;
Et si feray-je vraiemeot
De cuer dévot» plus ardenment
Que n'ay fait, c'est m'entencion» .
Et de plus humble arfection
Queooquesnefis.
LA MERE AU ROT.
Se de touz poins ne desconGs
Ma bruz, si qu'elle en prison muire»
Je doubt qu'encor me pourra nuire;
Si ne peut-elle gueres vivre
Par raison, car je ne li livre
Pour jour q'un po d'yaue et de pain ;
Et tant comme je puis me pain
Que de personne n'ait confort,
Car la clef de là où est port,
Si c'on ne la peut conforter.
Sa livroison li vois porter ;
Je ne vueil point que autre personne
Y voit, a6n c'en ne li donne
Nulle autre chose que yaue et pnin.
Morte fust-elle ore de fain !
Entrer vueil dedans avec elle.
— Es-tu ci, orde telle quelle?
Tien, mengiie en maie santé ;
Que fust ore en terre planté
Ton puant corps!
OSARNB.
Se Dieu, qui est misericors
Et doulx, ne m'éust soustenu»
Ce que desirez advenu
Fust pieça, dame*
LA MBRB AU ROT.
Je pri Dieu dampnée soit l'amc
Snnz fin de celui ou de celle
Qui premier apporta nouvelle
A mon filz que fusses sa femme.
Car onques mais si grant diffame
N'avint a roy.
OSANIfB.
La villenie et le desroy
Que me faites et me mettez sus,
Dame, vous pardoinl de lassus
Dieu, si lui plaisti
LA MBRB DU ROT.
Tien-te là; tu as trop de plaît.
Qui t'a grevé et grèvera.
— Mais hui personne ne verra.
Combien qu'il lui tourt à annuy.
en vérité, d'un cœur dévot, plus ardemment
que je ne l'ai fait, c'est mon intention, et
avec une plus humble affection que je ne le
fis jamaiSk
LA MÈRB nu ROI.
Si je ne maltraite pas en tous points
ma bru, de manière à ce qu'elle meure en
prison , je crains qu'elle puisse encore me
nuire; et raisonnablement elle ne peut
guère vivre , car je ne lui donne par jour
qu'un peu d'eau et de pain; et autant que je
le puis, je lâche qu'elle n'ait de consolation
de personne, car je.portela clef de là où elle
est, en sorte qu'on ne peut la reconforter.
Je vais lui porter sa pitance ; je ne veux
point qu'aucune autre personne y aille, afin
qu'on ne lui donne rien autre chose que du
pain et de l'eau. Plût à Dieu qu'elle fût à pré-
sent morte de faim I Je veux entrer dans l'en-
droit où elle est. — Es4u ici, sale telle quelle ?
Tiens, mange, et puisses-tu en crever 1 Plût
à Dieu que ton corps puant fût à cette heure
planté en terre !
OSANNE.
Si Dieu , qui est miséricordieux et doux ,
ne m'eût soutenue , ce que vous désirez,
madame, fût arrivé depuis long-temps.
LA MÈRB DU ROI.
Je prie Dieu que Tame de celui ou de
celle qui apporta le premier à mon fils la
nouvelle que tu serais sa femme, soit damp-
née éternellement , car jamais une aussi
grande honte n'arriva à un roi.
OSANNE.
Dame, que le Roi des cieux, si tel est son
bon plaisir, vous pardonne les outrages et
le mal que vous me faites I
La mère du roi.
Tiens-toi là; tu as trop de caquet : cela
t'a nui et te nuira. — Désormais elle ne
verra pei^onne , quelque chagrin que cela
lui fasse. Je suis très-étonnée d'une chose.
664
THÉÂTRE
De ce trop esbahie sui
Que, pour paine qu'elle ait eue,
M*a riens de sa biauté perdue ;
Ains a la cher polie et fresche.
Il fault que autrement m'en despesche ;
Etvraiement je si feray,
Qu'en la mer jetter la feray ;
Trop l'ay souffert et enduré.
Et aussi elle a trop duré:
Délivrer m'en vueil sanz attendre.
— Venez çà, venez, Alixandre,
Et vous, Rainfroy, et vous, Gobin.
Se onques m'amastes de cuer fin,
A cecop-ci l'esprouveray.
Ce que je vous commanderay ,
Le ferez-vous?
ALIXANDRE.
Je croy n'y a celui de nous
Qui ne face, ma dame chiere ,
Vostre commant à liée chiere ;
Ainsi le tien.
RAINFROT.
Quant est de moy, vous dites bien
Et voir, amis.
GOBIN.
Si feray-je pour estre mis.
Certes, à mort.
LA MERE DU ROY.
puisque chascun se fait si fort
De mon vouloir exécuter,
le vueil que vous m'alez jetter
En mer Osanne la chetive:
N'est pas digne qu'elle plus vive ;
C'est une bougre meschant garce
Qui a bien desservi estre arse.
Tant a meffait !
ALIXANDRE.
Chiere dame, il vous sera fait
Voulentiers et brief, sanz attendre.
Se vous nous en voulez deffendre
El délivrer.
LA MERE DU ROT.
Alons I je la vous vueil livrer.
Et vous promet à m'enchargier
Et vous de touz point deschargier :
Vous souffist-il?
RAINFROY.
Souffist, dame? certes, oïl.
FRANÇAIS
c'est que, malgré toutes les peines qnclle
a souffertes , elle n'a rien perdu de sa
beauté ; au contraire, elle a la figure polie
et fraîche. Il faut que je m'en déterrasse
autrement; et en vérité, j'en viendrai à
bout, car je la ferai jeter à la mer; je lai
trop long-temps soufferte et »)nrée,ei
aussi bien elle a trop vécu : je veiix m'en
débarrasser sans retard. —Venez id, teoex,
Alexandre, et voiw, Rainfroy, et von», Go-
bin. Je verrai en ce moment si vous eût«
jamais de l'affection pour moi. Ferez -tous
ce que je vous commanderai?
ALEXANDRE.
Ma chère dame, je croîs qu'il n'y a per-
sonne de nous qui n'exécute vos ordresarec
joie ; je le liens pour certain.
RAINFROT.
Pour ce qui est de moi, vous pariez bien
et dites vrai, mon ami.
GOBIN.
Je le ferai, certes, dussé-je être rois à
mort.
LA MÈRE W BOI.
Puisque chacun se fait tellement ftft
d'exécuter ma volonté, je veux que jous
alliez me jeter dans la mer ta malbea-
reuse Osanne: elle n'est plus digue de virn^,
c'est une mauvaise et impudique coqjjo
qui a bien mérité d'être brâlée , m ^
commis de crimes I
ALEXANDRE.
Chère dame . vous »ere« oW-'e ^^«Jj^
tiers et promplement. sans «"f™' ^
voulez en prendre la responsabiH» « "
protéger.
LA MÈRE 00 "<"•
cela vous su fBt-il?
RAiHraoT. .j,
Si cela non» suffit, dame? oui- ^
AU MOTEN-AGB.
565
N'y a plus» nous le vous feroos ;
Le pai8 en délivrerons
Pour vostre amour.
LA MERB AU ROT.
Issez hors» issez sanz demour.
Bonne et belle, je mens, sanz faille.
— Tenez, seigneurs, je la vous baille ;
Menez Ten tost où vous savez,
Et me faites ce que devez
Appertement.
GOBIN.
Bien. — Çà, dame! venez avant 1
Ci-endroit plus ne nous tenrons;
Avecques nous vous enmenrons
Un po esbatre.
OSANNE.
Plaise vous, seigneurs, sanz debaire.
Par vostre doulceur et bonté,
A moy dire la vérité
Où me menez.
ALIXANBRE.
Dame, puisqu'en ce monde nez
Sommes, une foiz nous convient
Touz et toutes mourir, c'est nient;
Passer nous fault touz par ce pas.
Il me semble qu'il ne plaist pas
Au roy n'a ma dame sa mère,
(Se je vous di parole aroere
PardoDBez-le-moy, je vous pri)
Que vivez plus ; mais sanz detri
Vous fault huy par mort trespasser.
Me vous en povons repasser,
Dame ; et puis donc qu'il est ainssi
Priez à Diex de cuer merci,
Que touz voz meffaiz vous pnrdoint
Et à vostre ame gloire doint ;
Je n'y voi miex.
OSANNE.
Ha, biaux seigneurs! merci ! que Diex
Vous soit à touz misericors I
Espargniez par pitié mon corps,
Et ne me tolez pas la vie ;
Car par haine et par envie,
Sanz cause nulle et sanz desserte.
Vous soi baillie à mettre à perte.
Et se pour pitié me daigniez
Tant que de morir m'espargniez.
Certes, Dieu si le vous rendra
Et bien le vous guerredonnera ;
Je n'en doubt mie.
nous vous obéirons ; nous en délivrerons ce
pays pour l'amour de vous.
LA MÈRE nu ROI.
Venez dehors, sortez sans retard, bonne
et belle, je mens, sans aucun doute. — Te-
nez, seigneurs, je vous la livre ; emmenez-la
vite où vous savez , et faites -moi prompte-
ment votre devoir.
GOBIN.
Bien. ^ Allons, dame! avancez. Nous
ne nous tiendrons plus ici ; nous vous em-
mènerons avec nous pour vous distraire un
peu.
OSANNE.
Veuillez, seigneurs, être assez doux et
bons pour me dire sans difficulté où vous
me menez véritablement.
ALEXANDRE.
Dame, puisque nous sommes venus dans
ce monde, nous devons mourir un jour,
tous tant que nous sommes, ce n'est rien ; il
nous faut tous en passer par là. Il me sem-
ble qu'il ne plaît ni au roi ni à ma dame
sa mère (si je vous tiens un langage désa-
gréable, pardonnez -le -moi, je vous prie)
que vous viviez davantage ; mais il vous faut
mourir aujourd'hui sans faute. Nous ne pou-
vons vous sauver, dame : or, puisqu'il en est
ainsi , implorez de tout votre cœur la misé-
ricorde de Dieu, afin qu'il vous pardonne
tous vos péchés et donne la gloire à votre
ame ; je ne vois rien de mieux.
OSANNE.
Hélas, beaux seigneurs I miséricorde ! que
Dieu soit compatissant pour vous tous ! Épar-
gnez mon corps par pitié , et ne m'ôtez pas
la vie ; car si l'on m'a livrée à vous pour
être mise à mort, c'est par haine et par en-
vie, sans cause et sans que je l'aie mérité.
Si par pitié vous voulez ne pas me faire
mourir 1 certes, Dieu vous le rendra et
vous en récompensera bien; je n'en doute
pas.
566
THÉÂTRE FRANÇAIS
RAINFROV.
Seigneurs, tout le cuer me lermie
De pitié qu'ay de ceste famine.
Je me doubt bien» par Noslre-Dameî
Que, se noi^s à mort la mettons,
Que nous ne nous en repentons
Au paraler.
GORIN.
A ce que l'ay oy parler,
Certes, je ne sui point d*accort
Aussi qu'elle soit mise à mort,
Se Dieu me voye.
ALIXANDRB.
£t je vous demant quelle vote
A nostre honneur pourrons trouver
Que de mort la puisson sauver,
Dîtes-le-moy.
RAINFROY.
Je ne scé... Si fas bien : j'en voy
Une que je vous vueil compter.
En la mer la devons jetter.
Je vous diray que nous ferons :
En un batelet la mettrons
Sanz gouvernement de nullui,
Et si n'ara avecqnes lui
Perches ne voille n'a virons ;
Et ainsi aler la lairons
Où la mer porter la voulra.
Qui tost la nous eslongnera.
Si que point ne sera trouvée ;
Et, se elle doit estre sauvée,
Diex en fera sa voulenté ;
Et si nous*serons acquicté-
De nostre fait.
GORIN.
Alixandre, il dit voir : soit fait
Comme il a dit.
ALIXANDRE.
Soit.^ je n'y met nul contredit.
Avant lalons quérir batel.
Sa ! veez-en ci un bon et bel-
Qu'ai ci trouvé.
GORIN.
C'est voir, tu t'en es bien prouvé-.
Du remenant nous fault penser.
— Dame, pour vous de mort tenser.
Entendez que nous vous ferons :
En ce batelet vous mettrons.
Puisque de vivre avez désir,
Et vous lairons au Dieu plaisir
RAINFROT.
Seigneurs, tout le cœur me fond en lar-
mes de la pitié que Je ressens pour cette
femme. Par Notre-Dame ! j'ai bien penr, si
nous la mettons à mort, que nous ne nous
en repentious à la fin.
GORIN.
Après ce que je lui ai oui dire, certes,
je ne suis point d'avis non pins qu'elle soit
mise à mort, Dieu me protège !
ALEXANDRE.
Et je vous demande quelle voie nous
pourrons honorablement trouver pour h
sauver de la mort, dites-le-moi.
RAINFROT.
Je ne sais... Si fait bien : j'en vois une
que je veux vous indiquer. KoasderoDs
l'abandonner à la mer, je vous dirai com-
ment : nous la mettrons dans un batelet
sans pilote, et elle n'aura avec elle ni per-
ches, ni voile, ni avirons; et ainsi nous la
laisserons aller ou la mer la voudra porter,
et les flots l'éloigneronl bienlAt, en sorte
qu'on ne la trouvera pas. Et, si elle doit
être sauvée , Dieu fera sa volonté à cet
égard; et nous nous serons «'«ni««sd©D^
ire mission.
GORlN.
Alexandre , il dit vrai : qu il soii b\i
comme il a dit.
ALEXANDRE.
Soit! je n'y mets pas d'opposiû"»- *-"
avant! allons chercher un bateau. Eb 1 «»
voici un bon et bel que j'ai troufc ici.
GORlIf.
C'est vrai, lu t'en es bien lire. « ««"^
faut penser au reste. — Dame, eniendex ^^
que nous ferons pour vous garaflW
mort: puisque vous avez le desir
nous vous mettrons dans ce baieiei» ^ ^^
vous laisserons aller au (!><>"/ P"^! .j^u
Dieu où la mer vous mènera. S'il "" P*
AU MOYEN- AGE.
567
Aler où la mer vous menra.
S'a Dieu plaist, il vous sauvera ;
Ou ci endroit vous noyerons
En Teure» plus n'attenderons ;
Siques dites-nous qu'en ferez.
Lequel de ces .ij. amerez
Hieulx à eslire.
GOBIN (sic).
Seigneurs, de ij. maux le mains pire
Doit-on eslire pour le miex.
Puisqu'ainsi est, loez soit Diex !
Quant ne puis autre chose avoir
Fors que mal, je vous fas savoir
J'aim miex ens ou batel descendre
Et les aventures attendre
Qui me pourront de mer venir
Que ce qu'ainsi doie fenir
Que me noyez.
RAINFROY.
Or tost! donc si vous avoiez
A rentrer ens.
OSANNE.
Youlentiers, seigneurs, sanz contens.
G'ysui, veez.
ALIXANDRE.
Dame, savoir gré nous devez
De ce fait. Or Jious en irons
Et à Dieu vous conmanderons.
Qui vous soit aide et confort
Et vous vueille mener à port
De sauvement !
GOBlN.
Ainsi soit-il! Or alons m'enl:
D*aler tost avons bien besoing.
E ! gar comme la mer jà loing
L'a de nous mise!
RAINFROY.
C'est de la mer, Gobin, la guyse.
S'encore un petit y musoies.
Je te dy que tu ne verroyes
Batel ne femme.
ALIXANDRE.
Ho ! souffrez-vous : vez là ma dame
Qui nous attent, je n'en doubt pas.
Avauçous un po nostre pas
D'aler à li.
RAINFROY.
Si faisons-nous, n'y a celi.
Si oom moy semble.
Dieu vous sauvera ; ou nous vous novcruus
ici, sans tarder davantage : ainsi, dites-nous
ce que vous voulez faire , lequel des deux
vous aimez mieux choisir.
os ANNE.
Seigneurs, de deux maux on doit choisir
le moindre. Puisqu'il en est ainsi. Dieu soit
loué ! Gomme je ne puis avoir rien que du
mal , je vous fais savoir que j'aime mieux
descendre dans le bateau et ailendre les ac-
cidens qui pourront me venir de la mer,
plut6t que d'être noyée.
RAINFROY.
Allons vite ! apprétez-vous donc à y en-
trer.
OSANNE.
Volontiers, seigneurs, sans difBcnlté. J'y
suis, voyez.
ALEXANDRE.
Dame, vous devez nous savoir gré de
cette action. Maintenant nous nous en irons
et nous vous recommanderons à Dieu ; qu'il
vous doune aide et consolation, et qu'il
veuille vous mener au port de salut!
GOBIN.
Ainsi soit-il ! Maintenant allons-nous-en.
Mous avons bien besoin de nous en aller
vite. Eh I regardez comme la mer l'a déjà
portée loin de nous !
RAINFROY.
Gobin, c'est l'habitude de la mer. Si tu
restais encore un peu de temps ici, je te dis
que tu ne verrais ni bateau ni femme.
ALEXANDRE.
Ho! arrêtez : voilà ma dame qui nous at-
tend, je n'en doute point. Pressons un peu.
le pas pour aller à elle.
RAINFROY.
C'est ce que nous faisons tons, à ce qti'il
me semble.
568
THÉÂTRE FRANÇAIS
LA MERB DU ROT.
Bien veigniez-vous tonz iij ensemble.
Or comment va?
GOBIN.
Bien^ ma chîere dame; cela
Venons de faire que savez,
Ainsi que dit le nous avez ,
Je vous promet.
LA MERE.
C'est bien fait; et puisqu'ainsi est.
Je vous defiens (ame ne m'ot)
Que de ceci ne sonnez mot
A personne qui en enquiere.
Sur quanque m'amez n'avez chiere,
Fors qu'à entre nous qui ci sommes;
Et je vous feray riches hommes,
Foy que doy m'ame !
ALIXANDRE.
De ce ne doubtez, chiere dame,
Ji n'iert scéu.
LA MERE DU ROT.
Ore, tant qu'aray pourvéu
Ce de quoy vous pens riches faire,
Chascun de vous en son repaire
Si s'en ira.
RAINFROT.
Nous ferons ce qu'il vous plaira.
Dame; de vous prenons congié.
— Alons-m'en, n'y ait plus songié.
Parlons de ci.
LA MERE.
Sanz faille, puisqu'il est ainsi
Que ma bruz est morte à honlage»
Maintenant en seray message
Et riray denuncer au roy.
— Berthiz, venez avecques moy ;
Délivrez-vous.
LA DAMOTSELLE.
Youlentiers, dame. Où irons-nou&
A la bonne heure?
LA MERE DU ROT.
Nous irons sanz point de demeure
Vous et moy par devers mon filz ;
Je le ferai certains et fiz
D*une chose qu'i ne scet mie»
Comment va d'Osanne s'amie.
— Filz, Dieu vousgarl!
LE ROT.
Jlcre, bien veigniez. De quel part
Venez-vous? dites.
LA MiRB rnj ROI.
Soyez tous trois ensemble les bienvesos.
Comment cela va*t-il?
GOBIM.
Bien, ma chère dame ; noas yenons de
faire ce que vous savez, ainsi qae tous nous
t'avez dit, je vous promets.
LA MÈRE.
C'est bien; et puisqu'il en est ainsi, je
vous défends (nul autre que vous ne m'é-
coute] , si vous m'aimez quelque peu , de
dire mot de ceci à personne qui s'en in-
forme, autre que nous qui sommes ici; et,
sur la foi que je dois à mon ame, je ferai de
vous de riches hommes.
ALEXANDRE.
Ne doutez pas de cela, chère dame, on
n'en saura rien.
LA MERE DU ROI.
En attendant que je me sois procuré ce
dont je pense vous enrichir, que chacun de
vous retourne chez lui.
RAINFROT.
Dame, nous ferons ce qui vous plaira;
nous prenons congé de vous. — Allons-nous-
en, ne rêvons pas davantage, partons d^îci.
LA MÈRE.
Assurément, puisque ma bru a péri d'une
mort honteuse, maintenant je serai messa-
gère de cette nouvelle et j'irai rannoncer
au roi. — Béthis, veuez avec moi; dépé-
chez-vous.
LA DEMOISELLE.
Volontiers, dame. Où irons-nous bien ?
LA MÈRE DU ROI.
Vous et moi , nous irons sans tarder vers
mon 61s ; je l'informerai d'une chose qu*il
ne sait f>as et qui est relative au sort de
son amie Osanne. ^ Fils , que Dieu vous
garde !
LE ROI,
Mère, soyez la bienvenue. De quel en-
droit venez-vous? diies.
AD MOYEN-AGE.
569
LA MERE DU ROY.
Biau filz» délivre estes et quittes
D*Osanne qui fù yostre femme.
Qu'en prison ay pour son diffame
Gardée par vostre congté.
Sy po y a bu et mengié,
Pour Dieu, qu'elle est à 6n aiée.
Enterrer l'ay fait à celée
Et coyemeat.
LE ROY*
Mère, par vostre enortement
M'avez tant dit et envay
Qu'il faut que je l'aie hay
Et menée jusqu'à la mort.
Je ne scé se avez droit ou tort;
Si l'amoie-je moult, par m'ame !
Donc je pri Dieu et Nostre-Dame,
Pleurant des yeulx et de cuer fin,
Que, se l'avez fait mettre à fin
A tort, que longuement n'atende
Que tel loier ne vous en rende,
Qu'il appere de vostre fait
Se bien ou mal li arez fait.
A tant me tais.
LA MERE ou ROY.
Fil, de vous pren congié huy mais.
Je voy qu'à moy vous courroucez
Pour bien faire ; or laissez, laissez.
Par saint George ! le jour venra
Que de ceci me sou vendra.
S'il chiet à point.
( Yci se laisse che[oii*] .)
LA DAMOISELLE.
DoulceMere Dieu, par quel point
Puet estre ma dame cbéue?
Diex ! quelle est-elle devenue ?
Sa biauté ne fait que obscurcir,
Ne son viaire que noircir.
Lasse! elle meurt à grief desroy.
— Venez çà, monseigneur le roy,
A vostre mère.
LE ROT.
Qu'est-ce là, Bethis? Pour saint Père !
Qu'a-elle, dy?
LA DAMOISELLE.
Je ne scé ; onqnes mais ne vy
Femme ainsi laidement cheoir.
Pour Dieu, sirel venez veoir
Qu'il vous en semble.
LA MÈRE nu ROI.
Cher fib , vous êtes délivré et débarrassé
de votre femme Osanne, que j'ai pour son
crime gardée en prison, comme vous me
l'avez permis. Grâce à Dieu , elle a si peu
bu et mangé qu'elle est morte. Je l'ai fait
enterrer en secret et sans bruit.
LE ROI.
Hère, vous m'avez tant poursuivi de vos
insinuations qu'il m'a fallu la haïr et la per-
sécuter jusqu'à la mort. Je ne sais si vous
avez tort ou raison ; mais, sur mon ame I je
l'aimais beaucoup. Or, pleurant des yeux et
du cœur, je prie Dieu et Notre-Dame que,
si vous l'avez fait périr à tort, ils ne tardent
pas long-temps à vous en donner une ré-
compense telle qu'il soit évident si vous
avez agi bien ou mal à son égard. Maintenant
je me tais.
LA MÈRE DU ROI.
Fils, je prends à l'instapt congé de vous.
Je vois que vous vous courroucez contre
moi pour avoir bien fait ; cessez, cessez.
Par saint Georges! un jour viendra, si l'oc-
casion se rencontre, qu'il me souviendra de
ceci.
(Ici elle se laisse tomber.)
LA DEMOISELLE.
Douce Mère de Dieu, comment ma dame
peut-elle être tombée ? Dieu I qu'est-elie de-
venue? Sa beauté ne fait que décroître, et
son visage que noircir. Hélas! elle se meurt
bien cruellement.-^ Venez ici vers votre
mère, monseigneur le roi.
LE ROI.
Qu'est-ce que cela, Béthis? Par saint
Pierre I qu'a-t-elle, dis ?
LA DEMOISELLE.
Je ne sais ; je ne vis jamais femme cboir^
aussi lourdement. Pour (lamour de) Dieuw
seigneur ! venez voir ce qu'il vous en sem-
ble.
670
TUÉATRK PRANÇAIS
LB MSmBR CHBVALIBR.
Bon est qu*i alons louz ensemble,
Sanz faire yci plus lonc devis»
Et si en (lirons nostre advis ;
Je le conseil.
ij* CHBYALIBR-
Ghier sire, il vous dit bon conseil
Et qui fait bien à ottrier ;
Alons tost sanz plus detrier :
C'est bon à faire.
LE ROT.
Alons, nous verrons son affaire.
^ Sainte Marie ! qu'est-ce ci?
Diex! con le vis li est noirci
Et tout le corps !
PREMIER CHEVALIER.
Doulx li soit et misericors
Dieu, par sa bonté infinie !
Certainement elle est finie
A grant martire.
\\^ GHEVAUER.
Biau sire Diex, que veuU ce dire?
Comment li peut estre la face.
Pour cbeoir en si belle place.
Ne le corps devenu si noir?
Le cuer m'en effraie, pour voir,
Et m*esbahist.
. LE ROY.
Seigneurs, puisque ci morte gist
(Plus la regars, plus ay grant hide),
Faites que vous aiez aïde
Et que l'emportez là derrière
Et li pourveez une bière;
Sempres enterrer la ferons.
De son obseque ordenerons
Tout à loisir.
PREMIER CHEVALIER.
Chier sire, tout à vostre plaisir
Ferons bonne erre.
ij« CHEVALIER.
Je vois ij. ou iij. hommes querre
Qui hors de cy l'emporteront
Et qui sempres l'enterreront
Pour eulx donner un po d'argent ;
Vous et moy ne sommes pas gent
De tel besongne.
PREMIER CHEVALIER.
C'est voir. Or alez sanz eslongne.
Mon ami doulx.
I
LE PREMIER CHEVALIER.
Il est bon que nous y allions tous en-
semble , sans tenir ici de plus longs dis-
cours, et nous en dirons notre avis; je le
conseille.
LE DEinnÈME CHEVAUBR.
Cher sire , il vous donne un conseil qoi
est bon à suivre ; allons-notis-en vile sans
plus tarder : c'est chose à faire .
LE ROI.
Allons, nous verrons comment elle va. —
Sainte Marie! qu'est-ce que ceci? Dieo!
comme son visage et tout son corps soot
noircis !
LE PREMIER CHEVALIBE.
Que Dieu, par sa bonté infinie, lui soît
doux et miséricordieux! Certainement elle
est morte dans de grandes souffrances.
LE DEUXIÈME CHEVAUER.
Beau sire Dieu, que veut dire ceci ? Coni-
nient , pour être tombée dans une si belle
place , sa face et son corps peuvent-ils éu%
devenus si noirs? En vérité, j'en ai lecoear
étonné et effrayé en même temps.
LE ROI.
Seigneurs, puisqu'elle est étendue morte
ici (plus je la regarde, plus j'ai de frayeur),
faites- vous aider, emportez-la hors de céans
et procurez- lui un cercueil ; nous la ferois
enterrer tout de suite, et réglerons ses obsè-
ques tout à loisir.
LE PREMIER CHEVALIER.
Cher sire, nous ferons sttr*le-cbamp tout
cequi vous plaira.
LE DEUXIÈME CHEVAUER.
Je vais chercher deux ou trois hommes
qui l'emporteront hors d'ici et qui l'enier-
reront tout de suite pour un peu d'argent;
vous et moi nous ne sommes pas gens à nous
charger d'une pareille besogne.
LE PREMIER CHEVALISR.
C'est vrai. Allez -y donc tout de suite,
mon doux ami.
AU MOTBN-AGB.
671
ij'. CHEVALIER.
Çà, je vien, seigneui*s ; mettez- vous
A point et ne vous déportez.
Ce corps jusques çà m'apportez ;
Or faites brief.
ALIXAHBRE.
Prenez vous deux devers le chief ;
Et je lesjambes porteray.
Or sus ! tournez» devant iray :
Il appartient.
GOBIN.
Nous le savons bien qu'il convient
Que les piez s'en voisent devant.
Tournez sommes ; or vaz avant,
SanE déporter.
RAlNFRpT.
Onques mais n'aiday à porter
Corps si pesant cou cesti-ci,
Je croy que non fis-tu aussi.
Diex enaitTame!
GOBIN.
Se ne fis mon, par Nostre-Dame !
Se gaires avions à aler,
Je perdroie tost le parler
Du tout sanz faille.
AUXARDRB.
Hé ! d'ainsi plaindre ne vous chaille :
A l'eure délivre en serons.
Vez leuc où jus la metterons :
Venez bon pas.
PREMIER CHEVALIER.
Sire, ne vous courroucez pas ;
Car ne vous en seroit jà miex.
Ainsi fera, s'il li plaist, Diex
Denoustrestouz.
LE ROY.
lay bien matere de courroux
Certainement, amis: pour quoy?
Non pas pour ma mère que voy
Qu^est morte si sodainement,
Car c'est du juste jugement
De Dieu ; mais pour autre acboison :
Elle a fait morir sanz raison
Ma très chiere compaigne Osanne.
^i'avoit de ci jusques Losanne
Plus vaillant dame qu'elle estoit :
Elle junoit, point ne vestoit
De linge, maisceignoit la corde;
Elle mettoit paix et concorde
ïani corn povoit entre les gens,
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Allons, je viens, seigneurs; meitez*vous
en mesure et ne vous amusez pas , appor-
tez*moi ce corps jusque là «-bas, et faites
vite.
ALEXANDRE.
Prenez vous deux vers la tète; pour
moi , je porterai les jambes. Allons , de-
bout I tournez, j'irai devant: c'est comme il
faut.
GOBIN.
Nous savons bien qu'il faut que les pieds
s'en aillent devant. Nous sommes tournés;
allons! va devant, sanst'amuser.
RAINFROY.
Jamais je n'aidai à porter un corps aussi
pesant que l'est celui-ci, ni toi non plus, je
crois. Dieu en ait Tame !
GOBIN.
Non vraiment, par Notre-Dame 1 Si nous
avions à aller un peu loin, je perdrais bien-
tôt haleine assurément.
ALEXANDRE.
Eh 1 cessez de vous plaindre ainsi : nous
en serons débarrassés dans l'instant. Voici
le lieu où nous la déposerons : venez bon
pas.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire, ne vous emportez point; car cela ne
vous avancerait en rien. Dieu , s'il lui plaît,
nous traitera tous de même.
LE ROI.
Certainement, amis, j'ai bien matière à
courroux : pourquoi ? non pas à cause de
ma mère que je vois morte si soudaine-
ment, car c'est par suite du juste juge-
ment de Dieu; mais pour une autre chose :
elle a Tait mourir sans raison Osanne, ma
très-chère épouse. Il n'y avait d'ici jusqu'à
Lausanne une dame plus vertueuse qu'elle :
elle jeûnait et ne portait point de linge,
mais ceignait la corde; autant qu'elle le
pouvait elle mettait la paix et la concorde
entre les gens , et toujours elle était dili-
gente à repaître et à soutenir les pauvres.
Je dois bien me considérer comme un fou
672
THÉÂTRE
Et touz jours estoit dîligens
Des povres paislre et soastenir.
Je me doy bien pour fol. tenir
Quant je la rois en la baillie
De celle qui si Ta trahie.
Il pert bien c'onques ne Tama :
Maintes foiz la me diffama,
Et en la parfin a tant fait
Qu'elle l'a feit morir de fait :
Dont dolent stti, n'en doublez mie.
— Ha, Osanne, ma chère amie!
Vostre mort plain et plainderay
Tous les jours que je viveray :
C'est bien droiture.
ij' CHEVALIER.
Sire, sachiez, j'ay tant mis cure
Que vostre mère gist en bière
En la chappelle là-derriere ;
Demain son service on fera,
Et sempres on l'enterrera,
Se vous voulez.
LE ROT.
Certes, je sui si adolez
Qu'il ne m'en chaut : soit mise en terre.
Et vous en délivrez bonne erre
Ligierement.
ij* CHEVALIER.
Sire, vostre commandement
De Guer feray.
. DIEU.
Michiel, enlens que le diray :
Je vueil que t'en voises ysnel,
Scez-tu où ? là en ce batel,
Où toute seule est celle dame.
Je l'ains, car elle est preude famé.
Ne li dy mot ; mais sanz déport
La maine et conduiz jusqu'au port
Qu'est de lerusalem le plus près:
Ce fait, vien-t'en tantost après,
Sanz li riens dire.
MICHIEL.
Vostre commant vois faire. Sire,
Sanz arrester,
OSANHE.
Ë Dtex ! je me doy bien doubler
Et avoir paour que n'afonde
Et verse en ceste mer parfonde
Et qu'il ne faille que g'y muire.
N'ay de quoy ce batel conduire ;
Et se j'avoie bien de quoy
PRAHÇAW
pour l'avoir mise à la discrétion de <
qui l'a ainsi trahie. Il parait bien (fi
ne l'aima jamais : mainte fois elle b
fama auprès de moi, et à la fin elle ai
fait qu'elle a causé sa mort : ce dort
suis affligé, n'en doutez pas. — Ah, Osai
ma chère amie ! je regrette et regrd
votre mort autant que je vivrai; cesti
juste.
LE DBinU&MB CHEVALIER.
Sire, sachez que j'ai tellement Uié
choses que votre mère est couchée daos
bière, là-bas en la chapelle; demain fi
fera son service, et on l'enterrera tooi
suite, si vous voulez.
LE ROI.
Certes, je suis si chagrin que cela m*
porte peu : qu'elle soit mise en terre, tii^
barrassez-vous-en bien vite.
LE DBUXIÈIIE CHBVAUBR.
Sire, je ferai de tout mon casarvoiTecc^
mandement.
OIBU*
Michel , écoute ce que je le dirai : j^
veux que tu t'en ailles tout de suite, ^
lu où? là dans ce bateau, ou est ceue dame
toute seule. Je l'aime, car c'est une booB^i^
femme. Ne lui dis pas un mot; mais sans
retard mène-la et conduis-la jusqH'an port
qui est le plus près de Jérusalem : cela hi
viens-l'en tout de suite après, saas lui ne»
dire.
MICHEL.
Sire, je vais saas reurd faire ce que m^
me commandez.
OSANNE*
Eh Dieu! je dois bien trembler et afoir
peur de sombrer dans cette mer profoo^^
et qu'il ne faille que j'y meure. Je nai ^
de quoi conduire ce baieau; et m*'" '
quand j'aurais de quoi, je ne le ««'^'*' £,
ma foi ! C'est pourquoi mon sort est
AU MOTBN-AGB.
673
'y.
K»*"
Si ne saroie-je, par foy !
Dont sui-je bien en aventure.
" E, femme» povre créature I
• "Le monde à touz ses biens te fuit,
' Fortune à son povoir te nuit,
>^ La mer contre toy s'enoi^ueille :
'^- N'est rieiis qui nuire ne te vueiUe ;
>-'-Nis de pain ay-je grant deflault»
^ " E lasse I et Famine m'assault
y- Si fort, pour soy de moy yengier.
Que je doubt que mes mains mengier
Ne me conviengne par famine.
E» Hère Dieu, Vierge bénigne
Qui estes preste à tout besoing,
Qui secourez et près et loing
Ceulx qni ont en vous espérance,
un Dame, si com j*ay ma fiance,
Du tout en tout ne me faillies ;
Yostre doulx6lz pour moy vueilliez
Prier qu'il me face confort.
Si voir comme ilscet bien qu'à tort
Sni ci mise en douleur amere.
Dont n'atens que mort parla mère
Prtncipalment de mon mari.
Ha, bon roy d'Arragon Thierry !
,' La vostre amonr m'est bien cbangiée ;
Et vostre mère est bien vengiée
De moy, quant par elle <m m'a mis
jc En tel péril. A Dieu, amis 1
Ne vous verray plus, ne vous moy;
Car* certes, je ne scé ne voy
De quelle part secours me viengne
Que ci morir ne me conviengne :
i Dont le cuer de douleur me serre.
(Ci le taift un po.)
E, biau sire Diex ! je voy terre.
Où ce batel va tout à trait
Aussi comme s'il y fust trait.
Ha, sire Diex! je vous merci
Quant à port sni venue ci.
Descendre vueil de ci bonne erre.
— Mère Dieu douice, en quelle terre
Sni-je ore? Certes, je ne scë.
Celle doy bien avoir en hé
Par qui j'ay esté si trahie ;
Qu'aussi q'une beste esbabie
Sai ci, et ce n'est pas merveille*
Ore Diex adrescier me vueille I
Puisque suis en pais estrange,
Il convera bien que je change
aventuré. Eh » femme » pauvre créature I le
monde te fuit avec tous ses biens » la For-
tune te nuit autant qu'elle peut » la mer se
gonfle contre toi : il n'est rien qui ne vueille
te nuire ; voire même j'ai grand besoin de
pain , hélas I et Famine me presse si fort»
pour se venger de moi, que je crains qu'il
ne me faiUe manger mes mains par néces»
site. Eh, Hère de Dieu, bonne Vierge qui
êtes prête à toute misère, qui secourez de
près et de loin ceux qui espèrent en vous»
Dame, puisque j'ai confiance, ne m'aban-
donnez pas entièrement; veuillez prier pour
moi votre doux fils qu'il me console ; aussi
bien sait -il qu'à tort je suis plongée ici
en douleur amère » dont je n'attends que la
mort, surtout par la mère de mon mari. Ah»
Thierry, bon roi d'Aragon t l'amour que vous
avez pour moi est bien changé; et votre
mère est bien vengée de moi , depuis que
l'on m'a mise par ses ordres en un danger
pareil. Adieu, amis! nous ne nous verrons
plus; car, certes, je ne sais ni ne vois de
quel côté le secours me viendra pour qu'il
ne me faille pas mourir ici : ce qui me serre
le cœur de douleur. {Ici elle se tait un peu.)
Eh, beau sire Dieu I je vois la terre, où ce ba-
teau va tout droit comme s'il y était attiré.
Ah, sire Dieul je vous remercie puisque je
suis venue à ce port. Je veux descendre
bien vite d'ici. — Douce Mère de Dieu , en
quelle terre suis-je maintenant? certes, je
ne sais. Je dois bien éprouver de la haine
pour celle qui m'a trahie ainsi; car je suis
ici aussi ébahie qu'une bête, et il n'y a pas
à s'en étonner. Maintenant que Dieu veuille
me diriger! Puisque je suis dans un pays
étranger, il faudra bien que je change les ma-
nières de ma haute position; car, si je puis
être chambrière et avoir pour maître un
prud'homme, il me suffira d'être ainsi toute
ma vie.
574
THÉÂTRE FRANÇAIS
De mon grant esiai la manière ;
Car, se puis estre chamberiere
Et av(Mr un preudomme à maistre.
Il me souffira ainsi estre
Tonte ma vie.
l'OSTELLIER DB JERHU8ALB1I.
Dame, se Dieu vous benéie,
Diies-moy dont estes-vons née
Ne qui vous a ci amenée.
Toute seule estes?
OSANNE.
Sire, une demande me faites
Dont vous vous povez bien cesser
Et moy en paiz de ce laisser ;
Mats, s*il vous plaist, vous me direz
En quel pals sui : si ferez
Grant charité.
l'ostelubr.
M'amie, en bonne vérité,
Je le vous diray sanz déport :
Sachiez que vous estes au port
Plus prouchain de Jérusalem.
Je vous dy voir, par saint Jehan !
Pour ce qu'i arrivent esclaves
Et autres gens c'on dit espaves,
Esbatre ici venu m*esloie
Pour savoir se g'y trouveroie
Personne qui voulsist servir
Ha femme et moy pour desservir
Qu'elle éust bon loier et grant.
Ariez-vous point le cuer engrant
De servir, dame?
OSANNE.
S'il VOUS plaist, sire, oïl, par m'ame I
Youlentiers, de cuer, sanz envie,
Serviray pour gaingnier ma vie;
Et si croy que je feray tant
Que vous tenrés à bien content
De mon service.
l'ostellier.
Je tiea qu'i estes bien propice.
Avant ! ci plus ne vous tenez,
Avecques moy vous en venez :
Je demeure ou miex de la ville.
— Estes-vous là, dame Sebille?
Faites-nous bonne chierc et haulte.
E gardez ! n'arez pas deffaulte
De chamberiere.
l'ostellierb.
Bien veigniez-vous, m[amie chiere.
l'hAtblier de jtensAi^BM.
Dame, Dieu vous bénisse! dites-moi (fou
vous êtes née et qui vous a ameoéeici.
Vous êtes toute seule?
OSANNE.
Sire , vous me faites une demande doni
vous pouvez bien vous abstenir» et laissez-
moi en paix sur ce point; mais, s'il tous
plaît , vous me direz en quel pays je suis:
vous ferez ainsi une grande charité.
l'h6teijIbr.
Mon amie, en bonne vérité, je vous le di-
rai sans retard : sachez que vous êtes an poH
le plus prochain de Jérusalem. Je vous dis
vrai, par saint Jean ! Attendu qu'il y arrive
des esclaves et d'autres gens qu'on appdk
épaves , j'étais venu m'ébattre ici pour sa<
voir si j'y trouverais quelqu'un qui voal&l
nous seryir, ma femme et moi, pour gagnai
de bons et gros gages. Dame, n'auriez-voai
par le cœur désireux de servir?
OSANNB.
Me vous déplaise , oui, sire, par mon
ame I je servirai volontiers de tout mon cœur
et sans répugnance pour gagner mon paio;
et je crois que je ferai tant que vous vous
tiendrez pour fort satisfait de mon serrice-
L'nteELIER*
Je tiens que vous y êtes bien propre. En
avant ! ne vous tenez plus ici, venez-voos-
en avec moi : je demeure dans le plus beau
quartier de la ville. — Dame Sibylle, étes-
vous là? Faites-nous bonne et joyeuse mine.
Eh regardez! vous ne manquerez pas de
chambrière.
l'hôteuèrb.
Ma chère amie, soyez la bienvenue. 11
AU MOTBN-AGE.
675
A certes dire me devez
Se pour ce que vous nous servez
Venez ici.
OSAinVE«
Oïl, dame, s'il esl ainsi
Qu'il vous agrée.
l'ostelliere.
Vous soiez la très bien trouvée,
Je croy que vous aray bien chiere ;
Car il me semble à vostre chiere
Que ne pourrez fors que bien faire.
Se vous m'estes de bon affaire.
Jamais de nous ne partirez
Tant que riche et comble serez ;
Je vous promet.
OSANNE.
Dame, en vostre grâce me met,
Et jeferay tant, se Dieu plaist,
Que n'arez ne noise ne plait
Par moy ; mais tout à vostre guise,
Si tost con je Taray aprise,
Vous serviray.
l'ostelliere.
Or venez, je vous raonstreray
ËD quoy vous embesongnerez.
Esgardez : ces Hz me ferez,
Puis neltoiez ceste maison ;
Mais aussi je vueil vostre nom
Savoir, m'amie.
OSANNE.
Je ne le vous celerav mie :
Osannette m'appellerez,
S'il vous plaist, dame ; voir direz :
C'est mon droit nom.
l'ostelliere.
Bien faites, tant que bon renom
Je puisse de vous tesmoingnier.
Je m'en vois ailleurs besongnier ;
Or faites bien.
OSANNE.
Ne vous en soussiez de rien.
Dame : quant de ci partiray.
Riens à ordener n'y lairay
N'a nettoier.
LE PREMIER FIL.
De r'aler me vueil avoier
Tant que soie en nostre maison,
Puisque j'ay vendu mon charbon.
Sa, avant, sa!
faut que vous disiez sérieusement si c'est
pour nous servir que vous venez ici.
OSANNE.
Oui , dame , si cela peut vous être agréa-
ble.
l'hôtelière.
Soyez la très-bien venue, je crois que je
vous aimerai beaucoup; car à votre visage
il me semble que vous ne pourrez que bien
vous conduire. Si vous m'êtes utile, jamais
vous ne quitterez de chez nous que vous
ne soyez riche et comblée (de biens); je
vous promets.
OSANNE.
Dame, je me mets en votre grftce, et je
ferai tant, s'il plaît à Dieu, que vous n'aurez
par moi ni bruit ni querelle; mais je vous
servirai tout'à-fait à votre guise, aussitôt que
je la connaîtrai.
l'hôtelière.
Allons, venez, je vous montrerai à quoi
vous vous employerez. Regardez : vous me
ferez ces .lits , ensuite nettoyez cette mai-
son; mais aussi, m'amie, je veux savoir vo-
tre nom.
OSANNE.
Je ne vous le cèlerai pas : dame , s'il vous
plait, vous m'appellerez Osannette ; vous di-
rez bien : c'est mon vrai nom.
l'hôtelière.
Faites bien , tant que je puisse donner
un bon témoignage sur votre compte. Je
m'en vais travailler ailleurs; allons! condui-
sez-vous bien.
OSANNE.
Dame, ne soyez en peine d'aucune chose :
quand je sortirai d*ici, je n'y laisserai rien à
arranger ou à nettoyer.
LE PREMIER FILS.
Je veux me mettre en route et marcher
jusqu'à ce que je sois en notre logis, puis-
que j'ai vendu mon charbon. Holà, en avant^
holà !
676
IJ' PIL*
Si loêt ne Tendi nais pieça
Mon charbon comme j'ay fait huy.
Je m'en rois à i'oaiel mais huy
Liemenc : ma Jonraée est laicte.
Mon cheval d'aler tost s'aiTaitte
Pour ce qu'est voit,
iij*. FIL.
Je ne cuit pas avoir ennuit
De mon père chiere rebourse :
Je li porte argent en ma bourse,
Me me devra pas laidangier.
Hé ! mou frère voy. — Ho, Renier !
Arreste, arreste!
ij*. FIL.
Es-tu là, mon frère? or t'apreste
Dont de venir.
iij* FIL.
Je m'en saray bien convenir.
Alons-m'en : sui-je tost venu?
Se Dieu t'aïst, combien as-tu
Vendu ta somme?
ij« FIL.
Combien? .iij. solz, à un bon homme
Qui me semble doulx et courtois.
Car il m'a fait une grant fois
De son vin boire.
LE iij' FIL.
Plus aise du cuer en doiz, voire,
Estre et plus lié.
ij* FIL.
Je ne sui goûte traveillié,
De ce ne fault-il pas parler.
Çà I pensons de nous en r'aler:
C'est nostre miei.
PREMIER FIL.
Père, bon vespre vous doint Diex î
Est*il bon que voîse establer
Ce cheval-ci et afforrer
Tout avant euvre ?
LE CHARBONNIER.
Oïl, filz; mais pointue le cuevre:
Mestier n'en a.
LE PREMIER FIL.
De par Dieu! point ne le sera,
Au mains par moy.
LE iij* FIL.
E gar ! nostre frère là voy
Qui son cheval establer mai ne :
Il nous fault aussi mettre paine
THÉÂTRE FRANÇAIS
LE DEmiÈMB FILS.
Voici long- temps qae je n'ai veodo m
charbon comme fai fait aojoord'bQi. Ji
m'en vais donc joyeusement au logis: n
journée est faite. Mon cheval n lesteneo
par la raison qu'il est sans charge.
LE TEOISliMK FIU.
Je ne pense pas avoir aujourd'hui de mm
père une mine renfrognée : je lui portée
l'argent dans ma bourse, il ne dempasm
gourmander. Eh ! je vois mon frère. -Bo
Renier ! arrétet arrête I
LE DEUXIÈME FILS.
Es*tu là , mon frère ? allons, apprèiMol
donc à venfr.
LE TROISIÈME FILS*
Je saurai bien m'y prendre. AlloBS-iioas-
en: suis-je bieniAt venu ?Diea t'aide Icon-
bien as-tu vendu ta chaiige?
LE DEUXIÈME FILS.
Combien? trois sous, à un brave honm*
qui me semble doux et courtois, car il m i
fait boire un grand coup de son tin.
LE TROISIÈME FILS.
En vérité, tu dois en être plus aise et pios
joyeux dans ton cœur.
LE DEUXIÈME FOS.
Je ne suis pas le moins du monde fatigue.
îlne faut pas en parler. Allons .'songeoDS a
nous en retourner : c'est notre meilNr
(parti).
LE PREMIER FILS.
Père, que Dieu vous donne uneboo»*
soirée! Est-il bon que j'aille mettreceche.
val-ci à l'écurie etiuî donnera mangerâvafli
toute chose?
LE CHARBONWIBB.
Oui, fils; mais ne le contre pas: il n en
pas besoin.
LE PREMIER FOS.
De par Dieu I il ne le sera point, an m
par moi.
LE TROISIÈME FÏL»' .
Eh regardezl je vois là-bas notre "JJ
qui mené son cheval a lem^^ ^^
aussi nous occuper à aller rentrer
AU MOYEN-AGE.
577
I3'aler les noslres esiabler,
l£l puis si pourrons retourner
Touz .iij. ensemble.
L£ ij* FIL.
AloDS donc; puisque bon vous semble
A faire, aussi je m'y ottroy.
— Père, nous sommes cy louz iroy,
Qui bonne cbiere avoir devons :
Doz .iij. sommes vendu avons
I>e charbon, je vous compte voir ;
Mais je vousfas bien assavoir
Que orains vi un cheval bauccnt ;
Mais, par monseigneur saint Vincent I
Biau père, se un tel en avoie,
Sachiez que je ne le donroyc
Pour nul avoir.
PREMIER FIL.
Mon père, vous diray-je voir?
Certainement je vi orains
Un escuier qui sur ses mains
Portoit un faucon par la voie ;
Mats, par m'ame ! se j'en avoie
Un tel, jel'aroye plus chier
Que cent muis, ce puis affichier,
De bon charbon.
iij' FIL.
Et je un lévrier si bel et bon,
Si gentil et si netelet,
Ây hui encontre que un valiet
Assez matin menoit en destre.
Que sohaiday qu'il péust estre
Que cent livres pour lors eusse
Et toutes donner les déusso
Par couvent que le chien fust mien ;
Car, certes, il le valoit bien,
A mon advis.
LE CHARBONNIER.
Mes enfans, laissiez voz devis :
Ce sont choses où avenant
Ne povez estre maintenant.
Seez-vous: si reposerez.
Assez tost à diner arez,
Mais qu'il soitprest.
LE ROT.
Seigneurs, je vous diray qu'il est :
Sachiez, je vueil aler chacier;
Mandez aux veneurs qu'adressier
Vueillent lachace.
très, et puis nous pourrons revenir tous les
trois ensemble.
LE DEUXIÈME FILS.
Allons donc ; puisque cela vous semble
bon à faire, j'y consens aussi. — Père, nous
sommes ici tous les trois , et nous devons
avoir un bon accueil : nous avons vendu
nos trois charges de charbon, je vous dis
vrai; mais je vous fais bien savoir que je
vis tout à l'heure un cheval gris ; par mon-
seigneur saint Vincent! cher père, si j'en
avais un pareil, sachez que je ne le don-
nerais pour aucun trésor.
LE PREMIER FILS.
Mon père, vous dirai-je vrai? certaine-
ment je vis tantôt un écuyer qui sur son
poing portait un faucon par la route ; par
mon ame ! si j'en avais un pareil , je le
préférerais, je puis l'affirmer, à cent muids
de bon charbon.
LE TROISIÈME FILS.
Et moi , j'ai rencontré aujourd'hui un lé-
vrier si bel et bon,' si gentil et si propret,
qu'un valet menait en dextre assez matin,
que je souhaitai d'avohr pour lors cent li-
vres et d'être obligé de les donner à la con-
dition que le chien fût à moi; car, certes, il
les valait bien.
LE CHARBONNIER.
Mes enfans, cessez votre conversation :
ce sont choses où vous ne pouvez atteindre
maintenant. Asseyez • vous : vous vous re-
poserez. Vous aurez bientôt votre dîner,
quand il sera prêt.
LE ROI.
Seigneurs, je vous dirai de quoi il s'a-
git: sachez que je veux aller chasser; man-
dez aux veneurs de vouloir bien guider la
chasse.
37
578
THÉÂTRE FRANÇAIS
LE PREMIER SERGENT D ARMES.
Sire, voas plaist-il que je face
Ce message ? Tantost îray ,
Et ce que dites leur diray
En l'eure, sire.
LE ROT.
Oil ; tu diz bien : vaz leur dire
Que je leur mant.
PREMIER SERGENT.
Je vois faire vostre commanl.
— Seigneurs, il vous fault loul laissier
Pour venir*en au boys chacicr ;
Mettez tost voz chiens en arroy,
Et vous en venez : car le roy
Si le vous mande.
PREMIER VENEUR.
Tantost ferons ce qu'il commande.
Hardiement lî alez dire
Que avant y serons que K sire
Voit s'en devant. -
LE PREMIER SERGENT.
Youlentiers, seigneurs ; or avant !
— Chîer sire, à voie vous mettez :
Les veneurs, ne vous en doubtez,
Et les chiens au bois trouverez
Touz prez, jà si tost n'y venrez ;
Avancea-vous.
IM ROT.
C'est bien dit. — Sus, aux ohevaiilx touBl
Alons moBter.
ij« SBRGRlfT.
Faites ci voie, sanz doubter ;
Je vous serviray sur les dos
De ceste mace-ci grans cops.
Alez arrière.
ij* VENEUR.
Alons-nous-ent par ci derrière,
Lubin, et boz chiens «amenons.
Si que avant que le roy venons
En la forest.
PREMIER VENEUR.
Alons 1 je m'i accors : dît est
Et fait sera.
LE ROT.
Seigneurs, maishuy nous en fauldra
Aler, puisque sommes montez ;
Dealer devant moy vous basiez
Trestous ensemble.
niEMIBR CMEVAUBR.
Alons ! je voy là, ce me semble.
LE PREMIER SERGENT D'aEVU.
Sire, vous plait-il que je fasse ce mes-
sage? Je vais stn^le-cbamp y aHer, etjf
leur répéterai tout de suite ce quefossne
dites» sire.
LE ROI.
Oui; lu parles bien: va leur dire ee que je
leur mande.
LE PREMIER SERGENT.
Je vais faire votre coromissioo. — Sei-
gneurs, il vous faut tout laisser pour to»
en venir chasser au bois; meuei tous tu
chiens en état, et venez-vous-ea: car le roi
vous l'ordonne.
LE PREMIER VBRBUE.
Nous ferons de suite ce qu'il commande.
Allez hardiment lui dire que nous y se-
rons avant que notre sire se meue en che-
min.
LE PREMIER SERGENT.
Volontiers , seigneurs ; allons, en aTaot!
— Cher sire , mettez-vous en roule ; o'ei
doutez pas, vous trouverez au bois les T^
neurs et les chiens tout prêts , quelque cé-
lérité que vous mettiez i y venir; dépè-
chez-vous.
LE MOL
C'est bien dit.— Allons, i cberal^Toas
tous ! Allons aïonier.
LB MSUXIÈME SERGENT.
Laissez le chemin libre, sans tarder; si-
non je vous appliquerai sur te dos de grands
coups de cette masse^i. AMei en arriére.
LE umataiB vEHnm.
Lubin, allons-notts^n par ici derrière, et
emmenons nos diîeas, de manière i veoir
avant le roi en la forêt.
■ »
LE PREMIER VEHEDE-
Allons! j'y consens: c'est dit et ce sera
fait.
LE ROI.
Seigneurs, il nous faudra maiotesaot
partir, puisque nous sommes montes; U'
tez-vous d'aller devant moi tous ensemble.
LE PREMIER CBEVALISR-
Allons ! je vois là-bas, ce me semble, te
AU
Les teneurs en ce quarrefoiir :
Il nons diront se ci entour
Ont rien réu.
ij"^ CHEVALIER.
C'est voir; tantost sera scéii :
Alons à eulx.
LB BOT.
Avant dites-moy voz conseulz,
Seigneurs, ne m'en faites debatre :
Quelle part nous pourrons eml>ali*e
A ce que ne puissions faillir
D'une grosse beste assaillir,
Cerf ou sanglier.
if* VENEUR.
Sire, se Dieu me vueiile aidier,
Ne fauderez en nulle fin,
Se vous alez par ce chemin,
Que briefment assez n'en truissiez;
Mais gardez que vous ne laissiez
Point ceste sente.
LE ROT.
Nanil, ce n'est mie m'entente.
l'en vois, biaux seigneurs; or avant!
Alez-en par ci au devant,
Afin que, se riens vous envoie,
Que vous li estoupez la voie
Quanque pourrez.
PREMIER CHEVALIER.
Si ferons-nous, bien le verrez,
S*il chiet à point. •
ije CHEVALIER.
De ma part, je n'en faudray point,
Mon chiér seigneur.
LE ROT.
E gar ! je voy leuc le greigneur
Senglier que onques mais je véisse ;
Avant que de ce bois mais ysse,
Tant qu'il soit pris ne fineray.
De li plus près m'aproucheray
Pourli faire sentir m'espëe.
Il s'en fuit en celle valée.
Dès si tost comme il m'a véu ;
Hais je ne sui pas recréu :
Après m'en vois.
LB PREHER CHEVALIER.
E gar ! je n'ôy dedans ce bois
De monseigneur frainte nesune.
Au mains, se je véisse aucune
Grosse beste par ci saillir.
J'espérasse que «anz faillir
BOYBIV-AGB. 579
veneurs dans ce carrefour : ils nous diront
s'ils n'ont rien vu aux alentours d'ici.
LE DBUXIÈIE CHBVALIigi.
C'est vrai; nous le saurons bientôt: allons
à eux.
LE ROI. .,^
Auparavant dites* moi votre avis, sei-
gneurs, ne me le refusez pas.: en quel en-
droit faudra-t-il que nous pénétrions pour
ne pas manquer d'attaquer une grosse-béle,
cerf ou sanglier? .
LE DEUXIÈME VENEUR.
Sire, Dieu me veuille aider ! vous ne man-
querez nullement d'en trouver assez, si
vous allez par ce chemin ; mais gardez»vous
d'abandonner ce sentier.
LE ROI.
Nenni, ce n'est pas mon intention. J'en
vois, beaux seigneurs; en avant! allez -
vous-en par ici au-devant , afin que si je
vous envoie quelque chose, vous lui bar-
riez le chemin tant que vous pourrez.
LE PREMIER GUEVAUER.
C'est ce que nous ferons, vous le verrez
bien, s'il s'en trouvé Toccasion.
LB DEUXIÈME CHEVALIER.
Pour ma part , je n'y manquerai point,
mou cher seigneur.
LE ROI.
Eh regardez ! je vois ici le plus grand
sanglier que je vis jamais; avant que je
sorte de ce bois , je n'aurai pas de repos
qu'il ne soit pris. Je m'approcherai plus
près de lui pour lui faire sentir mon épée.
Sitôt qu'il m'a vu, il s'est enfui dans celte
vallée; mais je n'abandonne pas la partie:
je m'en vais après lui.
LE PREMIER GMBtALIBR.
Eh regardez I je n'entends dans ce bois
aucun bruit qui annonce monseigneur. Au
moins, si je voyais quelque grosse béte s'é-
lancer par ici, j'espérerais que sans man-
quer il dût bientôt venir après ; mais je n'en-
580
TH^ATKE
Il (léust Cost venir après ;
Mais ne je n'oy ne loing ne près.
Ne voiz d*omme ne corre beste.
Je doubt, je vous jur sur ma tesic,
Qu'il ne s'esgare.
l'y CHEYALIER.
Aussi fas-je ; courons à hare
Après, pour Dieu !
PREIOER CHEVALIER.
Mais, sanz nous partir de ce lieu,
Cornons, savoir s'il nous orra
Ne se point il nous huera ;
Je le conseil.
ij* CHEVALIER.
Yous avez bien dit : corner vueîl
Si hault con faire le pourray;
€ornez aussi com je feray,
Parquoy nousoye.
LE PREMIER CHEVALIER.
Toute la teste me tournoyé
De corner fort à longue aluine.
Et si m'est avis que ma pnine
Pers: je n'oy ame.
ij* CHEVALIER.
Non fas-je aussi, par Nostre-Dame!
Or regardez que nous ferons, .
Se plus avant quérir Tirons,
Car il est tart.
PREMIER CHEVALIER.
Se nous séussions quelle part
Il est, je déisse, c Alons-y; »
Mais nanil, et n y a celui
Qui ne se mette en aventure;
Si alons,car la nuit obscure
Sera et noire.
ij« CHEVALIER.
Certainement, c'est chose voire:
Ainsi serions mal ordené ;
£t espoir qu'il est retourné
En son palais : si lo ainsi
Que nous en retournons aussi
Droit à la ville.
PREMIER CHEVALIER.
Je tien c'est le miex ; par saint Gille !
Alons-m'ent, sire.
LE ROT.
E Diex ! où suî-je ? Or puis-|e dire
Que de touz poins sui attrappë :
Je cuidié proie avoir happé ;
FRANÇAIS
tends ni près ni loin, ni la voix d*un honiii^
ni le bruit de la course d'une bête. Je toqh
le jure sur ma tête, je redoute qu'il ne sV
gare.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Moi aussi; courons vite après loi, poar
(l'amour de) Dieu l
lE PREMIER CHEVAUER.
Mais, sans nous en aller de ce lieu, dos-
nous du cor pour savoir s'il nous entendn
ou s'il ne nous appellera point ; c'est mon
avis.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Vous avez bien dit : je veux sonner ds
cor aussi fort que je pourrai le faire; cor-
nez aussi comme moi, afin qu'il nous en-
tende.
LE PREMIER CHEVALIER.
Toute la tête me tourne d'avoir corne
si fort et si long>temps , et je crois que je
perds ma peine : je n'entends aroe (qni
vive).
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Ni moi non plus, par Notre-Dame ! Haio-
tenant voyez ce que nous ferons, si nous
rirons chercher plus avant, car il est tard.
LE PREMIER CHEVALIER.
Si nous savions où il est, je dirais, « Al-
lons-y;» maisneuni, et il n'y a personne qui
ne s'expose; allons-nous-en, car la nuit sera
obscure et noire.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Certainement , c'est chose véritable : de
sorie que nous serions mal arrangés; et j'es-
père qu'il sera retourné dans son palais : je
suis donc d'avis que nous nous en retour-
nions aussi droit à la ville.
LE PREMIER CHEVALIER.
Je tiens ce parii pour le meilleur; par
saint Gilles! allons-nous-en, sire.
LE ROI.
Eh Dieu! où suis -je? Je puis bien dire
à présent que je suis attrapé en tous points :
je croyais avoir happé une proie; mais
AU MOTfiN-AGE.
58t
Mais je me voy si entrepris
Que puis dire en chaçant sui pris,
Doni je me voy tout esperdu.
Tout seul sui, mes geos ay perdu ;
Par ici m'en retourneray
Savoir se je les trouveray.
Voir, je croy Dieu m'a desvoié
Et cest encombrier envoie
Pour i'amour de Osanne, ma femme,
Qui estoit une vaillant dame,
Que je baillay es mains ma mère.
Qui li a tant dure et amere
Esté qu'elle morir l'a fait
Sanz ce qu'elle éust riens meflait,
A mon cuidier; car point ne tiens
Qu'elle portast onques les chiens
Que ma mère entendant me fist;
Mais croy miex que Diex desconfit
De mort honteuse ma mère a
Pour le pechié qu'elle fist là ;
Et en tant que je m'assenti
A li croire et me consenti
Qu'à ma femme féist grief lors,
Doulx Dieu, père misericors,
Pardon vous requier et merci
Ktqu'adressier me vueilliez ci
Que aucun habitacle je truisse
Où esconser maishui me puisse,
Car nuit est plaine d'oscurté.
E, Diexl là voy de feu clarté:
Ne peut estre qu'il n'y ait gens;
D aler y seray diligens
Tout maintenant sanz plus ci estre.
— Ouvrez, ouvrez, varlet ou maistre;
Cest huis ouvrez.
LA PREMIER FIL.
Qui est là, qui?— Père, souffrez,
Seez-vousquoy ; g'iray savoir
Qui c'est. — Demandez'vous avoir
. Du charbon, sire?
LE ROT.
laniost le te saray à dire,
biau filz, puisque descendu sui.
Dieu soit ceens ! je vueil meshui
Ceens gésir.
LE CHARBONNIER.
Très cbier sire, vostre plaisir
Ferons: nous y sommes tenuz.
' Vous seiez le très bien venuz;
je me vois si embarrassé que je puis dire
que je suis pris en chassant, ce qui mfe
rend tout éperdu. Je suis tout seul, j'ai
perdu mes gens; je m'en retournerai par
ici pour savoir si je les trouverai. Vraiment,
je crois que Dieu m'a égaré et envoyé ce
malheur pour l'amour de ma femme Osanne,
qui était une dame vertueuse, et que je re-
mis aux mains de ma mère, qui a été si
dure et si cruelle à son égard qu'elle l'a fait
mourir sans qu'elle eût mérité en rien son
sort: c'est là mon opinion; car je ne tiens
pas pour vrai qu'elle ait porté des chiens ,
comme ma mère me le fit entendre ; mais
je crois, au contraire, que Dieu a fait mou-
rir celleHïi d'une mort honteuse à cause du
péché qu'elle commit en cela ; et comme je
me prêtai à la croire et que je consentis
qu'elle Ot alors souffrir ma femme , doux
Dieii , père miséricordieux , je requiers de
vous pardon et merci; veuillez me guider
ici de manière à ce que je trouve quelque
habitation où je puisse me retirer, car la
nuit est pleine d'obscurité. Eh, Dieu! je
vois là-bas briller du feu : il ne peut être
autrement qu'il n'y ait du monde; je serai
diligent à y aller tout de suite sans plus res-
ter ici. — Ouvrez , ouvrez cette porte, valet,
ou mattre ; ouvrez.
LE PREMIER RLS.
Qui est là? qui?— Père, attendez, tenez-
vous coi ; j'irai savoir ce que c'est. — Sire,
voulez-vous avoir du charbon?
LE ROI.
Je saurai bientôt te le dire. Mon cher
fils, puisque je suis descendu. Dieu soit,
céans ! je veux aujourd'hui coucher ici.
LE CHARRONNIER.
Très-cher sire , nous ferons ce qui vous
plaira : c'est notre devoir. Soyez le très-bien-
venu ; nous nous appliquerons à vous ser*^
582
TIIÉATRB FRANÇAIS
De VOUS servir metterons paine.
Sainte Marie I qui vous maine.
Sire, à oeste heure?
tB ROT.
Je te vous diray sans demeure.
Un sanglier ay bui lani chacié
Que j'ay toutes mes gens laisaié
Et me sui ou bois esgaré:
Tant ay fort le sanglier baré»
Et saBz li prendre !
LA GHARBOIfNIBRB.
Renier, faites-moy voir entendre
Qui est cest homme.
LB CBARBOimiBR.
Dame, par saint Pierre de RonMi !
C'est le roy nostre chier seigneur.
Honneur li faites la greigneur
Que vous pourrez.
tE FRBIDBR FIL.
Sire, voz espérons dorez
Vous vueil oster.
iy FIL.
Yezcibiausureot, sanz doubter;
Mon A*ere, esgarde : di-je voir?
Par m'ame! j'en vouldroîe avoir
Un tel pour moy.
iij*. FIL.
Si feroye-je, par ma foy !
Je le vestiroie demain.
^ — Quelle chose est-ce en vostre main.
Sire, si belle?
LB GHARBONNIBR.
Chascun donray une onquielle,
Se de li vous n'alez en sus.
Vous estes trop ennuyeux : sus !
Fuiezdeci.
LB BOY.
Preudon^seuGCre pour Dieu merci:
Voir plus de axx. ans a entiers
Qu'enfans ne vi si voulentiers
Com ceulx-ci voy.
LB charborhibr.
Sire, je me tays dont tout eoy »
Puisqu'i preneB esbatemeit.
Je ne doubtoie vraiement
Fors qu'il ne vous fust à grevauce
Et que n'eussiez desplatsance
De ce qu'il font.
LB ROT.
Nanil, que pour certain ilz sont
vir. Sainte Marie ! sire, qui voua amène (kx
à cette heure ?
LB ROI.
Je vous le dirai tout de suifte. J'ai anjonr*
d'hui tellement poursuivi an sanglier qie
j'ai laissé em arrière tous mes gens et que je
me suis égaré dans le boia : VèBH j'ai vi?e-
meut traqué le sanglier , et eneore sans le
prendre I
LÀ CBARBORRIÈaB.
Renier, apprene&-moi d'une manière cer-
taine quel est cet homme.
LB COARBOnmBR.
Dame, par samt Pierre de Rome! c'est le
roi notre cher seigneur. Faitesriui le plts
d'honneur que vous pourrea.
LB FRBMIBR FiiS.
Sire , je vonx vous 6ter vos éperons do>
rés.
LB nnUXiAllB FILS.
Voici un beau sureot, il n'y a pas à et
douter; mon frère, regarde : dis- je la Té-
rité ? Par mon ame ! j'en voudrais avoir us
pareil pour moi«
LB TROISltaB FILS.
Moi aussi , par ma foi ! je le vêtirais de-
main. — Qu^estrce que vous avez dans la
main, sire, qui est si beau?
LB CHARBOniflBR.
Je donnerai une taloche à chacun de vous,
si vous ne voua éloignez pas de lui. Vous
éies trop ennuyeux: allons ! sortez d'ici.
LB ROI.
Prud'homme, souffre-les pour Tamonr de
Dieu : voici plus de trente ans entiers que
je n'ai pas vu des enfans aussi volontiers
que je vois ceux-ci.
LB CHARBOlfllI^R.
Sire , je me tais donc (et me liens) coi ,
puisque vous y prenez pksiisir. En vérité, je
craignais que cela ne vous fât désagréable
cl que ce qu'ils font ne voas déplAt.
LB ROI.
Nenni , car certainement ils sont on np
AG MOYEN-AGK.
58^
Si gracieux c on ne peut miex :
D*eiilx regarder ne pois mes ye«x
Saouler assez,
LA CHAmM>llI«IBR£.
Très chier sire, en paiz tes laissiee ;
Veuez aoupper, s'il vous agrée :
Là viande est toute aprestée
Que mangerez.
LE ROY.
Dame, ce que vous me donrez
En gré prendray.
LA CHARBOimiBRB.
Nappe blanche vous estendray,
Cbier sire : elle vauldra un mes.
Je tien qu'en gré prendrez huimais
Ce qui sera appareillié.
Onques mais n'oy le cuer si lié
Gomme j'ay de vostre venue,
El g* y suî par raison tenue
Que j'en aie joye sanz faille.
—Tien, mon filz, tien ceste touaille ;
— Et toy à laver li donras
A ce pot que li verseras
Dessus ses mains.
PREMIER FIL.
Si con le dites, plus ne mains.
Bien le feray.
LE ROT.
Puisqu'il est prest, laver yray.
— Versez. Dieu vous face preudomme,
Biau filz, et saint Pierre de Romme !
Ho 1 il soulfist.
LE CHARBONNIER.
Certes, onques mais tant n'en fist ;
Prenez en gré, sire, pour Dieu.
Sa ! seés^vous, sire» en ce lieu :
C'est vostre place.
LE ROT.
Voulenliers, puisqu'il fanlt que face-
Cy mon souper.
LE CHARBONNIER.
Onques mais néustes son per,
Chier sire, ce croy vraiement.
—Dame, à mengier appertement
Cy apportez.
Isa CHARBONNIERE.
Tantost ; un po vos déportez.
Tenez, Renier.
LE CHARBONNIER.
C'est bien fait. Çà I je vueil tranchier
peut plus gracieux: je ne puis assez rassa-
sier mes yeux à les regarder.
LA CHARBONNIÈRE.
Très-cher sire, laissez-les en paix ; venez
souper, si cela vous est agréable : les mets
que vous mangerez sont tout apprêtés.
LE ROI.
Dame, j'accepterai avec plaisir ce que vous<
me donnerez.
LA CHARBONNIÈRE.
Cher sire , je vous étendrai une nappe
blanche: elle vaudra un mets. Je crois que
vous voudrez bien agréer ce qui sera pré-
paré. Jamais je n'eus le cœur aussi joyeux
comme je l'ai de voire venue, et il n'y a
pas à douter que je doive naturellement en
avoir de la joie. — Tiens , mon fils , tiens
cette serviette ; — et toi , tu lui donneras à
laver avec ce pot que tu lui verseras sur les.
mains»
LE PRRIIIBR PILS.
Je le ferai bien comme vous me le dites,.,
ni plus ui moins.
LE ROI. .
Puisqu'il est prêt , j'irai me laver. — - Ver-
sez. Que Dieu et saint Pierre de Rome fas-
sent un prud'homme de vous ! Ho ! cela
suffit.
LE CHARBONNIER.
Certes* jamais il n*en fit tant; excusez-le,,
sire, pour (l'amour de) Dieu. Allons, sire f'
asseyez-vous ici : c'est votre place.
LE ROI.
Volontiers, puisqu'il faut que je fasse ici
mon souper.
LE CHARBONNIER.
Cher sire, vous n'en n'eûtes jamais un pa-
reil, j'en suis bien persuadé. — Dame, ap-
portez vite ici à manger.
LA CHARBONNIÈRE.
Bientôt; attendez un peu. Tenez, Re-
nier.
LÉ CHARBONNIER.
C'est bien. Allons! je veux découper de-
584 TliÉATftB
Devant vous, sire : c'est raison
Sanz double. Vez cî un oison
Fin, gras et tendre.
LE BOT.
Puisqu'il est si bon» je vueil prendre ;
Mais avant l'essay en ferez:
Ce morsel ici mangerez
Premièrement.
LE CHARBOimiBR.
Ghier sire» par commandement
Le mengeray.
LE ROT.
Ce morsel-ci essaieray;
Et puis j'en diray mon avis.
H est très bon» je vous plevis:
J'en vueil mengier.
LE CHARBONNIER.
Or avant ! sure, sanz dangier.
Il fu né en ceste maison;
Et vez ci de ma garnison ,
Quant vous plaira, dont buverez ;
Mais hui point d'antre vin n'arez»
Car je n^en pourroye finer
Qu'il ne me faulsist cheminer
Troys Hues loing.
LE ROT.
Ilostes, tout est bon au besoing.
De moy point jie vous esmaiez.
Versez. Ho ^ tenez, essaiez ;
Puis buveray.
LE GHARBOlfIflER-
Très chier sire, j'obéiray
A vostre vueil.
LE ROT.
Versez, sus! cesti boire vueil;
Mais il en y a trop petit.
Et cest oison m'a appétit
Donné de boire.
LE CHARBONNIER.
Chier sire, ce fait bien à croire.
Tenez, or buvez en santé.
Pour ce que aprts l'ay et hanté
Me semble-il bon.
LE ROT.
Hostes, je vous tien pour preudon
Qui garniz estes de tel vin :
11 est sain et net, cler et fin.
Sa, vin ! Assez.
LA CHARBONNIERE.
Très chier sire, huymais vous passez
FRANÇAIS
vaut vous, sire : c'est juste sans aacon doute.
Voici un oison fin, gras et tendre.
LE ROI^
Puisqu'il est si bon, j'en veux prendre;
mais auparavant vous en ferez l'essai : voie
mangerez ce morceau premièrement.
LE CHARBORIIIER.
Cher sire, vous l'ordonnez : je le huid-
gérai.
LE ROI.
Je tftterai de ce morceau-ci, ec pois j'en
dirai mon avis. Il est très-bon, je vous as-
sure : j'en veux manger.
LE CHARBONNIER.
En avant 1 sire, sans façons. II naquit dans
ce logis ; et voici de mes provisions dooi
vous boirez, quand il vous plaira; mais an-
jourd'hui vous n'aurez point d'autre vio^
car je n'en pourrais trouver qu'il ne me fal-
lût faire trois lieues de chemin.
LE ROI.
H6te, tout est bon quand on a besoin. Ne
vous embarrassez point de moi. Versez
Holà ! tenez, essayez; je boirai ensuite.
LE CHARBONNIER.
Très-cher sire, j'obéirai à votre volonu^.
• LE ROI.
Allons, versez! je veux boire celui-ci,*
mais il y en a trop peu , et cet oison m'a
donné envie de boire.
LE CHARBONNIER.
Cher sire, cela est bien croyable. Tenez,
buvez, à votre santé ! C'est pour l'avoir éui-
dié et m'élre familiarisé avec lui qu il me
semble bon.
LE ROI.
Hôte, je vous liens pour prudMiomme
d'avoir une provision d'un vin pareil : il est
sain et net, clair et fin. Allons, du vio! As-
sez.
LA CHABBONNIBRB.
Très -cher sire, aujourd'hui contentez-
AV MOYEN-AGE.
585
De tel qu'U esi, pour l'amoui* Dieu;
Car îl n'y a ci entour lieu
Où point d'autre l'en recouvrast
Pour denier nul c'on en donnasi;
Je vous promet.
LE ROY.
Biaux hostes, il est bon et net
Et me souffisty soie^-entfis;
Mais je demande où sont ces iilz,
Pour saint Amant!
LA CHARBONNIERE.
Yez les là. — Çài passez avant
Touz .iij. or tost sanz detriance
Et faites ici contenance.
L'un lez l'autre vos acoslez.
Et ces chapperons jus m'osiez :
Ne fait pas froit.
LE ROT.
M' amie, ostez de ci endroit:
J'ay pris assez ci mon repas.
—Biaux hostes, ne me mentez pas:
Qui sont ces enfans? Sanz mentir,
Le cuer ne me peut assentir
Que onques vous les engendrissiez
Ne que leur droit père fussiez
Ne que du corps de voslre femme
Soient nez; je vous jur par m'amé
Ne le puis croire.
LE CHARBONNIER.
Très cliier sire, une chose voire
Vous diray, se Dieu me doint joie:
De Sarragoce m'en venoie,
Bien a xij. ans ou environ,
Où j'avoîe vendu charbon.
Quant un pou fu dedans ce bois,
De ces enfans oy les vois.
Qui sus un po d'erbe gisoient;
Et tien que nouveaux nez estoîenl.
Je ne sçay s'ilz ont nulz amis;
Mais couchiez estoient et mis
Uun delez l'autre touz envers
Et de feuchiere assez couvers.
Etquantje les oy crier,
Je m'en alay sanz delrier
Par assens de leur voiz, et ling
Le chemin si qu'à eulz droit ving.
Si les trouvay con dit vous ay;
Par pitié les en apportay.
Si les fis touz .iii baplizier;
El puis laniosl, pour eulz aisier,
vous^en, tel qu'il est, pour Tamour de Dieu;
car il n'y a aux alentours aucun endroit oit
l'on en trouvât d'autre, quelqu'argent que
l'on donnât; je vous promets.
LE ROI.
Bel h6te, il est bon et net et me suffit ,
soyez-en sûr; mais , par saint Amant! je
demande où sont ces fils.
LA CHARBONNIÈRE.
Les voilà. — Allons 1 avancez vite tous
trois sans retard et tenez-vous bien , met-
tez-vous à cAté l'un de l'autre, et 6tez-moi
ces chaperons: il ne fait pas froid.
LE ROI.
M'amie, desservez : j'ai assez pris ici mon
repas. — Bel hôte , ne me . mentez point :
quels sont ces enfans? Sans mentir, mon
cœur ne peut jamais croire que vous les
ayez engendrés , que vous soyez leur père
véritable, ou qu'ils soient nés du corps de
votre femme; je vous jure par mon ame
que je ne puis le croire.
LE CHARBONNIER.
Très-cher sire , Dieu me donne joie ! je
vous dirai une chose vraie : Il y a bien
douze ans , ou environ , que je m'en reve-
nais de Saragosse, où j'avais vendu du
charbon. Quand je fus un peu dans ce bois,
j'entendis les voix de ces enfans, qui étaient
couchés sur un peu d'herbe; et je crois que
c'étaient des nouveau-nés. Je ne sais s'ils
ont des amis ; mais ils étaient couchés et
placés l'un à côté de l'autre à la renverse,
et assez couverts de fougère. Quand je les
entendis crier , je m'en allai sans tarder en
suivantia direction de leur voix, et je chemi-
nai jusqu'à ce que je vins droit à eux. Je
les trouvai comme je vous l'ai dit; ému de
pitié, je les emportai, et je les fis baptiser
tous trois ; bientôt après, pour leur bien, je
cherchai une nourrice à chacun d'eux : ce
dont je ne me repenspas^ bien qu'ils m'aient
coûté beaucoup d'argent, plusieurs person-
nes le savent; cl depuis qu'ils furent sevrés
&86
THiATEE
Quis à cbascun une norrice*
Dont je ne me tien point à niée,
Combien qu'il m'àieni grant argent
Gousté» ce scevent plnsenrs gent ;
Et depuis qull furent sevrez
Les ay norriz et alevez :
Pour ce m'appellent-il leur père.
Diex vueille que briément m'appere
Que savoir puisse de certain
S'ilz ont père, mère» n'antain 1
Car se le povoie savoir,
Grant joie en aroye pour voir.
E gar ! sire, plorer vous voy .
(Cy ft'agenouUe.)
Pour Dieu mercy 1 pardonnez-moy
S*encontre vostre majesté
J'ay fait ne dit; qu'en vérité,
Nul mal n'y pense.
LE ROT.
Nanit ; mais j'ay en remambrance
Un fait qui pour ce temps advint,
Duquel ains puis ne me souvint
Que de pitié je ne plorasse.
Sa ! je vueil que sanz pluz d'espace
Ces enfans soient avoiez
Et que eulz et toy me convoiez
Tant que je soie en Sarragosse.
Là vous feray-je, par saint Josce!
Don bel et grant.
LE charborhier.
Très chier sire, de cuer engrant
Feray vostre commandement.
— iSà, enfans! trestouz alons-m'ent;
Par ce bois le roy conduirons
Et le droit chemin le menrons
De Sarragosse.
LE PREIOEE fil.
Père» se prune ne beloce,
Poires, pommes, frères ne nois
Truis en alant aval ce boys.
J'en mengeray.
LE CBARBONNIER.
Saches, biau filz, bien le voulray.
Or tost! à voie nous fauli mettre.
—Sire, alons parce sentier destre ;
Je le conseil.
LE ROT.
Alez devant; suivre vous vueil,
Mon ami chier.
FRANÇAIS
je les ai nourris et élevés : c'est poan|uui
ils m'appellent leur père. Dieu veuille qne
je puisse bientAc savoir d'une maDÎère cer-
taine s'ils ont père, mère on tante! car si je
pouvais le savoir, en vérité, j'en aurais one
grande joie. Eh regardez, sire, je vous vois
pleurer. (Id U tcmhe aux genoux et m]
Pour l'amour de Dieu! pardminez-inoi,si
j'ai rien dit ou rien fait contre Totre ma-
jesté ; car en vérité, je ne pense nnllemeoi
à mal.
LE ROI.
Nenni; mais il me revient en fflémoire
un fait qui eut lieu jadis, et dont je ne ne
souviens jamais sans pleurer de pitié. Al-
lons I je veuxqiie, sans plus de retard, ces
enfans se mettent en route, el qa'eax et loi
vous m'accompagniez jusqu'à ce que je sois
à Saragosse. Là , par saint Jossel je tous
ferai un bel et grand'présent.
LE GHARBOIOflER-
Très-cher sire, je ferai votre commande-
ment de tout mon cœur. — Allons, enfans.
allons-nous-en tous ; nous conduirons le roi
par ce bois et nous le mènerons droit a Sa-
ragosse.
LE PREMIER FlLS-
Père, si je trouve en allant au iraicrsde
ce bois prune ou beloce, poires, pon»<»'
nèfles ou noix, j'en mangerai-
LE GHARBOmilBfi*
Cher 61s, sache que je le venx bien. Ai-
ns ! il faut nous mettre en ronte. -Sirc,
«s par ce sentier à droite; je '« ^
f m
Ions
allons
seille
LE ROi'
Allez devant; je veux vous suivre, «non
ler ami.
cher ami.
AD MOYBN-AGE.
587
ij' CHBVAUER.
Sire, je lo qu'alons trtscbier
Par le bois haies et buissoosi
Tant que le roy trouver paissons
£o quelque part.
Alonsy sire ; car il m'est tart.
Certes, que je l'aie véu.
Où a-il ore ennnit jeu?
G'y pease HHMik.
ij^ CHEYALISa.
Je ne scé; mais c'est ce que doubt.
S*il n'a trouvé aucun recet
Où ait esté, par m'ame l c^est
Pour prendre une grant maladie :
Si que je ne scé que j'en die
Tant que le voye,
PREMIER CHEVALIER.
Venir le voy par celle voyc,
Et avec H le charbonnier.
Avançons-nous, mon ami chier,
D'aler à li.
ij* CHSVAUEE.
Sire, n'y a de nous celui
Que n'aiez fait plourer des yeux.
Par saint George! j'amasse mieux
Qu'à commencer fust ce déduit.
Avez gardé ce bois eanuLt?
Je croy que oil.
LE Mrr.
Biaux seigneurs, soufTrez-vous ; nanii.
Ici endroit plus ne parlons;
Mais à mon kosiei en alons
Saaz plus et estre;
PREMIER CHEVALIER.
Alons, de par le Roy celestre !
Aussi est, si com moy semble,
Le mieux; car là pourrons ensemble
Assez parler.
LE ROT.
.Grossart, ne te fault pas d'aler.
Ne toy, Rigaut, estre faintiz ;
Vouz deux m'alez querre Bethiz,
Qae ma mère fist damoiselle ;
Diles-li qu'elle soit ysnelle
D'un po veuir parler à moy,
El que ce doit que ne la voy
Plus que ne fas.
LE unjxiiuE casvAUBR.
Sire , je suis d'avis que nous allions bat-
tre haies et buissons par le bois, jusqu'à ce
que nous trouvions le roi quelque part.
LE PREMIER CHEVALIER.
Allons-y, sire; car, certes, il me tarde de
le voir. Où a-t-îl couché cette nuit? j'en suis
fort en peine.
LE DEITXIÈMB CHEVALIER.
Je ne sais ; mats c'est ce qui m'inquiète.
S'il n'a pas trouvé quelque retraite où il ait
été, par mou amel il y a de quoi prendre
une grande maladie : c'est pourquoi je ne
sais qu'en dire jusqu'à ce que je le voie.
LE PREMIER CHEVALIER.
Je le vois venir par ce chemin, avec lui
est le charbonnier. Mon cher ami, hâtons-
nous d'aller vers lui.
LE DEUXIÈME CHRVAUER.
Sire, il n'y a personne de nous à qui vous
n'ayez fait verser des larmes. Par saint
Georges! j'aimerais mieux que cette chasse
fût à commencer. Êtes-vous resté dans ce
bois cette nuit? je crois que oui.
LE ROI.
Beaux seigneurs, je vous demande par-
don; non pas. Ne parlons pas davantage
ici ; mais allons*Bous-en à mon palais sans
plus de retard.
LE PREMIER CHEVALIER.
Allons, de par le Roi des cieux I Aussi
bien, à ce qu'il me semble, c'est le meil-
leur (parti); car là nous pourrons assez par-
ler ensemble.
LE ROI.
Grossart, et toi, Rigaut, ne manquez pas
d'aller vous deux quérir promptement Bé-
ihis, que ma mère fit demoiselle; dites -lui
qu'elle se dépêche de venir me parler un
peu, et (demandez-lui) d'où vient que je ne
la vois pas plus souvent.
588
THÉÂTRE PRANÇAIS
PREMIER SERGENT.
Très chier sire, g'y vois bon pas,
Sanz plus ci estre.
ij*. SERGENT.
A voie avec vous me vueil meure,
Puisque commandé Ta li roys :
HoDie me seroit et desroys.
Se n'y aloye.
PREMIER SERGENT.
Savez de son hostel la voie?
Dites, Rtgaut.
i}« SERGENT.
Oïl, Grossart, ou qui le vault.
Alons par ceste rue ensemble.
E, gardez ! Grossart, il me semble
Que là la voy.
PREMIER SERGENT.
Vous dites voir^ par saint Eloy !
Vous la congnoissez bien : c'est elle.
— Bethis, Dieu vous gart, damoîselle.
Et ame et corps!
LA DAMOISELLE.
El il vous soit misericors
Quant besoing en arez» Grossart!
Dites-me voir: se Dieu vous gart,
Quel vent vous boute?
iy SERGENT.
Bethis, vous le sarez sanz doubte:
Le roy si vous envoie querre,
Si que venez a li bonne erre ;
Et nous .ij. avec vous irons
Et compagnie vous ferons,
Ma cbiere amie.
LA DAMOISELLE.
De dire que je n'yray mie.
Seigneurs, n'est pas m'entencion.
Alons-m'en sanz dilacion,
Plusn'atendez.
PREMIER SERGENT.
Vez ci Betliiz que demandez,
Sire, qui ne s'est point tenue
Qu'à vous ne soit si lost venue
Gomme elle nous a oy dire
Que vous l'envoiez querre, sire,
Par entre nous.
LE ROY.
Damoiselle, bien veigniez-vous.
Levez la main; sur sains jurez
Que vérité vous me direz
De ce que vous dcninndoray.
LE PREMIER SERGENT.
Très-cher sire, j'y vais bon pas, sans plus
me tenir ici.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Je veux me^metlire en route avec vous,
puisque le roi Ta commandé : ce serait hon-
teux et coupable de ma part de ne pas y al-
ler.
LE PREMIER SERGENT.
Savez*vous le chemin de son logis? dites,
Rigaut.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Oui, Grossart, ou à peu près. Allons en-
semble par cette rue. Eh, regardez! Gros-
sart, il me semble que je la vois là-bas.
LE PREMIER SERGENT.
Vous dites vrai, par saint Éloi ! vous la
connaissez bien : c'est elle. — Demoiselle
Béihis, que Dieu vous garde l'ame et le
corps !
LA DEMOISELLE.
Et qu'il vous soit miséricordieux quand
vous en aurez besoin , Grossart! Dites -moi
la vérité: Dieu vous garde! quel vent vous
pousse?
LE DEUXIÈME SERGENT*
Béthis , vous allez le savoir : le roi vous
envoie chercher, venez bien vite auprès de
lui ; et nous deux , ma chère amie , nous
irons avec vous et nous vous tiendrons com-
pagnie.
LA DEMOISELLE.
Seigneurs, ce n'est pas mon intention de
dire que je n'irai pas. Allons-nous-en sans
plus tarder, n'attendez plus.
LE PREMIER SERGENT.
Sire , voici Béihis que vous demandez ;
elle s'est empressée de venir aussitôt qu'elle
nous a entendu dire que vous la mandiez
par nous.
LE ROI.
Demoiselle , soyez la bienvenue. Levez
la main ; jurez sur les reliques que vous
me direz la vérité au sujet de ce que je
vous demanderai, et je vous donne ma pa-
AU H0YEN-A6B.
589
Et je vous conyenanccray
Jà de pis De vous en sera ;
Mais sui qui vous pardonoera
Toutes vos maies façons quictes,
Se pure vérité me dites;
Ex se mentez, sachiez de voir.
Je vous feray du corps avoir
Grant vilenie.
LA DAHOISELLB.
Chier sire, pour perdre la vie,
Certes, point ne vous mentiray ;
Mais de tout ce que je saray
Vous dîray voir.
LE ROT.
Je vueil que me faciez savoir
Comment ma mère se porta
Quant ma femme Osanne en fa ma,
Car veoir ne puis par raison
Quefaicte n'y fust traïson*
Quy y estoit ?
LA DÂMOISBLLE.
Certes, chier sire, il n'y avoit
Que ma dame à renfantemeni
Yostre mère tant seulement.
Et je qui là estoie aussi.
Hais, sire, aiez de moy merci :
Bien voi, s'il vous plaist, je sui morte
Se la venté vous enorte
Et la vous euvre.
LE ROT.
Hardiement la me descuevre ;
Et je le jure, par ma foy.
Tu n'en aras jà mal par moy.
Je te promet.
LA DAHOISELLB.
Sire, en vostre merci me met.
Je VOUS dy qu'à celi termine
Et à ce jour que la royne
T[r]^veilla et dubl enfanter.
Elle ot si griefs maulx, sanz doubler,
Que je ne scé comment les pot
Endurer, fors que Dieu le volt;
Et ce ne fu mie merveille,
Contes je ne vi sa pareille ;
Car de.iij. filz se délivra.
Et moult de paine nous livra ;
Hoult longuement pasmée jut,
Conques ne bouja ne ne mut.
Ne mot, com fust morte, ne dit.
Lors vostre mère sanz respit
rôle qu'il ne vous en arrivera rien de pire ;
au contraire, je vous tiendrai quitte de tous
vos méfaits, si vous me dites la pure vérité;
et si vous mentez, sachez, à n'en pas douter,
que je ferai traiter votre corps très-ignomi-
nieusement.
LA DEMOISELLE.
Cher sire, dussé-je en perdre la vie, cer-
tes, je ne vous mentirai point; mais je vous
dirai la vérité au sujet de tout ce que je
saurai.
LE ROI.
Je veux que vous me fassiez savoir com-
ment se comporta ma mère quand ma femme
Osanne enfanta, car je ne puis raisonnable-
.ment m'empécher de croire que Ton n'y ait
commis une trahison. Qui y était?
•
LA DEMOISELLE.
Certes, cher sire, il n*y avait à l'enfante-
ment que ma dame votre mère ainsi que
moi; mais, sire, usez de pitié à mon égard :
je vois bien que , suivant votre bon plaisir,
je suis morte si je vous dis et découvre la
vérité.
LE ROI.
Fais -la -moi connaître hardiment; et je
te jure, par ma foi, que tu n'auras de moi
aucun mal, je te promets.
LA DEMOISELLE.
Sire, je me. mets à votre discréiion. Je
vous dis qu'au jour et au moment que la
reine fut en travail et qu'elle dut enfanter,
elle éprouva des souffrances si cruelles , il
n'y a pas à en douter, que je ne sais comment
elle put les endurer, si ce n'esi par la per-
mission de Dieu ; et ce. ne fut pas étonnant,
car je ne vis jamais chose pareille : elle se
délivra de trois fils^ et nous donna beau-
coup de peine ; elle resta pendant fort long-
temps étendue sans connaissance , privée
de mouvement, et sans prononcer un seul
mot, comme si elle fût morte. Alors, votre
mère me commanda de prendre les enfans
et de les porter sur-le-champ, sans atten-
590
THEATRE PRANÇATS
Me commanda les enrans prendre
Et que en Teure sanz plos attendre
Dedans la forest les portasse.
Et là touz trois les estranglasse.
Et puis les couvrisse de terre ;
Et je qui pour doubte d'aquerre,
Ghier sire, s'indignacion,
Les iij. filz sans dilacion
Pris et ou boys les emportay,
Me d'aler ne me deportay,
Tant que je ving à la houssoye;
Là m'arrestay-je toute coye,
Et là mettre à mort les cuiday ;
Mais ainsi que les regarday»
Il me commencèrent à rire ;
Lors à moy-meismes pris à dire :
c Voir» je seray bien hors du sens,
Se fas mal à ces ynocens
Qui me riens [iic) et belle chiere
Me font. Retourneray-je arrière
A tous ? Nanti, ci les lairay ,
De feuchiere les cou?erray. »
Ainsi le fis, si les laissay ;
Hais qu'il en fu puis je ne sçay.
Tant vous di-je^ ma chiere dame
La royne, dont Diex ait Tame!
A tort a souffert mort amere
Par l'envie de vostre mère,
Certes, chier sire.
LE CHARBONniBR.
Certainement je puis bien dire,
Seigneurs, que vez les ci touz trois ;
Car je vous jur par ceste croys,
Lorsque de terre les levay.
Lez la houssoie les irouvay.
Si les ay volu pourveoir.
Tant qu^enfans sont biaux à veoir :
Je n'en doy pas, si com me semble,
Pis valoir entre vous ensemble ;
Qu'en dites-vous?
PREMIER CHEVALIER
Vous dites voir, mon ami doulx ;
N'est pas raison.
ij« CHEVALIER.
Vraiement, sire, ce n est mon ;
Ains en devera miex valoir,
Et je croy que c'est le voloir
Du roy aussi.
LE ROT.
Preudon, de ce n'aies souci :
dre davantage, dans la forêt, delesyéiraiH
gler tous trois, et puis de les coutrir de
terre ; et moi, cher sire, craignant de n'at-
tirer son ressentiment , je pris sans retard
les trois fils, je les emportai an bois, ei
je ne cessai point de marcher josqn'i ce que
je vins à la houssaie. Là je m'arrtei tout
coi, et je voulus les mettre à mort; mais au
moment que je les regardai , ils commeD-
cèrent à me sourire; alors je mépris à
dire à moi-même : c En vérité, je serai bieo
insensée , si je fais du mal à ces iaBOceos
qui me sourient et me font bonne mine. Re-
viendrai-je sur mes pas avec eox?Mon,je
les laisserai ici après les avoir coavem de
fougère. » C'est ce que je fis, et je les lais-
sai ; mais je ne sais ce qn'fls derinreni d^
puis. Je vous dis seulement que la reioe.
ma chère maltresse, dont Dieu ait fane! a
soufTert à tort une mort crndle par (suite
de) la haine de votre mère ; croyez-le, cher
sire.
LE charrohmoui*
Certainement , seigneurs , je po« ^
dire que les voilà tous trois; car, p^reeat
croix, je vous le jure , lorsque je les lc'a|
de terre, ils étaient près de la booisaie. J a'
voulu les élever, et mairtcnant ce sont de
beaux enfans : je n'en dois pa« . «"»^"* ^
qu'il me semble, en valoir moins àvosyc»»;
qu'en dites-vous ?
LE PREMIER GBSVAUIB'
Vous dites vmî, mon dow am' i^^^
rait pas juste.
LE DBUXlfcUE CHEt AUM^
Oui vraiment, sire, ce ne te saranp»^'
au contraire , il devra en être ffcoinpcB««'
et je crois qae c'est aussi la toloal* du roi.
Prud'homme , n'aie à cet épri a^^^""
AU UOYRn-AOK.
591
Ce qu*as fait bien te renderay ;
Car saches du aiien te donray
Tant) ains que soit lier jour eniif^r,
Que plus ne te sera mestier
De chaii)oii vendre,
lE CBAEBONlflBIl.
Tout le bien vous vueilie Dieu rendre
Que me ferez !
LE ROT.
Touz les jours à despendre arez
Dix livres : c'est le premier point;
A ce ne faulderez-vous point.
Après de mes gens vous fera y,
Robes et chevaulx vous donrrav
Et autres biens.
PREMIER CHEVALIER.
Preudom, pour riche homme le lie as
Dès ores mais.
LE MESSAOIER.
■
Parler me fault à vous huymais.
Chier sire, nouvelles apport :
Sachiez que Sarrarins {sic) au port
Sont arrivez, sire, de Bance,
De Parpignen et de Valance
Et jusqnes au port de Gironde,
Et sont tant que c'est un grant monde;
A brief, on ne les peut nombrer.
Au pals font grant encombrer,
Par armes le veulent acquerre.
Ou il fault, sire, que la terre
Yeigniez mettre de enix à délivre
Et que tost bataille on leur livre.
Ou il fault que les gens se rendent :
Sanz plus, vostre response attendent.
Vez ci les lettres du païs ;
Trop forment sont d'eulx envaïz
De jour en jour.
LE ROT.
Messagier^ sanz faire séjour
Revas-t'en, je le te commans;
Dy aux bonnes gens que leur roans
Que tant con pourront se delTendent,
Et que séurement m'attendent:
Ne leur faudray à ce beaoing ;
Hais dedans quinsaine an plus loing
A euh aeray.
LE MESSAOIER.
Ce message bien vous feray ;
A Dieu, chier sire.
souci : je reconnaîtrai bien ce que tu as
fait ; car sache que je te donnerai tant du
mien, avant qu'il s'écoule trois jours entiers,
que tu n'auras plus besoin de vendre du
charbon.
LE CHARBOlflflBR.
Dieu venille vous rendre tout le bien que
vous me ferez I
LE ROI.
Vous aurez tous les jours dix livres à dé-
penser : c'est le premier point ; cela ne vous
manquera pas. Après je ferai de vous l'un
de mes gens, et je vous donnerai robes, che*
vaux et autres biens.
LE PREMIER CHEVALIER.
Prud'homme, considère-toi comme riche
désormais.
LE MESSAGER.
Il faut aujourd'hui que je vous parle.
Cher sire, je vous apporte des nouvelles :
sachez, sire, que les Sarrasins sont arrivés
au port de Bance , de Perpignan et de Va-
lence et jusqu'au port de Gironde; ils sont
en si grand nombre que c'est un monde ;
en un mot , on ne peut les compter. Ils
font grant mal au pays , et ils veulent le
conquérir par les armes. Il faut , sire , ou
que vous veniez en délivrer le royaume et
qu'on leur livre bientôt bataille, ou que les
gens se rendent. Sans (en dire) plus, ils at-
tendent votre réponse. Voici les lettres du
pays; ils sont de jour en jour trop fortement
harcelés par les Sarrasins.
LE ROI.
Messager, retourne sans l'arrêter, je te
le commande; dis aux bourgeois que je
leur mande qu'ils se défendent tant qu'ils
pourront, et qu'ils m'attendent en toute con-
fiance : je ne leur manquerai pas dans cette
nécessité ; mais je serai près d'eux dans une
quinzaine, au plus tard.
LE MESSAGER.
Je vous ferai bien ce message ; adieu, cher
sire.
592
THéATRE FRANÇAIS.
LE ROY.
Seigneurs, il Taalt que je in'aiire
A aler deffendre ma terre
Que Sarrazins veullent conquerre
Se n'y mez remède et secours.
Je yueil que parles quarrefours
Soit crié que nul ne remaingne
Que tantost après moy ne veigne ;
Je dy de ceulx qui aage aront
Et qui armes porter pourront.
Alez me querre sanz detri
Pille- Avoine, qui à tel cri
Faire est commis.
ij* SERGENT.
Vez me là, sire, à voie mis;
Ne fineray tant que Tamaine .
Je le voy là. — Sa, Pille-Avoine I
Le roy vous mande que crier
Alez partout sanz detrier
Que touz ceulx qui aront puissance
D'armes porter, sanz detriance
Voisent en Tost.
PILLE-AVAINE.
Sire, je le feray tantost,
De ce mie ne vous doublez.
— Petiz et grans, or escoutez:
Le roy si vous fait assavoir,
Sarrazins sont venu, pour voir,
Dessus sa terre à grans effors :
Si mande à touz, feibles et fgrs.
Que tantost, sanz dilacion,
Le suivent; car s'eniencion
Si est que bataille leur livre.
Par quoy le paTs en délivre.
Et qui mettera en detri
D'aler après li puis ce cri,
En la merci sera du roy :
Si vous mettez touz en conroy
Ysnellement.
ij^ SERGENT.
Quant vous plaira, sire, alons-m'ent :
Le cri est fait.
LE ROY.
Seigneurs, pour ce que de ce fait
Dieu me vueille donner victoire
A mon honneur et usa gloire,
Je li fas un veu et promesse
Que se la victoire m'adresse,
Si tost que conquis les aray,
LE ROI.
Seigneurs, il faut que je m*appréle à aller
défendre ma terre que les Sarrazins veu-
lent oonquérir si Je n'y apporte remède et
secours. Je veux que l'on crie par les car-
refours que nul ne se dispensé de veoir sur-
le-champ après moi ; je parle de ceux qui
seront en âge et qui pourront porter les ar-
mes. Allez me chercher tout de suite Pille-
Avoine , qui est chargé de faire de lelies
proclamations.
LB DEUXIÈME SERGENT*
Sire, me voilà en route; je ne m'arrête-
rai pas que je ne l'amène. Je le fois là-Las.
— Holà , Pille- Avoine ! le roi vous maode
que vous alliez partout crier sur-le-cbarop
que tous ceux qui pourront porter les ar-
mes se rendent à l'armée sans retard.
PILLE-AVOINE.
Sire, je le ferai tout de suite, n'en donin
nullement. — Petits et grands, écoutez : b
roi vous fait savoir que, en vérité, les Sar-
rasins sont venus en force sur sa terre : il
commande à tous , faibles et forts , de le
suivre immédiatement et sans retard; car
son intention est de leur livrer bataille pour
en débarrasser le pays. Et celui qui diffé-
rera de le suivre après que cette proclama-
tion aura été faite, sera à la merci du roi:
mettez - vous donc tous en mesure suHe-
champ.
LE DEUXIÈME SBRGBifT»
Sire, quand il vous plaira, alloosHions^D:
la proclamation est faite.
LE ROI.
Seigneurs, pour que dans celte occasion
Dieu veuille me rendre victorieux ^
honneur et à sa gloire, je lui b»s "^*^J^^
la promesse que , s'il me donne '^J^/^^g^'
je m'en irai en pèlerinage au Saini-
pulcre aussitôt que je les aurai battus.
AU MÛYEN-AGK.
m
Au Saiot-Sepulcre m'en ira y
Com pèlerin.
LE PREMIEE CHEYALUSR.
Sire, mettons-nous à chemin
D'aler, se povons, à Valance ;
Car certainement j'ay fiance
Que Dieu YÎctoire.nous donra
Et les paiens desconfira
Du tout en tout.
LE ROT.
Se Dieu plaist, d'eulx venrons à bout.
Alons-m'en» sus ! sanz delaier«
Et sanz nous de riens esmaier :
C'est nostre miex.
ij*. CHEVALISa.
Alons, or nous conduie Diex
£a ce voyage.
l'ostellier.
Je Yous Yueîl dire mon courage :
Ha femme, escoutez-me un petit;
Pieça que j'éu appétit
De le vous dire.
l'osteluere.
Dites oe qui vous plaira, sire:
Yonlentiers vous escouteray»
N'a riens je ne contrediray
Qui bon vous semble.
l'osteluer.
Il n'a d que nous .ij. ensemble :
Si YOUS demande Yostre avis.
D'Osanne que vous est avis,
FirYostrefoy?
l'osteluere.
Sire, par la foy que vous doy !
Ne la devons en riens blâmer,
Mais la devons tous ij. amer;
Car grant bien le jour nous avint
Qu'elle ceens demeurer vint.
Pour quoy le me demandez, sire?
S'il vous plaist, vueillez le me dire ;
Je vous em pri.
l'ostellibr.
le le vous diray sanz detri.
Jeme voy un homme. Quel? uo
Sanz fille ne sanz filz nesun ;
Et si n'ay pas laissié passer
Le temps sanz des biens amasser,
Et s'ay fait po de bien pour Dieu ,
Si que, quoy que je soie au lieu
Où Ihesus soufTri passion.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire, mettons-nous en route pour aller,
si nous le pouvons, à Valence ; car certaine-
ment j'ai la confiance que Dieu nous don-
nera la victoire et défera les païens du tout
au tout.
LE ROI.
S'il pkilt à Dieu, nous en viendrons à bout .
Holà! allons* nous-en sans délai, et sans
nous effrayer de rien : c'est ce que nous
avons de mieux à faire.
LE DECXIÈHE CHEVALIER.
Allons , et que Dieu nous conduise dans
ce voyage !
l'hôtelier.
Je veux vous dire ce que je pense : ma
femme, écoutez^moi un peu; voici long-
temps que j'ai le désir de vous le dire.
l'hAteuère.
Sire , dites ce qui vous plaira : je vous
écouterai volontiers, et [ne vous contredirai
en rien de ce qui vous semble bon.
l'h6telibr.
Il n'y a ici que nous deux ensemble : je
vous demande donc votre avis. Par votre
foi I que pensez-vous d'Osanne ?
l'hôtelière.
Sire, par la foi que je vous dois! nous ne
devons la blâmer en rien, au contraire nous
devons tous deux l'aimer ; car il nous arriva
beaucoup de bien le jour qu'elle vint de-
meurer céans. Sire, pourquoi me le deman-
dez-vous? Veuillez , s'il vous pialt , me le
dire ; je vous en prie.
l'hôtelier.
Je vous le dirai sans retard. Je vois en
moi un homme. Qui? un homme sans fils
ni fille. Je n'ai pas laissé passer le temps sans
amasser du bien, et toutefois j'ai fait peu de
bonnes œuvres pour Dieu» en sorte que,
quoique je sois au lieu où Jésus souffrit su
passion , je vous dis que mon intention est
d'aller jusqu'à Rome la grande ; voici long-
38
594
THÉÂTRE
Je VOUS dy c'est m'enlencion
D'aler jusqu'à Romme la grant;
Pieça en ay esté engrant:
Et pour ce me vueil ordener
Et mes biens Osanne donner
Touz et d'elle faire mon hoir ;
Car, dame, il me semble pour voir
Qu'elle vault bien.
l'osteuere.
Vostro entencion bonne tien,
Monseigneur, car la créature
Si a touz jours mis paine et cure
A les garder songneusement
Et a nous servir bonnement;
Et les hostes qu'avons eu,
Si benîgnement recéu
Que ceens l'un l'autre envoioit
Pour le bien qu'en elle en voioit;
Et puis que n'avons nulz enfans.
Et il a jà plus de xij. ans
Que sanz loier nous a servi.
C'est droit qu'il li soit desservi.
Dieu merci ! nous avons assez ;
Mais, puisqu'à Romme aler pensez.
S'il vous plaist, avec vous yray.
Et ma part des biens li lairay
Aussi que li laissez la vostre ,
Si que dame sera du nostre.
Se trespassons en ce voyage ;
Et je la scé de tel courage
Qu'elle pas ne les retenra.
Mais des aumosnes en fera
Pour nous assez.
l'ostellier.
Dame, se vous la mer passez,
]*ay double que mal ne vous face ;
Car nulz à paiûe ne la passe
Qu'il ne faille qu'il mette hors
iPar vomite ce qu'a ou corps
Jusqu'au cler sanc.
l'osteluere.
Tant comme j'aie ami si franc
Comme vous, ne me doubteray;
La paine lroi3 bien porteray,
THe vous doubtez.
l'ostellier.
Il convieni donc (or m'escoutez)
Que de ceci nous li parlons
Avant que nous nous en alons
FRANÇAIS
temps que j'en ai le désir : c'est pourqom
je veux me mettre en mesure, donner ioq^
mes biens à Osanne et en faire mon bériiièrf :
car, dame, en vérité, il me semble qu'elle
le mérite bien.
l'hôteliAbb.
Monseigneur , je tiens votre intention
pour bonne, car la (douce) créature a tou-
jours employé ses peines et ses soins à gar-
der soigneusement nos biens et a nons ser-
vir fidèlement ; elle a reçu si gracieasemeoi
les hôtes que nons avons eus, que Ton s'ea-
voyait céans à l'envi pour les bonnes qualités
qu'on remarquait en elle ; et puisque noas
n'avons pas d'enfans et que depuis plus de
douze ans elle nous sert sans salaire, il est
juste qu'elle soit récompensée. Dieu merci!
nous avons assez ; mais, puisque vous pen-
sez à aller à Rome, si tel est votre plaisir,
j'irai avec vous et je lui laisserai ma part des
biens, comme vous lui laissez la vfttre, en
sorte qu'elle sera maltresse de notre avoir,
si nous trépassons en ce voyage. Je ta con-
nais femme à ne . pas le garder ; au con-
traire, elle en fera des aumônes à notre in-
tention.
l'bôtblieb.
Dame , si vous passez la mer , je crains
qu'elle ne vous fasse mal; car il n'y a pres-
que personne qui la passe sans rejeter, en
vomissant jusqu'au sang, ce qu'il a dans le
corps.
l'hôteuérb.
Tant que j'aurai un ami aussi franc que
vous, je ne craindrai rien ; je supporterai
très-bien la fatigue (du voyage}, n'ayez pas
peur.
l'hôtelier.
Maintenant écoutez-moi : il est donc né-
cessaire que nous lui parlions avant de nous
en aller et que nous lui fassions un acte de
AU M0TIN-A6B.
595
Et qae nous li en façons lettre,
Ou autrement y pourroit mettre
Juge la main.
l'ostelliub.
Faisons-le annuit aînsque demain,
Sire, pour Dieu !
l'ostellibr.
Nous alons en un po de lieu :
Osanne, de ci ne mouvez;
Si vient gent, si les recevez,
H'amie chiere.
osAims.
Voulentiers, sire, à lie chiere.
Bien et à point.
l'ostbllierb.
Yoire, nous ne demourrons point;
Tost revenrons.
l'ostellibr.
Dame, de ci nous en irons
Droit à maistre Pierre le Page :
Il est homme subtil et sage.
Et s*est tabellion de Romme ;
Nostre fait li dirons en somme.
Et instrument nous en fera
Et si le nous apportera
Fait et signé.
l'ostellierb.
Ne scé s*il a ore digne
En sa maison.
l'ostellibr.
Ce sarons sans arrestoison.
Bien va, à son huis le voy estre.
Alons.— Dieu vous doint bonjour, mais-
tre!
Il nous faulsist que, sanz esiongne.
Nous feissiez un po de besongne
Que vous diray.
LE tabellion.
Dîtes, et je la vous feray
Sanz demourée.
l'ostellibr.
Moy et ma femme, avons pensée
D'aler à Romme, se Dieu plaist ;
Mais de ce ne quier faire plait.
Si voulons une lettre avoir
Par laquelle nous ferons hoir
De noz biens et dame planiere
Osanne, nostre chamberiere.
cette donation, autrement le juge pourrait
y mettre la main.
l'hAtelièrb.
Sire, pour l'amour de Dieu, faisons-le au-
jourd'hui plutôt que demain.
l'hAtelter.
Nous nous en allons pour quelques ins-
tans : Osanne, ne bougez pas d'ici ; s'il vient
quelqu'un, recevez-le, ma chère amie.
OSANPIE.
Sire, volontiers, à bras ouverts et comme
il faut.
»^ l'hAteliàre.
En vérité, nous ne larderons point; nous
reviendrons bientôt.
l'hôtelier.
Dame, nous nous en irons d'ici tout droit
chez maître Pierre le Page : c'est un homme
sage et subtil, et il est tabellion de Rome;
nous lui exposerons sommairement notre af-
faire, et il nous en dressera un acte et nous
l'apportera fait et signé.
L'HÔTBLliRE.
Je ne sais pas si, à cette heure, il a dtné
chez lui.
l'hôtelier.
Nous le saurons tout de suite. Gela va
bien, je le vois qui se tient à sa porte. Al-
lons. — Maître , que Dieu vous donne un
bon jour ! Il faudrait que vous nous fissiez,
sans retard, uu peu de besogne que je vous
dirai.
LE TABELLION.
Dites, et je vous la ferai sans délai.
l'hôtelier.
Ma femme et moi , nous avons résolu
d'aller à Rome, s'il plaît à Dieu ; mais c'est
une chose arrêtée, nous voulons avoir un
acte par lequel nous ferons héritière et mal-
tresse absolue de nos biens notre cham-
brière Osanne , en sorte que personne ne
puisse élever de discussion à ce sujet. Mai-
^M
THEATRE
Par quoy nuU n*y puist début meltre.
Vous m'entendez assez bien, mnisire,
Quant en ce cas.
LB TABELUOH.
C'est Toir, ne vous en doublez pas;
Un instrument vous en feray
Bon et bel, que vous porteray :
Jàsottffist-il?
l'ostelusrk.
C'est bien dit, roaistre Pierre, oïl.
Or soit ! nous vous attenderons.
Et de vous congié prenderons
Pour maintenant.
LE TABELLION.
Alex, jevottsenconvenant
A vous iray. - *
l'ostellier.
Bien est, et je vous paieray
Si con direz très volontiers,
Si qu'il n'y fauldra point de tiers
Entre nous estre.
l'ostellierr.
Nous avons donc fait. A Dieu, maistrc.
— R'alons-m'en, sire.
l'osteluer.
Aussi le vouloie-je dire.
Or sus, marchiez I
l'ostellierb.
Voulentiers, sire, ce sachiez,
Legierement.
l'ostellier.
N'avons pas demeuré granment
Là où esté, Osanne, avons ;
Je croy que bien tost revenons :
Qu'en dites-vous?
osanhe.
Il me semble, mon seigneur doulx.
Ce n'avez mon, en vérité;
En quel lieu avez puis esté,
Pour Dieu merci?
l'ostellier.
Dame, seez-vous lez moy ci.
— Je le [te] diray, or entens:
J'ay en voulenté de long temps
D'aler jusqu'à Romme requerre
Saint Pierre pour pardon acquerre.
Et avec moy venra ta dame ;
Et pour ytant que bonne famé
T'avons trouvée, coye et taisant
En nostre service faisant,
FRANÇAIS
tre, vous m'entendez assez bien dans ceue
circonstance.
LB TABELLION.
Oui vraiment , n'en doutez pas; je toos
en dresserai un bon et bel acte que je tous
porterai : est-ce suffisant?
l'hûteliàee.
Bien dit, maître Pierre, oui. Soit! Does
vous attendrons, et pour le moment nous
prendrons congé de vous.
LE TABELLION.
Allez , je voua promets que j'irai chez
vous.
l'h6tblier.
C'est bien, et je vous paierai u*s-ioIm-
tiers ce que vous me direz, en sorte qu'il ne
faudra point d'arbitre entre nous.
l'hAtelière.
Nous avons donc fini. Adien, maître.-
Retournons-nottSren, sire.
l'h6telier.
Aussi voulais-je le dire. Allons, eo mar-
che !
l'bôteuèrb.
Volontiers, sire, et sans difficulté, sackei-
le.
l'h6tbuer.
Osanne, nous n'avons pas demeuré long-
temps oil nous avons été ; je crois que bous
revenons promptement : qu en dites-vous
OSAIVIIB.
Mon doux seigneur, en vérité, tous ne-
tes pas restés long-temps; pour l'amour de
Dieu! en quel lieu étes-vous allés depye
(que je ne vous ai vus)?
l'h6telier-
Dame, asseyez-vous ici près de moi.--'*
le dirai, maintenant écoute: j'ai depuis W
temps l'intention d'aller jusqu'à Romcen pè-
lerinage à Saint-Pierre pour obtenir le p«^
don (de mes péchés), ta dame viendra at^
moi ; et comme nous t'avons reconnue o
néte, tranquille et discrète à notre servi •
aussi bien que loyale , si je ne me iroj^r
nous te laissons pour indivis tous les
AU MOYBN-AGE.'
507
Kl loyal, si corn m*esl advis,
Mous te laissons pour indivis
Touz les biens que povons avoir
El le faisons seule nosire hoir.
Et de ce te baillerons lettre
Pour toy miex en saisine mettre
Tant de meubles con de héritages.
Or pense comment, par suffrages,
Par aumosnes, messes, prières.
Et par biens faiz d'autres manières,
Tu faces tant qiie nous puissons,
Se de ce siècle trespassons,
Venir au repos de lassus
Et de purgatoire estre ensus
Et Dieu veoîr.
OSANIIB.
Je vous promet d'y pourveoir,
S'il est que faire le conviengne ;
Laquelle chose pas n'aviengne !
Et grans merciz.
LE TABELLION.
Diex y soit! Je vous voy assis:
Hol ne vous mouvez de vostre estre.
Je vous apporte vostre lettre;
Sire, tenez.
l'ostellier.
C'est bien fait, tout à point venez.
Or çà ! combien en paieray ?
Dites, et je le paieray
Voulentiers, voir.
LE TABELLION.
Je n'en puis mains d'un franc avoir :
C'est bon marchié.
l'ostellier.
A tant m'estoie-je chargié ;
Tenez, mon maistre.
le tabellion.
En bon an vous vueille Dieu mettre !
Ailleurs m'en vois.
l'ostellierb.
Il me semble homme assez courtoys,
En nom de moy.
l'ostellier.
Dame, il est bon sire, par foy !
— Vez ci ta lettre, Osanne, tien.
Orc, se nous le faisons bien,
Fai-nous aussi.
osanne.
Monseigneur, la vostre merci.
que nous pouvons avoir, nous te faisons,
notre unique héritière, et nous te remet*
trons un acte relatif à celte donation, a6n
de mieux te mettre en possession tant des
meubles que des immeubles. Maintenant
songe à faire en sorte, par de pieuses prati-
ques, des aumônes, des messes, des prières,
et des bonnes œuvres d'autres espèces, que
nous puissions» si nous passons de ce monde
(dans un autre), venir au repos d'en-haut ,
être délivrés du purgatoire et voir Dieu.
08ANNE.
Je vous promets d'y pourvoir, si cela est
nécessaire ; mais je désire que cela n'ar-
rive pas, et vous remercie beaucoup.
LE tabellion.
Dieu soit céans! Je vous vois assis: oh!
ne bougez pas de votre place. Je vous ap-.
porte voire acte ; tenez, sire.
l'hôtelier .
C'est bien, vous venez fort à propos* Al-
lons J combien vous donnerai-je pour cela?
dites, et je le paierai volontiers, en vérité.
LE tabellion.
Je ne puis en avoir moins d'un franc:
c'est bon marché.
l'hôtelier.
Je m'étais muni en conséquence; tenez ,
mon maître.
LE tabellion.
Que Dieu veuille vous mettre en bonne
année I Je m'en vais ailleurs.
L* hôtelière.
En vérité, il me semble un homme assez
courtois.
l'hôteuer.
Dame, il est bon diable, par (ma) foi! —
Tiens : voici Ion acte, Osanne. Maintenant,
si nous te faisons du bien, fais -nous -en
aussi.
OSANNE.
Monseigneur, je vous remercie. Gertai-
698 THEATRE
Certainement, j'en feray tant |
Qu'estre en deverez pour contant
Qaantrevenrez.
l'ostelliere.
Pour ce que vous bien le ferez
El que nous y fions, m'amie,
Vous laissons-nous, n'en doublez mie.
Tout en vos mains.
l'osteluer.
• C'est voir, dame; il n'i a pas mains.
Ore de ce plus ne parlons;
Délivrez-vous, si en alons
Nostre voyage.
l'osteluere.
Je le feray de bon courage.
C'est fait. Dites par amour fine,
Semblé-je estre bien pèlerine
En cest estai?
l'ostbllier.
Oïl ; sus, sanz plus de débat
Alons-nous-ent : il en est heure.
— Osanne, à Dieu. Hé, dia ! ne pleure
Point après nous.
OSANME.
Si feray voir, monseigneur doulx ;
Certes, tenir ne m'en pourroie,
Souffrerez-vous que vous convoie
Mille ne pas?
l'ostellier.
Nanil, voir, je ne le vueil pas ;
Demeure, loy.
OSANME.
Certes, sire, ce poise moy.
Puisqu'ainsi est, alez à Dieu.
Or me fault penser de ce lieu
Gouverner le miex que pourray.
Decheoir pas ne le lairay;
Mais de maintenir l'osiellage,
Com l'ai fait puis xij. ans d'usage,
C'est bien ra'entenie.
LE ROY.
Seigneurs, r'alons-m'en sanz aUenle
En mon palays, dont nos parlismes
Quant en ces parties venismes
Pour les des Sarrasins deffendre,
Et faites venir sanz attendre
Les menestrez : pour nous déduire
Et pour nous à joie conduire
Feront meslier; je le yueil, voire,
FRANÇAIS
nement, j'en ferai tant que vous devrez être
satisfait quand vous reviendrez.
l'hAtelièrb.
M'amie, nous croyons que vous le ferei
bien : c'est pourquoi nous laissons looi en
vos mains, n'en doutez pas.
l'h6telier.
C'est vrai , dame ; il n'y a pas moios.
Maintenant ne parlons plus de cela; dépè-
chez-vous, et mettons-nous en voyage.
l'hôtelière.
Je le ferai de bon cœur. C'est fait. Diies-
le-moi en ami , ressemblé-je bien à une pè-
lerine en cet équipage?
l'hôtelier.
Oui-; alons, sans plus de reUrd,partoos:
il en est temps. — Adieu, OsaDoe. Eh>D
Dieu ! ne pleure point après nous.
osaune.
Si, mon doux seigneur; certes, je oe
pourrais m'en empêcher. Souffriret-Yous
que je vous accompagne pendant un m*
ou quelques pas?
l'hôtelier*
Nenni, en vérité, je ne le'vcux point; de-
meure, toi.
OSANNE.
Certes, sire, cela me fait de la peine.
Puisqu'il en est ainsi, allez à (la P^^ ^*
Dieu. Maintenant il me faut penser a gou-
verner ce lieu le mieux que je pourraUe
ne le laisserai pas déchoir; mais jero'eiîof
cerai d'en maintenir l'achalandage, comm
je rai fait depuis douze ans que j'en ai i W'
tude, c'est bien mon intention.
LE ROI*
Seigneurs, retournons sans reurdeotDon
palais, dont nous partîmes quand nous fir-
mes dans ce pays pour le défendre des ^^
rasins, et faites venir tout de suite leswi^^
nestrels : ils feront ce qu'il faut pour n
. ' !• înîe* en ^^
amuser et nous exciter a w j^'y .
rite, je le veux pour l'amour de laRnu»
victoire que nous avons remportée.
AD MOYBN-AGB.
599
Pour l'amour de la grant victoire
Qu'avons eue.
ij* SERGENT d'armes.
Querre les vois sanz attendue.
— Avant, seigneurs ! touz en conroy
Vous mettez de venir au roy,
De tost venir chascun se paine.
— Vez ci les menestrez qu'amaine, '
Très chier sire.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sus ! faites mestier, sanz plus dire»
Pour le peuple esmouvoir à joie,
Et en alez par ceste voie
Sanz i^us ci estre.
LE ROT.
Biaux seigneurs, je ne doy pas mettre
En obli le veu que j*ay fait :
Ce seroit trop vilain meffait.
La victoire qu'avons eue
N'est pas, certes, de nous venue,
Mais de Dieu : ainsi je le tien.
Vez ci pour quoy : Vous savez bien
li'avons pas esté deux à paine
Encontre bien une douzaine;
Et il est voir que je promis
A Dieu, se de noz ennemis
Povoie la victoire acquerre.
Que prier l'iroie et requerre
Au Saint-Sepulcre et mercier,
SI que mon veu sanz detrier
Vueil acomplir, je vous promez;
Ne d'errer ne fineray maiz
Tant qu'au lieu soie, que je sache.
Où Dieu fu ba(uz en l'estaclie
Et oit il souffrî passion ;
Et aussi est m'entencion,
Mes enfans, que vous y veigniez
Et compagnie me tiengniez.
Le ferez-vous?
LE PREMIER FIL.
Oïl, mon très chier seigneur, nous
Touz trois irons.
ij* CHEVALIER.
Entre nous pas ne vous lairons ;
An mains g'iray.
PREMIER CUBVALIER.
Très chier sire, et je si feray,
Sachiez de voir.
PREMIER SERGENT.
Certes, se n y dévoie avoir
LE DEUXIÈME SERGENT d'aRMES.
Je vais les chercher sans retard. — En
avant, seigneurs ! mettez*vous tous en route
pour venir auprès du roi , que chacun se
hâte de venir. — Très-cher sire , voici les
ménestrels que j'amène.
LE PREMIER CHEVALIER.
Allons ! faites votre métier, sans un mot
de plus , pour mettre le peuple en joie, et
allez-vous-en par ce chemin sans plus vous
arrêter ici.
LE ROI.
Beaux seigneurs, je ne dois pas oublier le
vœu que j'ai fait : ce serait une trop vilaine
action. La victoire que nous avons obtenue,
certes , n'est pas venue de nous« mais de
Dieu : j'en suis persuadé. Voici pourquoi :
Vous savez bien que nous étions à peine
deux contre une douzaine ; et il est vrai que
je promisà Dieuqne, si je pouvais remporter
la victoire sur mes ennemis, j'irais le prier
et le remercier au Saint-Sépalcre : je veux
donc, je vous le promets , accomplir mon
vœu sans retard; et je ne m'arrêterai pas,
que je sache, que je ne sois au lieu où Dieu
fut battu au poteau et où il souffrit sa pas-
sion. C'est aussi mon intention, mes enfans,
que vous y veniez et que vous me teniez
compagnie. Le ferez-vous?
LE PREMIER PfL.
Oui, mon très-cher seigneur , nous irons-
tous les trois.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Pour nous, nous ne vous laisserons pas ;
au moins, j'irai (avec vous).
LE PREMIER CHEVALIER.
Très-cher sire, je ferai de même, en vé-
rité, sachez-le.
LE PREMIER SERGENT.
Certes, dussé-je n'y avoir, pour vivre que
600 THÉÂTRE
Que pain et yaae pour mon vivre.
Se Dieu santé du corps me lÎTre,
Si yray-je.
ij*. SBROINT.
Mon très chier seigneur, si feray-je^
Maïs qu'il vous plaise.
LE ROT.
Bien est, chascun en paix se taise.
Alez-me Pille-Avaine querre :
Il a esté en mainte terre.
Ce me dit-on.
PREMIER SERGENT.
Très chier sire, g'y vois. — Sa, mon !
Sa, Pille- Avaîne l sa, bonne erre!
Le roy si vous envoie querre.
Qui vous demande.
PILLE -AV AIRE.
Si iray de voulenté grande.
— Que vous plaist, sire?
LE ROY.
Pille-Avaine, j*ay oy dire
Qu'avez véu mains lieux sauvages
Et si savez plusieurs langages»
S*avez en mainte terre esté.
De passer mer ay voulenté.
Si vous vueil avec moy mener
Et nouvel office donner :
Forrier vous fas de prendre hostiex
Pour moy et pour mes gens; car miex
Le ferez, ce tien i mot court.
Que nul autre home de ma court :
Pour ce le di.
PILLE-AVAINE.
Chier sire, pas ne vous desdi:
Je m'en vois donc sauz plus attendre
Hostîex pour vous et voz gens prendre,
Es quiex meshuî descenderez,
Sire, et vous y reposerez
Jusqu'à demain.
LE ROT.
Seigneurs, en loing pais vous main :
Toutes noz aises pas n'arons ;
Prenons tout ce que avoir pourrons
En souflBsance.
ij% CHEVALIER.
]\ ie fouit, sire, sanz doubtance
Et est raison.
LE VALET ESTRANGE.
N'est-ce pas ici la maison.
Dites, m'amie, a un preudomme
FRANÇAIS
du pain et de l'eau, je veux y aller, si Ken
me donne la sanlé.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Mon très-cher seigneur, je le ferai, povn
que cela vous plaise.
LE ROI.
Cest bien , que chacun se uise et le
tienne coi. Allez-moi chercher Pille-AYoine:
il a été dans un grand nombre de pays, à
ce qu'on me dit.
LE PREMIER SERGENT.
Très-cher sire, j'y vais. — Holi, holi,
Pille-Avoine 1 holà , bien vite I le roi toqs
envoie chercher, il vous demande.
PILLE-AVOINE.
Je vais y aller de grand coBor. — Qw
désirez-vous, sire?
LE ROI.
Pille-Avoine, j'ai oui dire qoe vous itei
vu maints lieux sauvages, que vous mei
plusieurs langues et que vous êtes allé en
mainte terre. J'ai la volcmté de passer la
mer, et veux vous emmener avec moi et
vous donner un nouvel office : je voos faê
mon fourrier, et vous aurez a retenir des
logis pour moi et mes gens; car je cm,
en un mot , que vous remplirez mieux cet
emploi que nul autre homme de ma cour:
c'est pourquoi je le dis.
PILLB-AVOINE.
Cher sire, je ne vous dédis pas : je id eo
vais donc, sans attendre davantage, pi^adre
des logemens pour vous et pour vos gens;
vous y descendrez aujourd'hui, sire, et tous
vous y reposerez jusqu'à demain.
LE ROI.
Seigneurs, je vous mène dans ud pays
lointain : nous n'aurons pas toutes dos ai-
ses ; contentons-nous de tout ce que nous
pourrons avoir.
LE DEUXIÈME CHEVALIER-
Sans doute , il le faut, sire, et c'est rai-
son.
LE VALET ÉTRANGER.
Dites, m'âmie, nest pas ici la maison
d'un prud'homme qui va à Rome arec sa
AU MOTBN-AGl.
601
Qqî va» li et sa femme, à Homme
Et qui à chamberiere avoit
Une qoe Osanne on appelloit;
Cedienl-il?
OSANIIB.
Mon ami, bien veigniez, oïl;
Tenei pour ceriaio je sui celle.
Poar Dieu merci » quelle nouvelle
Me direi de eulx?
LB VALET.
Dame, trespassez sont touzdeux.
Ce vous fas-je bien assavoir;
Se ne créés que die voir,
Vez ci lettres que vous apport
Gomment, à l'issue d*un port
Qui est en Ghipre, trespasserent;
Mais avant leur mort m*alouerent
Pour vous ces lettres apporter
Et pour vous dire et ennorter
Qu'acomplissez vostre promesse,
Pour qupy Dieu les giec de tristesse
Et mette es cteulx.
OSANIIB.
Gertes, j'en feray tant que Diex
Gré m'en sara*
LB VALLET.
S*il ont bien, miex vous en sera.
Dame, je n*en vueil plus parler ;
Mais à Dieu ; je m'en vueil Kaler
Dont je vien, dame.
OSAlfliS.
Le corpe vous saune Diex et l'ame.
Mon ami chierl
FILLB-AVAIlfB.
Seigneurs,, sanz vous longues prescbier,
Tenez pour vray comme evangille
Que vous ne venrez mais en ville
Que n'entrez en Jérusalem.
Je vous y vail un drugeman.
Pour ce que j'entens bien lalin
Et que je parle sarrasin
Etturquien*.
"Au moyen- igc, ia coniuisMiice des langues
«iiungèrc» élail moins rare qu'on ne le pens€. Un
romancier» parlant d'une héroïne qu'il nomme Do-
ramc la pucele, dit :
Kt n Mvoit parler el franchois et latin,
femme et qui avait pour chambrière une
(femme) que l'on appelait Osanne, à ce
qu'ils disent ?
OSANNE-
Oui , mon ami, soyez le bienvenu; tenez
pour certain que je suis celle-là. Pour Ta-
mour de Dieu , quelle nouvelle me direz-
vous à leur sujet?
LE VALBT,
Dame, je vous fais bien savoir qu'ils sont
trépassés tous deux ; si vous ne croyez pas
que je dise la vérité , voici des lettres que je
vous apporte (et qui marquent) comment Us
trépassèrent à l'issue d'un port qui est en
Chypre ; mais avant leur mort ils me louè-
rent pour vous apporter ces lettres et pour
vous dire et vous prier d'accomplir votre
promesse, afin que Dieu les retire de la tri^
tesse et les mette dans les cieux.
OSANNB.
Gertes, j'en ferai tant que Dieu m'en saura
gré.
LB VALBT.
S'ils en éprouvent du bien, il ne vous en
sera que mieux. Dame, je ne veux plus en
parier ; mais adieu ; je veux m'en retourner
au lieu dont je viens, dame.
OSANNE.
Mon cher ami, que Dieu vous guérisse le
corps et l'ame 1
PILLB-AVOINB.
Seigneurs , sans vous prêcher longue-
ment , lenez pour vrai comme évangile que
la première ville dans laquelle vous entre-
rez sera Jérusalem. J'y vaux pour vous un
drogmao, puisque j'entends bien le latin et
que je parie le sarrasin et le turc.
Lonbart, cl roBinion, breton el linoûn;
De .itiii. langifea treit ea doctrini.
{Jloman de CharUt'U'Chauve , Ms. La Yalliére ^
n«49, fol. 19r*,col. 1, V. 15.)
Le» chroniques oifi^nt plusieurs passages ana-
logues.
M2
THÉÂTRE FRANÇAIS
U PRmiBR GHBVAUBR.
Loez soit Diex l or nous va bien.
Quant nous avons si bien marchîé
Que tant en sommes approucfaié,
Gomme tu dis.
LE ROY.
Or t*en va bellement tandis
Quaprès toy bellement irons.
Savoir oii nous habergerons ;
Delîvres-toy.
PILLE-AVAUfE.
Très<:hier sire» g'y vois, par foy 1
— Dame, se voulons hebergier
Geens, nous pourrez-vous aîsier
De vivre et de lis pour dis hommes
Qu'en une compagnie sommes?
Q'en dites-vous?
OSANNB.
Oil, certes, mon ami doulx;
Et si pourrez dire, sanz guille.
Que ou meilleur hoslel de lu ville
Serez logiez.
pills-[a]vaine.
Bien est, de ci ne vous bougiez:
En Teure à vous relourneray.
— Mon chier seigneur, je vousdiray
J*ay pris pour vous hebergerie
En la meilleur hostellerie
Qui soit en toute la cité.
Ce m'a Ton dit pour vérité.
Venez-vous-ent.
PREMIER CHEVALIER.
Alons avant, premièrement.
Sire, au temple Dieu gracier
Et dévotement mercier:
Il Tesconvient.
ij. CHEVAUER.
Mais de raison il appartient
A tel seigneur comme vous estes.
Va tendis, pren les plus honaestes
Chambres et les plus agréables,
Fay faire liz et mettre tables
Pour le diner.
PILLE-AVAINE.
De ce saray-je bien finer ;
G'y vais le cours.
LE ROT.
Avant ! alons-nous-en touz jours
Tant qu'au temple puissons venir;
LE PRUIBR CHBVALIBR.
Dieu soit loué! cela va bieo, pnKqoe
nous avons tellement marché que nous ea
sommes si près, comme tu dis.
LE ROI.
Allons, va -t'en doucemeiit saroir cm
nous nous logerons, pendaflit ce temps -b
nous te suivrons à notre aise; dépècbe4<K.
PILLE-AVOim.
Très -cher sire, j'y vais, pir (osa) foi ? -
Dame, si nous voulons nous loger ici, pcrar-
rez-vous nous procurer des virres et àes
lits pour dix hommes dont se compose no-
tre compagnie? qu'en dites- vous?
OSAHRB.
Oui, certes, mon doux ami ; et w€ios pour-
rez dire, sans tromperie, qoe vous serez lo-
gés dans le meilleur hôtel de la TiUe.
PILLB-AVOIHB.
C'est bien , ne bougez pas d'ici : je re-
viendrai auprès de vous tout à l'heure. -
Mon cher seigneur, je vous dirai quej*ai
pris un logement pour vous dans la metl-
leure hôtellerie qui soit en tonte la ville.
c'est la vérité, à ce que l'on m'a dit. Yeon-
vous-en.
LE PREMIER CHBVALOUR*
Sire , allons premièrement au temple
pour rendre grâces à Dieu et le remercier
dévotement : c'est nou'e devoir.
LE DBOXIÈIIE CHBVALIBa.
C'est raison de la part d'un seigneur td
que vous. Pendant ce temps-là. Ta, prends
les chambres les plus décentes et les plus
agréables, fais faire les lits et mettre les u-
blés pour le diner.
PILLE- AVOINE.
Je saurai bien m'en acquitter. J'y vais sur-
le-champ.
LE ROI.
En avant! allons- nous- en toujours um
que nous puissions venir au temple ; je nf^
AU MOYEN-AGE.
603
Nule part ne me vueil tenir,
Tant que je soie ens.
LE PREMIER SERGENT.
Mon chier seigneur, entrez ceens :
Vez ci le temple tout ouvert»
£t sur l'autel à descoutert
A des reliques.
LE ROT.
Doulx Jhesus, qui es es cantiques
Appelle l'espoux et Tami
Des saintes âmes, quant en my
Ton saint temple je me voi estre,
Je t'en merci, doulx Roy celestre,
Et de touz les autres biens fais
G'onqoes me fis et que me fais
De jour en jour et sanz cesser.
Ha, Sire ! Tueillez adresser
Mes ouvres çà jus telement
Que ce soit à mon sauvement.
Ici vueil m'oroison finer.
— Seigneurs, temps est d'aler dîner;
Demain ci endroit revenrons,
Se Dieu plaist, et messe y orrons.
Alons<-nous-ent.
ij*. SERGENT.
De vous desdire n'ay talent.
Par sainte HeWne.
PREMIER CHEVALIER.
Je voy çà venir Pille-A vaine
Gomme homme appert.
PILLE-A VAINE.
Vostre viande si se pert.
Monseigneur : le penser laisses.
— Seigneurs, de venir l'avances;
Avant, avant!
ij* CHEVALIER.
Nous alons; vas touz jours devant
Jusquesà l'uis.
PILLE-AVAINE.
Si fas-je tant comme je puis ;
N'ay talent de moy ci tenir.
— Dame, ves ci nos gens venir
Trestouz ensemble.
OSANNE.
Au mains, sire, à ce le me semble
Que touz vous suivent.
PILLE-AVAINE.
Je vous promet que pas ne cuidenl
Estre si bien comme ilz seront
veux m'arréter nulle part que je n'y sois
entré.
LE PREMIER SERGENT.
Mon cher seigneur, entrez céans: voici le
temple tout ouvert, et sur l'autel il y a des
reliques découvertes.
LE ROI.
Doux Jésus , qui dans les cantiques es
appelé l'époux et l'ami des saintes âmes,
puisque je me vois au milieu de ton saint
temple, je t'en remercie, doux Roi des
cieux , comme des autres bienfaits dont tu
m'as comblé et que tu me prodigues sans
cesse de jour en jour. Ah , Sire ! veuillez
diriger mes actions ici-bas de manière à ce
qu'elles profitent à mon salut. Je veux ici
terminer mon oraison. — Seigneurs , il est
temps d'aller dîner; demain nous revien-
drons ici, s'il plaît à Dieu, et nous y enten-
drons la messe. Allons-nous-en.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Par sainte Hélène ! je n'ai pas envie de
vous dédire.
LE PREMIER CHEVALIER.
Je vois là -bas Pille -Avoine qui vient
comme un homme pressé.
PILLE-AVOINE.
Votre dîner se gâte, monseigneur : cessez
de rêver. — Seigneurs, engagez-le à venir ;
en avant, en avant!
LE DEOXIÈME CHEVALIER.
Nous y allons; va toujours devant jusqu'à
la porte.
PILLE-AVOINE.
C'est ce que je fais tant que je peux ; je
n'ai pas envie de me tenir ici. — Dame ,
voici venir nos gens tous ensemble.
OSANNE.
Au moins , sire , il me semble qu'ils vous
suivent tous.
PILLE-AVOINE.
Je VOUS promets qu'ils ne croient pas être
aussi bien qu'ils seront quand ils se ver-
604 THÉATRC
Qttânl en leon chambres se verront.
— Chier sire, tous serez ceens.
-— Avant I seigneurs, entrez tonz ens,
S*ales à taUe.
PRBHm SUGBIIT.
Pour esire au roy plus agréable,
Voulray servir.
ij' SBRGBNT.
Aussi feray-je et desservir.
Quant temps sera.
Entre vous tons chascun sera
A ma table h ni à ce diner.
Sa, de l'iaue ! sa I pour laver,
Ainsqu'à table aille.
PSBMIBR SBRGBMT.
Tantost, sire, en arez sanz faille
Bien brgement.
OSARNB.
Biao sire Diex, merci I comment
Me cheviray, n*en quel arroy
Me mettray-je? Vez ci le roy
D'Arragon, moult bien le congnois
Et à sa chiere et à sa vois.
Certes, morte sui, si m'avise ;
Mais en ma chambre en telle guise
Me vois lier d'un cuevrecfaîef
Et couvrir ma face et mon chief
Qu'il pourra bien assez muser
Avant qu'il me pnist aviser
Ne recongnoistre.
PRBIfIBR SBRGBNT.
Lavez, sire; que Diex acroistre
Vous vueille en grâce 1
LB ROT.
Seigneurs, je vueil que l'en me face
Cy venir mon hoste et m'ostesse
Pour diner: ce seroit sîmplesce
S'avecques moy ne les avoye.
— Pille-Avaine, ortost met-te à voie
Dealer les querre.
PILLB-AVAIHB.
Yostrecommant feray bonne erre,
Sire; mais n'arezque la dame.
LB ROT.
Pour quoy ?
PILLB-AVAIRB.
Pour ce qu'est veuve famé ;
Dit le vous ay.
PRAMÇAIS
ront dans leurs chambres. — Cher sire,
serez céans. — En avant, seignean! ei
touz ici et mettez-vous à table.
LB PRRHIBR SERGENT.
Pour être plus agréable au roi » je
servir.
LB DBUXIÈIfB SERGBRT.
Moi aussi, et je veux desserYÎr, qoai
en sera temps.
LBROI.
Vous tous, vous dînerez aojourd'bui i
table. Holà, de l'eau ! Holà 1 je veax dm
ver les mains avant de m'y mettre.
LB PRBUIBR SBRGEMT.
Certainement, sire, vous allei en aroir
abondance.
OSARIIB.
Beau sire Dteo, miséricorde! coo»
m'en tirerai-je, et en quel costume me m
ire? Voici le roi d'Aragon, je lecoos
très- bien à sa figure et à sa mx. Certes.
suis morte , s'il m'envisage; iDaisje?ais
ma chambre m'aflubler d'un bonnet et «
vrirma tête et ma face de telle sorte qt
pourra bien attendre long-temps araot i
pouvoir m'estaminer et me recoonaltre.
LB PRBUIBR SBRGBIIT.
Lavez-vous , sire; que Dieu veuille toi
combler de grâces !
LBROI.
Seigneurs, je veux qu on me fasse feoi
ici mon h6te et mon hàiesse pour (fioer
ce .serait ridicule que je ne les eusse j»
avec moi. — Pille - Avoine, alloas.» œets-w
vite en route pour aller les chercher.
PILLB*AVOINB.
Je ferai tout de suite fotre coin'»^'^'^
ment; mais vous n'aurez qoe la i^^-
LE ROI.
Pourquoi?
PILLE-AVOINE.
Parce que c'est une femme leuve;]*'
Tni dit.
AU MOTBN-AGB.
605
LE ROT.
e m*en chaut non; va sanz delay,
Fai-la venir.*
PILLE-AVAIIIB.
^ame, sanz vous plus ci tenir,
lonseigneur vous prie et vous mande
(u'avecques li de sa viande
Venez dîner.
OSANHB.
in l*eure vien de desjuner,
li si me fa(lt garder ici.
Dites-li la seue merci ;
Mie n'iray.
PILLE-AVAIRB.
Sy ferez 9 car je vous diray
Il vous en sara très mal gré,
Se n'i venez; mais soit secré
Ce que vous di.
OSAIINB.
Sire, g^iray donc, puis ce dy
Qu'il m'en pourroit mal gré savoir.
Me vueil pas sa haine avoir:
Sa donc! g*y vois.
LB ROT.
U'ostesse, sa ! pour ceste fois
Je vueil que ceez devant moy;
Car quant femme à ma table voy,
f en sui plus aise.
OSANNB.
Sire, je vous pri qu'il vous plaise
Que pas n'i siesse.
LE ROT.
Vous serrez, voir, aussy grant pièce
Con nous; n'en faites jà dangier.
Or avant ! pensez de mangier,
Et faites bonne chiere, dame.
Comment avez nom, par vostre ame?
Dites-le-moy.
OSANHB.
Servante, sire, en bonne foy.
Pour ce que voulentiers je sers
Grans et petiz, et frans et sers;
Servante ay non.
LB ROT.
C'est pour vous un noble renom
Et dont miex valoir vous devrez.
E gar ! dame, pour quoy plorez,
Se Dieu vous voie?
OSAIINE.
Certes, sire, morir voulroie
LB ROI.
Peu m'importe; va sans délai, fais -la
venir.
PILLE-AVORIB.
Dame, ne restez plus ici: monseigneur
vous prie et vous mande que vous veniez
diner à sa table avec lui.
OSANITB.
Je viens de déjeûner à l'instant même, et
il faut que je surveille ici. Remerciez-le de
ma part; je n'irai point.
PILLB-AVOINB.
Si fait, car je vous dirai que , si vous n'y
venez pas, il vous en saura très -mauvais
gré ; mais que ce que je vous dis soit secret.
OSAlflfB.
Sire, j'irai donc, puisqu'il pourrait m'en
savoir mauvais gré. Je ne veux pas m'atti-
rer sa haine : eh bien donc ! j'y vais.
LE ROI.
Allons , mon hôtesse I je veux que, pour
cette fois, vous soyez assise devant moi ; car
quand je vois une femme à ma table , j'en
suis plus joyeux.
OSAIINB.
Sire, je vous prie de vouloir bien me dis-
penser de m'y asseoir.
LE ROI.
En vérité , vous serez assise ans» long-
temps que nous ; ne faites pas de cérémo-
nies. Allons! pensez à manger, et foites
bonne mine, dame. Par votre ame! com-
ment vousnommezrvotts? dites*Ie-moi.
OSAIINB.
Servante, sire, en vérité, attendu que je
sers volontiers grands et petits , libres et
serfs; je m'appelle Servante.
LE ROI.
Ce voua est un noble renom et qui devra
de plus en plus vous être profitable. Eh, re-
gardez ! dame , Dieu vous protège ! pour-
quoi pleurez-vous?
OSANNE.
Certes, sire, je voudrais mourir quand je
606
tiiAatrb
QaaDt me souvient de mon mari.
Qui mors est : pour ce ay cuer marri.
Je n'en puis mais.
LB ROT.
Je n'en parleray, dame, huymais :
Je Toy que n'estes pas en joye;
De vostre corrouz il m'annoye,
Si ne TOUS peut-il que grever.
— Ayant ! apportez à laver;
Ostez de ci.
ij*. SERGENT.
Tantost, chier sire. Çàl vez ci
Tout prest : lavez.
LE ROT.
Tempré ceste yaue bien avez.
Verse, verse ! Diex ! qu'elle est bonne !
Or avant! à m'ostesse en donne.
— Lavez, m'ostesse.
OSARNB.
Combien qu'en mes mains n'ait pas
gresse,
Sire« feray vostre commant ;
Mais cel annel mettray avant
Cy devant moy.
LE ROT.
Dame, cest annel que ci voy
Vous plaira-il à le me vendre ?
Dites, m'amie, sanz attendre :
S'il vous plaist, je Tachateray ;
Et sachiez je vous en donray
Plus qu'il ne vaille.
OSAHNE.
Sire, je vous pri, ne vous chaille
De le plus ainsi bargulgnier ;
Car pour amour d'un chevalier,
Qui le m'a, sire, en vérité.
Donné (et en ceste cite
Encore est), je le garderay ;
Jà, certes, ne le venderay
Jour de ma vie.
LE ROT.
Dont il li vint ne sçay-je mie ;
Mais une foiz je le donnay
Une dame que moult amay,
Qui de cest siècle est trespassée.
En paradis soit repassée
De gloire avec les sains son ame !
Car c'estoit une vaillant dame ;
Mais ma mère, par traïson,
La fist morir et sanz raison,
FRANÇAIS
me souviens de mon mari, qui est mon
c'est pourquoi j'ai le coeur chagrin » je n'a
puis mais.
LE ROI.
Dame, je n'en parierai plus désormab:
je vois que vous n'êtes pas en joie ; votre
chagrin m'aiïecte, et il ne peut que vcm
faire du mal. — Allons! apportes -moi ée
quoi me laver ; desservez.
LB DBinuiME SBRGBHT.
Tout de suite , cher sire. Allons ! tout esl
prét:lavez*vous.
LB ROI.
Vous avez bien fait tiédir cette eau.
Verse, verse I Dieu ! qu'elle est bonne ! Al-
lons ! donnez-en à mon hôtesse. — Lavs-
vous, mon hôtesse.
OSÂNNB.
Sire, bien qu'il n'y ait pas de graisse i
mes mains » j'obéirai à votre comraalld^
ment ; mais auparavant je mettrai cet anano
ici devant moi.
LE ROI.
Dame, vous plairait-il de me Tendre cfi
anneau que je vois ici? m'amie , réponda
sur-le-champ: si cela vous piaf t» je vous ra-
chèterai , et sachez que je vous en donne-
rai plus qu'il ne vaut.
OSANNB.
Sire, je vous en prie, veuilles ne pins ie
marchander ainsi ; car je le garderai poor
l'amour d'un chevalier, qui, en vérité, me Ta
donné, sire, et qui estencore dans cette ville.
Certes, je ne le vendrai jamais de ma vie.
LE ROI.
Je ne sais pas d'où il lui vint ; mais au-
trefois je le donnai à une dame que j'aimab
fort (et) qui est passée de ce monde (en Fao-
tre). Que son ame soit en paradis noorrie
de gloire avec les saints 1 car c'était urne.
brave dame; mais- ma mère la fit mourir
traîtreusement et sans raison, en lui impu-
tant par haine une action très-honteose
qu'elle n'avait pas commise et en me dos-
AU MOYIN-AGI.
607
Qui par baioe un trop lait fait
Lii mistsus que n*avoit pas fait,
Et faulcement m'eu eoorta.
Et irous dy bien qu'elle porta
Neuf mois entiers et sanz séjour
Ces .iij. filz» et touz eu un jour
Les enfanta^ la bonne et belle 1
Certes, quant il me souvient de elle»
Le cuer tant me serre etdestraint
Qirà plorer sui forment contraint.
Haa, Osanne, très chiere suer !
Pour vous souvent, m'amie, ou cuer
Grant douleur sens.
OSAHIIE.
Ho, sire roys! je vousdeffens
Le plourer : ne le puis souffrir.
A descouvert vous vueil offrir
Ma face et à vous touz ensemble.
Sui-je Osanne? que vous en semble ?
Dites-le-moy.
LE ROT.
Chiere amie, quant je vous voy.
Je sui hors de doleur amere.
— Mes enfans, vez ci vostre mère,
N'en peut de nul estre blasmée.
E Diex ! de pitié s*est pasmée.
— Osanne, ma très chiere amie,
A moy baisier ne laissiez mie.
— Ne scé se m'ot.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire, elle ne peut dire mot
Tant de joie com de pitié ;
Laissiez-la tant, par amislié,
Qu'à soy reviengne.
LE ROT.
Ne peut estre que plus me tiengne
De la baisier et acoler.
~ Ma suer, sanz vous plus adoler.
Parlez à moy.
OSAPlIfE.
Ha, mon très chier seigneur le roy !
Assez ay eu paine amere
Sanz cause, et tout par vostre mère.
Vous le savez.
LE ROT.
C'est voir, dame, et vous en avez
Esté vengée tellement
Que Dieu de son vray jugement,
Qui rentà chascun son mérite,
La fist morir de mort sobite ;
nant de faux avis sur son compte. Et je
vous dis bien qu'elle porta neuf mois en-
tiers ces trois fils, et qu'elle les enfanta tous
en un jour , la bonne et la belle 1 Certes ,
quand elle me revient en méminre, mon
cœur se serre et se déchire tellement que je
suis forcé de pleurer. — Ah, OsaAiie, très-
chère sœur ! souvent , mon amie, je sens
pour vous une grande douleur au c^eur»
OSANNE.
Ah> sire roi ! je vous défends de pleurer :
je ne puis le souffrir. Je veux vous offrir ma
face à découvert , et à vous tous tant que
vous êtes. Suis-je Osanne? que vous en sem*
ble? dites-le-moi.
LE ROI.
Chère amie, puisque je vous vois, je suis
délivré de (mon)amère douleur. — Mes en-
fans , voici votre mère, elle ne peut être
blâmée de personne. Eh Dieu! elle s'est pâ-
mée d'attendrissement. — Osanne, ma très-
chère amie, je t'en prie, baise-moi. — Je ne
sais si elle m'entend.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire, elle ne peut dire (un seul) mot, autant
de joie que d'attendrissement ; laissez-la, au
nom de l'amitié, jusqu'à ce quelle revienne
à elle.
LE ROI.
Je ne puis plus m'empécher de la baiser
et de la serrer entre mes bras. — Ma sœur>
faites trêve à votre chagrin et parlez-moi.
OSANNE.
Ah, mon très-cher seigneur le roi I j'ai eu
sans cause assez d'amères douleurs , et le
tout par votre mère, vous le savez.
LE ROI.
Dame , c'est vrai , et vous en avez été
tellement vengée que Dieu , qui par ses
jugemens équitables donne à chacun ce
qu'il mérite, la fit mourir subitement; et son
corps devint aussi noir que de l'encre , je
608
TBÉATM
Ec devint son corps aussi noir
Comne arrement, je vous dy voir.
Ore plus ci n'arresierons ;
Mais à joie vous enmeiirons
En Arragon» qu'est nostre terre.
Faites-me tost venir bonne erre
Les menesterez qui joueront»
Ou mes clers qui bien chanteront,
Tandis qu'en irons nostre voie.
Onques mais je n'o si grant joie»
ITen double nuls.
ij* GHEVALIKR.
Vez-les ci où sont jà venuz.
Alons tout droit par ce sentier.
•— Avant, seigneurs ! faites mestier
Pour nous esbatre.
leyjeuent le$ menesterez, et t'en va le jeu,
BZPUCIT.
vous dis la vérité. Maintenant nous ne
arrêterons plus ici ; mais nous vous emmè-
nerons avec joie en AragoUt qui est noir^
terre. FaitesHnoi promptement venir mes
ménestrels pour jouer* on mes clercs pour
bien chanter, pendant que nous feroits
route. Jamais je n'eus une aussi grande
joie, personne ne doit en douter.
LE DBinaiKB GBSVAUKft.
Les voici, ils sont déjà venus. Allons Umt
droit par ce sentier. — En avant, seigneurs '
faites votre métier pour nous ébattre.
Ici leê ménestrels jouenif et les acteurs s'en vont.
rui.
F. M.
AU MOYEN-AGE.
609
UN MIRACLE
DE NOSTRE-DAME
NOTICE.
Ce miracle se trouve dans le manuscrit
7208. 4. B, et commence folio 262 recto. 11
est précédé de six pièces dont voici les ru-
briques.
Cy commence un Miracle de Nostre-Dame, de Ro-
6erf le Dyable,fiit du duc de Normendie, à qui ilfu
mnjoint pour see meffaix que il feist le f6l $anx par.
ier; et depuis oî Nostre- Seigneur merey de li, et es-
pousala file de l'empereur *. Folio 157 reclo.
Q/ comenee un Miracle de Nostre - Dame et de
sainte Bautheuch, femme du roy Clodovetis , qui,
pour la rébellion de ses deux enfans, leur fist cuire
les jambes : dont depuis se revertirent et devindreni
religieux **. Folio 173 recto.
Cy commence un Miracle de Nostre-Dame, com-
ment Nostre-Seigneur tesmoingna que un marchant,
qui avait emprunté argent d^un Juif à paier à jour
nommé, Vavoit bien et deuement paie, combien que
le Juif lui reniast ; et, pour ce, se fist le Juif crestien-
ner. Folio 192 recto.
* Cette pièce a été publiée k Roaen , par Edouard Frère,
en 1 836 , eo un volnme in-8<*.
* Ce miracle a été pareillement publié in- 8*, k Rouen,
le même libraire, en i838, à la fuite de l'Essai sur
Us Enen4s deJumièges, par E. -Hyacinthe Langloii du
Pont^e-rArehe.
par
Cy commence un Miracle de Nostre-Dame , d^un
marchant nommé Pierre le Changeur, qui par lonc-
temps avait vesqui de mauvaise vie , quifttsi ma--
lade que il euidoit morir; et en sa maladie vit en
avision les dyàbles qui le vouloient emporter, et
Nostre-Dame Ven garenti à la prière d'un ange qui
le gardait; et depuis vint à santé, et fist tant de bien
qu'il converti un Sarrazin, Folio 205 recto.
Cy commence un Miracle de Nostre-Dame, de la
fille d^un roy qui se parti éPavee son père pour ce
9U0 il la vouloit espouser ; et laissa habit de femme,
et se mainteint eom chevalier, et fu sodoier de Vem-
pereur de Constantinoble , et depuis fu sa femme.
Folio 221 recto.
Cy commence un Miracle de Nostre-Dame, de
saint Lorens que Dacien fistmorir; et Philippe Vem-
pereur fist -il morir pour estre emperiere. Folio
246 recto.
Enfin le Miracle de Glovis , que nous pu-
blions ci-après, est suivi de celui-ci, qui ter-
mine le manuscrit de la Bibliothèque Royale.
Cy conmence un ItBracle de Nostre-Dame, de saint
Alexis qui laissa sa femme le jour qu'il l'ot espousée,
pour àler estre povre par le paHs pour l'amour de
Dieu et garder sa virginité; et depuis revint chiez
son père, et là morut soubzun degré, et ne le eognut
Ven devant qu'il f\k moft. Folio 280 recto.
F. M.
UN MIRACLE DE NOSTRE-DAME.
NOMS DES PERSONNAGES*
AURELIAN.
LE ROY CLOVIS.
PREMIER CHEVALIER.
ij« CHEVALIER.
iij« CHEVALIER.
HUCHOM PASSE-PORTE, eicnicr.
GIEFFROY, premier porre.
RENIER , ij« porre.
CLOTILDB.
Y8AREL, ladamolielle.
LIENART, iij* porre.
GONDEBAVT, roy.
PREMIER CONSBILLIER
GONDBBAUr.
ii« CONSBILLIER.
YTIER, chamberlant.
PREMIER SERGENT,
ij* SERGENT.
LES MENESTREZ.
ROBERT, eaeuier.
KATHERINE. Tcntriere.
DIEU.
NOCTRE-DAME.
GABRIEL.
HICHlËL.
SAINT-JEHAN.
UN PREVOST.
LE ROY DES ALEMANS.
PREMIER CHEVALIER ALEMANT^
L'ESCUIER ADRELIAN.
g« CHEVAUER ALEMANT.
ilj* CHEVALIER ALEMANT.
iiijo ALEMANT,
REMI, aTeeTea<{ue. •
PREMIER CLERC.
ij* CLERC.
39
eio
THÉATBK FRANÇAIS
Cy coroence un Miracle de Nosira - Dame p co-
ment le roy CIotîs se list creslienncr à la requesie
de Clotilde, sa femme, pour une bataille que il aToit
contra Alemans e[t] Senes , dont il ot la Tictoire ;
et en le cresliennent envoia Diex la sainte Am-
pôle.
AURELIAN.
Mon très chier seigneur redoublé,
Mahon, par la quelle bonté
Vous tenez le règne de France,
Vous niaintiengne en ceste puissance;
Et, aussi qu'il fait les biens croistre,
Vous vueille-il en honneur accroistre
Et en bonne vie tenir
Et de voz emprises venir.
Sire, à bonchiefl
LE ROT.
Et il TOUS Tueilie de meschief.
Amis Aurelian, deflendre I
Quoy.qui soit, me faicles entendre
Cornent se porte la besongne
De nouTel, amis, de Bourgongne.
Vous n'estes pas ai mal senez
Que ne sachez, puis qu'en venez.
De Testât du roy Gondebaut ;
Quelque chose saToir m'en fault
Ysnel le pas.
AURELIAIf.
Sire, ne tous mentiray pas,
Et je croy que bien le savez.
Selon ce qu'escript li avez,
Vez ci qu'il tous rescript, chier sire ;
Toutes voies tous Tueil-je dire
Une chose que j'ay Téu :
J'ay tant enquis que j'ay sccu
Que Gondebaut a une nièce,
El si TOUS jur qu'il a grant pièce
Ne vi si sage damoiselle,
Me si gracieuse pucelle :
Biau maintien a en son aler,
C'est tant courtoise en son parler.
Que le monde s'en esmerveille ;
De lis et de rose vermeille
..Porte couleur entre-meslée.
Et monstre bien qu'elle fu née
De royal gent et de sanc hault.
Combien que le roy Gondebanlt
Occist Chilperic son père,
Non obstant qu'il fussent frère,
Vous affermé-je tout pour voir
Ici commence un Uiracie de Notre-Dane,
ment le roi CloTis se fit baptiser à la requête de
Clotildcj sa femme, à la suite d^une bataille qu^il
avait contre les Allemands et les Saxons, sur les-
quels il remporta la victoire ; et a son baptême Dieu
euToya la sainte Ampoule.
AURÉLIEN.
Mon très-cher et redouté seigneur, que
Mahomet, par la bonté duquel tous teoez
le royaume de France, tous maintienne
dans cette dignité; et, de même qu'il fait
croître les biens (de la terre) , qu'il Teuille
accroître TOtre honneur, tous donner une
bonne Tieet tous faire Tenir, sire, heureuse-
ment à bout de tos entreprises.
LK ROI.
Ami Aurélien, qu'il TCuille aussi tous
deffendre de tout mail Quoi qu'il en soit,
apprenez-moi comment Tont depuis quel-
que temps les affaires de Bourgogne. Puis-
que tous en Tenez , tous n'êtes pas saos
connaître la situation du roi Gondebaut;
j'ai besoin d'en saToir tout de suite quelque
chose.
ADRÉLIEN.
Sire, je ne tous mentirai pas, ei je crois
que tous le saTez bien. RelatiTcment à ce que
TOUS lui aTCz écrit, Toici, cher sire, ce qu'il
TOUS répond; toutefois je Tenu tous dire
une chose que j'ai Tue : je me suis telle-
ment enquis que J'ai su que Gondebaut a
une nièce, et je tous jure qu'il y a long-
temps que je ne tîs une demoiselle aussi
sage et aussi gracieuse : sa démarche est no-
ble , et son langage est si courtois que le
monde s'en émerTeille ; son teint est entre-
mêlé de lis et de roses, et il montre bieo
qu'elle est issue de parens sur le trône et
d'un sang élcTé. Bien que le roi Gondebaut
ait tué son père Chilperic, nonobstant qu'ils
fussent frères , je tous affirme comme une
chose vraie qu'elle est digne d'aToir un roi
pour mari.
AU IIOTBN-AGB.
611
Qu'elle est digne d*un roy avoir
Par mariage.
CLOYIS.
Seigneurs, je vous vueil mon courage
Descouvrir. Touz à moy tendez.
Et ce que.diray entendez,
Je vous em pry.
PREMIER CHEVALIER.
Chier sire, dites sanz detri
Vostre vouloir secrètement :
Nous vous orrons touz bonnement,
N'en doublez point.
ij' CHEYAUER.
Yoire, et si diray ci un point:
Se^ conseil y fault, vous Tarez
Tel comme à vostre honneur sarez
Demander, sire.
GLOVIS.
Bien est ; vez ci que je vueil dire :
Je tiengque suis assez d'aage
Pour femme avoir par mariage
Dont lignie me puist venir
Royal qui ou temps avenir
Gouverne mon royaume et tiengne
Et le deffende et le sousliengne
Comme sien après mon obit.
Roy Gondebaut, si comme on dit,
A une nièce bêle et gente ;
De la demander est m'entente
A femme, se le conseilliez :
Si votis pri dire m'en vueilliez
Que vous en semble.
PREMIER CHEVALIER.
Respondez pour nous touz ensemble,
Sire, nous nous y assentons;
Quanque direz nous consentons
A estre fait.
iij*. CHEVALIER.
Seigneurs, vous me chargiez d*un fi)it
Qui ne m'est mie trop ligier;
Mais nient moins, pour vous abregier,
Je vous en diray mon avis.
— Se vous me créez, roy Clovis,
Certes, vous vous marierez
Tout au plus tostque vous pourrez.
Se Gondebciut vous veult sa nièce
Donner à femme, et qu'il 11 slesse.
Prenez-la, je le vous enorle,
Pour le bon renom c'on li porte
CLOVIS.
Seigneurs, je veux vous découvrir ma pen-
sée. Approchez-vous tous de moi , et écou-
tez ce que je dirai, je vous en prie.
LE PREMIER CHEVALIER.
Cher sire, faites-nous part tout de suite
et secrètement de votre volonté. Mous vous
écouterons tous de bon cœur, n'en doutez
pas.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Oui , vraiment , et à cela j'ajouterai que ,
si vous avez besoin de conseil, vous l'aurez
tel que vous pourrez le demander, sire,
dans l'intérêt de votre honneur.
CLOVIS.
C'est bien ; voici ce que je veux dire: je
pense que je suis d'âge à épouser une femme
dont il me puisse venir une lignée royale
qui dans l'avenir gouverne et tienne mon
royaume et le défende et le soutienne comme
sien après ma mort. Le roi Gondebaut, à ce
qu'on dit, a une nièce belle et gentille; mon
intention est de la demander pour femme,
si vous me le conseillez : je vous prie donc
de vouloir me dire ce qu'il vous en semble.
LE PREMIER CHEVALIER.
Sire, répondez pour nous tous ensemble,
nous nous en rapportons à vous ; nous con-
sentons que tout ce que vous direz soil fait.
LE .TROISIÈME CHEVALIER.
Seigneurs, vous me chargez d'un fardeau
qui ne m'est pas trop léger; mais, néanmoins,
pour vous abréger le temps, je vous dirai
mon avis à cet égard. — Si vous me croyez,
roi Clovis , certes , vous vous marierez le
plus tôt que vous pourrez. Si Gondebaut
veut vous donner sa nièce pour femme, et
que cela lui convienne, prenez-la, je vous le
conseille, en raison de sa bonne renommée
et du grand bien qu'on en dit; et s*il ne veut
pas consentir à cela, il faudra en chercher
612 THÉÂTRE
Et pour le grant bien c' on en dit;
Et s'a ce faire contredit,
Il en fauldra une autre querre
Bonne pour vous en autre terre
De sanc royal.
ije. GHEVALIBR.
Ce conseil est bon et loyal
En vérité.
PREMIER CHEVALIER.
Par m'amel il s'est bien acquitté,
Chier sire, sanz autre recort;
Nous sommes touz de son accort.
Je vous di bien.
CLOVIS.
t)r vien avant, Aurelian.
Il fault que voises en Bourgongne
Encore pour ceste besongne ;
N'y scé, pour la bien avoier»
Meilleur légat y «nvoier.
Si te diray que tu feras :
Tu diligence metteras
De parler à la damoiselle
Dont m'as apporté la nouvelle.
En secré ; garde que ne failles.
Ces vestemens pour espousailles.
Qui sont d'or, li présenteras ;
Cest annel aussi li donras
De par moy, ce n'est nul diffame.
Par si qu'elle sera ma femme :
Avoir la vueil.
AURELIAN.
Sire, je feray vostre vueil
Aux miex et au plus sagement
Que faire pourray, vraiement.
De vous congié ci prenderay ;
Mon escuier appelleray.
— Vien avant, HuchonPasse-Porie;
Tien, ce fardelet-ci emporte
Dessoubz t'esselle.
l'escuier.
Youlenliers, monseigneur; c'est telle,
Ce m'est avis.
AURELUN.
Que c'est n'en fault jà ci devis
Faire, que nous l'emporterons
Avec nous quant nous en irons.
Va touz jours. — Chier sire, entendez :
A Hahon soiez commandez I
Je m'en vois; mais je revenray
FRANÇAIS
ailleurs une autre qui soit digne de voaset
de sang royal.
LE DEUXIÈME CmSVAUER.
En vérité, ce conseil est bon et loyal.
LE PREMIER CHEVAUBR.
Par mon ame ! cher sire, il s'en est bien
acquitté, sans dire plus; nous sommes tous
de son avis, je vous le dis bien.
CLOVIS.
Allons! avance, Aurélien. Il faut qneiu
ailles encore en Bourgogne pour celle af-
faire ; je ne sais, pour la mettre en bon che-
min, y envoyer de meilleur ambassadeur.
Je te dirai ce que tu feras: ta te hâteras de
parler en secret à la demoiselle dont tu m'as
entretenu ; garde-toi d'y manquer. Tu lai
présenteras comme don de noces ces vête-
mens, qui sont d'or; tu lui donneras aussi
cet anneau de ma part, il n'y a rien de hon-
teux (à l'accepter) , moyennant qu'elle sera
ma femme : je veux l'avoir.
AURÉLIEN.
Sire, en vérité, je ferai votre volonté le
mieux et le plus sagement que je pourrai.
Je prendrai ici congé de vous ; j'appellerai
mon écuyer. — Avance , Huchon Passe-
Porte ; tiens, emporte ce paquet-ci sous loa
bras.
l'écutbr.
Volontiers, monseigneur; je crois que c est
de la toile.
AURÉLIEN.
Il ne faut pas s'occuper de ce que c'est;
nous l'emporterons avec nous quand nous
nous en irons.Va toujours.— Chersire,écou'
tez-moi : que Mahomet vous ait en sa garde.
Je m'en vais ; mais je reviendrai le plus iw
possible, sans aucun doute.
AU HOTBN-AGB.
613
Toiii le plus tosi que je pourray,
Sanz uuUe double.
GLOTIS.
Or vas et me rapporte toute
Sa voulenté de ce Fait-ciy
El s'il li plaira bien aussi
Ma compaigne eslre.
AURELIAN.
Mon redoublé seigneur et maisire,
Ne doublez, en mon cuer sera
Escripi quanqu'elle me dira,
Si que riens n'en oblieray,
Et si le vous recorderay
Au revenir.
CLOVIS.
Or lost ! sanz toy plus ci tenir,
Vaz besongnier.
PREMIER POVRB.
Aitens-me, ailens, Renier, Renier 1
Arreste, que je parle à toy.
Où vas-lu si tost, par la foy ?
Ne me mens pas.
i}\ POVRE.
Quanque puis j'avance mon pas
Et me paine corn diligens
D'estre avecques les autres gens
A la donnée.
PREMIER POVRB.
Pour qui sera-elle donnée
Ne quelle part?
ij*. POVRE.
Nescez-tu pas bien, di, coquart,
Que Glotilde, la nièce au roy,
A us povres qui sont devant soy,
Qu'elle voit qui en ont mestier,
Si lost comme elle ist du moustier.
Donne s'ausmosne de ses mains,
Aux uns plus et aus autres mains,
Selon ce que s'affection
Y est et sa devocion ?
Si vois savoir, c'est ma pardose.
Se d'elle aray aucune chose
Par charité.
PREMIER POVRE.
Renier, saches, pour vérité,
Que nulle part huy ne verti
Ne de son hostel ne parti,
Je l'ay scéu certainement;
Si que alons-m'en tout bellement
Devant le mouslier pour l'attendre.
CLOVIS.
Allons , va et rapporte-moi toute sa \o-
lonté au sujet de ceci, et de même s'il lui
plaira bien d'être ma compagne.
AURÉLIElir.
Mon redouté seigneur et maître , n'ayez
pas d'inquiétude , tout ce qu'elle me dira
sera écrit en mon cœur, en sorte que je n'en
oublierai rien, et je vous le rapporterar au
retour.
CLOVIS.
Allons vitel sans le tenir ici davantage,
va à ta besogne.
LE PREMIER PAUVRE.
Attends - moi , attends , Renier , Renier !
arrête, que je te parle. Par ta foi ! où vas-tu
si tôt? ne me mens pas.
LE DEUXIÈME PAUVRE.
Je presse le pas tant que je peux et Tais
diligence pour être avec les autres à la dis-
tribution.
LE PREMIER PAUVRE.
Par qui sera-t-elle faite, et où?
LE DEUXIÈME PAUTRB.
Ne sais-lu pas bien, dis, nigaud, que Clo-
lilde, la nièce du roi, aussitôt qu'elle sort de
l'église, donne de ses mains son aumône aux
pauvres qui sont devant elle et qu'elle voit
en avoir besoin, plus aux uns et moins aux
autres, suivant que son goût et sa dévo-
tion l'y portent? Je vais savoir, c'est mon
dernier mot, si j'aurai quelque chose d'elle
par charité.
LE PREMIER PAUVRE.
Renier, sache, en vérité, qu'elle n'est al-
lée nulle part aujourd'hui ni sortie de son
logis, j'en suis bien informé; allons-nous-en
donc tout doucement devant l'église pour
l'attendre , et tendons nos mains aux autres
personnes pour demander.
614
TUiATRK FUANCA18
Et aux autres gens noz mains tendre
Pour demander.
ij' POYRE.
C'est bien dit, n'y voy qu'amender.
Alons, amis!
CLOTILJDE.
De là où mon livre avez mis,
Ysabel, tantost le prenez,
Et au moustier vous en venez
Avecques moy.
LA DAHOISELLB.
Voulentiers, ma dame, par foy !
Prendre le vois, je vous di bien.
S'il vous plaist, mouvez; je le tien:
Vez-le ci, dame.
CLOTILDB.
Alons-m'en. Que Diex soit à m'ame
Débonnaire et misericors !
Avant que je passe plus hors
De ci endroit, me seigneray
Et à Dieu me commanderay
Qui m'aïst si com j'ay mestier.
— Damoîselle, puisqu'au moustier
Sui, sa mon livre 1
LA DAMOISELLE.
Tenez, dame, je le vous livre ;
La bource aray.
CLOTILDE.
Gardez-la tant que m'en voulray
Râler de cy.
LA DAMOISELLE.
Si feray-je, dame» et aussi
Derrière vous si m'asserray
Et mes patenostres diray
A basse vois.
iij*". POVRE.
Je ne scé se trop tart je vois
Au moustier, que la belle née
Glotilde n'ait fait sa donnée ;
Avancier me convient mes pas«
E ! je croy qu'encore n'est pas
Départie, puisque là voy
En estant Renier et GiefTroy.
J*ay espérance qu'il l'attendent.
Puisque je voy que les mains tendent;
Ne font pas de prendre dangier.
— Seigneurs, lez vous me vien rengier.
Dites-me voir, s'il vous agrée :
A Glotilde fait sa donnée,
Se Dieu vousgarl?
LE DEUXIÈME PAUVRE.
C'est bien dit, je ne vois rien de mieux à
faire. Allons, amis I
CLOTILDE.
Isabelle, prenez tout de suite mon livre
où vous l'avez mis, et venez-vous-en à l'é-
glise avec moi.
LA DEMOISELLE.
Volontiers, ma dame, par (ma) foi 1 Je tais
le prendre , je vous le dis bien. S'il vous
platt , mettez-vous en route ; je le tiens: le
voici, dame.
GLOTILDE.
Allons-nous-en. Que Dieu soit débonnaire
et miséricordieux pour mon ame! ÀTantqoe
je m'éloigne davantage d'ici, je me signerai
et me recommanderai à Dieu pour qu'il
m'aide comme j'en ai besoin.— DemoiseOe,
puisque je suis à l'église, donnez-moi mon
livre.
LA DEMOISELLE.
Tenez, dame , je vous le livre; j'aurai la
bourse.
GLOTILDE.
Gardez-la jusqu'à ce que je veuille in'eo
aller d'ici.
LA DEMOISELLE.
Dame, je le ferai ainsi ; je m'assiérai aussi
derrière vous et je dirai mes patenôtfes a
voix basse.
LE TROISIÈME PAUVBE*
Je ne sais si je vais trop urd à l'église-
peut-être Glotilde , cette beUe créature, a-
t-elle fait sa distribution; il me faut bâter
le pas. Eh I je crois qu'elle n est pas encore
partie , puisque je vois Renier el Geoffroy
debout là -bas. Je pense qu'ils rattendent,
vu qu'ils tendent les mains; ils ne font pas
de difficulté de prendre.- Seigneurs, JJ
viens me ranger près de vous. ^^^' ,
la vérité , s'il vous plaît : Dieu vous garde.
Glotilde a-t-elle fait sa distribution ?
AC MOYEN-AGB.
615
PREMIER POVRE.
Manii, nous 1 attendons, Lienart;
Bien veigniez-vous.
iij'. POVRE.
Et Dieu vous soit piteux et doulx,
Qui vous doint bien !
ij* POVRE.
En renc con nous te niez; çà vien,
Lienart amis.
iij* POVRE.
Voulentiers. Çà I vez me ici mis.
Avez-vous maille ne denier?
Encore en dites, Renier,
Se Dieu vous voie.
ijs POVRE.
Par foyl huy fourme de monnoie
Ne teing, Lienart.
PREMIER POVRE.
Non fis-je, moy, se Dieu me gart,
G'om m'ait donné.
iij% POVRE.
E ! depuis que nous fusmes né,
Diex nous a si bien pourvéu
Que noz vies avons eu.
Comment que soit, jusques à ore;
El si nous pourverra encore :
Laissons en paix.
AURELIAN.
Huchon, mettre me vueil huymais
Et vestir d'un habit tel comme
Il me fault pour sembler povre homme.
Sanz de ceste place partir.
Sa ! aide-moy à devestir,
AGn que j'aye plus tostfait;
Aviser me fault que mon fait
Caultement face et sagement.
(Ici vest un povre habit.)
Or me dy voir, se Diex t'ament :
Semblé-je ore homme, sanz ruser,
A qui aumosne refuser
Point on ne doie?
l'escuier.
Sire, oïl, se Mahon me voie,
Vous semblez bien un povre corps.
Comment ! voulez-vous aler hors
Donques ainsi?
AURELIAN.
Oil ; tu m'atenderas ci
Jusqu'à tant que je revenray.
Dessoubz m'essaille emporteray
I .
LE PREMIER PAUVRE.
Nenni , nous l'attendons, Liénard ; soyez
le bienvenu.
LE TROISIÈME PAUVRE.
Que Dieu vous soit miséricordieux et
doux, et qu'il vous donile du bien !
LE DEUXIÈME PAUVRE.
Mets-toi en rang comme nous; viens ici»
ami Liénard.
LE TROISIÈME PAUVRE.
Volontiers. Allons! me voici en place.
Avez-vous maille ou denier? Dieu vous pro-
tège! dites-le-moi. Renier.
LE DEUXIÈME PAUVRE.
Par (ma) foi ! Liénard, je n'ai tenu d'au-
jourd'hui aucune figure de monnaie.
LE PREMIER PAUVRE.
Mi moi non plus. Dieu me garde ! on ne
m'a rien donné.
LE TROISIÈME PAUVRE.
Eh ! depuis que nous sommes nés, Dieu
nous a si bien pourvus que nous avons
vécu, tant bien que mal, jusqu'à présent; et
il nous pourvoira encore ; restons en paix.
AURÉLIEN.
Huchon, je veux aujourd'hui m'afTubler
d'un habit tel qu'il me le faut pour ressem-
bler à un pauvre homme. Sans quitter la
place , allons ! aide-moi à me déshabiller,
afin que j'aie plus tôt fait ; il me faut aviser
à exécuter mon dessein avec précaution et
sagesse. {Ici il revêt un habit de pauvre,) A
cette heure dis-moi la vérité et que Dieu te
protège 1 sans détour, semblé-je maintenant
un homme auquel on ne doive point refuser
l'aumône?
l'éguyer.
Oui , sire , Mahomet me protège I vous
ressemblez bien à un pauvre diable. Gom-
ment ! voulez-vous donc sortir en cet équi-
page?
AURÉLIEN.
Oui ; tu m'attendras ici jusqu'à ce que je
revienue. J'emporterai ce sachet sous mon
aisselle, j'en aurai besoin; mais fais bien
616
THÉÂTRE
Ce sachet, j'en aray à faire;
Mais garde bien qu'à mon repaire
Ici te treuve.
l'escuier.
Ne doublés que de ci me meuve
Si revenrez.
CLOTILDB.
Ysabely vous que me direz?
Avis m'est temps est de r'aler;
Assez avons, à brief parler,
Yci esté.
LA DAMOISELLE.
Dame, vous dites vérité.
Avant qu'aiez vostre donnée
Faicte, midi sera sonnée,
Jà n'en doublez.
CLOTILDB.
Tenez, mon livre en sauf mettez ;
Je vueil altaindre de l'argent.
Que donrray celle povre gent
Quant passeray.
ADRELUN.
De lost aler ne fineray
Tant que je soie là venus
Entre ces gens povres et nuE.
Je voy Glotilde, qu'il attendent.
Venir à eulx ; et ilz li tendent
Les mains touz pour l'aumosne avoir.
Je vois faire aussi pour savoir
S'achoison aray ne querelle
Que je puisse parler à elle
Secrètement.
CLOTILDE.
Tenez, priez Dieu bonnement
Qu'en gré, seigneurs, ce que fas prengne,
Et en s'amour touz jours me tiengne
Et en sa foy.
PREMIER POVRE.
Amen/ Dame, de cuer l'en prqy
Très humblement.
ij*. POVRE.
Dame, par ce commencement
Vous soit Dieux amis si à fin
Qu'en sa gloire, qui est sanz fin,
Mette vostre ame !
iij* POVRE.
Pour cesteaumosne, chiere dame.
Que me faites, vous octroit Diex
Qu'en la fin la gloire des cieulx
Puissiez avoir!
FRANÇAIS
attention que je te trouve ici à mon retov.
L'iCDTBR.
N'ayez pas peur que je bonge d'ici jus-
qu'à ce que vous reveniez.
CLOTILDB.
Ysabelle, que me direz-voos? Jecrob
qu'il est temps que je m'en aille; eo on
mot, nous avons été ici assez long-temps.
LA DEMOISELLE.
Dame , vous dites la vérité. Avant qoe
VOUS ayez fait votre distribution, midi sera
sonné, n'en doutez pas.
CLOTILDB.
Tenez, serrez mon livre; je veux prendre
de l'argent pour le donner à ces panTres
gens quand je passerai.
AURÉUEN.
Je ne m'arrêterai pas que je ne sois lâ-
bas parmi ces pauvres gens qui sont dus.
Je vois Glotilde , qu'ils attendent, veDir à
eux ; et ils tendent tous les mains vers eOe
pour avoir l'aumône. Je vais faire de méine
pour voir si j'aurai une occasion quelcoo-
que de lui parler en secret.
GLOTILDE.
Tenez, seigneurs, priez Dieu de tout vo-
tre cœur qu'il voie d'un bon œil ce que j«
fais , et qu'il me tienne toujours eo son
amour et en sa foi.
LE PREMIER PAUVRE.
Amen ! Dame , je Yen prie de cœur irès-
humblement.
LE DEUXIÈME PAUVRE*
Dame , pour ce commencement que Dieu
soit tellement votre ami qu'îi mette votre
ame dans sa gloire, qui est sans fin!
LE TROISIÀME PAUTRB*
Chère dame, pour celte aumône que fo^
me faites, que Dieu vous accorde à la 6» ^
gloire des cieux !
AU MOVBN-AGK.
617
«■^
CLOTILDE.
ru qu'apris n'ay pas à veoir,
Plus qu'aux autres le feray bien :
Tu aras ce denier d'or; tien»
Fay-toy bien aise.
ADBELIAIf.
11 convient que ceste main baise,
£t trairay ce mantel arrière;
Ne vous desplaise, dame chiere.
De ce qu'ay fait.
CLOTILDB.
J'ay mon yueil acompli de fait:
Alons-m'en sanz arrestoison.
Ore puisque suis en maison,
Ysabel, sayez que ferez?
A ce povre-là dire irez
Qu'à moy parler yiengne un petit :
J'ay de savoir grant appétit
Dont est né ne de quelle terre.
Délivrez-vous, alez le querre,
Je vous en pri.
LA DAMOISELLE.
Ha dame, je vois sanz detri.
— Amis, ci plus ne vous tenez ;
A ma dame parler venez :
Clotilde par moy le vous mande.
Bien devez, puisque vous demande,
Venir à elle.
ADRELUAN.
Et g'iray voulenliers, ma bêle;
Devant alez.
LA DAMOISELLE.
Je vois. — Ghiere dame, or parlez
A cest homme que vous amaine ;
Venuzest en vostre demaine
Par vostre mant.
CLOTILDE.
Sa, sire I traiez-vous ayant.
— Ysabel, alez un po hors :
De conseil vueil à ce bon corps
Un po parler.
LA DAMOISELLE.
Donques m'en vueil de ci aler,
Sanz plus estre y.
AURELLAN.
Ce sac derrier cest buis ici
Vueil jus laissier.
CLOTILDE.
Dites-me voir, mon ami cliier :
Quelle cause vous a fait mettre
CLOTILDB.
Toi que je n'ai pas appris à voir, je te fe-
rai plus de bien qu'aux autres : tu auras ce
denier d'or; tiens, réjouis-toi.
AURÉUER.
Il faut que je baise cette main, et je tire-
rai ce manteau en arrière; dame, puisse ce
que j'ai fait ne pas vous déplaire !
CLOTILDE.
J'ai réellement accompli ma volonté : al-
lons-nous-en sans retard. Maintenant que je
suis au logis, Isabelle , savez-vous ce que
vous ferez? Vous irez dire à ce pauvre-là
qu'il vienne me parler un peu: j'ai grand
désir de savoir d'où il est natif. Dépécbez-
vous , allez le chercher , je vous en prie.
LA DEMOISELLE.
Ma dame, j'y vais tout de suite. — Ami,
ne vous tenez plus ici; venez parler à ma
maltresse : Clotilde vous l'ordonne par ma
bouche. Puisqu'elle vous demande, vous de-
vez bien venir à elle.
AURÉLIBN.
Je vais y aller volontiers, ma belle ; mar-
chez devant.
LA DEMOISELLE.
Je vais. — Chère dame, parlez mainte-
nant à cet homme que je vous amène ; il
s'est rendu par votre ordre auprès de vous.
CLOTILDB.
Allons, sire! avancez. — Isabelle, allez
un instant dehors : je veux parler un peu en
particulier à ce brave homme.
LA DEMOISELLE.
Je vais donc m'en aller d'ici, sans y être
davantage.
ADRÉUEN.
Je vais déposer ce sac derrière cette
porte-ci.
CLOTILDE.
Dîies-moi la vérité, mon cher ami : quelle
cause vous a fait meure un costume tel que
618
thAatak
En estât quesemblez povre esire?
Ne pour quoy, voir m'en soit retrait,
Mon mantel arrière avez trait?
Dites-le-moy.
AURELIAN.
Se vous voulez savoir pour quoy,
Ghiere dame, en un lieu secré
Mous mettez, où par vostre gré
Parlons ensemble.
GLOTILDB.
Vous povez bien ci, ce me semble,
Séurementà moy parler:
N'y verrez venir ny aler
Homs qui soit vis.
AURfiLIAN.
Dame, mon chier seigneur Clovis»
Qui est homme de grant puissance
Et tele qu'il est roy de France,
M'envoie faire vous savoir
Qu'il lui plaist vous à femme avoir;
Et pour ce qu'avec li vous voie,
Vez ci, dame, qu'il vous envoie,
Par amour, sanz plus preeschier.
Son annel d'or qu'avoit moult chier
Et vestemens dont aournée
Serez, quant serez s'espousée,
Que je vous bailleray aussi.
(Ici va querre son sac.)
E gar ! qui m*a osté de ci
Un sachet qu'i a voie mis?
Ceens n'ay pas trop bons amis.
Se l'ay perdu.
CLOTILDE.
Esbahi et tout esperdu
Vous voy, ce me semble, ami doulx.
Qu'avez perdu? dites-le-nous
Appertement.
AURELIAPr.
Ici, ma dame, vraiement
Avoie laissié un sachet;
Et sachiez, pour voir, dedans est
Ce que présenter vous cuidoie
Et que monseigneur vous envoie
Par grant amour.
CLOTILDB.
Venez çà, venez sanz demour,
Ysabel ; avez-vous osté
De ri le sac, en vérité.
De ce bon homme?
FKAKÇAIS
vous semblez être un pauvre? et pourquoi.
dites-moi vrai, avez-vous tiré monmanieju
en arrière? Dites-le-moi.
AURÉLIEN.
Chère dame, si vous voulez savoir poor
quoi, conduisez-nous en un lieu secret ou,
sous votre bon plaisir , nous parlioos en-
semble.
CLOTILDE.
Il me semble que vous pouvez bieo iu
me parler à votre aise : vous n'y verrei T^
nir ni aller ame qui vive.
▲CRÉLIEN.
Dame, mon cher seigneur Clovis, qoitjt
un homme irès-puissant et de plas roi de
France, m'envoie vous faire savoir qo'Oiai
plaît de vous avoir pour femme; el atn de
vous voir avec lui , voici, dame, qu'iUons
envoie, comme don d'amour, sans en dire
davantage, son anneau d'or auquel il teoaù
Jl>eaucoup, et des vétemens dont vous serei
parée quand vous serez son épouse; je vous
les donnerai aussi. (Jet i7 va chercher m
sac.) Eh regarde! qui a blé d'ici un sacbei
que j'y avais déposé? Je n'ai pas céans de
très-bons amis» si je l'ai perdu.
CLOTILDE.
Mon doux ami, je vous voîsëbabi cHout
éperdu, ce me semble. Qu'avez-vous perdu
diles-le-nous tout de suite.
AURÉLIEIV.
Ma dame, en vérité, j'avais laissé la «d
petit sac ; et sachez bien qu'il ^^^^^^^^,
que je comptais vous présenter et qo^
seigneur vous envoie par grand amou •
CLOTILDE. j^y^.
Venez ici, venez sans reiardf *^ '
en vente, avez-vous 6té d ici »« *•
brave homme ?
AD MOTBN-AGB.
619
LA DAMOISELLE.
Dame, oïl; ore sachiez comme
De vostre chambre me parti ;
Car je doubtay, quant je le vi,
G'on n'en féist torchon à piez.
Pour ce qu'il est et sale et viez.
L'iray-je querre?
AURBUAN*
Oïl, m'aroie. Hélas ! quant je erre.
Je boute ens, ce sachiez, pour voir.
Ce que puis pour ma vie avoir.
Que je le r'aie.
LA DAMOISELLE.
Si aras-tu, ne t'en esmaie,
Amis; querre le vois en l'eure.
— Tenez, je n'ay pas fait demeure
— De l'apporter.
AURELIAN.
De courroux me vueil déporter,
Puisque j'ay mon sac. — Grans merciz !
Dame, en paix est mon cuer rassis,
— Par vous, m'amie.
CLOTILDE.
Ysabel, icy ne vueil mie
Que plus soiez : pensez d'aler.
Encore à cest homme parler
Un petit vueil.
LA DAMOISELLE.
Dame, je feray vostre vueil ;
De cy me part.
ADRELUN.
Tenez et mettez d'une part,
Chiere dame, ces vestemens ;
Ce seront vos aournemens
Le jour que serez mariée:
Au roi plaist ainsi et agrée
Que le faciez.
CLOTILDE.
En ce sac, amis, tout laissiez ;
Je sçay bien comment j'en feray.
Hais, biau sire, je vous diray :
An roy Clovis vous en irez
Et si le me saluerez
Et après li dites ce point :
c Clotiide dist qu'il ne loist point
Crestienne estre à paien femme.
Pour quoy c'est une chose infâme. >
Nient moins gardez que ceste chose
A nul homme ne soit desclose,
Car ce qu'à monseigneur plaira
LA DEMOISELLE.
Oui, madame; et sachez que je l'empor-
tai quand je sortis de votre chambre ; car je
craignis, en le voyant, qu'on n'en flt un tor-
chon à pieds, vu qu'il est sale et vieux. Irai-
je le chercher?
AURÉLIEIf.
Oui, m'amie. Hélas I quand je suis en
route, sachez, en vérité, que j'y mets ce que
je puis avoir pour vivre. Faites-le-moi ra-
voir.
LA DEMOISELLE.
M'aie pas peur , tu l'auras, mon ami ; je
vais sur l'heure le chercher. — Tenez , je
n'ai pas tardé à l'apporter.
ACRÉLIEIf.
Je veux oublier ma colère, puisque j'ai
mon sac. — Grand merci ! Dame, mon cœur
est redevenu calme, — et c*est par vous,
m'amie.
CLOTILDE.
Isabelle, je ne veux pas que vous soyez
davantage ici : pensez à vous en aller. Je
veux encore parler un peu à cet homme.
LA DEMOISELLE.
Dame, je ferai votre volonté ; je m'en vais
d'ici.
AURéLIEN.
Chère dame, tenez et mettez à part ces
vétemens; ils serviront à vous orner le jour
de votre mariage : il plaît et il est agréable
au roi que vous le fassiez ainsi.
CLOTILDE.
Ami, laissez tout en ce sac ; je sais bien
ce qu'il faut en faire. Mais, beau sire , je
vous dirai ceci : Vous vous en irez au roi
Clovis, vous le saluerez de ma part et vous
lui répéterez ces paroles: c Clotiide dit qu'il
n'est point permis à une chrétienne d'être
la femme d'un païen, car c'est une chose
infâme, b Néanmoins ayez soin que celte
chose ne soit divulguée à personne, car, en
un mot, ce qui plaira, à monseigneur mon
oncle sera fait.
620
THéATRK FRANÇAIS
Mon oDcle faire fait sera,
A brief parler.
AURELIAII.
De vous à tant pour m'en r'aler,
Chiere dame, congié prendray.
Monseigneur vous salueray.
Et si li conteray de fait
Tout ce qu'avons ci dit et fait.
J'en vois huymais.
GLOTILDE.
Vostre chemin aler en pais
Puissiez, amis !
AURELUN.
Grant pièce et longue à faire ay mis
La besongne à quoy je tentoye;
Or est faite, dont j'ay grant joye.
— Huchon, de ci nous fault partir.
Cest habit-ci vueil desvetir
Et moy remettre en mon estât;
De ma robe autre sanz restât
Yestir me fault.
l'escdier.
Vez-Ia ci, sire, sanz deffault;
Tenez, vestez.
AUREUAN.
Or ça ! puisque suis aprestez,
Pren cest habit de pèlerin,
Et si nous mettons à chemin
D*aler en France.
l'escuier.
Pour moy ne faites detriance.
Mouvez : tout cecy prenderay
Et soubz mon braz Temporteray
Avecques nous.
ADRELIAIf.
Mon chier seigneur, de noz diex touz
Aiez si l'amour et la grâce
Que tout le monde honneur vous face
Qu'à roy vous liengne.
GLOVIS.
Aurelian amis, aviengne
Ce qui en pourra avenir.
Je ne puis pas roy devenir
De tout le monde n'estre sire :
Laissons ester; vueilliez me dire,
Puisque vous venez de Bourgongne,
Qu'avez-vous fait de ma besongne?
Dites-le-moy.
AUREUAN.
Voulentiers, rhier sire, par foy !
Adt^Lin.
Maintenant, chère dame, je m]
congé de vous pour m'ec rdoms.
saluerai monseigneur de votre pan.fij
lui conterai de point en point m^
nous avons dit et fait. A préseoij^
vais.
CLOTILDB.
Ami, puissiez-vous aller TOtrecheùl
paixl
AUR^LKN.
J'ai mis beaucoup de temps à te
l'afTaire que j'avais entreprise; loaii
qu'elle est faite, j'en ai beattcoopâejè/
Huchon, il nous faut partir d'id k
quitter cet habitue! et me remettre eti
costume ordinaire; il me fantTétiriMiai
tre robe sans plus de retard.
l'égdtbr.
Sire, la voici sans faute; tenez, bibîilar
vous.
AURÉUEN.
Allons ! puisque je suis apprêté, pn»^
cet habit de pèlerin, et mettons-noo) »
chemin pour retourner en France.
l'écuter.
Ne vous attardez pas pour moit P"^
je prendrai tout ceci et je remportera soi
mon bras avec nous.
AURÉLIEN.
Mon cher seigneur, puissiez-vous st
tellement la grâce et l'amour de tous i
dieux que le monde entier vous fasse h
neur en vous reconnaissant pour son roi
CLOVIS.
Mon ami Aurélien, advienne que poui
je ne puis pas devenir roi de tout le moi
ni en être le seigneur : laissons cela ;te
lez me dire, puisque vous venez deBou'
gne, comment vous avez fait m^ ^*^^^^
Diies'le-moi.
AURÉLIEN.
Volontiers , cher sire , par (ma) ^
AU MOYfiN-AGB.
621
Clotilde m'en sui aie
>inine un povre, et si ay parlé
elle assez de vostre faiti
'\ si li ay le présent fait
' -î Tannel et des draps de pris.
- '. vous di, sire» elle a tout pris ;
- '- ais elle m'a dit une chose
- ui convient que je vous expose,
' • ais secré soit. Vez ci le point :
Ue m'a dit qu'il ne loist point
: r-Hombien que c'est chose possible,
>.ouievoie n'est pas loysible)
hie crestienne se varie
i^-ant qu'à unpaien se marie ;
I' lient moins m'a dit ce que voiilra
, 4on oncle faire elle fera,
lui est homme de grant value.
3 .)ukre, sire, elle vous salue
, <oult de foiz, la bonne et la belle ;
it certainement je croy qu'elle
^ Vous a bien chier.
CLOVIS.
^ àurelian» sanz plus preschier,
-' fluymais de ceci me tairay.
Seons-ci : je m'aviseray
^ Qu'en pourray faire.
CLOTILDE.
: Doulx Jhesu-Grist, roy débonnaire,
Sire qui congnoys les pensées,
Les présentes et les passées,
jQuoyqu'à marier me consente
. A Clovis, si est-ce en l'entente
Que je le puisse à ce mener
Qu'il se face crestienner.
Hal Sire qui es touz parfaiz,
Je te pri, mon désir parfaiz.
S'il est ainsi qu'il esconviengne
Que le mariages'aviengne,
, Sire, par qui les choses bonnes
Se font, ceste grâce me donnes
Que le puisse faire venir
A baptesme et ta loy tenir :
Ne le vueil ore plus prier.
Ces vestemens, sanz detrier,
Vueil mucier; mais cest annel d'or
Mettray de mon oncle ou trésor,
Ains que face mais autre chose.
Temps est maishuy que me repose :
)'ay fait mon fait.
m'en suis allé vers Clotilde comme un pau-
vre ; je lui ai assez parlé de votre affaire et
lui ai fait présent de l'anneau et des vête-
mens de prix. Je vous le dis, sire, elle a
tout accepté ; mais elle m'a dit une chose
dont il faut que je vous fasse part, pourvu
que ce soit en secret. Voici le point : elle
m'a dit qu'il n'est pas permis (bien que ce
soit chose possible, toutefois ce n'est pas
licite) qu'une chrétienne se fourvoie jusqu'à
épouser un paTen ; néanmoins elle m'a dit
qu'elle fera ce que voudra son oncle, qui est
un homme d'une grande valeur. En outre,
sire, la bonne et la belle vous salue mille
fois ; et certainement je crois qu'elle vous
chérit fort.
GLOVIS.
Aurélien, sans en dire davantage, je me
tairai aujourd'hui sur ce sujet. Asseyons-
nous ici : j'aviserai ce que je pourrai faire à
cet égard.
CLOTILDE.
Doux Jésus-Christ , roi débonnaire. Sire,
toi qui connais les pensées présentes et pas-
sées, si je consens à me marier avec Clo-
vis, c'est dans le but de l'amener à se faire
chrétien. Ah I Sire qui es toute perfec-
tion, je t'en prie, accomplis mon désir. S'il
faut que ce mariage ait lieu, Sire, par qui
les bonnes choses se font , donne-moi la
grâce de l'amener à se faire baptiser et à
garder ta loi. Maintenant je ne veux plus te
prier. Je vais, sans tarder, cacher ces vote-
mens; mais je mettrai cet anneau d'or dans
le trésor de mon oncle, avant de faire autre
chose. A présent il est temps que je me re-»
pose : j'ai fait ce que j'avais à faire.
622
thAatrk français
CLOTIS.
Aurelian, trop mal me fait
Ce que sui tant en cest estât.
Encore, sanz plus de restât,
Te convient en Bourgongne aler
A Gondebaut le roy parler
Et sa niepce poiirmoy requerre;
Si te prî qu'aprestes ton erre,
Sanz plus ci estre.
AUR£LlAIf.
Par les diex qui me firent naistre^
Sire, voulentiers le feray,
Et dès maintenant mouveray,
Puisqu'il vous liailte.
CLOTIS.
Vas et pense comment soit faicie
La chose sanz point de delay ;
Que je tien, s'espousée Fay,
J'en seray miex.
ADRELUN.
Je vous commant à touz noz diex ;
Ne vous quier cy plus tenir resne.
— Huchon, nous fault râler ou règne.
Voir, de Bourgongne.
l'esguier.
Puisqu'à faire y avez besongne,
Qu'aler vous y fault, sire doulx,
Soit pour un autre ou soit pour vous.
De cuer iray.
AUREUAN.
Alons-m'en; je ne fineray
Si seray là.
GLOVIS.
Seigneurs, Aurelian s'en va
En Bourgongne pour ma besongne :
Alez après li sanz eslongne
Et faites que vous l'allaingniez.
Je vueil que vous l'acompaigniez,
Car de li me suis appensez
Qu'il maine trop po gens d'assez ;
Alez après.
ij* CHEVALIER.
Appareilliez sommes et près
De faire ce que commandez,
Chier sire; et se plus demandez,
Fait vous sera.
iij'. CHEVALIER.
Sire, en la ville où il jerra
Ennuit jerrons, s'il plaist à Dieu;
CLOVIS.
Aurélien , cela me fait trop de mal d
si long- temps dans cet état. Il te bot ;
encore, sans plus de retard, en Boar^
parler au roi Gondebaut et demandei
nièce pour moi ; je te prie doDC de |
parer ton voyage sans être davaougek
ADRRUBR.
Sire, par les dieux qui me firent oaii
je le ferai volontiers, et dès à présent je
mettrai en route, puisque tel estfotre
plaisir.
CLOVIS.
Va et pense à faire la chose nos de
car je tiens que, en répousaiicjen'ei)
rai que mieux.
AURÉLIBH.
Je vous recommande à toos nos ài
je ne veux pas retenir plus loag-ieops
rênes (démon cheval). — HochoD.Tr
ment, il nous faut aller de nouYean im
royaume de Bourgogne.
l'écuter.
Puisque vous y avez à faire et qn'l to
faut y aller, mon doux seigneur, soit poor
autre, soit pour vous, j'y vais de bon «B
AORÉUEN.
Allons-nous-en; je ne m'arrêterai pasl
je n'y sois.
GLOVlS*
Seigneurs , Aurélien s en va en M
gne pour mes aifaires : allez après lœ ^
retard et faites en sorte de l'atteiDdrf i
veux que vous Taccompagniei, carj»!
fléchi qu'il mène trop peu de gens aï^>
suivez-le.
le DBDXlilfB CHBVAU»- |
Cher sire , nous sommes en ©«iij
prêts à faire ce que vous wmïn«f*n
vous demandez plus, vous screi obei |
le TROISIÈRB CHBVAUtt*
Sire, s'il plaît à Dieu, nous concwj
ijourd'hui dans la même f iWe fl"^ '
au
AU UOYBN-AGB.
623
Etjvous promet en quelque lieu
Qu'il Touira aler, nous irons,
Et compagnie li ferons
De vouloir fin.
ij' GHETALIER.
Alons-m'en. Vez ci le chemin
Qu'i nous fault tenir sans cesser,
Me nous est meslier du laisser ;
Marchons, or sus I
iij*. CHEVALIER.
Avis m'est que le voy lassus
Devant nous, où ne se faint pas
D'aler: avançons nostre pas
Pour estre à li^
ij*. CHEVALIER.
C'est bien dit, et je sui celui
Qui voulen tiers m'avanceray.
(Ici Tonl un po.)
Ho, sire 1 arrester le feray ;
Puisque de li sommes si près,
Ne soiez d'aler si engrès.
— Aurelian, arreatez-vous,
Biau sire, et si parlez à nous
Mais qu'il vous plaise.
AURELIAN.
E, mes amisi je suis bien aise,
Voire, et bien liez quant je vous voy.
Où alez-vous? dites-ie-moy,
Je vous en pri.
ïl'y GHEVAUER.
Je le vous diray sanz detri;
Alons-m'en touz jours nostre voie.
Le roy avec vous nous envoie
Et veult que nous aillons ensemble ;
Et la cause est, car il li semble,
Quoy qu'il vous ait son fait commis,
Qu'à trop po gent vous estes mis
En ce voiage.
ij* CHEVAUER.
Il a fait com vaillant et sage;
Laissons en pais.
AURELIAN.
Voire, nous approuchons huymais
De là où nous (levons aler,
Seigneurs, et si me fault parler
A tel homme qu'est Gondebaut,
Le roy, qui est et sage et caut.
Je vous dy bien.
iij^ CHEVALIER.
Aurelian sire, je tien
je vous promets que, en quelque lieu qu'il
veuille aller, nous irons (avec lui) et l'ac-
compagnerons de bon cœur.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Allons -nous -en. Voici le chemin qu'il
nous faut constamment tenir, et nous n'a-
vons pas besoin de le laisser; allons! mar-
chons.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Je crois que je le vois là -haut devant
nous; il n'est point paresseux à marcher:
hâtons le pas pour l'atteindre,
LE DEUXIÈME GHEVALUSR.
C'est bien parlé, et j'avancerai volontiers.
{Ici ils marchent un peu.) Ho, sire! je le fe-
rai s'arrêter; puisque nous sommes si près
de lui , ne vous hâtez pas tant. — Aurélien,
arrêtez - vous , beau sire , et veuillez nous
parler.
AURl£UEN.
Eh, mes amis! je suis bien aise, en vé-
rité, et bien joyeux de vous voir. Où allez-'
vous? dites-le-moi, je vous en prie.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Je vous le dirai sans difficulté; allonap
toujours notre chemin. Le roi nous envoie
avec vous et veut que nous aillons ensem-
ble; la raison est qu'il lui semble, quoiqu'il
vous ait chargé de son affaire, que vous
vous êtes mis en route avec trop peu de
monde.
LE DEUXIÈME CHEVALIER..
n a agi comme (un roi) vaillant et sage ;.
n'en parlons plus.
AURÉLIEN.
Seigneurs, en vérité, nous approchons,
maintenant de là où nous devons aller, et
il faut que je parle au roy Gondebaut, qui
est sage et rusé, je vous le dis bien.
LE TROISIÈME CHEVALIBR.
Sire Aurélien , je liens que vous saurez.
621
Que vous le sarez moult bien faire
Et sanz riens en parlant meflaire
Vostre raison.
ij*. CHEVALIER.
Paix maishui! vez là sa maison:
Alons nous y de fait bouter
Sanz nous de li de riens doubler
D'avoir desroy.
AURBLIAN.
Soit ! je voys devant. — Sire roy ,
Habon qu'avez com Dieu servi,
Vous ottroit qu'aiez deservi
S'amour avoir !
GONDEBAtJT ROY.
Bien veignes-tu. Fais^me savoir
Qui es-tu ne de quelle terre,
Ne que viens-tu ci endroit querre ;
Ne me mens pas.
AURELIAN.
Ce vous diray-je isnel-le-pas.
Sire, Glovis, le roi de France,
Qui est un roy de grant puissance.
Vous demande sanz point d*ouUrage
Clotilde avoir par mariage.
Qu'est voslre niepce.
GONDBBAUT.
Seigneurs, se jà ne vous meschiece.
Considérez l'enlencion
Et regardez l'occasion
Que Glovis encontre moy quiert.
Qui ma nièce à femme requiert,
Conques ne cognut en sa vie.
De nous courir sus a envie,
Ce puis-je pour voir affier;
— Et tu es venuz espier
Quel pais j'ay, je te dy voir,
Soubz l'ombre que demande avoir
Glovis femme que onques ne vit.
Ne scé de quele vie il vit;
Mais va-t'en, et si li dénonces
Qe quanque me diz et ennonces
Je repute et tiens à frivoles,
Et ne sont toutes que paroles
De tricherie.
AURELIAN.
Sire, ne vous celeray mie.
Mon chier seigneur, Glovis le roy
Si vous mande ainsi de par moy,
S'ainsi est que vous li vueilliez
Donner un lieu appareilliez
THÉÂTRE FRANÇAIS
très-bien vous en tirer et sans faire ton»
rien à votre affaire dans vos paroles.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Allons , paix 1 voici sa maison : eoiroos-
y sans aucune crainte d'être mal reçus de
lui.
AURÉUEN.
Soit ! je vais deyant. — Sire roi, que Sa-
homet, que tous avez servi comme dieu,
vous accorde d'ayoir mérité son amoar!
LE ROI GONDBBAirr.
Sois le bienvenu. Fais-moi saToirquim
es, de quel pays, et ce que tu riens cher-
cher ici ; ne me mens pas.
AURiLIEN.
Je vous, le dirai tout de suite. Sire , Glo-
vis, le roi de France , qui est un roi irèf
puissant , vous demande en mariage de
bonne foi Glotilde, votre nièce.
GOIfDEBAUT.
Seigneurs , Dieu vous garde de mal î
considérez l'intention de Clovi» et voyci
Toccasion qu'il cherche contre nous en de-
mandant en mariage ma nièce , qu u i"^
connut jamais de sa vie. Il a envie de m
courir sus, je puis bien l'assurer; -et ta «
venu espionner quel pays j'ai , je te dis la
vérité, sous prétexte que Glovis demande
une femme qu'il ne vit jamais. Je ne sais
quelle vie il mène ; mais va-t'en et h^^^
part de ceci : que tout ce que tn me dis
exposes, je le considère comme des fmo-
lités, et que ce n'est que paroles de four-
berie.
AUR^LlEir. .
Sire, je ne vous le cèlerai pas, mon cnw
seigneur, le roi Glovis vous demande F
ma bouche de vouloir bien lui 6»^^ ""*
droit pour y épouser CloliWe ; et si vous u
voulez pas qu'il en soii ainsi, je vous d»
AU MOYBN-ÀGB.
62
Où ClolHde à espouse prengne ;
Se TOUS ne voulez qu'il avieogne,
De par li vous dy que bien tost
L'arez ici, li et son ost,
Pour vous combatre.
GONDEBACT.
Et je le saray bien debalre,
S'il vient ici, et tant feray
Que le sanc de ceulx vengeray
Qui par li ont esté occis.
Malement est son cuer assis
En grant orgueil.
PREMIER GOMSEILLIER GONDEBAUT.
Chier sire, un mot dire ici vueil;
— Mais, seigneurs, traiez-vous arrière
Un petit jusques là derrière.
— S'il vous plaist, vous m'escouterez:
A voz meuislrcs enquerrez
Et à voz cliamberlans aussy
S'il scevent riens qu'il soit'ainsi,
Que Clovis ait par dedeçà
Envoie dons ore ou pieçà
Par ses Icgaz et par engin
Qu'il ait pensé qu'à ceate fin
Il ait sur vous occasion
De venir à s'entencion :
C'est que son subjet doiez estre
El vostre règne à li soubzmettre ;
Je vous di voir.
ij*. GONSEILLIER.
Voire que vous devez savoir.
Sire, que quant Clovis s'aîre
Il forcené, ce vous puis dire.
Comme un lion bien attené ;
M'il n'est homme de mère né
Qu'il ne le double.
GONDEBAUT.
Ytier, vien avant et m'escoute.
Longuement as à moy esté :
Scez-iu point, par ta vérité.
Qu'envolé m'ait nul don Clovis?
Se tu me mens, il est touz vifz :
Je le saray.
GHAHBERLANG.
Mon chier seigneur, voir vous diray
De ce que vous me demandez,
Puisque vous le me commandez.
Je vous jur par Malion, mon dieu.
Conques en place ny en lieu
Ne fu où riens vous envoyast
sa part que bientôt vous l'aurez ici , lui et
son armée, pour vous combattre.
GONDEBAUT.
S'il vient ici , je saurai bien l'arrêter, et je
ferai tant que \e vengerai le sang de ceux
qu'il a tués. Son cœur est outrageusement
gonflé d'orgueil.
LE PREMIER CONSEILLER DE GONDEBAUT.
Cher sire, je veux dire'.icî un mol. — Mais,
seigneurs, retirez-vous un peu jusque là der-
rière. — S'il vous plaît, vous m'écouterez :
vous vous informerez auprès de vos minis-
tres, aussi bien qu'auprès de vos chambel-
lans, s'ils n'ont pas connaissance'que Clovis
ait envoyé quelques dons, maintenant ou
aiiirefois, par ses députés, dans le but de voir
s'il n'aurait pas l'occasion de mettre à
exécution le dessein qu'il a contre vous : c'est
de faire de vous son sujet, et de soumettre
votre royaume ; vous dis vrai.
LE DEUXIÈME CONSEILLER.
En vérité, vous devez savoir, sire, que
quand Clovis s'irrite, il devient furieux , je
puis vous le dire, comme un lion bien ex-
cité; et il n'est nul homme qui ne le redoute.
GONDEBAUT.
Ytier, approche et écoute-moi. Tu as été
longuement à mon service: ne sais-tu point,
dis-moi la vérité, si Clovis m'a envoyé quel-
que présent? Si tu me mens, il est en vie:
je le saurai.
• LE CHAMBELLAN.
Mon cher seigneur, je vous dirai la vé-
rité au sujet de ce que vous me demandez,
puisque tel est votre ordre. Je vous jure
par mon dieu Mahomet que je n'ai jamais
éié nulle part où Clovis vous ait envoyé
ou donné quelque chose de la valeur d'un
40
626 THÉÂTRE
Clovis ne chose ne vous domiasi
Qui vaulsist un povre barenc;
S*ay-je esté vostre chamberienc,
Il a jà (les ans plus de vint
Que roffice premier me vint
De vostre grâce.
GONDEBACT.
Biaux seigneurs, or tost sanz espace
Alez en mes trésors savoir
Se du sien y puet riens avoir
Qui par quelque voie y soit mis,
Et m'en rapportez, mes amis,
Ce qu'en sarez.
PREMIBK GONSEILLIER.
"Ghier sire, jà mains n'en arez.
— Alons-m'en faire son voloir;
De riens n'en povons pis valoir^
Biais de tant roiex.
LE CHAMBERLAIVC.
Vous dites voir, par touz noz diex 1
Alons-m'en ceste foiz première
Garder ou trésor là-derriere
Nous touz ensemble.
ij'. COIfSEILLlBR.
Alons (c'est le miex, ce me semble)
Isnellement.
PREMIER SERGENT.
Mon chier seigneur, trop malement
Vous voy, ce me semble, pensis
Depuis que vous fustes assis
lUeuc, chier sire.
GONDEBAUT.
Je pense à ce qu'ay oy dire.
Que Clovis veult venir sur moy ;
Mais, s'il vient, mal sera pour soy.
Je te dy bien.
îj^ SERGENT.
Certes, mon chier seigneur, je tien
Qu'il n'y venra, pas n'en doublez ;
Et s'il y venoit, escoutez :
J^e Tara-il pas davantage ,
Car vous arez tant de barnage
Et de sodoiers compaignons
Et alemans et bourguignons.
Que je tien tout biau li sera
Quant retourner il s'en pourra
A sauvelé.
GONDBBAUT.
Par Mahonl tu di& vérité.
Esier laissons.
FRANÇAIS
pauvre hareng ; et voici déjà plus de fiogt
ans que, par voire grâce, je suis Totrecbain-
bellan.
60NDEBAUT.
Beaux seigneurs, allez vite saas retard
savoir si dans mes trésors il peut y avoir
quelque chose de son bien qui y ail été m
d'une manière quelconque, et rapportez-
moi ce que vous saurez à cet égard.
LE PREMIER CONSEILLER.
Cher sire , vous serez obéi. — Allons-
nous-en faire sa volonté ; nous ne pottTOD>
y perdre, au contraire.
LE CHAMBELLAN.
Vous dites vrai, par tous nos dieux! Al-
lons - nous - en cette première fois regarder
tous ensemble au trésor là-derrière.
LE I^EUXIÀME CONSEILLER.
Allons vite ; c'est, à ce qu'il me semble, le
meilleur parti.
LE PREMIER SERGENT.
Mon cher seigneur, je vous vois plongé
dans des réflexions fort tristes, à ce qu'il
me parait, depuis que vous êtes assis là,
cher sire.
GONDBBAUT.
Je pense à ce que j'ai oui dire, que Clo-
vis veut venir sur moi; mais, s'ilti*»^'^
mal sera pour lui , je te le dis bien. .
LE DEUXIÂMB SERGENT.
Certes , mon cher se^neur, je suis cer-
tain qu'il n'y viendra pas, n'en douieipoint;
et s'il y venait, écoutez : il ne remportera
pas davantage , car vous aurez tant de ba-
rons et de simples soidats allemands ci
bourguignons» que, à mon avis, il sera e^
chanté de pouvoir s'en retourner sain
sauf.
GONDEBAVT.
Par Mahomet! tu dis la vérité. H'eûP"*'
Ions plus.
AU MOYEN-AGE.
627
PREMIER CONSEILLIER.
Cbier sire, à vous nous r'adressoiis.
Nous venons de voslre iresor
Cerchier : sachiez q'un annel d*or
Où est escript le nom Clovis
(Et son corps pourtrait et son vis
Y est moult bien taillié aussi)
Y avons trouvé ; vez le cy :
Regardez, sire.
GONDEBAULT.
Or entendez que je vueil dire :
Je suppose qu'en vérité
Ma nièce ne li ait bouté;
Si vous diray que uous Ferons:
Cy devant nous la manderons,
Et sarons se elle nous dira
Que mis ou non elle Tara
Où pris l'avez.
CHAMBERLANG.
Mon obier seigneur, bien dit avez :
Ainsi soit fait.
GONDEBAUT.
Vaz-la-me querre, vaz de fatt;
Dy que la mande.
PRENIER SERGENT.
Je vois. — Vostre onclevous demande,
Uame, qui querre vous envoie;
Faites que devant li vous voie
Appertement.
CLOTILDE.
Je sui toute preste : alons-m*ent.
— Chienoncle, qui me demandez,
Ye^me cy preste: commandez
Yostre plaisir.
GONDEBAUT.
La vérité savoir désir
Qui ce a fait qui en mon trésor
A mis un annel qui est d'or
Où eA l'image de Clovis
Et son nom, si com m'est avis.
Scez-tu qui ce peut avoir fait?
Touz esbahiz sui de ce fait
Et trespensez. *
CLOTILDB.
Mon cbier seigneur, j'en scé assez
Que vous diray, mentir n'en quier.
Il a jà plus d'un an entier
Queroy Clovis, sanz guerredon,
Drapz d'or vous donna en pur don,
Qu'envoia par certains messages,
LE PREMIER CONSEILLER.
Cher sire, nous nous présentons à vous de
nouveau. Nous venons de fouiller dans vo-
tre trésor : sachez que nous y avons trouvé
un anneau d'or où est écrit le nom de Clo-
vis, où son corps est représenté et où son
visage est bien sculpté ; le voici : regardez,
sire.
GONDEBAUT.
Allons y entendez ce que je vepx dire : je
suppose, en vérité, que ma nièce l'y a mis;
je vous dirai donc ce que nous ferons : nous
la manderons ici devant nous, et nous sau-
rons d'après ce qu'elle nous dira, si elle l'a
mis ou non où vous l'avez pris.
LE CHAMBELLAN.
Mon cher seigneur, voue avez bien dit :
ainsi soit fait.
GONIABAUT.
Ya me la chercher, va; dis que je la
mande.
LE PREMIER SERGENT.
J'y vais. — Yotre oncle vous demande,
dame, il vous envoie chercher ; faites qu'il
vous voie sur-le-champ devant lui.
CLOTILDB.
Je suis toute prête: allons -nous -en. —
Cher oncle, q«i me demandez , me voici
prête : commandez ce qui vous plaira.
GONDEBAUT.
Je désire savoir, en vérité, quel est celui
qui a mis en mon trésor un anneau d'or où
est l'image de Clovis et son nom, à ce que
je crois. Sais-tu qui peut avoir fait cela? Je
suis tout étonné et frappé de cette chose.
CLOTILDB.
Mon cher seigneur, j'en sais assez à cet
égard, et je vous le dirai sans chercher à
mentir. Il y a déjà plus d'un an entier que
le roi Clovis vous donna en pur don, sans re-
tour, des vêlemens d'or qu'il envoya par des
messages sûrs, qui me semblèrent des hom-
62$
TniATHE
Qui me semblèrent hommes suges ;
Ccl annel ou doy me boutèrent
Et de par li le me donnèrent.
Cet annel, pour ce qu'estok d'or»
Je le mis en vostre trésor
Certainement.
GOlfDEBAUT.
Ce fu fait assez nicement
Et sans conseil, que tu déusses
Avoir pris, se nul bien scéusses;
Mais, puisque, sanz moy appeller,
La chose fault ainsi aler,
Aviengne qu'en peut avenir.
— Faites ces messages venir.
Que je là voy.
ij' G0NSE1LLIER.
Voulen tiers, sire, en bonne foy.
— Seigneurs, or tost ! venez bonne erre
Au roy, qui vous envoie querre ;
Delivrei-vous.
ij« CHEVALIER DE CLOVIS.
Puisqu'il li plaist, si ferons-nous
Sanz point attendre.
iij*'. CHEVALIER.
•Sire, en desdain ne vueillez prendre
Mostre demeure.
GONDEBAUT.
NaniL, assez venez à heure ;
Mais ce que vueil dire entendez :
Ma nièce à avoir demandez
A femme pour Clovis le roy.
Qui secrètement par desM>y
Ly a envoie par ses gens
Son annel et vestemens gens
De drap d'or et sanz mon scéu,
Par quoy la fille a decéu :
Pour ce, seigneurs, je la vous livre
Kt de elle du tout me délivre;
Amenez-l'en ysnel le pas,
£t si ne vous attendez pas
Que je li face compagnie
iie gent nule de ma mesnie;
Manil,.sanz faille.
AURELIAN.
Que nuiz, sire, aussi s'en traveille:
N'est jà mestier, s'il ne voushaite;
S'en soit vostre voulenté faite.
Et, s'il vous plaist, nous en irons
Et la damoiselle enmenrons
Au roy de France.
FRANÇAIb
mes sages ; ils me mirent cet anneau au doi^
et me le donnèrent de sa part. Comme il
était d'or, je le mis en sftreté dans vû(re
trésor.
60?ID£BAUT.
Cela se fit assez niaisement et sans con-
seil, lorsque tu aurais dft en prendre, si m
avais eu quelque peu de sens; mais, puisque,
sans me consulter, tu en as agi aiosi, ad-
vienne que pourra. — Faites venir ces mes-
sagers, que je vois là^bas.
LE DEUXIÈME CONSEILLER.
Volontiers, sire, de tout mon cœur. -
Seigneurs, allons vite ! venez promplemeDt
au roi, qui vous envoie chercher; dépéchez-
vous.
LE DEUXIÈME CHEVALIER DE CLOTIS.
Puisque tel est son bon plaisir, nous le
ferons sans attendre davantage.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Sire, veuillez ne pas prendre nout re-
tard en mauvaise part.
GONDEDAUT.
Nenni^ vous venez assez à temps; mais
entendez ce que je veux vous dire : tous de-
mandez ma nièce en mariage pour le roi
Clovis, qui lui a envoyé par ses geus, se-
crètement, dans un but coupable et à moa
insu, son anneau et de riches vétemeos :
c'est pourquoi, seigneurs, je yous la livre
et me décharge tout^à-fait d'elle; emme-
nez-la sur-le-champ, et ne vous aitcudei
pas à ce que ni moi ni personne de ma
maison nous lui tenions compagnie ; oeom,
certes.
AURÈLIBR.
Aussi bien, sire, que nul ne s'en mette
en peine : c'est inutile, si cela ne vous est
pas agréable; et que voire volonté soit faite»
Si tel est votre bon plaisir, nous ooits eo
irons et nous emmènerons la demoiselle
au roi de France.
AU NOYEN-AGR.
G29
GONDEBAUT.
Faiies-ent à vostre ordenaoce,
De elle ne me quier plus mesler :
Soit où elle pourra nier.
Riens n'y aconte.
ij*. CHEVALIER.
Sire, sanz plus faire ici compte.
De vous prenons congié, c'est fin;
A Mahon et à Appolin
Vous commandons.
iij«. CHEVALIER.
Puis qu'avons ce que demandons.
Ne nousfault penser que d'aler;
Atons monter, sanz plus parler,
Nostre espousée.
AURBLIAN.
Vosire monture est ordenée,
Dame ; ne vous soussiez mie.
Kl s'arez bonne compagnie
De nous trestouz.
CLOTILDE.
Vostre merci, mes amis doulx;
Et j'espoir que le temps venra
Que guerredonné vous sera,
Se jeonques puis.
AURELIAN.
Seigneurs, escoulez-moy : depuis
Deux jours pour certain j'uy scéu
Que le roy Clovis est méu
De Paris et va à Soissons :
Si fiiultque le chemin laissons
De Paris, quant serons monté,
Et qu'à Soissons droit la cité
Aillons à li.
ij'. CHEVALIER.
Bien est; n'y a de nous celi
Qui ne le face voulentiers.
Alons monter en dementiers
Qu'avons espace.
iij*. CHEVAUEB.
Kl n'est-il pas bon c'on li face
Savoir, afin qu'il ne s'eslongne,
Ce qu'avons fait de sa besongne?
Qu'en diies-vous?
AURELIAN.
Si est, par foy ! Mon ami doulx,
J<^ vous suppli, s'il vous agrée,
Srmzlui faire autre lettre secrée,
Que devant nous vous en ailliez
GONDEBAUT.
Faites -en ce que vous voudrez, je ne
veux plus me mêler d'elle ; qu'elle soit où
elle pourra aller, je ne m'en inquiète pas.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Sire, sans plus causer ici, nous prenons
congé de vous, c'est tout; nous vous recom-
mandons à Mahomet et à Apollon.
LE TROISIÈHE CHEVALIER.
Maintenant que nous avons ce que nous
demandons, il ne nous faut songer qu'à
marcher; allons mettre en selle nostre épou-
sée , sans plus parler.
AURÉLIEN.
Dame, votre monture est prête ; ne vous
inquiétez pas, et vous aurez en nous tous,
une bonne compagnie.
CLOTILDE.
Merci, mes doux amis; et j'espère que le
temps viendra où, si jamais je le peux, vous ,
serez récompensés.
AURÉLIEN.
Seigneurs , écoutez-moi : depuis deux
jours j'ai appris de source certaine que le
roi Clovis a quitté Paris et va à Soissons:
il nous faut donc laisser le chemin de Pa-
ris , quand nous serons à cheval, et aller
droit à la cité de Soissons auprès de lui..
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
C'est bien; il n'y a parmi nous personne
qui ne le fasse volontiers.. Allons monter
à cheval pendant que nous avons le temps.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Et n'est-il pas bon, afin*qu'il ne s'éloi-
gne pas, qu'on lui fasse savoir comment
nous avons terminé son affaire? Qu'en di-
tes-vous ?
AURÉLIEN.
Oui, ma foi! Mon doux ami, je vous sup-
plie de vouloir bien, sans lui faire d'autres
lettres secrètes , vous en aller devant nous
et lui dire où nous en sommes.
630
TUÉATRE FRANÇAIS
Et 1 estât dire ii vueilliez
De nosire fait.
iij'. CHEVALIER.
Voulez- vous? il vous sera fait,
Et me peneray d'avaocier;
Pensez de vous y adressîer
JPIus que pourrez.
ij*. GBEVÀLIER.
Tant ferons que nouvelle ourrez
De nous, sîre, et de nostre arroy»
Ains qu'avoir puissiez fait au roy
Voslre message.
iij'. CHEVALIER.
Bien est. Sachiez, com fol ou sage,
Je vous dy, je ne fineray
D'aier tant qu'à li parleray.
Ici vous lais.
ÀURELIAN.
Avant ! alons penser huimais
De nous monter et de le suivre,
Si que le puissons aconsuivre
Brief et trouver.
iij. CHEVALIER.
Mahon, bien vous doy aourer
Quant venu sui par telle voie
Que le roy voy, dont j'ay grant joie,
Qui en sa majesté se siet.
A ! quecel estât bien li siet!
D'aler parler à li me vent.
— Sire, Mahon et Tervagant
Vous facent lié 1
CLOVIS.
Bien vcgnant! Qui l'a conseillié,
Qu'ainsi seul vient?
iij^ CHEVALIER.
Aurelian, sire, et les siens
Qui devant m'ont fait avancer
Pour vous compter et annoncer
Ce qu'avons fait.
CLOVIS.
Vous ont rien Bourgongnons meffait
Ne bas ne hault?
iije. CHEVALIER.
Kanil, sire; mais Gondebaut
Vi courroucié et mal méu :
El dist c'en avoit decéu
Sa nièce par son annel d'or.
Que elle avoit mis en son trésor.
D'autres choses, voir, vous dira
Assez, quant ci venu sera,
LE TROIftliME CHEVALIER.
Le voulez-vous? ii sera fait ainsi, et je
m'efforcerai d'avancer ; peosez à vous y ren-
dre le plus tôt possible.
LE DEUXIÈME CBEVAUER.
Nous ferons tant que vous entendrez par-
ler de nous et de notre voyage avant que
vous puissiez avoir fait votre message au
roi.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
C'est bien. Sachez que (fou on sage, je
vous le dis) je ne cesserai pas de marcber
que je ne lui parle. Ici je vous laisse.
AUBÉLIEN.
En avant 1 allons penser dësormais à
monter à cheval et à le suivre, en sorte
que nous puissions bientôt l'atteindre et le
trouver.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Mahomet, je dois bien vous rendre grâces
d'être venu par un chemin tel que je vois
le roi assis dans sa majesté : ce dont j'ai
grand'joie. Ah I que cet état lui sied bien!
Je vais m'aventurer à lui parler. — Sii-e,
que Mahomet et Tervagant vous donnent
joie !
CLOVIS.
Sois le bienvenu ! Qui t'a conseillé de ve-
nir ainsi seul?
LE TROISIÈME CHEVALIER^
Sire,'(cesl) Aurélien et les siens qui m'ont
envoyé en avant pour vous raconter et vous
annoncer ce qu'ils ont fait.
CLOVIS.
Les Bourguignons vous ont-ils fait qnel-
que mal, aux petits ou aux grands?
LE TROISIÈME CHEVALIER-
Nenni, sire ; mais je vis Gondebaut cour-
roucé et mal disposé ; il dit qu'on avait
déçu sa nièce par votre anneau d or, qu elle
avait mis en son trésor. En vérité, Auré-
lien vous dira beaucoup d'autres choses,
quand il sera venu ici ; mais , je >'<^"^
dis seulement qu'il amène avec lui la (j<^""^^
AU
Aurelian ; mais tint vous di
La fille amaine avecques H
Qu'avoir devez.
OLOVIS.
Or me dîtes, se vous savez,
Quant ilz venront.
îij* CBEVALIER.
En ceste ville annuit seront,
Ou demain, sire, à la disnée;
Si que, s'il vous ptaist et agrée,
Ed l'ostel où doivent descendre
Iray veoir, sanz plus attendre,
Qu'il en peut estre.
GLOVIS.
Oïl, va-t'en en paine mettre,
Sanz toy plus ci endroit tenir ;
Et les fay touz à moy venir,
S'ilz sont venuz.
iij*. CHEVALIER.
A voz grez faire suis tenuz.
Sire, je vois.
AURELIAN.
Dame, je tien que puts..ij. mois
Et plus qu'avons ensemble esté,
Ne devez joie, en vérité,
Tele comme huy avoir eu.
Et la raison qui m'a méu
De le vous dire, vez la ci :
Je voy qu'en ccsle ville-ci
Nous alons, où vous trouverez
Celui à qui femme serez.
Et qui tant vous honnourera
Que royne estre vous fera
De tel royaume conime est France,
Qui est, ce tien-je sanz doubtnnce.
Plus renommée qu'autre terre :
Si que avançons, damme,'nostre erre
D'aler ensemble.
CLOTILDE.
Aurelian sire, il me sembla
Que je voy là celui que vous
Aviez commis d*aler pour nous
Devers le roy. •
ij^ CHEVALIER.
Dame, voirement est, par foy !
Il a bien avancé son erré.
Je pense qu'il nous viengnc querre.
Quel le ferons?
AURELIAN.
Souffrez, venir ci le luirons;. - -.: ,
IIOYBN-AGB.
fille que vous devez avoir.
631
I
CLOVIS.
Maintenant dites-moi , si vous le savez
quand ils viendront.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Sire , ils seront en cette ville aujourd'hui
OU demain, à l'heure dudiner; en sorte que»
si cela vousplalt et vous est agréable, j'irai
dans l'hôtel où ils doivent descendre voir
tout de suite ce qu'il en peut être.
CLOVIS.
Oui, va-t'en occuper, sans te tenir ici plus
long-temps ; et fais-les tous venir auprès de
moi, s'ils sont arrivés.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Je suis tenu de faire votre volonté. Sire,
j'y vais.
AURÉLIEN.
Dame , je tiens que depuis deux mois et
plus que nous sommes ensemble, vous ne
devez pas avoir eu, en vérité, une joie pa-
reille à celle d'aujourd'hui. Et voici la rai-
son qui m'a excité à vous le dire : fe vois
que nous allons en cette ville-ci, où vous
trouverez celui dont vous serez la femme,
et qui vous honorera tant qu'il vous fera
reine *de France, royaume qui est, je vous^
le dis en vérité, plus renommé que toute au-
tre terre: c'est pourquoi, dame, hfttons-nous
tous deux.
GLOTILDE.
Sire Aurélien, il me semble que je vois
là celui que vous avez chargé d'aller pour
nous auprès du roi.
. LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Dame , c'est la vérité, par (ma) foi ! Il a
bien fuit diligence. Je pense qu'il vient nous
chercher. Que feron$*noiis ?
AURÉLIBN.
Attendez, nous le laisserons venir ici; et
fi32 THÉÂTRE
El qiiani avecqucs nous sera.
Ce qu'ara trouvé nous dira
De point en point.
iij'. CHEVALIER.
£ gar! je vous truis bien à point:
De devers le roy vien tout droit,
Qui m'a envoie çà endroit
Pour dire vous et annuncier
Que vous ne vueilliez pas laissier,
Pui$qu*estes venuz en sa terre,
Que ne veigniez à li bonne erre
En son palais.
AURELIAN.
D'.'iler à li ù grant Qslais,
Sire, nous estions ordenez :
11 fault qu'avec nous retournez
Sanz plus* parler.
ïl'y. CHEVALIER.
Ne pensez que de tostaler;
Je VOUS suivray.
AURELIAN.
De Mahon qui nostre dieu vray
Est, monseigneur, et qui valu
Vous a en mains lieux, vous salu:
C'est de raison.
CLOTIS.
B7cn soiez en nostre maison
Venuz, et vous touz que cy voy
Assemblez. Or çà ! diies-moy.
Je vous em pri, mais qu'il vous siesse,
Est-ce de Gondebaut la nièce
Que ci voy estre ?
ij* CHEVALIER.
Sire, sanz plus débat y mettre,
Oil,c est elle.
CLOVIS.
Bien puissez venir, damoiselle :
De voslre venue ay grant joie.
Puisque vous devez estre moie
El que vostre mari seray.
De France vous ordonneray
Royne et dame.
CLOTILDE.
Cliier sire, au sauvement de Tame
De VOUS, premier, et puis de moy
Soit fait ce que dire vous oy,
Non autrement ! |
CL0VI8. '
Or tost, seigneurs, appertement ! I
Faites qn'en sa chambre menée |
FRANÇAIS
quand il sera avec nous, il nous dira da poui
en point ce qu'il aura trouvé.
LE TROISIÈHB CHEVALIER.
Eh voyez ! je vous trouve bien à point: je
viens tout droit de vers le roi, qui m*a en-
voyé ici pour vous dire et vous anooDcerde
vouloir bien, puisque vous êtes arrivés dans
son royaume , ne pas manquer de Teoir
promptement auprès de lui dans son pa-
lais.
AURÉLIBN.
Sire, nous étions en marche pour noosy
rendre en toute hâte: il faut que, sans un
mot de plus » vous vous en retourniez avec
nous.
LE TROISIÈUE CHEVALUR.
Ne pensez qu'à aller vite ; je vous sui-
vrai.
ADRÉLIEN.
Monseigneur, je vous salue au nom de
Mahomet, qui est notre vérilable dien et
qui vous a prêté secours en maints endroits :
c'est raison.
CLOTIS.
Soyez le bienvenu en notre maison, ainsi
que vous tous que je vois rassemblés ici.
Çà ! je vous en prie, veuillez me le dire,
est-ce la nièce de Gondebaut que je vois ici?
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Oui , sire , sans plus de débats, ctsi
elle.
CLOVIS.
Demoiselle, soyez la bienvenue : j'ai udp
grande joie de votre arrivée. Puisque vons
devez être à moi et que je serai votre man,
je vous couroimerai reine et maîtresse de l-'
France.
CLOTILDE.
Cher sire , que ce que je vous enieods
dire soit pour le salut de votre ame, da-
bord, et de la mienne ensuite, et non pa^
autrement !
CLOVIS.
■
Allons, vite, seigneurs! faites qu^l^^ ^'^
menée en sa chambre là -derrière etpa-
AU MOTEN-AGB<
635
Soit là-derriere et ordenëe
Comme une espoasëe doit csire,
Car de Tesponser entremetlre
Me vueil en Teure.
AUREUAN.
Sire, nous ferons sanz demeure
Ce qui vous plaîst à demander.
— Dame, venez-ent sanz tarder
En vostre chambre, où vous menrons,
Et puis nous en retournerons
Arrière ici.
CLOTILDE.
Mes obiers amis, soil fait ainsi
Plainement com vous divisez.
— Ysabel, et vous me suivez,
M'amie chiere.
LA DAMOISELLE.
Voulentiers, dame, à lie chiere.
Alez devant, après iray;
A atourner vous aideray :
C'est de raison.
CLOVIS.
Seigneurs, j'ay de dire achoison
Que mon bien et mon honneur croist,
Dont en mon cuer joie s'acroist.
Puisque j'aray ceste pucelle
Qui m'a semblé merveilles belle
En son visage.
ij'. CHEVALIER.
Depuis qu'emprismes le voyage.
Sire, de la vous amener.
Ne me puis pas garde donner
Qu aie en li véu contenance,
Parole, fait ny ordenance
Ne maintien, ce vous jur par m'ame.
Fors que de bonne et sage dame
Et très honneste.
AURELIAN.
Mon chier seigneur, madame est preste,
Ce vous puis-je bien annoncier :
IVespouser vous fault avancier.
Car temps en est.
CLOVIS.
Puisqu'est preste, aussi suis-je prest.
Aions sanz nous plus ci tenir.
Faites les menesirelz venir
Ci devant nous.
PREMIER SERGENT.
1 antost, sire. — Délivrez -vous,
Seigneurs, meiloz-vous en arroy
rée comme une épousée doit l'être , car je
veux me mettre en mesure de l'épouser à
l'instant même.
AURÉLIBN.
Sire, nous ferons sans délai ce qu'il vous
plaît de demander. — Dame, venez-yous-
en sans tarder en votre ehambre, où nous
vous mènerons, et puis nous reviendrons
ici.
CLOTILDE.
Mes chers amis, qu'il soit fait entièrement
comme vous le dites. — Quant à vous, Isa-
belle, suivez-moi, ma chère amie.
LA DEMOISELLE.
Volontiers, dame, et avec joie. Passez de-
vant, j'irai après ; je vous aiderai à vous ha-
biller : c'est mon devoir.
CLOVIS.
Seigneurs, j'ai des motifs pour dire que
mon bien et mon honneur augmentent, ce
qui fait que la joi^ s'accroît dans mon cœur,
puisque j'aurai cette jeune vierge qui m'a
semblé merveilleusement belle de visage.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Sire, depuis que nous nous sommes mis
en route pour vous l'amener, je ne me sou-
viens pas d'avoir vu en elle une contenance,
une conduite, des manières, ou entendu une
parole , je vous le jure par mon ame , au-
tres qu'il convient à une bonne , sage et
très-honnéte dame.
• AURÉLIEN.
Mon cher seigneur, ma dame est prête,
je puis bien vous l'annoncer : il vous faut
procéder au mariage, car il en est temps.
CLOVIS.
Puisqu'elle est prête, je le suis aussi. Al-
lons sans nous tenir davantage ici. Faites
venir les ménestrels devant nous.
LE PREyiER SERGENT.
Tout de suite, sire. — Dépêchez- vous,
seigneurs , disposez - vous pour ronduire
634
De mener espouser le roy ;
N'&tentque vous.
LES HBNESTREZ.
Nous y allons, mon ami doulx,
Quanque povoos.
iïy, CHBVALIBR.
Yes-lez cy : sus ! or en aions.
Sire, il est heure.
CLOVIS.
Alons-m'en sanz plus de demeure;
Je vois devant.
ij* CHEVALIER.
Et nous touz vous irons suivant
Par compagnie.
(Ici s'en va hor» de sa [place], el, une pelite inlci^
Ta1[le] faîte, s'en revient e[n la] sale ; et Aurelian
[li] maine l'espousée et ci[it]* :)
AURBUAN.
Sire, vez-cy vostre partie
Que vous amaine et que vous lais.
Vostre femme est dès ore mais,
Nul autre n'y peut droit clamer:
Or pensez de vous entre-amer.
Que c'est un fait très qoble et sage
De vivre en paiz en mariage
Et en amour.
CLOVIS.
Sanz faire cy plus de demour,
Je vueil qu'entre vous trois ailliez
Au Louvre, et là m'appareilliez
Ce qui fault pour faire ma feste:
Il y a bou lieu et honneste.
Et si est près.
iij'. CHEVALtER.
Ghier sire, nous sommes touz prestz
D*aler ordener la besongne.
— Alons-m'en touz .iij. sanz eslongne,
Partons de cy.
AURELIAN.
Alons de ci ; muser aussi
N'est temps huis mais.
GLOTILDE.
Mon chier seigneur, dès ore mais
Hetien pour vostre chamberiere.
Je vous pri ceste foiz première,
Chier sire, q'un don m'octroiez
Et ce que je demande oiez
* La parlie du manuscrii que nous avons (cnlé
THÉÂTRE FRANÇAIS
le roi à l'autel; il n'attend que vous.
LIS MENESTRELS.
Nous y allons, mon doux ami, le plus
vite que nous pouvons.
LE TROISIÈIIE CHSVAI.IKR.
Les voici : debout! Allons^ncMis-enàceoe
heure, il en est temps.
CLOVIS.
Al Ions -nous -en sans plus de retard; je
vais devant.
LE DEUXIÈME CHEVALIER»
Quant à nous, nous vous accompagnerons
tous.
(Ici le roi quitte sa place, et, après un court is-
terralle, il rerient dans la salle ; et Aurélien lui
mène Tépousée, et dit :)
AURÉLIEN.
Sire , voici votre moitié que je voos
amène et vous laisse. Elle est désormais
votre femme, nul autre ne peut y réclamer
de droits : maintenant pensez à vous en-
tr'aimer,'car c'est une très-noble et sage ac-
tion dans le mariage de vivre en paix et eo
amour.
CLOVIS.
Sans faire un plus long séjour ici, je veax
que vous alliez tous les trois au Louvre, et
que là vous prépariez ce qu'il faut pour
faire ma fête: c'est un lieu commode et dé-
cent, et c'est près d'ici.
LE TROISIÈME CREVALIBR.
Cher sire , nous sommes tout prêts d'al-
ler ordonner la fôle. — Allons* nous-en tous
trois sans plus de retard, partons d'ici.
ACRÉLIRN.
Allons- nous -en d'ici; aussi bien n'esi-il
plus temps de muser.
CLOTILDB.
Hon cher seigneur, désormais je me re-
garde comme votre servante. Cher sire, je
vous prie tout d'abord de m'octroyer un
don , d'enteudre ma demande et d'être as-
de .i*cstituer ici est tombée sous îo roulrau du re-
lieur.
AU MOYEN-AGE.
63â
Et me soit fait de vostre grâce,
Avant que service vous fasse
Tel comme est tenue de faire
Femme à son mari, sanz meffaire,
Quant il leur plaist.
CLOTIS.
Demandez, Clotilde : à court plail,
Je le feray.
CLOTILDE.
Ma requeste dont vous diray.
Sire. De vostre or point ne quier ;
Mais premièrement vous requier
Qu'en Dieu le Père vueiUiez croire^
Qui sanz fin règne ou ciel en gloire,
Qui vous créa et qui tout fist
Et qui onques rien ne meffist.
Après, sire, pas ne laissez
Jhesu-Crist; mais le confessez
Vray Dieu, fil de Dieu le Père estre,
Qui çà jus voult de vierge naistrc
Et y fu du Père envoiez
Pour nous estre à Dieu ravoiez,
Et qui nous a, c'est vérité.
Par sa sainte mort racheté.
Oultre, je vous requier ainsi
Saint-Esperit créez aussi.
Qui touz les justes enlumine
Et conforme en grâce divine;
Et que ces .iij., Pères et Filz
Et Saint-Esperit, soiez fiz,
Sont une seule majesté,
Uneessance, unedéité.
Une perdurable puissance :
Ce tenez par ferme créance,
Et voz ydoles délaissez
Et d'aourer les vous cessez,
Car vanitez sont et faintises ;
Mais, sire, les saintes églises
Qu'avez ars et fait destabtir
Faites refaire et restablir.
Et soiez de Dieu filz et membre.
Après vous requier qu'il vous membre
De demander ma porcion
Qu'avoir de la succession
Doi par droit de père et de mère,
Que fist morir de mort amere
Mon oncle, qui tant desvoya
Que mon père occisi , et noya
Ma mère pour le règne avoir
De Bourgongnc, je vous dy voir.
sez gracieux pour me l'accorder, avant que
je vous serve comme une femme est tenue
de le faire envers son mari, sans commettre
le mal, quand cela leur platt.
CLOVIS.
Demandez, Clotilde : Je le ferai sans hési-
ter.
CLOTILDE.
Sire, je vous exposerai donc ma requête.
Je ne veux point de votre or; mais en pre-
mier lieu je vous prie de vouloir croire en
Dieu le Père» qui règne sans fin au ciel dans
la gloire, qui vous créa, quij fit tout et qui
jamais ne commit le mal* Après , sire , ne
laissez pas Jésus-Christ ; mais confessez- le
pour vrai Dieu, fils de Dieu le Père, qui
voulut naître ici-bas d'une vierge, qui y
fut envoyé du Père pour nous ramener à
Dieu, et qui nous a, c'est chose véritable,
rachetés par sa sainte mort. En outre, je
vous prie de croire aussi au Saint-Esprit,
qui éclaire tous les justes et les confirme
dans la grâce divine; et que ces trois, le
Père, le Fils elle Saint-Esprit, soyez-eu
sûr, sont une majesté unique, une essence,
une divinité, une puissance éternelle : croyez
fermement ceci, délaissez vos idoles et ces-
sez de les adorer, car ce sont des choses
vaines et trompeuses ; mais , sire , faites ré-
tablir les saintes églises que vous avez brû-
lées et abattues, et soyez fils et membre de
Dieu. Après, je vous prie de vous souvenir
de demander la part que je dois avoir lé-
galement de la succession de mes père et
mère, que fit mourir d'une m(»*t cruelle mon
oncle, qui se rendit coupable au point de
tuer mon père et de noyer ma mère pour
avoir le royaume de Bourgogne, je vous dis
vrai. Dieu veuille que je voie l'heure où je
serai vengée de leur mort, et cela bientôt!
636 THiATRB
Et Diex Tueille que Teure voie
Que de leur mort vengée soie,
Et brierment !
CLOVIS.
Clotilde, entendez que vueil dire :
D'une chose ci me touchiez
Trop fort à faire, ce sachiez.
Que j'aoure con creslien
Vostre Dieu. Je n'en feray rien ;
Mais l'autre chose vous feray :
De Gondebaut vous vengeray
Briefment, et le vous menray si
Qu'il venra requerre mercy,
Yueille ou ne vueille.
CLOTILDE.
Tout avant, ce que vous conseille,
Vous pri, chier sire, que faciez:
A voz ydoles renonciez
Et vueilliez Dieu croire et amer
Qui le ciel fil, air, terre et mer,
Femmes et hommes.
GLOVIS.
Je n'y aconte pas ij. pommes
En ce que dites.
!]• CHEVALIER.
Tenir nous devez bien pour quittes,
Chier sire, de vostre appareil :
Tel Tavons fait c onques pareil
Je ne vi faire.
CLOVIS.
Laissons en pais, il m'en fault taire ;
Tendre à autre chose me fault.
Entre vous .iij. à Gondebaut
Vueil qu'ailliez sanz contredire,
Et de par moy li direz : t Sire,
De par Clov'is , de qui tenons
Terres et fiez, ici venons,
Et vous dirons pour quoy bonne erre :
Demander venons et requerre
Le trésor Clotilde qu'avez, ,
Et qu'avoir doit, vous le savez,
De la succession son père
Et de celle de par sa mère :
C'est de raison . ■
iij« CHEVALIER.
Sire, sanz plus d'arrestoison.
Ferons voslre commandement.
— Or avant, se gneurs ! alons-m'ent
Tonz .iij. ensemble.
FRANÇAIS
GLOVIS.
Clotilde, entendez cequejeveoxdirei
vous me touchez ici un mot relallTemeiti
une chose trop difficile à faire, sacbez^e:
c'est que j'adore Dieu comme chrétien. ]<
n'en ferai rien; mais j'exécuterai Taotn
chose : je vous vengerai bientôt de GoDde<
haut, et je vous le mènerai si bien qu'ii Tiet
dra demander merci, qu'il le veuille oddoii
CLOTILDE.
Auparavant je vous prie, cher sire, di
faire ce que je vous conseille: renoBceti
à vos idoles et veuillez croire en Dieu et hi
mer; c'est lui qui fit le ciel, l'air, latem
et la mer, les femmes et les hommes.
CLOVIS.
Je ne fais pas plus de cas de ceqoeTO»
me dites que de deux pommes.
LE DEDXIÈMB CHETAUER.
Cher sire, vous devez bien nous consi'
dérer comme quittes de vos préparatifs:
nous les avons faits tels que jamais je aei
vis faire de semblables.
CLOTIS.
Brisons là-dessus, il faut que je me m
à ce sujet et que je m'occupe d'autre cbo.^
Je veux que tous trois, sans faire d'i^'ef'
lions, vous alliez vers Gondebaol,et foti
lui direz pour moi : • Sire , doustcdodsi'ï
de la part de Clovis^ de qui nous tenons ter-
res et fiefs, et nous vous dirons tout de siiie
pourquoi : nous venons demander et récla-
mer le trésor de Clotilde que vous avei,rt
qu'elle doit avoir, vous le savez, delà sr
cession de ses père et mère : c'est raisoti.'
LB TROISIÈME CHEVAUEB*
Sire , sans plus de retard, noos cx«^"'*"
rons vos ordres. — Allons, en avant, s^'*
gneurs! partons tous trois ensemble.
AO UOYEN-AGK.
637
lj«. CHBTAL1BR.
C'est bien à faire, ce me semble.
Mettre de nous paine greigneur
Au fait de nosire chier seigneur
Que d'un eslrange.
AURELIAN.
Son fait de tout autre s'estrange,
Et est trop plus noble et plus hault.
Cessez-vous; là voy Gondebaut.
Alons-m'en, parler vueilà li.
— Mahon, sire, qui est celui
Qui les biens de terre fait croistre,
En honneur et en joie accroistre
Vous Tueille et brief !
GONDEBAUT.
Et aussi te gart de meschief !
Que viens-tu querre ?
AURELÎAK.
Sire, nous vous venons requerre
Que la porcion délivrez
Des trésors et la nous livrez
Qu'à Clotilde sont et partiennent,
Et de la succession viennent
Tant de son père com de mère ;
Voulenté ne devez amere
Du faire avoir.
GONDEBAUT.
Conment! mon règne et mon avoir
Cuide avoir donc ainsi Clovis?
Kanil, tant com je soie vis.
He scez-tu pas, Orelian,
Que deffendu t'ay dès ouan
A plus venir en ceste terre
Pour le mien demander ne querre ?
Je te jur, se ne l'en retournes
Et d'aler t'en bien tost t'aournes
De devant moy, je t'occirray ;
Jà autre n'y aitenderay.
Vuide, va-t'en.
AURELIAN.
Roy, je vous dis bien dès anten
Que tant com mon chter seigneur vive,
Clovis le roy pour qui je estrive,
De rien voz menaces ne crieng,
Car je fas mon devoir, ce tieng.
Par moy le trésor vous demande
De sa femme avoir, et vous mande
Quant voulrez dire qu'il Tara.
Ordenez lieu, et il venra
Où vous direz.
LE DBUXIÈMB CHBVALIBR.
Il est convenable, ce me semble, que nous
nous donnions plus de peine pour les affai-
res de notre cher seigneur que pour un
étranger.
AURÉLIEN.
Ses intérêts diffèrent de tout autre et
sont bien plus nobles et plus élevés. Taisez-
vous; je vois là-bas Gondebaut. Allons-nous-
en , je veux lui parler. — Sire , que Maho-
met, qui fait croître les biens de la terre,
veuille vous faire monter en honneur et en
joie, et cela bientôt !
GONDEBAUT.
Qu'il te garde aussi de mal I Que viens-tu
chercher?
AURÉLIEN.
Sire, nous venons vous prier d'abandon-
ner et de nous livrer la portion des trésors
qui sont et appartiennent à Clotilde, et qui
viennent de la succession tant de son père
que de sa mère; vous ne devez pas avoir
l'esprit éloigné d'en agir ainsi.
GONDEBAUT.
Comment! Clovis pense donc avoir ainsi
mon royaume et mon bien? Nenni, tant
que serai vivant. Ne sais- tu pas, Auré-
lien, que je t'ai défendu depuis un an de
revenir en cette terre pour demander
ou réclamer ce qui est à moi ? Si tu ne
t'en retournes point et que tu ne te prépa-
res pas à t'en aller bientôt de devant moi,
■je te jure que je te tuerai; je n'attendrai
pas d'autre personne pour cela. Vide la
place, va-t*en.
aurAlien.
Roi, je vous dis bien dès l'an passé que
tant que mon cher seigneur le roi Clovis,
pour qui je me donne du mal, vivra, je ne
crains nullement vos menaces , car je fais
mon devoir, j'en suis convaincu. Il vous
demande par mon organe le trésor de sa
femme , et vous prie de vouloir lui dire
quand il l'aura. Donnez-lui un rendez-vous,
et il viendra où vous direz.
638
thAatrk français
PREMIER COIfSBlLLIBR.
Sire» s'il vous plaist, vous ferex
Ce que dirny.
GOIIDEBAUT.
Or dites, et je vous orray :
Qu'en voulez dire?
PREMIER CONSEILLIER.
Aureliao, traiez-vous, sire.
Un po en sus.
ArRELIAIf.
Sire, moult voulentters. Or sus !
Parlez ensemble.
PREMIER CONSEILLIER.
Chier sire, vez ci qui me semble
Que Clovis raison vous requiert.
Se, pour sa femme, à avoir quiert
Ce qu'elle avoir peut de trésor,
De vostre argent et de vostre or
Li soit par son légat tramis,
Tant que vous soiez bons amis
Et que Clovis en ceste terre
Ne viengne pour nous faire guerre,
Car François sont cruex forment
Et le font touz jours vaillamment.
Vous le savez.
ij*. CONSEILLIER.
Certes, sire, voir dit avez :
De guerre sont sages et fors,
Et ont gaingnié par leurs eflbrs
Mainte ville et maint bon chastel.
Si que c'est pour vous le plus bel
Que de ce qui li appartient
LyenVoiez; ilesconvient
Le satisfait.
GONDEBAUT.
Or avant ! il vous sera fait,
Puisque vous me le conseilliez.
Aurelian ici vueilliez
Faire venir.
ij^ CONSBILLRR.
En l'eure, sanz plus plait tenir,
Sera ei, de voir le tenez.
— Aurelian amis, venez
A Gondebaut.
AURELUN.
Alons! je feray de cuer baut
Quanque direz.
ij*. GONSBILLIBE.
Sire, d' Aurelian ferez
Vostre ami, que ci vous amaine.
LE PREMIER CONSEILLEB.
Sire, s'il vous plait , vous ferez ce que/
dirai.
GONDEBAUT.
Allons , dites , et je vous écouterai : qq-
voulez-vous dire?
LE PREMIER CONSEILLER.
Sire Aurélien, retirez-vous un peu à Fe
cart.
AURÉLIEN.
Sire, très-volontiers. Allons! priez ec
semble.
LE PREMIER CONSEILLER.
Cher sire, il me semble que Clovis tooi
adresse une demande raisonnable. Si, n
nom de sa femme, il prétend avoir ce qaeit
peut posséder en fait de trésor, envoyez
lui de votre or et dé votre argent pars»
ambassadeur, afin que vous soyez bons ami
et que Clovis ne vienne pas dans ce pay
pour nous faire la guerre, car les Fraoçat
sont très-belliqueux, et se conduisent loti
jours vaillamment, vous le savez.
LE DEUXIÈME CONSEILLER-
• Certes, sire, vous avez dit vrai : ils son
habiles et courageux dans la guerre, et \ï
ont gagné par leurs efforts maioie fiii^ 6
maint bon château, en sorte que votre meil
leur parti est de lui envoyer ce qui lui ap
partient ; il faut le satisfaire.
I GONDBBAirr.
i Allons, en avant! cela sera (ait, puisqof
VOUS me le conseillez. Veuillez Eaire venu
ici Aurélien.
LE DEUXIÈME CONSEILLER-
Il sera ici à l'insuint même, sans plos<i^
discours, tenez cela pour vrai. —Ami An-
rélieii, venez auprès de Gondebaut.
ACRÈUEN.
Allons, je ferai de bon cœur tout ce qnt*
vous direz.
LE DEUXIÈME CONSSaLBR.
• Sire , vous ferez votre ami d'ADréiien
que je vous amène ici, et je vous consent
El lo que du vostre dem^ine
Li soit livré comme à message
De Clovis : vous ferez que sage;
Tant que coûtent Clovis se tiengue
Et que guerroier ne vous viengoe :
Je le conseil.
AU MOYEN-AGE. 639
de lui donner de votre avoir comme à
un messager de Clovis : vous ferez sage-
ment ; en sorte que ce roi se tienne pour
content et qu'il ne vienne pas vous guer-
royer : c'est mon avis.
GQNDEBAUT.
Puisque le dites» je le vueil.
— En Feure, amis, serez délivre.
Tenez, premièrement vous livre
Ces draps d'or et ceste vaisselle
D'argent, qui est et bonne et belle ;
Après, cest or sanz déporter
Ferez monnoié emporter,
Ces poz aussi^ ces coulpes d'or;
N'y a mais riens en mon trésor.
A tant de moy vous déportez;
Car à vostre seigneur portez
Et joiaux et biens plus assez
Qu'il n'a ne gangnié ne amassez.
Ce vous puis dire.
AURELIAN.
Clovis est com vostre filz, sire :
Pour ce voz biens communs seront;
Ainsi par païs le diront
Gens de raison.
iij*" CHEVALIER.
Paiz! il est de râler saison :
Sire, de vous congié prendrons
Et d'aler en France tendrons.
Il en est temps.
PREMIER GONSEILLIER.
Monseigneur n'i met nul contens :
Alez-vous-ent quant vous plaira;
Il ne vous y contredira.
Sachiez, de rien.
ij'. CHEVALIER.
Certes» sire, je le croy bien.
— Or çàl sanz nous plus déporter.
Ces joiaulx nous Taull emporter,
Et quant en nostre hostel venrons,
Sur .ij. sommiers les trousserons
Jusques en France.
AURELUN.
Or le faisons sanz delaiance
Et n'y ait plus dit ne songié.
— Chier sire, par vostre congié
Nous en alon.
GONDEBAUT.
Puisque vous le dites, je le veux bien. —
Ami, vous serez libre à l'heure même. Te-
nez, premièrement, je vous remets ces étof-
fes d'or et cette vaisselle d'argent, qui est
bonne et belle ; après, vons ferez emporter
sans délai cet or monnayé, ces pots aussi ,
ces coupes d'or; mon trésor ne contient
pins rien. Maintenant séparez-vous de moi ;
car vous portez à votre seigneur en joyaux
et en biens plus qu'il n'a gagné ou amassé,
je puis bien vous le dire.
AVRÉUEN.
Sire, Clovis est comme votre fils : c'est
pourquoi vos biens seront communs ; ainsi
le diront par le pays les gens raisonnables.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Paix ! il est temps de s'en retourner: sire,
nous prendrons congé de vous et nous nous
mettrons en route pour la France, il en est
temps.
LE PREMIER COIfSEiLLER.
Monseigneur n'y met aucune opposition:
allez-vous-en quand il vous plaira ; sachez
qu'il ne s'y opposera en rien.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Certes, sire, je le crois bien. — Allons!
sans nous amuser davantage, il nous faut em-
porter ces joyaux-ci y et quand nous vien-
drons en notre logis, nous les chargerons
sur deux chevaux jusqu'en France.
AURiLIEN.
Eh bien I Caisons-le sans délai, sans par-
ler ou songer davantage. — Cher sire, avec
votre permission nous nous en allons.
640
tbAatrb prançais
60NDEBAUT.
Alez, — J*ây plus chier le (alon
Que les visages.
AURELIAN.
Biaux seigneurs, faisons comme sages :
Alons-nous maishui reposer
Et ces joiaus en sauf poser,
Et demain matin les ferons
Trousser, tant qu'à Paris serons.
Au roy Glovis.
iij*. CHEYALIER.
Alons; que, selon mon avis,
Vous dites bien.
CLOTILDE.
Mon très chier seigneur, e ! combien
Que vous aie requis souvent
Que eussiez talent et couvent
A Dieu du ciel de devenir
Grestienetsa foy tenir,
Et de ce ne voulez rien faire
Pour ce que vous doubtez meiïaire,
Je vous di, se ne la pernez
Et que soiez crestiennez.
Venir ne pourrez en la gloire
Des cieulx, ceci est chose voire ;
Mais vous mettez en aventure
D'estre sanz fin en paine dure:
Si vous pri, sire, aussi que moy
Prenez la crestienne loy ,
Je le vous lo.
CLOVIS.
Dame, ne m'en parlez plus, ho !
Rien n'en feray.
CLOTILDE.
Non, sire ? Donques m'en tairay
Pour maintenant, vaille que vaille.
HanI certes, il fault que m'en aille
De ci en ma chambre, cliîer sire :
Par les reins sanz tant de martire
Que trop. — Faites tost, Ysabel;
Or en alons ensemble isnel,
Ne puis plus ci.
LA DAHOISELLE.
Alons, dame ; ne vous desdy
De chose que faire vueilliez.
Certainement vous traveilliez
De mal d'eniïant, si con je pens.
Vez ci voslre chambre : entrez ens
En la bonne heure.
4;0NDEBACT.
Allez. — J'aime mieux leurs talons qof
leur visage.
AURÉLIBN.
Beaux seigneurs, agissons sagemeDi: al-
lons maintenant nous reposer et mettre ces
joyaux en sûreté, et demain matin nous \ts
ferons charger, tant que nous soyons à I^
riS) auprès du roi Clovis.
LE TROISIÈMB GHETAUBR.
Allons; car, à mon avis, vous dites bien.
GLOTILDB.
Eh i mon très^-cher seigneur, bien qoe
je vous aie souvent prié d'avoir le projet ar-
rêté et de promettre au Dieu du ciel de de-
venir chrétien et d'embrasser sa foi, eiqof
vous n'en vouliez rien faire, dans la craiof
de commettre une mauvaise aclion, je ruo^
dis que, si vous ne vous y décidez point et
n'êtes pas baptisé, vous ne pourrez veoireo
la gloire des cieux, ceci est chose vériiaU^:
mais vous vous exposez à être sans fio en
proie à un cruel supplice : je vous priedoDC.
sire, d'embrasser comme moi la loi chré-
tienne ; je vous le conseille.
CLOVIS.
Holà! dame, ne m'en pariez plas; je o>o
ferai rien.
CLOTILDE.
Non, sire? Eh bien ! je ne dirai plus rien
sur ce sujet, vaille que vaille. Hem ! cert^i,
il faut , cher sire , que je m'en aille d'ici
dans ma chambre : je sens tant de mai
dans les reins que je ne puis le supporter-
— Isabelle, faites vite ; allons-nous-eo eo-
semble sur-le-champ, je n'en puis plus ici.
LA DEUOISELLB.
Allons-y, dame; je ne vous contredis w
rien que vous veuillez faire. Ceriaincmc''
vous êtes , à mon avis, en mal denlan-
Voici votre chambre : entrez-y pour toire
bien.
AU MOYEN-AGE.
C41
AURELIAN.
Seigneurs, sanz plus faire demeure
Soit à Clovis l'avoir porté
Qu'avons de Bourgon^ne apporté.
Car raison est.
ij'. CHEVALIER.
C'est mon ; d'aler y sui tout prest,
Si estes, vous.
iij'. CHEVALIER.
Vous dites voir, mon ami doulx;
Mais se, sanz porter li Tavoir,
Nous li alons faire savoir ,
Je croy, certes, qu'il soufBra ;
Et puisquerre l'euvoiera.
Se bon li semble.
l'y. CHEVALIER.
C'est voir; alons-m en louz ensemble
Par devers li.
AURELIAN.
Âlonsy seigneurs; je suis celi
Qui à vostre dit me consens.
— Chier sire, honneur et grâce et sens
Acroisse en vous par sa bonté
Mahon, qui est en déité
Régnant sanz fin !
CLOVIS.
Bien veigniez touz, vous mi aftin.
Or çà ! comment va la besongue ?
Que dit Gondebaut de Bourgongne?
Dites-le-moy. . ^
AURELUN.
Sire, il ne dit que bien, par foy !
Et c'est à raison avoié ,
Car il vous a, sire, envoie,
Ce tieng, le plus de son trésor
En vaisselle d'argent et d'or,
Et en grans sas plains de florins
Et en poilles riches et fins
D'or et de soie.
ij«. CHEVALIER.
Mais que de vous escoulez soie,
Sire, je vous diray tout voh*
De ce trésor et cel avoir:
Ne nous sommes pas déporté
Que tout ne Talons apporté
Avecques nous.
iij'. CHEVALIER.
Chier sire, il dit voir, et à vous
AURÉLIEN.
Seigneurs^ portons^ sans ^retard à Clovis
les richesses que nous avons apportées de
Bourgogne, car c'est raison.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
C'est vrai; je suis tout prêt à y aller, si
vous l'êtes, vous.
LE TROISIÈME GUEVAUER.
Vous dites vrai, mon doux ami; mais si,
sans lui porter les richesses, nous allons l'en
informer, je crois, certes, que cela suffira:
et puis il les enverra chercher, si bon lui
semble.
LE DEUXIÈUB CHEVALIER.
C'est vrai ; allons-nous-en tous ensemble
vers lui.
AURÉLIEN.
Allons, seigneurs; je partage votre avis.
— Cher sire, que Mahomet, qui est une
divinité régnant sans fin , soit assez bon
pour accroître en vous honneur, grâce et
sens!
CLOVlS.
Mes amis, soyez, tous les bienvenus. Eh
bien! comment vont les aiïaires? Que dit
Gondebaut de Bourgogne? dites-le-moi.
AUBÉLIKN.
Sire, par (ma) foi! il ne dit que du bien;
et il est revenu à la raison, car il vous a,
sire, envoyé, à ce que je crois, la meilleure
partie de son trésor en vaisselle d*or et
d'argent , en grands sacs pleins de florins
et en étofl'es d'or et de soie riches et fines.
LE DEUXIÈUE CHEVALIER.
Écoutez-moi , sire , et je vous dirai toute
la vérité au sujet de ce trésor et de cel
avoir: nous ne nous sommes point, arrêtes
que nous ne l'ayons apporté en entier avec
nous*
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Cher sire, il dit vrai , et il vous sera cu-
41
642
Kiitierement rendu sera
Toutes les foiz qu'il vous plaira
Le demander.
GLOYIS.
Bien 1 Je le vueil seropres mander
Privéement.
ACRELIAll.
Baillië sera certainement
A ceulx que vous envoierez.
Gardez qui vous ordenerez
A venir y.
€L0Vt8.
N'en doublez, si feray-je si.
Ore je vueil, sanz plus debatre,
Qu'alez souper et vous esbatre
Jusqu'à la nuit.
ij'. CHBVALUK.
Alons-m-en, qu'il ne li annuit
Nous trop ci eslre.
LA DAMOISBLLB.
Robert, il vous fault entremettre
(Je vous truis ici bien à point)
D'aler auroy, ne tardez point;
Dites-li soit séur et Gs
Que ma dame a eu un filz,
Qu'elle a volu si ordener
Qu'elle l'a fait crestienner,
Et est appelle Nigomire ;
Et ne le prengne pas en ire.
Ce li prie-€lle.
KOBERT, cftcuiei*.
M'amie, de ceste nouvelle
Feray voulentîers le message.
G'y vois. — Vow et vostre bernage
Tiengne Mabon en honneur, sire f
De par ma dame vous vieng dire.
Qui à vous moult se recommande,
Q'un filz a eu, ce vous mande.
Qu'à son Dieu a volu donner
Pour le faire crestienner;
Et est nommé, ce vous puis dire,
En son baptesme Nigomire,
Si comme on dit.
CLOVIS.
Je n'y puis mettre contredit.
Puisque c'est fait. A li r iras,
Et de par moy tu li diras
Qu'à l'enfant quiere telle garde
Qui le norrisse et bien le garde
Songneusement.
TUÉATHB FRANÇAIS
tièrement rendu toutes les fois qu'il vou»
plaira de le demander.
CLOVIS.
Bien ! Je veux le demander tout de suiie
en particulier.
AURÉLIEN.
Certainement il sera donné à ceux qoe
VOUS enverrez. Prenez garde à ceux à qui
vous ordonnerez de venir ici.
CLOVIS.
N'en doutez pas, j'en agirai ainsi. Maîa-
tenant je veux, sans discuter davantage,
que vous alliez souper et vous ébattre ju^
qu*à la nuit.
LB DEDXIÈBB CHEVALIER.
Allons- nou»-eA , qu'il ne soit pas fatigoé
de nous voir trop long-lemps ici.
LA DBMOISBLLB.
Robert, je vous trouve îcî bien à propos:
il faut vous charger d'aller auprès du roi,
ne tardez point; dites-lui qu'il soit sûr ei
certain que ma dame a eu un fils, qui, par
ses ordres, a reçu le baptême et le nom de
Nigomire; et elle le prie de ne pas s*€d
courroucer.
EOBERT, écujer.
Mon amie, je serai volontiers le messa-
ger de cette nouvelle. J'y vais. — Sire, que
Mahomet tienne en honneur vous et votre
baronnie ! Je viens vous dire de la part de
ma dame, qui se recommande fort à vous,
qu'elle a en un fils: voHà ce qu'elle vous
mande ; elle a voulu le donner à son Dieu
pour le faire chrétien ; et, je puis vous le
dire, il a reçu le nom de Migomire au bap-
tême, comme on dit.
CLOVIS.
Je ne puis y mettre oppositîoo, puisque
c'est fait. Tu retourneras auprès d'elle, et
tu lui diras de ma part qu'elle cherche à
l'enfant une garde qui le nourrisse et Je
veille bien soigneusement.
AU MOYEN-AGE.
GJ3
LESGUIER.
Sire, vostre commaDdement
Vois mettre afin.
CLOTIS.
Vous deuXy je vous prî de cuer fin
Qu'à Aurélia D à délivre
Alez dire que ce vous livre
Qu'i m'a apporté de Bourgongne,
Et revenez ci sauzeslongne;
Or faites brief .
LE PREMIER SERGENT CLOVIS.
Très chier sire, qui qu'il soit grief,
Ce que vous commandez ferons
Eu i'eure ; plus n'altenderons
Pas ne demi.
ij*. SERGENT.
Vous dites voir, mon chier ami,
Hais qu'il le nous vueille livrer.
AloDS savoir se délivrer
Le nous voulra.
PREMIER SERGENT.
Je pense bien que si fera»
Puisque leroy nous y envoie.
E gar ! je le voy là en voie
Et .ij. chevaliers; n'est pas seulx :
Avançons-nous d'aler à eulx.
— Sire, Mahon vous soit amis !
Le roy nous a à vous iramis
El vous mande que vous bailliez
Pour li porter et ne failliez.
Mais nous délivrez sanz eslongnc
Ce qui est venu de Bourgongne
Par my voz mains.
AURELIAN.
Mes amis, n'en arez jà mains.
— Seigneurs, alons livrer bonne erre
A ces .ij. ce qu'ilz viennent querre,
Que Gondebaut baillié nous a.
Je vois devant. — Mes amis, çà !
Tenez, iroucez, portez au roy;
Nous nous meiterons en arroy
D'aler après.
PREMIER SERGENT.
Alons-m'en, puisque sommes prestz;
Je n'y voy miex.
ïy. SERGENT.
Tenez, sire; par touz noz dieux!
Je ne fu oaques mais portant
Chose qui me pesast autant
Gom ceste a fait.
l'écuybr.
Sire , je vais mettre à exécution votre
commandement.
CLOVIS.
Vous deux , je vous prie de cœur d'aller
tout de suite dire à Aurélien qu'il vous re-
mette ce qu'il m'a apporté de Bourgogne,
et revenez ici sans délai; allons! faites
vite.
LE PREMIER SERGENT DE CLOTIS.
Très-cher sire, quelque peine que Ton
en puisse éprouver, nous ferons snr l'heure
ce que vous commandez; nous n'attendrons
plus du tout.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Vous dites vrai , mon cher ami , pourvu
qu'il veuille nous le remettre. Allons sa-
voir s'il le voudra.
LE PREMIER SERGENT.
Je pense bien qu'il le fera, puisqve le roi
nous y envoie. Eh regarde! je le vois là-
bas en chemin avec deux chevaliers, il n'est
pas seul ; avançons-nous à leur rencontre.
— Sire, que Mahomet soit votre ami! le
roi nous a envoyés auprès de vous pour
vous mander de donner ce qui est venu de
Bourgogne en vos mains; c'est afin de le
lui porter; ne manquez pas de nous le re-
mettre, sans délai.
AURÉLIEN.
Mes amis, vous aurez tout. — Seigneurs,
allons sur-le-champ livrer à ces deux
hommes ce qu'ils viennent cherchery c'est-
à-dire ce que Gondebaut nous a donné.
Je vais devant. — Allons, mes amis! tenez,
chargez, portez au roi; nous nous mettrons
en marche pour vous suivre.
LE PREMIER SERGENT.
Allons • nous -en, puisque nous sommes
prêts; je ne vois rien de mieux à faire.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Tenez, sire ; par tous nos dieux! je n'ai
jamais rien porté qui pesât autant que ceci.
644
THÉÂTRE FRANÇAIS
PREMIER SERGENT.
Ce fais aussi ; suer me fait
Et ens et hors.
ij*. SERGENT.
Chier sîre, de loiiz les trésors
Gondebaut je vueiî que sachiez
Touz les avez auques sachiez
Par devers vous.
ii]*". CHEYALIER.
Mahon scet la pêne que nous
Y avons mis à rapporter ;
Vous vous avez biau déporter
i usqu'à grant temps. •
CLOVIS.
Biaux seigneurs, esccKitez: j*entens
Que la ville de Meléun
Et la duchié et le commun
Veulent à moy estre rebelles;
Si vous y vueil touz envoier:
Pensez de vous tost avoîer
Pour les sousprendre.
CLOTILDE.
Mon chier seigneur, je vous vien rendre
Grâces de ce que vous m'avez
Mandé. Nescé se le savez,
Nostre hoir qu amoie de cuer fin,
Mif^omire, est aie à fin
El mis en terre.
CLOVIS.
De ceste nouvelle me serre
Le cuer et ay douleur amere.
Vous avez trophestive, mère.
Esté de. le crestienner.
Et lien de vniy, se dédier
I/cussiez fait, dame, quoy c'oii die,
A mesdiex, encore fust en vie ;
Mais pour ce qua baptesme eu,
Je voy plus vivre n'a peu :
Dont mal me fait.
CLOTILDE.
Chier sire, je rcns de ce fait
Grâces à Dieu quant m'a fait digne,
VJui sui sa petite meschîne,
Qu'en sa gloire mon premier hoir
A deigné prendre el recevoir;
Et c'est la cause, ce sachiez,
Pour quoy de dueîl mon cuer louchiez
N'en est en rien.
LE PREHlfiR SERGENT.
Ni moi non plus ; j'en sue en dedans et eo
dehors.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Cher sire, je veux que vous sachiez qm
VOUS avez tous les trésors de Gondebaut
rassemblés devant vous.
LE TROISIÈME CliEYALlBR.
Mahomet sait la peine que nous avons eof!
à les apporter; vous avez beau jeuàToos
réjouir long-temps.
CLOVIS.
Beaux seigneurs, écoutez: j'apprends q»e
la ville, le duché et la commune de Melao
veulent se révolter contre moi; je veux loa^
vous y envoyer : pensez à vons mettre bico-
tôt en route pour les surprendre.
I
CLOTILDE.
Mon cher seigneur, je viens vous rendre
grûces de ce que vous m'avez mandé. Je ne
sais si vous le savez, notre héritier, que j'ai-
mais de tout mon cœur, Nigomire, esiœoft
et enterré.
CLOVIS.
Cette nouvelle me serre le eœur e( me
cause une vive douleur. Mère, vous tou>
êtes trop pressée de le baplîser. Eijesui>
convaincu, dame, que, si vous l'eussiei faH
consacrer a nos dieax, quoi qu'on en dise,
il serait encore en vie : mais je vois que, en
raison de ce qu'il a reçu le bapiéme, H n a
pu vivre plus long-temps : ce dont je su>^
chagrin.
CLOTILDE.
Cher sire, je rends grâces à Dieu, dans
celte circonstance, de m'avoir honorée, wo/
qui suis son humble servante, au point o^*
voir daigné prendre et l'ecevoirdai'ssa^^'
mon premier né; et, sachez-le» ^^^
cause pour laquelle mon cœur n*eD ^ ^
rien douloureusement aiïeclé.
AU UOTEN-AGB.
<m:i
CLOVIS.
Puisque le dites, or esi bien;
A tant mêlais.
AUREUAN.
Sire, coDgié prenons huimais
De vous; et, sanz nul contredit,
Faire ce que nous avez dit,
Chiersire, alons.
CLOVIS.
Alez, monstrez-leur que valons
Et quelles gens sommes en guerre ;
El, s'ilz veullent la paizrequerre
Et nez bons subjez devenir.
Si faites la guerre fenir
Par contrat et parordenance
Qu'ilz seront touz soubz ma puissance
Dès ores mais.
ij'. CHEVALIER.
Bien, chier sire; aloos-nren huymais
Sanz plusdebatre.
CLOVIS.
Ainçois que me voise combaire.
Dame, à Ville-Juive iray,
Et là mes gens ordeneray
Et d'ilec m'en iray en Fost;
Quant je revenray, lart ou tost,
Souffise vous.
CLOTILDE.
Si fera-il, monseigneur doulx,
Quoy que vostre demour m'ennuye.
Je pri à Dieu qu'il vous conduye
Kt vous ramaint par sa bonté,
Com Je désir, à sauveté
D'ame et de corps.
CLOVIS.
Mahon, mon dieu inisericors
Me soit! — Biaux seigneurs, or avant!
Pour voie faire alez devant
Moy, que le voie.
PREMIER SERGENT.
Viiidiez de ci, faites-nous voie,
Que ne vous fiere.
ij'. SERGENT.
^us, devant ! traiez-vous arrière;
Donnez-nous cy d'à 1er espace,
^" je vous donray de ma mace,
Certainement.
LA DAMOISELLE.
^hiere dame, trop nialemem
Vous voy souvent muer couleur :
CLOVIS.
Puisque vous le dites, allons, c'est bien;
Je n'en parle plus.
AURÉLIEN.
Sire , nous prenons maintenant congé de
vous; et nous allons, cher sire, faire sans
objection ce que vous nous avez dit.
CLOVIS.
Allez , montrez-leur ce que nous valons
et quelles gens nous sommes en guerre ; et,
s'ils veulent demander la paix et devenir
nos Bdèles sujets, faites finir les hostilités en
stipulant pour conditions qu'ils seront tous
désormais sous ma puissance.
LE DEUXIÈME CHEVALIER.
Bien, cher sire; allons-nous-^n mainte-
nant sans plus de débats.
CLOVIS.
Dame, avant d'aller combattre, J'irai à
Villejuif ; là Je meurai mes gens en ordre a
de la je m'en irai à larmée; qu'il vous suf-
lise de savoir que je reviendrai tôt ou tard
CLOTILOEi
Oui, mon doux seigneur, quoique votre-
absence me soit pénible. Je prie Dieu d'ê-
ire assez bon pour vous conduire et vous
ramener sain et sauf d'ame et de corps
comme je le désire, *
CLOVIS.
Que mon dieu Mahomet me soit miséri-
cordieux! En avant, beaux seigneurs! allez
devant moi pour m'ouvrir la route, qiuî je,
le voie. ' I ^ j
LE PREMIER SERGENT
Sortez d'ici, faites-nous place, que je ne
vous frappe. » ^ ^ je uc.
l'E DEUXIÈME SERGENT.
Allons, devant! retirez-vous en arrière -
laissez -nous le chemin libre, ou, certaine'
nient, je vous donnerai de ma masse.
LA DEMOISELLE.
Chère dme, je vous vois souvent cha«.
Ker de couleur d'une manière alarmante ,
646
THÉÂTRE
Aucun mal avez ou iloleur.
Si com je pens.
CLOTILDE.
Ysabel, m'amie, je sens
Par les rains, sachiez, tel angoisse
Qu'il m'est avis c*on les me froisse
Et que le dos par my me fent;
Ausi de mon premier enfent
M'avint, m'amie.
LÀ DÀUOISELLE.
Dame, ne nous décevez mie ;
La ventrière mander vueilliez,
Qae je tien que vous traveilliez
D*enfant, sanz doubte.
CLOTILDE.
Je ne scé se ce seroit goûte ;
Hais, voir^ je sui mal atournée.
— Ha, Mère Dieu, vierge honnourée!
Secourez-moy.
LA DAVOISBLLE.
Pour certain, ma dame, bien voy
Que traveilliez : je vois bonne erre
Knvoier la ventrière querre.
— Puisque je vous truis ci, Robert,
D'aler querre soiez appert
Katherine, la sage-femme ;
Et que tantost viengne à ma dame,
Ceci li dites.
ROBERT.
Ne cesseray s'en seray quittes.
Et la vous menray ains que fine.
Là la voy aler. —Katherine,
Parlez à moy.
KATHERINE.
Voulentiers, biau sire, par foy I
Que me voulez?
ROBERT.
Il fault qu'à la roïne alez :
Je vous vien querre à grant besoing.
Venez- vous-en : ce n*est pas loing.
Masiier, jusques là vous menray.
Entrez leens; cy vous lairay,
M'afnie chiere.
LA VENTRIERE.
Diex y soit ! Qu'est-ce? quelle chiere,
Ma chiere dame !
CLOTILDB.
4e sens de paine assez, par m'ame!
ftVamie, en moy n'a ris ne jeu.
FRANÇAIS
vous éprouvez du mal ou quelque dooleor.
à ce que je crois.
CLOTILDE.
Isabelle, mon amie , sachez que jeseQ>
par les reins une souffrance telle qu'il nit^
semble qu'on me les froisse et que moD dos
se fende par le milieu, exactement comme
cela m*arriva, mon amie, lors de modpf^
mier enfant.
LA DEMOISELLE.
Dame, ne nous trompez pas; veaiflei
mander la sage-femme, car je tiens, à m
pas douter, que vous êtes en mal d>nfaiit.
CLOTILDE.
J'ignore si c'est cela ; maïs, TrairaeDi, j<
suis bien mal. — Ah, Mère de Dieu, Vier?
honorée 1 seconrcz-moi.
LA DEMOISELLE.
Ma dame, je vois bien d'une manière cer-
taine que vous êtes en travail : je vais bien
vite envoyer chercher la sage -femme-
Robert, puisque je vous trouve ici, bàiez
vous d'aller chercher Catherine, la sa?^
femme^ et dites-lui qu'elle vienne auprèsJe
ma dame sur-le-champ.
ROBERT.
Je ne cesserai pas (de marcher) que je*
m'en acquitte, et je vous l'amènerai avri
de m'arrêter. Je la vois qui va là-bas. -
Catherine, parlez-moi.
CATHERINE.
Volontiers, beau sire, par (ma) foi!Û«'
me voulez-vous ?
ROBERT.
Il faut que vous alliez auprès de la reine
je viens vous chercher pour un besoin prei
saut. Venez-vous-en : ce n*est pas loin. Ml
sœur, je vous mènerai jusque-là. EnireiH
dedans ; je vous laisserai ici, ma chère afflJ^
LA SAGE-FEMME.
Dieu soit céans ! Qu'est-ce? quelle mine
ma chère dame !
CLOTILDE.
Par mon ame! je souffre beaucoup ÎW"'
îimic, je n'ai envie ni de rire ni Ae'jow'^
AU UOYEIf-AGE.
647
— Aidiez-moy, douice Mère Dieu,
Par vosire grâce.
LA VENTRIERE.
Ma chiere dame, en po d'espace
Serez de voz griefs maux délivre.
Ne diles pas que je soie yvre;
Souffrir encore un po vous fault :
Je voy que serez sanz deffaulc
Délivre en l'eure.
GLOTILDE.
Diex I quant sera-ce? trop^demeure
Ceste alejance à moy venir.
— Vueille vous de moy souvenir,
Vierge Marie.
LA VENTRIERE.
Maisbui ne vous debalez mie,
Dame : voz grans maux sont passez.
Demandez quel enfant avez,
Si ferez miex.
GLOTILDE.
Puisqu'enfant ay, loué soit Diex,
Quoy que j'aye eu grant desiresce !
— M'amie, dites-me voir, est-ce
Ou fille ou filz î
LA VENTBIERE.
Séur soit vostre cuer et fiz
Que c*est un fiz» ma chiere dame.
Diex li octroit de corps et d'ame
Amendement 1
GLOTILDE.
Faites, couchiez-me appertement;
Et puis ce filz emporterez
Et crestienner le ferez,
Que je le vueil.
LA DAMOISELLE.
Nous ferons du tout vostre vueil
En Teure et de voulentéfinc.
— Prenez èontre moy, Katherine,
Et dedans son lit la mettons;
De elle maishuy ne nous doublons.
Puisque couchiée est et couverte.
Pensons chascune d'estre apperte
De faire à cesi enfant donner
Bnptesme et li crestienner:
Il est raison.
LA VENTRIERE.
Si soit fait sanz arrestoison.
Nous .ij. alons-m'en nu moustier.
Porter le vueil : c'est mon mestier
Et mon office.
— Aidez-moi, par votre grâce, douce Mère
de Dieu.
LA SAGE-FEVME.
Ma chère dame, en peu de temps vous se-
rez délivrée de vos maux cruels. Ne dites pas
que je sois ivre ; il vous faut souffrir encore
un peu : Je vois qu'à Tinstant vous serez
sans faute délivrée.
GLOTILDE.
Dieul quand sera -^ ce? ce soulagement
tarde trop long-temps à venir. — Veuillez
vous souvenir de moi, vierge Marie.
LA SAGE-FEMME.
Dame, ne vous tourmentez pas davan-
tage : vos grands maux sont passés. Deman-
dez quel enfant vous avez eu, vous ferez
mieux.
GLOTILDE.
Puisque j*ai un enfant , Dieu soit loué ,
quoique j'aie beaucoup souffert ! — Mon
amie, dites-moi la vérité, est-ce un fils ou
une fille ?
LA SAGE-FEMME.
Ma chère dame, que votre cœur soit sûr
et convaincu que c'est un fils. Que Dieu lui
accorde le bien du corps et de Tame !
GLOTILDE.
Allons! couchez-moi tout de suite; puis
vous emporterez ce fils et vous le ferez bap-^
tiser, car je le veux.
LA DEMOISELLE.
Nous ferons votre volonté en tout point
sur l'heure et de tout notre cœur. — Prenez
contre moi , Catherine , et n>ettons-la dans
son lit; maintenant n'ayons plus de crainte
à son sujet. Puisqu'elle est couchée et cou-
verte, pensons chacune à faire donner ton t
de suite le baptême à cet enfant et à le ren-
dre chrétien : c'est raison.
LA SAGE-FEMME.
Qu'il soit fait ainsi sans retard. Nous deux
allons-nous-en à l'église. Je veux le porter :
c'est mon métier et mon ofBce.
648
THEATRE FRANÇAIS
LA DAMOISRLLE.
De ce ne vous lieng pas à nice.
Tant ilis que ma dame repose,
Delivrons-nous de reste chose
Faire briefment.
LE VENTRIERE.
Dame, je Faccors : alons-m'ent
Au moustier droit.
( Ycî vDTit derrière, et puis viennent en sale.)
LA DAMOISELLE.
R*a1ons-nous-ent de cy endroit,
Katherine, jVn sui d'accort.
C*est bien à point : ma dame dort,
Et sire aussi.
LA TENTRIERE.
Cestbien. Or la laissons ainsi,
Tant que s'esveille.
LA DAMOISELLE.
Je ne dy pas que ne le vueille
De vouloir fin.
CLOTILDE.
K ! sire Diex qui es sanz fin,
Quant d'enfant m*avez délivré,
Quelle paine qu'il m'ait livré.
De cuer humblement vous mercy
De l'enfant et du mal aussy
Que j'ay souffert.
LA VENTRIERE.
Chiere dame, lez vous couvert
Dort vostre filz le crestien;
Kl est nommez, je vous di bien,
Glodomire.
CLOTILDE.
Ore loez soit Noslre-Sire
De ce qu*il a crestienté ;
Mais que Dieu le tiengne en santé !
Il me souffist.
LA DAUOISELLE.
Ma dame, celi qui le fist
Lelaistbien vivre!
LA VENTRIERE.
Ma dame, puis qu'estes délivre
Et que je n ay cy plus que faire, -
Mais qu il ne vous vueille desplaire,
Je m'en irav.
CLOTILDE.
liien, soit! Alez; je penseray
D'envoier vous, m*amie chiere,
Vue de mes robes entière
Pour vostre paine.
LA DEMOISELLE.
Je ne vous en blâme pas. Tandis que ma
dame repose , accomplissons sa volooie
promptement.
LA SAGE-FEMMB.
Dame, j'y consens : ailons-nous-eo droih
l'église.
(Ici ils vont derrière, et puis ils viennent en la ulk.
LA DEMOISELLE.
Catherine, si vous m'en croyez, allon>-
nous-en d'ici. C'est bien à propos: madamf'
dort et monseigneur aussi.
LA SAGE-FEMME.
C'est bien. Maintenant! laissons-la aioi
tant qu'elle s'éveille.
LA DEMOISELLE.
Je ne dis pas que je ne le veuille de tout
mon cœur.
CLOTILDE.
Eh ! sire Dieu qui es sans fin, puisqoe tu
m'as délivrée , quelque souffrance que faiV
eue, je vous remercie de cœur humblement
de l'enfant et du mal aussi que j'ai souf-
fert.
LA SAGE-FEMME.
Chère dame, votre fils le chrétien dort
couvert près de vous; et, je vous ledi^
bien, il est nommé Clodomire.
CLOTILDE.
Maintenant que Notre-Seigneur soiilo"''
de ce qu'il a reçu le baptême; mais q»i*
Dieu le tienne en santé ! cela me suffit.
LA DEMOISELLE.
Ma dame, que celui qui le fil '« '^'^'^
bien vivre !
LA SAGE-PEMME.
Ma dame, puisque vous êtes débarraî^^'''
et que je n'ai plus rien à faire ici, ne vous
déplaise, je m'en irai.
CLOTILDE.
Bien, soit ! Allez ; je penserai, ma éen'
amie, à vous envoyer une de mes robesio"
entière pour votre peine.
AU HOYEN-AGE.
649
LA VKNTRIBRB.
Chiere dame, en bonoe sepinaioe
Vous mette la vierge Marie !
Plus me ferez de courtoisie,
Et plus pour vous Dieu pr[i]eray.
Chiere dame, à Dieu vous dirav
Pour maintenant.
CLOVIS.
Sanz moy plus estre cy tenant,
R'alcr vueil, aîns que mes je fine.
Savoir comment fait la royne.
Par cesie voie aler nous fault:
Gardez que n'aie pas defTault
De large voie.
PREMIER SERGENT.
Non, non, se Mahon me voie.
— Ou vous ferez devant nous place,
Ou vous sentirez se ma mace
Sera ligiere.
ij'. SERGENT.
Ne desservez pas c'on vous fiere ;
Alez-en sus.
CLOVIS.
Puîsqu'en mon palais suis, or sus !
Que je sache, par amour fine.
Fin quel estât est la royne.
Par l'un de vous.
PREMIER SERGENT.
Je vueil estre appert plus que touz :
Sire, g'i vois.
GLons.
Or va tost, foy que lu me dois,
Sanz arrestage.
PREMIER SERGENT.
Chier sire, je n'en ay courage;
Tost seray venu et aie,
Mais que j'aie à elle parlé ;
Et ce sera, sachiez, bien brief.
— Ma dame, Diex vous gart de griefî
Le rov si m'envoie savoir
Se de parler pourra avoir
Accès à vous.
CLOTILDE.
OtI assez, mon ami doulx;
Di-Ii viengne quant li plaira :
Toute preste me trouvera
Sanz contredire.
PREMIER SERGENT.
Bien est : je li vois donques dire.
— Sire, se à ma dame parler
LA SAGE-FEMME.
Chère dame, que la vierge Marie vous
comble de joie! Plus vous me ferez de
largesses, et plus je prierai Dieu pour vous.
Chère dame, je vous dirai adieu quant à
présent.
CLOVIS.
Sans me tenir davantage ici, je veux
m'en retourner, avant de m'arréter. savoir
comment va la reine. Il faut nous en aller
par ce chemin : ne manquez pas de m'ou-
vrir largement la route.
LE PREMIER SERGENT.
Non , non, Mahomet me protège! — Ou
vous ferez place devant nous, ou vous senti-
rez si ma masse sera légère.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Ne méritez pas que l'on vous frappe ; reti-
rez-vous.
CLOVIS.
Puisque je suis en mon palais, allons!
que je sache par l'un de vous, je vous en
prie, en quel état est la reine.
LE PREMIER SERGENT.
Je veux être plus expéditif que tous les
autres : sire, j'y vais.
CLOVIS.
Allons, va vite, par la foi que tu me dois,
sans t'arrêter.
LE PRETER SEnGENT.
Cher sire, je n'en ai pas envie; îe serai
bientôt allé et venu, le temps seulement de
lui parler; et sachez que ce ne sera pas
long. — Ma dame, que Dieu vous garde de
chagrin ! Le roi m'envoie savoir s'il pourra
être admis à vous parler.
CLOTILDE.
Oui, bien, mon doux ami; dis-lui qu'il
vienne quand cela lui plaira: il me trouvera
toute prête, sans aucun doute.
LE PREMTER SERGENT.
C'est bien : je vais donc le lui dire. — Sire,
si vous' voulez parler à ma dame, vous pou-
650
THÉÂTRE
Voulez, bien y povez aler
Sanz nulle empesche.
CLOTIS.
AloDS ! il faull que m'en depesche.
Alez devant.
. ij*. SERGENT.
Vostre Yueil après et avant,
Sire, ferons.
PREMIER SERGENT.
Et ce qui vous plaira dirons,
Ghier sire, aussi.
CLOVIS.
Dame, je vous vien veoir cy
Pour savoir de voslre portée
Gomment vous estes déportée
Et quel enfant avez eu,
Et s'il est taillié ne méu
De vivre, dame.
GLOTILDE.
Ghier sire, je ne say, par m'ame!
Je say bien j'ay eu un filz
(De ce, sire, vousfas-je fis).
Qui a esté crestienné.
Et li a-on le nom donné
De Glodomire.
CLOVIS.
Que je le voie, sanz plus dire.
Par amour, dame.
GLOTILDE.
Voulentiers, chier sire, par m'ame !
— Ysabel, tost alez le querre,
Et rapportez ici bonne erre
Enmailioté.
t
LA DAMOISELLS.
Je vois, ma dame, en vérité.
— Yez-le ci, monseigneur, gardez.
Par foy ! se bien le regardez.
Il vous ressemble.
CLOVIS.
Je vous diray ce qui m'en semble :
Je le voy malade forment;
De li ne peut esire autrement,
Puisqu'il a recéu baptesme
Ou nom voslre Dieu. C'est mon esme
Qu'il ne s'en voit à mort le cours,
Com son frère fist, sanz secours ;
Je vous dy voir.
GLOTILDE.
U peut bien maladie avoir;
FRANÇAIS
vez bien y aller sans nul empêchement.
CLOVIS.
Allons! il faut que je me hâte. Allez d^
vaut.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Sire, nous ferons votre volonté après ei
avant.
LE PREMIER SERGENT.
Et nous dirons aussi ce qui vous plaira,
cher sire.
CLOVIS.
Dame, je viens vous voir ici pour savoir
comment vos couches se sont passées, quel
enfant vous avez eu, et si, dame, ilesttaillé
et animé pour vivre.
CLOTILDB. '
Gher sire, je ne sais, par mon ame! Je
sais bien que j'ai eu un fils (je vous en io-
forme, sire), lequel a été baptisé, et on lui a
donné le nom de Glodomire.
CLOVIS.
Dame, de gr&ce, que je le voie, sans eu
dire davantage.
CLOTqu0K.
Volontiers , cher sire» par mon ame! -
Isabelle, allez tout de suite le chercher, et
apportez-le bien vite ici emmaillotté.
LA DEMOISELLE.
J'y vais, madame, en vérité.— Le voiâ
monseigneur, regardez. Par (ma) fui! regar-
dez-le bien, il vous ressemble.
CLOVIS.
Je vous dirai ce qui m'en semble: à ce
que je vois, il est fort malade; il n'eopeui
être autrement, puisqu'il a reçu le bup-
téme au nom de votre Dieu. J'ai pear qu'il
ne s'en aille tout droit à la mort, cointne
fit son frère, sans ressource; je vous ws
vrai.
GLOTILDE.
Il peut bien avoir une maladie; niai^^
AU MOYBN-AOB.
651
Mais, se Dieu plaist, pas ne mourra.
Je lien, sire, qu'il garira ;
G' y ay fiance.
CLOTIS.
Puisqu'il est mis en la puissance
De vostre Dieu premièrement
Par vosire crestiennement,
11 ne peut qu'il ne le compère
Par mort, aussi que fist son frère.
Gardez-le bien, je le vous lais.
— Avant, seigneurs 1 à grant estais
Partons de cy.
ij'. SERGENT.
Soit, chier sire, puisqu'est ainsi
Que vous le dites.
CLOTILDE.
Hé 1 Mère Dieu» par voz mérites.
Qui le fruit de vie portastes.
Et home et Dieu, vierge, ettfaniastes,
A cest enfant donnez santé
Par la vostre bénignité.
Si que le père en vouloir iruisse
Tel que briefment faire li puisse
La foy catholique tenir
Et vray crestien devenir.
— Ysabel, tost, sani plus preschier,
Reportez cest enfant couchier
Tsnellemenl.
LA DAMOISBLLE.
Dame, vostre commandement
Du tout feray.
CLOTILDE.
Or alez, et tant dis g'iray
A tout mon livre Dieu prier.
Venez à moy sanz detrier,
Quant arez fait.
LA DAMOISELLB.
Dame^ vostre voloirdefait
Vueil acomplir.
CLOTILDE.
Sire Diex, qui, pour raemplir
Les sièges de ton paradis,
Desquelx trebuchierent jadis
Les mauvais anges par orgueil,
Puis fu d*omme fourmer ton vueil,
Tel que les sièges possessast
Et sanz fin de ta gloire usasl ;
Tu qui es sire, vie et voie,
A mon eufanl sanlé n nvuie
Tele qu'il soil sanz maladie,
s'il plaît à Dieu, il ne mourra pas. Je crois,
sire, qu'il guérira ; j'en suis persuadée.
CL0VI8.
Puisqu'il est placé tout d'abord en la
puissance de votre Dieu par le baptême que
vous lui avez donné, il ne peut éviter de le
payer par sa mort, de même que son frère.
Gardez-lcrbien, je vous le laisse. — En
avant, seigneurs! partons d'ici bien vite.
LE DEUXIÈME SERGENT.
Soit, cher sire, puisque vous le dites.
CLOTILDE.
Eh! Hère de Dieu qui avez mérité de
porter le fruit de vie, et qui, vierge, en-
fantâtes l'Homme-Dieu, soyez assez bonne
pour donner la santé à cet enfant, de ma-
nière à ce que je trouve le père disposé à
embrasser bientôt la foi catholique et à de-
venir chrétien. — Isabelle, vite, sans plus
discourir, reportez promptement cet fsnfant
coucher.
LA DEMOISELLE.
Dame, je ferai en tout votre commande-
ment.
CLOTILDE.
Eh bien ! allez, et pendant ce temps-là j'i-
rai prier Dieu avec mon livre. Venez auprès
de moi sans tarder, quand vous aurez fait.
LA DEMOISELLE.
Dame, je veux accomplir votre volonté.
CLOTILDE.
Sire Dieu, qui, pour remplir les places de
ton paradis, dont les mauvais anges furent
jadis précipités par leur orgueil, eus en-
suite la volonté de former l'homme pour
occuper ces places et jouir sans fin de ta
gloire; toi qui es seigneur, vie et chemin,
renvoie la santé à mon enfant, en sorte qu'il
soit sans maladie et que le père ne dise plus
que, parce qu'il est chrétien, vous ne pouvez
pas lui donner la vie aussi bien que la mort.
652
Par quoy le père plu8 ne dîe
Que pour ce, s'il estcrestien,
Que ne li puissiez aussi bien
Donner la vie com la mort,
Et qu'en ce cas faille son sort.
— Ha, Dame des cieulx 1 en ce c<is
Vueilliez estre mon advocas
El ma petticion entendre;
Et je sui celle qui vueil tendre
A dire, ains que de ci me parle,
Yoz heures, soit ou gaing ou perte,
Dévotement.
DIBV.
Mère, et vous, Jhesus, alons-m'ent;
Descendez jus, sanz plus ci estre.
Je voy là Clotilde soy mett[r]e
En telle lamentacion
Et en telle contriccion
Que de termes moulle sa face.
Il convient que grâce li face.
— Or sus, trestouz!
IfOSTRE-DAMS.
Mon Dieu, mon père, mon filz doulz^
Nous ferons vostre voulentë.
— Sus, anges 1 soiez apresté
De tost descendre.
GABRIEL.
Dame, qui péusles comprendre
Ce que ne pevent pas les cieulx,
Chascun de nous est ententiex
De voz grez faire.
MICBIBL.
En ce ne povons-nous meffaire.
— Jelian, aussi qu'en esbatant,
Alons devant nous .îij. chantant:
Je le conseil.
SAINT JEHAN.
Il me plaist très bien et le vueil.
Sus ! commençons, mes amis douh.
Bondel,
Royne des cieulx, qui en vous
Servir met son entencion.
Moult fait bonne opperacion :
Il acquiert vertus et de touz
Ses vices a remission,
Royne des cieulx, qui en vous
Servir met sou entencion;
* Ce rondeau, aioêi que quelques-unes Hcs ré-
pliques qui le précédent, se trouve déjà dans un
THÉÂTRE FRANÇAIS
et qti'en ceci son sort est malheureux. — Ah,
Dame descieuxl veuillez, en celte circon-
stance, être mon avocate et entendre ma
supplique ; et je veuxm*appliquer à dire dé-
votement vos heures, avant de m'en aller
d'ici, que j'y gagne ou que j'y perde.
DIEC.
Mère, et vous, Jésus, allons-nous-en ; des-
cendez, sans rester plus long-temps ici. Je
vois là-bas Clotilde qui se livre à une la-
mentation et à une douleur leHes que sa face
se mouille de larmes. Il faut que je lui ac-
corde une grAce. — Allons, vous tous l
NOTRE-DAME.
Mon Dieu, mon père, mon doux 61s,
nous ferons votre volonté. — Allons, anges!
soyez prêts à descendre bientôt.
GABRIEL.
Dame, qui pûtes comprendre ce que ne
peuvent (embrasser) les cieux, chacun de
nous est décidé à faire votre volonté.
MICHEL.
En cela nous ne pouvons errer. — Jean,
allons- nous -en tons les trois en cbantant,
aussi bien qu'en nous livrant à nos jeux:
c*est mon avis.
SAINT JEAN.
Gela me plaît très-fort et je le veux. Al-
lons ! commençons, mes doux amis.
Rondeau.
Reine des cieux, celui qui s'applique à
vous servir fait une très-bonne opération:
il acquiert des vertus et obtient la rémis-
sion de tous ses vices, Reine des cieux, ce-
lui qui s'applique à vous servir; et à la fin
il trouve Dieu si doux qu'il est repu de
gloire là où est toute perfection ♦.
autre Miracle du même manuscrit. Voyez ci-de-
Yant« p. 467, 468.
AU MOYBN-AGE.
653
Kl Dieu treuve en la fin si doulx
Que de gloire a refTeccion,
Où est loule perfeccion.
DIEU.
N*esc pas d'aler m'eniencion,
Mère, àCiotilde là endroil;
Mais où son filz gisl irons droit.
— Tenez-vous ci en ceste voie ;
11 soufGsl assez que le voie
Et vous, Marie.
NOSTEE-DAME.
Je ne contredi ne varie,
Cliier filz, à vosire voulenlé;
Ouvrez de vostre poosté
Gom vous plaira.
DIEU.
De ma présence te sera
Si bien, filz, que lu es gueriz
Et que ton mal est touz tariz
Par humble et dévote prière
De Gloiilde, ta mère chicre,
Qui en a fait si son devoir
Qu'elle doit bien ce don avoir:
Pour ce l'en est fait li oltrois.
— Or tost, mère, faites ces trois
Mer devant.
NOSTRE-DAME.
Mon Dieu, voulentiers. — Or avant!
Anges, alez si com venistes;
Et, en alant, le chant pardistes
Qu'avez empris.
GABRIEL.
Excellente Vierge de pris,
Puisqu'il vous plaist, si ferons-nous.
Rondel,
El Dieu treuve en la fin si doulx
Que de gloire a refeccion,
Où est toute perfeccion.
Royne descieulx, qui en vous
Servir met son eniencion
Moult fait bonne opperacion.
LA DAMOISELLB.
Sanz plus ci faire mension,
Aler à ma dame me fault;
Mais avant verray que delïauU
N'ait de riens son filz Clodomire.
E gar I comme il se prent à rire I
Dieu mercy ! il est en bon point,
DIEU.
Mère, mon intention n'est pas d'aller là-
bas vers Clotilde; mais nous irons droit où
son fils est couché. — Tenez -vous ici en
ce chemin ; il suffit de moi et de vous, Marie,
pour le voir.
NOTRE-DAME.
Cher fils, je ne mets ni opposition ni ob-
stacle à votre volonté ; exercez votre puis-
sance comme il vous plaira.
DIEU.
Fils, ma présence te sera si profitable que
tu es guéri et que Ion mal a disparu entiè-
rement par la prière humble et dévote de
Clotilde, ta chère mère, qui a fait en cela
si bien son devoir qu'elle doit bien obtenir
ce don : c'est pourquoi il lui est accordé. —
Allons , mère , faites vite marcher ces trois
devant.
ROTRE-DAIIB.
Volontiers , mon Dieu. — Allons , en
avant! anges, allez- vous -en comme vous
vîntes; et, en allant , achevez le chant que
que vous avez commencé.
GABRIEL.
Vierge excellente et sans prix, puisque
cela vous plaît, nous le ferons.
Rondeau.
Et , à la fin , il trouve Dieu si doux qu'il
est repu de gloire (là) où est toute perfec-
tion. Reine des cîeux, celui qui s'applique
à vous servir fait une très -bonne opéra-
tion *.
LÀ MftMOlSKLLE.
U me faut, sans rester ici plus long*temps,
aller auprès de ma dame ; mais avant j'avi-
serai à ce que son fils Clodomire ne man-
** L^obsciTation précéfienle ft*apj)Iique de même
ici. Voyez cî-deTanI, p. 468, 46U.
65($ TUÉATIIE
PREVOST.
Sire, voslre commandeittent
Vois faire en Teure. , ,
CLOVIS.
ÂioBS-m*en sanz plus de demeure, •
Ne estre plus cy.
ij* CHEVALIER.
Sire, se bon vous semble ainsi,
Par ma dame nous en irons ;
Ne savons se la reverrons
James journée.
GLOVIS.
Soit y voslre voie tournée,
il me plaisl bien.
AURELIAIf.
Alons dont par ci, que je tien
C'est nostre miex.
CLOVIS.
Orçà, dame! que fait ce fiex?
' Dites-le-nous.
GLOTILDE.
Mon chier seigneur, bien veigniez-vous ;
11 est en bon point. Dieu mercy.
Dites, où alez-vous ainsi
Et ces gens touz?
CLOVIS.
Nous alons pour combatre nous
A Alemens et pour eulz nuire.
Qui mon païs viennent destruire
El essillier.
CLOTILBE.
Ore ne vous puisconseillier;
Mais, certes, se me créussiez,
Comme moy crestien fussiez
Et eussiez recéu baptesme
Et pieça d'uille et du saint cresmc
Fussiez enoint.
CLOVIS.
SoufTrez, je ne vous en vueil point;
En vain gasiez vostre langage.
Vous estes en ce cas trop sage ;
Depportez-vous à ceste foiz.
A Mahon vous dy ; je m'en vois,
Sanz plus ci esire.
CLOTILDE.
Chier sire, Dieu vous vueille mettre
En vouloir de tenir sa foy.
Par quoy nous soions, vous et moy.
D'une créance!
FftAMÇAIS •
"• LE PRÉfÔT.
Sire, je vais faire sur Tlieure'volre coin-
jnandement. . \
•■ • • ÇLOTIS.
AUons-nous-en sans plus tarder, œ res*
""tons plus ici.
LB OBDXIÈIIE CHEVALIER.
Sire, s'il vous semble bon, nousDons en
irons par (oii est) ma dame ; nousne savons
pas si nous la reverrons jamais.
CLOVIS.
Tournez-y vos pas» cela me plait fort.
AURÉLlElf.
Allons- nous «en donc par ici, carjecrois
que c'est notre meilleur parti.
CLOVIS.
Eh bien, dame! comment va ce fils? di-
tes-le-nous.
CLOTILDE.
Mon cher seigneur, soyez le bienveoa ;
Dieu merci, il est bien portant. Dites, où
allez- vous ainsi, vous et tout ce monde?
CLOVIS.
Nous allons combattre et repousser les
Allemands, qui viennent détruire et sacca-
ger mon pays.
CLOTILDE.
Maintenant , je ne puis vous conseiller;
mais, certes, si vous me croyiez, vous seriez
chrétien comme moi, vous auriez reçu le
baptême et seriez oint d'huile et du saini
chrême depuis long-temps.
CLOVIS.
Permettez, ce nest pointa vous que j en
veux; vous dépensez vainement vos paroles.
Vous êtes trop sage en ceue circonsUince;
cessez pour le moment. Je vous dis adieu i
je m'en vais sans m'arrèier ici p^s IW"
temps.
CLOTILDE.
Cher sire, que Dieu veuille vous inspi-
rer la volonté d*cmbrasser sa foi, P^"
que, vous et moi, nous ayons la w "
crovance !
AU MOYliN-AGC.
6»?
it*. CHBTALIER.. *
Hé ! Dieu, en qui avez fiance,
Gliiere dame, par son plaisir'
Acomplisse vosrfe désir ^ 4 ^
Par bon afraire 1
CLOTILDE.
Telle besongne puissiez faire
Là où vous ale2, mes amis.
Qu'en honneur en soit chascun mis
De corps et d'ame!
ij*. CHEVALIER.
A Mahon vous commans, ma dnme ;
Qui si vous vueille regarder
Que touz jours vous vueille garder
En son conduit 1
CLOTILDE.
De toute rien qui vous ennuit,
Biaux seigneurs, vous deffendc Diex,
Et vosire fait de bien en miex
Touz jours adresce !
LE ROT DES ALEMANS.
Seigneurs, trop sommes oiseux; quest-
ce?
Entre pous qui tant de gens sommes.
Courir nous convient sus aux hommes
De ce pals et les pillier,
Femm es et enfans essillier ;
Et se nul contre nous rebelle.
D'une espée ait, soit il, soit elle.
Par mi le corps.
PREMIER CHEVALIER ALBMANT.
Chier sire, à ce trop bien m'acors ;
Mais or avisons tout à trait
Où nous ferons nostre retrait ,
• C'est neccessaire.
\y. CHEVALIER ALEMANT.
En celle place Talons faire»
Et considérons par quel tour
Nous pourrons touz jours, sanz retour.
Avant aler.
LE ROT ALEMANT.
Bien est. Alons, sanz plus parler.
Je m'y assens.
CLOVIS.
Seigneurs, à ce que voy et sens,
Combatre nous convient sanz faille.
Autre foiz avons en bataille
Esté, sanz estre mors ne pris :
Or nous fault, pour acquerre pris.
LE DEUXIÈME CHEVALIER. •
£h, chère dnmc! que Dieu, en'qui vous
avez confiance, veuille accomplir heureuse-
ment voire désir 1
CLOTILDE.
Mes ajnis , puissiez-vous, où vous irez ,
faire une besogne telle que ehacun y ac-
quière de Thonneur pour son corps et pour
son ame !
LE DEUXIÈME CHEVALIEI.
Madame, je vous recommande à Maho-
met; puisse-l-il vous regarder de manière à
vous avoir toujours en sa garde!
CLOTILDE.
Beaux seigneurs, que Dieu vous défende
de tout ce qui pourrait vous être désagréa-
ble, et qu'il dirige toujours vos affaires do
bien en mieux I
LE ROI DES ALLEMANDS.
Seigneurs, qu'est-ce que cela? nous som-
mes trop oisifs. Nombreux comme nous le
sommes, il nous faut courir sus aux hommes
de ce pays et les piller, et massacrer fem-
mes et enfans ; et si quelqu'un se révolte
contre nous, homme ou femme, qu'il soit
passé au fil de l'épée.
LE PREMIER CHEVALIER ALLEMAND.
Cher sire, je consens très-bien à cela :
mais maintenant avisons tout de suite où
nous ferons notre retraite , si elle est né-
cessaire.
LE DEDXIÈHE CHEVALIER ALLEMAND.
Nous allons le placer en cet endroit, et
considérons comment nous pourrons tou-
jours aller eu avant, sans être forcés de re-
tourner sur nos pas.
LE ROI ALLEMAND.
C'est bien. Allons, sans plus de paroles,
je suis de voire avis.
CLOVIS.
Seigneurs, à ce que je vois et sens, il
nous faut absolument combattre. Autrefois
nous avons assisté à des batailles» sans être
ni morts ni pris: maintenant il nous faut,
pour acquérir de Tbooneur, attaquer nos
42
«58
THl^ATItR FRANÇAIS
Conire noz ennemis rengier
Et de eiilx nostre paï's vengier
Qu'à tort assaillent.
AURELIAN.
Sire, je lien, pour ce que raillent»
Qu'il decherront de leur affaire.
Donner nous pourront bien aHaire;
Mais vous verrez que tant feront
Qu'en la 6n desconfiz seront.
Envoiez savoir, bien ferez,
Quelle part vous les trouverez.
Afin que ne puissons faillir
De les en sursanlt assaillir.
Non pas eulz nous.
CLOVIS.
C'est bien dit. — Huchon, ami doulic.
Or sachiez, se Mahon vous gart,
De ces Alemans quelle part
Nouvelle ourrez.
l'escuier aurelun.
Ghier sire, jamais neu arez;
Obéir vueil à voz commans.
C'y vois; à Mahon vous commans.
— Seigneurs, n'y a plus, je revien.
Trouvé les ay» je vous dy bion.
Où viennent droit çà sanz faillir
Pour vous combatre et assaillir:
C'est leur entente.
CLOVIS.
Or tosti rengons-nous sanz attenie,
Et puis irons sur eulx après.
Je les pense à tenir si près
Et si court que n'eschaperont
De mort, ou ilz se renderont
En ma mercy.
ij* CHEVALIER CLOVIS.
Chier sire, venir les voy ci:
Rengons-nous serrez tellement
Que ne se puissent nullement
En nousembatre.
iij«. CHEVALIER ALEHANT.
Rendez-vous, rendez sanz combaire:
C'est vosire miex, à vérité ;
Car de gens si grant quantité
Sommes c'on ne nous peut nombrer,
Ne de nous jamais descombrer
Ne vous pourrez.
iij*. CHEVALIER CLOVIS.
Mon, non, au jour d'ui touz mourrez.
'■^ Ferons sur eulx sanz espargaier:
ennemis et vânger noires pays de ceux qot
l'envahissent à tort.
^ ^ « ACRÉLlkN.
Sire, puisqu'ils s'arrêtent, je tiens (poar
certain)que]leurs affaires iront mal. lis pour-
ront bien nous donner du tracas; mats vous
verrez qu'ils feronttantqu'à la fin ils seront
battus. Voulez-vous bien faire ? Envoyez sa-
voir en quel lieu vous les trouverez, afin que
nous ne puissions pas manquer de les atu-
quer à l'improviste, et qu'ils ne nous sur-
prennent point.
CLOVIS.
C'est bien dit. — Huchon, mon doux ami,
maintenant , Mahomet vous garde ! sachez
où vous aurez des nouvelles de ces Alle-
mands.
L'ÉCtTER h'aURÉLIEN.
Cher sire, jamais vous n'en aurez; je
veux obéir à vos ordres. J'y vais, et vousre-
commande à Mahomet. — Seigneurs, c'est
fini, me voici de retour. Je vous le dis bien,
je les ai trouvés qui viennent tout droit ici
sans faute pour vous attaquer et vous com-
battre : c'est leur intention.
CLOVIS.
Allons vite ! rangeons-nous (en bataille)
sans tarder, et puis après nous marcberoos
sur eux. Je compte les tenir si près et si
court qu'ils n'écliapperont à la mort, qu'en
se mettant à ma merci.
LE DECXIÈMB CHEVALIER DE CLOVIS.
Cher sire^ je les vois venir ici : serrons
tellement nos rangs qu'ils ne puissent nul-
lement y pénétrer.
LE TROISIÈME CHEVALIER ALLEMAND.
Rendez-vous, rendez*vous sans combat-
tre : c'est ce c(ue vous avez de mieux a
faire, en vérité; car nous sommes une si
grande quantité de gens qu'on ne peut nous
nombrer, et que vous ne pourrez jamais
vous débarrasser de nous.
LE TROISIÈME CHEVALIER DE CLOVIS.
Non, non, vous mourrez tous aujour-
d'hui. —Frappons sur eux sans quartier: ils
ÂV MOVBN-AGB.
659
Il sont ci vennz barguignier
Ce que mie n'emporteront;
Nient moins si chier rachèteront
Com de la vie.
LB ROT ÂLEMAIfT.
De toy occire ay grant envie.
Et si feray ainsqiieje cesse.
Tien, va* ta veue felonnesse
Changier feray.
AURELIAlff.
Mon chier seigneur, je vous diray,
S'en noz forces nous aerdons.
Je ne voy pas que ne perdons.
Ces gens ne sont en riens lassez,
Et sont trop plus que nous d'assez.
Je ne voy qu'en ceste bataille
Soit force humaine qui nous vaille.
Que n'aions le pis de la guerre.
Je vous conseil, Vneilliez requerre
D*umble cuer la vertu divine
(Je dy le Dieu que la royne
Ma dame si souvent vous presche}
Que de céste gent vous depesche ;
Et li promettez à délivre
Que, se à honneur vous en délivre,
En li croirez.
GLOVIS*
Aureliao, et que ferez?
Dite»*le-moy.
AURELUN.
El je feray com vous, par foy !
Se je tant vif.
CL0VI8.
JhesQ-Crist, filz de Dieu le vif.
Qui mes de tribulacion
Les cuers en consolacion,
Et à eeulx qui leur espérance
Mettent en toy et ont fiance
Sequeurset leur donnes t'ayde,
Se me dit ma femme Glotilde ;
Sire, humblement te requier, voire,
Que me vueilles donner victoire
De mes ennemis qui sont cy ;
Et se je voy qu'il soit ainsi.
Je te promet que me feray
Baptizer et en toy croiray :
I*ay trop bien appelle mes diex ;
Mais ne voy qu'il m'en soit riens miex,
Ains se sont ealongié de moy ;
Et pour ce dy, quant ce ci voy.
sont venus ici marchander ce qu'ils n'em-
porteront pas ; ils ne l'achèteront pas moins
qu'au prix de leur vie.
UB ROI AliLBHAllD.
J'ai grand'envie de te tuer, et je le ferai
incontinent. Tiens, va, je te ferai changer
ton regard menaçant.
AURiUBIf.
Mon cher seigneur, je vous dirai que, si
nous comptons sur nos forces, je ne vois
pour nous que de la perte. Ces gens ne sont
nullement las, et ils sont en bien plus grand
nombre que nous. Je ne vois pas que dans
cette bataille aucune force humaine nous
soit de quelque utilité et nous empêche d'a-
voir le dessous. Je vous le conseille, veuil-
lez prier d'un cœur humble la vertu divine
(je dis le Dieu que la reine ma maîtresse
vous prêche si souvent) qu'elle vous débar-
rasse de ces gens; et promettez-lui tout de
suite que, s'il vous en tire honorablement,
vous croirez en lui.
CIiOVIS.
Aurélien, et que ferez -vous? dites- le-
moi.
AURÉUKN.
Par (ma) foi ! je ferai comme vous, si je vis
assez (pour cela).
CLOVIS.
Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, qui
6tes de tribulation et consoles les cœurs,
et qui prêtes aide et secours à ceux qui
mettent leur espoir et leur confiance en toi,
à ce que me dit ma femme Glotilde ; Sire ,
je te prie humblement de me faire rempor-
ter la victoire sur mes ennemis qui sont ici:
et si je vois que cela arrive, je te promets
que je me ferai baptiser et que je croirai en
toi. J'ai bien invoqué mes dieux; mais je ne
vois pas ce que j'y ai gagné, au contraire ils
se sont éloignés de moi : c'est pourquoi je
dis, en voyant ceci, que ce sont des dieux
sans puissance, en qui nul ne doit croire,
puisqu'ils n'aident ni ne secourent dans l'oc-
casion ceux qui les implorent : en consé-
quence j'ai le désir de croire en toi; mais
mo
TIll^ATRF.
Ce sont diex de nulle puissance.
Où nul ne doit avoir créance,
Puisqu'ilz n'aident ne sequeurent
Au besoing ceulx qui les aeurent :
Pour ce de loy croire ay désir;
Mais qu'il le soit, Sire, à plaisir
Que mes adversaires tu livres,
Si qu'à mon honneur m'en délivres
Pour touz jours mais.
ïy. CHEVALUR CLOVIS.
Avant, seigneurs I avant! huymais.
Pensons de fort combaire : or sus !
Je voy de eulx sommes au dessus,
Le plus bel avons de la guerre ;
Car je voy là leur roy par terre
Tout mort gisant.
iiij^ ALEMANT.
Ne scé que voise plus disant ;
De ceste guerre avons le pis.
£ las ! que nous serons despis I
Voir, je m'en fui.
CLOVIS-
Avant , bîaux seigneurs I au jour d'uy
Pensez touz de si bien ouvrer
Que paissons honneur recouvrer,
Et moyet vous.
PREMIER ALEMANT.
Sanz plus combatre escoutez«nous,
Sire roys, com doulx et propice :
Nous vous supplions ne périsse
Par guerre plus nulz de noz hommes;
A vous nous rendons, vostres sommes,
Chier sire, à plain.
GLOVIS.
Ho, seigneurs! je met en ma main
Cesgens-cy : ne vous debatez
Plus u eulx ne ne combatez;
Puisqu à ma voulenté se rendent
El pais et niercy me demandent.
Je vueii qu'ilz l'aient.
ij«. CHEVALIER CLOVIS.
Si aront-il, ne s'en esmatent.
Quant le voulez.
CLOVIS.
Seigneurs, maishuy vous en alez;
Par mon conseil ordeneray
Quel iréu sur vous prenderay
Com mes subgiez.
ij« ALBMANT.
Tel, sire, qu'il sera jugiez.
FftANÇAIS
veuille. Sire, me livrer mes adiersaires.
de manière à m'en délivrer pourtonjours a
mon honneur.
LE DEUXIÈME CBBVALIBR DE CLOT».
En avant, seigneurs! en avaot! dès ce
moment, songeons à bien combaure: al-
lons! Je vois que nous avons le dessus, et
le plus beau côté de la guerre; car j'aper-
çois là par terre leur roi étendu mort.
LE QUATRIÈME ALLEMAND.
Je ne sais que dire de plus; nous aToos
le pire dans cette guerre. Hélas! coDioe
nous serons honnis! Oui vraiment, je o'ei
fuis.
CLOVIS*
En avant, beaux seiigDeurs! aojoard'bai
songez à si bien fairef que ûoas puissioos,
vous et moi, recouvrer l'hoanear.
LE PREMIER ALLEMAND.
Sire roi, sans combattre davastage, pré«
tez-nous une oreille favorable et propice:
nous vous supplions de ne pas «oatTrir que
la guerre fasse périr pins de nos hommes;
nous nous rendons à. vous, nous sommes
entièrement à votre merci , cher sire.
CLOVIS.'
Holà, seigneurs i je mets ces gens-ci sous
ma protection : ne conibattez ptos contre
eux ; puisqu'ils se rendent à moi et qu'ils me
demandent paix et merci, je veux qu'ils les
aient.
LE DEUXIÈME CHEVALIER DE CLOVIS.
Qu'ils n'aient pas peur, ils les auront,
puisque vous le voulez.
CLOVIS.
Seigneurs, allez-vous-en maHOicnani;
après avoir ouï mon conseil, je réglerai quel
tribut je prendrai sur vous comme mes su-
jets.
LE DEUXIÈME ALLEMAND.
«
Sire , nous vous le paierons dësormai»
AU MOYBN-AGI.
661
Dès ores mais vous paierons
Chascun an ; n'i contredirons
En rien, pourvoir.
AUREUAN.
A lez, il vous fera savoir
Ce qu'il voulra que li faciez.
— Sire, il est bon que vous lessiez
Ce paîs et que retournons
En France : trop raieic i serons
Assez que cy.
ij*. CHEVALIER^CLOVIS.
C'est voir, c'est nostre aïr aussi ;
Avecques noz'paiens serons :
Pour quoy souvent nous viverons
Des cuers plus liez.
CLOVIS.
Ore, puisque le conseilliez,
Je vueil qu'il soit à vostre dit:
Alons-m'en tost sans contredit
Par ceste voie.
iij*. CHEVALIER.
Alons. Certes, mais que vous voie,
La royne grant joie ara,
Quant la victoire dire orra
Qu'avez eu.
CLOVIS.
N'en doublez, bien ramentéu
Li sera ; mais qu'à elle viengne.
— Dame royne, Dieu vous tiengnc
En s'nmitiél
CLOTILBE.
Glner sire, pour la Dieu pitié.
Qui vous a ce solut apris.
Ne où avez-vous vouloir pris
De le me dire?
CLOVIS*
Ce a faitJhesu-Crist, nostre sire,
M'amie, qu'à vray Dieu je tieng:
Savez pourquoy? D'un pais vieng
Où guerres ay fait si grevaines
Contre Alemanset contre Senes
Que c'est merveille à raconter.
Telle heure ay véu, sanz doubter.
Que rangiez fumes pour combatre ;
Mais ilz estoient plus de quatre
Hommescontre un que j'en avoie.
Alors que faire ne savoic ,
Touiesvoies ne detriay :
Mes diex dévotement priay
Que par culx fusse secoruz;
tous les ans tel qu'il sera fixé; en vérité,
nous ne nous y refuserons en rien.
AURÉLIEN.
Allez, il vous fera savoir ce qu'il voudra
que vous fassiez à son égard. — Sire, il est
bon que vous laissiez ce pays et que nous
retournions en France : nous v serons bien
mieux qu'ici.
LE DECXIÈHE CHETALIBR BE CLOVIS.
C'est vrai, c'est aussi notre avis; nous
serons avec nos compatriotes : ce qui fait
que nous vivrons le cœur souvent plus
joyeux.
CLOVIS.
Eh bien, puisque vous me le conseillez,
je veux qu'il soit fait selon votre parole : al-
lons-nous-en vite sans réplique par cette
roule.
LE TROISIÈME CHEVALIER.
Allons. Certes, lorsque la reine vous
verra, elle aura beaucoup de joie à enten-
dre raconter la victoire que vous avez rem-
portée.
CLOVIS.
N'en doutez pas, cela lui sera bien rap-
porté; mais (il faut) que je vienne auprès
d'elle. — Dame reine , que Dieu vous con-
serve son amitié !
CLOTILDE.
Cher sire, pour l'amour de Dieu, qui vous
a appris ce salut, et où avez-vous pris l'i-
dée de me l'adresser?
CLOVlS.
Mon amie , notre seigneur Jésus -Christ,
que je tiens pour vrai Dieu, en est l'auteur :
savez-vous pourquoi ? Je viens d'un pays
où j'ai soutenu des guerres si terribles con-
tre les Allemands et les Saxons que c'est
merveilleux à raconter. J'ai vu l'heure, n'en
doutez pas, où nous fûmes en rang pour
combattre; mais ils étaient plus de quatre
hommes contre un que j'avais. Alors je ne
savais que faire, toutefois je ne reculai pas :
je priai dévotement mes dieux de me se-
courir; mais, bien que j'eusse recouru à
eux, ils ne me firent ni chaud ni froid.
Quand je me vis eu cette extré;nité et qu'ils
662
TUÉATRB FRANÇAIS
Mais, quoy qu'à eulx fusse corui,
Ne me firent oe chaut ne froît.
Quant je me vy à ce destroit
Et qu'il m'ocioient mes gens,
Aurelian, li preuz, H gens,
S'en yint à moy, qui me vint dire:
c Requérez Taïde, chier sire.
De Jhesu-Crist qui vous sequeure. »
Dame, je le fis, et en Teure
De mes ennemis s'en fouirent
Les uns; les autres se rendirent.
Ainsi les conquis à ce pas ;
IDt, puisque oblié ne m'a pas
Jhesus, pas ne l'oblieray :
Pour s'amour baptizé seray,
Et bien brief, dame.
CLOTILBE.
Par ce point sauverez vostre ame,
Chier sire, et arez Dieu ami.
Souffrez, je manderay Rémi,
Qui de Reins est dit arcevesque,
Qui vous enseignera (mais que
Il le vous plaise à escouter)
Comment ne devez point doubler,
Mais séur devez estre et fis.
Que Dieu le père et Dieu le filz
£i Dieu Sains-Espertz aussi
Sont trois personnes; mais icy.
En ceste haulte triuité,
N*a q'une seule déilé :
Or m'entendez?
GLOVIS.
Dame, pour Dieu ! tost le mandez.
Que je le, voie.
CLOTILDE.
Qui voulez-vous que g'y envoie,
Mon seigneur chier?
CLOVIS.
Env6iez-y ce chevalier,
Sanz nul detri.
CLOTILDE.
Voulentiiers. — - Sire, je vous prî
Que m'ailliez l'arcevesque querre
De Reins, et qu'il viengne bonne erre
Tci à moy.
PREMIER CHEVALIER.
Voulentiers, dame, par ma foy !
G'y v»is; sachiez, ne fineray
Jusqu'à ce que ci Tamenray .
— le le vuy là, c'est bien à point.
me tuaient mes gens, Aurâien, le preui, k
noble, s'en vint 01e dire: c Cher sire, im-
plorez l'aide et le secours de Jésus-Christ.)
Dame, je le fis, et sur l'heure une partie
de mes ennemis s'enfuit ; les auires se ren-
dirent. Ainsi je les conquis du coup; et,
puisque Jésus-Gbrist ne m*a pas oublié, je
ne l'oublierai pas: je me ferai baptiser pour
l'amour de Dieu, et cela bientôt, dame.
CLOTILDE.
Ce faisant, cher sire, vous sauveres votre
ame et vous aurez Dieu pour ami. Permet-
tez, je manderai Remt,qui a le titre d'arcbe-
véque de Reims; il vous enseignera, poani
qu'il vous plaise de lui prêter atteotioi,
comment vous ne devez point douter, nais
être sûr et convaincu, que Dieu le Père,
Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit aussi
sont trois personnes ; mais ici, dans celte
haute Trinité, il n'y a qu'une divinilé uni-
que : maintenant m'entendez-vous?
CLOTIS.
Dame, pour (l'amour de) Dieu ! mandez-
le vile que je le voie.
CLOTILDE.
Qui voulez-vous que j'y envoie, moacber
seigneur ?
GLOVI8.
Envoyez-y ce chevalier, sans nul délai.
CLOTILDB.
Volontiers. —Sire, je vous prie àe m'al-
1er chercher l'archevôque de Reims; dites-
lui qu'il vienne bien vite ici vers moi-
LE MtKMlEft CUBVAUBB.
Volontiers, dame, par ma fwl i'V^'
sachez que je ne m'arrêterai jasqaej^'*^
l'amène ici. - Je le vois là-bas, c'est bien a
propos. — Sire , ne tardex poiiK • i« ^'^"^
AU MOYBN-AGB.
663
— Sire, ne tous démolirez point :
Je vien cy de par la rcyne.
Qui vous mande par amour fine
Qu'à 11 veîgniez.
l'arcbtesqcb.
Sire, d'aler ne vous faingniez,
Et je toutes choses lairay
Pour vous suivre. — Là où g'iray
Vous deux, venez.
PREMIER CLERC.
Sire, pour vérité tenez
Si ferons-nous.
ij*. CLERC.
Mais nous alons avecques vous
Dès maintenant.
PREMIER CHEVALIER.
Vez ci l'arcevesque venant^
Chiere dame, que vous amain ;
N[a pas de venir à demain
Mis n'atendu.
CLOTILDB.
Ore, îl soit le très bien venu.
— Sa, sa ! arcevesque Rémi,
Seez-vous ci decoste mi
Sanz plus debatre.
l'arcevesque.
De moy en si hault siège embatre.
Dame, ne me requérez pas ;
De me seoir ici em bas
Me doit souflire.
CLOTILDE.
Marie ! vous serrez ci, sire :
Dignité avez comme j'ay.
Vez ci pour quoy mandé vous ay :
Monseigneur a fain de venir
A baptesmeet veult devenir
Crestien; mais il ne scet pas
Des articles queU sont les pas
Qu'il convient c'on croie etc'on tiengno :
Pour ce vous pri qu'il voussouviengnc,
Quant devers li serez entrez.
Que de son salut li monstrez
La droite voie.
l'arcevesque.
Certes, dame, j'aray grant joie.
S'il li piaist à moy escouter;
Et si vous dy bien, sanz donbter,
A teie ne le lairay pas ;
Mais m'en vois devers li le pas
ici de la part de la reine, qui vous prie, au
nom de l'amilié, de venir auprès d'elle.
l'archevêque.
Sire, meltez*vous en route tout de suite,
et je laisserai tout pour vous suivre. — Vous
deux, venez où j'irai.
LE premier clerc.
Sire, tenez pour vrai que nous le ferons.
LE DEUXIÈME CLERC.
Hais nous allons avec vous dès mainie-^
nant.
LE PREMIER CHEVALIER.
Chère tlame, voici l'archevêque , que je
vous amène; il n'a pas remis la chose ni at-
tendu à demain.
CLOTILDE.
Or, qu'il soit le très-bien venu. — Allons,
allons ! archevêque Rémi , asseyez-vous à
côté de moi sans plus de didicoltés.
l'archevêque.
Dame, ne me priez pas de me placer dans
un siège aussi élevé; il doit me suffire de
m'asseoir ici en bas.
CLOTILDE.
En vérité, vous vous asseoirez ici, sire:
comme moi, vous êtes élevé en dignité. Voici
pourquoi je vous ai mandé : Monseigneur
brûle d'être baptisé et veut devenir chré-
tien ; mais il ne sait pas quels sont les arti-
cles qu'il faut croire et observer : c'est pour-
quoi je vous prie de vous souvenir, quand
vous serez admis en sa présence, de lui
montrer le vrai chemin du salut.
l'archevêque.
Certes, dame, j'aurai grand' joie, s'il lui
plaît de m'écouler; et je vous dis bien,
n'en doutez pas, que je ne le laisserai point
en chemin; mats je m'en vais tout de suite
auprès de lui pour lui dire ce à quoi j'ai
^fîi THÉÂTRE
Dire-li ce qn*ay empeiisé,
Puisque dil m'avez son pensé
Et son cournge.
CLOTILDB.
Sire, vous estes homme sage :
Monstrez'li par tele manière
Qu'il ne retourne pas arrière
A ces faux diex.
l'arcevesque.
Dame, à Dieu ; j'en feray le miex
Que pourray, foy que doy saint Père !
— Jhesu-Crist, filz de Dieu le Père,
Qui pour nous vouli de mort l'angoisse
SoulTrir en croiz, honneur vous croisse,
Roy de puissance !
GLOVIS.
En ce salut preng grant plaisance
Que VOUS m'avez fait de Jhesu,
Sire, car il m*a moult valu :
Dont jamais ne l'oblieray;
Autre foiz pour quoy vous dîray
Plus à loisir.
l'arcevesque.
Vous venroit-il, sire, à plaisir
Qu'à vous un petit cy parlasse,
Et avant que je m'en alasse
Moy escouter?
CLOVIS.
Sire, oïl, dites sanz doubler :
Voulentiers vons escouteray.
Et après je vous parleray
D'une autre chose.
l'arcevesque.
Sire, vez ci que vous propose :
Il est un Dieu sauz finement,
Qui onques n'ot commencement;
De cesti est venuz un filz.
De ces .ij. un Sains-Esperiz ;
Et ces .iîj., je vous di pour voir,
Ne son[t] c'un Dieu et c'un vouloir.
Par ces .iij. fu créé le monde
Et tout ce qui es cieulx habonde.
Voir est que de terre fu fait
Homme, qui par son grief meffait
Eu si grief servage se mist
Que de paradis se desmist ;
De telle debte s'endebta
Conques puis ne s'en acquitta,
Ne depuis aussi ne fu homme
Souffisanl d'acquitter la somme.
• !.■•
FRANÇAIS
I songé, puisque vous m'avez dit sa pensée et
son intention.
CLOTILDB.
Sire, vous êtes un homme sage : ioslrui-
' sez-le de manière à ce qu'il ne retourne pas
' à ses faux dieux.
I
l'archetêque.
I Dame , adieu ; (par la) foi que je dois a
; saint Pierre ! je ferai à cet égard le mieux
I que je pourrai. — Que Jésus-Christ, Cls de
I Dieu le Père, qui voulut pour nous souffrir
' on croix le supplice de la mort, accroisse
vos honneurs, roi puissant!
I CLOVIS*
Sire, ce salut, que vous m'avez fait aa nom
I de Jésus, me plait fort; car il m*a été irès-
! utile : ce qui fait que jamais je ne l'oublie-
rai ; une autre fois je vous dirai plus à loisir
I pourquoi.
I
l'abcueyéque.
Sire, vous plairaii-il que je vons parlussf*
I un peu ? veuillez m'ëcouler avant que je
I m*en aille.
CLOVIS.
Oui , sire , parlez sanz crainte : je vous
écoulerai volontiers, et après je vous par-
' lerai d'une autre chose.
l'ahghbvêque.
Sire, voici ce que je vous annonce: Il est
un Dieu sans fin» qui jamais n'eut île com-
mencement ; de celui-ci est venu un 61s, àe
ces deux un Saint-Esprit; et ces trois, en
vérité je vous le dis, ne sont qu'un Dieu et
qu'une volonté. Par ces trois fut créé le
monde et tout ce qui abonde dùos lo^
cieux. Il est vrai que Thomme fut faii (!<•
terre. Par suite de son crime énonne il
se mit dans un esclavage si rigoureux qu >>
se ferma le paradis; il coniracia hd^ ^^"^
telle que depuis il ne s'en acquitta jamais,
et depuis aussi il n'y eut aucun homme ca*
pable de l'acquitter, justju'à ce qu'en la
Vierge descendit le Fils de Dieu, qui re-
vint homme et qui, par sa sainte passio'»» '^
la rédemption de l'homme en offnmt son
AU MOYBN-AGB.
66
il»
Jusqu'à tant qu'eu la Vierge vint
Le Fils Dieu, qui homme y devint,
Qui par sa sainte passion
Fist de homme la redempçion,
Quant à mourir offrit son corps.
Ha ! c'est H doulx misericors.
Qui nul temps ne fault au besoing;
Hais qui sequeurtet près et loing
Geulx qui Taimenl ei qui ne Taiment,
Puisque de bon cuer le reclaimeni ;
Ce n*est pas double.
CLOVIS.
Père saint, voulentiers t'escoute
Et croy pour vray ce que tu dis.
— Seigneurs, assentez-vous aus*diz
Que ce saint homme ci nous fait ;
Prenons touz baptesme de fait,
Et soit chascun bon crestien :
Plus noble fait, je vous dy bien,
Ne pouvons prendre.
PRBHIER CHBVALIBR.
Chier sire, vueilliez-moy entendre :
Pour nous touz vous fas ce recort.
Que touz sommes de cest accort
De nous les mortelx diex laissier
El nous au vray Dieu adressier
Que Rémi presche Dieu celestre ;
Et ainsi nous le créons cstre
Dèsore mais.
CLOVIS.
Rémi, sanz plus attendre huymais,
De moy baptiser vous prenez.
Et crestienté me donnez
Appertement.
l'arcevbsqub.
Sire, je feray bonnement
Vostre plaisir et loing et près.
Or ça ! vez ci les sains fons près :
Dépouillez -vous.
CLOVIS.
Tout en Teure, mon ami doulx.
Me devestiray de cuer lié.
Or çà ! vez me ci despoullié :
Qu'ay plusà faire?
LARCBVBSQUB.
Pour vous nouvel homme refaire,
Faut que vous mettez ci dedans
A fçenoulz, et non pas adons,
.\joi nies mains.
corps à la mort. Ah! c'est le doux miséri-
cordieux, qui jamais ne manque dans la né-
cessité; mais qui secourt et près et loin
ceux qui Taiment ou non , pourvu qu'ils
l'implorent de bon cœur; il n*y a pas de
doute.
CLOVIS.
Saint père, je l'écoute volontiers, et crois
comme vrai ce que tu dis. — Seigneurs,
ayez foi aux paroles de ce saint homme; re-
cevons tous réellement le baptême, et que
chacun soit bon chrétien : je vous le dis
bien, nous ne pouvons rien faire de plus
noble.
LB PRBIIIER CHEVALlBft.
Cher sire, veuillez m'entendres pour nous
tous, je vous fais celte déclaration : Mous
sommes d'accord de laisser les dieux mor-
tels et de nous adresser au vrai Dieu que
prêche Rémi et qui est céleste; dès à pré-
sent nous le croyons tel.
CLOVIS.
Rémi, maintenant sans plus attendre,
prenez la peine de me baptiser, et don-
nez - moi tout de suite la qualité de chré-
tien.
l'archevêque.
Sire, je ferai de bon cœur, de loin et de
près, ce qui vous plaira. Allons I voyez les
saints fonts prêts : dépouillez^vous.
CLOVIS.
Mou doux ami, je me déshabillerai tout
à rhenre d'un cœur conlent. Allons! me
voici déshabillé : qu*ai-je à faire de plus?
LARCHEVÉQUB.
Pour refaire de vous un nouvel homme ^
il faut que vous vous mettiez ici dedans à
genoux, non pas la f;icc rentre terre, cl les
mnins jointes.
666
THiATRB FRANÇAIS
CLOVIS.
Sire, vous n'en arez ji mains:
Yez m'y là mis.
(Ici Tient un couloa à tout une fiole.)
l'arcevesqt^e.
Ha! doulx Jhesu-Grist, vraiz amis,
Gomme de bien en miex avoies
Teseuvres! Sire, bien savoies
Etas véu du ciel là hault
Ce de quoy j'avoie defTauIt :
C'est de cresme. Teue mercy,
Sire, que tu m'envoies cy
Par ce coulon !
GLOVIS.
Qu'est-ce que je flaire si bon,
Sire, qu'entre voz mains tenez?
Onques mais puis que je fu nez
Je ne senti si noble odeurs
Le cuer m'a mis en grant baudeur.
Certes, Je tien c'est sainte chose.
N'est violete. Us ne rose,
Basme, ciprès, terebentine»
Fleur de canelle, tant soit fine,
M*antre espice que je nommasse.
Que ceste odeur toute ne passe
Et ne surmonte.
l'argbvesque.
Dites que Dieu, sire, à brief conte,
Vous aime, ne mentirez point.
Quant il veultque soiez enoint
De si précieuse liqueur
Et de qui vient si noble odeur
Com vous sentez.
GLOVlS.
De moy baptiser vous hastez,
Je VOUS em pri.
LABCEVESQUE.
Délivre en l'eure sanz detri
Serez, chier sire ; or vous cessez.
Dites-moy se vous renoncez
Au Sathenas.
CLOVIS.
G'y renonce, n'en doublez pas,
Sire, pour voir.
l'arcevesque.
II me convient aussi savoir
Se à ses pompes et à ses faîz.
Comme bon crestien parfaiz.
Vous renoncez.
CLOVIS.
Sire, vous serez obéi en tout point :n'T
voilà mis.
(Ici Tient un pigeon arec une fiole.)
l'arghevêqcb.
Ah! doux Jésus -Christ, ami vériuUe,
comme tu amènes tes œuvres de bien à
mieux ! Sire, tu savais bien et ta as va da
haut du ciel ce qui me manquait : c'est le
chrême. Grâces te soient rendues, Sire, de
ce que tu m'envoies ici par ce pigeon!
CLOVIS.
Sire, que tenez-vous entre vos maiosqai
sent si bon? Jamais, depuis que je suis Dé,
je ne sentis une aussi noble odeur; elle m'a
mis le cœur en grande allégresse. Certes, je
suis convaincu que c'est une sainte chose.
Il n'y a ni violette» ni lis, ni rose, ni baume,
ni cyprès, ni térébenlhioe, ni fleur de can-
nelle, quelque pure qu'elle soit, ni tout au-
tre épice que je pourrais nommer, que ceae
odeur ne les surpasse et ne les laisse der-
rière elle.
l'arcbevêqub.
Sire , dites en un mot que Dieu tous
aime, vous ne mentirez point, puisqu'il
veut que vous soyez oint d'une liquear
aussi précieuse et d'où vient une si noble
odeur comme vous sentez.
CLOVIS.
Hâtez - vous de me baptiser, je vous en
prie.
l'archevêqce.
Cher sire, vous serez expédié sur l'heure
et sans difficulté; maintenant tcncz-TOUS
coi. Diies-moi si vous renoncez à Satan.
GLOVIS.
J'y renonce, n'en doutez pas, sire, cesi
vrai.
L'AtlCltEVÉQOB.
Il me faut aussi savoir si vous renoncer
à ses pompes et à ses œuvres, €omnJ« ««
bon et parfait chrétien.
AU MOYEN-AGE.
667
CLOViS.
Oil, mes accors est assez
Que j'y renonce.
l'ahgetesqub.
Seigneurs, iifault» je vous dénonce»
Changîer li son nom de Clovis :
Comment ara-il non?
îj«. CHEYALISa.
Loys:
C'est biau nom» sire.
l'akcevbsqce.
Loys, croiz-tu en Nostre-Sire,
Dieu le Père, dî-Ie bonne erre,
Qui créa le ciel et la terre,
Ettoyetmoy?
GLOTIS.
OU, voir, sire, je lecroy
Certainement.
l'arcevesqub.
Et que Jhesu-Crist seulement
Si est son fils naturel, qui
De la Vierge homme et Dieu nasqui,
Et pour nostre redempcioA
Souffry de mort la passion
En croîs avoir.
CLOYIS.
Sire, je tien que c'est tout voir.
Et si lecroy.
l'argevesque.
Et que Saint-Esperit, di-moy.
Est diex, le eroiz^tu en tel guise?
Et en la catholique église.
Et des sains la communion,
Des péchiez la remission.
Et que touz resusciteront.
Et adonques les bons seront
Mis en corps et en ame en gloire.
Et les mauvais en tourment, voire,
Touz jours durable?
CLOVIS.
Tout ce croy-je estre véritable,
Et n'en doubt point.
l'arcevesque.
Que me requier-tu sur ce point?
Di-m'en ton esme.
CLOVIS.
Je requier avoir le baptesme
De sainte Eglise.
l'arcevesque.
Sy Taras. Çà ! je le baplize
CL0V18.
Oui, je sais très-décidé à y renoncer.
l'archevêque.
Seigneurs, il faut, je vous le déclare, lui
changer son nom de Clovis : comment s'«p-
pellera-t-il?
LE DEUXIÈME GHBVAUBR.
Louis : sire, c'est un beau nom.
l'archevêque.
Louis, crois-tu en Noire-Seigneur, Dieu le
Père, qui créa le ciel et la terre, toi et moi?
dis-le bien vite> ^
CLOVIS.
Oui , en vérité, sire, je le crois certaine-
ment.
l'archevêque.
Et que Jésus-Christ seulemeut est son fils
véritable, qu'il naquit de la Vierge homme
et Dieu, et que, pour nous racheter, il souf-
frit sur la croix le supplice de la mort?
CfcOVIS*
Sire, je suis convaincu que c'est entière-
ment la vérité, et je le crois ainsi.
l'archevêque.
Et, dis -moi, crois-tu de même me le
Saint-Esprit soit Dieu? (Crois-tu) à l'Eglise
catholique, à la communion des saints, à la
rémission des péchés? (Crois-tu) que tous
ressusciteront, et qu'alors les bons seront
mis en corps et en ame dans la gloire (cé-
leste), et les mauvais , en vérité , dans un
(lieu de) tourment éternel?
CLOVIS.
Je crois tout ceci véritable, et je n'en
doute point.
l'archevêque.
Que me demandes - tu dans cette circon-
stance? Dis-moi ton idée.
CLOVIS.
Je demande d'avoir le baptême de sainte
Église.
l'archevêque.
Tu l'auras. Eh bien ! îe te baptise covnnno
ms
TflÉATAB
Cou crcsiien, soies-en fis,
Ou nom Dieu, le Père et le Filz
(.1. po d'JDtervale.)
El le Saînt-Esperit aussi.
Dieu te tout puissant, qui t'a cy
Par cesie yaue régénéré»
Et par Saint-Esperil donné
De tes péchiez rémission
Par mi ceste sainte unccion
Que me sens faire et ton cliief oindre,
Te vueille en gloire avec lui joindre
Sanz finement !
CLOVIS.
itmert/JeTem pri bonnement
De cuer entier.
L'ARCfiTBSQtB.
Seigneurs, d'un drap large a mestier
Pour sa teste, ce vous recors,
Enveloper et tout son corps
Jusques à terre.
iy CHËTALIBR.
Je Tay (n'en fault point aler querre),
Sire, tout prest. '
l'arceyesque.
Bailliez-le-moy, bailliez : bien est.
— Sire, de ce drap-d vous fnult
Estre cnvelopé dès le hanlt
De la teste jusques à terre.
— Seigneurs, entre Tons touz bonne erre
Le levez hault entre voz braz.
L'un de mes clers prengne ses draps.
Dont autre foiz vestu sera,
Quant le jour d'ui passé sera.
Or avant ! ne vous déportez
Qu'en son palais ne l'emportez.
Mes clers et moy vous suiverons
Et en louant Dieu chanterons,
Qui de sa grace a si ouvré
Que sainte Eglise a recouvré
Si noble champion. Or sus!
Chantons Te Denm iaudamus.
KX1>L1C1T.
FRANÇAIS
chrétien, sois -en convaincu, au nom de
Dieu le Père, le Fils {Un peu d'iniervaite.) et
le Saint-Esprit aussi. Que le Diea tout-puisr
sant, qui t'a ici i*égénéré par celte eau, et
qui t'a donné par leSaint-Esprit la rémissioD
de tes péchés par le moyen de cette onction
que tu nie sens faire sur ta tête, te veuille
joindre à lui dans la gloire éternelle !
CLOTIS.
Amen! Je l'en prie de tout mon cœur.
Seigneurs, je vous le déclare, il faut un
grand drap pour envelopper sa tète et son
corps jusqu'à terre.
LE OE0XltaC CfltTAUKR.
Il netet-poiot^en aller chercher: sin\
je l'ai tout préii • : >
X'ARe^EVÊQirB.
Donnez-le-moi, donnez : c'est bien. —
Sire, il vous faut être enveloppé de ce drap-
ci depuis le hstut de la tête Jusqu'à terre. —
Seigneurs, vous tous levez-le bien vite en-
tre vos bras. Que l'un de mes clercs prenne
ses habite ; il s'en revêtira une antre fois,
quand ce jour-ci sera passé. En avant ! ne
tardez pas à l'emporter en son palais. Mes
clercs et moj nous suivrons et nous chante-
rons les louanges de Dieu, qui a fait à sainte
Église la grâce de gagner nn aussi noble
champion. Allons I chantons Te Oeum/att-
damtu.
FIN.
F. M.
ADDITIONS ET CORRECTIONS.
Pag. 26, col. I, lig;. 17 et 18. Noua avons été fort
étonné de lire dans une note de M. le marquis
de VilieneuTe-Trans, sur son Histoire de Saini-
/^iii>, Paris, Paulin, 1839, in-8% toni.III,p. 530,
que le Jeu du Pèlerin élait attribué à Ruteheuf,
Ce saTant omet toutefois de citer son auloriré.
Roquefort donne les Jeux du Pèlerin et de Ro-
bin et de Marion à Jean Bodel (de VEtat de la
Poésie Françoise dans les XII* et XII I^ siècles,
pag. 261)} mais c'est une erreur évidente t car,
pour ne parler que de la première de ces pièces,
Jean Bodel, devenu lépreux, ne put suivre Louis IX
à la deuxième croisade, et il mourut vraisemblable-
ment peu après ce roi, tandis que l'auteur du Jeu du
Pèlerin a survécu à maître Adam de la Halle, mort
▼ers 1286. Voy. pag. i58 de ce volume.
Pag. 27, col. 2, lig. 21 et 22. Les deux vers
Douce Mère Dé ,
Gardez-moi ma chattée ,
forment le refrain de tous les couplets d'une chan-
son de Raoul de Beauvais, contenue dans le manu-
scrit du Roi, fonds de Cangé, n* 65, folio 126
▼erso, col. 2.
Pag. 28f col. 2. Nous croyons devoir donner encore
ce passage , qui constate plus que tout autre com-
bien le proverbe relatif à Robin et à Marion était
répandu en France :
« L'un ne va pas sans teaitre non plus que Robin
sans Marion, se dit de deux choses qu'on voit com-
munément ensemble.
« ToDJODft Diea meine et adreue
Le pareil k »oo semblable,
Dont après mainte careue
Naist amitié perdnrable;
Et si est tant Tavorable
Qu'entre plas d'un milieu
Par sa bonté secoarablc
Robet trobve lUrion *. •
{Duemtiana, tom. Il, pg. 535, 536.)
Pag. 32, col. 2, première pastourelle. Elle a été pu-
bliée dans les Poètes François depuis UXII* siè^
ele jusqu'à Malherbe, Y^\& , Crapelet , 1 824 ,
t. II, pag. 42.
Pag. 57, col. 2, lig. 34. Lisez : des traits.
Pàg. 60, col. 1, lig. 21. Lises: sans poil, blanc et
gros de manière.
Pag. 60, col. 2, lig. i8. Lisez : d'un bel ongle rose,
près de la chair uni et net.
Pag. 62, col. I , lig. 5. Mettez en nole^ avae ifci ren-
voi au root canehustin, que Baudouin de Condé,
dans son Dit det Hiraus, donne ce nom à un
chambellan :
Et li sirefl Caneboftin
Âpela, .i. lien chambellene.
( Manuscrit de l'Arsenal, Belles-Lettres Fran-
çaises, n° 175> in-fol., fol. 319 recto, col. I,
▼.37.)
Pag. 158, col. 2, lig. 25. Lisez : croisade.
•. — lig. 36. Lisez : du.
Pag. 161^ au bas de la colonne 1 . Ajoutez ceci :
3* LiSokait desvet^ Cet ouvrage est de Jean Bo-
del« et non de Jean de Boves, comme Méon l'a
imprimé dans son Nouveau Recueil de Fabliaux
et Contes, t. I,pag. 293.
Que landemain le dîst par lot, ,
Tant qne le sot Joa&is Bsdux *',
* a Socrate dans le Lysis de Plaloo de la tradnction de
Bon. Des Periers. »
** « Ce Dom Jobaoi Bediax serait-il le même qve Jehan
de Boves? ■ Non certainement.
670
ABDinOlfS BT coREBcnoirs.
Uat rinoîerei de flabiaz ^
Et por ce <pi*il li sembla boeni,
Si l'asenbU aroe les taens.
Paç. 301, en note. Dam, Tille de Flandre, dans le
Franconnat, au nord-est et à une lieue de Bhi^s*
Piag. 218 , ajoutez à la notice ce qui suiti
OuUldans Us Trtmnphesde tjibhayedes Canards,
etc. k Royen, ches Nicolas Dfgord , 1587, petit
in-12, cette singulière énonciation sous cette rubri-
que : Blanqve de plvsievrs pièces esceeUenUs et rares,
trowet dedans les vieilles Aumaires de tiAUnfe, si
addirez depuis le temps de Noè, jusques a présent
qu'ils ont esté recouuertes :
c La Rondache de Milles et Amis, estimée par Ca-
tberine la petote , à dix huit mil huit sols aux
Vaches. »
JF. M.
■^<v<
TABLE
DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
pRiPACC j
Lis Visbgm sages et les YiiAGia volles.
Notice • 1
Les Vierges sages et les Vierges folles 3
La RÉsuERECTioif DU Sauveur. (Fragment de
mystère. )
Notice 10
La RésuiTection du Sauveur 1 1
Jeux , par Adam de la Halle.
Notice sur Adam de la Halle 31
Appendice. (Choix de motets et de pastou-
relles du xiii* siècle , dont le sujet roule
sur les amours de Robin et de Marion .) . ... 31
Notice sur Adam de la Halle, musicien 49
LiJusAdan, ou de la Feuillie 55
Fragmens du Jeu Adam 92
Li Jusdu Pèlerin 97
Li Gieus de Robin et de Marion, c*Adans
fist 102
Le Miracle de Théophile*
Notice 136
Ci commence le miracle de Théophile........ 139
Jeu de saint Nicolas» par Jean Bodel.
Notice sur Jean Bodel 15T
C'est li Jus de saint Nicholai 163
De Pierre de la Broche qui dispute a Fortune
Par detànt Reson.
Notice 308
De Pierre de la Broche qui dispute à Fortune
pardevanl Reson.... •• 309
Un Miracle de Nostri-Damb d'Amie et u'Ahille.
Notke 316
Cj coniQênce II Mkade de MiMlre-Damey d'A-
mis et d Amille, lequel Amille tua ses .ij.
enfans pour gairir Amis son compaignoi|,
qui estoit mesel; et depuis les resuscita
Nostre-Dame 319
Un Miracle de sairt Ignace.
Notice 365
C j commence un Miracle de saint Ignace. ... Ih,
Un Miracle de saint Valentih.
Notice ^•.. 194
Cy commence un Miracle de saint Valentin ,
que un empereur fist decoler devant sa
table, et tantost s'estrangla l'emperaur
d'un 08 qui lui traversa la gorge, et dya-
bles l'emportèrent Ih.
Un Miracle de Nostee-Dame, combent elle
GARDA une FBmiR d'eSTRE ARSE.
. Notice 337
Cy commence un Miracle de Nostre-Dame ,
comment elle garda une femme d'estre arse. Ih •
Un Miracle de Nostee-Daiie, de l'e«»sreris de
ROMMB.
Notice 36&
Cj commence .i. Miracle de Nostre-Dame ,
de l'empcreris de Romme que le frère de
l'empereur accusa pour la fere destmirc ,
pour ce qu'elle n'avoit toIu faire saVou-
lenléf et depuis derint mesel, ai la dame
le garit quant il ot regehj son meffait... Ih*
u
Un Miracle de Nostre-Dame. *
Notice 417
Cy commence .i. Miracle de Noslre-Dame,
672 TABLB DBS
comnenlOstes, roy d'Espaîogne, pettli s.i
terre pargagierconlre Berengier qui le Iray
et li fist faux entendre de^a femme, en la
bonté de laquelle Os les se fioit i et depuis
le deeti'uil Ostes en champ de hataili^^... 431
Un MlE^CLE DE NoST&B-DaiIB.
Notice 481
Cj Commence un Miracle de Nostre-Dame •
comment la fille du roy de Hongrie se copa
la maj^ pour ce que son père la youloit
etpouser, et un esturgon la garda ^ij. ans
ensamuletcA • «... ïb.
Extraits du Roman de l»Manekin^ m.. 842
Un If iracls de Nostxe-Dâhe.
Notice ^ 551
Cy cointnence un Miracle dt Nostre-Dame,
• î t 9
■
MATIÈRE.
du roy Thierry, A qui sa roere fîsl eo ten-
dant que Osanne, sa femme , avoit eu .iij.
chiens ; et elle avoit eu iij filz : dont il U
condampna à mort; et ceulxqui ladoient
pugnir la mirent en mer; et depuis trouTa
ie roy ses en fans et sa femme. 55 (
Un MmACLE de Nostrb-Oame.
Notice.
609
Cj comence un Miracle de Nostre-Dame,
coment le roy Clovis se fist crestieDoer
à la requeste de Clotilde , sa femme, pour
une bataille que il avoit contre Altmans
e[t] Senes, dont il ot la Tictoire; et en le
crestiennent envoia Diex la sainte An-
pôle
ÀDDinOlia BT CoaRBCtlORS.
610
669
Fm DU VOLUMI::.
•/ I , ' •
•
--' -•- * '- --' '^'- •
fk9M. — • IXPSIMBRIB BT LITBOGBAPHIB DB ViULDB BT RBNOU , RUB BAILLBUL, Q-l 1
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